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L’ardent sanglot de Michel Bernanos

janvier 1st, 2014

La-Montagne-morte-de-la-vieLa Montagne morte de la vie de Michel Bernanos est l’avant-dernier livre que j’ai lu en 2013.

Ce roman nous plonge dans un univers hostile, désespérant où pourtant le cœur de l’âme humaine arrive encore à battre. J’imagine que ce livre reflète l’état d’esprit de son auteur. Fils aîné de Georges Bernanos, Michel, pour échapper au poids que faisait peser la figure paternelle sur ses frêles épaules de jeune écrivain, a publié quelques livres sous pseudonyme. Mais l’utilisation d’autres noms était un subterfuge qui ne pouvait le tromper. La Montagne morte de la vie est paru de façon posthume en 1967, trois ans après son suicide à l’âge de 41 ans. Son destin me fait penser à celui de Klaus Mann qui s’est tué à Cannes à 42 ans. Grand et délicat écrivain que je préfère à son père mais littéralement, littérairement écrasé par Thomas qui ne voulait pas d’enfant écrivain. Je ne sais quelle était exactement la position de Georges Bernanos, il semble qu’il ait voulu aider son fils mais peut-être maladroitement. L’aider à faire carrière ? N’est-ce pas un peu le tuer, le maintenir à l’état de fils. On ne réussit vraiment que seul.9782742773589

Il est difficile d’exister quand notre sensibilité et notre nature nous incitent à vouloir embrasser la même carrière, la même passion que l’un de nos parents. À part Grébillon fils plus connu que son père, les fils ou fille d’écrivains, d’artistes ont du mal à se faire un nom. Toujours comparés, ils n’ont peut-être pas donné le meilleur d’eux-mêmes, ont été arrêtés en plein élan ou sont méconnus par la destinée.

La fougueuse et poétique postface de Dominique de Roux dans l’édition que j’ai lue nous éclaire par petites touches sur cet écrivain qu’il a connu, du moins approché de près car Michel Bernanos « cherchait à échapper à l’homme » dit de Roux.

Mais revenons à La Montagne morte de la vie. Le titre est à la fois très beau et énigmatique. Il ne trouve d’explication qu’à la fin que je ne révélerai pas. Toute la première partie se déroule au milieu des océans. Le narrateur est un tout jeune homme, qui, sous l’effet de l’ivresse, signe un engagement d’un an sur un galion. Son réveil sur l’embarcation ressemble à une belle surprise, lui « couché de tout (s)on long sur la dure,(est) accueilli par le bleu du ciel profond. » L’émerveillement ne dure pas. Le narrateur manque bientôt d’être noyé par les marins qui s’amusent de cet innocent matelot qui ne sait pas nager comme les hommes avec l’albatros/poète chez Baudelaire. Toine, le cuisinier du galion, lui sauve la vie. Une relation filiale s’instaure entre le narrateur et Toine. Une relation sans conflit, à la fois naturelle, instinctive mais mesurée, le mousse vouvoie Toine.

5414460-galion-mayflowerQuand le galion s’immobilise, faute de vent, sous la chaleur, on a l’impression que l’océan devient un personnage écrasant (le destin ?). J’ai songé au Vieil Homme et la mer d’Hemingway quand le poisson cesse d’être un animal pour devenir l’Adversaire de l’homme. L’océan c’est la nature toute puissante et éternelle qui se joue des hommes, les tourmente en leur révélant aussi leur part d’ombre et d’animalité. Une nature proche de celle des romantiques quand ils ne trouvaient pas en elle un refuge contre les cruautés humaines. Les marins deviennent des sauvages, sauf le narrateur et Toine. Ils ne succombent pas à leurs instincts les plus primaires parce que leur fraternité humaine est la plus forte. Peut-être faut-il voir dans cette relation un reflet de l’idéal de l’auteur, aspirant à pareille relation avec son père ou avec un ami qu’il n’a pas eu.

La seconde partie nous plonge dans un univers de science-fiction, Toine et le narrateur abordent une terre étrange où la flore est toute prête à les dévorer, où le minéral est menaçant par son absurde dureté, où tout est rouge comme le sang qui ne coule nulle part. Sur cette terre, il y a une montagne. Et que cherche l’homme devant une montagne ? A la gravir avec espoir, curiosité ou simple envie de défier la nature.

Tout le long du livre, même dans l’angoisse, dans la brutalité on garde espoir, non pas en un happy end hollywoodien qui serait le comble du ridicule manichéen mais en une fin qui fera au moins triompher la vie (car même difficile, elle reste la vie, l’être en opposition au non-être). Puisque ce narrateur nous parle, il est vivant et même humain. Tout au moins son âme…

Michel Bernanos s’est suicidé le 27 juillet 1967 dans la forêt de Fontainebleau.

Michel Bernanos

Michel Bernanos

Une fin étrange au milieu de la nature comme Segalen dont on retrouva le corps dans une forêt du Finistère. Tous les deux avaient fait de longs voyages, l’un vers le Brésil, l’autre vers Tahiti et la Chine. Les longs voyages, qu’on les effectue véritablement ou qu’on en rêve, vous rendent étrangement mélancolique pour peu que votre nature soit prédisposée à ce genre de sentiment. Comme si l’éloignement nous révélait quelque chose que nous avons perdu en venant au monde, une sorte de pureté, d’innocence que le déracinement met en évidence et qui nous donne sans cesse envie de nous évader même si l’évasion devient errance. C’est ainsi que j’interprète aussi cette peur et ce désir de lointaines évasions qu’ont nourri Alain-Fournier et Jean de la Ville de Mirmont.

Seuls ceux qui liront le livre, de son épigraphe à sa dernière phrase, comprendront le titre de mon billet. Le principe n’a rien d’élitiste, il me semble simplement qu’il ne faut pas lever tous les mystères et que le but du critique est de faire lire ce qu’il a aimé comme ce qu’il n’a pas aimé pour que les lecteurs fassent vivre le livre en devenant à leur tour critiques.

Excellente perspective pour cette année 2014 que je souhaite à tous ceux qui passeront ici la plus riche et la plus belle possible.

La Montagne morte de la vie de Michel Bernanos, éditions La table ronde, coll. La Petite vermillon, 175 pages.

Grâce et disgrâce verlainiennes

avril 18th, 2013

 

verlainee-1_0Paul Verlaine, né aux premiers jours du printemps 1840, est un enfant du miracle devenu poète maudit. Sa mère fit trois fausses couches avant de lui donner naissance. Trois fœtus : image morbide en bocal, comme trois fantômes collant aux semelles du pauvre Lélian.

Verlaine a évoqué son enfance avec des parents aimants dans Confession. Enfant unique, désiré et qui survit mais qui rapidement est comme frappé d’étrangeté par son aspect physique. Des yeux légèrement bridés, un large front, une allure de faune que la barbe accentuera. Autant le visage de Rimbaud est charmant, juvénile, sans rien qui arrête le regard, autant Verlaine interpelle et nous inspire une grimace teintée de pitié.

Verlaine se pose avec une intensité dramatique une question qui effleure chacun de nous dans un moment de peine, quand nous nous sentons abandonnés, orphelins de quelque chose d’indéfinissable et de pourtant essentiel.

« Suis-je né trop tôt ou trop tard ?

Qu’est-ce que je fais en ce monde ?

Ô vous tous, ma peine est profonde :

Priez pour le pauvre Gaspard ! »

Ce sont les derniers vers de sa Chanson de Gaspard Hauser.cellulairement-paul-verlaine-9782070451357

Paul est attiré par sa cousine, Elisa, orpheline adoptée par ses parents avant sa naissance. Elisa est comme une sœur, une petite mère et elle croit en lui. Elle mourra en couches. Pour Verlaine, la naissance est meurtrière.

La disparition d’Elisa plonge Verlaine dans le désespoir. Il commence à noyer son chagrin dans l’alcool. La fée verte lui devient familière. Il va rencontrer Mathilde Mauté. Elle le trouve laid mais touchant. Verlaine obtient sa main, Mathilde lui donnera un fils, Georges. Il devient violent avec sa mère et son épouse : deux images maternelles auprès desquelles il cherche un réconfort et qu’il s’attache à détruire comme si une voix en lui lui disait qu’il ne mérite pas cette tendresse.

Paul était déjà maudit : poésie et absinthe sont ses fidèles compagnes depuis la fin de l’adolescence. Sa rencontre avec Arthur Rimbaud, qui pourrait être son petit frère, va briser le fragile équilibre de son existence.

Écartèlement pourrait résumer la vie de Verlaine : c’est à la fois le supplice que lui afflige le destin et l’état de son âme tiraillée entre l’aspiration à la sainteté, la pureté cristalline et bouleversante de son vers et le péché, le vice, la débauche, la violence.

Portrait photographique de Verlaine à 20 ans.Crédit ; Musée des lettres et manuscrits, Paris [Vers 1868]. crédit : Musée des lettres et manuscrits

Portrait photographique de Verlaine à 20 ans.
[Vers 1868]. crédit : Musée des lettres et manuscrits

Rimbaud lui aspire un amour dévorant, révèle sa bisexualité qu’il n’assume pas tout en s’en délectant. Le poète saturnien a un double visage, une double personnalité. Si l’amour entre Rimbaud et Verlaine est sauvage, brutal, condamnable aux yeux de la société d’alors, s’il aurait pu aboutir à un assassinat et/ou un suicide, cette relation à la fois charnelle et spirituelle est poétiquement un chef d’œuvre. Cette rencontre a inspiré aux deux poètes des vers qu’ils n’auraient pas écrits sans l’autre. Ils se sont mutuellement inspirés, exaltés.

L’exposition présentée au Musée des Lettres et Manuscrits, Verlaine emprisonné, met en valeur 555 jours dans la vie de Verlaine. Ces jours de prison en Belgique après la tentative d’homicide de Verlaine sur Rimbaud le 10 juillet 1873. Pendant son incarcération, Verlaine écrit parmi ses plus beaux poèmes. Il voulait les rassembler dans un recueil intitulé Cellulairement. Il renoncera et les poèmes seront dispersés et publiés dans différents recueils. Dans Cellulairement, publié dans sa version originale en 1992, on trouve le fameux « Art poétique », « Au lecteur », poème liminaire qui n’a rien à envier à l’interpellation baudelairienne, il y a aussi cette « Chanson de Gaspard Hauser » que je trouve bouleversante dans sa simplicité, dans son intensité à résumer une vie frappée d’emblée par le malheur, un malheur que Verlaine peut transcender par l’art.

C’est ce qui sauve le poète, la grâce de l’alexandrin.

1311203-Arthur_RimbaudL’exposition présente le manuscrit de Cellulairement classé trésor national en 2004. L’Etat français l’a acheté 299 200 euros. Petite somme, presque ridicule, par rapport à celle que certains hommes sont capables de dépenser pour un type en short trottinant sur une pelouse et tapant dans un ballon rond. Petite somme par rapport à ce que l’Etat français est capable de dépenser pour des actes médiatiques destinés à endormir la conscience des gens.

Au contraire, Verlaine nous interpelle avec déchirement et tendresse même dans ses moments de violence verbale. J’ai toujours préféré Verlaine et Rimbaud, je lui trouve plus de sincérité. Quand je le lis, il me semble entendre son cœur meurtri battre, il me semble que chaque vers vient du plus profond de ses entrailles.

Paul Verlaine,  dessin autographe libre à l'encre.  Autoportrait signé « PV », [Vers 1890]. © Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

Paul Verlaine,
dessin autographe libre à l’encre.
Autoportrait signé « PV », [Vers 1890].
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

L’exposition qui se tient jusqu’au 5 mai permet d’admirer le manuscrit mais aussi différents éléments liés à l’incarcération de Verlaine et à sa personnalité, notamment un autoportrait de Verlaine qui annonce le cubisme, un portrait signé Cazals montrant un Paul Verlaine souriant (peut-être apaisé ?), la porte de sa cellule.

Pour prolonger et même enrichir cette visite, je ne saurais que conseiller l’album publié dans le cadre de l’exposition, intitulé aussi Verlaine emprisonné. Cet ouvrage a été écrit par Jean-Pierre Guéno, commissaire de l’exposition. La partie texte est assez courte accompagnant des doubles pages déclinant thèmes et images dans un ordre chronologique : depuis les origines de Verlaine jusqu’à l’écriture des différents poèmes de Cellulairement. On trouve ainsi les aînés maudits de Verlaine, les fausses couches de sa mère, Mathilde, la rencontre avec Rimbaud et les différents épisodes de leur liaison, l’absinthe, la mélancolie, la prison, etc… Des textes courts qui sont une invitation à faire de Verlaine un frère. Jean-Pierre Guéno a pris le parti de tutoyer le poète. Quelle belle idée !  « C’est le reflet de cette fraternité des âmes que Paul Verlaine parvient à développer avec chacun de ses lecteurs » écrit-il. Jean-Pierre Guéno parle très bien du poète, osant être lyrique, familier, direct. Il ferait aimer ce pauvre Lélian même au plus rétif.

Je crois que c’est ainsi qu’il faudrait faire découvrir la littérature aux jeunes : leur permettre d’entretenir une certaine complicité avec les écrivains, leur faire comprendre que les écrivains leur parlent et peuvent enrichir leur esprit, leur vision du monde, affiner leur sensibilité… Jean-Pierre Guéno y réussit.

L’album présente également des poèmes de Verlaine, des textes de contemporains qui éclairent œuvres et vie de Verlaine. Saluons aussi une riche iconographie avec de nombreuses photos mais aussi des dessins et manuscrits, parfois illustrés.

J’aime énormément les dessins d’écrivains : maladroits ou habiles qu’importe… je trouve intéressant de voir  les écrivains mettant sous forme d’une image ce qu’ils pensent généralement en mots. On y retrouve leurs obsessions, ce qui reflète leur état d’esprit général ou à un moment donné.

« Au lecteur », manuscrit autographe Cellulairement, [1873].© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

« Au lecteur », manuscrit autographe Cellulairement, [1873].© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

Dans cet album, on trouve des autoportraits et dessins de Verlaine superbes mais aussi des dessins signés de Félix Régamey, Bonnard, Rimbaud. On trouve également des tableaux qui évoquent à la fois le cadre de vie de Verlaine (notamment le monde de l’ivrognerie et des cafés) mais aussi la société bourgeoise de la fin du Second Empire et de la Troisième République. Ce livre est en images et en poèmes le parcours d’une vie chaotique, pathétique mais touchée par la littérature dans son expression la plus pure.

C’est aussi le reflet d’une époque faite de révolution avortée, de défaite, du triomphe d’une bourgeoisie qui, presque paradoxalement, a donné naissance à une constellation de poètes en proie à un tourment existentiel qui ne se règle pas avec une bonne rente et un bon mariage. Jean-Pierre Guéno retrace le parcours d’un poète placé d’emblée sous le signe de la disgrâce et qui trouve peut-être un certainement apaisement dans une prison. L’enfermement en effet protège Verlaine notamment l’empêche de boire et lui permet de reprendre un dialogue avec son âme que les soubresauts de sa vie dehors perturbaient.

Ces 555 jours de prison s’apparentent à une retraite monacale grâce à laquelle le poète accède non pas à un bonheur impossible mais du moins à une certaine sagesse, une réconciliation avec lui-même et avec le monde.

 

Verlaine emprisonné

coédition Gallimard / Musée des Lettres et Manuscrits

de Jean-Pierre Guéno

29 €, 220 pages, environ 200 illustrations

 

Cellulairement suivi de Mes prisons

Poésie, Gallimard

Édité par Pierre Brunel, édition accompagné du fac-similé

du manuscrit original

 

Exposition Verlaine emprisonné

Jusqu’au 5 mai 2013

Musée des Lettres et Manuscrits

222, boulevard Saint-Germain

75007 Paris

Tous les jours sauf le lundi

www.museedeslettres.fr

 

La biographie et la littérature

décembre 27th, 2012

 

Depuis le XIXe et surtout au XXe siècle, on cherche à définir ce qu’est la littérature. Terme qui peut donner lieu à une multitude de définitions et de théories. « Ce mot est un de ces termes vagues si fréquents dans toutes les langues (…) dont l’acceptation précise n’est déterminée en aucune langue que par les objets auxquels on les applique. » écrit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Si la littérature peut se définir par ce à quoi à la relie, encore faut-il déterminer les objets. Professeur de littérature française à Oxford, Ann Jefferson se propose dans Le Défi biographique d’approcher la littérature par la biographie.

L’auteur revient sur la notion de biographie à travers un corpus de textes français depuis le fin du XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, des textes d’ordre biographique consacrés pour la grande majorité à des écrivains. Elle décrit les différentes formes, approches et évolutions avec comme but de lier la biographie à la notion de littéraire au point de faire de la biographie un moyen de définir la littérature, non à partir d’un seul modèle de biographie mais différentes manières d’aborder la vie et donc la création littéraire. L’auteur part de la notion de génie et de l’idée de progrès de la littérature développée dans l’Encyclopédie et par Mme de Staël et termine par Barthes, Jacques Roubaud, Roger Laporte où la vie est devenue une « vie d’écriture », une vocation, une existence faite de rituels, de sacrifices, d’effort.

L’approche d’Ann Jefferson permet aussi de redorer le blason ou de mettre à l’honneur (selon le point de vue de départ) un genre protéiforme qui fait débat.

En lisant cet essai, j’ai ainsi songé aux nombreuses analogies que l’on peut établir entre la biographie et le roman. Ce sont des genres rassemblant des textes aux formes et aux qualités variées. Genres « populaires » qui ont prêté à de nombreuses attaques, certaines biographies comme certains romans n’entrant que dans la catégorie du divertissement et non la littérature alors que d’autres textes, pourtant du même genre, appartiennent à la littérature, sont œuvres d’art et d’esprit.

La biographie romancée où ces deux genres se marient et qui apparaît après 1920 est aujourd’hui le style de biographie qui se vend le mieux. Meilleure vente mais la plus décriée car ne servant ni l’érudition ni la littérature. Bon nombre de biographies romancées malheureusement ont un fond de malhonnêteté intellectuelle avec l’absence de guillemets dans les citations, des approximations voire des erreurs servant le romanesque au détriment de la vérité, etc. Il y a aussi des biographies qui ne sont pas romancées mais qui s’accordent le droit d’imaginer des scènes. C’est le cas de celles d’André Maurois qui, au bout du compte, valent pour les documents intimes alors inédits qui sont souvent cités et pour les analyses littéraires ou psychologiques de l’auteur mais qui sont peu fiables pour des détails.

Même lorsque la biographie est érudite, il n’est pas rare qu’elle soit condamnée ou du moins un peu écartée du pur littéraire : soit parce qu’elle s’attache trop à l’anecdotique, aux détails de vie, soit parce qu’elle est une solution de facilité pour un lectorat peu courageux. Ann Jefferson rappelle ainsi le point de vue du critique André Chaumeix dans la Revue des Deux Mondes en 1927.  Celui-ci regrette qu’ « on aime mieux le récit de la vie d’un poète que la lecture des poèmes. » (p 247) Il n’est pas rare d’entendre des gens prétendre connaître un écrivain parce qu’ils ont lu une biographie. Mais on peut peut-être également dire qu’une biographie réussie c’est celle qui incite le lecteur à lire les œuvres de l’écrivain. Comme une passerelle.

Outre ces aspects modernes, la biographie (comme le roman) est peut-être si souvent discutée parce qu’elle est difficile à définir. De quoi s’agit-il ? du récit d’une vie. Voilà qui offre un éventail de traitements très large. Moins grand certes que pour le roman mais tout de même assez pour prêter à des confusions, des interrogations. Longtemps, la vie, la biographie a été exclue de la littérature pure passant plutôt pour un sous-genre assimilé au commentaire et non à la création. Pourtant, quand on prend La Vie de Rancé et La Vie de Rossini  respectivement de Chateaubriand et Stendhal, ce sont moins des vies de Rancé et de Rossini que des éléments d’une œuvre littéraire et où la part d’autobiographie est aussi très importante (spirituelle pour Chateaubriand et esthétique pour Stendhal). Dans ces deux exemples, parmi d’autres, nous sommes bien en littérature mais notre vision est celle du lecteur du XXIe siècle. Ce qui pouvait apparaître aux yeux des contemporains de Chateaubriand et Stendhal comme des vies, des textes assez érudits nous apparaissent aujourd’hui comme des œuvres de création. Les façons d’aborder la biographie évoluent donc également au fil des siècles (de même que le roman, certains romans pour en finir avec mon rapprochement).

Comme l’explique Ann Jefferson, la biographie connaît une sorte d’âge d’or au XIXe siècle et surtout au milieu du XIXe siècle avec différentes formes apparaissant conjointement. L’auteur évoque La Biographie universelle ancienne et moderne de Michaud en 52 volumes, modèle d’érudition et tentative d’exhaustivité. Elle fait aussi allusion au Vapereau qui rassemblait des notices de contemporains. L’ancêtre du Who’s who. Etre ou ne pas être dans le Vapereau permettait d’évaluer son niveau de célébrité et flattait les vanités. Ann Jefferson évoque aussi la biographie subjective et écrite souvent au vitriol comme la développe Eugène Mirecourt. Son succès tient au fait qu’il reprend des rumeurs parfois en feignant de ne se faire que le porte-parole innocent. Mirecourt n’a rien d’un génie mais il ne manque pas d’esprit pour tourner de petits portraits de ses contemporains qui lui valurent succès mais aussi attaque pour diffamation. Tous ces Contemporains sont courts, rédigés sur le même modèle et peu coûteux, il s’adresse à un public populaire. Même si Mirecourt évoque les œuvres, l’inspiration des artistes, ces portraits sont avant tout un rassemblement de petits tas de secrets et ragots. C’est ce genre de textes qui pullulent dans les journaux au XIXe siècle que Barbey d’Aurevilly notamment dénonce. Cet ensemble de biographies prête à confusion, réclame une hiérarchisation que l’auteur n’établit pas assez clairement. Contemporains de Michaud, Vapereau et Mirecourt, on trouve Gautier, Sainte-Beuve, Barbey d’Aurevilly. Nous ne sommes pourtant pas sur le même terrain.

Ann Jefferson analyse les deux types de condamnations dont la biographie fait l’objet à la même époque. Elle revient d’abord sur la position de Victor Cousin qui compare biographie et histoire pour souligner les insuffisances de la première. Pour Cousin la biographie d’un grand homme en se penchant sur son existence individuelle ne prend pas en compte la grandeur des événements, l’esprit d’une époque dont le grand homme doit justement être le reflet. La biographie n’est pas assez dans l’Histoire. L’argument de Victor Cousin a été repris par bon nombre d’historiens qui justement se méfient des singularités, des spécificités des grands hommes et préfère donner à l’histoire une vue plus large, au mépris de ce qu’ils considèrent comme de l’anecdotique. En revanche, je crois que ce sont justement les éléments anecdotiques qui intéressent les écrivains quand ils se penchent sur l’Histoire.

Ann Jefferson reprend également les arguments de Barbey d’Aurevilly qui visent à défendre la notion même de littérature contre la biographie telle qu’elle est développée en son temps. Le Connétable condamne d’abord la biographie car il voit en elle un déclin culturel dans une époque plus occupée de son image que de produire des œuvres, dans une époque qui n’a plus de hiérarchie. Pour Barbey, ce phénomène signe une perte des valeurs morales de l’Ancien Régime auquel il est attaché. Mais, même des écrivains libéraux perçoivent les dangers d’une démocratisation du littéraire qui aboutit justement à des publications à la Mirecourt au détriment d’œuvres plus intellectuelles mais qui se vendent moins. Paradoxalement le Connétable, pour vivre, a passé une bonne partie de son existence à écrire pour les journaux le plus souvent sans signer, ces journaux qui marquent le début du règne de l’opinion.

Eugène de Mirecourt

Barbey voit aussi dans les portraits de contemporains des moyens de faire de la publicité et de l’argent. On flatte le contemporain et on manque de recul pour le juger avec pertinence. Enfin, Barbey s’en prend à cette culture du petit détail de la vie domestique exploité par les biographes pour expliquer le grand homme. A ces yeux, cela porte atteinte à la grandeur des personnalités traitées. Dans ses propres portraits Barbey préfère s’attacher à la personnalité, à l’aspect moral et créatif de l’écrivain. Conscient que la démocratisation de l’art, de la littérature entraîne un nivellement vers le bas, dénonçant cette manière de rabaisser le grand homme pour le mettre au niveau de son portier, le Connétable souhaite la même chose que Flaubert : « l’œuvre de la critique moderne est de remettre l’art sur son piédestal ». Hélas, vœux pieux que bien peu ont entendu ou ont pu réaliser.

Mais en pratiquant lui-même le portrait Barbey d’Aurevilly montre que la biographie peut également appartenir à la littérature et éclairer la notion de littérature. Même si comme le rappelle Ann Jefferson le Connétable s’en prend aux pratiques de Sainte-Beuve qui à ses yeux a remplacé la littérature par le journalisme, on peut dire que les portraits de Sainte-Beuve comme ceux de Barbey d’Aurevilly, de Mallarmé sont justement des oeuvres littéraires dans lesquelles ces écrivains se servent d’éléments de la vie pour analyser l’oeuvre bien sûr, en percer les mystères. Ils le font en écrivain qu’ils sont eux-mêmes.

C’est certainement Mallarmé avec ses Médaillons, auxquels l’auteur consacre quelques pages, qui souligne le mieux que la vie réelle n’a d’importance que si elle sert la littérature, sert à l’expliquer. « Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique, dont gît le sens au mystère du cœur », écrit-il à propos de Villiers de l’Isle Adam ( p. 131).

Même si je reconnais la valeur de biographies monumentales, détaillée, réalisée par des érudits qui ont consacré souvent des années d’études pour aboutir à des livres de référence, je crois que seuls des écrivains sont capables de sentir la vie d’un autre écrivain et de mettre en évidence ce qui dans la vie relève de l’art.

Bien que décrié, Sainte-Beuve apparaît cependant comme l’écrivain qui a apporté une nouvelle vision de la littérature. Pour lui, l’œuvre d’art n’est pas une entité jugée seulement par rapport à des critères esthétiques précis (comme on peut le faire à l’âge classique par exemple). Pour Sainte-Beuve, l’œuvre a d’abord à voir avec l’homme qui la crée. Il s’attache à placer l’individu au cœur même de l’œuvre. Dès lors, mettre en valeur les spécificités d’un écrivain compte plus que des critères ou des règles universelles. Il n’y a pas une idée de littérature mais des idées, des expressions, qui varie en fonction de chaque écrivain, chaque monde, chaque style.  La littérature est une somme de talents particuliers, d’individus singuliers, ce qui rend toute généralisation impossible. La biographie en soulignant justement les particularités de chaque écrivain peut mettre en valeur ce qui relève de la littérature propre de chacun mais elle ne peut tirer de chaque vie une théorie qui s’appliquerait à tous.

Bien sûr, Ann Jefferson fait référence aux Lundis et autres textes critiques publiés par Sainte-Beuve mais analyse aussi cette œuvre de jeunesse appelée Vie et poésies et pensées de Joseph Delorme et bien trop souvent oubliée ou jugée à tort comme un simple essai de création littéraire abandonnée pour ne se consacrer qu’à la critique (comme s’il avait renoncé à la littérature, comme si la critique n’était plus exactement de la littérature parce qu’elle n’est pas création, ce qui me semble injuste). L’auteur démontre avec pertinence que Sainte-Beuve avec Joseph Delorme jetait déjà les bases de sa vision critique en se posant comme un éditeur des œuvres de Joseph Delorme. Éditeur et analyste de lui-même.

La critique est nécessaire à la vie littéraire bien que souvent vilipendée parce que la critique a parfois trop de liens étroits avec la publicité et la rentabilité mais aussi parce qu’elle apparaît parfois comme moins nobles que la création littéraire pure. Sainte-Beuve a bien raison de rappeler que le poète a besoin de la réception d’un lecteur. Le premier lecteur est le critique sans lequel le poète se perdrait en autocontemplation. Mais il faut également accorder au critique le droit d’être un lecteur libre. Il m’a toujours semblé regrettable à propos de Sainte-Beuve de comptabiliser ses erreurs de jugement après coup sans prendre en compte que le critique est d’abord un lecteur subjectif même si cette subjectivité nous semble a posteriori partisane, injuste, aveugle.

Mais dans son essai, Ann Jefferson ne se limite pas à l’analyse de textes biographiques côté critique. À ses yeux la biographie peut aussi se déployer dans une œuvre littéraire, précisément une œuvre poétique. Dans ces pages qui sont les plus originales et les plus personnelles de son essai, elle voit ainsi dans les Contemplations et Les Fleurs du Mal, deux œuvres qu’elle analyse en détail, des vies de poète. Il ne s’agit pas d’autobiographie poétique : même si les deux poètes partent parfois de données personnelles, leur œuvre dépasse leur existence pour refléter la vie du poète avec un grand P et ce qui fait l’essentiel de la vie du poète, la poésie. Pour Ann Jefferson la vie du poète révèle ce qu’est la poésie. Chez Hugo il s’agit « d’étendre les limites de la poésie aussi loin que le permet l’esprit humain. (p. 161) Hugo, en géant, veut tout embrasser : la mort, Dieu, la nature, le cosmos…  Le génie incarné à qui rien ne peut échapper. Au contraire Baudelaire, fait, selon Ann Jefferson, la biographie du Poète vers l’intériorité, les aspects les plus intimes de l’art. Pour elle, les Fleurs du mal sont « le foyer ultime des aspirations spirituelles de son héros-poète ». (p 186).

Ces brillantes pages d’analyse ont aussi la vertu d’agrandir encore le spectre de la biographie en la faisant entrer dans la plus noble création littéraire : la poésie. Cette façon de lire Les Contemplations et Les Fleurs du Mal ne manque pas de pertinence même si la définition de la poésie par la biographie lyrique du poète n’est qu’une définition parmi d’autres. Ajoutons aussi que la biographie peut se révéler littérature pure seule, comme le prouve bon nombre d’œuvres parues au fil des siècles, écrite sciemment ou pas comme des œuvres littéraires et non comme des commentaires ou analyses de vie.

Dans  la suite de son essai, Ann Jefferson a choisi des textes qui s’apparentent à la biographie littéraire comme Les Illuminés de Nerval, Les Vies imaginaires de Schowb, Les Vies minuscules de Pierre Michon, textes où l’aspect fictionnel a toute son importance aussi. L’auteur traite aussi de l’autobiographie avec notamment  Si le grain ne meurt de Gide, les Mots de Sartre ou L’Age d’homme de Leiris. Dans ces derniers cas, les écrivains se font interprètent de leur vie, de leur individualité sous forme notamment d’analyses psychologiques, d’exploration de leur enfance, de leurs origines. Mais ils interrogent également la littérature à laquelle ils ont choisi de consacrer leur existence et se posent en exemple, permettant d’en tirer aussi des généralités sur les mystères de la création littéraire mais aussi la vocation de l’écriture. C’est ce choix de vie singulier que Sartre interroge à propos de Mallarmé, de Baudelaire et de Genet. Il démontre que chez les deux derniers, la vocation a pour origine «  la mauvaise foi ». Selon lui, Baudelaire par exemple aurait d’abord choisi d’être poète en signe de refus de la réalité et aurait dès lors régit sa vie selon ce but. Chez Sartre, la biographie (donc sa vision des écrivains dont il traite et sa vision de lui-même) est soumise à ses propres théories littéraires. Le récit de la vie d’un écrivain doit tourner autour de son engagement total à la littérature (son essence) et il dénonce tout ce qui est de l’ordre de l’apparence. L’exemple de Sartre démontre que c’est sa notion de littéraire qui définit ses approches biographiques et non l’inverse.

Dans ce passionnant essai en forme également de panorama chronologique de la biographie française, Ann Jefferson nous permet de suivre les évolutions de notre vision de la biographie qui suit à la fois son chemin en tant que genre à part entière mais aussi les évolutions de la notion de littérature à laquelle elle est intimement liée. Une notion qui est plurielle et que les œuvres futures contribueront à enrichir encore et encore.

 

Le défi biographique, la littérature en question d’Ann Jefferson, traduit de l’anglais par Cécile Dudouyt, Puf, coll. Les Littéraires.

A lire aussi :

Le compte-rendu sur l’édition anglaise par Alexandre Gefen : http://www.fabula.org/actualites/a-jefferson-biography-and-the-question-of-literature-in-france_17117.php

Sur l’édition française par François-Ronan Dubois : http://lectures.revues.org/9846

Quelques aspects de la lecture

octobre 16th, 2012

On ne saurait être exhaustif sur un thème aussi vaste que la lecture. Dans son excellent livre Le Lecteur, Nathalie Piégay-Gros aborde cependant les problématiques et les approches principales concernant la lecture (littéraire) et le lecteur dans une longue introduction ponctuée de citations illustrant ses propos, puis en s’appuyant sur une anthologie commentée. Le vade-mecum offre aussi des explications claires sur les notions abordées dans l’ouvrage. Nathalie Piégay-Gros a choisi quelques grands textes théoriques (Blanchot, Jauss, Eco…) mais a retenu surtout des extraits littéraires signés Balzac, Rousseau, Flaubert, Valéry, Pérec, Gracq, Baudelaire, Montaigne… On comprend ainsi que la lecture et le lecteur ne sont pas seulement une prolongation naturelle de la publication d’un livre mais aussi des acteurs de la littérature, participant au contenu même d’essais, romans, poèmes.

Un livre existe grâce à l’auteur et vit grâce aux lecteurs. Je me suis fait plusieurs fois la réflexion en faisant sortir des bibliothèques des textes de Roger de Beauvoir qui pour certains n’avaient pas dû bouger de leur rayonnage depuis des dizaines d’années, si ce n’est lors d’un déménagement. Je me souviens aussi de ces vieux numéros de la Revue des Deux Mondes à la bibliothèque d’étude de Bourges. Certains exemplaires des années 1830 étaient en très mauvais état. La bibliothécaire, sans doute étonnée de me voir passer mes vacances d’été dans cette salle d’étude, me les communiquait quand même pour ne pas me décevoir. Je dépliais les pages avec précaution, parfois le papier s’effritait, les reliures tombaient en lambeaux. J’y cherchais ce qui m’intéressait puis rendais les volumes qui partaient directement à la réparation… Il me semblait que Roger de Beauvoir et tous ces auteurs oubliés de textes auxquels je trouvais tant de charme se réveillaient et se tenaient derrière mon dos.

Je me plongeais dans un autre temps à tel point que le présent après des heures de bibliothèque m’apparaissait avec une étrangeté un peu désagréable. Quant à l’avenir, j’avais la bêtise de ne point y songer. Je vivais pleinement ce temps de la lecture, « une temporalité singulière, séparée du cours du temps ordinaire » (p.13) et sans doute puis-je dire que j’excellais alors dans cet « art de lire » (p.14) décrit par Nathalie Piégay-Gros. J’aime le rapprochement qu’elle établit entre la lecture et le fait de jouer une partition musicale. « elle donne vie et corps à un texte qui, sans cela, est lettre morte. » (p. 15). Si l’interprétation musicale réclame une maîtrise technique et un travail répétitif pour parvenir à lire les notes, l’interprète comme le lecteur fait vivre avec subjectivité un texte. Une interprétation qui varie aussi au fil des années, des siècles, comme le rappelle l’auteur en prenant comme exemple la réception de Bérénice : « certaines des questions qu’elle soulevait lors de sa parution cessent d’êtres posées ; d’autres, auparavant inaperçues, surgissent. » (p.20) Etudier la réception d’un texte, explorer l’histoire des critiques et des lectures successives permet d’avoir une autre approche d’un texte mais aussi de son auteur, notamment lorsqu’on le confronte à la réaction de ses contemporains.

Avec mes romantiques, j’étais seule sans l’être, expérimentant ce que Proust décrit : « la lecture, au rebours de la conversation, consist[e] pour chacun de nous à recevoir communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l’esprit sur lui-même ». ( Extrait de la préface Sésame et les lys de Ruskin, p. 29, cité en partie par Nathalie Piégay-Gros. Le texte intégral est téléchargeable ici : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k962762.r=s%C3%A9same+et+les+lys.langFR)

L’admiration est un sentiment dont on ne loue pas assez les mérites. Elle naît de notre intelligence et la développe sans jamais blesser. Chaque fois que je lis Proust je trouve une raison de l’admirer, j’y puise une source de bonheur réel même lorsqu’il décrit des sentiments ou des moments douloureux, mélancoliques ou peu glorieux pour la nature humaine, parce qu’outre le génie il ajoute à son regard de la douceur (mot qu’il emploie fréquemment) et une compréhension infinie.

Dans sa longue préface au Sésame et les lys de Ruskin qu’il a traduit, il livre une réflexion approfondie sur la lecture qui annonce déjà les théories modernes, notamment en montrant que le lecteur doit réagir face au texte, le faire vivre, l’interpréter.

Bien sûr, Proust revient à l’enfance. Même si on peut connaître le goût de la lecture à l’âge adulte seulement, il est rare que des enfants grands lecteurs abandonnent ensuite les livres. D’ailleurs même les lecteurs moyens se rappellent souvent en priorité leur lecture d’enfance ou d’adolescence. Ces lectures fondamentales, formatrices, même si par la suite, on saisit leurs insuffisances, nous marquent et se sont souvent accompagnées d’une évasion de notre imaginaire qui supportait alors mal les perturbations extérieures, le réel. « Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances, qu’on allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile. » (p.9)

Proust, dans sa préface, explique aussi que la lecture est source de déception et de mélancolie pour les êtres sensibles qui se sont attachés aux personnages. Il décrit le charme qui se brise quand le livre est fermé, que les personnages effectivement disparaissent. Qui n’a pas essayé une fois de lire plus lentement la fin d’un ouvrage pour repousser cet instant fatal où la dernière phrase tombera comme le rideau devant un théâtre de marionnettes, ce moment où ces héros si vivants dans notre esprit redeviendront des pantins affalés, aux fils emmêles qui ne se réveilleront que lorsqu’un autre lecteur les convoquera, les animera en ouvrant le livre. Proust est mort avant d’avoir, en tant qu’auteur, dû lui aussi abandonner ses personnages (mais l’aurait-il pu ?)

La lecture apparaît ainsi comme un apprentissage de la vie à travers la petite mort de ces personnages de fiction qui grâce à l’auteur et aux lecteurs ont flirté avec le réel et ont appartenu à notre existence.

Plus encore Proust démontre les limites spirituelles de la lecture, du moins ce qu’il ne faut pas en attendre, par là, il explique que l’action intellectuelle du lecteur est essentielle, au-delà même du livre. Pour lui, l’auteur éveille l’esprit mais ne le gouverne pas. Il ne faut pas croire que l’auteur peut penser à notre place. Il parle ici des bons livres, ceux qui nous grandissent et nous aident à nous diriger. Pour Proust, la lecture fait apprendre qu’il faut sonder les « régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de l’esprit. » (p. 36) La lecture est un exercice intellectuel par lequel on peut parvenir à atteindre notre vérité intime. Se contenter d’une vérité qui serait dans les livres sans réfléchir, c’est subir un discours. Solution de facilité. Proust avec drôlerie imagine un esprit fatigué qui irait chercher la vérité dans un vieil in-folio conservé jalousement dans un couvent en Hollande (p. 39). Cette quête réclamerait du temps, de la diplomatie mais aucunement un effort intellectuel.

Cette paresse (souvent naturelle) condamnée par Proust peut même s’avérer dangereuse.

Friedrich Heinrich Füger, Marie-Madeleine.

Dans son ouvrage, Nathalie Piégay-Gros aborde aussi les dangers de la lecture mais seulement sous un angle moral et individuel. Elle parle de ces livres (essentiellement des romans) condamnés parce qu’ils pouvaient faire tourner la tête des lecteurs (enfin, surtout des lectrices, comme Mme Bovary, malheureuse d’avoir lu trop de bluettes) ou détourner du droit chemin. Nathalie Piégay-Gros évoque aussi les excès de lecture qui mène à la folie comme chez Louis Lambert (en s’appuyant sur un extrait du roman de Balzac). Si les siècles précédents condamnaient certains textes au nom de la morale, le XXe siècle a fait aussi l’expérience du pouvoir de la lecture quand il est lié à une dictature. Les régimes totalitaires ont justement gouverné en empêchant ou en détournant les peuples de penser, de critiquer, les obligeant à croire à une vérité écrite dans un livre qui est devenu un programme de vie. Du danger individuel on est passé au danger collectif.

La Lecture, Esztergom, Hongrie, 1915 par André Kertész

Concluons par une note plus optimiste et joyeuse. Nathalie Piégay-Gros achève son introduction et son anthologie en traitant du plaisir de la lecture et de la sagesse du lecteur. De même, Proust termine en parlant d’amitié. « La lecture est une amitié. Mais du moins c’est une amitié sincère, et le fait qu’elle s’adresse à un mort, à un absent, lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C’est de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des autres. […] Avec les livres, pas d’amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée avec eux, c’est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu’à regret. Et quand nous les avons quittés, aucune de ces pensées qui gâtent l’amitié : Qu’ont-ils pensé de nous ? – N’avons-nous pas manqué de tact ? – Avons-nous plu ? – et la peur d’être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l’amitié expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu’est la lecture. Pas de déférence non plus ; nous ne rions de ce que dit Molière que dans la mesure exacte où nous le trouvons drôle : quand il nous ennuie nous n’avons pas peur d’avoir l’air ennuyé, et quand nous avons décidément assez d’être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement que s’il n’avait ni génie ni célébrité. » (p.46-47)

Une amitié qui aboutit à la liberté du lecteur. Point de départ du plaisir et de l’enrichissement de cette pratique, de cet art que tout homme devrait avoir le droit de posséder afin d’avoir aussi la chance de pouvoir entretenir un dialogue avec lui-même.

Nathalie Piégay-Gros, Le Lecteur, Paris, Garnier-Flammarion, coll. Corpus Lettres

Je signale aussi cet article plus complet sur « Le Lecteur » : http://www.fabula.org/revue/cr/332.php

Balzac artiste

juillet 2nd, 2012

À l’époque romantique, les artistes entretenaient les uns avec les autres des liens étroits. Il y avait des correspondances permanentes entre les arts. C’est Delacroix, dont le journal est une belle œuvre littéraire, qui illustre des chefs-d’œuvre comme le Faust de Goethe et se lie d’amitié avec des musiciens et des écrivains. C’est Berlioz qui écrit également de manière tout à fait remarquable. Liszt ou Schumann dont certaines compositions sont des lectures musicales d’œuvres variées comme La Divine comédie, les contes d’Hoffmann, etc.

Ce sont aussi ces écrivains excellents dessinateurs qui parfois ont même songé à embrasser une carrière de peintre tel Théophile Gautier et même brièvement Musset. Des écrivains qui s’avèrent être de subtiles critiques d’art. Citons également l’œuvre de Victor Hugo dessinateur et photographe. Évoquons également le goût pour la musique de George Sand, Musset, Balzac et bien sûr de Stendhal, amoureux passionné de l’opéra et des beaux-arts italiens. Sans oublier Ingres qui aime jouer du violon…

George Sand et Chopin par Delacroix (tableau reconstitué)

Certes à d’autres époques, avant ou après, il s’est trouvé des écrivains, des peintres, des musiciens très proches d’autres artistes et amateurs éclairés. Mais l’époque romantique semble être le moment où ces liens ont été les plus étroits, d’autant plus étroits qu’ils s’accompagnaient souvent d’une grande amitié entre ces artistes.

Théophile Gautier et Baudelaire, considérés comme de grands critiques d’art, n’avaient pourtant pas les moyens actuels des spécialistes. Si Théophile Gautier a tout de même voyagé et a pu voir un certain nombre de toiles en vrai ce n’est pas le cas de Baudelaire qui n’a jamais été en Italie et a peu voyagé… La plupart du temps ces critiques traitent de peintures dont ils n’ont vu que des reproductions sous forme de gravure ou qu’ils n’ont vues qu’une fois et dont ils parlent de mémoire.

Attribué à Carlo Grubacs (vers 1840 – 1870),  Venise, vue de la place Saint-Marc.

Cette manière d’approcher les tableaux n’est pas sans inconvénient même si cela n’a pas empêché ces critiques de livrer des analyses d’une grande pertinence. Balzac écrit ainsi justement : « je n’ai pas reçu de Venise l’impression que j’en attendais. [...] La faute en est à ces misérables gravures anglaises qui foisonnent dans les keepsakes, à ces tableaux de la légion des exécrables peintres de genre, lesquels m’ont si souvent montré le palais ducal, la Piazza, la Piazetta, sous tant de jours vrais ou faux, avec tant de postures, sous tant d’aspects débauchés, avec tant de licencieuses fantaisies de lumière que je n’avais rien à prêter au vrai et que mon imagination était comme une coquette qui a tant fatigué l’amour sous toutes ses formes intellectuelles que, quand elle arrive à l’amour véritable, à celui qui s’adresse à la tête, au cœur et au sens, elle n’est saisie nulle par ce saint amour » Cette citation est extraite du livre Le Musée imaginaire de Balzac par Yves Gagneux, directeur de la Maison Balzac à Paris (p.12)

Balzac, dessin de Daumier

Balzac n’est pas un grand critique d’art. Il juge même parfois la valeur en fonction de la cote de l’artiste ou du tableau. Il arrive que le cadre coûte plus cher que la peinture qu’il achète. Il peut s’enthousiasmer d’une croûte. Souvent il se contente d’un vocabulaire simple sans se livrer à des analyses sur la technique picturale. Les fautes de goût qu’il commet par ses tenues (par exemple cette fameuse canne turquoise avec des pierres dont il était si fier et qu’on retrouve dans des caricatures), se reflètent aussi dans ses acquisitions notamment lorsqu’il aménage la maison dans laquelle il envisage de vivre avec Mme Hanska, bientôt son épouse. Il y a quelque chose d’assez attendrissant dans cette manière un peu frénétique de vouloir accumuler des œuvres d’art sans choisir un style, chercher une harmonie. Balzac qui a décrit des intérieurs fastueux et surchargés comme le fameux boudoir de Foedora dans La Peau de chagrin, Balzac rêvait de vivre dans de pareils intérieurs. Une folie douce, un peu naïve qui correspond bien à une partie de sa personnalité.

En revanche, la complexité de sa pensée esthétique se révèle dans l’utilisation qu’il fait des œuvres d’art et de la figure du créateur dans la Comédie humaine. En effet, il s’intéresse moins aux qualités techniques des peintres (il n’y connaît pas grand-chose et fait même partie de ces rares romantiques qui dessinent mal) qu’au contenu de la peinture. Le contenu romanesque qu’il imagine. Balzac aurait pu construire une nouvelle voire un roman entier à partir de l’observation d’un tableau.

L’auteur du Chef-d’oeuvre inconnu est l’un des écrivains de son temps qui a le plus voyagé, qui a eu la possibilité comme le rappelle Yves Gagneux de découvrir de nombreuses collections privées en Italie. Mais il n’en fait pas l’usage qu’en auraient fait d’autres de ses contemporains. Devant la peinture, il reste un pur romancier.

Raphaël, La Fornarina, 1518

Dans la Comédie humaine, livre maintes réflexions sur la place de l’artiste dans une société de consommation soumise à la dictature du succès. Balzac sera l’un de ceux qui défendront le plus ardemment le droit d’auteur mais aussi le respect dû à l’artiste. Plusieurs de ses œuvres font la part belle à ses artistes maudits, trop purs dans un monde où l’art devient une marchandise qu’il s’agisse de livres, de tableaux, de sculptures ou de musique.

Balzac est un artiste même si son étiquette de peintre de la société semble en faire un romancier bien prosaïque et réaliste. C’est mal le lire, c’est oublier ou ne pas saisir la folie, l’originalité de son style et la puissance de sa vision sur la grandeur et la misère humaines.

L’autre argument qui parfois le dessert pour obtenir ce qualificatif d’artiste ce sont ses négligences de style (en opposition à Flaubert qui peaufine ses phrases jusqu’à l’épuisement), l’idée aussi qu’il produit trop pour être artiste (paradoxe car Musset s’énervait quand on lui reprochait de ne pas publier assez, donc de ne pas travailler, alors que ce sont deux choses différentes… enfin le public n’est jamais content).

De son vivant déjà les critiques s’en prenaient au style de Balzac, faisait la liste de ses maladresses, de ses fautes grammaticales, de ses néologismes (généralement volontaires). C’est, sans forcément les ignorer, ne pas comprendre que ces maladresses sont sa façon, et qu’une certaine grâce s’y attache. Certes il y a des longueurs, des phrases qui courent parfois sans, semble-t-il, un but précis de sorte que le lecteur se sent perdu. Mais comme il est beau de se perdre sur les routes sinueuses de Balzac. C’est tellement mieux que les allées aseptisées d’une galerie commerciale que sont les phrases d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso. Peut-être est-il difficile parfois de suivre la pensée buissonnière de Balzac mais après tout même si on saute des passages, il est impossible de ne pas tomber sur de beaux morceaux. Moins travaillées peut-être que les pages d’un Chateaubriand, moins percutantes que celle d’un Hugo mais qui savent transporter aussi. Et lorsque Balzac parle d’art, lorsqu’il nous brosse les sentiments d’un personnage, ses créatures s’invitent dans notre imaginaire avec une puissance telle qu’on pense encore à elles le livre refermé.

Le remarquable travail d’Yves Gagneux nous permet de découvrir ou de redécouvrir l’univers balzacien à travers les peintures et les peintres que Balzac évoque dans ses romans mais aussi dans sa correspondance. L’auteur a choisi cent extraits de Balzac dans lesquels se trouvent des allusions à une peinture ou à un artiste. En regard du ou des paragraphes cités, replacés dans le contexte de l’ouvrage, se trouve la reproduction du tableau avec éventuellement une petite indication sur l’œuvre ou sur le peintre en rapport avec Balzac ou la période romantique.

La révolte du Caire de Girodet

Le Musée imaginaire de Balzac est un beau livre mais aussi une plongée dans l’univers balzacien. On se promène avec joie dans cette sorte de galerie d’art et de littérature. C’est le genre d’ouvrage qu’il faut avoir sous la main pour en lire quelques pages, selon son envie du moment. Cela permet aussi de prendre conscience de l’étendue des connaissances de Balzac comme de la plupart de ses contemporains. En effet, on y trouve bien sûr des artistes de son époque qu’il s’agisse de Delacroix, Gavarni, Monnier, Girodet, Ingres (dont les toiles sont si souvent utilisées en couverture des romans de Balzac alors que ces deux artistes n’ont jamais été intimes) mais aussi de nombreux peintres italiens en premier lieu Raphaël, mais aussi le Titien, Vinci, des peintres hollandais comme Rembrandt, Rubens, mais encore Murillo, Poussin ou encore David.

Un exemple : « Ainsi, la chevelure noire, les beaux yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheresse calabraise du teint qui faisaient de la cousine Bette une figure du Giotto, et desquels une vraie Parisienne eût tiré parti, sa mise étrange surtout, lui donnaient une si bizarre apparence, que parfois elle ressemblait aux singes habillés en femme, promenés par les petits Savoyards. » Avec quelle adresse, Balzac nous fait passer de la beauté à la laideur, de la grâce au ridicule.

« Son visage, assez semblable au type qui a fourni le jeune Turc mourant à Girodet dans son tableau de la « Révolte du Caire », était un de ces visages mélancoliques dont les femmes sont presque toujours les dupes. » (Les Marana)

Mais la façon dont Balzac a de citer ou d’utiliser des tableaux pour servir ses propos n’est pas particulière à lui. En effet revenant à ce lien justement étroit entre les beaux-arts et la littérature, la plupart des écrivains romantiques utilisent des tableaux pour décrire leurs personnages, une action, un caractère. Je ne sais pas si tous les lecteurs parvenaient à visualiser l’œuvre dont ils parlaient. Le magnifique livre d’Yves Gagneux, justement, nous offre la possibilité de voir ceux évoqués par Balzac.

En fait, j’ai été frappée par ces citations de peinture en littérature en découvrant Roger de Beauvoir. Cet écrivain romantique dandy était aussi un grand esthète au goût certainement plus sûr que Balzac, au trait de crayon raffiné. Il s’est intéressé à certaines vies d’artiste (comme l’histoire du peintre, Massacio, dans la nouvelle éponyme dans Les Soirées du Lido).

Roger de Beauvoir

Ses œuvres sont truffées de rapprochement avec la peinture.

Deux exemples :

« Lea Zapone était Vénitienne, et Vénitienne de la tête aux pieds, depuis son cou, aussi pâle que celui du cygne de Léda, jusqu’à la suave noblesse de ses formes, digne des Venises personnifiées de Véronèse. » (Lea Marini, in Les Soirées du Lido)

Le peuple « effeuilla pour [Bonaparte] ses roses, ses femmes et sa joie, allant droit au-devant de ceux qui lui promettaient la liberté, – insouciant qu’il était, comme un groupe de pâtres qui descend la grotte de Pausilippe au son de tous les fifres de la Madone de l’Arc. » (La Bague du marquis, in Les Soirées du Lido). Le Retour du pèlerinage de la Madone de l’Arc est un tableau de Léopold Robert, peintre mélancolique qui s’est suicidé à Venise en 1835 et qui faisait partie des artistes qui fascinèrent les romantiques français pour son style mais aussi à cause de son destin.

Le pèlerinage de la Madone de l’Arc de Léopold Robert

Roger Beauvoir comme Balzac, comme d’autres écrivains ne citent pas forcément le nom du peintre quand le tableau leur semble suffisamment connu en tout cas par une partie de leur lectorat.

Parfois ces références picturales ont quelque chose d’un petit peu artificiel surtout lorsqu’elles s’incorporent à une description déjà longue. Mais elles ont surtout l’avantage d’établir une correspondance secrète entre deux arts. Il y a des rivalités, il y a des oppositions esthétiques entre les artistes certes mais même si ces oppositions ont parfois donné naissance à des œuvres je préférerai toujours ce qui lie les artistes entre eux à ce qui les oppose. Car au fond chacun à leur façon, ils nous ouvrent la porte vers un monde plus élevé et plus pur.

Le Musée imaginaire de Balzac comporte aussi une longue introduction consacrée à Balzac et à l’art. On trouve également plusieurs pages de ses écrits sur l’art et l’artiste. Yves Gagneux a eu l’idée de placer les extraits par ordre chronologique afin de nous faire comprendre l’évolution de la réflexion balzacienne sur la création artistique et sur la place de l’artiste dans la société. On y trouve pêle-mêle (car chez Balzac il y a toujours quelque chose du grand bazar sa pensée allant si vite, étant si puissante qu’il a du mal à tout ranger comme peuvent le faire les écrivains plus rationnels). On y trouve donc pêle-mêle dans ses écrits sur l’art des descriptions du processus artistique chez les peintres avec notamment sa nouvelle la plus célèbre sur le sujet Le Chef-d’oeuvre inconnu mais aussi les rapports de la femme avec l’artiste, des propos sur la mission de l’art qui pour lui n’est pas « de copier la nature mais de l’exprimer », des descriptions du monde artistique, des descriptions d’extase, de folie artistique comme lorsque Gambara se met à improviser une cavatine pour le comte (in Gambara).

Balzac par Devéria

Balzac assimilé à la bourgeoise monarchie de Juillet est un créateur avant tout.

Enfin ce livre comprend également une galerie de portraits de Balzac certains par ses contemporains comme Devéria, David d’Angers ou par des artistes  postérieurs comme Picasso et Derain.

Je terminerai par un extrait d’une lettre de Balzac à son amie Zulma Carraud du 20 février 1833 et que l’auteur cite dans les écrits sur l’art de Balzac :

« Je vous assure que je vis dans une atmosphère de pensée, d’idées, de plans, de travaux, de conception, qui se croisent, bouillent, pétillent dans ma tête à me rendre fou ! Néanmoins, rien ne me maigrit, et je suis le plus vrai « pourtraict de moine qui oncques ait été vu depuis l’extrême heure des couvents. » Quant à l’âme, je suis profondément triste. Mais travaux seuls me soutiennent dans la vie. »

Le Musée imaginaire de Balzac par Yves Gagneux, Beaux-arts éditions, 287 pages, 34 euros

La maison de Balzac à Paris est fermée jusqu’en septembre 2012 :

http://www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/p6837

Voir aussi sur ce livre la critique de Lauren Malka : http://www.myboox.fr/actualite/yves-gagneux-reconstitue-le-musee-imaginaire-de-balzac–15917.html

 

Courez voir les grisettes !

octobre 22nd, 2011

 

 

 

Paul Gavarni, La Grisette, 1840 © Paris, Maison de Balzac.

Balzac était fasciné par les comtesses et autres duchesses qu’il chercha toute sa vie à séduire. Jusqu’au 15 janvier ce sont cependant des jeunes femmes sans particule mais non moins charmantes et au caractère plus simple qu’il accueille dans sa maison de la rue Raynouard : les grisettes.

Ces dernières apparaissent d’ailleurs dans la Comédie humaine : rapides silhouettes, petits personnages qu’on oublie peut-être mais qui font pleinement partie de la première moitié du XIXe siècle et donc du monde balzacien. Citons Ida Gruget, maîtresse de Ferragus dans le roman du même nom.

Le mot grisette, issu de la couleur grise d’une étoffe portée par des femmes de conditions modestes, se trouve déjà chez La Fontaine mais c’est à l’époque romantique que ce terme prend tout sens et s’invite en littérature, dans la presse sous forme de dessins, en chanson et au théâtre.

La grisette est une Parisienne qui travaille le linge et les tissus : couturière, lingère, dentellière ou encore modiste, corsetière et autres petites mains. Elle travaille chez elle ou dans de petits ateliers (qui s’agrandiront à mesure de l’industrialisation du secteur du prêt-à-porter). Elle appartient au peuple de Paris qui fait l’objet d’une exposition au Musée Carnavalet et dont je reparlerai (http://carnavalet.paris.fr/). Il ne faut pas les confondre avec les femmes entretenues, les lorettes, qui étaient regroupées autour de l’église Notre-Dame de Lorette.

Josep-Désiré Court, Rigolette cherchant à se distraire pendant l'absence de Germain, 1844

 

L’exposition de la Maison de Balzac brosse le portrait de la grisette à travers ses diverses représentations, ses caractéristiques et ses activités.

 

Les très nombreux dessins, gravures, lithographies, caricatures mais aussi morceaux d’étoffes et accessoires exposés à la Maison de Balzac nous transportent dans un monde certes idéalisé, fictif mais aussi moderne et très vivant. En effet, dans la représentation de la grisette, écrivains, dessinateurs, chansonniers s’amusent à se répondre, glissent des allusions à l’actualité et nous révèlent avec beauté bien des détails de la vie quotidienne principalement sous la monarchie de Juillet.

La grisette dans sa mansarde, lithographie signée Morisseau comporte en légende une citation de Buffon dont l’Histoire naturelle est une référence

"Variétés de l'espèce : La grisette", de E. Morisseau. © Paris, musée Carnavalet.

à l’époque. Sur la gravure, un dessin accroché représentant Louis-Philippe caricaturé en poire est un clin d’œil à l’auteur du fameux fruit royal, Charles Philipon.

De même, un dessin d’Henry Monnier est légendé avec l’extrait d’une chanson de Béranger, Le Grenier.

 

La grande richesse iconographique de cette exposition permet de pénétrer pleinement dans cet univers populaire, où la bohème devient une sorte d’art de vivre.

La grisette fait l’objet de physiologies, notamment celle signée de Louis Huart, un maître en la matière. Elle ne manque pas, sous ses différentes déclinaisons, dans les volumes collectifs comme Les Français peints par eux-mêmes, Le Diable à Paris et autres tableaux de mœurs. L’une des plus connues reste Rigolette, le personnage d’Eugène Sue, dans les Mystères de Paris. Curieusement et malgré le léger anachronisme, son portrait, peint par Joseph-Désir Court, est souvent choisie pour représenter Madame Bovary… qui n’a rien d’une rigolote.

Dans Les grisettes, une courte nouvelle, Paul de Kock nous fait une bonne description : « La grisette aime l’indépendance ; elle a sa chambre, son chez-soi ; elle est sage, tant qu’elle n’a pas rencontré le beau ou l’aimable jeune homme que son imagination a créé ; elle est honnête, tant qu’elle reste fidèle à son amant. Mais elle ne veut pas qu’on lui fasse des traits, car alors elle se venge, et, une fois en train, elle ne s’arrête plus. Assez souvent, à Paris, deux grisettes logent ensemble. Une seule chambre leur suffit : il y a toujours assez de place pour leurs meubles, et on paye le loyer à deux ; c’est une économie, et les grisettes ont besoin d’être économes ; ne les confondons pas avec les femmes entretenues. » Parmi leur meuble, une table en noyer avec un tiroir qui ferme mal « où l’on fourre cependant un peigne, des couverts d’étain, une boîte de veilleuses, du papier à lettre, des plumes, du sel et du poivre, des bandes de feston, de vieux gants, des couteaux, de la pommade, des cure-dents, une brosse à souliers, des patrons de corsages, du cirage anglais et des pralines. »

 

Capote, vers 1845-1850 © Stéphane Piera/Galliera/Roger Viollet

Mimi Pinson est une autre célèbre grisette. Le conte éponyme de Musset fait de la jeune femme un personnage central, inspiré par des sentiments nobles, ce n’est plus seulement une vignette charmante mais une femme certes simple, légère, aimant s’amuser mais aussi capable de sacrifice discret et de délicatesse. L’éloge des grisettes que Musset fait au début de son conte n’est pas une petite physiologie mais plutôt un hommage rendu à ces femmes du peuple qu’il a fréquentées de temps à autres et qui l’ont touché en dépit du fossé social qui les séparait. Dans son éloge en plusieurs points il souligne notamment : « qu’elles sont capables de passion véritable par la grande quantité d’entre elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenêtre ou qui s’asphyxient dans leurs domiciles. » Et de conclure : « Elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées. »

Si Aimée d’Alton, sa maîtresse entre 1837 et 1839, est une femme de bonne famille qui ne travaille pas, leur liaison a quelque chose de ces amours de grisette à la fois léger, tendre mais aussi passionné et sincère. D’ailleurs, le premier cadeau d’Aimée à Musset n’est-il pas une bourse qu’elle a cousue elle-même afin de l’inciter à moins jouer ?

Outre ses travaux d’aiguille qui la font vivre, la grisette s’accorde des moments de détente en allant au spectacle applaudir vaudevilles ou mélodrames boulevard du Crime, en allant danser dans les bals musettes ou se promener dans la campagne toute proche. Une salle est consacrée à ses loisirs de jour et de nuit. Ce temps de repos du peuple, une réalité, a d’ailleurs permis le développement, dans la capitale et ses villages avoisinants, de lieux de loisirs comme le bal Mabille où l’on danse le Cancan. « Quel mal font ces pauvres filles, qui ont cousu, bâti, ourlé, piqué et ravaudé toute la semaine, en prêchant d’exemple, le dimanche, l’oubli des maux et l’amour du prochain ? écrit Musset dans Mimi Pinson. Et que peut faire de mieux un honnête homme, qui, de son côté, vient de passer huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle nature ? »

On pourra trouver que la grisette est un thème joliment suranné. Il n’est pourtant pas dénué de modernité. La dernière salle est notamment consacrée aux dessins de Constantin Guys si admiré de Baudelaire. Baudelaire qui, à sa façon, traite aussi le thème sous la forme d’une passante dans les Fleurs du Mal.

En effet, la grisette, c’est aussi la jeune femme anonyme dans la capitale, la passante du quotidien qui tantôt vaque à ses occupations, tantôt flâne, rêvant à une vie plus douce ou à son amoureux. La grisette, c’est également une façon de placer au centre de la littérature et de l’art l’individu, ordinaire et pourtant sans qui la ville manquerait d’âme. La grisette, c’est l’ouvrière idéalisée de l’ère capitaliste et industrielle mais aussi l’ouvrière reconnue en tant qu’individu. Elle a un prénom, elle a des petites joies, des tristesses, de menus trésors qu’elle a gagnés par son travail ou son charme. Elle existe.

Que des auteurs aussi célèbres en leur temps comme Paul de Kock ou Eugène Scribe écrivent romans ou vaudevilles pour elles et en les mettant en scène montrent l’importance de cette population féminine travailleuse et indépendante. Si les droits des femmes ne sont pas les mêmes que ceux des hommes, si un fossé et des inégalités existent encore entre le peuple et le bourgeois et l’élite, la grisette témoigne aussi d’une évolution des mœurs et des rapports hommes et femmes. Si tous les hommes ne sont pas les galants amoureux des vignettes, ces figures d’étudiants, de rapins ou de commis, compagnons de la grisette témoignent d’une certaine égalité et harmonie dans l’intimité de ces couples. Les rapports amoureux sont plus subtiles grâce à une plus grande alphabétisation entraînant l’émergence d’une culture populaire qu’un Henry Monnier, dans ses petites scènes, a su bien saisir. L’étudiante (grisette compagne de l’étudiant), croquée par Gavarni est montrée fumant un cigare, dans une attitude pleine d’assurance. La compagne du rapin pose pour une scène mythologique tout en cousant. La grisette aide, accompagne son amoureux tout en conservant son indépendance parce qu’elle a un gagne-pain. Une liberté de mœurs et de comportement plus grande que celles des bourgeoises ou des aristocrates mariées jeunes et condamnées à une vie conjugale sans amour.

Ces instants de vie saisis au crayon, au théâtre se retrouvent aussi dans des romans. Je me souviens ainsi d’un passage d’Horace dans lequel George Sand décrit une jeune femme dans la rue, tenant son panier, un châle sur ses épaules. L’image peut semblait banale, Sand emploie des mots simples et pourtant en lisant on voit cette femme avec précision comme si on mettait en mouvement une série de photos d’Adget ou de Charles Nègre.

 

Schenck. Paire d'escarpins à bout carré et tige en satin noir, rubans en taffetas de soie noir.. Vers 1840. ©Galliera/Roger Viollet

La même impression m’a saisie en visitant  l’exposition devant des escarpins comme on en voit sur les gravures de grisettes dont les robes un peu courtes laissent voir leurs chevilles ou dans les représentations des mansardes où de petites chaussures sont abandonnées sur une chaise ou au pied du lit de sangle. Devant ces escarpins en satin noir parfaitement conservés et qui n’ont sans doute pas été portées ou si peu, il me semblait que de petits pieds charmants qu’un Balzac ou un Musset  décrit avec délicatesse allaient se glisser dedans.

Pendant quelques instants, dans la quiétude de cette maison de la rue Raynouard,  je quitte 2011, mon esprit s’échappe dans le passé et l’époque romantique me semble reprendre vie comme par miracle à travers cet objet. Apaisant, magique et furtif.

 

Elle coud, elle court, la grisette !

Jusqu’au 15 janvier 2012

Maison de Balzac

47 rue Raynouard

75016 Paris – Métro Passy

Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Fermé les lundis et jours fériés.

Catalogue : 29 euros

www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/p6837

 

Théophile Gautier, invité de Balzac

mars 20th, 2011

Né à Tarbes il y a 200 ans Théophile Gautier a passé l’essentiel de sa vie à Paris. Il a plus de chance que Musset, farouche Parisien et parfaitement ignoré l’an dernier dans la capitale… (je ne suis même pas sûre que la minuscule bibliothèque Musset dans le 16e arrondissement ait fait autre chose que poser sur une table à l’entrée quelques-uns de ses livres).

Bref Gautier a plus de chance puisqu’une exposition lui est consacrée dans la capitale à la maison Balzac, rue Raynouard

L’exposition, jusqu’au 29 mai, nous présente un Théophile Gautier intime, entouré de sa famille et de quelques-uns de ses amis.

Théophile Gautier et Balzac se sont fréquentés et même s’ils n’ont jamais été très proches, Gautier a laissé sur le romancier un long et splendide témoignage comme seul il en avait le secret. Son texte est réédité pour l’occasion par la Mairie de Paris et le Castor astral. On voit, on entend parler Balzac. Texte d’écrivain et de peintre car Théophile Gautier s’est d’abord destiné à la peinture. L’exposition présente d’ailleurs quelques tableaux qui bien que maladroits possèdent un charme indéniables. Outre ces tableaux, on peut voir la dernière page manuscrite connue de Gautier orné d’un fin profil féminin dessiné au crayon.

Ces études artistiques à défaut d’avoir fait de Gautier un grand peintre ont éduqué son œil et ont développé son jugement esthétique. On parle souvent des critiques d’art de Baudelaire à juste raison mais la lecture des nombreux articles de Gautier consacré notamment au Salon annuel de peinture prouve qu’il avait également un jugement plein de finesse.

Dans cette exposition chez Balzac on y croise l’auteur de La Femme abandonnée bien sûr mais aussi George Sand ainsi que Delphine de Girardin, Joseph Méry et les femmes qui entourèrent Gautier en premier lieu la cantatrice Ernesta Grisi, son épouse avec qui il eut deux filles, Estelle et la fameuse Judith.

Une salle évoque les nombreux voyages de Gautier en Espagne , sa terre de prédilection, mais aussi en Orient et en Italie. Annick Lesure, arrière arrière-petite fille de l’écrivain a fait don au musée d’un sac de voyage que Gautier a acheté en Espagne. Au risque de paraître trop attachée à des objets a priori ordinaires j’ai regardé longuement ce sac usé certes vieux de 100 ans et qui pourtant gardait les traces d’un beau travail artisanal. J’ai imaginé Gautier utilisant ce sac, mais également aux mains de cet artisan qui l’avait fabriqué et qui peut être ensuite le lui avait vendu.

Une dernière salle est consacrée aux deux œuvres les plus célèbres de Gautier, le Capitaine Fracasse et le Roman de la momie à travers diverses illustrations notamment celle de Gustave Doré pour le Capitaine Fracasse. Il me semble avoir commencé le Roman de la momie à la fin de l’école primaire, probablement dans une version simplifiée. L’histoire ne m’a pas intéressée et je crois avoir abandonné la momie à son sort bien avant la fin. Je ne crois pas avoir jamais ouvert le Capitaine Fracasse. En revanche, je me souviens avoir apprécié la lecture de Mlle de Maupin au lycée. Je l’avais lu pour mon plaisir passionnée déjà par l’époque romantique. Je me souviens avoir été très intéressée par la préface, mais aussi toute l’histoire menée par cette femme Mlle de Maupin fascinante et aventureuse.

Théophile Gautier est célèbre pour son gilet rouge exhibé à la bataille d’Hernani. Il était à la tête d’une bande de jeunes gens venus soutenir Victor Hugo. Il a raconté cette soirée de février 1830 dans son Histoire du romantisme… la mort l’a emporté avant qu’il achève son récit qui s’arrête sur la douce Delphine Gay applaudissant comme un rapin !

« On s’est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien élevés, fous d’art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres, les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme un ramassis de truands sordides. Ce n’était pas les Huns d’Attila qui campaient devant le Théâtre français, malpropres, farouches, hérissés, stupides ; mais bien les chevaliers de l’avenir, les champions de l’idée, les défenseurs de l’art libre ; ils étaient beaux, libres et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux,-on ne peut naître avec des perruques- ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. [...] L’orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et classiques. Une rumeur d’orage grondait sourdement dans la salle, il était temps que la toile se levât : on n’en serait peut-être venu aux mains avant la pièce, tant l’animosité était grande de part et d’autre. Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur lui-même, et l’on vit dans une chambre à coucher du XVIe siècle, éclairée par une petite lampe, Dona Josefa Duarte, vieille en noir [...] écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un galant attendu par sa maîtresse. »

Mais, il serait dommage de réduire Gautier à ce seul témoignage même si son Histoire du romantisme est un document littéraire historique précieux. Théophile Gautier est un chroniqueur de son temps. Cela en a fait longtemps un écrivain mineur. En quoi témoigner de son temps serait-il inférieur à la rédaction de poèmes, de pièces de théâtre ou de romans ? Seul compte le style et les sentiments mis dans l’œuvre.

On connaît également Gautier pour ses nouvelles et pour ses fameuses lettres à la Présidente dont l’exposition à la maison de Balzac montre une page, quelques lignes assez subjectives, mais peu susceptibles de choquer le jeune public dont les yeux s’égareraient vers la vitrine.

J’ai regretté l’absence de Nerval, le grand ami de Gautier presque deux frères à l’époque notamment où ils vivaient impasse du Doyenné, le cénacle des Jeunes Frances où l’on voyait aussi Camille Rogier, Auguste de Châtillon, Arsène Houssaye, Roger de Beauvoir, les frères Devéria, Corot…  Camaraderie littéraire immortalisée par Nerval dans les Petits Châteaux de Bohème.

L’exposition de Balzac s’adresse peut-être davantage à des amateurs qu’à un public néophyte, il manque peut-être quelques panneaux plus  explicatifs pour suivre la carrière et la vie de Théophile Gautier. Mais le public pourra trouver ailleurs les moyens de se renseigner sur le père de la théorie de l’art pour l’art. On se laissera  aller agréablement à l’atmosphère paisible qui règne toujours dans les pièces de cette maison de Balzac, loin du bruit de la capitale, havre de paix comme l’est aussi le Musée de la vie romantique situé dans le neuvième arrondissement, au cœur de la Nouvelle Athènes.

Je reparlerai dans un article suivant de Théophile Gautier à travers la biographie que vient de lui consacrer  Stéphane Guégan. Je reparlerai notamment du Théophile Gautier feuilletoniste. Critique d’art, critique littéraire, Gautier a été l’un des esprits les plus ouverts et les plus subtils de son temps. Conscient qu’il n’arrivait pas à la hauteur des géants tels que Hugo, Vigny, Balzac ou même Dumas, il avait l’esprit de camaraderie. Sans louer aveuglément ses contemporains, il a su aider les autres artistes qu’il aimait, sans jalousie. Je me souviens ainsi avoir remarqué qu’il avait été l’un des seuls à comprendre la grandeur du théâtre de Musset lors de la création des Caprices de Marianne.

Certes l’écriture de tous ces feuilletons l’a peut-être empêché de mener à bout une carrière littéraire plus personnelle, mais nous aurait-il offert d’autres grandes oeuvres ? L’une d’elle n’est-elle pas justement ces textes écrits au fil des jours dans lesquelles il analysait les créations de ses contemporains ?

Certes tous les feuilletons de Théophile Gautier ne sont pas des bijoux. Il lui arrivait bien souvent d’être obligé de parler d’œuvre notamment de pièces de théâtre aussi vite montées qu’elles étaient oubliées. Mais qu’importe la littérature c’est aussi vivre avec son temps et ceux qui savent en exprimer l’âme mérite le nom d’artiste.


Maison de Balzac

47 rue Raynouard

75016 Paris

tel : 01-55-74-41-80

www.balzac.paris.fr

Entrée gratuite. De mardi au dimanche de 10h à 18h

Tout le programme du bicentenaire Gautier : www.theophilegautier.fr

Famille et littérature

février 22nd, 2011

On élève un enfant en sachant qu’un jour il sera totalement indépendant de vous, qu’il n’aura peut-être pas conscience des sacrifices faits pour lui, qu’il jugera votre comportement quel qu’il soit et qu’il n’aura aucunement à vous rendre compte de la façon dont il deviendra à son tour un adulte.

L’expression artistique est peut-être, a priori, l’activité qui semble la plus indépendante de nos origines. Combien d’artistes sont nés de parents dénués de tout talent ? La grande majorité. Et pourtant, il est difficile de comprendre leur cheminement artistique en faisant abstraction de leur origine et de leur enfance. En somme, un artiste est peut-être celui qui est le plus « étranger » à ses parents et en même temps, dans le cas de la littérature, il reste lié à ces derniers bien plus qu’un enfant devenu plombier, ingénieur, commerçant ou toute autre profession  » normale « .

En effet, écrire est à la fois un acte d’adulte, une démarche intellectuelle et artistique et plus ou moins un métier tout en étant un lien fort entretenu même involontairement avec ses parents. Les parents d’écrivains, hostiles ou enthousiastes – jamais indifférents – interfèrent toujours, tant qu’ils vivent et parfois au-delà, sur l’œuvre ou l’état d’esprit de leurs enfants auteurs. Alors qu’un peintre ou un musicien, par exemple, a beaucoup plus de facilité à prendre son indépendance.

Tout le mérite de cette Histoire des parents d’écrivains, d’Anne Boquel et Etienne Kern (Flammarion) est d’évoquer un certain nombre d’écrivains français du XIXe e XXe siècle en nous parlant de leurs parents. Certains sont assez célèbres comme Sido, la mère Colette, ou encore les mères de Jules Renard, d’Hervé Bazin, de Proust ou de Balzac, créancière et secrétaire de son fils. D’autres ne sont pas entrés dans la postérité, comme les pères de Théophile Gautier et de Jules Verne. On revisite des liens qui appartiennent à la légende littéraire, on en découvre qui sont restés plus confidentiels alors qu’ils ont beaucoup compté dans la vie de l’auteur, malgré tout. J’ai été frappée que la plupart du temps c’est avec son père ou avec sa mère que l’écrivain entretient un rapport particulier, comme si l’un des deux se sentait plus concerné (en dehors des cas de veuvage).

On pourrait croire que ces histoires ne sont qu’anecdotiques alors que ces liens variés sont de vrais romans passionnants, parfois attendrissants, parfois cruels. La littérature, même pour des gens non littéraires, provoque toujours des réactions vives en famille. Etre lus par ses parents est sans doute la plus grande épreuve pour un écrivain. Ne pas être lus également. Rien n’est indifférent. L’auteur attend non pas une critique littéraire objective (même si certains parents se permettent de corriger ou conseiller leur enfant, Anne Boquel et Etienne Kern nous donnent quelques exemples qui ne manquent pas de faire sourire). L’auteur, en donnant son livre à lire à ses parents sait qu’il sera lu comme un enfant qui a grandi mais qui reste un enfant. Même un écrivain qui prétend haïr ses parents ou se moquer de leur opinion songe quand même à eux en tenant sa plume. Que va penser Papa ? Que va penser Maman ? J’ai aimé découvrir ces couples qui sans se douter ont conçu un écrivain. « Une chose très difficile », s’exclame la maman de Jean Cocteau à la fois fière, inquiète et totalement envahissante.

Certains n’inspirent pas la sympathie comme les parents d’André Breton mais au fond, ils sont assez rares. Au fond, je leur trouve presque toujours des circonstances atténuantes. Il est difficile de comprendre ses enfants. C’est un autre, un être humain à part entière et en même temps tellement de soi, que les parents s’imaginent avoir des facilités pour comprendre leur enfant, au nom d’un certain instinct. Quand ils s’aperçoivent qu’ils se trompent, comment ne pourraient-ils pas souffrir ? La claque est d’autant plus vive face à une œuvre littéraire qu’ils la prennent au sérieux ou pas. A cela s’ajoute les inquiétudes matérielles, les déceptions de ne pas voir le fils prendre la suite… heureusement souvent qu’un autre enfant est là pour prendre la relève comme les frères aînés de Flaubert et Proust qui deviennent médecins à la suite du père.

Anne Boquel et Etienne Kern nous font partager ces angoisses qui pourraient paraître mesquines, matérialistes ou égoïstes alors qu’elles sont souvent légitimes. Au fond, quel parent ne souhaite pas le meilleur pour son enfant ? Et précisément publier des livres n’est pas toujours la voie royale rêvée surtout lorsque le succès se fait attendre ou que le scandale s’en mêle. Ces questions prennent tout leurs sens à partir de la fin XVIIIe siècle avec la naissance de la famille moderne, où les liens parents/enfants sont plus étroits et où l’augmentation de l’espérance de vie permet à de plus en plus d’enfants de grandir sans être orphelins.

Les auteurs nous offrent dans leur Histoire un beau panorama des liens et des réactions parentales. Et même si la plupart de leurs lecteurs ne sont pas des écrivains,Anne Boquel et Etienne Kern posent à mon avis plus largement la question des rapports que nous entretenons, implicitement ou pas, avec nos parents lorsque nous faisons quelque chose d’artistique ou du moins qui révèle une part de nous-mêmes. La rapidité de notre vie moderne, ces moyens de communication perfectionnés qui nous font oublier les conversations réelles ne pourront jamais empêcher que les rapports humains sont d’abord des dialogues difficiles mais passionnants d’âme à âme… comme nous le rappelle la littérature.

Etienne Kern est le prochain invité des mercredis littéraires (voir rubrique événement)