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Chère Louise de Vilmorin

octobre 30th, 2011

À l’occasion de la parution de deux volumes en Pléiade, on parle beaucoup de Marguerite Duras cet automne.

On voit aussi son portrait dans le métro, parmi d’autres écrivains, sur les affiches de l’exposition consacrée au centenaire des éditions Gallimard de la Galerie des bibliothèques de Paris, rue Malher.

Une autre femme pendant trente ans a pourtant aussi rayonné chez Gallimard, séduisant Gaston ainsi que des écrivains vedettes de la maison : Malraux, Cocteau, Nimier. Elle est jolie, élégante, s’amuse à être légère pour cacher ses chagrins et joue avec les mots avec fantaisie et gourmandise. Tout le contraire de Marguerite Duras en somme… Cette femme, un peu trop oubliée, s’appelle Louise de Vilmorin.

Il y a dix jours, je ne la connaissais que de nom. Je savais qu’elle avait écrit l’adaptation des Amants de Louise Malle (d’après un récit de Vivant Denon, auteur du XVIIIe siècle) mais je croyais que l’extraordinaire beauté de ce film ne tenait qu’à Malle et aux comédiens. Or, maintenant que Louise de Vilmorin m’est un peu plus familière, je la retrouve.

Ce film, comme coupé en deux lui ressemble : la première partie est réaliste, mettant en scène des personnages mondains avec une Jeanne Moreau assez superficielle, coquette et capricieuse. Elle tombe en panne sur une route et un jeune archéologue, joué par Jean-Marc Bory, la prend en voiture. Un homme rêveur, simple, prenant le temps de s’émerveiller d’un arbre ou d’une vieille pierre en conduisant sa 2 CV. Jeanne Moreau est d’abord agacée par ce rêveur qui traîne en route alors qu’elle a des invités le soir. En remerciement, le mari, joué par Alain Cuny, convie l’archéologue à rester dîner et passer la nuit chez eux. Alors que tout le monde est couché, Jeanne Moreau se relève et tombe sous le charme de cet homme qui est resté dans le grand salon pour écouter un disque.

Il n’y a rien de rationnel, pourtant, cet amour subit arrive comme une évidence. L’évidence de la passion que rien ne peut expliquer. Le couple se promène dans le parc de la propriété, fait un tour en barque, regagne les appartements de Jeanne pour y prendre un bain et dormir. Au petit matin, les amoureux s’enfuient : ils ont un peu peur de se confronter à la vie, à la lumière du jour, mais Jeanne, qui abandonne tout, préfère cela à l’existence morne qu’elle subit. (Deux extraits :

http://www.youtube.com/watch?v=M9nzhmLsILA&feature=related,

http://www.youtube.com/watch?v=Mtnf1dWh3Us&feature=related )

Comment ai-je découvert Louise de Vilmorin ? En allant au théâtre du Petit Montparnasse voir Madame de… Vilmorin.

L’auteur est magnifiquement incarné par Coralie Seyrig. Le spectacle, écrit par cette dernière et Annick Le Goff, a été composé d’après des entretiens entre la femme de lettres et André Parinaud et des textes de Louise de Vilmorin. Le spectacle est un monologue vivant, on croit entendre les questions auxquelles Louise/Coralie répond avec un mélange de légèreté et de gravité. Elle évoque sa vie : son appartenance à une grande famille de grainetiers, sa poupée préférée, son père qu’elle admire et qu’elle a perdu adolescente, ses fiançailles avec Saint-Exupéry, sa rencontre avec Malraux et Gaston Gallimard, son amitié avec Jean Cocteau et René Clair, son mariage avec un aristocrate hongrois, la nature dans sa propriété de Verrières-le-Buisson, etc.

Coralie Seyrig-Photo Laurencine Lot

Elle raconte des anecdotes mondaines avec charme et humour, lance quelques réflexions sur la vie et la mort, la création littéraire, le tout ponctué de silence expressif, au milieu des volutes d’une cigarette fumée avec distinction.

Trois ou quatre fois, la comédienne se met au piano, pour faire retentir quelques notes et tenir des propos empreints de mélancolie. Coralie Seyrig récite aussi deux poèmes bouleversants : Plus jamais ( http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13915946/Plus_jamais ) et La Maison des enfants, ( http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13927826/La_maison_des_enfants ) dans lequel la poétesse évoque la douleur et la nostalgie d’une mère quand les enfants quittent le nid familial. Louise avait eu trois filles de son premier mariage.

On sort de ce spectacle enchanté d’avoir passé une heure et demie avec cette femme de lettres, curieux de la lire pour mieux la connaître, désireux de retrouver sa poésie et sa prose caressante, féminine, généreuse et fragile.

J’ai lu peu après son premier roman, Sainte-Unefois, publié en 1934. Livre étonnant, très bref, un style alerte, soigné pour un contenu qui tient autant du conte que du récit surréaliste. Louise de Vilmorin joue avec les mots avec une fantaisie élégante. Le roman commence ainsi : « C’est en regardant une plume volant dans le courant d’air que Mademoiselle de Sainte-Unefois eut l’idée de monter à la chambre d’en haut. »

Dessin de Jean Cocteau

Sainte-Unefois est une histoire d’amour mettant en scène Grâce Sainte-Unefois, le comte Sylvio et Milrid. On croise aussi une marquise et un colonel. On est dans un monde féerique loin des nécessités matérielles, sans cadre réaliste mais où les sentiments sont exprimés au détour de petites phrases poétiques et émouvantes. Rien d’appuyé. Le cœur bat mais sa musique n’a rien de violent. C’est plutôt comme le frissonnement des feuilles d’un arbre sous une faible brise. Mais effleurement ne veut pas dire manque de sincérité ou superficialité : l’intensité des sentiments paraît d’autant plus grande lorsqu’elle est enveloppée de tant de délicatesse. Louise de Vilmorin a eu beaucoup d’amants (notamment Malraux avec lequel elle eut une brève liaison en 1930 avant de renouer  peu avant sa mort en 1969, à l’âge de 67 ans), c’était une grande amoureuse et j’imagine qu’elle vivait ses passions comme sa première héroïne qui se demande : « A qui m’offrirai-je avec, dans la main, quelque chose qui serre le cœur ? »

J’ai lu aussi Les Belles Amours, presque sans lâcher le livre. Le caractère surréaliste a disparu mais la beauté du style est encore plus grande. Le contexte est un peu plus réaliste mais l’impression de magie demeure. On retrouve deux scènes de coup de foudre. Les amoureux se parlent peu, ils lisent dans les yeux de l’autre et cela suffit. Point de longue analyse psychologique et pourtant on croit aux sentiments exprimés comme si en effleurant le cœur des personnages, Louise de Vilmorin réussissait à nous en révéler l’essentiel. Le premier paragraphe, lu dans le bus, m’a emportée d’emblée.

« Chaque fois qu’il était question d’amour, M. Zaraguirre disait qu’aimer c’est inventer il disait aussi que l’amour occupe l’imagination avant de s’emparer du cœur. C’était un homme courageux et volontaire, sans vanité ni dédain. Son enfance avait été bercée par plus de plaintes que de chansons il en gardait le souvenir d’un îlot de tristesse d’où il s’était évadé de bonne heure pour aller conquérir d’autres réalités. Il connaissait l’aventure, le travail et le succès. L’esprit d’observation, plus vif encore en lui que les mouvements du cœur, avait fait sa fortune et continuait de l’assurer, mais cette fortune, qu’il regardait comme un fruit du bon sens et une réussite d’ordre sentimental, était souvent attribué à la chance, c’est-à-dire au déséquilibre moral du sort humain. »

Parfois, la vie et ses tristes réalités nous hantent tant qu’elles nous empêchent d’être sensibles à la beauté et nous tiennent l’esprit rivé au sol comme si nous avions un boulet à la cheville. Et d’un seul coup, alors qu’on croit que notre esprit ne peut plus être enchanté, on tombe sur des phrases comme celles-ci et le charme opère. Pour quelques minutes, quelques heures des mots nous apportent l’oubli et par là un certain réconfort.

Lettre de Louise de Vilmorin

Samedi, j’ai acheté sa correspondance et commencé à lire quelques lettres.

En 1935, Louise de Vilmorin est amoureuse de Pierre Brisson (critique littéraire et directeur du Figaro) et lui écrit : « Je t’aime et j’ai peur d’être encombrante. Je voudrais pouvoir me réduire à rien. [...] Je voudrais que tu sois ici près de moi, nos visages du matin tendus l’un vers l’autre. Les plaisirs que je te dois, l’admiration que j’ai pour toi me font t’aimer et m’attachent à toi en dehors de toute question d’amour. Je me donne raison de t’aimer.

Pardonne-moi ma turbulence : Pierre je t’aime avec recueillement, mais je t’embrasse sans mesure, sans pouvoir me détacher de toi, réalisant qu’il n’existe pas sur terre de meilleurs baisers que les tiens. »

 

Madame de… Vilmorin avec Coralie Seyrig. Mise en scène de Christine Dejoux.

Théâtre du Petit Montparnasse

31 rue de la Gaîté

75014 Paris

Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 17h

http://www.theatremontparnasse.com (un extrait est en ligne)

Quelques références bibliographiques :

Sainte-Unefois et les Belles amours, en folio

Correspondance avec ses amis, éditions Le Promeneur.

L’alphabet des aveux, poésie, Gallimard.