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Des Vies qui méritent d’être connues

mai 15th, 2013

 

forêtUne forêt cachée. C’est un beau titre qui évoque tout un monde à la fois ouvert et dissimulé, une richesse insoupçonnée, certainement la plus belle des richesses. Le livre d’Éric Dussert est une gourmandise. Le genre d’ouvrage qu’on aime avoir dans sa bibliothèque et ouvrir sans y penser quand on ne sait pas trop quoi lire. Car cette forêt cachée d’emblée nous transporte dans un monde littéraire fantaisiste, suranné, mineur et en même temps passionnant. Cette Forêt cachée nous fait découvrir des vies. J’aime lire les notices biographiques de quelques pages, ou même de quelques paragraphes : elles se limitent à l’essentiel tout en nous ouvrant des perspectives. Je songe ainsi aux notices rédigées par Ralph Schor sur les écrivains qu’il a étudiés dans son livre Ecrire en exil (éd CNRS) et dont j’ai parlé dernièrement. Une bonne notice nous fait imaginer ce qui n’est pas écrit. Parfois même les seules dates de naissance et de mort et un nom suffisent à m’émouvoir par exemple par la brièveté de l’existence, à m’ouvrir des perspectives. Ces portraits d’Eric Dussert sont comme des vies à la fois réelles et imaginaires.

C’est en lisant l’un de ces courts textes dans un album consacré aux dessins d’écrivains du XIXe siècle que j’ai eu envie d’en savoir plus sur Roger de Beauvoir. Résultat : près de deux ans à remuer les vieux livres, les vieux journaux, les manuscrits à la bibliothèque de l’Institut, à la Bibliothèque historique de Paris et à l’Arsenal pour en savoir plus sur ce Beauvoir de son vrai nom Eugène Roger.

Roger de Beauvoir

Roger de Beauvoir

C’est dire si les 156 portraits signés par Eric Dussert ont flatté mon goût pour la notice mais aussi mon attirance pour les écrivains mineurs, les dédaignés. L’autre jour, je lisais des lettres de René Bichet à Alain-Fournier et à André Lhote. Je trouvais parfois ses propos attachants, sensibles, intelligents. J’aurais eu envie de passer du temps avec lui. Ce pauvre jeune homme né en Sologne est mort à 25 ans d’une overdose de morphine lors d’une soirée d’anciens étudiants qui a mal tourné. Lui qui ne s’était jamais drogué. Bichet, qui publia des poèmes dans la toute jeune NRF, était d’origine modeste et avait fini premier à l’agrégation de lettres. Ce jeune homme sans grand charme physique était écartelé entre son désir de réussite universitaire et ses aspirations plus littéraires. Alain-Fournier devait plus d’une fois lui reprocher de ne pas se donner entièrement à la littérature. Peut-être cette vie si vite brisée ajoute-t-elle quelque chose à cette figure bien oubliée que l’on ne peut croiser que lorsque l’on se penche sur l’auteur du Grand Meaulnes. Bichet fait partie de ces êtres qui existent encore un peu grâce à d’autres noms plus célèbres.

J’ai donc gambadé dans la forêt d’Eric Dussert, plutôt en suivant un chemin balisé : pages après pages. On peut lire un portrait ou un autre, par hasard en se fiant à l’inspiration du moment ou en se laissant prendre au charme des noms. Certains sont attirants par leur banalité comme Louis Dumur, Marc Michel ou encore André Martel et Hector France. D’autres sont plus insolites ou splendides, vrais ou inventés comme William Chambers Morrow, Mecislas Golberg, Gabriel de Lautrec, Raymond de Rienzi ou encore Olivier Diraison-Seylor. On peut donc lire au hasard ou bien dans l’ordre et à ce moment-là on prend conscience que le livre suit une certaine progression et pas seulement d’ordre chronologique. Au fil de ses portraits l’auteur établit une sorte de fraternité littéraire d’oubliés. L’auteur rebondit de l’un à l’autre, établissant rapprochements ou oppositions. On sent le temps qui passe, une évolution dans la façon dont on a d’être mineur.

Gabriel de Lautrec

Gabriel de Lautrec

Eric Dussert soigne ses incipit : d’emblée il pique notre curiosité, nous transporte dans une époque, un lieu, nous fait deviner un destin et en toute subjectivité nous offre son regard sur le passé et le présent. Par exemple l’incipit de Gaston de Pawlowski qui « n’est pas n’importe qui. Ténor de la presse parisienne, c’est le type de l’esprit hardi et plaisant, si remarquable au début du siècle dernier où Alphonse Allais, Alfred Jarry ou Willy cassaient des carreaux, le type d’esprit qui disparut par la suite remplacée par les oiseaux noirs, les penseurs du malaise et les apôtres de la dépression ». Ou encore Valentine de Saint-Pont, «  arrière petite-nièce de Lamartine, éminente avant-gardiste, modèle et amie de Rodin, qui souhaita libérer la femme par l’érotisme, elle fut la seule femme futuriste »

Certains des oubliés choisis par l’auteur ne le sont pas tout à fait  comme Alphonse Karr, André Delveau (connu des amateurs de vocabulaire érotique), Rémy de Gourmont, Francis de Miomandre, Henri Béraud ou encore le grand Pascal Pia… enfin, toute proportion gardée par rapport à François de Curel, Alcanter de Brahm ou Flor O’Squarr qui disent peut-être quelque chose à une poignée de rats de bibliothèque.

Je passerai sur Roger de Beauvoir… Mais j’étais contente de retrouver quelques noms qui me sont familiers grâce à lui comme Vapereau, l’auteur du Who’s Who du XIXe siècle. A l’époque romantique c’était une preuve de succès d’être dans le Vapereau. Il en allait de sa réputation ! C’est ainsi que Roger de Beauvoir avoua s’être rajeuni de deux ans pour le Vapereau puisqu’il n’est pas né en 1809 mais en 1807. Sa coquetterie ne m’étonne pas de lui et sans doute s’amuserait-il de voir que même le catalogue de la BNF a suivi le Vapereau. Je ne connaissais rien de la vie de ce Gustave Vapereau qui s’éteignit à 87 ans. Éric Dussert a comblé une partie de mes lacunes.

f10.highres J’étais contente aussi de retrouver Philarète Chasles, Joseph Méry à la figure simiesque ou encore la jolie comtesse Dash. Ses Mémoires des autres sont un formidable témoignage sur ses contemporains. Disons pudiquement qu’elle a été une collaboratrice de Dumas et une amie parfois un brin maîtresse de Roger de Beauvoir. Beauvoir et elle soupaient parfois avec Barbey d’Aurevilly. Le Connétable parle de la comtesse avec une tendre misogynie pour lui c’est une « bonne créature » mais un vrai bas-bleu. Parfaite pour dévorer un buisson d’écrevisses dans un cabinet particulier de la Maison Dorée.

Quand je parlais de gourmandise au début de ce billet je pensais également au style d’Eric Dussert. Ses portraits sont très bien écrits, avec un esprit tout à fait dans le style du meilleur du XIXe siècle. On peut assurer sans se tromper qu’Éric Dussert a d’excellentes lectures et que ses fréquentations sont tout à fait louables toutes mineures qu’elles soient parfois. Cela ne signifie pas qu’il imite un style suranné non, il écrit simplement en français avec un vocabulaire riche, précis, une phrase à la fois légère et pertinente. Il sait dire en peu de mots une opinion, une réflexion. On sent qu’il est parfois fasciné par ses oubliés, parfois moqueur, attendri ou admiratif. J’adore par exemple la notice sur Eugène Mouton… Peut-être quelqu’un en lisant cet ouvrage aura-t-il envie de s’attacher à l’un de ces dédaignés par la postérité et se lancera dans des recherches un peu folles pour le ressusciter. L’époque romantique, par exemple, a donné naissance à quantité de littérateurs qui sans être des génies avaient leur charme. Je pense ainsi à Taxile Delord auteur entre autre d’une Physiologie de la Parisienne, l’intéressant et honnête critique Gustave Planche ou encore Charles Lassailly… Son roman le plus célèbre s’intitule Les roueries de Trialph notre contemporain avant son suicide. Une sorte de Nerval sans le génie poétique certes mais  doté d’une sorte de naïveté admirable. La comtesse Dash disait de lui : « la femme la plus niaise lui aurait fait voir des étoiles en plein midi. »

Gustave Planche

Gustave Planche

Je me demande si les trois auteurs vivants qui font partie de cette forêt sont contents de leur voisinage…

Enfin, ces oubliés rappellent, si besoin est, la grandeur et l’humilité de toute existence. Elles peuvent être remplies et pourtant se dissiper comme des cendres au fil des décennies. Bien sûr tout le monde ne peut pas être Balzac, Proust ou Apollinaire mais il suffit que l’un de ces oubliés réjouisse encore un lecteur, sache lui parler, secrètement, intimement pour être simplement remercié d’avoir écrit.

 

Une forêt cachée, 156 portraits d’écrivains oubliés, d’Eric Dussert, édition la Table ronde.

La biographie et la littérature

décembre 27th, 2012

 

Depuis le XIXe et surtout au XXe siècle, on cherche à définir ce qu’est la littérature. Terme qui peut donner lieu à une multitude de définitions et de théories. « Ce mot est un de ces termes vagues si fréquents dans toutes les langues (…) dont l’acceptation précise n’est déterminée en aucune langue que par les objets auxquels on les applique. » écrit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Si la littérature peut se définir par ce à quoi à la relie, encore faut-il déterminer les objets. Professeur de littérature française à Oxford, Ann Jefferson se propose dans Le Défi biographique d’approcher la littérature par la biographie.

L’auteur revient sur la notion de biographie à travers un corpus de textes français depuis le fin du XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, des textes d’ordre biographique consacrés pour la grande majorité à des écrivains. Elle décrit les différentes formes, approches et évolutions avec comme but de lier la biographie à la notion de littéraire au point de faire de la biographie un moyen de définir la littérature, non à partir d’un seul modèle de biographie mais différentes manières d’aborder la vie et donc la création littéraire. L’auteur part de la notion de génie et de l’idée de progrès de la littérature développée dans l’Encyclopédie et par Mme de Staël et termine par Barthes, Jacques Roubaud, Roger Laporte où la vie est devenue une « vie d’écriture », une vocation, une existence faite de rituels, de sacrifices, d’effort.

L’approche d’Ann Jefferson permet aussi de redorer le blason ou de mettre à l’honneur (selon le point de vue de départ) un genre protéiforme qui fait débat.

En lisant cet essai, j’ai ainsi songé aux nombreuses analogies que l’on peut établir entre la biographie et le roman. Ce sont des genres rassemblant des textes aux formes et aux qualités variées. Genres « populaires » qui ont prêté à de nombreuses attaques, certaines biographies comme certains romans n’entrant que dans la catégorie du divertissement et non la littérature alors que d’autres textes, pourtant du même genre, appartiennent à la littérature, sont œuvres d’art et d’esprit.

La biographie romancée où ces deux genres se marient et qui apparaît après 1920 est aujourd’hui le style de biographie qui se vend le mieux. Meilleure vente mais la plus décriée car ne servant ni l’érudition ni la littérature. Bon nombre de biographies romancées malheureusement ont un fond de malhonnêteté intellectuelle avec l’absence de guillemets dans les citations, des approximations voire des erreurs servant le romanesque au détriment de la vérité, etc. Il y a aussi des biographies qui ne sont pas romancées mais qui s’accordent le droit d’imaginer des scènes. C’est le cas de celles d’André Maurois qui, au bout du compte, valent pour les documents intimes alors inédits qui sont souvent cités et pour les analyses littéraires ou psychologiques de l’auteur mais qui sont peu fiables pour des détails.

Même lorsque la biographie est érudite, il n’est pas rare qu’elle soit condamnée ou du moins un peu écartée du pur littéraire : soit parce qu’elle s’attache trop à l’anecdotique, aux détails de vie, soit parce qu’elle est une solution de facilité pour un lectorat peu courageux. Ann Jefferson rappelle ainsi le point de vue du critique André Chaumeix dans la Revue des Deux Mondes en 1927.  Celui-ci regrette qu’ « on aime mieux le récit de la vie d’un poète que la lecture des poèmes. » (p 247) Il n’est pas rare d’entendre des gens prétendre connaître un écrivain parce qu’ils ont lu une biographie. Mais on peut peut-être également dire qu’une biographie réussie c’est celle qui incite le lecteur à lire les œuvres de l’écrivain. Comme une passerelle.

Outre ces aspects modernes, la biographie (comme le roman) est peut-être si souvent discutée parce qu’elle est difficile à définir. De quoi s’agit-il ? du récit d’une vie. Voilà qui offre un éventail de traitements très large. Moins grand certes que pour le roman mais tout de même assez pour prêter à des confusions, des interrogations. Longtemps, la vie, la biographie a été exclue de la littérature pure passant plutôt pour un sous-genre assimilé au commentaire et non à la création. Pourtant, quand on prend La Vie de Rancé et La Vie de Rossini  respectivement de Chateaubriand et Stendhal, ce sont moins des vies de Rancé et de Rossini que des éléments d’une œuvre littéraire et où la part d’autobiographie est aussi très importante (spirituelle pour Chateaubriand et esthétique pour Stendhal). Dans ces deux exemples, parmi d’autres, nous sommes bien en littérature mais notre vision est celle du lecteur du XXIe siècle. Ce qui pouvait apparaître aux yeux des contemporains de Chateaubriand et Stendhal comme des vies, des textes assez érudits nous apparaissent aujourd’hui comme des œuvres de création. Les façons d’aborder la biographie évoluent donc également au fil des siècles (de même que le roman, certains romans pour en finir avec mon rapprochement).

Comme l’explique Ann Jefferson, la biographie connaît une sorte d’âge d’or au XIXe siècle et surtout au milieu du XIXe siècle avec différentes formes apparaissant conjointement. L’auteur évoque La Biographie universelle ancienne et moderne de Michaud en 52 volumes, modèle d’érudition et tentative d’exhaustivité. Elle fait aussi allusion au Vapereau qui rassemblait des notices de contemporains. L’ancêtre du Who’s who. Etre ou ne pas être dans le Vapereau permettait d’évaluer son niveau de célébrité et flattait les vanités. Ann Jefferson évoque aussi la biographie subjective et écrite souvent au vitriol comme la développe Eugène Mirecourt. Son succès tient au fait qu’il reprend des rumeurs parfois en feignant de ne se faire que le porte-parole innocent. Mirecourt n’a rien d’un génie mais il ne manque pas d’esprit pour tourner de petits portraits de ses contemporains qui lui valurent succès mais aussi attaque pour diffamation. Tous ces Contemporains sont courts, rédigés sur le même modèle et peu coûteux, il s’adresse à un public populaire. Même si Mirecourt évoque les œuvres, l’inspiration des artistes, ces portraits sont avant tout un rassemblement de petits tas de secrets et ragots. C’est ce genre de textes qui pullulent dans les journaux au XIXe siècle que Barbey d’Aurevilly notamment dénonce. Cet ensemble de biographies prête à confusion, réclame une hiérarchisation que l’auteur n’établit pas assez clairement. Contemporains de Michaud, Vapereau et Mirecourt, on trouve Gautier, Sainte-Beuve, Barbey d’Aurevilly. Nous ne sommes pourtant pas sur le même terrain.

Ann Jefferson analyse les deux types de condamnations dont la biographie fait l’objet à la même époque. Elle revient d’abord sur la position de Victor Cousin qui compare biographie et histoire pour souligner les insuffisances de la première. Pour Cousin la biographie d’un grand homme en se penchant sur son existence individuelle ne prend pas en compte la grandeur des événements, l’esprit d’une époque dont le grand homme doit justement être le reflet. La biographie n’est pas assez dans l’Histoire. L’argument de Victor Cousin a été repris par bon nombre d’historiens qui justement se méfient des singularités, des spécificités des grands hommes et préfère donner à l’histoire une vue plus large, au mépris de ce qu’ils considèrent comme de l’anecdotique. En revanche, je crois que ce sont justement les éléments anecdotiques qui intéressent les écrivains quand ils se penchent sur l’Histoire.

Ann Jefferson reprend également les arguments de Barbey d’Aurevilly qui visent à défendre la notion même de littérature contre la biographie telle qu’elle est développée en son temps. Le Connétable condamne d’abord la biographie car il voit en elle un déclin culturel dans une époque plus occupée de son image que de produire des œuvres, dans une époque qui n’a plus de hiérarchie. Pour Barbey, ce phénomène signe une perte des valeurs morales de l’Ancien Régime auquel il est attaché. Mais, même des écrivains libéraux perçoivent les dangers d’une démocratisation du littéraire qui aboutit justement à des publications à la Mirecourt au détriment d’œuvres plus intellectuelles mais qui se vendent moins. Paradoxalement le Connétable, pour vivre, a passé une bonne partie de son existence à écrire pour les journaux le plus souvent sans signer, ces journaux qui marquent le début du règne de l’opinion.

Eugène de Mirecourt

Barbey voit aussi dans les portraits de contemporains des moyens de faire de la publicité et de l’argent. On flatte le contemporain et on manque de recul pour le juger avec pertinence. Enfin, Barbey s’en prend à cette culture du petit détail de la vie domestique exploité par les biographes pour expliquer le grand homme. A ces yeux, cela porte atteinte à la grandeur des personnalités traitées. Dans ses propres portraits Barbey préfère s’attacher à la personnalité, à l’aspect moral et créatif de l’écrivain. Conscient que la démocratisation de l’art, de la littérature entraîne un nivellement vers le bas, dénonçant cette manière de rabaisser le grand homme pour le mettre au niveau de son portier, le Connétable souhaite la même chose que Flaubert : « l’œuvre de la critique moderne est de remettre l’art sur son piédestal ». Hélas, vœux pieux que bien peu ont entendu ou ont pu réaliser.

Mais en pratiquant lui-même le portrait Barbey d’Aurevilly montre que la biographie peut également appartenir à la littérature et éclairer la notion de littérature. Même si comme le rappelle Ann Jefferson le Connétable s’en prend aux pratiques de Sainte-Beuve qui à ses yeux a remplacé la littérature par le journalisme, on peut dire que les portraits de Sainte-Beuve comme ceux de Barbey d’Aurevilly, de Mallarmé sont justement des oeuvres littéraires dans lesquelles ces écrivains se servent d’éléments de la vie pour analyser l’oeuvre bien sûr, en percer les mystères. Ils le font en écrivain qu’ils sont eux-mêmes.

C’est certainement Mallarmé avec ses Médaillons, auxquels l’auteur consacre quelques pages, qui souligne le mieux que la vie réelle n’a d’importance que si elle sert la littérature, sert à l’expliquer. « Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique, dont gît le sens au mystère du cœur », écrit-il à propos de Villiers de l’Isle Adam ( p. 131).

Même si je reconnais la valeur de biographies monumentales, détaillée, réalisée par des érudits qui ont consacré souvent des années d’études pour aboutir à des livres de référence, je crois que seuls des écrivains sont capables de sentir la vie d’un autre écrivain et de mettre en évidence ce qui dans la vie relève de l’art.

Bien que décrié, Sainte-Beuve apparaît cependant comme l’écrivain qui a apporté une nouvelle vision de la littérature. Pour lui, l’œuvre d’art n’est pas une entité jugée seulement par rapport à des critères esthétiques précis (comme on peut le faire à l’âge classique par exemple). Pour Sainte-Beuve, l’œuvre a d’abord à voir avec l’homme qui la crée. Il s’attache à placer l’individu au cœur même de l’œuvre. Dès lors, mettre en valeur les spécificités d’un écrivain compte plus que des critères ou des règles universelles. Il n’y a pas une idée de littérature mais des idées, des expressions, qui varie en fonction de chaque écrivain, chaque monde, chaque style.  La littérature est une somme de talents particuliers, d’individus singuliers, ce qui rend toute généralisation impossible. La biographie en soulignant justement les particularités de chaque écrivain peut mettre en valeur ce qui relève de la littérature propre de chacun mais elle ne peut tirer de chaque vie une théorie qui s’appliquerait à tous.

Bien sûr, Ann Jefferson fait référence aux Lundis et autres textes critiques publiés par Sainte-Beuve mais analyse aussi cette œuvre de jeunesse appelée Vie et poésies et pensées de Joseph Delorme et bien trop souvent oubliée ou jugée à tort comme un simple essai de création littéraire abandonnée pour ne se consacrer qu’à la critique (comme s’il avait renoncé à la littérature, comme si la critique n’était plus exactement de la littérature parce qu’elle n’est pas création, ce qui me semble injuste). L’auteur démontre avec pertinence que Sainte-Beuve avec Joseph Delorme jetait déjà les bases de sa vision critique en se posant comme un éditeur des œuvres de Joseph Delorme. Éditeur et analyste de lui-même.

La critique est nécessaire à la vie littéraire bien que souvent vilipendée parce que la critique a parfois trop de liens étroits avec la publicité et la rentabilité mais aussi parce qu’elle apparaît parfois comme moins nobles que la création littéraire pure. Sainte-Beuve a bien raison de rappeler que le poète a besoin de la réception d’un lecteur. Le premier lecteur est le critique sans lequel le poète se perdrait en autocontemplation. Mais il faut également accorder au critique le droit d’être un lecteur libre. Il m’a toujours semblé regrettable à propos de Sainte-Beuve de comptabiliser ses erreurs de jugement après coup sans prendre en compte que le critique est d’abord un lecteur subjectif même si cette subjectivité nous semble a posteriori partisane, injuste, aveugle.

Mais dans son essai, Ann Jefferson ne se limite pas à l’analyse de textes biographiques côté critique. À ses yeux la biographie peut aussi se déployer dans une œuvre littéraire, précisément une œuvre poétique. Dans ces pages qui sont les plus originales et les plus personnelles de son essai, elle voit ainsi dans les Contemplations et Les Fleurs du Mal, deux œuvres qu’elle analyse en détail, des vies de poète. Il ne s’agit pas d’autobiographie poétique : même si les deux poètes partent parfois de données personnelles, leur œuvre dépasse leur existence pour refléter la vie du poète avec un grand P et ce qui fait l’essentiel de la vie du poète, la poésie. Pour Ann Jefferson la vie du poète révèle ce qu’est la poésie. Chez Hugo il s’agit « d’étendre les limites de la poésie aussi loin que le permet l’esprit humain. (p. 161) Hugo, en géant, veut tout embrasser : la mort, Dieu, la nature, le cosmos…  Le génie incarné à qui rien ne peut échapper. Au contraire Baudelaire, fait, selon Ann Jefferson, la biographie du Poète vers l’intériorité, les aspects les plus intimes de l’art. Pour elle, les Fleurs du mal sont « le foyer ultime des aspirations spirituelles de son héros-poète ». (p 186).

Ces brillantes pages d’analyse ont aussi la vertu d’agrandir encore le spectre de la biographie en la faisant entrer dans la plus noble création littéraire : la poésie. Cette façon de lire Les Contemplations et Les Fleurs du Mal ne manque pas de pertinence même si la définition de la poésie par la biographie lyrique du poète n’est qu’une définition parmi d’autres. Ajoutons aussi que la biographie peut se révéler littérature pure seule, comme le prouve bon nombre d’œuvres parues au fil des siècles, écrite sciemment ou pas comme des œuvres littéraires et non comme des commentaires ou analyses de vie.

Dans  la suite de son essai, Ann Jefferson a choisi des textes qui s’apparentent à la biographie littéraire comme Les Illuminés de Nerval, Les Vies imaginaires de Schowb, Les Vies minuscules de Pierre Michon, textes où l’aspect fictionnel a toute son importance aussi. L’auteur traite aussi de l’autobiographie avec notamment  Si le grain ne meurt de Gide, les Mots de Sartre ou L’Age d’homme de Leiris. Dans ces derniers cas, les écrivains se font interprètent de leur vie, de leur individualité sous forme notamment d’analyses psychologiques, d’exploration de leur enfance, de leurs origines. Mais ils interrogent également la littérature à laquelle ils ont choisi de consacrer leur existence et se posent en exemple, permettant d’en tirer aussi des généralités sur les mystères de la création littéraire mais aussi la vocation de l’écriture. C’est ce choix de vie singulier que Sartre interroge à propos de Mallarmé, de Baudelaire et de Genet. Il démontre que chez les deux derniers, la vocation a pour origine «  la mauvaise foi ». Selon lui, Baudelaire par exemple aurait d’abord choisi d’être poète en signe de refus de la réalité et aurait dès lors régit sa vie selon ce but. Chez Sartre, la biographie (donc sa vision des écrivains dont il traite et sa vision de lui-même) est soumise à ses propres théories littéraires. Le récit de la vie d’un écrivain doit tourner autour de son engagement total à la littérature (son essence) et il dénonce tout ce qui est de l’ordre de l’apparence. L’exemple de Sartre démontre que c’est sa notion de littéraire qui définit ses approches biographiques et non l’inverse.

Dans ce passionnant essai en forme également de panorama chronologique de la biographie française, Ann Jefferson nous permet de suivre les évolutions de notre vision de la biographie qui suit à la fois son chemin en tant que genre à part entière mais aussi les évolutions de la notion de littérature à laquelle elle est intimement liée. Une notion qui est plurielle et que les œuvres futures contribueront à enrichir encore et encore.

 

Le défi biographique, la littérature en question d’Ann Jefferson, traduit de l’anglais par Cécile Dudouyt, Puf, coll. Les Littéraires.

A lire aussi :

Le compte-rendu sur l’édition anglaise par Alexandre Gefen : http://www.fabula.org/actualites/a-jefferson-biography-and-the-question-of-literature-in-france_17117.php

Sur l’édition française par François-Ronan Dubois : http://lectures.revues.org/9846

La rentrée de Claire Devarrieux

août 30th, 2012

Marc Lévy, © Alastair Miller

Durant cet été j’ai entendu Marc Lévy interviewé sur Europe 1. Certains de ses propos m’avaient fait sourire et j’avais même été sur le point de consacrer un billet à cette intervention radiophonique, petit festival de lieux communs et de propos assez ridicules dont celui que j’ai encore en mémoire : Marc Lévy expliquant qu’il n’écrit jamais dans les cafés parce qu’il trouve cela impudique. Je me suis donc demandé si lorsqu’il écrit (?), il se livre à cette activité intellectuelle dans le plus simple appareil ? Ou en prenant des poses lascives ? Ou en se livrant à un vice particulier ? Enfin, cela ne nous regarde pas.

Dans mon billet sur Blondin j’avais fait une petite allusion aux ridicules de la rentrée littéraire. Mais j’avoue qu’avant la mise en ligne j’avais réduit cette partie là de mon propos afin de rester tout de même centrée sur le recueil de nouvelles de Blondin qui me semblait plus intéressant.

Et voilà que je tombe sur un lien de Baptiste Ligier m’indiquant un article signé aujourd’hui par Claire Devarrieux dans Libération. En fait il ne s’agit pas réellement d’un article mais d’un tchat avec des internautes questionnant la critique littéraire sur la rentrée. Ce principe n’est pas sans intérêt, il permet à des internautes, des anonymes de poser des questions et au fond de participer un petit peu à l’actualité. Cela dit, je ne suis pas sûre que l’avenir de la presse écrite soit dans ce journalisme participatif. Il me semble qu’il vaut mieux laisser la place à des analyses ou des critiques justifiées. On est loin tout de même des analyses brillantes d’un Paul Souday, au début du XXe siècle, dans le Temps ou même plus récemment d’un Pascal Pia, Renaud Matignon, Bernard Frank livrant de vraies chroniques littéraires. Ces derniers n’auraient certainement pas jugé bien pertinent de répondre à des questions d’internautes. Dans le cas présent la plupart des questions retenues ne brillent pas par leur pertinence ou leur originalité.

Mais le plus drôle dans l’histoire ce ne sont pas les questions des internautes mais les réponses de Claires Devarrieux.

Elle m’a offert quelques minutes de divertissement pour ma journée. Il paraît qu’il est très bon de rire tous les jours, malheureusement ce n’est pas toujours facile de trouver de quoi rire…

La première chose qui m’a amusée c’est lorsqu’elle parle du roman phare de la rentrée. Elle se livre à un éloge en quelques mots du roman de Christine Angot, usant de ces adjectifs excessifs et finalement sans grand effet du fait de la banalité de leur usage. Je cite : « Il me semble, cependant, que Christine Angot domine de très haut cette rentrée, avec un texte court, dense, inclassable, et stupéfiant, Une semaine de vacances. »

Christine Angot (Photo Sipa)

Je ne me prononcerai pas sur ce roman de Christine Angot que je n’ai pas ouvert mais si j’en juge par les précédents livres que j’ai lus en entier ou partiellement il me semble que le seul point positif des livres de Christine Angot c’est justement qu’ils sont courts. Du coup, on perd assez peu de temps de son existence quand on les ouvre.

Ensuite un internaute demande à Claire Devarrieux, grande critique littéraire de Libération : « Comment découvre-t-on un jeune auteur, et de plus talentueux ? » Elle répond : « La seule manière de découvrir un auteur, c’est d’ouvrir son livre ! »

Il me semble qu’il est difficile en effet de découvrir un livre sans l’ouvrir. Peut-être avait-elle répondu plus longuement à cette question mais en ce cas avoir réduit sa réponse à cette seule phrase la fait vraiment passer pour une idiote. Peut-être aussi n’a-t-elle répondu à cette question que par cette phrase parce qu’au fond elle la trouvait bateau et sans intérêt. Alors à quoi bon faire un effort. Du reste, Claire Devarrieux n’est pas connue comme une grande défricheuse de talents nouveaux…

Autre question : « Pourquoi autant de romans sur les mutations de la société ? » Et notre Claire Devarrieux de nous répondre : « Les écrivains sont par définition les témoins et les symptômes de la société. »

Par définition ? Il me semble que c’est un petit peu réducteur… Qu’ils soient des symptômes, c’est très discutable et n’est pas réellement un compliment. En effet, cela signifierait que les écrivains sont la manifestation des maladies dont souffre une société. Certes, c’est valable pour des Angot qui illustrent l’égocentrisme hystérique, l’égoïsme courant dans notre société capitaliste sans idéal et sans grandes pensées. Mais il y a des écrivains dont le souffle porte plus loin que celui d’une fumée de cigarette. Qu’ils soient souvent des témoins oui, mais justement les grands écrivains sont ceux qui parviennent à rester en marge de cette société pour mieux pouvoir l’examiner.

Interrogée sur le roman d’Aurélien Bélanger que la rédaction de Libération a mis en avant comme tout le monde, Claire Devarrieux ne s’étend pas. Sans doute pour ne pas faire doublon mais emploie tout de même l’un des adjectifs utilisés déjà pour Christine Angot « surprenant ». Au fond Claire Devarrieux doit garder un petit côté naïf, une âme d’enfant puisqu’elle arrive à être surprise par tant de livres chaque année. En bilan de cette année elle ajoute : « excellent cru, varié, généreux ». Comme c’est beau. L’avantage c’est que ces adjectifs pourront lui servir encore l’année prochaine et encore l’année prochaine et encore l’année prochaine…

Sur le pronostic pour le Goncourt, elle cite Olivier Adam grand favori depuis la fin juin et Patrick Deville. Elle n’aurait pas cité ce dernier si deux jours auparavant il n’avait pas été couronné par le prix du roman Fnac.

Hanna lui demande : «  La sempiternelle compétition pour les prix se profile déjà entre Gallimard et Grasset (Bellanger/Binet). Est-ce qu’une petite maison d’édition (comme Galaade avec S. Taussig) aura un jour sa chance ? » La plupart des critiques littéraires lorsqu’on les interroge sur les compétitions entre maisons répètent que ce qui compte ce sont tout de même les textes et non les éditeurs, histoire de ne pas discréditer la notion de prix et leur métier car, force est de constater que les pages et émissions littéraires sont d’abord consacrées aux romans bien placés pour la course aux prix. Le prix Goncourt, par exemple, devait être remis à un jeune auteur prometteur, si l’on se réfère au testament d’Edmond de Goncourt. On en est loin. Le roman d’Olivier Adam, qui ne débute pas, était favori, alors que presque personne ne l’avait encore lu… 

Claire Devarrieux effectivement confirme que cette compétition est avant tout une question d’éditeurs : « Gallimard ayant eu le Goncourt l’année dernière pour le premier roman d’Alexis Jenni, le nom de Bellanger ne circule pas tellement, du moins à ma connaissance ». Bref en admettant que le roman d’Aurélien Bellanger soit vraiment un très bon livre (je ne l’ai pas lu) de toute façon il n’aura pas le Goncourt parce que précédemment son éditeur l’a eu. Comme on est loin de la littérature !

Barbey d’Aurevilly

Ce matin je m’apprêtais à réfléchir à mon billet sur le Dictionnaire du romantisme sous la direction d’Alain Vaillant (édition du CNRS). Ce sera pour bientôt. Mais je ne peux m’empêcher, presque de regretter, que toute cette comédie de la rentrée littéraire des prix etc. n’ait pas existé en 1830 car comme la plume, l’esprit d’un Stendhal, d’un Balzac, d’un Musset, d’un Barbey d’Aurevilly ou d’un Théophile Gautier aurait pu s’en donner à cœur joie ! 

Voyage intérieur en Sibérie

mars 26th, 2012

On se laisse facilement distraire chaque jour par le contingent et l’anecdotique qui certes, sur le moment, ont leur importance puisqu’ils appartiennent à notre quotidien, mais qui, en prenant trop de place, agissent comme un filtre entre nous et notre âme profonde.

Il ne faudrait pas privilégier un petit événement ponctuel au détriment d’un acte ou d’un moment essentiel. C’est ce à quoi je pensais l’autre jour lorsqu’une personne qui m’est très chère m’a dit qu’elle n’avait plus beaucoup d’années à vivre. Brutalement elle disait ce qui était enfoui dans mon esprit, une pensée que plus d’une fois j’ai voulu écarter parce qu’elle me semble irréelle, trop douloureuse pour être vraie, mais aussi parce cette pensée pouvait m’empêcher de me livrer librement à une activité agréable sur le moment, mais sans réelle importance.

Le quotidien nous éloigne de l’essentiel je veux dire ici de ce qui fait l’essence de notre âme.

Sylvain Tesson a trouvé un moyen de revenir à son essentiel, de se concentrer sur lui-même : il est parti de février à juillet 2010 vivre dans une cabane en Sibérie au bord du lac Baïkal dont la superficie avoisine les 31 000 m2. Ses plus proches voisins sont à plusieurs jours de marche.

« La cabane, royaume de simplification. Sous le couvert des pins, la vie se réduit à des gestes vitaux. Le temps arraché aux corvées quotidiennes est occupé au repos, à la contemplation et aux menues jouissances. L’éventail de choses à accomplir est réduit. Lire, tirer de l’eau, couper le bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies. En ville, chaque acte se déroule au détriment de mille autres. La forêt resserre ce que la ville disperse. »

Durant ces six mois, ses fréquentations humaines se limiteront à la visite de quelques amis à la fin de son séjour, lorsque la température est agréable, et de gardiens de la réserve naturelle et inspecteurs, ces Sergueï, Volodia ou encore Youra qui eux sont habitués au -30°C hivernaux. En lisant les scènes que Sylvain Tesson raconte avec ses « voisins » éloignés de quelques dizaines de kilomètres, j’imaginais qu’elles pourraient être filmées à merveille par Pavel Longuine, (La Noce, Un nouveau Russe). La vodka coule à flot, comme de l’eau minérale. Les scènes où Sylvain Tesson est seul, dans sa cabane ou lors de ses randonnées, seraient filmées par Andreï Zviaguintsev, dont le premier film Le Retour était une splendeur.

Il faut être seul pour se connaître, pour découvrir ce qui nous anime véritablement, intimement. Au contact des autres en effet, nous n’agissons pas toujours en accord avec nous-mêmes, nous sommes en représentation, une représentation qui peut nous enfermer.

Vouloir se connaître peut apparaître comme un exercice égocentrique ou égotiste. Poussé à son extrême certainement, mais je crois également que mieux se connaître c’est aussi mieux vivre et par conséquent mieux vivre avec les autres et pour les autres.

Quand, au début du livre, Sylvain Tesson parle de sa solitude et de son choix de quitter quelques mois la France, la société de consommation, j’ai d’abord trouvé un peu de pose dans ses propos, comme si évoquant cette solitude et cette vie rigoureuse et ascétique, il s’en délectait avec snobisme. Mais rapidement, il se décivilise : il laisse la nature qui est en lui parler, lui révéler sa force, ses faiblesses, ses enthousiasmes et ses angoisses. Le lac Baïkal, les ours, les pins, la lune, les rayons de soleil, les oiseaux deviennent ses compagnons sans oublier les pensées qui le rattachent aux êtres qu’il aime. Pour moi, il n’est donc jamais exactement seul, il est plus justement le seul représentant de la race humaine.

La fréquentation de la nature développe en l’homme une certaine délicatesse et sensibilité. Comme Sylvain Tesson le souligne on devient plus attentif aux détails, à la variation des couleurs et de l’atmosphère, au fil des heures. La contemplation aboutit à la méditation, à la capacité de prendre le temps de vivre en s’enchantant d’un spectacle simple. Dès le début de ma lecture, j’ai songé que Sylvain Tesson rendait hommage en quelque sorte à cette délicatesse de l’homme de la nature (mais qui n’a pas forcément le moyen intellectuel de l’exprimer avec justesse). J’ai noté cette belle réflexion : « la vie en cabane est un papier de verre. Elle décape l’âme, met l’être à nu, ensauvage l’esprit et embroussaille le corps, mais elle déploie au fond du cœur des papilles aussi sensibles que les spores. L’ermite gagne en douceur ce qu’il perd en civilité. »

Mésange boréale

J’ai beaucoup aimé ces passages où Sylvain Tesson évoque ses rapports avec une mésange, « mon ange », écrit-il. Cela m’a fait penser au plaisir que j’ai de voir des oiseaux dans l’arbre sous mes fenêtres, les regarder s’affairer et m’imaginer que je pourrais établir des liens avec eux, m’imaginer qu’ils me reconnaissent et viennent me voir. J’ai bien du mal à admettre l’idée que l’oiseau n’a qu’une toute petite cervelle et qu’il est loin de partager mes pensées amicales.

On trouve dans ce livre les deux faces de la nature développée déjà par les écrivains romantiques.

Il y a la nature qui nous écrase, soumise au temps cyclique, éternelle : la nature qui se régénère toujours alors que dès notre naissance nous commençons à mourir. L’homme m’apparaît alors comme une mouche dans un pot de confiture, se débattant avec ses angoisses métaphysiques, ses violences réfléchies, ses sentiments complexes et l’irrémédiable travail du temps sur son corps et son esprit.

Et puis il y a la nature consolatrice : elle nous réconforte par sa solidité, son calme, sa logique (chez les romantiques, elle abrite aussi les amants de la société cancanière). Elle nous console lorsque l’homme arrive à avoir le sentiment de faire partie de cette nature, d’être en communion avec elle. Sylvain Tesson parvient souvent à cette harmonie au cours de ses contemplations.

Lac Baïkal, © Fabrice Tulane

« Je ne me fatigue pas de détailler mon paysage. Mes yeux reconnaissent chaque repli et les fouillent pourtant, tous les matins, avec avidité, comme s’ils les découvraient. Mon regard cherche trois choses : repérer de nouvelles nuances dans ce tableau mille fois observé, approfondir l’idée que ma mémoire s’en faisait et confirmer que le choix était bon de s’installer ici. L’immobilisme me contraint à cet exercice d’observation virginale. [...]

On ne se lasse pas de la splendeur, vieux principe sédentaire. De quoi se plaindre d’ailleurs ? Les choses sont moins figées qu’elles n’y paraissent. La lumière nuance la beauté, la métamorphose. Celle-ci se cultive et jour après jour se renouvelle. ».

L’auteur décrit fréquemment en quelques mots les coloris, le temps qu’il fait, l’impression qui se dégage du paysage. Il utilise des mots à la fois précis et lyriques sans jamais se répéter. La nature n’est jamais la même : quel artiste dont la palette est inépuisable.

Grâce à Sylvain Tesson je sais que sur les bords du lac Baïkal, à la naissance du printemps, poussent des azalées, des rhododendrons, des anémones… moi qui croyais que ces fleurs ne pouvaient pousser que grâce aux soins patients d’un jardinier. À la place de l’auteur, j’aurais cueilli quelques fleurs pour la cabane. Cueillir des fleurs sauvages qui ont poussé sans la main humaine me semble un luxe, après avoir été un plaisir lorsque j’étais enfant.

Sylvain Tesson a emporté une soixantaine de livres : la bibliothèque d’un honnête homme au sens du XVIIIe siècle. Il donne la liste, où figure notamment Kierkegaard et son Traité du désespoir, D.H Lawrence avec L’amant de Lady Charteley, La chute et Noces de Camus, Les Rêveries d’un promeneur solitaire de Rousseau, les Carnets de Montherlant, Les Stoïciens en Pléiade, Segalen, Shakespeare, Chrétien de Troyes, Mishima, Lao Tseu, Casanova, Nietzsche, Cendrars, Hemingway, Goethe, Chateaubriand, Daniel Defoe, Schopenhauer.

L'amant de Lady Chatterley, film de Pascale Ferran

Je suppose qu’il a bien réfléchi en faisant son choix, il était obligé de s’imaginer ce qu’il aurait envie de lire, ce qu’il aurait besoin de lire avant même de se retrouver dans sa cabane. Rien de plus terrible que de se tromper et de se retrouver avec des livres qu’on n’a pas envie d’ouvrir, qui ne viennent pas à point nommé.

Sylvain Tesson est un lettré : dès lors, ses descriptions, sa vision de la nature reflètent sa culture. Par exemple il lui arrive d’aller patiner en écoutant Maria Callas ou Beethoven (quelle chance ! cette image m’a fait rêver car la musique est si belle quand elle remplit le vide immense d’une plaine ou d’une montagne).

Il établit aussi des rapprochements entre ses lectures sérieuses, ses goûts d’homme cultivé et la nature toute simple qui l’entoure.

« J’aime entrer dans le bois. Derrière l’orée, les sons s’atténuent. Lorsque je pénètre sous la voûte d’une cathédrale gothique, en France en Belgique, j’éprouve le même engourdissement. Une douceur dans l’être qui alourdit les paupières et diffuse sa tiédeur derrière l’os frontal. Quelque chose réagit en moi au rayonnement de la pierre calcaire comme au rayonnement des résineux. À présent je préfère les futaies aux nefs de pierre. »

Cathédrale de Bourges

Il peut y avoir une opposition entre nature et civilisation comme on l’apprend en terminale en classe de philosophie, mais il me semble aussi que la civilisation dans son expression artistique et intellectuelle nous permet d’avoir une approche non pas scientifique, mais humaine, humaniste de la nature. De l’anthropocentrisme certes, mais après tout n’est-ce pas l’homme qui a le plus d’influence sur la planète ? La Terre certes pourrait se passer de l’homme, sur certains points elle ne s’en porterait que mieux, mais alors la Terre ne serait pas aussi riche et aussi unique dans le système solaire.

« Il faudrait dresser une psychophysiologique des écosystèmes en attribuant à chacun d’eux un sentiment. Il y aurait la mélancolie des forêts, la joie des torrents de montagnes, l’hésitation des marécages, la haute sévérité des cimes, la légèreté aristocratique des clapots… Nouvelle discipline : l’anthropocentrisme du paysage. »

Boulevard des Italiens

J’ai songé alors aux annotations de Barbey d’Aurevilly décrivant quotidiennement dans ses Memoranda le boulevard des Italiens à qui il prête des états d’âme (un miroir de sa propre humeur en fait). Anthropocentrisme de la ville.

Dans sa cabane sibérienne, Sylvain Tesson renoue avec une vie quotidienne d’homme assez primitif. Il coupe du bois pour se chauffer, pêche des ombles. Seuls le Tabasco, les cigares Partagas, le thé et la vodka, produits manufacturés, sont, en quelque sorte, des sacrifices à la modernité !

J’ai été frappée par le fait que dès le début il établit des rituels sécurisants (sans rituel, on devient sauvage et désordonné). J’ai remarqué aussi que l’une des premières choses qu’il fait est de se construire une sorte de petit autel. Comme les hommes primitifs, à partir du moment où ils enterrent leurs morts, l’homme du XXIe siècle, le consommateur entouré de progrès scientifiques et de produits de haute technologie, ne peut toutefois se passer d’une vie spirituelle avec des dieux, un dieu…

Il est cependant tragique que ce désir de spiritualité commun à tous les hommes aboutisse parfois à du fanatisme ou à une tyrannie. Mais c’est le cas depuis des siècles et ne changera sans doute pas, hélas.

La vie spirituelle peut aussi être liée à un être si cher qu’il semble être un intermédiaire entre une divinité et nous. Aimer, c’est aussi voir en l’autre un être divin parce qu’il est capable de transporter notre âme, de nous transformer, de nous élever vers un sentiment noble (cela ne signifie pas que nous sommes dans une adoration aveugle de l’autre, mais juste d’admettre que grâce au sentiment amoureux notre énergie vitale et notre intelligence sont exaltées).

Icône Russe. L’Archange Michel. 14e siècle. Galerie Tretyakov, Moscou, Russie.

« Avant de dormir, j’allume un cierge devant la photo de ma petite chérie et je fume en regardant la flamme danser sur la photo. De quoi se plaignent les amants éloignés ? Pour se consoler, il suffit de croire à l’incarnation de l’être dans l’icône. »

Ces six mois en Sibérie c’est aussi l’histoire d’une rupture : Sylvain Tesson a laissé derrière lui une femme qu’il aime, à qui manifestement il avait proposé de l’accompagner dans cette aventure. Quelquefois il évoque discrètement son absence. Le manque qu’il éprouve semble plus grand que la solitude qui est la sienne dans sa cabane.

« L’ennui ne me fait aucune peur. Il y a morsure plus douloureuse : le chagrin de ne pas partager avec un être aimé la beauté des moments vécus. »

« Penser à ce qu’aurait pu être cette journée si mon être chéri, la seule personne sur terre qui me manque même quand elle est près de moi, avait dénié être là. Ne pas penser aux raisons qui l’ont poussé à ne pas venir. Se saouler doucement à cause de l’impossibilité de ne pas y penser. »

Avec le temps, l’arrivée du printemps, la mélancolie gagne l’auteur et l’incite à faire le bilan de sa vie, action salutaire, mais aussi perturbante, d’autant plus que personne n’est là pour lui répondre.

« Que suis-je ? Un pleutre, affolé par le monde, reclus dans une cabane, au fond des bois. Un couard qui s’alcoolise pour ne pas risquer d’assister au spectacle de son temps ni de croiser sa conscience faisant les cent pas sur la grève. »

Forêt de Sibérie, près de Novosibirsk. © Beggs CC by

Le 16 juin, un peu plus d’un mois avant son retour en France l’être aimé le quitte en quelques lignes lapidaires laissées sur un téléphone.

« J’ai envie de moucher ma peine dans cette forêt qui ne sait rien du chagrin ».

Le 16 juin la vie rattrape l’auteur : l’amour nous fait intensément ressentir la vie que ce soit sous forme de bonheur ou de souffrance. Vaut-il mieux ne pas sentir la vie ou bien la sentir, mais douloureuse quand le chagrin s’installe en nous telle une marmotte pour un long hiver ?

« Le bonheur dure une seconde. Lorsqu’on se réveille, à l’aube, il y a un moment agréable, juste avant que la conscience se souvienne et que le cœur se serre. »

En lisant Sylvain Tesson, je l’enviais parfois. Certes, même si je rêve d’aller en Russie, je ne bivouaquerais pas seule en Sibérie (mes chances de survie seraient d’ailleurs assez réduites), mais j’aimerais aller dans cet ermitage dont je rêve depuis des années et que je ne connaîtrais sans doute jamais : une maison dans une clairière où je pourrais me rendre librement avec la conscience tranquille et le cœur apaisé. Il y aurait un grand salon avec une bibliothèque en bois bien garnie, des fauteuils crapaud dans lesquels on s’enfonce, du parquet en chêne patiné, une cheminée.

J’enviais Sylvain Tesson de pouvoir gagner cette liberté intérieure, de pouvoir affronter ses angoisses, d’aller jusqu’au bout, d’être capable quelques mois de détachement et certainement d’en sortir grandi.

Je n’approfondirais pas la question ici, mais je crois que les femmes sont moins capables de supporter la solitude, qu’elles sont rares à y aspirer et qu’elles s’ennuient moins. Une femme comme George Sand apprécie des randonnées seule dans sa campagne berrichonne, mais cette campagne c’est sa maison. Il lui arrive d’aller se promener seule lors de ses voyages, mais elle reste attachée au reste de son existence par ses enfants et les pages qu’elle doit fournir à son éditeur.

La tentation de la solitude complète est certainement davantage un trait masculin même s’il existe quelques grandes aventurières.

Je ne peux tout citer et tout dire ici de ce livre qui m’a fait réfléchir et m’a émue. Je termine par cette dernière citation :

© Pascale Ducasse

« Il pleut, il fait froid et les ramures des cèdres ruissellent vernissées. La beauté ne sauvera jamais le monde, tout juste offrira-t-elle de beaux décors pour l’entre-tuerie des hommes. »

Question subsidiaire : pourquoi Sylvain Tesson parle-t-il de « l’affreux marquis de Custine », en citant quelques mots extraits de son séjour en Russie en 1839 ? Je regrette qu’il ne justifie pas cet adjectif qui me paraît si mal convenir à cet homme tendre, auteur lui aussi de récits de voyage, riches en réflexions, en contemplation et en humanité.

« Dans les forêts de Sibérie », de Sylvain Tesson, éditions Gallimard, 267 pages