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Le propre de l’homme

juin 23rd, 2015

livre_galerie_2322Les livres de la collection Le Goût de… publiés par le Mercure de France rassemblent chaque fois trente à quarante textes, extraits de romans, essais, poésies, etc, sur un thème donné. La collection a d’abord décliné les villes ou régions en France et dans le monde puis a élargi son choix en consacrant des livres à des passions, des loisirs, des plaisirs comme le goût du théâtre, des desserts, du champagne, de la nature ou encore des chats, de la peinture, de l’humour juif ou du ciel. Ces petits volumes coûtant moins de dix euros et joliment présentés sont parfaits à offrir ou à s’offrir, qu’on aime lire, un peu ou beaucoup ou même simplement à donner en guise de clin d’œil ou de pensée amicale. Ils permettent aussi d’élargir ses horizons notamment grâce à la littérature, de découvrir par exemple une destination de vacances avant de s’y rendre avec pour guides des écrivains. J’ai eu l’occasion de me charger d’un titre, en 2014, Le Goût de la musique, avec un vif plaisir. J’étais ravie de rechercher dans mes lectures quelques passages particuliers consacrés à la musique, à son charme, son apprentissage ou aux grands compositeurs. Ravie de les partager avec les mélomanes (ou pas) qui liraient mon livre. En effet, ce qui fait aussi l’intérêt de la collection c’est l’implication de l’auteur qui a choisi les textes, les présente et parfois les commente. Certains sont, à ce titre, particulièrement réussis parce qu’on sent vraiment la patte de celui qui n’a pas seulement réuni les textes mais les fait vivre, les fait parfois même correspondre entre eux. C’est bien le cas du Goût de la cuisine paru ce mois-ci et signé Stéphanie Dupays.

Caricature d'Alexandre Dumas par Cham

Caricature d’Alexandre Dumas par Cham

La collection avait consacré des livres à des sujets liés à la cuisine, à la table comme le goût des desserts, du chocolat mais pas encore à la cuisine elle-même. Stéphanie Dupays traite bien sûr de l’art de cuisiner avec notamment des écrivains qui enfilent (avec plus ou moins de bonheur) le tablier pour se mettre au fourneau comme Dumas, Colette, Hervé Le Tellier ou Julian Barnes avec un texte plein d’humour. Si Dumas est l’un des rares écrivains à avoir été aussi un fin cuisinier, les auteurs gourmets et gourmands ne manquent pas et se sont souvent délecté à décrire aliments et plats comme Zola dans Le Ventre de Paris mais aussi la plupart de ses autres romans des Rougon-Macquart ou Rabelais, Maupassant, Proust ou George Sand qui aimait cuisiner à Nohant … Et si ce ne sont pas dans leurs romans ce sont dans des lettres ou journaux intimes que les écrivains se régalent de ces descriptions (et des repas). Les romantiques, par exemple, étaient pour beaucoup amateurs de soupers fins qui avaient lieu après les spectacles et duraient bien au-delà de minuit au Rocher de Cancale bien connu de Balzac, au Véfour ou encore aux Frères Provençaux sans oublier sur le boulevard des Italiens le café de Paris et le Café anglais où Musset se régalait de veau à la casserole. La génération suivante avec les Goncourt, Flaubert ne furent pas en reste et l’Académie Goncourt chez Drouant cultive cette tradition du mariage réussi entre mots et mets choisis.

Stéphanie Dupays propose également des portraits de cuisiniers et autres figures liées à la table. Il y a l’émouvant Vatel dont la mort est racontée par madame de Sévigné, l’écornifleur inventé par Renard ou encore le glouton empereur Vitellius décrit par Suétone et le critique culinaire signé Muriel Barbery qui se régale déjà des mots du menu…

Mais l’auteur n’a pas non plus négligé la valeur affective et sociale de la cuisine. Dans ce domaine, le fameux épisode de la madeleine proustienne et le festin de Babette décrit par Karen Blixen ne pouvaient manquer. Qui n’a pas de souvenirs liés à la cuisine, à un met préparé et dégusté ? Dès la naissance, le bébé en se nourrissant vit aussi une relation affective avec la mère ou la personne qui le nourrit et qui lui apporte du bien-être, de l’amour à travers le lait… Et l’enfant mal aimé, mal traité que décrit Jules Vallès voit cette maltraitance passer notamment par la cuisine comme le raconte le cruel extrait cité de L’Enfant.

Scène du film Le Festin de Babette de Gabriel Axel d'après la nouvelle de K. Blixen

Scène du film Le Festin de Babette de Gabriel Axel d’après la nouvelle de K. Blixen

Qui n’a pas non plus senti parfois combien la cuisine, le fait de manger ensemble, apportait un supplément de saveurs (sucrées ou pimentées) aux relations humaines ? Les scènes de repas de manquent pas dans les romans et outre la nouvelle de Blixen, Stéphanie Dupays en propose quelques exemples moins attendus comme la cuisine amoureuse imaginée par Martin Suter et le pays natal retrouvé par les plats selon la Vietnamienne Kim Thuy.

L’avare de Molière dit qu’il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Certes, il faut manger pour vivre, comme n’importe quel animal, mais tout ce qui passe dans la préparation et la consommation et qu’on peut appeler « la cuisine » nous différencie justement des animaux. Stéphanie Dupays nous le rappelle à travers ce choix varié mariant classiques de l’Antiquité au début du XXe siècle et auteurs plus contemporains qui abordent le thème avec un regard parfois moderne, distancié ou humoristique telle Juliette Greco donnant une recette pour garder son mari. Les petits plats ont du bon, notamment en amour !

 

Le Goût de la cuisine de Stéphanie Dupays, Mercure de France

Famille et littérature

février 22nd, 2011

On élève un enfant en sachant qu’un jour il sera totalement indépendant de vous, qu’il n’aura peut-être pas conscience des sacrifices faits pour lui, qu’il jugera votre comportement quel qu’il soit et qu’il n’aura aucunement à vous rendre compte de la façon dont il deviendra à son tour un adulte.

L’expression artistique est peut-être, a priori, l’activité qui semble la plus indépendante de nos origines. Combien d’artistes sont nés de parents dénués de tout talent ? La grande majorité. Et pourtant, il est difficile de comprendre leur cheminement artistique en faisant abstraction de leur origine et de leur enfance. En somme, un artiste est peut-être celui qui est le plus « étranger » à ses parents et en même temps, dans le cas de la littérature, il reste lié à ces derniers bien plus qu’un enfant devenu plombier, ingénieur, commerçant ou toute autre profession  » normale « .

En effet, écrire est à la fois un acte d’adulte, une démarche intellectuelle et artistique et plus ou moins un métier tout en étant un lien fort entretenu même involontairement avec ses parents. Les parents d’écrivains, hostiles ou enthousiastes – jamais indifférents – interfèrent toujours, tant qu’ils vivent et parfois au-delà, sur l’œuvre ou l’état d’esprit de leurs enfants auteurs. Alors qu’un peintre ou un musicien, par exemple, a beaucoup plus de facilité à prendre son indépendance.

Tout le mérite de cette Histoire des parents d’écrivains, d’Anne Boquel et Etienne Kern (Flammarion) est d’évoquer un certain nombre d’écrivains français du XIXe e XXe siècle en nous parlant de leurs parents. Certains sont assez célèbres comme Sido, la mère Colette, ou encore les mères de Jules Renard, d’Hervé Bazin, de Proust ou de Balzac, créancière et secrétaire de son fils. D’autres ne sont pas entrés dans la postérité, comme les pères de Théophile Gautier et de Jules Verne. On revisite des liens qui appartiennent à la légende littéraire, on en découvre qui sont restés plus confidentiels alors qu’ils ont beaucoup compté dans la vie de l’auteur, malgré tout. J’ai été frappée que la plupart du temps c’est avec son père ou avec sa mère que l’écrivain entretient un rapport particulier, comme si l’un des deux se sentait plus concerné (en dehors des cas de veuvage).

On pourrait croire que ces histoires ne sont qu’anecdotiques alors que ces liens variés sont de vrais romans passionnants, parfois attendrissants, parfois cruels. La littérature, même pour des gens non littéraires, provoque toujours des réactions vives en famille. Etre lus par ses parents est sans doute la plus grande épreuve pour un écrivain. Ne pas être lus également. Rien n’est indifférent. L’auteur attend non pas une critique littéraire objective (même si certains parents se permettent de corriger ou conseiller leur enfant, Anne Boquel et Etienne Kern nous donnent quelques exemples qui ne manquent pas de faire sourire). L’auteur, en donnant son livre à lire à ses parents sait qu’il sera lu comme un enfant qui a grandi mais qui reste un enfant. Même un écrivain qui prétend haïr ses parents ou se moquer de leur opinion songe quand même à eux en tenant sa plume. Que va penser Papa ? Que va penser Maman ? J’ai aimé découvrir ces couples qui sans se douter ont conçu un écrivain. « Une chose très difficile », s’exclame la maman de Jean Cocteau à la fois fière, inquiète et totalement envahissante.

Certains n’inspirent pas la sympathie comme les parents d’André Breton mais au fond, ils sont assez rares. Au fond, je leur trouve presque toujours des circonstances atténuantes. Il est difficile de comprendre ses enfants. C’est un autre, un être humain à part entière et en même temps tellement de soi, que les parents s’imaginent avoir des facilités pour comprendre leur enfant, au nom d’un certain instinct. Quand ils s’aperçoivent qu’ils se trompent, comment ne pourraient-ils pas souffrir ? La claque est d’autant plus vive face à une œuvre littéraire qu’ils la prennent au sérieux ou pas. A cela s’ajoute les inquiétudes matérielles, les déceptions de ne pas voir le fils prendre la suite… heureusement souvent qu’un autre enfant est là pour prendre la relève comme les frères aînés de Flaubert et Proust qui deviennent médecins à la suite du père.

Anne Boquel et Etienne Kern nous font partager ces angoisses qui pourraient paraître mesquines, matérialistes ou égoïstes alors qu’elles sont souvent légitimes. Au fond, quel parent ne souhaite pas le meilleur pour son enfant ? Et précisément publier des livres n’est pas toujours la voie royale rêvée surtout lorsque le succès se fait attendre ou que le scandale s’en mêle. Ces questions prennent tout leurs sens à partir de la fin XVIIIe siècle avec la naissance de la famille moderne, où les liens parents/enfants sont plus étroits et où l’augmentation de l’espérance de vie permet à de plus en plus d’enfants de grandir sans être orphelins.

Les auteurs nous offrent dans leur Histoire un beau panorama des liens et des réactions parentales. Et même si la plupart de leurs lecteurs ne sont pas des écrivains,Anne Boquel et Etienne Kern posent à mon avis plus largement la question des rapports que nous entretenons, implicitement ou pas, avec nos parents lorsque nous faisons quelque chose d’artistique ou du moins qui révèle une part de nous-mêmes. La rapidité de notre vie moderne, ces moyens de communication perfectionnés qui nous font oublier les conversations réelles ne pourront jamais empêcher que les rapports humains sont d’abord des dialogues difficiles mais passionnants d’âme à âme… comme nous le rappelle la littérature.

Etienne Kern est le prochain invité des mercredis littéraires (voir rubrique événement)