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Hugo surréaliste

janvier 14th, 2014

la-cime-du-reve_xlA la question, quel est le plus grand poète, on connaît la fameuse réponse de Gide : « Hugo, hélas ».

André Gide n’a d’ailleurs pas cherché à concurrencer «  le plus puissant assembleur d’images, manieur de sonorités et de rythmes, d’évocations et de symboles, le plus sûr maître de notre syntaxe et des formes de notre langue que la littérature française ait connu. » (Anthologie de la poésie française réalisée par Gide en 1949 et dans laquelle Hugo, bien sûr, est le plus représenté).

Plus largement, Victor Hugo est certainement le plus grand écrivain français. Le plus grand parce qu’il n’est pas seulement un écrivain. C’est un homme engagé politiquement et socialement, le premier intellectuel français, un photographe et un dessinateur, auréolé de son vivant par la gloire au point d’habiter dans une avenue qui portait déjà son nom et bien sûr d’avoir des obsèques nationales. C’est aussi l’écrivain qui a le plus de musées ou de maisons qui lui sont dédiés. Même Besançon maintenant a sa maison Hugo. Certes, l’écrivain est né dans cette ville, le 26 février 1802, dans une maison située maintenant sur la place Hugo. Mais ce lieu de naissance est lié aux engagements de son père, militaire. Victor a quitté Besançon à l’âge de six semaines. C’était d’ailleurs un bébé si fragile qu’il faillit ne pas survivre comme il le raconte dans « Ce siècle avait deux ans !… » extrait de Feuilles d’automne. Sans doute cette première lutte pour la vie lui a-t-elle donné plus de force qu’aux autres pour la suite. « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent » écrit-il dans Les Châtiments.

Bien que les meilleures pièces romantiques aient été écrites par Musset, c’est Hugo qui a fait triompher le drame romantique avec Hernani en 1829 et qui s’est posé en pape de ce mouvement. C’est aussi, malgré lui, qui en marque la fin avec l’échec des Burgraves en 1843. Rien de son temps ne saurait se faire complètement sans lui. Quand il publia Les Contemplations, en 1856, Le Figaro consacra un numéro entier à l’événement.LAR_BD_10131_B

En 2011, la maison Hugo de la place des Vosges, consacra une amusante exposition sur l’hugolâtrie du vivant de l’écrivain et par la suite. On découvrit ainsi la collection de Paul Beuve, employé de bureau. Celui-ci avait d’abord acheté chez un brocanteur une assiette décorée à l’effigie de l’auteur des Misérables. Première pièce d’une collection de plus de cinq cents objets que l’employé allait rassembler au fil des années avant d’en faire don en 1902 pour le centième anniversaire de la naissance du poète. Outre qu’elles témoignaient de la naissance massive du produit dérivé, ces pièces mettaient en évidence un culte populaire voué à un écrivain qui n’a pas son pareil. Hugo était le premier à faire naître une telle idolâtrie prenant des formes aussi bien intellectuelles qu’industrielles. Même Eugène Sue qui mobilise une foule de lecteurs de toutes les classes avec ses Mystères de Paris ne réussit pas à atteindre la popularité des Misérables. Même Proust, objet d’un culte, ne s’est pas retrouvé lui et ses personnages en cendriers, boîtes d’allumettes, étiquettes (ou en moindre proportion).

Victor Hugo a écrit poèmes, pièces de théâtre, romans, récits de voyage, lettres, dont une quantité astronomique à sa maîtresse officielle, Juliette Drouet avec laquelle il a entretenu une liaison de plus de cinquante et un ans (autre record), sans parler des autres femmes qui sont passées entre ses bras. Même sa vie familiale a donné naissance à des mythes entre Léopoldine morte par noyade, Adèle perturbée, l’un de ses fils se lançant dans la traduction de l’œuvre complète Shakespeare, puis son art d’être grand-père avec ses petits-enfants et sa descendance qui est loin d’être éteinte encore aujourd’hui.

Chateaubriand avait regardé ce petit jeune d’un peu haut : il considérait que la littérature s’arrêtait avec lui et ce n’était pas l’auteur d’Hernani qui allait le détrôner, croyait-il. Mais en mourant en 1848, Chateaubriand devait sans doute admettre qu’il n’était pas le dernier écrivain français. Hugo a aussi écrasé sous lui la plupart de ses contemporains. Vigny, qui avait été témoin à son mariage, se réfugia dans sa tour d’ivoire et Musset, qui avait eu comme camarade de classe le beau-frère du même Victor, préféra vite prendre ses distances avec le Cénacle. Il est peut-être le seul a avoir osé railler Hugo, ce qui contribua à le marginaliser.

Max Ernst, "L'origine de la pendule", 1925, Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg, photo M. Bertola

Max Ernst, « L’origine de la pendule », 1925, Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg, photo M. Bertola

En visitant la nouvelle exposition proposée par la Maison Hugo de la place des Vosges, La Cime du rêve, on se rend compte que l’écrivain a eu encore un autre coup de génie : il a été surréaliste avant les surréalistes. J’ai vu de loin certains dessins dont je me suis dit qu’ils étaient, par leur style, de Max Ernst… et ils étaient de Victor Hugo. Ce dernier, bien que romantique, fascina les surréalistes. L’exposition présente, entre autres, le thème astral de Victor Hugo signé André Breton qui déclara que celui-ci « est surréaliste quand il n’est pas bête. » Même si les surréalistes, et plus encore les dadaïstes, faisaient profession de rejeter leurs prédécesseurs, Breton, comme d’autres, dans son Manifeste du surréalisme, est bien obligé de reconnaître en Hugo un frère aîné.

A travers différemment thèmes ou techniques (les châteaux, la nature et ses éléments souvent effrayants, les animaux, les tâches, les pochoirs, les rébus et charades…) l’exposition montre que Victor Hugo est le précurseur de bon de surréalistes. Ses tâches à l’encre, ses jeux graphiques et de lettres, ses dessins à la plume et au pinceau, ses essais photographiques, en son temps, étaient d’une grande modernité. Les juxtaposer avec des œuvres d’un Max Ernst, d’un Picabia, d’un Magritte, d’un André Masson ou encore de Desnos, d’Óscar Dominguez et de Hans Bellemer, réalisées près de trois quarts de siècle plus tard, donnent le vertige. Hugo, à lui tout seul, a réalisé des œuvres si variées qu’on peut les relier à plusieurs artistes et non des moindres. Artistes qui ont subi directement ou pas son influence ou ont découvert chez cet aîné les origines de ce qui fondait leurs propres recherches artistiques.

Victor Hugo, Etude d'aigle pour un blason, 1855-56, plume, pinceau, lavis d’encres brune et bleue, empreinte de dentelle, pochoir, crédit : MVH/Roger Viollet

Victor Hugo, Etude d’aigle pour un blason, 1855-56, plume, pinceau, lavis d’encres brune et bleue, empreinte de dentelle, pochoir, crédit : MVH/Roger Viollet

L’exposition nous rappelle qu’Hugo use de techniques plastiques et de modes d’expression auxquelles ses contemporains ne songeaient pas ou fort peu ou bien après qu’il en ait plus ou moins lancé la mode. Il ne se contentait pas de parler aux âmes mortes, en faisant tourner les tables. Il a tutoyé aussi l’avenir, sans certainement toujours s’en rendre compte. Il a exploré des voies artistiques, il a exploré bien des mystères parce qu’il était un génie pour qui tout cela allait de soi même l’invisible. Un voyant suprême. Un esprit qui avait gardé une part de son âme et de son imagination d’enfant trouvant une signification dans une tache ou une empreinte.

Tout comme ses combats politiques et sociaux en avance également.

Tout comme certains de ses poèmes qui nous plongent dans un univers qui dépasse les bornes de notre monde et d’autres qui subliment des réalités humaines ou quotidiennes tel son célèbre et bouleversant « Demain dès l’aube… »

Tout comme son style qui fait voisiner le lyrisme et l’argot.

Mots, dessins, photographies, femmes, admirateurs, parlant aux révolutionnaires et aux écoliers : rien n’était jamais de trop avec Totor. Bien sûr, il a été attaqué, de son vivant puis de façon posthume, mais son armure est si solide qu’il ne peut déplorer que quelques menues égratignures.

Au fond, directement ou par hasard, le poids de Victor Hugo a continué à peser bien après sa mort.

Ecrasant mais magnifique.

 

La Cime du rêve, les surréalistes et Victor Hugo jusqu’au 16 février 2014

Maison de Victor Hugo

6 place des Vosges

75004 Paris

http://maisonsvictorhugo.paris.fr/

En marge de l’exposition, le musée révèle les dessins surréalistes inédits de Frédéric Mégret (1909-1975), dans le cadre de ses expositions format de poche.

 

La biographie et la littérature

décembre 27th, 2012

 

Depuis le XIXe et surtout au XXe siècle, on cherche à définir ce qu’est la littérature. Terme qui peut donner lieu à une multitude de définitions et de théories. « Ce mot est un de ces termes vagues si fréquents dans toutes les langues (…) dont l’acceptation précise n’est déterminée en aucune langue que par les objets auxquels on les applique. » écrit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Si la littérature peut se définir par ce à quoi à la relie, encore faut-il déterminer les objets. Professeur de littérature française à Oxford, Ann Jefferson se propose dans Le Défi biographique d’approcher la littérature par la biographie.

L’auteur revient sur la notion de biographie à travers un corpus de textes français depuis le fin du XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, des textes d’ordre biographique consacrés pour la grande majorité à des écrivains. Elle décrit les différentes formes, approches et évolutions avec comme but de lier la biographie à la notion de littéraire au point de faire de la biographie un moyen de définir la littérature, non à partir d’un seul modèle de biographie mais différentes manières d’aborder la vie et donc la création littéraire. L’auteur part de la notion de génie et de l’idée de progrès de la littérature développée dans l’Encyclopédie et par Mme de Staël et termine par Barthes, Jacques Roubaud, Roger Laporte où la vie est devenue une « vie d’écriture », une vocation, une existence faite de rituels, de sacrifices, d’effort.

L’approche d’Ann Jefferson permet aussi de redorer le blason ou de mettre à l’honneur (selon le point de vue de départ) un genre protéiforme qui fait débat.

En lisant cet essai, j’ai ainsi songé aux nombreuses analogies que l’on peut établir entre la biographie et le roman. Ce sont des genres rassemblant des textes aux formes et aux qualités variées. Genres « populaires » qui ont prêté à de nombreuses attaques, certaines biographies comme certains romans n’entrant que dans la catégorie du divertissement et non la littérature alors que d’autres textes, pourtant du même genre, appartiennent à la littérature, sont œuvres d’art et d’esprit.

La biographie romancée où ces deux genres se marient et qui apparaît après 1920 est aujourd’hui le style de biographie qui se vend le mieux. Meilleure vente mais la plus décriée car ne servant ni l’érudition ni la littérature. Bon nombre de biographies romancées malheureusement ont un fond de malhonnêteté intellectuelle avec l’absence de guillemets dans les citations, des approximations voire des erreurs servant le romanesque au détriment de la vérité, etc. Il y a aussi des biographies qui ne sont pas romancées mais qui s’accordent le droit d’imaginer des scènes. C’est le cas de celles d’André Maurois qui, au bout du compte, valent pour les documents intimes alors inédits qui sont souvent cités et pour les analyses littéraires ou psychologiques de l’auteur mais qui sont peu fiables pour des détails.

Même lorsque la biographie est érudite, il n’est pas rare qu’elle soit condamnée ou du moins un peu écartée du pur littéraire : soit parce qu’elle s’attache trop à l’anecdotique, aux détails de vie, soit parce qu’elle est une solution de facilité pour un lectorat peu courageux. Ann Jefferson rappelle ainsi le point de vue du critique André Chaumeix dans la Revue des Deux Mondes en 1927.  Celui-ci regrette qu’ « on aime mieux le récit de la vie d’un poète que la lecture des poèmes. » (p 247) Il n’est pas rare d’entendre des gens prétendre connaître un écrivain parce qu’ils ont lu une biographie. Mais on peut peut-être également dire qu’une biographie réussie c’est celle qui incite le lecteur à lire les œuvres de l’écrivain. Comme une passerelle.

Outre ces aspects modernes, la biographie (comme le roman) est peut-être si souvent discutée parce qu’elle est difficile à définir. De quoi s’agit-il ? du récit d’une vie. Voilà qui offre un éventail de traitements très large. Moins grand certes que pour le roman mais tout de même assez pour prêter à des confusions, des interrogations. Longtemps, la vie, la biographie a été exclue de la littérature pure passant plutôt pour un sous-genre assimilé au commentaire et non à la création. Pourtant, quand on prend La Vie de Rancé et La Vie de Rossini  respectivement de Chateaubriand et Stendhal, ce sont moins des vies de Rancé et de Rossini que des éléments d’une œuvre littéraire et où la part d’autobiographie est aussi très importante (spirituelle pour Chateaubriand et esthétique pour Stendhal). Dans ces deux exemples, parmi d’autres, nous sommes bien en littérature mais notre vision est celle du lecteur du XXIe siècle. Ce qui pouvait apparaître aux yeux des contemporains de Chateaubriand et Stendhal comme des vies, des textes assez érudits nous apparaissent aujourd’hui comme des œuvres de création. Les façons d’aborder la biographie évoluent donc également au fil des siècles (de même que le roman, certains romans pour en finir avec mon rapprochement).

Comme l’explique Ann Jefferson, la biographie connaît une sorte d’âge d’or au XIXe siècle et surtout au milieu du XIXe siècle avec différentes formes apparaissant conjointement. L’auteur évoque La Biographie universelle ancienne et moderne de Michaud en 52 volumes, modèle d’érudition et tentative d’exhaustivité. Elle fait aussi allusion au Vapereau qui rassemblait des notices de contemporains. L’ancêtre du Who’s who. Etre ou ne pas être dans le Vapereau permettait d’évaluer son niveau de célébrité et flattait les vanités. Ann Jefferson évoque aussi la biographie subjective et écrite souvent au vitriol comme la développe Eugène Mirecourt. Son succès tient au fait qu’il reprend des rumeurs parfois en feignant de ne se faire que le porte-parole innocent. Mirecourt n’a rien d’un génie mais il ne manque pas d’esprit pour tourner de petits portraits de ses contemporains qui lui valurent succès mais aussi attaque pour diffamation. Tous ces Contemporains sont courts, rédigés sur le même modèle et peu coûteux, il s’adresse à un public populaire. Même si Mirecourt évoque les œuvres, l’inspiration des artistes, ces portraits sont avant tout un rassemblement de petits tas de secrets et ragots. C’est ce genre de textes qui pullulent dans les journaux au XIXe siècle que Barbey d’Aurevilly notamment dénonce. Cet ensemble de biographies prête à confusion, réclame une hiérarchisation que l’auteur n’établit pas assez clairement. Contemporains de Michaud, Vapereau et Mirecourt, on trouve Gautier, Sainte-Beuve, Barbey d’Aurevilly. Nous ne sommes pourtant pas sur le même terrain.

Ann Jefferson analyse les deux types de condamnations dont la biographie fait l’objet à la même époque. Elle revient d’abord sur la position de Victor Cousin qui compare biographie et histoire pour souligner les insuffisances de la première. Pour Cousin la biographie d’un grand homme en se penchant sur son existence individuelle ne prend pas en compte la grandeur des événements, l’esprit d’une époque dont le grand homme doit justement être le reflet. La biographie n’est pas assez dans l’Histoire. L’argument de Victor Cousin a été repris par bon nombre d’historiens qui justement se méfient des singularités, des spécificités des grands hommes et préfère donner à l’histoire une vue plus large, au mépris de ce qu’ils considèrent comme de l’anecdotique. En revanche, je crois que ce sont justement les éléments anecdotiques qui intéressent les écrivains quand ils se penchent sur l’Histoire.

Ann Jefferson reprend également les arguments de Barbey d’Aurevilly qui visent à défendre la notion même de littérature contre la biographie telle qu’elle est développée en son temps. Le Connétable condamne d’abord la biographie car il voit en elle un déclin culturel dans une époque plus occupée de son image que de produire des œuvres, dans une époque qui n’a plus de hiérarchie. Pour Barbey, ce phénomène signe une perte des valeurs morales de l’Ancien Régime auquel il est attaché. Mais, même des écrivains libéraux perçoivent les dangers d’une démocratisation du littéraire qui aboutit justement à des publications à la Mirecourt au détriment d’œuvres plus intellectuelles mais qui se vendent moins. Paradoxalement le Connétable, pour vivre, a passé une bonne partie de son existence à écrire pour les journaux le plus souvent sans signer, ces journaux qui marquent le début du règne de l’opinion.

Eugène de Mirecourt

Barbey voit aussi dans les portraits de contemporains des moyens de faire de la publicité et de l’argent. On flatte le contemporain et on manque de recul pour le juger avec pertinence. Enfin, Barbey s’en prend à cette culture du petit détail de la vie domestique exploité par les biographes pour expliquer le grand homme. A ces yeux, cela porte atteinte à la grandeur des personnalités traitées. Dans ses propres portraits Barbey préfère s’attacher à la personnalité, à l’aspect moral et créatif de l’écrivain. Conscient que la démocratisation de l’art, de la littérature entraîne un nivellement vers le bas, dénonçant cette manière de rabaisser le grand homme pour le mettre au niveau de son portier, le Connétable souhaite la même chose que Flaubert : « l’œuvre de la critique moderne est de remettre l’art sur son piédestal ». Hélas, vœux pieux que bien peu ont entendu ou ont pu réaliser.

Mais en pratiquant lui-même le portrait Barbey d’Aurevilly montre que la biographie peut également appartenir à la littérature et éclairer la notion de littérature. Même si comme le rappelle Ann Jefferson le Connétable s’en prend aux pratiques de Sainte-Beuve qui à ses yeux a remplacé la littérature par le journalisme, on peut dire que les portraits de Sainte-Beuve comme ceux de Barbey d’Aurevilly, de Mallarmé sont justement des oeuvres littéraires dans lesquelles ces écrivains se servent d’éléments de la vie pour analyser l’oeuvre bien sûr, en percer les mystères. Ils le font en écrivain qu’ils sont eux-mêmes.

C’est certainement Mallarmé avec ses Médaillons, auxquels l’auteur consacre quelques pages, qui souligne le mieux que la vie réelle n’a d’importance que si elle sert la littérature, sert à l’expliquer. « Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique, dont gît le sens au mystère du cœur », écrit-il à propos de Villiers de l’Isle Adam ( p. 131).

Même si je reconnais la valeur de biographies monumentales, détaillée, réalisée par des érudits qui ont consacré souvent des années d’études pour aboutir à des livres de référence, je crois que seuls des écrivains sont capables de sentir la vie d’un autre écrivain et de mettre en évidence ce qui dans la vie relève de l’art.

Bien que décrié, Sainte-Beuve apparaît cependant comme l’écrivain qui a apporté une nouvelle vision de la littérature. Pour lui, l’œuvre d’art n’est pas une entité jugée seulement par rapport à des critères esthétiques précis (comme on peut le faire à l’âge classique par exemple). Pour Sainte-Beuve, l’œuvre a d’abord à voir avec l’homme qui la crée. Il s’attache à placer l’individu au cœur même de l’œuvre. Dès lors, mettre en valeur les spécificités d’un écrivain compte plus que des critères ou des règles universelles. Il n’y a pas une idée de littérature mais des idées, des expressions, qui varie en fonction de chaque écrivain, chaque monde, chaque style.  La littérature est une somme de talents particuliers, d’individus singuliers, ce qui rend toute généralisation impossible. La biographie en soulignant justement les particularités de chaque écrivain peut mettre en valeur ce qui relève de la littérature propre de chacun mais elle ne peut tirer de chaque vie une théorie qui s’appliquerait à tous.

Bien sûr, Ann Jefferson fait référence aux Lundis et autres textes critiques publiés par Sainte-Beuve mais analyse aussi cette œuvre de jeunesse appelée Vie et poésies et pensées de Joseph Delorme et bien trop souvent oubliée ou jugée à tort comme un simple essai de création littéraire abandonnée pour ne se consacrer qu’à la critique (comme s’il avait renoncé à la littérature, comme si la critique n’était plus exactement de la littérature parce qu’elle n’est pas création, ce qui me semble injuste). L’auteur démontre avec pertinence que Sainte-Beuve avec Joseph Delorme jetait déjà les bases de sa vision critique en se posant comme un éditeur des œuvres de Joseph Delorme. Éditeur et analyste de lui-même.

La critique est nécessaire à la vie littéraire bien que souvent vilipendée parce que la critique a parfois trop de liens étroits avec la publicité et la rentabilité mais aussi parce qu’elle apparaît parfois comme moins nobles que la création littéraire pure. Sainte-Beuve a bien raison de rappeler que le poète a besoin de la réception d’un lecteur. Le premier lecteur est le critique sans lequel le poète se perdrait en autocontemplation. Mais il faut également accorder au critique le droit d’être un lecteur libre. Il m’a toujours semblé regrettable à propos de Sainte-Beuve de comptabiliser ses erreurs de jugement après coup sans prendre en compte que le critique est d’abord un lecteur subjectif même si cette subjectivité nous semble a posteriori partisane, injuste, aveugle.

Mais dans son essai, Ann Jefferson ne se limite pas à l’analyse de textes biographiques côté critique. À ses yeux la biographie peut aussi se déployer dans une œuvre littéraire, précisément une œuvre poétique. Dans ces pages qui sont les plus originales et les plus personnelles de son essai, elle voit ainsi dans les Contemplations et Les Fleurs du Mal, deux œuvres qu’elle analyse en détail, des vies de poète. Il ne s’agit pas d’autobiographie poétique : même si les deux poètes partent parfois de données personnelles, leur œuvre dépasse leur existence pour refléter la vie du poète avec un grand P et ce qui fait l’essentiel de la vie du poète, la poésie. Pour Ann Jefferson la vie du poète révèle ce qu’est la poésie. Chez Hugo il s’agit « d’étendre les limites de la poésie aussi loin que le permet l’esprit humain. (p. 161) Hugo, en géant, veut tout embrasser : la mort, Dieu, la nature, le cosmos…  Le génie incarné à qui rien ne peut échapper. Au contraire Baudelaire, fait, selon Ann Jefferson, la biographie du Poète vers l’intériorité, les aspects les plus intimes de l’art. Pour elle, les Fleurs du mal sont « le foyer ultime des aspirations spirituelles de son héros-poète ». (p 186).

Ces brillantes pages d’analyse ont aussi la vertu d’agrandir encore le spectre de la biographie en la faisant entrer dans la plus noble création littéraire : la poésie. Cette façon de lire Les Contemplations et Les Fleurs du Mal ne manque pas de pertinence même si la définition de la poésie par la biographie lyrique du poète n’est qu’une définition parmi d’autres. Ajoutons aussi que la biographie peut se révéler littérature pure seule, comme le prouve bon nombre d’œuvres parues au fil des siècles, écrite sciemment ou pas comme des œuvres littéraires et non comme des commentaires ou analyses de vie.

Dans  la suite de son essai, Ann Jefferson a choisi des textes qui s’apparentent à la biographie littéraire comme Les Illuminés de Nerval, Les Vies imaginaires de Schowb, Les Vies minuscules de Pierre Michon, textes où l’aspect fictionnel a toute son importance aussi. L’auteur traite aussi de l’autobiographie avec notamment  Si le grain ne meurt de Gide, les Mots de Sartre ou L’Age d’homme de Leiris. Dans ces derniers cas, les écrivains se font interprètent de leur vie, de leur individualité sous forme notamment d’analyses psychologiques, d’exploration de leur enfance, de leurs origines. Mais ils interrogent également la littérature à laquelle ils ont choisi de consacrer leur existence et se posent en exemple, permettant d’en tirer aussi des généralités sur les mystères de la création littéraire mais aussi la vocation de l’écriture. C’est ce choix de vie singulier que Sartre interroge à propos de Mallarmé, de Baudelaire et de Genet. Il démontre que chez les deux derniers, la vocation a pour origine «  la mauvaise foi ». Selon lui, Baudelaire par exemple aurait d’abord choisi d’être poète en signe de refus de la réalité et aurait dès lors régit sa vie selon ce but. Chez Sartre, la biographie (donc sa vision des écrivains dont il traite et sa vision de lui-même) est soumise à ses propres théories littéraires. Le récit de la vie d’un écrivain doit tourner autour de son engagement total à la littérature (son essence) et il dénonce tout ce qui est de l’ordre de l’apparence. L’exemple de Sartre démontre que c’est sa notion de littéraire qui définit ses approches biographiques et non l’inverse.

Dans ce passionnant essai en forme également de panorama chronologique de la biographie française, Ann Jefferson nous permet de suivre les évolutions de notre vision de la biographie qui suit à la fois son chemin en tant que genre à part entière mais aussi les évolutions de la notion de littérature à laquelle elle est intimement liée. Une notion qui est plurielle et que les œuvres futures contribueront à enrichir encore et encore.

 

Le défi biographique, la littérature en question d’Ann Jefferson, traduit de l’anglais par Cécile Dudouyt, Puf, coll. Les Littéraires.

A lire aussi :

Le compte-rendu sur l’édition anglaise par Alexandre Gefen : http://www.fabula.org/actualites/a-jefferson-biography-and-the-question-of-literature-in-france_17117.php

Sur l’édition française par François-Ronan Dubois : http://lectures.revues.org/9846

La littérature bouge encore

octobre 7th, 2012

« Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », écrit La Bruyère au début de ses Caractères. L’auteur vit au XVIIe siècle, en même temps que Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Bossuet ou encore Pascal et Molière. À nos yeux, ce siècle loin d’être une fin pour la littérature nous apparaît comme l’une des périodes les plus glorieuses pour la littérature, la pensée et la langue françaises.

On peut imaginer que nos arrières-petits enfants, s’ils lisent un jour Jean-Marie Domenach, Richard Millet ou encore Renaud Camus songeront que ces propos sur le déclin de la littérature étaient des plaintes ou des craintes peu justifiées. Le déclin ou la fin est un fantasme qui a toujours donné lieu à quantité de publications et comme le résume Dominique Viart au début de Fins de la littérature ? « il y a bien longtemps que la fin a commencé ». Mais à chaque période, ses menaces. Dominique Viart analyse ainsi les menaces actuelles (qui pour la partie commerciale et éducative ne datent pas d’hier), ses menaces qui alimentent les cris d’alarme. Il y a quelque temps, je me moquais des diatribes de Yann Moix contre le livre numérique. Lui faisant crédit d’une certaine intelligence, je trouvais ses arguments non recevables (et sur certains points de mauvais goût) et me demandais s’il était sincère ou s’il ne se posait pas en défenseur du passé pour justement poser.

Bien sûr que je suis attachée au livre papier (ma liseuse dort paisiblement contre le volume des lettres de Balzac à sa famille et je la réveille rarement faute de penser à elle) mais il me semble que le livre numérique n’est pas la fin de la littérature et de la lecture même si certainement cette pratique aura une influence sur le cerveau humain et dès lors la production intellectuelle à venir. Elle sera autre, pourquoi penser qu’elle sera forcément nulle ou plus faible ? Du reste, rien ne nous empêche de continuer à se délecter de textes écrits il y a des siècles.

La mélancolie habite tout écrivain et tout lecteur (de littérature). Comment admirer voire prendre modèle sur un génie d’hier sans regretter de n’avoir pas été son contemporain, sans idéaliser l’époque passée. Bien que trouvant aussi des raisons d’aimer vivre en 2012, je ne peux m’empêcher chaque jour, en passant devant les bâtiments de la Garde républicaine et la bibliothèque de l’Arsenal, parfois en respirant bien fort pour sentir le crottin de cheval, je ne peux m’empêcher d’imaginer la fine silhouette de Nodier derrière une fenêtre, celle de Musset sortant avec sa grande cape noire ou la blonde Delphine Gay, le regard bleu illuminé par l’amour qui la lie à Vigny. Une simple chronologie des publications en France des années 1830 émerveille déjà par sa richesse, même si on aime peu Hugo, Musset, Vigny, Balzac ou encore Nerval, Mérimée et George Sand. Alexandre Gefen dresse la longue généalogie des « déclinologues » qui a l’avantage de nous réconforter : « la décadence des lettres est aussi ancienne que le premier écrivain », écrit-il. Il cite aussi les propos d’Augustin Chaho en exergue de sa communication : « La grande littérature est morte : c’est là un fait qui n’a pas besoin d’être prouvé » Propos paru en 1834, de la part d’un jeune homme de 23 ans… Désiré Nisard, lorsqu’il tire à boulets rouges contre la « littérature facile » s’en prend certes à une partie de la littérature de consommation (des textes courts et faciles à lire) mais aussi à des textes qui devaient connaître une postérité plus grande que les siens. De même Gustave Planche même si ses attaques contre les romantiques ne font pas de lui un réel ennemi. Nisard, quand il publie son pamphlet, est un jeune homme mais qui ne parvient pas se détacher de ses maîtres, de ses modèles, les classiques. Déclarer la mort de la littérature n’est donc pas seulement le fait d’écrivains ou d’intellectuels vieillissants comme ceux qui condamnant les Contes d’Espagne et d’Italie incite le jeune poète de vingt ans à faire ses excuses au grand Voltaire dont les vers faisaient encore sa gloire. Au contraire, jeune, on craint facilement d’être né au mauvais moment, on craint un avenir qui ne saurait être aussi merveilleux que le passé qu’on admire.

La réponse à un déclin supposé peut venir de l’action et de la liberté de créer avec l’ambition d’égaler voire de dépasser ses modèles, de créer une nouvelle forme qui saura aussi s’imposer. C’est Hugo déclarant vouloir être « Chateaubriand ou rien » et Musset, Schiller ou rien. La mélancolie qui connaît alors une heure faste au point d’être une sorte de « volupté » comme le dit Senancour ne naît pas tant alors par rapport à la littérature et à la pensée que par rapport à l’Histoire. Privés d’action et d’héroïsme, les romantiques prennent la plume avec une ambition et une force créatrice que je trouve admirable et jouissive.

Alexandre Gefen revient aussi sur les raisons pour lesquelles la littérature paraît prête à finir. Ce qu’on pointe comme des symptômes d’une fin de la littérature reflète au bout du compte ce qu’est la littérature ou ce qui peut la nourrir. On remarque que ceux qui clament le déclin se font toujours une idée précise de la littérature comme une statue en marbre immuable alors qu’elle est comme de l’argile malléable. « Notre idée de la littérature est le produit de nos influences et de nos tropismes […] Les critères eux-mêmes varient selon les époques, les goûts, les consensus dominants. » note Jean-Pierre Martin. Engagement politique ou pas, thèmes considérés comme nobles et d’autres pas. Et pourtant, on peut trouver aussi admirables Camus que Larbaud et songer qu’Adolphe, roman d’inspiration autobiographie de Benjamin Constant, tentative de guérison d’une vie sentimentale agitée, s’avère supérieur à ses autres publications à la portée finalement moins universelle.

Paul de Kock

Le risque cependant est d’accepter tout et n’importe quoi sous le nom de littérature (notamment quand il est question de roman, genre littéraire fourre-tout). Risque de plus en plus grand depuis que l’imprimerie s’est améliorée, que la production matérielle de livres est moins chère, que la presse s’est développée et que l’alphabétisation progresse. Olivier Bessard-Banquy écrit ainsi : « les frontières s’effacent entre une littérature digne de ce nom, publiée par des maisons de prestige, défendue par des critiques de renom, et une sous-littérature, encensée de la même manière par des journalistes entendant satisfaire les exigences de plus en plus grand public des lecteurs chaque jour plus occasionnels. »

On s’interroge sur la fin de la littérature et à chaque rentrée littérature, on assiste à un déluge de chef-d’œuvre, de livres poignants, fulgurants, etc.

Daniel Martin, à ce sujet, évoque les grandeurs mais aussi et surtout les misères du critique actuel, travail précaire, soumis aux pressions des rédacteurs en chef, de la publicité et des modes. On pourrait dire ainsi qu’un journal (quotidien, hebdo ou mensuel) dans ses pages livres ferait presque preuve d’héroïsme en s’abstenant de consacrer un papier à l’Amélie Nothomb annuel. Un article qui occupe de la place pour rien car Nothomb se vend très bien sans les médias, bien installée en pile au supermarché ou au pied des escalators, et je doute que la majorité de ses lecteurs fidèles lisent la presse la concernant. Au mieux, il la regarde au Grand Journal de Canal +. Presse qui ne contient nulle critique réelle car rares sont les journalistes émettant un avis tranché sur Nothomb : il ne faut pas froisser le client.

Quand j’avais travaillé sur les articles de presse consacrés aux prix Goncourt, fouillant dans la presse depuis 1903 jusqu’à 2002, j’avais pris conscience que la critique au fil du temps connaissait une crise avec un appauvrissement du style, du contenu et une réduction de la place dramatique. Lisant les analyses brillantes de Paul Souday dans le Temps, je songeais qu’aujourd’hui, il lui faudrait parler d’A l’ombre des jeunes filles en fleur en 2500 signes. Parler de Proust sur un timbre-poste.

Les blogs et sites pourraient sauver la critique. Olivier Bessard-Banquy rappelle que certains blogs ont, aujourd’hui, plus d’influence que la presse écrire. Mais un petit tour d’horizon prouve que la plupart des « critiques » traitent de livres médiatiques et que le contenu est dans l’ensemble assez pauvre. Les billets d’ailleurs sont aussi courts que dans la presse écrite ou dans une chronique radio parce que personne ne veut lire un article long ni sur écran ni sur papier.

La multiplication des loisirs et des sources d’information aboutissent à un zapping auquel il est difficile de résister même lorsqu’on aime la retraite d’un cabinet de travail. Certes, cela participe à la baisse de la lecture savante (alors que la production et la consommation livresques augmentent) mais de même qu’il y a peu de grands écrivains qui restent à chaque siècle, il y a et il y aura toujours peu de vrais lecteurs. Si toute la population française avait été scolarisée du temps de Rabelais ou de La Rochefoucauld, je doute fort qu’ils auraient été des best-sellers. En revanche, il y aurait eu des Paul de Kock ou des Marc Lévy.

Il arrive que de grands livres parlent à un large public, par exemple Les Misérables (lecture peut-être trop difficile aujourd’hui pour une tranche sociale équivalente mais passons). C’est une grâce. Elle s’est produite et se reproduira. En attendant, on peut toujours se plonger dans cette Fins de la littérature ? aux contributions variées dont je ne donne ici qu’un aperçu et continuer à faire vivre la littérature en la lisant.

 

Fins de la littérature ? sous la direction de Dominique Viart et Laurent Demanze, éditions Armand Colin.

Balzac artiste

juillet 2nd, 2012

À l’époque romantique, les artistes entretenaient les uns avec les autres des liens étroits. Il y avait des correspondances permanentes entre les arts. C’est Delacroix, dont le journal est une belle œuvre littéraire, qui illustre des chefs-d’œuvre comme le Faust de Goethe et se lie d’amitié avec des musiciens et des écrivains. C’est Berlioz qui écrit également de manière tout à fait remarquable. Liszt ou Schumann dont certaines compositions sont des lectures musicales d’œuvres variées comme La Divine comédie, les contes d’Hoffmann, etc.

Ce sont aussi ces écrivains excellents dessinateurs qui parfois ont même songé à embrasser une carrière de peintre tel Théophile Gautier et même brièvement Musset. Des écrivains qui s’avèrent être de subtiles critiques d’art. Citons également l’œuvre de Victor Hugo dessinateur et photographe. Évoquons également le goût pour la musique de George Sand, Musset, Balzac et bien sûr de Stendhal, amoureux passionné de l’opéra et des beaux-arts italiens. Sans oublier Ingres qui aime jouer du violon…

George Sand et Chopin par Delacroix (tableau reconstitué)

Certes à d’autres époques, avant ou après, il s’est trouvé des écrivains, des peintres, des musiciens très proches d’autres artistes et amateurs éclairés. Mais l’époque romantique semble être le moment où ces liens ont été les plus étroits, d’autant plus étroits qu’ils s’accompagnaient souvent d’une grande amitié entre ces artistes.

Théophile Gautier et Baudelaire, considérés comme de grands critiques d’art, n’avaient pourtant pas les moyens actuels des spécialistes. Si Théophile Gautier a tout de même voyagé et a pu voir un certain nombre de toiles en vrai ce n’est pas le cas de Baudelaire qui n’a jamais été en Italie et a peu voyagé… La plupart du temps ces critiques traitent de peintures dont ils n’ont vu que des reproductions sous forme de gravure ou qu’ils n’ont vues qu’une fois et dont ils parlent de mémoire.

Attribué à Carlo Grubacs (vers 1840 – 1870),  Venise, vue de la place Saint-Marc.

Cette manière d’approcher les tableaux n’est pas sans inconvénient même si cela n’a pas empêché ces critiques de livrer des analyses d’une grande pertinence. Balzac écrit ainsi justement : « je n’ai pas reçu de Venise l’impression que j’en attendais. [...] La faute en est à ces misérables gravures anglaises qui foisonnent dans les keepsakes, à ces tableaux de la légion des exécrables peintres de genre, lesquels m’ont si souvent montré le palais ducal, la Piazza, la Piazetta, sous tant de jours vrais ou faux, avec tant de postures, sous tant d’aspects débauchés, avec tant de licencieuses fantaisies de lumière que je n’avais rien à prêter au vrai et que mon imagination était comme une coquette qui a tant fatigué l’amour sous toutes ses formes intellectuelles que, quand elle arrive à l’amour véritable, à celui qui s’adresse à la tête, au cœur et au sens, elle n’est saisie nulle par ce saint amour » Cette citation est extraite du livre Le Musée imaginaire de Balzac par Yves Gagneux, directeur de la Maison Balzac à Paris (p.12)

Balzac, dessin de Daumier

Balzac n’est pas un grand critique d’art. Il juge même parfois la valeur en fonction de la cote de l’artiste ou du tableau. Il arrive que le cadre coûte plus cher que la peinture qu’il achète. Il peut s’enthousiasmer d’une croûte. Souvent il se contente d’un vocabulaire simple sans se livrer à des analyses sur la technique picturale. Les fautes de goût qu’il commet par ses tenues (par exemple cette fameuse canne turquoise avec des pierres dont il était si fier et qu’on retrouve dans des caricatures), se reflètent aussi dans ses acquisitions notamment lorsqu’il aménage la maison dans laquelle il envisage de vivre avec Mme Hanska, bientôt son épouse. Il y a quelque chose d’assez attendrissant dans cette manière un peu frénétique de vouloir accumuler des œuvres d’art sans choisir un style, chercher une harmonie. Balzac qui a décrit des intérieurs fastueux et surchargés comme le fameux boudoir de Foedora dans La Peau de chagrin, Balzac rêvait de vivre dans de pareils intérieurs. Une folie douce, un peu naïve qui correspond bien à une partie de sa personnalité.

En revanche, la complexité de sa pensée esthétique se révèle dans l’utilisation qu’il fait des œuvres d’art et de la figure du créateur dans la Comédie humaine. En effet, il s’intéresse moins aux qualités techniques des peintres (il n’y connaît pas grand-chose et fait même partie de ces rares romantiques qui dessinent mal) qu’au contenu de la peinture. Le contenu romanesque qu’il imagine. Balzac aurait pu construire une nouvelle voire un roman entier à partir de l’observation d’un tableau.

L’auteur du Chef-d’oeuvre inconnu est l’un des écrivains de son temps qui a le plus voyagé, qui a eu la possibilité comme le rappelle Yves Gagneux de découvrir de nombreuses collections privées en Italie. Mais il n’en fait pas l’usage qu’en auraient fait d’autres de ses contemporains. Devant la peinture, il reste un pur romancier.

Raphaël, La Fornarina, 1518

Dans la Comédie humaine, livre maintes réflexions sur la place de l’artiste dans une société de consommation soumise à la dictature du succès. Balzac sera l’un de ceux qui défendront le plus ardemment le droit d’auteur mais aussi le respect dû à l’artiste. Plusieurs de ses œuvres font la part belle à ses artistes maudits, trop purs dans un monde où l’art devient une marchandise qu’il s’agisse de livres, de tableaux, de sculptures ou de musique.

Balzac est un artiste même si son étiquette de peintre de la société semble en faire un romancier bien prosaïque et réaliste. C’est mal le lire, c’est oublier ou ne pas saisir la folie, l’originalité de son style et la puissance de sa vision sur la grandeur et la misère humaines.

L’autre argument qui parfois le dessert pour obtenir ce qualificatif d’artiste ce sont ses négligences de style (en opposition à Flaubert qui peaufine ses phrases jusqu’à l’épuisement), l’idée aussi qu’il produit trop pour être artiste (paradoxe car Musset s’énervait quand on lui reprochait de ne pas publier assez, donc de ne pas travailler, alors que ce sont deux choses différentes… enfin le public n’est jamais content).

De son vivant déjà les critiques s’en prenaient au style de Balzac, faisait la liste de ses maladresses, de ses fautes grammaticales, de ses néologismes (généralement volontaires). C’est, sans forcément les ignorer, ne pas comprendre que ces maladresses sont sa façon, et qu’une certaine grâce s’y attache. Certes il y a des longueurs, des phrases qui courent parfois sans, semble-t-il, un but précis de sorte que le lecteur se sent perdu. Mais comme il est beau de se perdre sur les routes sinueuses de Balzac. C’est tellement mieux que les allées aseptisées d’une galerie commerciale que sont les phrases d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso. Peut-être est-il difficile parfois de suivre la pensée buissonnière de Balzac mais après tout même si on saute des passages, il est impossible de ne pas tomber sur de beaux morceaux. Moins travaillées peut-être que les pages d’un Chateaubriand, moins percutantes que celle d’un Hugo mais qui savent transporter aussi. Et lorsque Balzac parle d’art, lorsqu’il nous brosse les sentiments d’un personnage, ses créatures s’invitent dans notre imaginaire avec une puissance telle qu’on pense encore à elles le livre refermé.

Le remarquable travail d’Yves Gagneux nous permet de découvrir ou de redécouvrir l’univers balzacien à travers les peintures et les peintres que Balzac évoque dans ses romans mais aussi dans sa correspondance. L’auteur a choisi cent extraits de Balzac dans lesquels se trouvent des allusions à une peinture ou à un artiste. En regard du ou des paragraphes cités, replacés dans le contexte de l’ouvrage, se trouve la reproduction du tableau avec éventuellement une petite indication sur l’œuvre ou sur le peintre en rapport avec Balzac ou la période romantique.

La révolte du Caire de Girodet

Le Musée imaginaire de Balzac est un beau livre mais aussi une plongée dans l’univers balzacien. On se promène avec joie dans cette sorte de galerie d’art et de littérature. C’est le genre d’ouvrage qu’il faut avoir sous la main pour en lire quelques pages, selon son envie du moment. Cela permet aussi de prendre conscience de l’étendue des connaissances de Balzac comme de la plupart de ses contemporains. En effet, on y trouve bien sûr des artistes de son époque qu’il s’agisse de Delacroix, Gavarni, Monnier, Girodet, Ingres (dont les toiles sont si souvent utilisées en couverture des romans de Balzac alors que ces deux artistes n’ont jamais été intimes) mais aussi de nombreux peintres italiens en premier lieu Raphaël, mais aussi le Titien, Vinci, des peintres hollandais comme Rembrandt, Rubens, mais encore Murillo, Poussin ou encore David.

Un exemple : « Ainsi, la chevelure noire, les beaux yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheresse calabraise du teint qui faisaient de la cousine Bette une figure du Giotto, et desquels une vraie Parisienne eût tiré parti, sa mise étrange surtout, lui donnaient une si bizarre apparence, que parfois elle ressemblait aux singes habillés en femme, promenés par les petits Savoyards. » Avec quelle adresse, Balzac nous fait passer de la beauté à la laideur, de la grâce au ridicule.

« Son visage, assez semblable au type qui a fourni le jeune Turc mourant à Girodet dans son tableau de la « Révolte du Caire », était un de ces visages mélancoliques dont les femmes sont presque toujours les dupes. » (Les Marana)

Mais la façon dont Balzac a de citer ou d’utiliser des tableaux pour servir ses propos n’est pas particulière à lui. En effet revenant à ce lien justement étroit entre les beaux-arts et la littérature, la plupart des écrivains romantiques utilisent des tableaux pour décrire leurs personnages, une action, un caractère. Je ne sais pas si tous les lecteurs parvenaient à visualiser l’œuvre dont ils parlaient. Le magnifique livre d’Yves Gagneux, justement, nous offre la possibilité de voir ceux évoqués par Balzac.

En fait, j’ai été frappée par ces citations de peinture en littérature en découvrant Roger de Beauvoir. Cet écrivain romantique dandy était aussi un grand esthète au goût certainement plus sûr que Balzac, au trait de crayon raffiné. Il s’est intéressé à certaines vies d’artiste (comme l’histoire du peintre, Massacio, dans la nouvelle éponyme dans Les Soirées du Lido).

Roger de Beauvoir

Ses œuvres sont truffées de rapprochement avec la peinture.

Deux exemples :

« Lea Zapone était Vénitienne, et Vénitienne de la tête aux pieds, depuis son cou, aussi pâle que celui du cygne de Léda, jusqu’à la suave noblesse de ses formes, digne des Venises personnifiées de Véronèse. » (Lea Marini, in Les Soirées du Lido)

Le peuple « effeuilla pour [Bonaparte] ses roses, ses femmes et sa joie, allant droit au-devant de ceux qui lui promettaient la liberté, – insouciant qu’il était, comme un groupe de pâtres qui descend la grotte de Pausilippe au son de tous les fifres de la Madone de l’Arc. » (La Bague du marquis, in Les Soirées du Lido). Le Retour du pèlerinage de la Madone de l’Arc est un tableau de Léopold Robert, peintre mélancolique qui s’est suicidé à Venise en 1835 et qui faisait partie des artistes qui fascinèrent les romantiques français pour son style mais aussi à cause de son destin.

Le pèlerinage de la Madone de l’Arc de Léopold Robert

Roger Beauvoir comme Balzac, comme d’autres écrivains ne citent pas forcément le nom du peintre quand le tableau leur semble suffisamment connu en tout cas par une partie de leur lectorat.

Parfois ces références picturales ont quelque chose d’un petit peu artificiel surtout lorsqu’elles s’incorporent à une description déjà longue. Mais elles ont surtout l’avantage d’établir une correspondance secrète entre deux arts. Il y a des rivalités, il y a des oppositions esthétiques entre les artistes certes mais même si ces oppositions ont parfois donné naissance à des œuvres je préférerai toujours ce qui lie les artistes entre eux à ce qui les oppose. Car au fond chacun à leur façon, ils nous ouvrent la porte vers un monde plus élevé et plus pur.

Le Musée imaginaire de Balzac comporte aussi une longue introduction consacrée à Balzac et à l’art. On trouve également plusieurs pages de ses écrits sur l’art et l’artiste. Yves Gagneux a eu l’idée de placer les extraits par ordre chronologique afin de nous faire comprendre l’évolution de la réflexion balzacienne sur la création artistique et sur la place de l’artiste dans la société. On y trouve pêle-mêle (car chez Balzac il y a toujours quelque chose du grand bazar sa pensée allant si vite, étant si puissante qu’il a du mal à tout ranger comme peuvent le faire les écrivains plus rationnels). On y trouve donc pêle-mêle dans ses écrits sur l’art des descriptions du processus artistique chez les peintres avec notamment sa nouvelle la plus célèbre sur le sujet Le Chef-d’oeuvre inconnu mais aussi les rapports de la femme avec l’artiste, des propos sur la mission de l’art qui pour lui n’est pas « de copier la nature mais de l’exprimer », des descriptions du monde artistique, des descriptions d’extase, de folie artistique comme lorsque Gambara se met à improviser une cavatine pour le comte (in Gambara).

Balzac par Devéria

Balzac assimilé à la bourgeoise monarchie de Juillet est un créateur avant tout.

Enfin ce livre comprend également une galerie de portraits de Balzac certains par ses contemporains comme Devéria, David d’Angers ou par des artistes  postérieurs comme Picasso et Derain.

Je terminerai par un extrait d’une lettre de Balzac à son amie Zulma Carraud du 20 février 1833 et que l’auteur cite dans les écrits sur l’art de Balzac :

« Je vous assure que je vis dans une atmosphère de pensée, d’idées, de plans, de travaux, de conception, qui se croisent, bouillent, pétillent dans ma tête à me rendre fou ! Néanmoins, rien ne me maigrit, et je suis le plus vrai « pourtraict de moine qui oncques ait été vu depuis l’extrême heure des couvents. » Quant à l’âme, je suis profondément triste. Mais travaux seuls me soutiennent dans la vie. »

Le Musée imaginaire de Balzac par Yves Gagneux, Beaux-arts éditions, 287 pages, 34 euros

La maison de Balzac à Paris est fermée jusqu’en septembre 2012 :

http://www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/p6837

Voir aussi sur ce livre la critique de Lauren Malka : http://www.myboox.fr/actualite/yves-gagneux-reconstitue-le-musee-imaginaire-de-balzac–15917.html

 

Visites chez des artistes

mai 28th, 2012

Depuis que je suis petite je visite des maisons et musées hommage à des écrivains, artistes et personnalités. L’un de mes souvenirs d’enfance les plus lointains est ainsi l’escalier menant au grenier de la maison de Beethoven à Bonn que j’ai gravi en tenant la main de ma mère. Je ne garde en mémoire que le sentiment d’avoir été impressionnée par cette visite effectuée à l’âge de 4 ou 5 ans.

Je ne me suis jamais lassée de ces pèlerinages. Certes j’ai conscience que certains lieux ont été complètement réaménagés et qu’en dehors des documents et objets présentés, parfois du cadre encore existant, tout a perdu de son authenticité. C’est frappant à Auvers-sur-Oise dans la chambre de Van Gogh que j’ai vue un été : elle était envahie par tant de touristes japonais qu’on avait l’impression que l’âme du peintre était une attraction de foire. Je le regrette tout en songeant que dans la masse de touristes, il pouvait se trouver quelques-uns pour qui cette visite représentait sincèrement quelque chose et ce bien que l’ambiance soit loin de nous laisser le loisir de méditer ou de se recueillir.

auberge Ravoux, Auvers-sur-Oise, photo www.van-gogh.fr

D’autres lieux, liés souvent à des personnalités moins célèbres et populaires, apparaissent comme plus vrais parce que plus paisibles. Il arrive d’ailleurs que ces demeures ne soient ouvertes que ponctuellement ou sur rendez-vous… Avec un peu d’imagination, on peut presque penser que l’écrivain ou l’artiste va entrer chez lui et bousculer un peu les objets bien agencés sur son bureau ou dans son atelier. A cet instant, un gardien ou une gardienne entre, l’air un peu ennuyé ou fatigué, s’assoit sur la chaise qui lui est réservée pour vaguement vous surveiller en attendant que vous quittiez la pièce.

Malgré tout, je ne me suis jamais lassée de ces pèlerinages et il y a de nombreuses maisons ou lieux habités par des écrivains ou des artistes que j’aime et que je rêve encore de visiter avec l’espoir d’appréhender l’existence de l’homme qui a vécu là.

En attendant, je me suis plongée dans la lecture du livre d’Hélène Rochette, Maisons d’écrivains et d’artistes Paris et ses alentours (Parigramme). L’auteur propose quarante-neuf visites. Hugo, Balzac, Delacroix par exemple à Paris, la Vallée-aux-loups chère à Chateaubriand, Milly-la-forêt, chez Cocteau, Proust à Illiers-Combray, Renoir à Chatou, Monet à Giverny ou encore Dumas à Port-Marly dans son château de Monte-Cristo parfait décor pour ses romans mais vite revendu pour cause de dettes. On entre aussi dans l’univers de personnalités moins célèbres comme Michelet à Vascoeuil, Barbusse à Aumon-en-Halatte, Caillebotte à Yerres, Maeterlinck à Médan, voisinant avec Zola. Si Hélène Rochette nous promène dans des lieux connus, où se pressent déjà beaucoup de touristes, elle a su également choisir bon nombre de maisons et musées plus confidentiels qu’elle nous fait découvrir.

Maison de Chateaubriand, Vallée-aux-loups

Il s’agit ici moins d’un guide que de promenades dans le monde de chaque personnalité. L’auteur consacre quatre à dix pages par lieu, non selon un plan systématique mais en s’adaptant à l’importance de la maison dans la vie de l’artiste et à son style. Si Mauriac, par exemple, est lié intimement au Bordelais, on découvre que la demeure de sa femme, à Vémars, dans le Val d’Oise, fut également un lieu important non pas dans son œuvre mais dans son existence. Un cadre dans lequel il a pu aussi écrire et se sentir bien. Dans le cas de Satie à Honfleur, on est en présence d’une maison d’enfance qu’il n’a plus habitée ensuite. Le musée qui lui est consacré n’est pas un lieu de vie mais un espace dans lequel on peut s’imprégner pleinement de l’univers particulier et excentrique du compositeur des Gymnopédies avec notamment son incroyable collection de parapluies. Le Moulin de Villeneuve est, pour le couple Louis Aragon Elsa Triolet, une demeure dans laquelle ils ont écrit leur histoire commune. Chez Pierre Marc-Orlan à Saint-Cyr-sur-Morin, on voit ses pipes, ses bérets à pompon, la tombe de son perroquet Dagobert et à travers eux l’esprit de l’écrivain et de son époque, proche de nous.

Hélène Rochette traite essentiellement d’artistes du XIXe et XXe siècle. Les souvenirs sont plus nombreux et plus accessibles. Pour les personnalités plus lointaines, Corneille, Rousseau et les frères Le Nain à Bourguignon-sous-Montbavin, il est moins facile d’imaginer leur présence, tant leur quotidien était différent du nôtre. Ces visites si elles touchent peut-être moins sont cependant l’occasion d’un voyage historique intéressant.

Hélène Rochette mêle très bien informations biographiques, anecdotes et descriptions pour nous faire entrer non seulement dans ces maisons mais aussi dans l’existence de ceux qui l’ont habitée. Des citations et des photos complètent à merveille ces promenades. Un bon avant-goût avant de les effectuer pour de vrai.

Château de Monte-Cristo, salon. Photo d'André Larané

Hélène Rochette nous donne aussi envie de mieux connaître les artistes dont elle parle : cette porte ouverte sur leur existence réelle rend passionnant leur univers et leur œuvre qui se dévoilent en filigrane. Qu’ils soient touchants comme Millet à Barbizon menant une vie plus que rustique, originaux comme Rosa Bonheur à Thomery ou romanesques comme Maurice Leblanc à Etretat, dans le clos d’Arsène Lupin, tous ces lieux, considérablement réaménagés ou pas, demeurent des lieux de mémoire. L’imagination même sous l’œil du gardien ou de la caméra de surveillance peut s’envoler en contemplant un objet, un manuscrit, un meuble…

Maisons d’écrivains et d’artistes Paris et ses alentours, d’Hélène Rochette, éditions Parigramme, 279 pages, 22 euros

A lire aussihttp://livresdemalice.blogspot.fr/2008/08/escapade-flaubert-maupassant-leblanc.html et http://livresdemalice.blogspot.fr/2009/12/marcel-proust-sur-la-lecture.html

Portraits romantiques

février 26th, 2012

David d'Angers

Angers, où je ne suis jamais allée encore, me fait penser à quelque chose de doux et de riant, à quelques vers de Ronsard, mais aussi au romantisme. Je pense ainsi à David d’Angers bien sûr mais également à Victor Pavie un modeste littérateur de la même époque, ami d’Hugo et de Sainte-Beuve et qui laissa des livres de souvenirs et à la sœur de Musset qui y vécut après son mariage avec Timoléon Lardin.

Le département des Monnaies de la Bibliothèque nationale propose une exposition intitulée David d’Angers les visages du romantique. Le romantisme étant peu à la mode non seulement je n’ai pas eu à faire la queue pour entrer mais je dois dire que j’avais la salle pour moi toute seule. J’ai ainsi passé quelques quarts d’heure dans les années 1830. Cette fois encore un moment de réconfort. Comme si je retrouvais un monde que malheureusement je ne connais que par des livres, des œuvres d’art et mon imagination mais qui a tout de même le pouvoir de me faire oublier un moment la réalité.

Pierre-Jean David dit David d’Angers (1788-1857) est essentiellement connu pour ses fameux médaillons. Avoir son médaillon signé David d’Angers signifiait que vous étiez entré sinon dans l’éternité du moins que vous faisiez partie des personnalités importantes de la Restauration, de la Monarchie de juillet. Les médaillons présentés sont placés par thème : les littérateurs ensemble, les musiciens, les architectes et peintres, les hommes politiques, les scientifiques, etc. Je me suis amusée avoir qui avait été mis à côté de qui. On voit ainsi Henri Beyle dit Stendhal faire face à Alexandre Dumas (je ne me souvenais pas du tout avoir vu ce médaillon de Dumas jeune avec ses abondants cheveux crépus). Victor Hugo était à côté du médaillon d’Adèle. Musset se trouvait entre George Sand et Lamartine désigné comme poète et homme politique quand Hortense Allart (l’une des plus jolies parmi les femmes représentées, soit dit avec objectivité) se trouvait entre Chateaubriand l’un de ses amants et Lady Morgan une femme de lettres irlandaise qui est essentiellement célèbre pour toutes les anecdotes qu’elle a racontées notamment sur la vie à Paris.

Hortense Allart

J’ai beaucoup aimé aussi ce médaillon d’une certaine Joséphine de Forget daté de 1847 et dont le titre de gloire et d’être une muse. J’ai trouvé cela joli être restée célèbre parce qu’on a été muse. Je songe aujourd’hui que ce terme est sans doute un peu désuet et elles sont bien rares ces femmes qui sont les muses d’un homme ou d’une époque. Cette Joséphine, entre autre, a eu une liaison avec Delacroix entre 1834 et 1850 avant de devenir son amie intime, sa « consuelo », comme il disait.

Lorsque l’on voit de près ces médaillons, on est surtout frappé par la vie qui se dégage de la plupart. Certains semblent prêts à se mouvoir. Le profil ainsi de Rossini donne l’impression que le musicien italien va parler et rire. En représentant Musset, âgé alors de 21 ans, David d’Angers lui a donné un cou assez puissant et athlétique et il semble que la jeunesse coule dans ces veines de bronze.

À côté George Sand de profil semble un peu endormie. J’ai beaucoup aimé également le médaillon de Géricault que je ne connaissais pas. L’expression est grave et cette fois le peintre semble déjà d’âge mûr. Géricault est mort à l’âge de 33 ans en 1824. David d’Angers réalisa son médaillon en 1830. Au contraire donc de Musset qui posa celui-ci fut réalisé de mémoire et en vieillissant le peintre David d’Angers voulait peut-être le faire entrer pleinement dans l’éternité.

Ces médaillons étaient de petits formats et pouvait être reproduits assez facilement. Pourquoi David Angers réalisa-t-il ainsi près de 500 médaillons représentant peu ou prou toutes les personnalités célèbres de son temps ? Par foi. Une foi dans une religion humaine, humaniste. Pour lui les saints de cette religion ce sont « les grands hommes dont le génie a fait avancer l’esprit humain ». Dès lors réaliser ces médaillons qui seront facilement diffusables c’est pour David d’Angers éduquer les foules et rendre hommage aux grands hommes. Cet artiste confère à l’art la même mission qu’un Hugo pour la poésie. Le poète comme un mage, un intermédiaire entre les hommes et Dieu et un modèle. Après le traumatisme de la Révolution française, la période héroïque de Napoléon, le capitalisme, l’industrialisation devenaient les grands maîtres de l’Europe et même déjà du monde entier. Mais à cette époque encore il se trouvait des hommes et des femmes qui avaient la foi. Ils s’engageaient dans des causes, ils s’engageaient pour l’art, ils étaient prêts à mourir sur une barricade, lors d’un duel pour défendre leurs idées et la création. Ils s’engageaient parce qu’ils croyaient que même si le matérialisme devenait de plus en plus important ce monde pouvait encore s’améliorer. Ils pensaient que demain donnerait le jour à un monde plus juste, spirituel, où l’homme avec un grand H dans son acception la plus noble aurait toute sa place.

Il se trouvait des êtres plus sceptiques qui redoutaient que le matérialisme, l’égoïsme, l’hypocrisie le profit triomphent. Pourtant même ces sceptiques au fond en continuant à se battre avec une plume, une épée, des mots, un pinceau gardaient encore une certaine part d’idéalisme.

Et je songeais tristement qu’aujourd’hui sans doute David d’Angers serait bien déçu. Qui représenterait-il en médaillon ? Certes il trouverait des personnalités qui le mériteraient mais d’un point de vue politique ? C’était un homme très engagé politiquement qui fut représentant du peuple pour le département du Maine-et-Loire en 1848 puis s’exila à l’arrivée de Napoléon III. Aujourd’hui il serait sans doute bien déçu de voir qu’aucun des orateurs politiques n’a cette bosse du génie qu’il attribuait aux personnalités qu’il admirait.

En effet, ces médaillons par certains détails physiques sont assez réalistes si on les compare à des gravures, des tableaux voir des photos mais David d’Angers y ajoute de l’art c’est-à-dire une part à la fois de rêverie mais aussi d’idéalisme et de subjectivité. Ainsi par exemple si le médaillon de Musset est relativement loin des autres portraits qu’on connaît du poète, David d’Angers a sans doute saisi la vivacité qui habitait alors le jeune homme à qui tout souriait (le médaillon est réalisé en 1830 juste après le succès des Contes d’Espagne et d’Italie). Assurément s’il avait été exécuté trois ou quatre ans plus tard on aurait perçu dans les traits de Musset les douleurs de l’amour, les douleurs du deuil, les déceptions et la solitude qui creusent le visage. L’un des médaillons d’Hugo, non daté, représente un écrivain triomphant, jeune, les cheveux au vent. Celui de Vigny a quelque chose de l’austérité de l’auteur de la Mort du loup.

Enfin les médaillons de David d’Angers sont aussi révélateurs d’une science certes aujourd’hui bien décriée mais qui montrait combien l’humain était au centre des préoccupations. En effet David d’Angers se passionne et étudie la phrénologie et les théories du docteur Gall. Cette science nouvelle alors attribue des aptitudes intellectuelles et des caractères selon les protubérances crâniennes d’un individu. Une espèce de cartographie phrénologique avait été ainsi réalisée. Une trentaine d’espaces dans le crâne sont ainsi établis. J’ai beaucoup aimé cet espace situé un peu au-dessus des yeux appelé la merveillosité. David d’Angers attribue aux historiens une protubérance au niveau d’un espace appelé l’éventualité, cet espace du crâne montrerait la capacité des historiens à se souvenir mieux que les autres des événements. La merveillosité révèle cette aptitude à capter, à traduire le beau. On trouve aussi la causticité, la secrétivité, etc. Certes, les théories de cette science surtout appliquée aux beaux-arts peuvent sembler un peu ridicule aujourd’hui. Malgré tout cela annonce d’autres recherches comme celle du docteur Broca qui établit l’ère du langage dans le cerveau et permet d’expliquer certains troubles. Observez ainsi un crâne et ses caractéristiques physiques c’était aussi deviner que l’âme et le génie cachent bien des mystères et tenter de les mettre à jour par une observation physique. Ces mystères demeurent mais par leur existence, ils nous rappellent que chaque homme est un vrai monde intérieur.

David d’Angers, les visages du romantisme

Département des Monnaies, médailles et antiques de la BN

5 rue Vivienne, 75002 Paris

Jusqu’au 25 mars

Entrée gratuite.

Catalogue par Inès Villela-Petit et Thierry Laugee, édition Gourcuff Gradenigo, http://librairie.actualitte.com/livres/david-d-angers-les-visages-du-romantisme-9782353401130.html

Un an avec l’Eté 80

décembre 21st, 2011

Les éditions Cécile Defaut ont créé une collection intitulée « le livre la vie » dirigée par Isabelle Grell. Le principe de cette collection est de demander à un auteur contemporain de choisir un livre et d’évoquer sous forme de journal sa relation avec cet ouvrage pendant un an. La collection reprend l’idée d’un projet de Roland Barthes qu’il ne put concrétiser : «prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an. »

Philippe vilain dans son livre intitulé Dit-il a choisi L’Été 80 de Marguerite Duras.

De Marguerite Duras je n’ai lu que L’Amant et Le Ravissement Lol V. Stein sans en garder d’ailleurs un souvenir bien précis. Mais qu’importe, on peut lire les livres de cette collection sans forcément connaître l’ouvrage choisi. L’intérêt du texte de Philippe Vilain, et sans doute de la collection elle-même, est plutôt de voir dans le texte sélectionné un miroir dans lequel l’écrivain se reflète. En effet, bien souvent les livres qui nous accompagnent au fil des jours et des années sont souvent ceux qui font le mieux écho à notre propre vie réelle ou imaginaire.

Dans Dit-il c’est le cas puisque l’auteur raconte comment il s’est identifié au garçon de L’Été 80 allant même jusqu’à se rendre au rendez-vous que la monitrice du texte de Marguerite Duras fixe à l’enfant dix-huit ans plus tard. Un rendez-vous à Trouville, rue de Londres. La Normandie, cette ville : un écho familier dans l’esprit du Normand Philippe Vilain.

L’Été 80 n’a rien de romanesque puisqu’il s’agit de chroniques, il ne se passe rien de bien important et pourtant Philippe Vilain y voit une dimension romanesque semblable à celle qui est la sienne dans ses livres où le roman flirte avec l’auto-fiction. Ce n’est pas du romanesque à l’Alexandre Dumas mais du romanesque intérieur, Philippe Vilain nourrissant davantage ses livres de ses rêves, de ses déceptions, de ses désirs plus que d’actions réelles. Tous ces héros sont relativement passifs, se laissent porter par la vague du récit, de la vie mais dans cette inaction, il y a quelque chose d’inflexible parfois même de dur, de la même façon que le héros de Benjamin Constant dans Adolphe (un livre de chevet de Philippe Vilain) en ne prenant pas de décision fait tout de même plier Elléonore à sa volonté. Ne pas agir est souvent une forme de lâcheté soit pour ne pas souffrir et faire souffrir, soit pour ne pas s’exposer à l’obligation de décider et d’en porter la responsabilité.

« Je l’ai dit, mon enfance s’est déroulée en dehors des livres, du côté de ce qu’on appelle communément « la vie », près de la Seine. Je passais le plus clair de mon temps à pêcher et à jouer au football. La lecture m’a longtemps posé un problème. Avant l’âge de 18 ans, je ne lisais pas. »

Venu à la littérature de façon personnelle et anarchique comme il le dit, Philippe Vilain a aujourd’hui les moyens de rendre romanesque son enfance : non pas romanesque au sens de péripéties mais de façon à nous rendre intéressants, passionnants même, ses souvenirs.

Ce qui m’a le plus intéressé dans Dit-il est de retrouver des passages dans le style de ses premiers livres notamment La Dernière Année consacré à son père. Ici, l’auteur évoque ses grands-parents André et Yvette Buisson (dédicataires du livre) et ses vacances dans leur maison à Conches-en-Ouche, dans l’Eure. Il rend littéraire sa jeunesse qui a priori n’a rien d’extraordinaire. L’auteur décrit la maison de ses grands-parents, les chambres avec des détails sur les papiers peints, le sol, les bruits que le narrateur serait-on tenté d’écrire en clin d’œil à Proust, entend. Dans cette partie, datée de mars 2010, Philippe Vilain évoque également la cité ouvrière où il habitait avec ses parents, ses parties de pêche avec son père, etc.

« Du romanesque de l’inaction » voilà en effet qui résume bien en partie l’entreprise littéraire de Philippe Vilain, du « romanesque intérieur » qui s’il n’est peut-être pas né à l’époque romantique, a connu alors ses plus beaux jours avec des romans où l’aventure est celle du cœur et des états d’âme du héros, où la vie intérieure est l’action même du roman. Je songe par exemple à Obermann de Senancour et à Dominique de Fromentin.

Le livre de Marguerite Duras est aussi un prétexte pour Philippe Vilain d’analyser son rapport à la lecture mais aussi à l’écriture. Il en profite pour critiquer l’écriture parlée qui fait florès aujourd’hui dans bon nombre de romans où dit-il « l’oralité gagne du terrain sur l’écrit ». Je suis bien d’accord avec lui lorsqu’il écrit : « Pourquoi, en littérature, parle-t-on toujours « d’invention » de « modernité » pour caractériser une langue qui s’éloigne le plus de la maîtrise, de la clarté, du sensé ? Pourquoi tant d’indulgence envers l’oralité, ce prêt-à-écrire réclamant si peu d’exigence ? Le parlé est le médiocre moyen de ceux qui souhaitent écrire à peu de frais, sans en passer par l’apprentissage exigeant de la narration et de l’analyse… » Ce propos m’a fait penser à ces nombreuses critiques dans des journaux prestigieux dans lequel on fait l’éloge d’un livre en disant que les phrases sont courtes, de ces romans sans style et sans profondeur où la présence de deux compléments dans une phrase tient de l’exception. Cette sacro-sainte modernité où à force « d’épurer », de simplifier pour coller au réel, il n’y a plus rien, et où l’on relègue malheureusement au placard des antiquités des auteurs au style plus ample qui ne sont d’ailleurs pas forcément plus difficiles à lire. De ces écrivains qui ont un véritable souffle. Je songe par exemple aux écrivains romantiques. Il est évident que si aujourd’hui Victor Hugo, Chateaubriand ou Balzac proposaient leurs romans on le leur renverrait avec une lettre type.

Certes à chaque période ses modes mais il me semble toujours dommage de dénigrer un style sous prétexte qu’il n’est pas à la mode. De ce point de vue là, Philippe Vilain n’est effectivement pas à la pointe de la tendance surtout si on le compare à d’autres auteurs « d’auto-fiction ». Du reste, ranger des écrivains par catégorie me semble toujours assez peu pertinent car chaque écrivain véritable est unique.

Bien sûr ceux qui liront Dit-il n’auront pas forcément lu tous les livres de Philippe Vilain. Peut-être dès lors seront-ils un peu perdus lorsque l’auteur théorise son entreprise littéraire. Il est intéressant de suivre son parcours, de suivre la façon dont il analyse son œuvre mais la théorie qu’il élabore sur ses propres textes ne peut sans doute être comprise que de quelques lecteurs et finit parfois par paraître un peu répétitive. Il vaut mieux écrire plutôt que de se demander pourquoi on écrit, au risque de tourner en rond en tentant de répondre à une question qui sans doute est sans réponse.

Il existe d’excellents théoriciens et critiques, qui ont droit au titre d’écrivain, mais ce ne sont pas des créateurs (c’est ce qui différencie  le créateur Camus et l’intellectuel Sartre). Il me semble très difficile d’être l’un et l’autre avec le même talent. Philippe Vilain a choisi son camp en racontant qu’il est gêné lorsqu’on lui demande « pourquoi écrire » tant cette activité lui semble naturelle. Je ne le cache pas, je préfère de loin le Philippe Vilain décrivant sa vie réelle ou romanesque, le réel n’étant pas toujours le moins romanesque comme il le dit. Que Philippe Vilain laisse aux théoriciens le soin de théoriser. Qu’il se débarrasse de ce qu’il appelle son « démon de la critique » pour ne s’accorder de réfléchir à la littérature que lorsque cela sert ses aventures intérieures, non comme une analyse extérieure impossible.

Le livre s’achève par une superbe évocation de Trouville et d’une certaine Pauline : on a l’impression de lire les lignes de son prochain roman, tant mieux !

« Dit-il » de Philippe Vilain, éditions Cécile Defaut http://editionsceciledefaut.wordpress.com/

Jardins intimes

avril 7th, 2011

« Regardez la lune qui s’élève derrière l’amphithéâtre des bois ; sa lumière pâle et argentée éclaire le monument et se reflète dans les eaux tranquilles et transparentes du lac ; cette clarté si douce, jointe au calme de toute nature vous dispose à une méditation profonde. […] Dans ces lieux solitaires, rien ne peut vous distraire de l’objet de votre amour ; vous le voyez, il est là. Laissez, laissez couler vos larmes, jamais vous n’en aurez versé de plus délicieuses. » Rousseau, Promenade ou itinéraire dans les jardins d’Ermenonville, 1788.

Antoine Duclaux (1783-1868), La Reine Hortense à Aix-les-Bains, 1813, Musée Napoléon, Arenenberg, Suisse © Musée Napoléon Thurgovie, Suisse

La notion de jardin et son esthétique ont changé au cours des siècles. À la fin du XVIIIe siècle, sous l’influence de Jean-Jacques Rousseau, le jardin n’est plus un lieu de mise en scène baroque ou un exercice d’architecture savante mais devient avant tout un reflet de l’état d’esprit de son propriétaire à travers des symboles parfois secrets.

C’est cette période entre 1770 et 1840 que nous invite à découvrir le Musée de la Vie romantique à travers une centaine de peintures, dessins et objets. On suit, entre autres, Rousseau à Ermenonville et l’impératrice Joséphine à Malmaison. Cette dernière fit aménager le parc avec notamment un temple de l’Amour et se livra à la botanique. Elle introduisit environ deux cent nouvelles espèces d’origine exotique dont le magnolia et le dahlia. Quelques planches de Redouté nous donne une idée de la richesse de sa collection.

Antoine-Honoré-Louis Boizot (1774-1817), Vue du parc d'Ermenonville la fontaine des amours dans le bocage, 1813, Musée national des châteaux de la Malmaison © RMN Franck Raux

De nombreux tableaux évoquent les créations de grands paysagistes comme Louis-Martin Berthault, décorateur pour la haute société de l’Empire. On songe aussi à l’une des propriétés romantiques les plus célèbres : la vallée aux Loups (les bois d’Aulnay) achetée par Chateaubriand qui y créa un parc avec des spécimens rapportés de son voyage en Amérique.

Ces arbres, qu’il dut abandonner à la vente de sa propriété en 1817, étaient à ces yeux, comme ses enfants et les adieux qu’il adresse à ces lieux sont parmi les plus beaux passages de ses Mémoires d’outre-tombe.

« Je ne verrai plus le magnolia qui promettait sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le platane de la Grèce, le chêne de l’Armorique, au pied desquels je peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces arbres naquirent et crûrent avec mes rêveries ; elles en étaient les Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire : leur nouveau maître les aimera-t-il comme je les aimais ? Il les laissera dépérir, il les abattra peut-être : je ne dois rien conserver sur la terre. C’est en disant adieu aux bois d’Aulnay que je vais rappeler l’adieu que je dis autrefois aux bois de Combourg : tous mes jours sont des adieux. »

L’attitude de Chateaubriand résume bien cette période riche en innovations techniques et esthétiques avec un mélange de passion pour la botanique et la découverte de nouvelles espèces et l’idée que le jardin est un refuge pour l’âme, un lieu intime accueillant nos sentiments. La nature tient alors ce rôle de confidente de nos cœurs et nous protège des attaques du monde en nous offrant un moment de solitude, seul ou avec l’être aimé.

 

Jardins romantiques français (1771-1840)

Jusqu’au 17 juillet

Musée de la Vie romantique

16 rue Chaptal

75009 Paris

Tel : 01-55-31-95-67

Internet : www.vie-romantique.paris.fr

Un général et un homme de lettres

février 6th, 2011

J’avoue, quand on prononce le nom de Custine, le seul auquel je pense est Astolphe, né en 1790 et mort en 1857. La rue qui porte ce nom dans le 18e arrondissement n’est pourtant pas dédiée à lui mais à son grand-père, manifestement plus connu, le comte Adam Philippe de Custine. Celui-ci finit guillotiné après avoir été pourtant l’un des premiers nobles à se rallier à la cause du Tiers Etat et après avoir combattu pour la France. Mais Robespierre et ses tribunaux étaient coutumiers des procès expéditifs. Son fils, père d’Astolphe, fut aussi guillotiné et sa mère Delphine après plusieurs mois de prison y échappa de peu, ne devant son salut qu’à la chute de Robespierre.

Delphine, née de Sabran, fut ensuite l’une des maîtresses de Chateaubriand, une femme de fort caractère et intelligente, amie de Mme de Staël.

Astolphe ne doit sa postérité qu’à ses Lettres de Russie en 1839, récit de voyage critique et sensible.

Je trouve normal qu’on rende hommage à un général courageux et pourtant je regrette que cette rue n’évoque pas la mémoire d’Astolphe, le petit fils. Un homme de lettres et un mécène, sa fortune lui permettant de soutenir des artistes et de les inviter dans son château à Saint-Gratien dans le Val d’Oise. Chopin, notamment, y offrit ses notes mélodieuses.

Custine a laissé des textes et des lettres belles et sensibles qui valent d’autres textes signés de noms plus prestigieux. C’est un écrivain de l’intimité qui toute sa vie a cherché d’autres âmes à qui parler. Des amis, au sens le plus profond comme Montaigne et Etienne de la Boétie. Une amitié amoureuse dans le cas de Custine qui resta lié toute sa vie avec Édouard de Saint-Barbe.

Custine, écrivain mineur de l’époque romantique, a souffert comme d’autres d’être contemporain de Chateaubriand, Hugo, Balzac, Dumas, Stendhal… une époque si riche d’un point de vue intellectuel et artistique qu’on est pris de vertige.

Mais cet homme était assez intelligent pour ne pas en concevoir de la jalousie. Conscient qu’il avait du talent quand d’autres avaient du génie, il a eu le courage de rester lui-même, d’être honnête avec son cœur et ses élans.

Une phrase qui lui ressemble extraite de La Russie en 1839 : « Ma patrie, à moi, est partout où j’admire. »

Cette parole n’est pas un acte militaire ni politique mais n’est-ce pas à prendre en modèle ? il mérite notre admiration littéraire et morale.

Eveil de la sensibilité

janvier 31st, 2011

coll. Société Chateaubriand © Société Chateaubriand

« L’abbaye du Vallon était dans des bois à sept ou huit lieues de Paris, mais ces bois semblaient être à cent lieues de la ville ; ils respiraient un air agreste et sauvage, plein de parfums, dans le plus grand silence, avec le calme, l’humanité, la fraîcheur, tous les enchantements des forêts. Le Vallon, très enfoncé, recevait les eaux de ce terrain inégal ; des sources pures brillaient sous les enfoncements des rochers qui le bordaient ; partout leur doux murmure et leur limpidité. […] Ce lieu m’est encore présent, ma jeunesse y trouva un charme que je ne m’expliquais pas ; mais quand le Vallon m’est revenu dans la mémoire, son caractère s’y est mieux dessiné ; j’ai revu ses bois si frais, ses parfums si purs, ses eaux si transparentes, son silence solennel et champêtre, et j’ai compris le ravissement de ma jeunesse. Dans ce lieu je suis vraiment née, si naître c’est sentir, c’est aimer, c’est connaître une amitié passionnée. »

Ce texte d’Hortense Allart (1801-1879) évoque la forêt de l’Isle Adam dans le Val d’Oise. Auteur mineur, Hortense Allart (qui fut en autres la dernière maîtresse de Chateaubriand et une amie intime de Sainte-Beuve) symbolise bien cependant ces femmes de lettres romantiques jonglant entre leur conviction féministe et l’amour, entre la liberté et la passion… comme George Sand. Ce passage, extrait des Enchantements de Prudence, témoigne de l’éveil de la sensibilité d’Hortense Allart face à la nature. Une expérience propre à de nombreux artistes romantiques. Ces lignes magnifiques nous rappellent aussi que même chez des auteurs oubliés il existe des pépites que les hasards des lectures, les flâneries en bibliothèque ou chez les bouquinistes nous permettent souvent de découvrir.