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Autopsie d’un cœur aimant

novembre 2nd, 2013

Tout-cela-n-a-rien-a-voir-avec-moi-de-Monica-Sabolo_visuel_galerie2Autant le dire tout de suite : je n’ai lu jusqu’à présent à peu près aucun roman de la rentrée littéraire. Non par désintérêt mais par manque de temps, parce que personne à dire vrai n’attend mon avis et parce que je considère qu’un livre n’étant pas un pot de yaourt, on peut bien le lire plusieurs mois voire plusieurs années après sa parution. J’ai cependant lu, sur les conseils d’une amie, le roman de Monica Sabolo, Tout cela n’a rien à voir avec moi. L’auteur est rédactrice en chef des pages culture de Grazia et signe ici son troisième roman publiés comme les précédents chez J.-C. Lattès (voilà pour les informations recueillies sur Internet que je livre pour avoir l’air de faire une chronique classique bien qu’elles ne me paraissent pas d’une grande utilité, je m’en suis bien passée pour lire l’ouvrage de Monica Sabolo).

La plupart des amours sont inégales. Il y a toujours un qui aime plus que l’autre. Il est d’ailleurs fréquent que l’équation s’inverse. Celui qui aimait moins voit sa passion grandir avec le temps pendant que l’autre se déprend. La littérature est riche de pareilles amours : Adolphe de Benjamin Constant, La Femme abandonnée de Balzac, La Confession d’un enfant du siècle de Musset. Dans les trois cas (et dans le roman de Monica Sabolo) la femme est un peu plus âgées que son compagnon. Mais, même à âge égal, l’histoire aurait fonctionné.

Il arrive aussi que les amours soient à peu près à sens unique.  Comme le dit l’Infante dans Le Cid « Ma plus douce espérance est de perdre l’espoir». Eprise de Rodrigue sans être payée de retour, cet émouvant personnage secondaire rappelle en quelques mots que le sentiment amoureux se nourrit d’espoir, même de façon déraisonnable, même lorsque la cruelle réalité devrait nous détourner de la moindre illusion.

Le problème de MS, héroïne du roman de Monica Sabolo, comme de tous les « êtres aimants » face à l’être aimé est de parvenir à cesser d’espérer être aimé avec la même intensité, cesser d’espérer au moins connaître un moment de bonheur harmonieux. Il suffit qu’un infime sentiment amoureux continue à nous habiter pour espérer. Le cœur humain est assez machiavélique pour élaborer des scénarios ou des raisonnements destinés à piéger même l’être le plus censé, une fois tombé dans le piège. C’est bien cet espoir terrible, impossible à tuer, qui explique tous les efforts de MS pour convaincre XX de la viabilité de leur histoire et justifie tous les manèges auxquels elle se livre pour tenter de parvenir à ses fins.

coeurIl ne faudrait pas trop aimer ou du moins être capable de garder une certaine distance, une certaine indépendance par rapport à ses sentiments. Bonne résolution qu’il n’est possible de tenir que lorsque l’on a le cœur libre. On se promet chaque fois de ne pas retomber dans le piège et on saute à pieds joints dedans croyant que ce sera différent. Aimer sincèrement c’est étouffer son amour-propre, son orgueil presque sa dignité pour accéder à l’autre. MS, avec pudeur mais sans pruderie, avoue ses souffrances d’amour-propre même lorsqu’elle cherche à faire croire à XX qu’elle ne souffre pas (une tactique parmi d’autres pour être aimé : feindre l’indifférence). L’un des passages les plus drôlement pathétiques est la lettre adressée à Monsieur Diakgite. MS a trouvé le prospectus porte d’Orléans. « Pas de problème sans solution ». Quand on est désespéré, on est si fragile que même les promesses d’un vaudou vous apparaissent comme une possible bouée de sauvetage (j’utilise cette image à cause du Titanic, voir plus bas).

Mais l’indifférent, dans l’histoire, c’est XX : le beau collègue à qui on ne peut même pas reprocher d’avoir promis quoique ce soit. XX l’inaccessible qui se cache derrière un écran d’ordinateur, de portable ou de télévision. A propos de son mystère et de son caractère incessible, Monica Sabolo écrit avec justesse : « Outre l’hystérie sentimentale, le désœuvrement et l’imprudence, c’est souvent son goût pour les langues étrangères qui accablent l’être aimant. Il n’est pas question ici de l’attrait, certes indéniable mais superficiel, pour l’individu brésili9782290054277en ou britannique (essentiellement natif de Manchester). Non, il s’agit d’une inclination pour l’Ailleurs, ce concept flou embrassant une multitude de notions métaphysiques (l’Absolu, la Poésie, l’Extase, la Liberté), et dont l’être aimé est apparemment le représentant sur cette terre. Ce dernier semble en effet porteur d’une énigme : le moindre de ses mots, de ses gestes, voire sa simple présence au monde, relève d’un secret prodigieux. L’être aimant, qui pressent tout cela comme on pressent l’ombre de la Grâce, vit dans la douloureuse impatience de percer ce secret, qui, bien entendu, ne lui sera jamais révélé. »

Le roman de Monica Sabolo est beau et original. Très différent de L’Entendement d’amour de Sophie Khan dont j’ai parlé récemment même si tous les deux, avec subtilité, parlent avec une bouleversante sincérité du désir d’amour, d’une quête de la perfection amoureuse, d’une quête de bonheur.

Monica Sabolo. Photo JC Lattès

Monica Sabolo. Photo JC Lattès

Monica Sabolo aborde plus précisément le thème du chagrin sur lequel Sophie Calle, entre autres, s’est penchée en convoquant une centaine de voix féminines. Je pense à Sophie Calle car le roman  de Monica Sabolo a quelque chose de la performance d’un plasticien allié à l’écriture. En effet, au milieu du texte, elle place des photos qui illustrent les propos ou révèlent ce que les mots ne disent pas. Les photos de briquets, livres (notamment ceux offerts à MS par ses amis pour la consoler), mégots, verres sur une terrasse, serviette en papier, scooter de l’être aimé sont soient des vestiges d’instants « amoureux », soient des reflets des obsessions ou des hasards (qui ne le sont pas) que l’amour met sur notre chemin. D’autres photos encore sont des tentatives de dialogues avec l’être aimé comme des appels qui ne trouvent pas de réponse.

Le ton de Monica Sabolo n’est pas dénué d’humour mais on rit jaune (pour peu qu’on ait connu une fois les affres de la passion). Le lecteur se presse de rire pour repousser bien loin ses propres mauvais souvenirs, pour ne pas se sentir trop en empathie avec MS. Car au fond, ce roman est le récit d’un désastre banal et émouvant que peut symboliser le Titanic, dont parle l’auteur en plaçant la photo du paquebot. Métaphore pour dire le naufrage que constitue cette histoire d’amour.

MS se demande comment elle en est arrivée là. Pour trouver une réponse qui pourrait la consoler, elle revient sur son passé. Avant XX. Avec photos de famille à l’appui, l’auteur revient sur le récit des origines de Monica qui, bien sûr permettent en grande partie d’expliquer sa maladresse à l’égard des hommes : son père fort séduisant Italien a quitté sa mère sans aucune préoccupation pour sa progéniture. Sa mère s’est remariée avec un homme qui lui a servi de père de substitution hélas les choses se sont gâtées lorsque Monica est arrivée à l’adolescence.

FragmentsOutre les photos, le roman est composé aussi d’échanges  de SMS ou de mails entre MS et XX. Ce sont les éléments « objectifs » pour comprendre le déroulé de cette histoire d’amour qui avorte avant même d’exister un peu. Le langage est assez rapide mais soigné (rien à voir avec le langage SMS des moins de 15 ans). Quant à « la narration », la partie autopsie, elle est écrite dans un style classique et élaboré. On songe par moments aux moralistes du XVII e siècle (sans illusion sur la nature humaine) et  à l’une des analyses les plus brillantes de ce sentiment, Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes.

Mais les déclarations, les réflexions sur l’amour sont vues ici par une femme (« l’être aimant »). Beaucoup d’écrivains hommes ont décrit les tortures d’un être aimant homme face à une femme. Beaucoup moins de femmes ont exploré les tourments d’un être aimant femme face au dépit amoureux. Beaucoup d’auteurs femmes aujourd’hui mettent en scène le couple avec une certaine neutralité teintée de désenchantement, ou alors elles décrivent des femmes aimées qui se vengent de siècles de domination masculine.

Or, les femmes d’aujourd’hui ne dominent pas plus qu’hier et des MS, des infantes, il y en a beaucoup. Monica Sabato elle, à sa façon moderne et intemporelle, nous parle du chagrin d’une femme aimante. Car, remarquons-le, une femme qui aime met dans ses tourments plus de gentillesse, de générosité qu’un homme qui aime. Ce dernier s’abandonne à la passion peut-être avec davantage de folie mais avec plus de brutalité et moins de bonté. Peut-être est-ce aussi cela qui m’a touchée chez MS, l’attention qu’elle a sur XX. Certes, c’est pour le conquérir mais c’est une conquête généreuse, tournée vers l’autre.

J’ai pensé aussi en lisant Monica Sabolo à ce livre merveilleux qui s’intitule Vingt-quatre heures d’une femme sensible de Constance de Salm écrit au début du XIXe siècle. L’auteur, qui avait suscité l’admiration de Stendhal, racontait sous forme de monologue épistolaire une femme écrivant à l’aimé dont elle se croit abandonnée. Mais, il y a peu de textes de femmes mettant en scène et analysant avec tant de lucidité et d’élan leurs souffrances. Je ne sais pas pourquoi.9782752907660

J’ai aimé aussi particulièrement ce passage très juste sur cette façon qu’a l’être aimant de se dissoudre dans l’être aimé en espérant justement être payé de retour. C’est d’ailleurs bien là qu’est le drame de l’être aimant qui ne parvient à être lui-même parce que l’amour l’a rendu prisonnier de son sentiment, prisonnier de l’autre, son adorable tortionnaire.

On trouve aussi, entres autres (je laisse quelques surprises aux lecteurs bénévoles qui me liront) un courrier à Mr Diakgiet, le vaudou, à un opérateur téléphonique et à Facebook. Des lettres dignes d’une amoureuse perdue qui cache ses larmes derrière des formules de politesse. Certains aspects sont très typiques de notre décennie (par exemple demander au service « relations avec les usagers » si on peut savoir qui consulte notre profil Facebook et à quelles fréquences, rêve de tous les cœurs désolés en 2013). Mais dans le fond, les comportements et les pensées décrits par Monica Sabolo sont intemporels et c’est bien ce qui fait tout l’intérêt de ce roman. Les âmes blessées s’y retrouveront et les triomphants, peut-être, comprendront mieux ceux qu’ils blessent (et qui sait si un jour, ils ne se retrouveront pas de l’autre côté de la barrière).

Le ton faussement scientifique et distancié que Monica Sabolo arrive à tenir d’un bout à l’autre sans lasser rend ce chagrin d’amour encore plus saisissant et permet à chacun de se retrouver dans cette autopsie d’un cœur aimant.

« Tout cela n’a rien à voir avec moi » et beaucoup avec tous.

 

Tout cela n’a rien à voir avec moi de Monica Sabolo, éditions J.-C. Lattès, 153 pages.

Voyage en proustalie

octobre 31st, 2013

 

9782710370611FSLa vie est un jeune homme vêtu de noir

 

Cet automne 2013 est très proustien avec le centenaire de la parution de Du côté de chez Swann. On peut peut-être railler un peu cette proustomanie éditoriale. Mais par rapport à des personnalités qui font réellement le buzz (par exemple Nabilla), soyons réalistes, cette proustomanie reste très confidentielle. Ce n’est pas Charlus et Swann qui font vendre du Coca Cola ou des corn flakes. Du reste, il ne me semble jamais excessif de mettre en valeur un écrivain de génie. Il appelle toujours à ne pas se laisser gouverner par l’actualité abrutissante, redonne sa place à l’individu broyé par le général et la technique. L’écrivain humaniste auquel on ne donne plus la parole (ou si peu) aujourd’hui, nous dit que ce qui fait l’existence ce sont les relations humaines. Sans relations humaines un homme n’est tout simplement pas un homme. Mais ce que Proust a dit peut-être mieux que personne c’est que la destinée de l’homme est d’être seul avec lui-même. A la fois passionnante compagnie et en même temps tragédie car cette solitude intérieure rend l’autre, les autres toujours un peu inaccessibles en dépit de l’amour que l’on peut leur porter, en dépit de nos élans généreux ou de sympathie. Proust était capable d’une grande empathie mais il avait conscience d’être singulier par cette empathie qui finalement l’isolait plus encore que le commun des mortels. Ce fut aussi le cas de Stefan Zweig que cette empathie rendit dépressif. Mais même si l’on est toujours seul avec soi-même, que là est notre destiné, puisque la mort sera une nouvelle et définitive solitude, comme l’explique Proust cette solitude se construit également avec et par rapport aux autres, voués à la même finitude que nous.1397134-gf

 

Proust de A à Z

 

Michel Erman, professeur à l’université de Bourgogne, est un excellent guide proustien. Il nous a déjà promené dans l’univers des Verdurin, des Guermantes au Bois ou encore à l’hôtel de passe de Jupien dans son Bottin des lieux proustiens. Il nous a présenté Françoise, Odette et autres Charlus, Cottard et jeunes filles de Balbec dans son Bottin proustien. Ces deux livres n’étaient pas seulement des référencements stricts mais aussi de courtes analyses sur les personnages et lieux recensés. Son ouvrage Les 100 mots de Proust nous permet de découvrir d’autres facettes de l’auteur d’A la recherche du temps perdu : l’art et l’âme de Marcel Proust avec toutes leurs complexités, ses amis  et ses personnages finalement tout aussi réels. Il est ici question de l’écrivain et de son univers, de l’homme et de l’œuvre, de Swann, d’Odette, d’Albertine mais aussi de Céleste Albaret, du prix Goncourt, du Ritz, des paperoles, comme des réminiscences de la madeleine, du baiser du soir, de l’homosexualité, de l’affaire Dreyfus.

Difficile de parler de La Recherche sans parler de Proust, aussi bien de son « moi profond » que de son « moi social » qui lui a permis pendant des années de se livrer à des observations d’entomologiste. Plusieurs de ses contemporains ont insisté d’ailleurs sur son regard attentif et perçant. Rien n’échappait à son œil et à ses oreilles.

 

Stendhal, dessiné par Musset

Stendhal, dessiné par Musset

Vanité

Dans ses livres, Michel Erman insiste sur l’aspect social chez l’écrivain. Il souligne la place importante faite au snobisme et à la vanité dans les descriptions des personnages et les scènes de mondanité. Proust n’est pas loin de rejoindre Stendhal pour qui le Français était gouverné par la vanité (même en amour). Proust et Stendhal, sans être dupes de ces jeux sociaux, ont tous les deux été atteints de la « ducomanie » et ont rêvé d’être admis dans les salons du Faubourg saint-Germain. Si Proust est parvenu à ses fins même s’il a dû essuyer le mépris de quelques comtesses, Stendhal, trop libéral n’a jamais pu y entrer… Il s’est contenté d’en rêver dans Armance en mettant en scène ce fameux Faubourg. Quelques critiques, à tort ou à raison, dirent que la peinture de la noblesse par Stendhal était fausse, que les gens ne s’exprimaient pas comme il les faisait parler. Ce n’est pas un reproche que l’on ferait à Proust qui ne laissait aucun détail au hasard. Même une plume sur un chapeau devait être au bon endroit. Plus riche et réel que la réalité tout en étant intemporel comme le sont les grandes œuvres littéraires.

Mais je m’égare dans ce parallèle avec Stendhal auquel on songe plus rarement que celui avec Balzac (non moins ducomaniaque mais plus heureux avec les duchesses, toute proportion gardée, grâce, entre autres, à ses opinions légitimistes).

Michel Erman, dans ses 100 mots de Proust, comme dans sa biographie de l’écrivain, s’attache à être pédagogique mais sans jargon. C’est un ouvrage accessible et motivant même pour ceux qui sont effrayés par La Recherche. Du reste, il faut remarquer que la plupart des spécialistes de Proust ont le ton, la manière de nous rendre Proust familier, séduisant, drôle, passionnant comme si l’écrivain et son œuvre étaient source d’une sorte d’euphorie littéraire communicative. C’est une réflexion que je me suis faite en écoutant la série sur France Inter Un été avec Proust où divers spécialistes sont venus évoquer l’écrivain et son œuvre chaque soir, à l’heure du baiser.

 

Des mots choisis

Boulevard des Capucines par Jean Beraud

Boulevard des Capucines par Jean Béraud

Les explications de Michel Erman sont sérieuses et vivantes. Il analyse avec une rigueur de philosophe (parfois de moraliste) les comportements des personnages proustiens. Dans ses livres, on sent bien qu’il éprouve sympathie et admiration pour Proust mais sans excès. Ni glacial avec son objet ni dans une adoration aveugle. En mettant en avant dans Les 100 mots les analyses psychologiques ou les réflexions auxquelles Proust se livre, Michel Erman montre que l’auteur du Temps retrouvé a tout expliqué, tout expérimenté ou senti. Rien de l’homme ne lui a échappé. On devine que certains thèmes développés attirent plus particulièrement Michel Erman comme la jalousie, la cruauté ou encore l’ambiguïté sexuelle qui font l’objet d’entrées dans ses 100 mots et de passages dans sa biographie. On retrouve, traité sous un autre angle, des lieux proustiens. Dans le bottin, Michel Erman décrivait les différentes chambres de La Recherche. Dans Les 100 mots, il parle de la chambre de façon générale comme l’un des lieux essentiels chez Proust : « tantôt un lieu clos et protecteur, tantôt un espace ouvert en contact avec le monde ». Les hasards de l’ordre alphabétique placent chambre à côté de Champs-Élysées également un espace important dans la vie et l’œuvre : c’est là que l’écrivain connut sa première crise d’asthme, là que le narrateur voit Gilberte (ou ne la voit pas quand elle manque à la promenade mais pense à elle).

D’autres entrées permettent de découvrir l’homme Proust comme «  duel » qui rappelle que l’auteur « a toujours eu le goût du défi en même temps qu’une haute idée de son honneur ». Proust ainsi se battit une fois avec Jean Lorrain et contrairement à l’image que l’on pourrait se faire du petit Marcel c’était un homme courageux. Il aspirait à un héroïsme (notamment lors de la guerre) que sa faiblesse physique et son hypocondrie ont contrecarré comme le raconte Michel Erman dans sa biographie, rappelant que plusieurs de ses amis furent tués au front. L’auteur relie l’histoire, le début du XXe siècle à l’univers proustien à la fois en marge mais aussi reflets, voire gros plans, de la réalité. On passe des mots de la Belle Époque à ceux de Proust plus particulièrement. Par exemple les bains de mer sont à la fois typiques par leur développement au début du XXe siècle et prennent une couleur singulière chez Proust en devenant très romanesques.

 

 

Demoiselles_telephoneLe téléphone

Proust a parlé par exemple des demoiselles du téléphone, objet d’une entrée dans Les 100 mots. L’appel téléphonique passe alors par une opératrice. Jeunes femmes célibataires dont on n’entendait que la voix. Chez Proust la voix seule sans corps est à la fois objet de fantasme mais aussi révèle quelque chose de la fragilité de l’existence. La vie de l’autre que l’on entend seulement paraît insaisissable, presque irréelle, si lointaine. Avec le téléphone quelque chose nous échappe de façon assez tragique et Proust, avec la scène dans laquelle il décrit la communication du narrateur avec sa grand-mère, est certainement l’un des premiers (et le mieux) à dévoiler la face abstraite de cette invention. Cocteau, avec sa bouleversante Voix humaine, en fera aussi un objet tragique. Aujourd’hui le téléphone est devenu si ordinaire, il n’est plus nécessaire de passer par une opératrice. Mais à bien y réfléchir ce moyen de communication  pourtant, et surtout à certains instants, garde une part de tragique. La miraculeuse abolition de l’espace, puisqu’on peut parler à quelqu’un qui n’est pas présent, nous rappelle aussi la difficulté d’être avec l’autre et symbolise sa disparition possible. Le fil n’existe même plus, renforçant peut-être l’impression de malaise qui s’attache à l’utilisation du téléphone.

 

Raconter la vie de Proust

Proust par Jacques-Emile Blanche

Proust par Jacques-Emile Blanche

Se lancer dans une biographie de Proust est un peu une provocation : ne va-t-on pas tomber dans la méthode de Sainte-Beuve ? (que Proust condamne sans avoir lu attentivement : le critique n’est pas aussi médiocre qu’il le pensait mais il est toujours bon de tirer à boulets rouges sur ses aînés).

Ecrire une biographie c’est passer de l’homme à l’œuvre ou plutôt de parvenir à relier l’un à l’autre naturellement, en essayant de reproduire le fil de l’existence de l’écrivain. C’est à mon sens ainsi que doit être construite une biographie en utilisant les documents autobiographiques et les témoignages des contemporains. Michel Erman se sert à bon escient des souvenirs des uns et des autres, des articles de presse et de la correspondance de Proust (nous donnant ainsi envie de découvrir cette part de l’œuvre que l’on pourrait qualifier d’hôtel particulier par rapport à la cathédrale que constitue La Recherche). En citant des lettres, Michel Erman parvient souvent à mettre en évidence les méandres du moi social de Proust mais aussi les intermittences de son cœur. Les lettres nous offrent aussi des instantanés de l’écrivain face à un ami intime, une connaissance, un membre de sa famille, un événement, etc…

Cette biographie est assez courte et se lit  facilement. L’auteur ne s’appesantit pas sur mille et un détails, il a plutôt déterminé des moments particuliers pour éclairer la vie de l’écrivain mais aussi expliquer comment s’élabore l’œuvre de façon souterraine.

 

De Marcel à Proust

Céleste Albaret

Céleste Albaret

En lisant Michel Erman on prend bien conscience que Proust est comme un papillon qui serait longtemps resté à l’état de chrysalide. Il y a presque quelque chose de magique, de mystérieux dans ce passage entre le petit Marcel, le Proust chic peint par Jacques-Emile Blanche et l’écrivain qui vit presque nuit et jour dans son lit avec comme seul contact Céleste Albaret, «  la vestale ».  Dans les dernières années de sa vie, ses lien avec le présent, la vie réelle se limite presque plus qu’à la correspondance et au téléphone pour parler à des amis et à quelques rares visiteurs comme Jacques Rivière, son éditeur chez Gallimard.  Bien sûr Proust a commencé à écrire très tôt (Michel Erman revient notamment assez longuement sur son travail sur Ruskin) mais pendant des années, il ne parvient pas à faire carrière. Il est rejeté de partout, personne ne veut lui offrir une chronique, un petit carré de papier journal. Parfois, il place quelques textes qui ne sont pas lus ou lus de façon déformée à travers la personnalité de l’auteur (au fond, c’était peut-être bien cette déformation qui fâche Proust lequel a trouvé en Sainte-Beuve un critique-symbole de son malaise et de son mécontentement). Et on dirait que subitement, celui dont personne ne croyait qu’il avait du génie, celui qu’on traitait de haut, se met à écrire, écrire,  écrire après les pastiches et un tour d’essai avec Jean Santeuil. L’œuvre était déjà née intérieurement avant de parvenir à se matérialiser comme La Chartreuse de Parme dictée en un temps record, fruit de la maturité de Stendhal.

 

Placards de Du côté de chez Swann

Placards de Du côté de chez Swann

Proust fait carrière

La sympathie que le biographe éprouve pour Proust ne l’empêche pas de souligner les parts  plus sombres, calculatrices ou agaçantes de l’écrivain. Il montre comment en se livrant à des stratégies complexes Proust arrive en quelque sorte à tromper son monde et parvient à ses fins. Il raconte très bien aussi comment il s’attache à faire la promotion de ses textes d’une façon d’abord laborieuse puis beaucoup plus pertinente et astucieuse. Michel Erman nous fait comprendre que Proust, une fois devenu grand écrivain, prend de l’aplomb, ose s’imposer notamment auprès de Gallimard, des directeurs de journaux et revues avec lesquels il avait été si maladroit (par exemple avec Calmette, patron du Figaro).

L’œuvre transforme l’homme qui ne vit plus que pour elle. Michel Erman décrit en détail sa naissance, on a l’impression de voir les feuillets manuscrits s’accumuler sur la table en bambou appelée « la chaloupe ».

Plus La Recherche avance, plus Proust existe dans ce monde où tant de fois, il s’est senti rejeté car trop différent, trop sensible, trop étrange. Sa cathédrale le porte et sa seule crainte est de ne pas avoir le temps nécessaire pour l’achever.

 

Cathédrale de Rouen par Monet

Cathédrale de Rouen par Monet

Deux rythmes pour deux vies

J’ai remarqué que le rythme change au fil des pages de cette biographie. Au début le temps semble passer lentement. Michel Erman décrit en détail certains moments de l’enfance, de l’adolescence, les premières expériences amoureuses et sexuelles de Marcel, le contexte historique notamment l’affaire Dreyfus, les personnalités du monde politique, littéraire et artistique à la mode que l’écrivain dilettante tente plus ou moins d’approcher. Puis, presque imperceptiblement, dans les derniers chapitres le rythme s’accélère comme si le souffle allait manquer par rapport à cette vie qui auparavant se traînait, presque un peu vide, du moins en superficie. On a ainsi l’impression d’assister à une métamorphose à la fois progressive et subite. La mort de Jeanne Proust, sa mère, est sans doute pour beaucoup dans ce basculement. Mais j’imagine qu’il y a peut-être un jour où Proust a eu le sentiment d’avoir trouvé la clé. Pendant des mois, Alain-Fournier travailla au Grand Meaulnes sans parvenir à trouver la façon dont il devait traiter son sujet, incertain même de l’intrigue, du style (mélange de rêve et de réalité). Et puis, un beau jour il découvrit ce qu’il appela son « chemin de Damas ». J’imagine également que Proust dans sa chambre tapissée de liège du boulevard Haussmann un jour a été certain d’avoir trouvé son chemin de Damas, d’avoir posé la première pierre de sa cathédrale. Le mystère de la création artistique qui reste mystère pour nous. Heureusement d’ailleurs, c’est aussi ce qui fait la beauté des chefs-d’oeuvre.9782070754922fs

Bien sûr on peut tout ignorer de la vie de Proust et lire La Recherche. Mais à travers sa biographie  Michel Erman nous invite à lire ou relire l’œuvre un peu différemment. Cette figure complexe et finalement bouleversante qu’est Marcel rend la lecture de La Recherche encore plus passionnante en nous donnant l’impression d’être un familier de l’auteur. Un happy few.

 

Les 100 mots de Proust, Puf, coll. Que sais-je ?

Bottin proustien, Bottin des lieux proustiens et Marcel Proust, biographie, éditions La table ronde, coll. La Petite Vermillon.

 

À l’occasion du centenaire de Du côté de chez Swann,

Le Divan célèbre Marcel Proust et À la Recherche du temps perdu lors d’une rencontre exceptionnelle avec Pierre Alechinsky, Michel Erman , Nicolas Grimaldi  et Jean-Yves Tadié

Mardi 12 novembre à 19h. Débat et dédicaces

Librairie Le Divan  203 rue de la Convention (XVe)

www.librairie-ledivan.com

Une rencontre avec Michel Erman aura aussi lieu à la Belle Hortense 31 rue Vieille du Temple (IVe) le 14 novembre à 20h.

La comédienne Diane de Segonzac lit La Recherche en 14 séances au théâtre du Nord Ouest :

http://www.billetreduc.com/102982/evt.htm

 

Vivre les belles lettres à Paris

octobre 1st, 2013

 

416

La littérature est une activité solitaire et sociale.

Certes, l’écrivain est seul pour travailler et la lecture est un dialogue silencieux entre un lecteur et des mots. Mais, depuis ses origines, la littérature est aussi un lien profond entre les hommes. Elle a commencé par être lue à haute voix. Pratique qui s’est poursuivie pendant des siècles afin de pouvoir faire découvrir des textes à un public qui ne savait pas lire. Par exemple les veillées au coin du feu. Mais ces lectures à haute voix réunissaient parfois aussi des lecteurs qui n’avaient qu’un exemplaire d’un ouvrage. Je songe ainsi à cette scène satirique croquée par un Henri Monnier dans lequel il raconte une soirée de lecture dans la loge d’une concierge…classiques-au-coin-du-feu

Outre ces séances de lecture, la littérature fait aussi l’objet de discussions depuis des siècles dans des salons où des auteurs lisent leur nouveau texte, où les hôtes discutent des dernières rumeurs, des dernières querelles ou des théories du jour.

On pourrait croire qu’aujourd’hui tout cela a disparu : chacun est plongé dans son livre voire a troqué le volume papier pour un écran et plus rien ne s’échange.

Le Guide des amateurs de littérature à Paris de Sophie Herber nous prouve en plusieurs dizaines d’idées et de bonnes adresses que la littérature, au contraire, vit et s’épanouit plus que jamais dans la capitale, hantée par tant d’écrivains dont certains en firent même une muse, par exemple Balzac, Hugo ou Aragon…

guide-des-amateurs-d-5228594968bcfOn découvre ainsi dans ce guide que la littérature se décline de mille et une façons, depuis les classiques salons et les cafés littéraires dans lesquels un auteur discute avec des lecteurs et les lectures théâtralisées jusqu’à des « expérimentations littéraires » ludiques. L’auteur évoque bal littéraire où danses et lectures alternent ou de vrais matches de boxe où les coups se donnent avec des mots choisis.  Institution comme la SGL, la Maison de la poésie, les musées, bibliothèques municipales et instituts culturels étrangers sont aussi bien cités que les librairies indépendantes et petits lieux secrets comme le club des poètes et des appartements de particulier.

Enfin, on peut également participer à des cercles de lecture à l’heure du thé ou du dîner pour faire part de ses derniers coups de cœur, s’inscrire à des ateliers d’écriture ou assister à des soirées slam ouvertes. Et pour ceux qui veulent marier marche et lettres, l’auteur nous livre aussi quelques jolies idées de balades sur les traces des héros ou des écrivains.girls-club1

Sophie Herber s’est ainsi promenée dans tous les arrondissements de Paris pour nous signaler autant de bonnes initiatives destinées à faire vivre la littérature, souvent gratuites ou pour un prix modique (à commencer par ce livre). Et pour ceux qui préfèrent rester chez eux, l’auteur propose une sélection de sites Internet permettant de participer à des salons virtuels ou de faire partager sa bibliothèque.

A une époque où, non sans raison, l’édition et la librairie connaissent de graves crises financières et identitaires, ce guide prouve que le goût pour la littérature reste vivace en s’exprimant sous des formes adaptées à nos modes de vie.

Guide des amateurs de littérature à Paris, de Sophie Herber, éditions Parigramme, 101 pages, 6 euros

Musset joue au merle

juin 23rd, 2013

 

 Merleblanc2Stéphanie Tesson joue L’Histoire d’un Merle blanc au théâtre de Poche jusqu’au 26 juillet.

Quel plaisir d’entendre du Musset ! J’avais l’impression que les mots caressaient mes oreilles, toutes sensibles à cette musique de l’esprit. Et dans l’intime théâtre de Poche, chaque spectateur croit que le spectacle n’est donné que pour lui.

L’Histoire d’un Merle blanc a été écrite en 1842. Musset n’a que 32 ans mais il est déjà fatigué et l’inspiration se dérobe peu à peu à lui. Ce conte, qui paraît d’abord dans La Revue des Deux Mondes, est une commande passée par Hetzel pour un ouvrage collectif intitulé Les Scènes de la vie publique et privée des animaux. L’ouvrage est enrichi de gravures de Grandville et rassemble plusieurs auteurs : P.-J. Stahl, pseudonyme d’Hetzel rédige plusieurs récits, George Sand y raconte le voyage d’un moineau, Balzac se penche notamment sur les peines de cœur d’une chatte anglaise, Nodier imagine un renard pris au piège. Le but est de traiter des mœurs contemporaines en mettant en scène des animaux très, parfois trop humains. Mais à la différence de La Fontaine les auteurs pour la plupart ne tirent pas de morale de leur histoire. Ils décrivent en naturaliste spirituel. garde

Musset n’aurait pas écrit cette histoire de merle blanc si elle ne lui avait pas été commandée. Mais elle lui a donné l’occasion d’exprimer de façon animalière et métaphorique ce qu’il ressent.

Le merle blanc est rejeté par son père qui ne supporte pas son plumage candide et encore moins son chant. Le merlichon quitte le jardin familial en quête d’identité. Il va croiser plusieurs autres oiseaux, croyant parfois qu’il appartient à telle ou telle espèce. En réalité c’est « un merle exceptionnel », ce qui est à la fois « glorieux » et « pénible » comme l’écrit Musset. Après une sorte de voyage initiatique qui mène le petit merle blanc du quartier du Marais jusqu’au Bourget en passant par la forêt de Mortefontaine, l’oiseau accepte sa particularité et se décide à prendre la plume. Il devient un merle écrivain célèbre dans le monde entier,  racontant en 48 chants son étrange destinée. Un jour, il pensera avoir rencontré son alter ego féminin mais comme Musset, amant exigeant, le merle sera déçu par sa merlette blanche.

Stéphanie Tesson a créé ce spectacle mis en scène par Anne Bourgeois il y a plusieurs années. On sent qu’elle l’a beaucoup joué, que les mots de Musset lui sont devenus naturels. Elle ne récite pas le conte, elle le joue pleinement. C’est une comédienne très expressive.

Photo Sébastien Laugier

Photo Sébastien Laugier

Elle nous fait vraiment croire que nous avons affaire à un merle. Dans ses quelques mètres carrés de scène et avec un tabouret, elle nous fait voir les décors : le petit jardin, la forêt, les airs. Elle nous fait croire aux autres oiseaux qu’elle incarne tour à tour avec drôlerie et justesse comme le pigeon ramier, la pie marquise, la tourterelle douce et alanguie, ou encore les grives bien grivoises, la gélinotte ronchonne sans s’oublier le perroquet cacatoès assez hugolien.

Stéphanie Tesson épouse l’esprit fantaisiste de Musset fait d’ironie, de poésie gracieuse et de mélancolie. Avec Musset, on passe toujours du rire mordant à la douce tristesse, presque imperceptiblement. Toujours Coelio et Octave cohabitent en lui sans que l’un domine l’autre, sans que l’un étouffe l’autre. En écoutant Stéphanie Tesson je songeais que c’était peut-être ce mariage subtil qui faisait tout le génie particulier de Musset. Ce mélange des genres shakespearien qui est parfois un peu écrasant par sa puissance sous la plume de l’auteur d’Hamlet, les autres auteurs romantiques n’ont pas réussi à le reproduire aussi bien que Musset. Parce que ce mélange fait partie de la nature même de Fantasio et il marie les genres avec une telle délicatesse que tout n’est qu’harmonie, sans heurt, sans artifice.

En voyant Stéphanie Tesson jouer le texte de Musset, j’ai repensé à l’adaptation pour le théâtre de La Confession d’un enfant du siècle que j’ai vue il y a quelques mois (http://actualitte.com/blog/arianecharton/2013/02/lhistoire-dun-enfant-malade/). Je m’étais alors rendu compte à quel point il y avait une force dramatique dans La Confession et me suis fait la même réflexion avec L’Histoire d’un Merle blanc. Musset dans ses récits garde un esprit de dramaturge.

922595Bien sûr, c’est lui le merle blanc. Le rejet dont il est victime ne lui vient pas de sa famille, si tendre avec lui, mais du monde littéraire qui ne le comprend pas, qui ne le lit pas. Alors que Musset aujourd’hui nous semble être l’image type de l’écrivain romantique précoce et adulé, il était de son vivant en marge. Le succès des Contes d’Espagne et d’Italie en 1830 en fait un petit génie, salué par la critique romantique et conspué par les classiques. Mais ce moment de grâce ne dure pas. L’échec de sa première pièce, La Nuit vénitienne, le traumatise. Il décide d’écrire des pièces qui ne sont pas destinées à être montées et qui seront rassemblées sous le titre Un spectacle dans un fauteuil. Certes écrire sans penser à la scène a donné à Musset une liberté qu’aucun autre dramaturge ne s’est autorisé, il a osé être pleinement lui-même dans toute sa fantaisie shakespearienne. Mais faute d’être créées, ses pièces n’existent pas vraiment. A l’époque comme aujourd’hui d’ailleurs une pièce de théâtre n’a réellement d’existence littéraire qu’une fois montée. Quant à La Confession d’un enfant du siècle, roman de sa liaison avec George Sand, elle passa inaperçue. Il faut dire que Musset, à la différence d’un Hugo ou d’un Dumas, répugne à faire sa publicité. Il ne se plie pas aux règles littéraires ni du point de vue économique ni du point de vue social.

Mais son merle blanc n’est pas un pauvre martyr sur l’autel de l’édition et de la société. Musset sait ici faire preuve d’autodérision comme dans les Lettres de Dupuis et Cotonet consacrées au romantisme, comme dans ses lettres à Caroline Jaubert. Le merle, c’est un écrivain qui ne se sent pas compris, c’est aussi un écrivain orgueilleux de son talent, un écrivain qui n’est pas dupe de la popularité sachant que le succès est volatile. C’est l’écrivain qui a besoin à la fois du monde et aime s’en protéger. Le merle blanc est comme Musset, il a envie d’être dans le monde mais il le redoute parce qu’il est différent des autres. A la fin, il préfère s’en retirer et choisit la solitude. C’est en quelque sorte le choix que Musset était en train de faire en cette année 1842 n’ayant peu à peu plus pour compagne que l’alcool.

photo Sébastien Laugier

photo Sébastien Laugier

Musset se moque de quelques figures assez reconnaissables. Le perroquet qui fait preuve d’opportunisme politique et domine le paysage littéraire est un coup de bec adressé à Hugo.  Quant à la merlette bas-bleu qui barbouille des rames de papier c’est bien sûr George Sand. C’est la première et seule fois où Musset se moquera ainsi de son ancienne maîtresse. Il y a aussi ces grives trop accueillantes qui sont ces prostituées que Musset fréquente, cette colombe qui le jette à terre symbolise ces femmes que Musset a essayé de séduire en vain comme Pauline Garcia et la princesse Belgiojoso et qui ne l’ont pas compris. Quant aux maîtresses douces mais finalement décevantes elles sont représentées par cette tourterelle qui s’endort en écoutant son chant. Enfin chant, c’est beaucoup dire. L’un des moments les plus émouvants dans ce spectacle c’est justement lorsque le merle blanc essaye de chanter, de siffler. D’abord devant son père qui est outré, puis devant la pie marquise effarouchée et la tourterelle ennuyée et enfin devant le perroquet qui ne l’écoute pas. Stéphanie Tesson joue ce moment avec beaucoup de sensibilité et d’intensité. Comme c’est à la fois ridicule et pathétique ce chant balbutiant, qui peine tant à sortir du gosier du merle pour s’écraser devant l’indifférence ou l’incompréhension. Le grotesque, thème romantique, ici s’exprime sous la forme d’un sifflement.

front_cover_largeL’Histoire d’un merle blanc n’est pas un texte de plumitif et Stéphanie Tesson sert ce conte avec une vivacité qui aurait enchanté Musset.

On sort de ce spectacle avec le désir de le prolonger en relisant le texte, comme nous le conseille la comédienne. Pendant la lecture, dans notre esprit se mêleront les magnifiques dessins de Grandville et la silhouette blanche et (é)mouvante de Stéphanie Tesson.

 

Le recueil collectif avec ses gravures a été numérisé par la BNF :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86002022/f31.image

Le texte de Musset avec les dessins de Grandville est en vente au théâtre.

 

Histoire d’un Merle Blanc d’Alfred de Musset
Mise en scène d’Anne Bourgeois
Avec Stéphanie Tesson
Jusqu’au 26 juillet 2013
Du mardi au samedi à 19h30
Relâches les 6 et 10 juillet

Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse

 

Des Vies qui méritent d’être connues

mai 15th, 2013

 

forêtUne forêt cachée. C’est un beau titre qui évoque tout un monde à la fois ouvert et dissimulé, une richesse insoupçonnée, certainement la plus belle des richesses. Le livre d’Éric Dussert est une gourmandise. Le genre d’ouvrage qu’on aime avoir dans sa bibliothèque et ouvrir sans y penser quand on ne sait pas trop quoi lire. Car cette forêt cachée d’emblée nous transporte dans un monde littéraire fantaisiste, suranné, mineur et en même temps passionnant. Cette Forêt cachée nous fait découvrir des vies. J’aime lire les notices biographiques de quelques pages, ou même de quelques paragraphes : elles se limitent à l’essentiel tout en nous ouvrant des perspectives. Je songe ainsi aux notices rédigées par Ralph Schor sur les écrivains qu’il a étudiés dans son livre Ecrire en exil (éd CNRS) et dont j’ai parlé dernièrement. Une bonne notice nous fait imaginer ce qui n’est pas écrit. Parfois même les seules dates de naissance et de mort et un nom suffisent à m’émouvoir par exemple par la brièveté de l’existence, à m’ouvrir des perspectives. Ces portraits d’Eric Dussert sont comme des vies à la fois réelles et imaginaires.

C’est en lisant l’un de ces courts textes dans un album consacré aux dessins d’écrivains du XIXe siècle que j’ai eu envie d’en savoir plus sur Roger de Beauvoir. Résultat : près de deux ans à remuer les vieux livres, les vieux journaux, les manuscrits à la bibliothèque de l’Institut, à la Bibliothèque historique de Paris et à l’Arsenal pour en savoir plus sur ce Beauvoir de son vrai nom Eugène Roger.

Roger de Beauvoir

Roger de Beauvoir

C’est dire si les 156 portraits signés par Eric Dussert ont flatté mon goût pour la notice mais aussi mon attirance pour les écrivains mineurs, les dédaignés. L’autre jour, je lisais des lettres de René Bichet à Alain-Fournier et à André Lhote. Je trouvais parfois ses propos attachants, sensibles, intelligents. J’aurais eu envie de passer du temps avec lui. Ce pauvre jeune homme né en Sologne est mort à 25 ans d’une overdose de morphine lors d’une soirée d’anciens étudiants qui a mal tourné. Lui qui ne s’était jamais drogué. Bichet, qui publia des poèmes dans la toute jeune NRF, était d’origine modeste et avait fini premier à l’agrégation de lettres. Ce jeune homme sans grand charme physique était écartelé entre son désir de réussite universitaire et ses aspirations plus littéraires. Alain-Fournier devait plus d’une fois lui reprocher de ne pas se donner entièrement à la littérature. Peut-être cette vie si vite brisée ajoute-t-elle quelque chose à cette figure bien oubliée que l’on ne peut croiser que lorsque l’on se penche sur l’auteur du Grand Meaulnes. Bichet fait partie de ces êtres qui existent encore un peu grâce à d’autres noms plus célèbres.

J’ai donc gambadé dans la forêt d’Eric Dussert, plutôt en suivant un chemin balisé : pages après pages. On peut lire un portrait ou un autre, par hasard en se fiant à l’inspiration du moment ou en se laissant prendre au charme des noms. Certains sont attirants par leur banalité comme Louis Dumur, Marc Michel ou encore André Martel et Hector France. D’autres sont plus insolites ou splendides, vrais ou inventés comme William Chambers Morrow, Mecislas Golberg, Gabriel de Lautrec, Raymond de Rienzi ou encore Olivier Diraison-Seylor. On peut donc lire au hasard ou bien dans l’ordre et à ce moment-là on prend conscience que le livre suit une certaine progression et pas seulement d’ordre chronologique. Au fil de ses portraits l’auteur établit une sorte de fraternité littéraire d’oubliés. L’auteur rebondit de l’un à l’autre, établissant rapprochements ou oppositions. On sent le temps qui passe, une évolution dans la façon dont on a d’être mineur.

Gabriel de Lautrec

Gabriel de Lautrec

Eric Dussert soigne ses incipit : d’emblée il pique notre curiosité, nous transporte dans une époque, un lieu, nous fait deviner un destin et en toute subjectivité nous offre son regard sur le passé et le présent. Par exemple l’incipit de Gaston de Pawlowski qui « n’est pas n’importe qui. Ténor de la presse parisienne, c’est le type de l’esprit hardi et plaisant, si remarquable au début du siècle dernier où Alphonse Allais, Alfred Jarry ou Willy cassaient des carreaux, le type d’esprit qui disparut par la suite remplacée par les oiseaux noirs, les penseurs du malaise et les apôtres de la dépression ». Ou encore Valentine de Saint-Pont, «  arrière petite-nièce de Lamartine, éminente avant-gardiste, modèle et amie de Rodin, qui souhaita libérer la femme par l’érotisme, elle fut la seule femme futuriste »

Certains des oubliés choisis par l’auteur ne le sont pas tout à fait  comme Alphonse Karr, André Delveau (connu des amateurs de vocabulaire érotique), Rémy de Gourmont, Francis de Miomandre, Henri Béraud ou encore le grand Pascal Pia… enfin, toute proportion gardée par rapport à François de Curel, Alcanter de Brahm ou Flor O’Squarr qui disent peut-être quelque chose à une poignée de rats de bibliothèque.

Je passerai sur Roger de Beauvoir… Mais j’étais contente de retrouver quelques noms qui me sont familiers grâce à lui comme Vapereau, l’auteur du Who’s Who du XIXe siècle. A l’époque romantique c’était une preuve de succès d’être dans le Vapereau. Il en allait de sa réputation ! C’est ainsi que Roger de Beauvoir avoua s’être rajeuni de deux ans pour le Vapereau puisqu’il n’est pas né en 1809 mais en 1807. Sa coquetterie ne m’étonne pas de lui et sans doute s’amuserait-il de voir que même le catalogue de la BNF a suivi le Vapereau. Je ne connaissais rien de la vie de ce Gustave Vapereau qui s’éteignit à 87 ans. Éric Dussert a comblé une partie de mes lacunes.

f10.highres J’étais contente aussi de retrouver Philarète Chasles, Joseph Méry à la figure simiesque ou encore la jolie comtesse Dash. Ses Mémoires des autres sont un formidable témoignage sur ses contemporains. Disons pudiquement qu’elle a été une collaboratrice de Dumas et une amie parfois un brin maîtresse de Roger de Beauvoir. Beauvoir et elle soupaient parfois avec Barbey d’Aurevilly. Le Connétable parle de la comtesse avec une tendre misogynie pour lui c’est une « bonne créature » mais un vrai bas-bleu. Parfaite pour dévorer un buisson d’écrevisses dans un cabinet particulier de la Maison Dorée.

Quand je parlais de gourmandise au début de ce billet je pensais également au style d’Eric Dussert. Ses portraits sont très bien écrits, avec un esprit tout à fait dans le style du meilleur du XIXe siècle. On peut assurer sans se tromper qu’Éric Dussert a d’excellentes lectures et que ses fréquentations sont tout à fait louables toutes mineures qu’elles soient parfois. Cela ne signifie pas qu’il imite un style suranné non, il écrit simplement en français avec un vocabulaire riche, précis, une phrase à la fois légère et pertinente. Il sait dire en peu de mots une opinion, une réflexion. On sent qu’il est parfois fasciné par ses oubliés, parfois moqueur, attendri ou admiratif. J’adore par exemple la notice sur Eugène Mouton… Peut-être quelqu’un en lisant cet ouvrage aura-t-il envie de s’attacher à l’un de ces dédaignés par la postérité et se lancera dans des recherches un peu folles pour le ressusciter. L’époque romantique, par exemple, a donné naissance à quantité de littérateurs qui sans être des génies avaient leur charme. Je pense ainsi à Taxile Delord auteur entre autre d’une Physiologie de la Parisienne, l’intéressant et honnête critique Gustave Planche ou encore Charles Lassailly… Son roman le plus célèbre s’intitule Les roueries de Trialph notre contemporain avant son suicide. Une sorte de Nerval sans le génie poétique certes mais  doté d’une sorte de naïveté admirable. La comtesse Dash disait de lui : « la femme la plus niaise lui aurait fait voir des étoiles en plein midi. »

Gustave Planche

Gustave Planche

Je me demande si les trois auteurs vivants qui font partie de cette forêt sont contents de leur voisinage…

Enfin, ces oubliés rappellent, si besoin est, la grandeur et l’humilité de toute existence. Elles peuvent être remplies et pourtant se dissiper comme des cendres au fil des décennies. Bien sûr tout le monde ne peut pas être Balzac, Proust ou Apollinaire mais il suffit que l’un de ces oubliés réjouisse encore un lecteur, sache lui parler, secrètement, intimement pour être simplement remercié d’avoir écrit.

 

Une forêt cachée, 156 portraits d’écrivains oubliés, d’Eric Dussert, édition la Table ronde.

On ne fait pas l’école buissonnière avec Marc Lévy

avril 13th, 2013

thomas-hardy-1-sizedEn lisant Jude l’obscur de Thomas Hardy (1840-1928), j’ai eu l’impression de redevenir la lectrice que j’étais à 20 ans. Jude est long, (475 pages en poche). C’est très dense : non pas par le nombre de protagonistes, car tout se passe autour de quatre personnages et surtout de Jude et Suze, un couple lié par un amour à la fois sublime et dramatique, évident et impossible et leur conjoint respectif (Arabella et Richard) qui incarnent l’étranger, le prosaïque, la réalité, la société.

Jude dit à propos de Suze que c’était un être éthéré. Mais lui aussi c’est avant tout une âme avant d’être un homme de chair. Certes, Hardy laisse deviner ses pulsions, ses désirs physiques d’abord pour Arabella puis pour Suze mais c’est sous-entendu avec une infinie subtilité. Jude est comme un saint qui parfois redeviendrait un homme et se débat entre l’humain et le divin. « Il aurait beau jeûner et prier dans l’intervalle, l’humain était plus puissant en lui que le divin » écrit Hardy lorsqu’il décrit Jude cédant à son désir de voir Suze.

Jude l’obscur est exactement le type de roman que la plupart des éditeurs refuseraient aujourd’hui ou qui, dans le paysage littéraire, apparaîtrait comme un ovni. Certains diraient que c’est un chef-d’œuvre quand d’autres tordraient le nez en pointant les longueurs. Pour le lecteur de 2013, il y a des longueurs, des complications, presque des incohérences, d’ordre psychologique et spirituel. Jude et Suze se débattent avec eux-mêmes et avec l’autre sur des idées aussi surannées que la transcendance, le sens du devoir, le pouvoir et le danger de la Connaissance, la valeur du mariage, le péché.

Jude est un être qui n’a pas été désiré par ses parents, dont sa tante qui l‘a recueilli ne sait pas quoi faire. Le jeune garçon, presque par hasard, se prend de passion pour le Savoir, en particulier la théologie. Il étudie le latin, le grec, les Écritures saintes en autodidacte. Son rêve : entrer à l’université. Il devient ouvrier, sculptant pour des églises en restauration afin de gagner sa vie tout en continuant à étudier le soir. Un jour, il comprend que les portes de l’université ne s’ouvriront jamais à lui. Ce cœur pur, presque naïf, va s’accrocher à ses rêves de sublime et toute sa vie va l’obliger à rester à terre. Sa seule envolée vers le sublime c’est l’amour compliqué qui le lie à sa cousine Suze. La jeune femme n’est pas moins tourmentée que Jude. Ils se comprennent et ne se comprennent pas. Ils craignent le destin. Ils sont rejetés par le monde. Le bonheur leur est refusé. Parfois, on dirait Adam et Eve chassés du paradis.9782253098324_1_75

La plupart des lecteurs aujourd’hui trouveraient donc des longueurs dans ce roman. Pourquoi ? je songe que c’est avant tout parce que notre notion du temps (temps de lecture, temps de vie) s’est accélérée. L’intrigue semble piétiner, Jude ne semble pas aller assez vite dans ses pensées, ses actes. Mais, à l’époque de Thomas Hardy il vivait à un rythme normal. C’est notre monde de l’immédiateté, de l’informatique, du zapping qui nous fait penser cela. Notre mécanisme de pensée s’est accéléré. Nous ne pouvons plus construire, concevoir un personnage comme Jude à moins de vivre en ermite.

Peut-être suis-je tentée de regretter cette époque où nous prenions le temps de laisser notre âme se déployer à loisir. Jude prend le temps de s’investir dans les choses, il prend le temps de penser sa vie, ses ambitions, de se livrer à l’étude, de se chercher. Les jours passent mais Hardy entretient le flou temporel. On ne sait pas trop combien de mois, d’années s’écoulent parfois. On suit Jude à 10-12 ans puis à 19 ans. Ensuite, lorsqu’il s’installe avec Suze et recueille l’enfant qu’il a eu avec Arabella et qui semble avoir 8-10 ans, Hardy opère une nouvelle ellipse temporelle mais sans donner aucune indication. Le seul repère : Suze et Jude ont des enfants. Indication temporelle qui sous-entend aussi que Jude et Suze, couple fusionnel et déchiré, se sont unis physiquement. Mais la chair est presque tabou. Suze est fine, presque transparente, Hardy la décrit à peine quand Arabella est une femme bien en chair, elle a un corps sur lequel l’auteur insiste comme quelque chose d’essentiel, appartenant à son essence.

le temps(1)Le temps de l’âme compte avant tout dans ce roman. Les rendez-vous avec Suze arrivent vite, ils sont longuement décrits par Hardy qui, à côté, occulte des jours, voire des semaines, sans même avoir recours à une indication temporelle. Jude n’a plus d’âge parce qu’il est d’emblée hors du monde des hommes. Hardy peut s’appesantir sur quelques minutes importantes, décrire un paysage à un instant donné et passer sous silence de nombreux détails d’ordre matériel. Aujourd’hui, on n’oserait plus construire un roman de cette façon. Cela ne correspond plus à nos rythmes quotidiens et à notre univers. Certes, le roman est libre, il n’est pas tenu de se plier à la façon de vivre de ses lecteurs contemporains mais je crois qu’à l’exception de quelques écrivains vivant en retrait, il est difficile de penser le temps comme au XIXe siècle par exemple.

Nous n’avons plus le temps de nous ennuyer, il ne le faut pas d’ailleurs. Et pourtant, l’ennui, le plus grand des maux, comme le disait les romantiques, c’est à la fois une expérience terrible et pourtant nécessaire pour penser le temps. Notre vie passe vite, une existence humaine ne dure qu’une fraction de seconde. L’ennui, c’est avoir le sentiment que nous ne sommes pas capables d’occuper cette fraction de seconde, qu’elle passera, tragiquement, sans rien en faire. L’ennui fait peser sur nous le poids de l’existence tout en nous rappelant qu’il faut se presser de vivre, de profiter de ce bien qu’est la vie et qui ne nous est offert qu’une fois. Le temps passé ne reviendra plus dit Lamartine. Une évidence qu’on tente d’oublier pour alléger notre esprit, pour nous laisser emporter dans l’agitation du monde, de nos activités. Et lorsque le pantin que nous sommes s’arrête un instant, que l’ennui vient s’inviter en nous, toute cette vie, toute cette énergie employée à tout vent va sembler n’être que du sable qui file entre nos doigts.

Jude prend le temps de réfléchir. Aujourd’hui, il serait sollicité en permanence. Notre esprit n’a plus le temps d’être en jachère. On pense rentabilité, on s’attache à faire plusieurs choses à la fois sans laisser notre âme respirer en profondeur. Lorsqu’on en prend conscience, un sentiment de vertige nous envahit parfois.

Hardy ne pouvait avoir la même idée de vitesse que nous. La vitesse de penser, va avec celle de la parole mais aussi la vitesse de déplacement, la vitesse de communication. Tous les rythmes auxquels nous sommes soumis influent sur notre lecture et l’écriture des écrivains. Peut-être Modiano est-il un des derniers écrivains français à être lent.

Je disais donc qu’en lisant Jude j’avais l’impression de redevenir la lectrice que j’étais à 20 ans et qui avait soif de grandeur. Je lisais beaucoup d’auteurs qui donnaient à leur livre une dimension spirituelle et universelle, des auteurs qui avaient un souffle lyrique et humaniste que ce soit sous une forme réaliste ou pas.4462-15.jpg

Les longueurs, je ne le dis pas par snobisme, finissent par être ce que je préfère par exemple chez Balzac. Ce ne sont plus pour moi des longueurs. Barthes disait, je crois, que chaque fois qu’il relisait Guerre et Paix il ne sautait pas les mêmes passages. Ce qui lui était apparu une fois comme une longueur, des lignes peu indispensables, deviennent importantes à un autre moment parce que son état d’esprit a changé, parce que le but de la lecture est différent.

Mais à notre époque soucieuse de rentabilité, la longueur est de la mauvaise herbe. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de longueurs qui le soient vraiment, qui soient des  défauts mais si l’auteur a jugé bon d’écrire telle description, de s’arrêter sur tel ou tel détail, n’est-ce pas parce que cela est nécessaire à l’équilibre interne du livre même si cela ne saute pas aux yeux du lecteur ? Les longueurs des romans du XIXe siècle ne s’expliquent pas parce que les auteurs étaient payés à la ligne. Cela ne concernait que quelques feuilletonistes mais en aucun cas un Victor Hugo par exemple. Or, on trouvera aujourd’hui des longueurs dans les Misérables, Notre-Dame de Paris

Les longueurs, c’est prendre son temps, gambader dans une histoire, laisser à l’imagination de l’écrivain et du lecteur se déployer librement. Par exemple, rien n’obligeait Balzac à faire des pages sur le mobilier d’un boudoir ou le système des bons sur le Trésor. Il ajoute ces descriptions après avoir livré à l’imprimeur le premier jet de son roman. Il amplifie parce que son esprit, son imagination s’épanouissent plus il prend possession de son histoire. S’il décrit aussi longuement du mobilier ou des tractations financières, c’est d’abord par passion pour les meubles, c’est parce qu’il rêve d’être riche et d’être un homme d’affaires malin.

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Je m’intéresse de plus en plus dans un roman à ce qui ne sert pas l’intrigue. C’est pourquoi, entre autres, Marc Lévy ne m’intéresse pas. Outre l’absence abyssale de style, il n’écrit rien qui ne soit pas utile pour faire comprendre à son lecteur ce qu’il veut lui raconter. Il a même tendance à le répéter deux fois, de façon à ce que son lecteur le suive bien. On ne fait pas l’école buissonnière avec Marc Lévy. C’est aussi agréable que de regarder un film à côté de quelqu’un qui vous raconte ce qui se passe sur l’écran.

La beauté de l’existence est pourtant aussi dans l’inaction et l’inutile or le roman doit être un reflet de la vie.

 

Pour(quoi) se venger ?

janvier 20th, 2013

 

La vengeance est un sentiment, un désir d’agir puis parfois un acte dont nous sommes tous capables, dès le plus jeune âge. Qui, dans une cour de récréation, une salle de classe, par exemple, n’a pas ressenti si cruellement une offense qu’il a voulu reconquérir sa dignité ? Il y a certes des caractères vindicatifs, mais même les êtres les plus pacifiques, les plus indulgents sont cependant capables sinon de se venger, du moins d’être habités par une envie de vengeance. Il s’agit certainement de la passion la plus tenace tant qu’elle n’est pas assouvie et paraît toujours laisser son empreinte dans notre âme. Les plus grandes histoires de vengeance se déroulent sur des années, parfois au point d’envahir une vie entière. « La vengeance est un plat qui se mange froid » dit avec justesse le proverbe.

Après avoir consacré un essai à la cruauté, Michel Erman se penche sur la vengeance. Le mot d’éloge dans le titre de son ouvrage ne signifie pas que l’auteur fait son apologie. Il ne la condamne pas non plus systématiquement et se livre plutôt à une analyse essentiellement philosophique de cet acte en nourrissant sa démonstration d’exemples littéraires et de faits divers ou historiques.

La souffrance, l’humiliation sont toujours à l’origine de la vengeance. A la différence d’autres passions dont on est parfois en partie l’acteur dès la naissance, le désir de nous venger vient d’une agression d’autrui. Comme l’explique bien Michel Erman tout le long de son essai, la vengeance est un rapport à l’autre, qu’il s’agisse d’ailleurs d’une vengeance collective ou privée.

La justice, les sociétés démocratiques contemporaines condamnent la vengeance que chacun pourrait exercer sur un agresseur. Mais la justice est une entité indifférente, certes, elle peut reconnaître la souffrance de l’offensé en punissant l’offenseur, mais elle agit d’abord pour elle, c’est-à-dire pour garantir un équilibre et la paix sociale et ne parvient pas à réparer le préjudice. Bien souvent laisser la justice décider ce n’est pas se faire justice et la victime reste sur sa faim. Elle ne se sent pas reconnue pleinement.

Si tout le monde se faisait justice, ce serait le chaos, cependant le désir de vengeance est juste : il est une façon d’imposer notre être humilié, mais aussi notre liberté, notre puissance de révolte et d’action. Dès lors, même les vengeurs qui s’exécutent dans la violence extrême ne sont pas des salauds, ils sont égarés, ils souffrent, ils ne sont pas touchés peut-être par cette grâce qui leur permettrait de pardonner ou celle qui leur permettrait de rendre leur combat vindicatif non comme une destruction de l’autre, mais une construction plus grande de soi.

Jeanne Moreau dans La Mariée était en noir de Truffaut

La vengeance est une passion et par là même, elle prend des formes variées et s’appuie sur des réactions, des sentiments et des pensées irrationnels. La vengeance apparaît comme un acte sinon beau, du moins non condamnable, justifiable quand elle semble remplacer la justice qui ne peut agir ou refuse de le faire. Ainsi cet épisode dans le Comte de Monte-Cristo qui se déroule en 1815 : Bertuccio, qui deviendra le majordome de Dantès, vient voir le procureur du Roi pour réclamer justice car son frère a été assassiné lâchement alors qu’il demandait l’hospitalité. Villefort, le procureur, refuse de chercher le criminel, arguant que la victime était un bonapartiste, donc faisait partie des usurpateurs et qu’il n’a été tué que par de (justes) représailles de la part des royalistes. Bertuccio, en Corse qui se respecte, jure de se venger lui-même, non pas des assassins de son frère, mais du procureur. Il blessera gravement Villefort qui est également l’un des acteurs du malheur de Dantès. Dans cet épisode, Bertuccio apparaît comme le personnage positif et digne de compassion malgré son dessein criminel.

Michel Erman revient plusieurs fois sur le cas de Julie Kohler, l’héroïne de La Mariée était en noir, film de Truffaut inspiré du roman de William Irish. Le jour de son mariage, des hommes en essayant un fusil de chasse tuent son mari sur le parvis de l’église. Julie va assassiner ces hommes les uns après les autres en recourant à différents stratagèmes. C’est un personnage purement tragique : sa vengeance ne lui rendra pas son mari, ne lui rendra pas le bonheur, tout juste ces meurtres les uns après les autres participent-ils à son travail de deuil. Michel Erman rapproche Julie de Médée, l’un des personnages les plus emblématiques de cette passion.

Médée et Jason de Charles van Loo

La vengeance s’oppose à la morale, à la raison. S’il arrive que la vengeance aveugle, il n’est pas rare que des vengeurs aient conscience que leur acte vindicatif ne réparera rien, ou si peu. Il ne comble pas la perte qui est au cœur de tout acte de vengeance, acte qui est d’abord un projet avant d’être exécuté. C’est une passion douloureuse, qui obsède, qui, rappelle Michel Erman, nous renvoie au passé : « La durée va de pair avec le refus d’oublier l’offense. En rendant le mal pour le mal, la vengeance signe un contrat de fidélité avec un passé qui ne passe pas. » (p. 42). Julie Kohler et Edmond Dantès vivent ainsi dans un temps parallèle. Qu’importe les années passées, la passion vindicative se nourrit d’un futur qui permettra l’assouvissement.

Se venger, c’est aussi s’imposer, se réimposer comme un être à la fois libre et digne de respect. C’est exister, faire exister sa colère, son chagrin, son ressentiment, son honneur, tous ces éléments dont ceux qui veulent raisonner le vengeur vont tenter d’atténuer l’importance. Se venger, c’est défendre son moi intime, c’est se relever d’un tort, d’une humiliation. Il me semble que c’est bien cet aspect qui nous fait accepter la vengeance, la tenir sinon pour juste, du moins admissible car humaine. En outre, celui qui se venge a d’abord été un offensé, il n’a pas dégainé en premier. A l’absence de scrupule de l’un répond l’absence de scrupule de l’autre. La loi du talion.

Si donc le principe peut être compréhensible, ce sont généralement les actes, l’assouvissement qui peuvent être critiqués, voire condamnés, d’autant plus condamnés que, comme on l’a vu, l’acte ne répare pas forcément le préjudice. Médée et Julie Kohler vont rester seules et malheureuses et Edmond Dantès cherche finalement à se racheter, conscient qu’il aurait dû laisser à Dieu le soin de lui faire justice.

La vengeance est parfois un impossible dialogue, soit que l’offensé reste sur sa position, ne laisse pas à l’autre la possibilité de s’expliquer, de s’excuser. Soit que l’offenseur refuse de reconnaître ses torts : dès lors il est impossible à l’offensé de pardonner puisque son offense est niée, dès lors il ne lui reste que la vengeance pour reconquérir son honneur, son être.

Le terme d’éloge dans le titre de l’ouvrage de Michel Erman trouve sa justification à la fin. En effet, l’auteur explique qu’un certain type de vengeance réalisée, « vengeance de fidélité à soi » ou bien le pardon permettent de rester dans un rapport humain. L’offenseur, même si on prend le pas sur lui, reste l’autre. «  L’offenseur qui demande pardon risque une parole de compassion et de confiance, tandis que l’offensé qui se venge commet un acte d’agression et de défiance. Cependant, dans les deux cas, il y a un geste de reconnaissance grâce à l’établissement d’une relation à autrui équivalent à une recherche de proximité à travers un lien social retrouvé. » (p. 118). Ainsi, la vengeance en gardant une fidélité à soi peut-elle être violente, mais elle n’est pas négation de l’autre, elle n’est pas destruction de cette altérité, destruction qui dans le cas de Médée ou de Julie Kohler aboutit au désespoir et à la solitude des offensées.

Pour rester dans un rapport humain avec l’offenseur et faire de la vengeance un acte seulement symbolique, il faudrait suivre la sagesse de Montesquieu : « Nous sommes assez vengés quand celui qui nous a offensés est persuadé du pouvoir que nous avons de la vengeance ; le refus que nous faisons de nous en servir, fait voir autant de grandeur d’âme que de mépris pour notre ennemi. »

La vengeance est souvent une affaire privée qui implique des émotions intimes, irrationnelles. « La vengeance est inséparable de ces affects qui, par leur puissance, modifient le rapport que la conscience entretient avec le monde », note Michel Erman (p.81) Dans ces cas, elle me semble alors être pleinement passion (subie et fatale).

Michel Erman donne comme exemples deux femmes blessées dans leur cœur.

D’abord Hélène, jouée admirablement par Maria Casarès dans Les Dames du Bois de Boulogne de Bresson, librement inspiré d’un extrait de Jacques le fataliste. Hélène, rejetée par Jean, son amant, va essayer de se venger de lui. L’humiliation née de son amour blessé est le sentiment qui la gouverne.

Le second personnage féminin analysé par l’auteur est la fameuse cousine Bette de Balzac qui, jalouse de sa jolie cousine qui a fait un beau mariage, cherche à nuire à cette dernière. Lorsque j’ai lu ce roman de Balzac, je me souviens avoir tout de même été prise de pitié pour Lisbeth. Certes, elle trahit la confiance de sa famille, elle souhaite le malheur de ceux qui sont bons pour elle, mais Balzac sait nous rendre ce personnage humain, malgré tout. Elle est égarée, elle est cruelle d’abord parce qu’elle ne s’aime pas. De fait, tous ses rapports avec les autres deviennent humiliation.

On est aussi pris de pitié face à Hélène, dans le film de Bresson. Ici, le jeu bouleversant de Casarès, qui déjà dans Les Enfants du paradis jouait le rôle d’une femme jalouse et délaissée, tient sans doute pour beaucoup à la sympathie qu’on éprouve tout de même pour elle. Cette pitié est certainement possible aussi parce que les projets vindicatifs n’aboutissent pas.

Senso de Visconti

Je pense aussi au film de Visconti, Senso. Dans ce film, Livia va se venger de son amant, le lieutenant Mahler, pour lequel elle a quitté son mari. Elle part le rejoindre et le trouve avec une prostituée. Elle comprend qu’il a aussi utilisé l’argent destiné aux patriotes italiens et qu’elle lui avait confié. Le lieutenant ne nie pas sa responsabilité, mais montre aussi à Livia qu’elle s’est aveuglée sur les sentiments qu’il éprouvait pour elle. Livia part dénoncer le lieutenant comme déserteur. Il est vite arrêté et exécuté. Ici, la vengeance s’exerce rapidement, dans un moment d’égarement et Livia à la fin est, je crois, aussi désespérée d’avoir été ainsi trahie que d’avoir causé la mort de son amant. Livia, par ailleurs ardente patriote italienne, est avant tout une victime de sa passion amoureuse qui la pousse à cet acte vindicatif tragique. Comment ne pas la trouver bouleversante et finalement sympathique, même s’il y a mort d’homme ?

Je me demande si la vengeance liée à l’amour ou au rejet n’est pas plus une attitude féminine. Un homme peut se venger d’une femme qui l’a trahie si elle s’avère moralement indigne, une coquette. Une femme se venge plus facilement d’un homme qui l’abandonne, lors même que cet homme agit sans rien avoir à se reprocher moralement (il est simplement lassé et n’aime plus). L’orgueil d’une femme amoureuse conduit plus facilement à la vengeance alors qu’un homme soit cherchera à reconquérir la femme aimée qui lui échappe, soit en prendra acte et passera à autre chose. C’est le cas de Swann par exemple, d’abord, très amoureux, il s’accroche à Odette au prix de bon nombre d’humiliations puis renonce à se venger d’Odette qui l’a tant trompé, alors qu’il en aurait la possibilité.

« Mais alors qu’autrefois, il avait fait le serment, si jamais il cessait d’aimer celle qu’il ne devinait pas devoir être un jour sa femme, de lui manifester implacablement son indifférence, enfin sincère, pour venger son orgueil longtemps humilié, ces représailles qu’il pouvait exercer maintenant sans risques (car que pouvait lui faire d’être pris au mot et privé de ces tête-à-tête avec Odette qui lui étaient jadis si nécessaires), ces représailles il n’y tenait plus; avec l’amour avait disparu le désir de montrer qu’il n’avait plus d’amour. Et lui qui, quand il souffrait par Odette eût tant désiré de lui laisser voir un jour qu’il était épris d’une autre, maintenant qu’il l’aurait pu, il prenait mille précautions pour que sa femme ne soupçonnât pas ce nouvel amour. » (A l’ombre des jeunes filles en fleur)

La vengeance même assouvie donne naissance à un vide car comme toute passion, elle se nourrit de son objet et l’assouvissement fait disparaître ce dernier.

Le pardon est peut-être la meilleure délivrance. Michel Erman explique ainsi que l’on peut aussi imposer sa puissance dans le pardon comme dans le désir de la vengeance. Le désir et non l’acte. Le désir n’est pas assouvissement et pardonner après avoir désiré se venger, c’est une façon d’être reconnu comme offensé, une façon d’être et de dépasser l’offenseur non en lui rendant la monnaie de sa pièce, ce qui est se rabaisser à son niveau, mais le dépasser par un sens de l’honneur plus grand. C’est le sens des propos de Montesquieu cités plus haut.

L’expression positive de la vengeance me semble être la revanche, telle qu’on l’emploie couramment. C’est reprendre l’avantage sur un autre, mais sans lui nuire et sans se nuire par des sentiments douloureux que font naître toute vindicte. La revanche, c’est dépasser son émotion destructrice et, sans oublier le mépris, agir de façon plus constructive. Rappeler à celui qui nous a offensé, qui nous a méprisé non seulement notre existence, mais s’imposer, démontrer que nous ne méritions pas le mépris qu’il nous affligé. Se battre non contre l’offenseur, mais pour soi, s’élever au niveau de l’autre et lui montrer même qu’on peut le dépasser.

La revanche me parait plus douce, plus noble, elle naît des mêmes émotions que la vengeance, étant désignée comme un synonyme mais choisit un autre chemin. C’est la voie qu’aurait pu choisir Hélène des Dames du Bois de Boulogne ou la cousine Bette : parvenir à être plus heureuses que l’homme qui la dédaigne ou la cousine à qui tout sourit.

Défi plus grand peut-être que la vengeance, mais qui mobilise une part de notre être, de notre cœur, de notre intelligence plus positive.

 

Eloge de la vengeance de Michel Erman, Puf

Michel Erman sera l’invité des Rendez-vous littéraires le 29 janvier à 19h15 à l’Entrepôt (14e)

http://www.lentrepot.fr/-Litteratu re-.html

Le prochain Ciné Philo de l’Entrepôt, animé par Daniel Ramirez sera aussi consacré à la vengeance avec la diffusion de Lady Vengeance de Park Chan-Wook, suivie d’une discussion, le dimanche 27 janvier à 14h15 http://www.lentrepot.fr/Lady-Vengeance.html

 

 

Pourquoi n’y-a-t-il pas de jeunes hommes en littérature ?

janvier 13th, 2013

 

Berthe Morisot, Jeune fille devant un miroir

 

Pourquoi n’y-a-t-il pas de jeunes hommes en littérature ?

Cette question qui donne le titre à mon billet m’a été inspirée par le point de départ de ce texte qui sera consacré aux jeunes filles en littérature.

Quand sont-elles apparues dans la littérature française ? Après réflexion, je crois que c’est Musset qui le premier a fait entrer ce thème, cette figure juvénile. Certes dans les siècles précédents on trouve des jeunes filles dans les romans et pièces de théâtre : La princesse de Clèves, Chimène, Aricie dans Phèdre, sans compter les jeunes filles chez Molière, chez Marivaux. Mais soit elles sont au cœur d’un drame, d’une tragédie qui les obligent à une gravité, à une maturité qui les font adultes et dès lors leur font perdre l’espèce de charme qui s’attache à la figure de la jeune fille telle qu’elle apparaît ensuite chez Musset. Soit, chez Molière ou chez Marivaux, elles sont simplement esquissées voire un peu caricaturées, elles ne sont pas importantes en tant que telles.

Il faudrait étudier la place des petites cousines ou des voisines dans la vie et l’œuvre de certains écrivains. Souvent, elles sont à l’origine de leurs premiers émois, de leurs premiers souvenirs et ne sont jamais oubliées. Ce sont ainsi Louise et Zoé Le Douairin, petites voisines du marquis Musset-Cognet chez qui Musset passa ses vacances en 1826 à l’âge de 16 ans. Louise et Zoé lui inspirèrent les personnages principaux d’A quoi rêvent les jeunes filles. Cette courte pièce en vers sera publiée en 1832. On peut penser qu’il est naturel qu’un jeune poète d’à peine 22 ans soit inspiré par les jeunes filles. Or justement dès l’adolescence Musset, comme Rimbaud, Baudelaire, comme probablement Lautréamont, ne sont précisément déjà plus des jeunes hommes.

Face à ces jeunes filles en fleurs, Musset fantasme sur leur charme, leur pureté, leur naturel : tous ces trésors de la  vie qu’il ne possède plus, à supposer qu’il les ai possédés un jour.

Par la suite, la figure de la jeune fille se retrouve dans de nombreuses poésies de Musset comme Ninon ou ses poèmes inspirés par Aimée d’Alton, le moinillon blanc. En effet, même s’il a fait d’Aimée sa maîtresse, on peut dire qu’il ne l’a jamais pervertie, qu’il ne l’a jamais rendue vraiment femme. On peut également citer ce long poème « Une soirée perdue » dans lequel Musset, déjà vieillissant bien que n’étant âgé que d’une trentaine d’années, suit une jeune fille après avoir était charmé par son cou blanc, lors d’une représentation du Misanthrope à la Comédie-Française. Quelques années avant de mourir, Musset retrouvera d’autres jeunes filles lors d’un séjour au Havre. Deux jeunes filles d’une famille anglaise comme un écho aux voisines de ses vacances d’adolescent. Musset plongeant dans la débauche a toujours été fasciné par les jeunes filles qui le renvoyaient à un idéal à la fois inaccessible et pourtant sous ses yeux, un idéal qu’il aurait pu saisir pour s’en emparer mais qui aurait justement perdu de sa grâce en le saisissant. Musset regarde les « petits nez roses » avec un émerveillement et il lui semble à la fin de sa vie que des deux jeunes filles anglaises, comme les petites filles qu’il voit au jardin des Tuileries sont des anges qui le protègent.

Il y a chez Musset une volonté de gommer tout ce qui est ordre du désir, de la sexualité face à ces jeunes filles. Il ne veut pas les déflorer.

On trouve également quelques jeunes filles chez Balzac même si sa préférence va à la femme malheureuse et mariée ou à la maîtresse dévoreuse. De même chez Stendhal, la jeune fille ne le reste pas longtemps, car elle se donne à la passion : Mathilde, Clélia. Les jeunes filles sont trop fades pour eux.

De Musset on arrive facilement à Alain-Fournier et à Proust. La silhouette des jeunes filles n’a changé qu’en apparence, suivant la mode vestimentaire mais leur charme poétique, l’attraction qu’elles exercent reste les mêmes. Ces jeunes filles ont des corps souples que les vêtements laissent deviner. Ce qui est deviné est toujours plus attirant que ce qui s’offre sous nos yeux trop brutalement. Chez Alain-Fournier, elle est blonde, blonde comme Mélisande, personnage qui passionne l’écrivain parce qu’il retrouve chez Debussy (plus encore que dans le drame initial de Maeterlinck) l’expression de son propre rêve féminin.

La jeune fille est aussi appelée fillette, petite fille. Elles sont à la fois accessibles pour ces écrivains et en même temps entourées d’un parfum de mystère, comme s’ils pouvaient les voir, leur parler, les toucher mais sans atteindre ce qui fait leur charme, leur essence qui sont du domaine de l’impalpable. Du reste, l’écrivain préfère souvent les observer de loin, à la fois intimidé et pris d’une peur de briser le charme de la nature en les approchant de trop près. C’est le narrateur dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs qui à Balbec s’extasie sur « cet ensemble merveilleux » de jeunes filles. Il imagine la beauté de leur corps : leurs jambes, leur hanche, tout ce qu’il ne peut que deviner. Pour lui, ce sont des statues mouvantes, magnifiques. Mais bien que dotées d’une enveloppe charnelle qui s’offre au regard, elles n’ont pas encore assez d’individualité pour qu’il soit question de sensualité, de sexualité. Ainsi Albertine, dans le groupe de jeunes filles, est-elle encore une jeune fille.  On reste dans l’éthéré, le rêve, l’idéal, l’inaccompli qui certes a quelque chose de frustrant mais qui préserve la beauté.

Souvent ces jeunes filles décrites se caractérisent par un élément de leur corps qui retient l’attention de l’écrivain, du narrateur qui condense en un point toute la fascination qu’elles exercent. Ce peut être le long cou blanc de la jeune fille dans le poème de Musset « Une soirée perdue », ou bien les yeux noirs brillants de Gilberte lorsque le narrateur la rencontre pour la première fois, ou chez Alain-Fournier les cheveux blonds et la taille fine d’Yvonne de Quiévrecourt, l’Yvonne de Galais du Grand Meaulnes. Outre Yvonne, Alain-Fournier évoque bien souvent dans ses lettres à Jacques Rivière ces petites-filles qu’il a fréquentées enfant et adolescent, ces cousines de Nancay qui éveillèrent son goût pour la petite fille, la petite fille de la campagne. Il aimait leur tenir la main, respirer le parfum de leur linge… comme un petit parfum de perfection. Dans une lettre à Jacques Rivière, Fournier cite une phrase de Francis Jammes qui résume bien ses pensées et celles de ces écrivains fascinés par ces figures juvéniles : « j’aime les jeunes filles, seules, elles ne m’ont jamais ennuyé. » Et Alain-Fournier de poursuivre « C’est qu’il n’y a qu’elles pour être aussi spontanées, aussi fraîchement naturelles. Les as-tu jamais derrière une cloison entendues causer et sourire ? (…) La petite fille est la chose de la nature la plus intéressante. Je songe à toutes les possibilités, à tout ce qu’on pourrait faire de la femme qui est en germe là et qu’on va gâter, étouffer.

Je n’ai peut-être jamais été moi-même que dans mes conversations avec ces merveilleuses petites choses, spontanées et parlantes. »

Gilberte au début de La Recherche a cette pureté enfantine, cette évanescence qui en fait une sorte  d’être idéal dont le narrateur est amoureux. Albertine perd rapidement son image de jeune fille pour être cette femme qui tourmente le narrateur, qui fait naître en lui des doutes. Albertine en proie à la perversion.

Chez Alain-Fournier, la jeune fille qui est en toute femme meurt lorsqu’elle devient mère. À ses yeux Yvonne de Quivrecourt est perdue définitivement pour lui non pas lorsqu’il apprend qu’elle est mariée (car elle pourrait ne pas consommer son union) mais lorsqu’il apprend qu’elle a un enfant. Dans le Grand Meaulnes Yvonne de Galais meurt après avoir mis au monde sa fille. De même Mélisande dans le drame de Maeterlinck et l’opéra de Debussy meurt après avoir mis au monde son enfant.

La jeune fille, la fillette doit donner naissance à des textes, faire œuvre mais le désir, le fantasme ne doit venir que de l’écrivain. La jeune fille doit rester chaste, vierge. Rien ne doit l’avoir pervertie ni un homme (ou une femme), ni la société.

Je reviens à la question qui donne le titre à mon billet. En effet il n’existe pas à ma connaissance d’équivalent de ces jeunes filles en version masculine. Certes, on trouve un grand nombre de jeunes hommes dans la littérature française, mais d’une part ils sont essentiellement décrits par des hommes. Dès lors, ces écrivains brossent souvent une sorte d’autoportrait ou du moins puisent dans leur expérience personnelle. C’est le cas d’Adolphe avec Benjamin Constant, d’Octave avec la Confession d’un enfant du siècle. Félix de Vandenesse, chez Balzac, est un jeune homme qui pourrait se rapprocher le plus des jeunes filles au tout début du Lys dans la vallée mais cela ne dure pas, une fois que son amour pour Mme de Morsauf devient désir.

Peut-être ces jeunes hommes ne sont-ils justement pas aussi purs, évanescents, naturels parce qu’ils sont acteurs et non pas regardés, observés, admirés. Mais même s’ils sont l’objet de fantasme, d’amour de la part d’une jeune fille, ils n’inspirent pas une rêverie, un lyrisme équivalent. La jeune fille ou la femme s’éprend d’un jeune homme en particulier : elle ne rêve pas sur les jeunes hommes, elle individualise immédiatement.

De la même façon, les femmes de lettres lorsqu’elles décrivent un jeune homme le mette souvent en relation avec leur propre histoire s’il s’agit d’un texte autobiographique ou avec une femme éprise du jeune homme en question. Certes, on pourrait citer quelques personnages de paysans un peu naïfs chez George Sand mais ils n’ont pas la grâce des jeunes filles citées précédemment et souvent ils ont déjà trop vécu. C’est le cas du laboureur dans la Mare au diable qui certes est doté d’une sorte d’innocence sentimentale mais qui n’a pas cette grâce juvénile qu’on peut trouver chez la fillette.

Jeunes fille se coiffant, Renoir

Les femmes de lettres ne s’intéressent pas à l’homme mais à un homme.

Peut-être une femme est-elle plus poétique, peut-être est-elle faite davantage pour être l’objet d’une poésie qu’être poète elle-même ? Aujourd’hui, les hommes occupent une large place dans la littérature féminine mais encore une fois il s’agit souvent d’un homme en particulier qui n’est pas forcément jeune sans compter ces nombreux livres où les femmes ne sont pas tout contre les hommes, pour les protéger ou être protégées mais contre eux.

Oui, j’ai beau chercher je ne trouve aucun écrivain homme ou femme offrant un équivalent. La sexualité latente, une sorte de violence s’impose d’emblée chez les jeunes hommes à partir du moment où ils sont sortis de l’enfance. Ce sont plus ou moins ces ragazzi décrits par Pasolini, beaux mais dont la beauté naturelle à quelque chose de sauvage, ces jeunes hommes séduisants et mâles que l’on croise dans les rues de Naples.

Ou bien ce sont des jeunes hommes appartenant la bourgeoisie, à la haute société comme chez Mauriac, chez Balzac ou encore chez Gide, Montherlant. Mais bien que de manière plus civilisée, ils expriment aussi une sorte de violence. Ils perdent leur pureté même lorsqu’ils éprouvent éventuellement des sentiments chastes. Dans le cas des écrivains cités précédemment, ces jeunes hommes, plus ou moins, reflètent ce que vivent leur auteur : Musset et sa vie de débauchée, Alain-Fournier tout en rêvant encore à Yvonne s’empêtrant dans des histoires d’amour passionnelles et consommées, Proust tourmenté par ses désirs.

Peut-être peut-on aussi expliquer l’absence d’une figure idéalisée et pure du jeune homme car la société n’attendait rien de ces petites filles sinon qu’elles se marient et deviennent mère alors que le jeune homme quel que soit son milieu social doit faire quelque chose de sa vie. Devant être dans la société, il se pervertit plus vite.

Bien sûr la jeune fille du XIXe siècle et de l’aube du XXe siècle a disparu. Elle a disparu avec la Première Guerre mondiale. Jamais par la suite on ne retrouve de semblables jeunes filles. Parce que le naturel, l’innocence ne sont plus possibles après la boucherie de la Grande Guerre, prélude à une seconde boucherie encore plus terrible. Quand Modiano écrit ce magnifique livre Dora Bruder, il décrit une jeune fille, une jeune fille morte depuis bien longtemps mais qui pourtant fait naître en lui une vraie fascination. Il fantasme sur l’objet de son enquête mais elle n’est pas une jeune fille en fleurs : elle ne le peut plus parce qu’elle est persécutée, parce qu’on ne la laisse pas librement se mouvoir dans sa jolie robe au bord d’une plage…

La jeune fille a dû apprendre à se débrouiller dans la vie,  a dû travailler, prendre la place des hommes partis au front ou prisonniers. Certes, cela s’accompagne d’un mouvement de libération des femmes mais peut-être dans l’histoire la femme a-t-elle perdu ce qui la rendait absolument belle, innocemment belle à l’aube de sa vie d’adulte.

Les jeunes filles ne sont plus une sorte d’intermédiaire entre la terre, le prosaïque et l’idéal. Les jeunes filles ne sont plus des anges et l’idéal a peut-être disparu à jamais.

30 ans dans la vie de l’édition française

octobre 24th, 2012

Sainte-Beuve

En 1839, Sainte-Beuve parlait de « détresse » et de « désastre » à propos de la littérature de son temps (« De la littérature industrielle », article publié p. 199 sqs dans Pour la critique, folio essais). Même si à ses yeux la situation empirait, Sainte-Beuve reconnaissait cependant que depuis Gutenberg la littérature est liée à l’industrie.

L’influence de l’économie sur la vie des lettres n’a fait qu’augmenter depuis Sainte-Beuve. Au fil des décennies, le milieu de l’édition et des lettres évolue, selon les modes, les événements historiques, les crises économiques et sociologiques et les acteurs du milieu. Force est de constater cependant que depuis un peu plus de trente ans, le monde des lettres, au sens très large, connaît des changements de plus en plus rapides et se trouve en proie à des contradictions qui le rende encore plus fragile.

C’est cette période, depuis 1975, avec la naissance d’Apostrophe et la mort de Gaston Gallimard qu’Olivier Bessard-Banquy a étudié à la loupe. Il nous offre ainsi en détail un vaste panorama du milieu éditorial, une vraie sociologie de la vie littéraire et intellectuelle française avec ses modes, ses crises, ses vices et ses vertus ainsi que ses figures que l’auteur, pour la plupart, a rencontré et interrogé pour son ouvrage.

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La multiplications des petites maisons d’édition, la montée en puissance du poche, les nouvelles collections, l’émergence de nouveaux lieux de vente du livre, l’augmentation des enjeux financiers, obligations du best-seller pour compenser la baisse des ventes littéraires, les rivalités entre maisons surtout à l’heure des prix ou des rachats d’auteurs, les problèmes de diffusion, de prêts en bibliothèque, etc : l’auteur revient sur tous ces aspects de façon chronologique et thématique.

Olivier Bessard-Banquy aborde aussi bien l’histoire de la Bicyclette bleue, les carrières d’un Claude Durand, d’un Jean-Marc Roberts ou encore d’un Jérôme Lindon (auquel l’auteur rend hommage), le déclin des livres de sciences humaines dans les années 1980, l’arrivée des livres à 10 francs, l’échec de Crystal, l’ebook de l’année 2000, la naissance de Viviane Hamy, du Dilettante ou encore de Verticale et de Quai Voltaire, les transformations de maisons comme Calmann-Lévy, Stock ou encore le Seuil dont le rachat par La Martinière a fait tant de vagues ou encore l’aventure éditoriale et médiatiques de Houellebecq depuis l’Extension du domaine de la lutte jusqu’à la Tentation d’une île. L’auteur nous raconte ou nous rappelle ces grandes et petites histoires qui ont fait trembler Saint-Germain-des-Près, qui ont donné lieu à des articles, des tribunes, des interviews, des polémiques qui, sur le moment, prenaient des allures de révolution ou de drame. Loin d’être un catalogue chronologique d’anecdotes, la suite de ces récits et analyses fait bien comprendre l’évolution et les problématiques du milieu littéraire. Ce panorama de trente ans invite également à s’interroger sur l’avenir des lettres avec Internet et le numérique dont les rôles deviendront sinon déterminants du moins de plus en plus importants.

Certes, on peut trouver triste que l’argent soit si étroitement lié à la littérature qui reste avant tout une création artistique et intellectuelle. On peut trouver regrettable ces « jeux de chaises musicales » qui font ressembler le monde éditorial à une cour versaillaise où petits et grands s’affrontent sans relâche et sans scrupule.

Mais Olivier Bessard-Banquy montre aussi l’extrême diversité de l’édition française et que quelques acteurs ont encore foi en leur métier. Certains livres n’auraient pas vu le jour sans tel éditeur ou telle collection peut-être même certains écrivains, comme Pierre Michon, n’auraient-ils jamais été publiés ou plus tardivement sans cette capacité du monde de l’édition française à accepter aussi ce qui n’est pas à la mode.

Certes, l’auteur rappelle comment Hans d’Islande par exemple, a été refusé par toutes les maisons d’édition après avoir été envoyé sous forme manuscrite par quelques petits malins. Certes, il n’a pas tort de dire que très probablement certains chefs-d’œuvre ne verront jamais le jour parce que le manuscrit a échappé à tout le monde. Cette diversité n’est pas sans poser des problèmes, de même que le phénomène de rentrée littéraire, par exemple, qui a l’avantage de faire parler des livres dans les médias mais à propos de quelques titres au détriment de textes peut-être meilleurs mais moins vendeurs. Face à tant de complexités et de paradoxes, Olivier Bessard-Banquy reste toujours nuancé, sachant montrer avantages et inconvénients des différentes évolutions.

L’ouvrage est découpé en chapitres chacun divisé en sous-parties avec des titres, ce qui facilite une éventuelle recherche thématique. Les chapitres sont ponctués par des intermezzi qui permettent de revenir sur un thème révélateur ou sur un nom comme les aventures de Gallimard depuis la NRF jusqu’à aujourd’hui, où l’on voit que la « reine Victoria » a aussi connu ses drames même si son avenir n’a jamais été menacé (et son meilleur gage de longévité n’est-il pas justement la Littérature dont on annonce pourtant la fin depuis tant de décennies et aujourd’hui, plus que jamais ?)

La littérature, tout comme les autres formes de créations artistiques, n’a jamais pu se tenir loin de l’argent et de l’économie. Certes, quand elle ne concernait qu’une élite qui la produisait, la lisait et la subventionnait, les enjeux financiers étaient de moindre importance. Le XIXe siècle a vu naître la « démocratisation littéraire ». Sainte-Beuve, qui emploie ce terme, comme d’autres de ses contemporains dénoncent cet état qui aboutit à ce que les éditeurs cherchent d’abord à flatter les goûts de la masse et à ce que tout le monde veuille écrire (voir ce passage drôle mais non moins pertinent d’Alphonse Karr dans Sous les tilleuls : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80713w/f191.image.r=sous%20les%20tilleuls.langFR). Au lieu de dénoncer cet état de fait contre lequel on ne peut lutter, le mieux est certainement de savoir s’y adapter sans céder à la mélancolie (même si ce n’est pas facile tous les jours).

Balzac (http://carraud.com/index.php)

Fasciné par les jeux du monde littéraire et journalistique dont il était un acteur à la fois génial et maladroit, Balzac a décrit sous forme romanesque et de physiologie la littérature de son temps. À le lire, tout comme à lire Sainte-Beuve ou Gustave Planche, on songe, que rien ne change vraiment. La somme d’Olivier Bessard-Banquy a quelque chose de balzacien. Son ouvrage est remarquable par la quantité d’informations données : chiffres, statistiques, articles et livres spécialisés, le tout référencé par des notes en bas de page (ce qui apporte un réel confort de lecture). Ce livre est un indispensable pour qui s’intéresse à l’économie littéraire mais il peut aussi se lire d’un bout à l’autre comme une sorte de roman. Le passage le plus romanesque est sans doute l’intermezzo consacré à l’étrange notaire Gérard Voitey qui voulait fonder une maison d’édition et contacte Daniel Rondeau, donnant naissance au Quai Voltaire. On se passionne pour ces personnalités qui vont et viennent dans cette comédie humaine germanopratine comme la fameuse Françoise Verny.

Dans cet ouvrage, très bien écrit, comme sur le ton de la conversation, Olivier Bessard-Banquy apporte des explications claires et référencées, usant d’images pour rendre concret certains aspects ardus ou complexes de cette industrie. Mais il s’autorise aussi des propos plus subjectifs, qui n’ôtent en rien le sérieux de son travail, et nous rappellent que les lettres sont d’abord une histoire humaine.

Photo Gérard Aimé

Sa conclusion est avant tout un appel à la préservation de la littérature par ses acteurs : auteurs, éditeurs, libraires mais aussi lecteurs, clé de voûte de cette économie, même s’ils ignorent les arcanes du milieu dont la culture du mystère participe aussi à son prestige…

L’industrie des lettres, d’Olivier Bessard-Banquy, (préface de Pierre Jourde) Pocket, 540 pages

Quelques aspects de la lecture

octobre 16th, 2012

On ne saurait être exhaustif sur un thème aussi vaste que la lecture. Dans son excellent livre Le Lecteur, Nathalie Piégay-Gros aborde cependant les problématiques et les approches principales concernant la lecture (littéraire) et le lecteur dans une longue introduction ponctuée de citations illustrant ses propos, puis en s’appuyant sur une anthologie commentée. Le vade-mecum offre aussi des explications claires sur les notions abordées dans l’ouvrage. Nathalie Piégay-Gros a choisi quelques grands textes théoriques (Blanchot, Jauss, Eco…) mais a retenu surtout des extraits littéraires signés Balzac, Rousseau, Flaubert, Valéry, Pérec, Gracq, Baudelaire, Montaigne… On comprend ainsi que la lecture et le lecteur ne sont pas seulement une prolongation naturelle de la publication d’un livre mais aussi des acteurs de la littérature, participant au contenu même d’essais, romans, poèmes.

Un livre existe grâce à l’auteur et vit grâce aux lecteurs. Je me suis fait plusieurs fois la réflexion en faisant sortir des bibliothèques des textes de Roger de Beauvoir qui pour certains n’avaient pas dû bouger de leur rayonnage depuis des dizaines d’années, si ce n’est lors d’un déménagement. Je me souviens aussi de ces vieux numéros de la Revue des Deux Mondes à la bibliothèque d’étude de Bourges. Certains exemplaires des années 1830 étaient en très mauvais état. La bibliothécaire, sans doute étonnée de me voir passer mes vacances d’été dans cette salle d’étude, me les communiquait quand même pour ne pas me décevoir. Je dépliais les pages avec précaution, parfois le papier s’effritait, les reliures tombaient en lambeaux. J’y cherchais ce qui m’intéressait puis rendais les volumes qui partaient directement à la réparation… Il me semblait que Roger de Beauvoir et tous ces auteurs oubliés de textes auxquels je trouvais tant de charme se réveillaient et se tenaient derrière mon dos.

Je me plongeais dans un autre temps à tel point que le présent après des heures de bibliothèque m’apparaissait avec une étrangeté un peu désagréable. Quant à l’avenir, j’avais la bêtise de ne point y songer. Je vivais pleinement ce temps de la lecture, « une temporalité singulière, séparée du cours du temps ordinaire » (p.13) et sans doute puis-je dire que j’excellais alors dans cet « art de lire » (p.14) décrit par Nathalie Piégay-Gros. J’aime le rapprochement qu’elle établit entre la lecture et le fait de jouer une partition musicale. « elle donne vie et corps à un texte qui, sans cela, est lettre morte. » (p. 15). Si l’interprétation musicale réclame une maîtrise technique et un travail répétitif pour parvenir à lire les notes, l’interprète comme le lecteur fait vivre avec subjectivité un texte. Une interprétation qui varie aussi au fil des années, des siècles, comme le rappelle l’auteur en prenant comme exemple la réception de Bérénice : « certaines des questions qu’elle soulevait lors de sa parution cessent d’êtres posées ; d’autres, auparavant inaperçues, surgissent. » (p.20) Etudier la réception d’un texte, explorer l’histoire des critiques et des lectures successives permet d’avoir une autre approche d’un texte mais aussi de son auteur, notamment lorsqu’on le confronte à la réaction de ses contemporains.

Avec mes romantiques, j’étais seule sans l’être, expérimentant ce que Proust décrit : « la lecture, au rebours de la conversation, consist[e] pour chacun de nous à recevoir communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l’esprit sur lui-même ». ( Extrait de la préface Sésame et les lys de Ruskin, p. 29, cité en partie par Nathalie Piégay-Gros. Le texte intégral est téléchargeable ici : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k962762.r=s%C3%A9same+et+les+lys.langFR)

L’admiration est un sentiment dont on ne loue pas assez les mérites. Elle naît de notre intelligence et la développe sans jamais blesser. Chaque fois que je lis Proust je trouve une raison de l’admirer, j’y puise une source de bonheur réel même lorsqu’il décrit des sentiments ou des moments douloureux, mélancoliques ou peu glorieux pour la nature humaine, parce qu’outre le génie il ajoute à son regard de la douceur (mot qu’il emploie fréquemment) et une compréhension infinie.

Dans sa longue préface au Sésame et les lys de Ruskin qu’il a traduit, il livre une réflexion approfondie sur la lecture qui annonce déjà les théories modernes, notamment en montrant que le lecteur doit réagir face au texte, le faire vivre, l’interpréter.

Bien sûr, Proust revient à l’enfance. Même si on peut connaître le goût de la lecture à l’âge adulte seulement, il est rare que des enfants grands lecteurs abandonnent ensuite les livres. D’ailleurs même les lecteurs moyens se rappellent souvent en priorité leur lecture d’enfance ou d’adolescence. Ces lectures fondamentales, formatrices, même si par la suite, on saisit leurs insuffisances, nous marquent et se sont souvent accompagnées d’une évasion de notre imaginaire qui supportait alors mal les perturbations extérieures, le réel. « Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances, qu’on allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile. » (p.9)

Proust, dans sa préface, explique aussi que la lecture est source de déception et de mélancolie pour les êtres sensibles qui se sont attachés aux personnages. Il décrit le charme qui se brise quand le livre est fermé, que les personnages effectivement disparaissent. Qui n’a pas essayé une fois de lire plus lentement la fin d’un ouvrage pour repousser cet instant fatal où la dernière phrase tombera comme le rideau devant un théâtre de marionnettes, ce moment où ces héros si vivants dans notre esprit redeviendront des pantins affalés, aux fils emmêles qui ne se réveilleront que lorsqu’un autre lecteur les convoquera, les animera en ouvrant le livre. Proust est mort avant d’avoir, en tant qu’auteur, dû lui aussi abandonner ses personnages (mais l’aurait-il pu ?)

La lecture apparaît ainsi comme un apprentissage de la vie à travers la petite mort de ces personnages de fiction qui grâce à l’auteur et aux lecteurs ont flirté avec le réel et ont appartenu à notre existence.

Plus encore Proust démontre les limites spirituelles de la lecture, du moins ce qu’il ne faut pas en attendre, par là, il explique que l’action intellectuelle du lecteur est essentielle, au-delà même du livre. Pour lui, l’auteur éveille l’esprit mais ne le gouverne pas. Il ne faut pas croire que l’auteur peut penser à notre place. Il parle ici des bons livres, ceux qui nous grandissent et nous aident à nous diriger. Pour Proust, la lecture fait apprendre qu’il faut sonder les « régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de l’esprit. » (p. 36) La lecture est un exercice intellectuel par lequel on peut parvenir à atteindre notre vérité intime. Se contenter d’une vérité qui serait dans les livres sans réfléchir, c’est subir un discours. Solution de facilité. Proust avec drôlerie imagine un esprit fatigué qui irait chercher la vérité dans un vieil in-folio conservé jalousement dans un couvent en Hollande (p. 39). Cette quête réclamerait du temps, de la diplomatie mais aucunement un effort intellectuel.

Cette paresse (souvent naturelle) condamnée par Proust peut même s’avérer dangereuse.

Friedrich Heinrich Füger, Marie-Madeleine.

Dans son ouvrage, Nathalie Piégay-Gros aborde aussi les dangers de la lecture mais seulement sous un angle moral et individuel. Elle parle de ces livres (essentiellement des romans) condamnés parce qu’ils pouvaient faire tourner la tête des lecteurs (enfin, surtout des lectrices, comme Mme Bovary, malheureuse d’avoir lu trop de bluettes) ou détourner du droit chemin. Nathalie Piégay-Gros évoque aussi les excès de lecture qui mène à la folie comme chez Louis Lambert (en s’appuyant sur un extrait du roman de Balzac). Si les siècles précédents condamnaient certains textes au nom de la morale, le XXe siècle a fait aussi l’expérience du pouvoir de la lecture quand il est lié à une dictature. Les régimes totalitaires ont justement gouverné en empêchant ou en détournant les peuples de penser, de critiquer, les obligeant à croire à une vérité écrite dans un livre qui est devenu un programme de vie. Du danger individuel on est passé au danger collectif.

La Lecture, Esztergom, Hongrie, 1915 par André Kertész

Concluons par une note plus optimiste et joyeuse. Nathalie Piégay-Gros achève son introduction et son anthologie en traitant du plaisir de la lecture et de la sagesse du lecteur. De même, Proust termine en parlant d’amitié. « La lecture est une amitié. Mais du moins c’est une amitié sincère, et le fait qu’elle s’adresse à un mort, à un absent, lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C’est de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des autres. […] Avec les livres, pas d’amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée avec eux, c’est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu’à regret. Et quand nous les avons quittés, aucune de ces pensées qui gâtent l’amitié : Qu’ont-ils pensé de nous ? – N’avons-nous pas manqué de tact ? – Avons-nous plu ? – et la peur d’être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l’amitié expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu’est la lecture. Pas de déférence non plus ; nous ne rions de ce que dit Molière que dans la mesure exacte où nous le trouvons drôle : quand il nous ennuie nous n’avons pas peur d’avoir l’air ennuyé, et quand nous avons décidément assez d’être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement que s’il n’avait ni génie ni célébrité. » (p.46-47)

Une amitié qui aboutit à la liberté du lecteur. Point de départ du plaisir et de l’enrichissement de cette pratique, de cet art que tout homme devrait avoir le droit de posséder afin d’avoir aussi la chance de pouvoir entretenir un dialogue avec lui-même.

Nathalie Piégay-Gros, Le Lecteur, Paris, Garnier-Flammarion, coll. Corpus Lettres

Je signale aussi cet article plus complet sur « Le Lecteur » : http://www.fabula.org/revue/cr/332.php

La littérature bouge encore

octobre 7th, 2012

« Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », écrit La Bruyère au début de ses Caractères. L’auteur vit au XVIIe siècle, en même temps que Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Bossuet ou encore Pascal et Molière. À nos yeux, ce siècle loin d’être une fin pour la littérature nous apparaît comme l’une des périodes les plus glorieuses pour la littérature, la pensée et la langue françaises.

On peut imaginer que nos arrières-petits enfants, s’ils lisent un jour Jean-Marie Domenach, Richard Millet ou encore Renaud Camus songeront que ces propos sur le déclin de la littérature étaient des plaintes ou des craintes peu justifiées. Le déclin ou la fin est un fantasme qui a toujours donné lieu à quantité de publications et comme le résume Dominique Viart au début de Fins de la littérature ? « il y a bien longtemps que la fin a commencé ». Mais à chaque période, ses menaces. Dominique Viart analyse ainsi les menaces actuelles (qui pour la partie commerciale et éducative ne datent pas d’hier), ses menaces qui alimentent les cris d’alarme. Il y a quelque temps, je me moquais des diatribes de Yann Moix contre le livre numérique. Lui faisant crédit d’une certaine intelligence, je trouvais ses arguments non recevables (et sur certains points de mauvais goût) et me demandais s’il était sincère ou s’il ne se posait pas en défenseur du passé pour justement poser.

Bien sûr que je suis attachée au livre papier (ma liseuse dort paisiblement contre le volume des lettres de Balzac à sa famille et je la réveille rarement faute de penser à elle) mais il me semble que le livre numérique n’est pas la fin de la littérature et de la lecture même si certainement cette pratique aura une influence sur le cerveau humain et dès lors la production intellectuelle à venir. Elle sera autre, pourquoi penser qu’elle sera forcément nulle ou plus faible ? Du reste, rien ne nous empêche de continuer à se délecter de textes écrits il y a des siècles.

La mélancolie habite tout écrivain et tout lecteur (de littérature). Comment admirer voire prendre modèle sur un génie d’hier sans regretter de n’avoir pas été son contemporain, sans idéaliser l’époque passée. Bien que trouvant aussi des raisons d’aimer vivre en 2012, je ne peux m’empêcher chaque jour, en passant devant les bâtiments de la Garde républicaine et la bibliothèque de l’Arsenal, parfois en respirant bien fort pour sentir le crottin de cheval, je ne peux m’empêcher d’imaginer la fine silhouette de Nodier derrière une fenêtre, celle de Musset sortant avec sa grande cape noire ou la blonde Delphine Gay, le regard bleu illuminé par l’amour qui la lie à Vigny. Une simple chronologie des publications en France des années 1830 émerveille déjà par sa richesse, même si on aime peu Hugo, Musset, Vigny, Balzac ou encore Nerval, Mérimée et George Sand. Alexandre Gefen dresse la longue généalogie des « déclinologues » qui a l’avantage de nous réconforter : « la décadence des lettres est aussi ancienne que le premier écrivain », écrit-il. Il cite aussi les propos d’Augustin Chaho en exergue de sa communication : « La grande littérature est morte : c’est là un fait qui n’a pas besoin d’être prouvé » Propos paru en 1834, de la part d’un jeune homme de 23 ans… Désiré Nisard, lorsqu’il tire à boulets rouges contre la « littérature facile » s’en prend certes à une partie de la littérature de consommation (des textes courts et faciles à lire) mais aussi à des textes qui devaient connaître une postérité plus grande que les siens. De même Gustave Planche même si ses attaques contre les romantiques ne font pas de lui un réel ennemi. Nisard, quand il publie son pamphlet, est un jeune homme mais qui ne parvient pas se détacher de ses maîtres, de ses modèles, les classiques. Déclarer la mort de la littérature n’est donc pas seulement le fait d’écrivains ou d’intellectuels vieillissants comme ceux qui condamnant les Contes d’Espagne et d’Italie incite le jeune poète de vingt ans à faire ses excuses au grand Voltaire dont les vers faisaient encore sa gloire. Au contraire, jeune, on craint facilement d’être né au mauvais moment, on craint un avenir qui ne saurait être aussi merveilleux que le passé qu’on admire.

La réponse à un déclin supposé peut venir de l’action et de la liberté de créer avec l’ambition d’égaler voire de dépasser ses modèles, de créer une nouvelle forme qui saura aussi s’imposer. C’est Hugo déclarant vouloir être « Chateaubriand ou rien » et Musset, Schiller ou rien. La mélancolie qui connaît alors une heure faste au point d’être une sorte de « volupté » comme le dit Senancour ne naît pas tant alors par rapport à la littérature et à la pensée que par rapport à l’Histoire. Privés d’action et d’héroïsme, les romantiques prennent la plume avec une ambition et une force créatrice que je trouve admirable et jouissive.

Alexandre Gefen revient aussi sur les raisons pour lesquelles la littérature paraît prête à finir. Ce qu’on pointe comme des symptômes d’une fin de la littérature reflète au bout du compte ce qu’est la littérature ou ce qui peut la nourrir. On remarque que ceux qui clament le déclin se font toujours une idée précise de la littérature comme une statue en marbre immuable alors qu’elle est comme de l’argile malléable. « Notre idée de la littérature est le produit de nos influences et de nos tropismes […] Les critères eux-mêmes varient selon les époques, les goûts, les consensus dominants. » note Jean-Pierre Martin. Engagement politique ou pas, thèmes considérés comme nobles et d’autres pas. Et pourtant, on peut trouver aussi admirables Camus que Larbaud et songer qu’Adolphe, roman d’inspiration autobiographie de Benjamin Constant, tentative de guérison d’une vie sentimentale agitée, s’avère supérieur à ses autres publications à la portée finalement moins universelle.

Paul de Kock

Le risque cependant est d’accepter tout et n’importe quoi sous le nom de littérature (notamment quand il est question de roman, genre littéraire fourre-tout). Risque de plus en plus grand depuis que l’imprimerie s’est améliorée, que la production matérielle de livres est moins chère, que la presse s’est développée et que l’alphabétisation progresse. Olivier Bessard-Banquy écrit ainsi : « les frontières s’effacent entre une littérature digne de ce nom, publiée par des maisons de prestige, défendue par des critiques de renom, et une sous-littérature, encensée de la même manière par des journalistes entendant satisfaire les exigences de plus en plus grand public des lecteurs chaque jour plus occasionnels. »

On s’interroge sur la fin de la littérature et à chaque rentrée littérature, on assiste à un déluge de chef-d’œuvre, de livres poignants, fulgurants, etc.

Daniel Martin, à ce sujet, évoque les grandeurs mais aussi et surtout les misères du critique actuel, travail précaire, soumis aux pressions des rédacteurs en chef, de la publicité et des modes. On pourrait dire ainsi qu’un journal (quotidien, hebdo ou mensuel) dans ses pages livres ferait presque preuve d’héroïsme en s’abstenant de consacrer un papier à l’Amélie Nothomb annuel. Un article qui occupe de la place pour rien car Nothomb se vend très bien sans les médias, bien installée en pile au supermarché ou au pied des escalators, et je doute que la majorité de ses lecteurs fidèles lisent la presse la concernant. Au mieux, il la regarde au Grand Journal de Canal +. Presse qui ne contient nulle critique réelle car rares sont les journalistes émettant un avis tranché sur Nothomb : il ne faut pas froisser le client.

Quand j’avais travaillé sur les articles de presse consacrés aux prix Goncourt, fouillant dans la presse depuis 1903 jusqu’à 2002, j’avais pris conscience que la critique au fil du temps connaissait une crise avec un appauvrissement du style, du contenu et une réduction de la place dramatique. Lisant les analyses brillantes de Paul Souday dans le Temps, je songeais qu’aujourd’hui, il lui faudrait parler d’A l’ombre des jeunes filles en fleur en 2500 signes. Parler de Proust sur un timbre-poste.

Les blogs et sites pourraient sauver la critique. Olivier Bessard-Banquy rappelle que certains blogs ont, aujourd’hui, plus d’influence que la presse écrire. Mais un petit tour d’horizon prouve que la plupart des « critiques » traitent de livres médiatiques et que le contenu est dans l’ensemble assez pauvre. Les billets d’ailleurs sont aussi courts que dans la presse écrite ou dans une chronique radio parce que personne ne veut lire un article long ni sur écran ni sur papier.

La multiplication des loisirs et des sources d’information aboutissent à un zapping auquel il est difficile de résister même lorsqu’on aime la retraite d’un cabinet de travail. Certes, cela participe à la baisse de la lecture savante (alors que la production et la consommation livresques augmentent) mais de même qu’il y a peu de grands écrivains qui restent à chaque siècle, il y a et il y aura toujours peu de vrais lecteurs. Si toute la population française avait été scolarisée du temps de Rabelais ou de La Rochefoucauld, je doute fort qu’ils auraient été des best-sellers. En revanche, il y aurait eu des Paul de Kock ou des Marc Lévy.

Il arrive que de grands livres parlent à un large public, par exemple Les Misérables (lecture peut-être trop difficile aujourd’hui pour une tranche sociale équivalente mais passons). C’est une grâce. Elle s’est produite et se reproduira. En attendant, on peut toujours se plonger dans cette Fins de la littérature ? aux contributions variées dont je ne donne ici qu’un aperçu et continuer à faire vivre la littérature en la lisant.

 

Fins de la littérature ? sous la direction de Dominique Viart et Laurent Demanze, éditions Armand Colin.

La rentrée de Claire Devarrieux

août 30th, 2012

Marc Lévy, © Alastair Miller

Durant cet été j’ai entendu Marc Lévy interviewé sur Europe 1. Certains de ses propos m’avaient fait sourire et j’avais même été sur le point de consacrer un billet à cette intervention radiophonique, petit festival de lieux communs et de propos assez ridicules dont celui que j’ai encore en mémoire : Marc Lévy expliquant qu’il n’écrit jamais dans les cafés parce qu’il trouve cela impudique. Je me suis donc demandé si lorsqu’il écrit (?), il se livre à cette activité intellectuelle dans le plus simple appareil ? Ou en prenant des poses lascives ? Ou en se livrant à un vice particulier ? Enfin, cela ne nous regarde pas.

Dans mon billet sur Blondin j’avais fait une petite allusion aux ridicules de la rentrée littéraire. Mais j’avoue qu’avant la mise en ligne j’avais réduit cette partie là de mon propos afin de rester tout de même centrée sur le recueil de nouvelles de Blondin qui me semblait plus intéressant.

Et voilà que je tombe sur un lien de Baptiste Ligier m’indiquant un article signé aujourd’hui par Claire Devarrieux dans Libération. En fait il ne s’agit pas réellement d’un article mais d’un tchat avec des internautes questionnant la critique littéraire sur la rentrée. Ce principe n’est pas sans intérêt, il permet à des internautes, des anonymes de poser des questions et au fond de participer un petit peu à l’actualité. Cela dit, je ne suis pas sûre que l’avenir de la presse écrite soit dans ce journalisme participatif. Il me semble qu’il vaut mieux laisser la place à des analyses ou des critiques justifiées. On est loin tout de même des analyses brillantes d’un Paul Souday, au début du XXe siècle, dans le Temps ou même plus récemment d’un Pascal Pia, Renaud Matignon, Bernard Frank livrant de vraies chroniques littéraires. Ces derniers n’auraient certainement pas jugé bien pertinent de répondre à des questions d’internautes. Dans le cas présent la plupart des questions retenues ne brillent pas par leur pertinence ou leur originalité.

Mais le plus drôle dans l’histoire ce ne sont pas les questions des internautes mais les réponses de Claires Devarrieux.

Elle m’a offert quelques minutes de divertissement pour ma journée. Il paraît qu’il est très bon de rire tous les jours, malheureusement ce n’est pas toujours facile de trouver de quoi rire…

La première chose qui m’a amusée c’est lorsqu’elle parle du roman phare de la rentrée. Elle se livre à un éloge en quelques mots du roman de Christine Angot, usant de ces adjectifs excessifs et finalement sans grand effet du fait de la banalité de leur usage. Je cite : « Il me semble, cependant, que Christine Angot domine de très haut cette rentrée, avec un texte court, dense, inclassable, et stupéfiant, Une semaine de vacances. »

Christine Angot (Photo Sipa)

Je ne me prononcerai pas sur ce roman de Christine Angot que je n’ai pas ouvert mais si j’en juge par les précédents livres que j’ai lus en entier ou partiellement il me semble que le seul point positif des livres de Christine Angot c’est justement qu’ils sont courts. Du coup, on perd assez peu de temps de son existence quand on les ouvre.

Ensuite un internaute demande à Claire Devarrieux, grande critique littéraire de Libération : « Comment découvre-t-on un jeune auteur, et de plus talentueux ? » Elle répond : « La seule manière de découvrir un auteur, c’est d’ouvrir son livre ! »

Il me semble qu’il est difficile en effet de découvrir un livre sans l’ouvrir. Peut-être avait-elle répondu plus longuement à cette question mais en ce cas avoir réduit sa réponse à cette seule phrase la fait vraiment passer pour une idiote. Peut-être aussi n’a-t-elle répondu à cette question que par cette phrase parce qu’au fond elle la trouvait bateau et sans intérêt. Alors à quoi bon faire un effort. Du reste, Claire Devarrieux n’est pas connue comme une grande défricheuse de talents nouveaux…

Autre question : « Pourquoi autant de romans sur les mutations de la société ? » Et notre Claire Devarrieux de nous répondre : « Les écrivains sont par définition les témoins et les symptômes de la société. »

Par définition ? Il me semble que c’est un petit peu réducteur… Qu’ils soient des symptômes, c’est très discutable et n’est pas réellement un compliment. En effet, cela signifierait que les écrivains sont la manifestation des maladies dont souffre une société. Certes, c’est valable pour des Angot qui illustrent l’égocentrisme hystérique, l’égoïsme courant dans notre société capitaliste sans idéal et sans grandes pensées. Mais il y a des écrivains dont le souffle porte plus loin que celui d’une fumée de cigarette. Qu’ils soient souvent des témoins oui, mais justement les grands écrivains sont ceux qui parviennent à rester en marge de cette société pour mieux pouvoir l’examiner.

Interrogée sur le roman d’Aurélien Bélanger que la rédaction de Libération a mis en avant comme tout le monde, Claire Devarrieux ne s’étend pas. Sans doute pour ne pas faire doublon mais emploie tout de même l’un des adjectifs utilisés déjà pour Christine Angot « surprenant ». Au fond Claire Devarrieux doit garder un petit côté naïf, une âme d’enfant puisqu’elle arrive à être surprise par tant de livres chaque année. En bilan de cette année elle ajoute : « excellent cru, varié, généreux ». Comme c’est beau. L’avantage c’est que ces adjectifs pourront lui servir encore l’année prochaine et encore l’année prochaine et encore l’année prochaine…

Sur le pronostic pour le Goncourt, elle cite Olivier Adam grand favori depuis la fin juin et Patrick Deville. Elle n’aurait pas cité ce dernier si deux jours auparavant il n’avait pas été couronné par le prix du roman Fnac.

Hanna lui demande : «  La sempiternelle compétition pour les prix se profile déjà entre Gallimard et Grasset (Bellanger/Binet). Est-ce qu’une petite maison d’édition (comme Galaade avec S. Taussig) aura un jour sa chance ? » La plupart des critiques littéraires lorsqu’on les interroge sur les compétitions entre maisons répètent que ce qui compte ce sont tout de même les textes et non les éditeurs, histoire de ne pas discréditer la notion de prix et leur métier car, force est de constater que les pages et émissions littéraires sont d’abord consacrées aux romans bien placés pour la course aux prix. Le prix Goncourt, par exemple, devait être remis à un jeune auteur prometteur, si l’on se réfère au testament d’Edmond de Goncourt. On en est loin. Le roman d’Olivier Adam, qui ne débute pas, était favori, alors que presque personne ne l’avait encore lu… 

Claire Devarrieux effectivement confirme que cette compétition est avant tout une question d’éditeurs : « Gallimard ayant eu le Goncourt l’année dernière pour le premier roman d’Alexis Jenni, le nom de Bellanger ne circule pas tellement, du moins à ma connaissance ». Bref en admettant que le roman d’Aurélien Bellanger soit vraiment un très bon livre (je ne l’ai pas lu) de toute façon il n’aura pas le Goncourt parce que précédemment son éditeur l’a eu. Comme on est loin de la littérature !

Barbey d’Aurevilly

Ce matin je m’apprêtais à réfléchir à mon billet sur le Dictionnaire du romantisme sous la direction d’Alain Vaillant (édition du CNRS). Ce sera pour bientôt. Mais je ne peux m’empêcher, presque de regretter, que toute cette comédie de la rentrée littéraire des prix etc. n’ait pas existé en 1830 car comme la plume, l’esprit d’un Stendhal, d’un Balzac, d’un Musset, d’un Barbey d’Aurevilly ou d’un Théophile Gautier aurait pu s’en donner à cœur joie ! 

Blondin, l’alcool et la rentrée littéraire

août 8th, 2012

L’alcool et les écrivains (plus généralement les artistes), vaste sujet. Si nous sommes prêts à nous désoler ou à condamner la consommation excessive d’alcool chez n’importe qui, celle-ci fait souvent entrer bon nombre d’écrivains dans la légende. L’alcool fait partie de la panoplie de l’artiste. Une sorte de noblesse s’attache aux auteurs qui avaient besoin d’alcool pour vivre et écrire. Ils sont désespérés, ils ont besoin de brûler leur vie, mais au bout du compte quelle grandeur ! Si cela s’accompagne d’une vie chaotique, miséreuse, l’auteur en question accède facilement au rang de génie. Il devient une légende avant même parfois que vin ou alcool fort l’aient rongé complètement et envoyé dans la tombe directement ou pas. Au contraire, l’écrivain qui fait profession de sobriété est souvent perçu comme l’ennuyeux de service, le laborieux, le type qui ne sait pas ce qu’est l’existence. Et un écrivain qui ne boit jamais ? Impossible ou bien il s’agit d’un ancien alcoolique qui a arrêté non par crainte pour sa vie, mais par désenchantement pour cette petite fée à 10°, 20° ou davantage. La petite fée qui, finalement, n’est pas parvenue à lui faire oublier son mal de vivre voire l’a augmenté. Dans son essai, Se noyer dans l’alcool (PUF), Alexandre Lacroix convoque quelques grands auteurs alcooliques ou ayant traité du sujet et en tire des réflexions plus philosophiques ou psychanalytiques que littéraires pour conclure que l’ivresse est l’ennemie de tous les hommes, même des artistes. Constat sombre, mais pertinent.

Relisant dans le même temps un peu de Blondin, je me suis demandée comment cet écrivain qui se servait de bouteilles comme de béquilles pouvait écrire avec tant de limpidité, d’esprit et de légèreté. Non que je pense que les écrivains qui boivent à l’excès perdent forcément leur style et leur intelligence (quoique… l’idée que le génie frappe à la porte à l’heure de l’ivresse est un mythe aussi). Non, mais les textes de Blondin coulent comme de l’eau de source… Les phrases parfois longues sont parfaitement fluides. Les traits d’esprit, les jeux de mots et les moments de poésie habitent ses textes naturellement. On ne sent ni le travail ni l’ivresse qui a tendance sinon à embrouiller le cerveau du moins à le porter à des pensées désespérées. C’est d’autant plus étonnant que Blondin, qu’on accusait de paresse parce qu’il publiait peu (reproche qu’on adressait aussi à Musset par exemple, comme si un écrivain était un ouvrier qui doit débiter de la page quotidiennement), c’est donc d’autant plus étonnant que Blondin écrivait avec beaucoup de difficulté. Il ne cachait pas que l’écriture était une torture, certes délicieuse, mais une torture surtout. À la fin de sa vie, alors qu’il n’écrivait pratiquement plus depuis des années, il considérait que son œuvre était bien mince.

Une vraie modestie que devrait suivre tant d’auteurs aujourd’hui qui au bout d’un livre ou deux publiés se posent en Ecrivain, prétention alimentée par les journalistes qui ne sont pas avares de superlatifs pour qualifier n’importe quel roman. La rentrée littéraire va sans doute être encore pleine de textes « poignants », « bouleversants », « formidables », « de chef-d’œuvre d’émotion » forcément « incontournables », portés par une « sensibilité fulgurante », « une vraie maîtrise de style » avec des phrases courtes, acérées, mordantes (le champ lexical du critique littéraire des années 2000 est guerrier, violent, extatique). Tout bon roman doit être un coup de poing. Le lecteur ne doit pas en sortir indemne !!

Hugo, Balzac ou Proust avec leurs phrases longues, leurs digressions, leur lyrisme recevraient des lettres de refus ou, publiés, seraient qualifiés de précieux et difficiles.

Loin de moi l’idée de mépriser mes contemporains, mais il me semble qu’un peu de modestie, de distance et d’analyse ne seraient pas en trop, même si c’est moins vendeur… D’ailleurs, je pense que la plupart des lecteurs de ces articles dithyrambiques (je n’ose dire de critique littéraire), ne sont pas dupes. Du moins, je l’espère.

Revenons à Antoine Blondin et son style si coulant qu’il offre dans Quat’saisons, un recueil de nouvelles (1975, Goncourt de la Nouvelle). Il y a douze nouvelles comme les douze mois de l’année, l’hiver comportant quatre textes. La question des saisons n’a pas beaucoup d’importance si ce n’est dans quelques-unes qui se passent à Noël, pendant les grandes vacances ou les prix littéraires d’automne. « Pauvre homme » ou « Trio en chambre » auraient bien pu appartenir à une autre saison.

Ces nouvelles sont un bon échantillon de Blondin avant de se plonger dans ses meilleurs romans, bijoux d’humour et d’esprit dans un style aussi raffiné, L’Humeur vagabonde ou L’Europe buissonnière. Né en 1922, il est mort une première fois en 1962 à la disparition de son ami Roger Nimier et une seconde en 1991. Son texte le plus connu Un singe en hiver (rendu encore plus populaire par le film de Verneuil avec le duo Gabin-Belmondo) est une histoire entre deux alcooliques, un vieux qui essaye d’être sobre et le jeune qui n’y songe pas encore.

Même si je me demande comment Blondin faisait pour écrire en consommant autant d’alcool (pour oublier et par esprit de camaraderie car l’alcool est un lien social), je crois qu’il faut savoir mettre cet aspect de sa vie de côté pour apprécier sa prose, tout simplement.

« Petite Musique de Nuit » aurait pu être écrit par Marcel Aymé. Un modeste employé de bureau enchante ses voisins avec sa machine à écrire. « Posteriores Terrae » est un court pastiche des romans de Mauriac. Dans le recueil, j’ai moins aimé « Les Compagnons de la dernière heure » et « La Globule », l’intrigue me semble plus lâche et l’écriture est plus faible.

Photo Larousse

Parmi mes préférées, « La Plume du Paon » et « Midi à Quatorze heures » qui mettent en scène des écrivains et le monde littéraire. Blondin n’a pas son pareil pour pointer avec malice et pertinence les ridicules du monde germanopratin. Il le fait non pas avec aigreur, ni désir de polémique ou de scandale, mais avec une subtilité et un fond de gentillesse. Ce n’est pas niais ou fade, ce que pourrait laisser penser le mot gentillesse. Ici, la gentillesse est synonyme d’humanité. Cet écrivain Merguez, mis en scène dans les deux nouvelles, est ridicule et prétentieux (on peut chercher à deviner quelles personnalités l’ont inspiré), mais il est surtout très humain, il vit sous nos yeux. Quant à Abel Perrin qui décide d’aller se faire « masser » en face du restaurant où les femmes du prix Minerva décident d’une partie de son avenir en lui donnant ou pas son prix, il est une sorte d’autoportrait de Blondin avec une bonne dose d’auto-dérision. Quant à l’opposition entre les filles qui massent (toutes dévouées aux hommes moyennant finance et qu’Abel Perrin peut choisir sur catalogue) et les dames de lettres toutes puissantes et soucieuses de défendre la cause des femmes, cette opposition peut paraître provocante, mais l’esprit déployé par Blondin ôte toute vulgarité aux propos. C’est parfaitement drôle et nous invite à penser au monde littéraire, aux rapports hommes femmes d’une façon plus légère, plus humaine, mais tout aussi intelligente (voire davantage) que les imprécations de ces « écrivaines » en conflit avec la moitié mâle de l’humanité au nom des droits et de l’égalité bafoués pendant des millénaires.

J’ai beaucoup aimé aussi « Pauvre homme ». La nouvelle la moins humoristique même si elle ne manque pas d’esprit. Blondin décrit un moment de la vie d’un couple d’amants, quand l’homme accompagne sa maîtresse à la campagne pour qu’elle avorte. Le ton est plus sombre, plus mélancolique, comme une fin d’été qui sonne la fin du bonheur, de l’insouciance et peut-être la mort si jamais Jeanne ne survit pas à l’intervention. L’amant impuissant, anxieux, porté par la culpabilité vit ces quelques heures d’angoisse à parler abeille et faux bourdon avec le mari de la fermière chargée de l’avortement. Fermière : forte femme, accompagnée de sa marmaille et qui régente tout avec bonne humeur malgré la misère. Une ambiance de colonie de vacances. Ce décalage n’a rien d’artificiel. Blondin sait à merveille mêler humour et tragédie, petitesse de l’humanité et grandeur, égoïsme et générosité. Peut-être comme une soirée entre alcooliques où parfois le ton monte, où chacun se montre sous son mauvais jour pour, un quart d’heure plus tard, se prendre dans les bras et s’entraider dans la détresse qui rime toujours avec ivresse.

Deux extraits pour bien finir ce billet :

« La veille, son éditeur lui avait donné de l’argent pour aller chez le coiffeur. À ce signe infaillible, un écrivain, sous toutes les altitudes reconnaîtra qu’un prix littéraire ne va pas tomber loin. Les condamnés à mort sont également sensibles à ce genre de présage. Sans qu’aucune parole eût été prononcée, Abel Perrin avait compris que son premier roman, enfin publié, conservait une chance de lui valoir le « Minerva » fabuleuse récompense décernée dans quelques heures par une dizaine de dames sorties tout armées du cerveau de Jupiter. » incipit de Midi à Quatorze heures.

« Je n’eus pas la force de manger, au désespoir de la patronne qui avait mitonné une mouclade de table d’hôtes (Jeanne aurait aimé) et montai dans l’unique chambre mansardée, tendue de cretonne fraîche (Jeanne aurait aimé). La fenêtre ouvrait sur la campagne. On devinait dans le contre-jour d’un couchant radieux de longs tapis d’herbage cloués par des saules bougons, puis, enchâssé dans des talus jaunis, le miroitement des marais sous un ciel bouleversé de volutes où la mer, cette fois, était inscrite. (Là, Jeanne aurait vraiment aimé.)

Mais le partage était désormais interdit entre nous, pour quelques heures, ou pour toujours. Elle était dans d’autres mains, avant de retourner dans celle de son mari, qui croirait qu’elle avait choisi. Enfin, quoi ! Nous avions été deux. Jeanne et moi, tous les deux ensemble pour toutes choses. Et du bonheur s’était produit. Du bonheur pour elle ? Le savais-je ? Il aurait fallu s’appliquer davantage à se voir avec les yeux des autres. Comment pensait-elle à moi en ce moment même où j’offrais au soir mon personnage irresponsable, mon absence d’emploi dans la tragédie, quand toute la part active lui était maintenant réservée ?… Mon être tendait vers Jeanne. » Pauvre homme

Balzac artiste

juillet 2nd, 2012

À l’époque romantique, les artistes entretenaient les uns avec les autres des liens étroits. Il y avait des correspondances permanentes entre les arts. C’est Delacroix, dont le journal est une belle œuvre littéraire, qui illustre des chefs-d’œuvre comme le Faust de Goethe et se lie d’amitié avec des musiciens et des écrivains. C’est Berlioz qui écrit également de manière tout à fait remarquable. Liszt ou Schumann dont certaines compositions sont des lectures musicales d’œuvres variées comme La Divine comédie, les contes d’Hoffmann, etc.

Ce sont aussi ces écrivains excellents dessinateurs qui parfois ont même songé à embrasser une carrière de peintre tel Théophile Gautier et même brièvement Musset. Des écrivains qui s’avèrent être de subtiles critiques d’art. Citons également l’œuvre de Victor Hugo dessinateur et photographe. Évoquons également le goût pour la musique de George Sand, Musset, Balzac et bien sûr de Stendhal, amoureux passionné de l’opéra et des beaux-arts italiens. Sans oublier Ingres qui aime jouer du violon…

George Sand et Chopin par Delacroix (tableau reconstitué)

Certes à d’autres époques, avant ou après, il s’est trouvé des écrivains, des peintres, des musiciens très proches d’autres artistes et amateurs éclairés. Mais l’époque romantique semble être le moment où ces liens ont été les plus étroits, d’autant plus étroits qu’ils s’accompagnaient souvent d’une grande amitié entre ces artistes.

Théophile Gautier et Baudelaire, considérés comme de grands critiques d’art, n’avaient pourtant pas les moyens actuels des spécialistes. Si Théophile Gautier a tout de même voyagé et a pu voir un certain nombre de toiles en vrai ce n’est pas le cas de Baudelaire qui n’a jamais été en Italie et a peu voyagé… La plupart du temps ces critiques traitent de peintures dont ils n’ont vu que des reproductions sous forme de gravure ou qu’ils n’ont vues qu’une fois et dont ils parlent de mémoire.

Attribué à Carlo Grubacs (vers 1840 – 1870),  Venise, vue de la place Saint-Marc.

Cette manière d’approcher les tableaux n’est pas sans inconvénient même si cela n’a pas empêché ces critiques de livrer des analyses d’une grande pertinence. Balzac écrit ainsi justement : « je n’ai pas reçu de Venise l’impression que j’en attendais. [...] La faute en est à ces misérables gravures anglaises qui foisonnent dans les keepsakes, à ces tableaux de la légion des exécrables peintres de genre, lesquels m’ont si souvent montré le palais ducal, la Piazza, la Piazetta, sous tant de jours vrais ou faux, avec tant de postures, sous tant d’aspects débauchés, avec tant de licencieuses fantaisies de lumière que je n’avais rien à prêter au vrai et que mon imagination était comme une coquette qui a tant fatigué l’amour sous toutes ses formes intellectuelles que, quand elle arrive à l’amour véritable, à celui qui s’adresse à la tête, au cœur et au sens, elle n’est saisie nulle par ce saint amour » Cette citation est extraite du livre Le Musée imaginaire de Balzac par Yves Gagneux, directeur de la Maison Balzac à Paris (p.12)

Balzac, dessin de Daumier

Balzac n’est pas un grand critique d’art. Il juge même parfois la valeur en fonction de la cote de l’artiste ou du tableau. Il arrive que le cadre coûte plus cher que la peinture qu’il achète. Il peut s’enthousiasmer d’une croûte. Souvent il se contente d’un vocabulaire simple sans se livrer à des analyses sur la technique picturale. Les fautes de goût qu’il commet par ses tenues (par exemple cette fameuse canne turquoise avec des pierres dont il était si fier et qu’on retrouve dans des caricatures), se reflètent aussi dans ses acquisitions notamment lorsqu’il aménage la maison dans laquelle il envisage de vivre avec Mme Hanska, bientôt son épouse. Il y a quelque chose d’assez attendrissant dans cette manière un peu frénétique de vouloir accumuler des œuvres d’art sans choisir un style, chercher une harmonie. Balzac qui a décrit des intérieurs fastueux et surchargés comme le fameux boudoir de Foedora dans La Peau de chagrin, Balzac rêvait de vivre dans de pareils intérieurs. Une folie douce, un peu naïve qui correspond bien à une partie de sa personnalité.

En revanche, la complexité de sa pensée esthétique se révèle dans l’utilisation qu’il fait des œuvres d’art et de la figure du créateur dans la Comédie humaine. En effet, il s’intéresse moins aux qualités techniques des peintres (il n’y connaît pas grand-chose et fait même partie de ces rares romantiques qui dessinent mal) qu’au contenu de la peinture. Le contenu romanesque qu’il imagine. Balzac aurait pu construire une nouvelle voire un roman entier à partir de l’observation d’un tableau.

L’auteur du Chef-d’oeuvre inconnu est l’un des écrivains de son temps qui a le plus voyagé, qui a eu la possibilité comme le rappelle Yves Gagneux de découvrir de nombreuses collections privées en Italie. Mais il n’en fait pas l’usage qu’en auraient fait d’autres de ses contemporains. Devant la peinture, il reste un pur romancier.

Raphaël, La Fornarina, 1518

Dans la Comédie humaine, livre maintes réflexions sur la place de l’artiste dans une société de consommation soumise à la dictature du succès. Balzac sera l’un de ceux qui défendront le plus ardemment le droit d’auteur mais aussi le respect dû à l’artiste. Plusieurs de ses œuvres font la part belle à ses artistes maudits, trop purs dans un monde où l’art devient une marchandise qu’il s’agisse de livres, de tableaux, de sculptures ou de musique.

Balzac est un artiste même si son étiquette de peintre de la société semble en faire un romancier bien prosaïque et réaliste. C’est mal le lire, c’est oublier ou ne pas saisir la folie, l’originalité de son style et la puissance de sa vision sur la grandeur et la misère humaines.

L’autre argument qui parfois le dessert pour obtenir ce qualificatif d’artiste ce sont ses négligences de style (en opposition à Flaubert qui peaufine ses phrases jusqu’à l’épuisement), l’idée aussi qu’il produit trop pour être artiste (paradoxe car Musset s’énervait quand on lui reprochait de ne pas publier assez, donc de ne pas travailler, alors que ce sont deux choses différentes… enfin le public n’est jamais content).

De son vivant déjà les critiques s’en prenaient au style de Balzac, faisait la liste de ses maladresses, de ses fautes grammaticales, de ses néologismes (généralement volontaires). C’est, sans forcément les ignorer, ne pas comprendre que ces maladresses sont sa façon, et qu’une certaine grâce s’y attache. Certes il y a des longueurs, des phrases qui courent parfois sans, semble-t-il, un but précis de sorte que le lecteur se sent perdu. Mais comme il est beau de se perdre sur les routes sinueuses de Balzac. C’est tellement mieux que les allées aseptisées d’une galerie commerciale que sont les phrases d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso. Peut-être est-il difficile parfois de suivre la pensée buissonnière de Balzac mais après tout même si on saute des passages, il est impossible de ne pas tomber sur de beaux morceaux. Moins travaillées peut-être que les pages d’un Chateaubriand, moins percutantes que celle d’un Hugo mais qui savent transporter aussi. Et lorsque Balzac parle d’art, lorsqu’il nous brosse les sentiments d’un personnage, ses créatures s’invitent dans notre imaginaire avec une puissance telle qu’on pense encore à elles le livre refermé.

Le remarquable travail d’Yves Gagneux nous permet de découvrir ou de redécouvrir l’univers balzacien à travers les peintures et les peintres que Balzac évoque dans ses romans mais aussi dans sa correspondance. L’auteur a choisi cent extraits de Balzac dans lesquels se trouvent des allusions à une peinture ou à un artiste. En regard du ou des paragraphes cités, replacés dans le contexte de l’ouvrage, se trouve la reproduction du tableau avec éventuellement une petite indication sur l’œuvre ou sur le peintre en rapport avec Balzac ou la période romantique.

La révolte du Caire de Girodet

Le Musée imaginaire de Balzac est un beau livre mais aussi une plongée dans l’univers balzacien. On se promène avec joie dans cette sorte de galerie d’art et de littérature. C’est le genre d’ouvrage qu’il faut avoir sous la main pour en lire quelques pages, selon son envie du moment. Cela permet aussi de prendre conscience de l’étendue des connaissances de Balzac comme de la plupart de ses contemporains. En effet, on y trouve bien sûr des artistes de son époque qu’il s’agisse de Delacroix, Gavarni, Monnier, Girodet, Ingres (dont les toiles sont si souvent utilisées en couverture des romans de Balzac alors que ces deux artistes n’ont jamais été intimes) mais aussi de nombreux peintres italiens en premier lieu Raphaël, mais aussi le Titien, Vinci, des peintres hollandais comme Rembrandt, Rubens, mais encore Murillo, Poussin ou encore David.

Un exemple : « Ainsi, la chevelure noire, les beaux yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheresse calabraise du teint qui faisaient de la cousine Bette une figure du Giotto, et desquels une vraie Parisienne eût tiré parti, sa mise étrange surtout, lui donnaient une si bizarre apparence, que parfois elle ressemblait aux singes habillés en femme, promenés par les petits Savoyards. » Avec quelle adresse, Balzac nous fait passer de la beauté à la laideur, de la grâce au ridicule.

« Son visage, assez semblable au type qui a fourni le jeune Turc mourant à Girodet dans son tableau de la « Révolte du Caire », était un de ces visages mélancoliques dont les femmes sont presque toujours les dupes. » (Les Marana)

Mais la façon dont Balzac a de citer ou d’utiliser des tableaux pour servir ses propos n’est pas particulière à lui. En effet revenant à ce lien justement étroit entre les beaux-arts et la littérature, la plupart des écrivains romantiques utilisent des tableaux pour décrire leurs personnages, une action, un caractère. Je ne sais pas si tous les lecteurs parvenaient à visualiser l’œuvre dont ils parlaient. Le magnifique livre d’Yves Gagneux, justement, nous offre la possibilité de voir ceux évoqués par Balzac.

En fait, j’ai été frappée par ces citations de peinture en littérature en découvrant Roger de Beauvoir. Cet écrivain romantique dandy était aussi un grand esthète au goût certainement plus sûr que Balzac, au trait de crayon raffiné. Il s’est intéressé à certaines vies d’artiste (comme l’histoire du peintre, Massacio, dans la nouvelle éponyme dans Les Soirées du Lido).

Roger de Beauvoir

Ses œuvres sont truffées de rapprochement avec la peinture.

Deux exemples :

« Lea Zapone était Vénitienne, et Vénitienne de la tête aux pieds, depuis son cou, aussi pâle que celui du cygne de Léda, jusqu’à la suave noblesse de ses formes, digne des Venises personnifiées de Véronèse. » (Lea Marini, in Les Soirées du Lido)

Le peuple « effeuilla pour [Bonaparte] ses roses, ses femmes et sa joie, allant droit au-devant de ceux qui lui promettaient la liberté, – insouciant qu’il était, comme un groupe de pâtres qui descend la grotte de Pausilippe au son de tous les fifres de la Madone de l’Arc. » (La Bague du marquis, in Les Soirées du Lido). Le Retour du pèlerinage de la Madone de l’Arc est un tableau de Léopold Robert, peintre mélancolique qui s’est suicidé à Venise en 1835 et qui faisait partie des artistes qui fascinèrent les romantiques français pour son style mais aussi à cause de son destin.

Le pèlerinage de la Madone de l’Arc de Léopold Robert

Roger Beauvoir comme Balzac, comme d’autres écrivains ne citent pas forcément le nom du peintre quand le tableau leur semble suffisamment connu en tout cas par une partie de leur lectorat.

Parfois ces références picturales ont quelque chose d’un petit peu artificiel surtout lorsqu’elles s’incorporent à une description déjà longue. Mais elles ont surtout l’avantage d’établir une correspondance secrète entre deux arts. Il y a des rivalités, il y a des oppositions esthétiques entre les artistes certes mais même si ces oppositions ont parfois donné naissance à des œuvres je préférerai toujours ce qui lie les artistes entre eux à ce qui les oppose. Car au fond chacun à leur façon, ils nous ouvrent la porte vers un monde plus élevé et plus pur.

Le Musée imaginaire de Balzac comporte aussi une longue introduction consacrée à Balzac et à l’art. On trouve également plusieurs pages de ses écrits sur l’art et l’artiste. Yves Gagneux a eu l’idée de placer les extraits par ordre chronologique afin de nous faire comprendre l’évolution de la réflexion balzacienne sur la création artistique et sur la place de l’artiste dans la société. On y trouve pêle-mêle (car chez Balzac il y a toujours quelque chose du grand bazar sa pensée allant si vite, étant si puissante qu’il a du mal à tout ranger comme peuvent le faire les écrivains plus rationnels). On y trouve donc pêle-mêle dans ses écrits sur l’art des descriptions du processus artistique chez les peintres avec notamment sa nouvelle la plus célèbre sur le sujet Le Chef-d’oeuvre inconnu mais aussi les rapports de la femme avec l’artiste, des propos sur la mission de l’art qui pour lui n’est pas « de copier la nature mais de l’exprimer », des descriptions du monde artistique, des descriptions d’extase, de folie artistique comme lorsque Gambara se met à improviser une cavatine pour le comte (in Gambara).

Balzac par Devéria

Balzac assimilé à la bourgeoise monarchie de Juillet est un créateur avant tout.

Enfin ce livre comprend également une galerie de portraits de Balzac certains par ses contemporains comme Devéria, David d’Angers ou par des artistes  postérieurs comme Picasso et Derain.

Je terminerai par un extrait d’une lettre de Balzac à son amie Zulma Carraud du 20 février 1833 et que l’auteur cite dans les écrits sur l’art de Balzac :

« Je vous assure que je vis dans une atmosphère de pensée, d’idées, de plans, de travaux, de conception, qui se croisent, bouillent, pétillent dans ma tête à me rendre fou ! Néanmoins, rien ne me maigrit, et je suis le plus vrai « pourtraict de moine qui oncques ait été vu depuis l’extrême heure des couvents. » Quant à l’âme, je suis profondément triste. Mais travaux seuls me soutiennent dans la vie. »

Le Musée imaginaire de Balzac par Yves Gagneux, Beaux-arts éditions, 287 pages, 34 euros

La maison de Balzac à Paris est fermée jusqu’en septembre 2012 :

http://www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/p6837

Voir aussi sur ce livre la critique de Lauren Malka : http://www.myboox.fr/actualite/yves-gagneux-reconstitue-le-musee-imaginaire-de-balzac–15917.html

 

Un an avec l’Eté 80

décembre 21st, 2011

Les éditions Cécile Defaut ont créé une collection intitulée « le livre la vie » dirigée par Isabelle Grell. Le principe de cette collection est de demander à un auteur contemporain de choisir un livre et d’évoquer sous forme de journal sa relation avec cet ouvrage pendant un an. La collection reprend l’idée d’un projet de Roland Barthes qu’il ne put concrétiser : «prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an. »

Philippe vilain dans son livre intitulé Dit-il a choisi L’Été 80 de Marguerite Duras.

De Marguerite Duras je n’ai lu que L’Amant et Le Ravissement Lol V. Stein sans en garder d’ailleurs un souvenir bien précis. Mais qu’importe, on peut lire les livres de cette collection sans forcément connaître l’ouvrage choisi. L’intérêt du texte de Philippe Vilain, et sans doute de la collection elle-même, est plutôt de voir dans le texte sélectionné un miroir dans lequel l’écrivain se reflète. En effet, bien souvent les livres qui nous accompagnent au fil des jours et des années sont souvent ceux qui font le mieux écho à notre propre vie réelle ou imaginaire.

Dans Dit-il c’est le cas puisque l’auteur raconte comment il s’est identifié au garçon de L’Été 80 allant même jusqu’à se rendre au rendez-vous que la monitrice du texte de Marguerite Duras fixe à l’enfant dix-huit ans plus tard. Un rendez-vous à Trouville, rue de Londres. La Normandie, cette ville : un écho familier dans l’esprit du Normand Philippe Vilain.

L’Été 80 n’a rien de romanesque puisqu’il s’agit de chroniques, il ne se passe rien de bien important et pourtant Philippe Vilain y voit une dimension romanesque semblable à celle qui est la sienne dans ses livres où le roman flirte avec l’auto-fiction. Ce n’est pas du romanesque à l’Alexandre Dumas mais du romanesque intérieur, Philippe Vilain nourrissant davantage ses livres de ses rêves, de ses déceptions, de ses désirs plus que d’actions réelles. Tous ces héros sont relativement passifs, se laissent porter par la vague du récit, de la vie mais dans cette inaction, il y a quelque chose d’inflexible parfois même de dur, de la même façon que le héros de Benjamin Constant dans Adolphe (un livre de chevet de Philippe Vilain) en ne prenant pas de décision fait tout de même plier Elléonore à sa volonté. Ne pas agir est souvent une forme de lâcheté soit pour ne pas souffrir et faire souffrir, soit pour ne pas s’exposer à l’obligation de décider et d’en porter la responsabilité.

« Je l’ai dit, mon enfance s’est déroulée en dehors des livres, du côté de ce qu’on appelle communément « la vie », près de la Seine. Je passais le plus clair de mon temps à pêcher et à jouer au football. La lecture m’a longtemps posé un problème. Avant l’âge de 18 ans, je ne lisais pas. »

Venu à la littérature de façon personnelle et anarchique comme il le dit, Philippe Vilain a aujourd’hui les moyens de rendre romanesque son enfance : non pas romanesque au sens de péripéties mais de façon à nous rendre intéressants, passionnants même, ses souvenirs.

Ce qui m’a le plus intéressé dans Dit-il est de retrouver des passages dans le style de ses premiers livres notamment La Dernière Année consacré à son père. Ici, l’auteur évoque ses grands-parents André et Yvette Buisson (dédicataires du livre) et ses vacances dans leur maison à Conches-en-Ouche, dans l’Eure. Il rend littéraire sa jeunesse qui a priori n’a rien d’extraordinaire. L’auteur décrit la maison de ses grands-parents, les chambres avec des détails sur les papiers peints, le sol, les bruits que le narrateur serait-on tenté d’écrire en clin d’œil à Proust, entend. Dans cette partie, datée de mars 2010, Philippe Vilain évoque également la cité ouvrière où il habitait avec ses parents, ses parties de pêche avec son père, etc.

« Du romanesque de l’inaction » voilà en effet qui résume bien en partie l’entreprise littéraire de Philippe Vilain, du « romanesque intérieur » qui s’il n’est peut-être pas né à l’époque romantique, a connu alors ses plus beaux jours avec des romans où l’aventure est celle du cœur et des états d’âme du héros, où la vie intérieure est l’action même du roman. Je songe par exemple à Obermann de Senancour et à Dominique de Fromentin.

Le livre de Marguerite Duras est aussi un prétexte pour Philippe Vilain d’analyser son rapport à la lecture mais aussi à l’écriture. Il en profite pour critiquer l’écriture parlée qui fait florès aujourd’hui dans bon nombre de romans où dit-il « l’oralité gagne du terrain sur l’écrit ». Je suis bien d’accord avec lui lorsqu’il écrit : « Pourquoi, en littérature, parle-t-on toujours « d’invention » de « modernité » pour caractériser une langue qui s’éloigne le plus de la maîtrise, de la clarté, du sensé ? Pourquoi tant d’indulgence envers l’oralité, ce prêt-à-écrire réclamant si peu d’exigence ? Le parlé est le médiocre moyen de ceux qui souhaitent écrire à peu de frais, sans en passer par l’apprentissage exigeant de la narration et de l’analyse… » Ce propos m’a fait penser à ces nombreuses critiques dans des journaux prestigieux dans lequel on fait l’éloge d’un livre en disant que les phrases sont courtes, de ces romans sans style et sans profondeur où la présence de deux compléments dans une phrase tient de l’exception. Cette sacro-sainte modernité où à force « d’épurer », de simplifier pour coller au réel, il n’y a plus rien, et où l’on relègue malheureusement au placard des antiquités des auteurs au style plus ample qui ne sont d’ailleurs pas forcément plus difficiles à lire. De ces écrivains qui ont un véritable souffle. Je songe par exemple aux écrivains romantiques. Il est évident que si aujourd’hui Victor Hugo, Chateaubriand ou Balzac proposaient leurs romans on le leur renverrait avec une lettre type.

Certes à chaque période ses modes mais il me semble toujours dommage de dénigrer un style sous prétexte qu’il n’est pas à la mode. De ce point de vue là, Philippe Vilain n’est effectivement pas à la pointe de la tendance surtout si on le compare à d’autres auteurs « d’auto-fiction ». Du reste, ranger des écrivains par catégorie me semble toujours assez peu pertinent car chaque écrivain véritable est unique.

Bien sûr ceux qui liront Dit-il n’auront pas forcément lu tous les livres de Philippe Vilain. Peut-être dès lors seront-ils un peu perdus lorsque l’auteur théorise son entreprise littéraire. Il est intéressant de suivre son parcours, de suivre la façon dont il analyse son œuvre mais la théorie qu’il élabore sur ses propres textes ne peut sans doute être comprise que de quelques lecteurs et finit parfois par paraître un peu répétitive. Il vaut mieux écrire plutôt que de se demander pourquoi on écrit, au risque de tourner en rond en tentant de répondre à une question qui sans doute est sans réponse.

Il existe d’excellents théoriciens et critiques, qui ont droit au titre d’écrivain, mais ce ne sont pas des créateurs (c’est ce qui différencie  le créateur Camus et l’intellectuel Sartre). Il me semble très difficile d’être l’un et l’autre avec le même talent. Philippe Vilain a choisi son camp en racontant qu’il est gêné lorsqu’on lui demande « pourquoi écrire » tant cette activité lui semble naturelle. Je ne le cache pas, je préfère de loin le Philippe Vilain décrivant sa vie réelle ou romanesque, le réel n’étant pas toujours le moins romanesque comme il le dit. Que Philippe Vilain laisse aux théoriciens le soin de théoriser. Qu’il se débarrasse de ce qu’il appelle son « démon de la critique » pour ne s’accorder de réfléchir à la littérature que lorsque cela sert ses aventures intérieures, non comme une analyse extérieure impossible.

Le livre s’achève par une superbe évocation de Trouville et d’une certaine Pauline : on a l’impression de lire les lignes de son prochain roman, tant mieux !

« Dit-il » de Philippe Vilain, éditions Cécile Defaut http://editionsceciledefaut.wordpress.com/

Courez voir les grisettes !

octobre 22nd, 2011

 

 

 

Paul Gavarni, La Grisette, 1840 © Paris, Maison de Balzac.

Balzac était fasciné par les comtesses et autres duchesses qu’il chercha toute sa vie à séduire. Jusqu’au 15 janvier ce sont cependant des jeunes femmes sans particule mais non moins charmantes et au caractère plus simple qu’il accueille dans sa maison de la rue Raynouard : les grisettes.

Ces dernières apparaissent d’ailleurs dans la Comédie humaine : rapides silhouettes, petits personnages qu’on oublie peut-être mais qui font pleinement partie de la première moitié du XIXe siècle et donc du monde balzacien. Citons Ida Gruget, maîtresse de Ferragus dans le roman du même nom.

Le mot grisette, issu de la couleur grise d’une étoffe portée par des femmes de conditions modestes, se trouve déjà chez La Fontaine mais c’est à l’époque romantique que ce terme prend tout sens et s’invite en littérature, dans la presse sous forme de dessins, en chanson et au théâtre.

La grisette est une Parisienne qui travaille le linge et les tissus : couturière, lingère, dentellière ou encore modiste, corsetière et autres petites mains. Elle travaille chez elle ou dans de petits ateliers (qui s’agrandiront à mesure de l’industrialisation du secteur du prêt-à-porter). Elle appartient au peuple de Paris qui fait l’objet d’une exposition au Musée Carnavalet et dont je reparlerai (http://carnavalet.paris.fr/). Il ne faut pas les confondre avec les femmes entretenues, les lorettes, qui étaient regroupées autour de l’église Notre-Dame de Lorette.

Josep-Désiré Court, Rigolette cherchant à se distraire pendant l'absence de Germain, 1844

 

L’exposition de la Maison de Balzac brosse le portrait de la grisette à travers ses diverses représentations, ses caractéristiques et ses activités.

 

Les très nombreux dessins, gravures, lithographies, caricatures mais aussi morceaux d’étoffes et accessoires exposés à la Maison de Balzac nous transportent dans un monde certes idéalisé, fictif mais aussi moderne et très vivant. En effet, dans la représentation de la grisette, écrivains, dessinateurs, chansonniers s’amusent à se répondre, glissent des allusions à l’actualité et nous révèlent avec beauté bien des détails de la vie quotidienne principalement sous la monarchie de Juillet.

La grisette dans sa mansarde, lithographie signée Morisseau comporte en légende une citation de Buffon dont l’Histoire naturelle est une référence

"Variétés de l'espèce : La grisette", de E. Morisseau. © Paris, musée Carnavalet.

à l’époque. Sur la gravure, un dessin accroché représentant Louis-Philippe caricaturé en poire est un clin d’œil à l’auteur du fameux fruit royal, Charles Philipon.

De même, un dessin d’Henry Monnier est légendé avec l’extrait d’une chanson de Béranger, Le Grenier.

 

La grande richesse iconographique de cette exposition permet de pénétrer pleinement dans cet univers populaire, où la bohème devient une sorte d’art de vivre.

La grisette fait l’objet de physiologies, notamment celle signée de Louis Huart, un maître en la matière. Elle ne manque pas, sous ses différentes déclinaisons, dans les volumes collectifs comme Les Français peints par eux-mêmes, Le Diable à Paris et autres tableaux de mœurs. L’une des plus connues reste Rigolette, le personnage d’Eugène Sue, dans les Mystères de Paris. Curieusement et malgré le léger anachronisme, son portrait, peint par Joseph-Désir Court, est souvent choisie pour représenter Madame Bovary… qui n’a rien d’une rigolote.

Dans Les grisettes, une courte nouvelle, Paul de Kock nous fait une bonne description : « La grisette aime l’indépendance ; elle a sa chambre, son chez-soi ; elle est sage, tant qu’elle n’a pas rencontré le beau ou l’aimable jeune homme que son imagination a créé ; elle est honnête, tant qu’elle reste fidèle à son amant. Mais elle ne veut pas qu’on lui fasse des traits, car alors elle se venge, et, une fois en train, elle ne s’arrête plus. Assez souvent, à Paris, deux grisettes logent ensemble. Une seule chambre leur suffit : il y a toujours assez de place pour leurs meubles, et on paye le loyer à deux ; c’est une économie, et les grisettes ont besoin d’être économes ; ne les confondons pas avec les femmes entretenues. » Parmi leur meuble, une table en noyer avec un tiroir qui ferme mal « où l’on fourre cependant un peigne, des couverts d’étain, une boîte de veilleuses, du papier à lettre, des plumes, du sel et du poivre, des bandes de feston, de vieux gants, des couteaux, de la pommade, des cure-dents, une brosse à souliers, des patrons de corsages, du cirage anglais et des pralines. »

 

Capote, vers 1845-1850 © Stéphane Piera/Galliera/Roger Viollet

Mimi Pinson est une autre célèbre grisette. Le conte éponyme de Musset fait de la jeune femme un personnage central, inspiré par des sentiments nobles, ce n’est plus seulement une vignette charmante mais une femme certes simple, légère, aimant s’amuser mais aussi capable de sacrifice discret et de délicatesse. L’éloge des grisettes que Musset fait au début de son conte n’est pas une petite physiologie mais plutôt un hommage rendu à ces femmes du peuple qu’il a fréquentées de temps à autres et qui l’ont touché en dépit du fossé social qui les séparait. Dans son éloge en plusieurs points il souligne notamment : « qu’elles sont capables de passion véritable par la grande quantité d’entre elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenêtre ou qui s’asphyxient dans leurs domiciles. » Et de conclure : « Elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées. »

Si Aimée d’Alton, sa maîtresse entre 1837 et 1839, est une femme de bonne famille qui ne travaille pas, leur liaison a quelque chose de ces amours de grisette à la fois léger, tendre mais aussi passionné et sincère. D’ailleurs, le premier cadeau d’Aimée à Musset n’est-il pas une bourse qu’elle a cousue elle-même afin de l’inciter à moins jouer ?

Outre ses travaux d’aiguille qui la font vivre, la grisette s’accorde des moments de détente en allant au spectacle applaudir vaudevilles ou mélodrames boulevard du Crime, en allant danser dans les bals musettes ou se promener dans la campagne toute proche. Une salle est consacrée à ses loisirs de jour et de nuit. Ce temps de repos du peuple, une réalité, a d’ailleurs permis le développement, dans la capitale et ses villages avoisinants, de lieux de loisirs comme le bal Mabille où l’on danse le Cancan. « Quel mal font ces pauvres filles, qui ont cousu, bâti, ourlé, piqué et ravaudé toute la semaine, en prêchant d’exemple, le dimanche, l’oubli des maux et l’amour du prochain ? écrit Musset dans Mimi Pinson. Et que peut faire de mieux un honnête homme, qui, de son côté, vient de passer huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle nature ? »

On pourra trouver que la grisette est un thème joliment suranné. Il n’est pourtant pas dénué de modernité. La dernière salle est notamment consacrée aux dessins de Constantin Guys si admiré de Baudelaire. Baudelaire qui, à sa façon, traite aussi le thème sous la forme d’une passante dans les Fleurs du Mal.

En effet, la grisette, c’est aussi la jeune femme anonyme dans la capitale, la passante du quotidien qui tantôt vaque à ses occupations, tantôt flâne, rêvant à une vie plus douce ou à son amoureux. La grisette, c’est également une façon de placer au centre de la littérature et de l’art l’individu, ordinaire et pourtant sans qui la ville manquerait d’âme. La grisette, c’est l’ouvrière idéalisée de l’ère capitaliste et industrielle mais aussi l’ouvrière reconnue en tant qu’individu. Elle a un prénom, elle a des petites joies, des tristesses, de menus trésors qu’elle a gagnés par son travail ou son charme. Elle existe.

Que des auteurs aussi célèbres en leur temps comme Paul de Kock ou Eugène Scribe écrivent romans ou vaudevilles pour elles et en les mettant en scène montrent l’importance de cette population féminine travailleuse et indépendante. Si les droits des femmes ne sont pas les mêmes que ceux des hommes, si un fossé et des inégalités existent encore entre le peuple et le bourgeois et l’élite, la grisette témoigne aussi d’une évolution des mœurs et des rapports hommes et femmes. Si tous les hommes ne sont pas les galants amoureux des vignettes, ces figures d’étudiants, de rapins ou de commis, compagnons de la grisette témoignent d’une certaine égalité et harmonie dans l’intimité de ces couples. Les rapports amoureux sont plus subtiles grâce à une plus grande alphabétisation entraînant l’émergence d’une culture populaire qu’un Henry Monnier, dans ses petites scènes, a su bien saisir. L’étudiante (grisette compagne de l’étudiant), croquée par Gavarni est montrée fumant un cigare, dans une attitude pleine d’assurance. La compagne du rapin pose pour une scène mythologique tout en cousant. La grisette aide, accompagne son amoureux tout en conservant son indépendance parce qu’elle a un gagne-pain. Une liberté de mœurs et de comportement plus grande que celles des bourgeoises ou des aristocrates mariées jeunes et condamnées à une vie conjugale sans amour.

Ces instants de vie saisis au crayon, au théâtre se retrouvent aussi dans des romans. Je me souviens ainsi d’un passage d’Horace dans lequel George Sand décrit une jeune femme dans la rue, tenant son panier, un châle sur ses épaules. L’image peut semblait banale, Sand emploie des mots simples et pourtant en lisant on voit cette femme avec précision comme si on mettait en mouvement une série de photos d’Adget ou de Charles Nègre.

 

Schenck. Paire d'escarpins à bout carré et tige en satin noir, rubans en taffetas de soie noir.. Vers 1840. ©Galliera/Roger Viollet

La même impression m’a saisie en visitant  l’exposition devant des escarpins comme on en voit sur les gravures de grisettes dont les robes un peu courtes laissent voir leurs chevilles ou dans les représentations des mansardes où de petites chaussures sont abandonnées sur une chaise ou au pied du lit de sangle. Devant ces escarpins en satin noir parfaitement conservés et qui n’ont sans doute pas été portées ou si peu, il me semblait que de petits pieds charmants qu’un Balzac ou un Musset  décrit avec délicatesse allaient se glisser dedans.

Pendant quelques instants, dans la quiétude de cette maison de la rue Raynouard,  je quitte 2011, mon esprit s’échappe dans le passé et l’époque romantique me semble reprendre vie comme par miracle à travers cet objet. Apaisant, magique et furtif.

 

Elle coud, elle court, la grisette !

Jusqu’au 15 janvier 2012

Maison de Balzac

47 rue Raynouard

75016 Paris – Métro Passy

Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Fermé les lundis et jours fériés.

Catalogue : 29 euros

www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/p6837

 

Splendeurs et misères de Paris

septembre 15th, 2011

 

L’anthologie « Je vous écris de Paris » est sous-titrée : De Pétrarque à Jack Kerouac, le portrait d’une ville en toutes lettres. J’ai donc pensé y trouver des lettres d’écrivains connus. Or si parmi la centaine d’auteurs de ces lettres certains sont célèbres, d’autres le sont beaucoup moins ou ne sont que des anonymes. Il y a bien sûr des écrivains tels  Mme de Sévigné, Diderot, Balzac, Mérimée, Jules de Goncourt, Kleist, Dostoïevski, Loti, Tolstoï, Colette, Simone de Beauvoir mais aussi des artistes tels que Chopin, Courbet, Mozart, des scientifiques et personnalités comme Robespierre, Bonaparte, Freud, Benjamin Franklin, la princesse Palatine. Français ou étrangers. À quelques exceptions près comme la lettre de Balzac à Mme Hanska, celle de Musset à sa marraine, de Stendhal à Sutton Sharpe, je ne connaissais pas ces lettres. Il s’agit toutes de missives intimes qui nous offrent des visions prises sur le vif de Paris et des Parisiens et plus largement des mœurs, des traditions et de l’esprit français.

On a beau dire, et sans négliger les spécificités de chaque région, Paris est un reflet de la France.

Les textes sont classés par ordre chronologique, le classement sans doute le plus pertinent car il permet de bien saisir l’évolution de style mais aussi les changements d’ambiance, les regards que Parisiens, provinciaux ou étrangers portent sur la capitale.

Une évolution mais aussi une continuité dans l’ensemble car ces lettres prouvent que Paris fait partie de ces villes qui ne laissent jamais indifférent. Fascination, adoration ou bien méfiance, détestation enthousiasme ou déception : Paris donne naissance à des émotions et des sentiments très variés tout au long de son histoire. Il est frappant également de constater que les grands événements qui se déroulent à Paris racontent aussi l’histoire de la France elle-même : La Fronde, la Révolution de 1789, celles de 1830 et de 1848, la Commune, l’Occupation. Paris est à la fois le centre de tout : artistiquement,  littérairement, politiquement tout en offrant une image assez complète de ce qu’est notre pays. Plusieurs épistoliers étrangers assimilent Paris et ses habitants à la France et aux Français. C’est le cas par exemple de Dostoïevski qui critique sévèrement le Français comme un être manquant d’idéal ou Freud effrayé par le peuple « possédé par mille démons ». Kleist ne voit dans Paris qu’une ville sale où les crimes en tout genre sont si habituels qu’on ne les remarque plus. Chopin étonné par la légèreté des Français et comprenant d’emblée le double visage de la capitale où « on trouve à la fois [...] le plus grand luxe et la plus grande saleté, la plus grande vertu et le plus grand vice ». Même dualité décrite par Eugène Fromentin âgé de 20 ans : « Il est de fait qu’ici le beau couvre le laid, et cela dans tout et partout ; c’est un travestissement universel, un masque sur tout. Il faudrait lever les jupons des femmes pour s’apercevoir qu’elles n’ont pas de chemise. »

Témoignages subjectifs qui soulignent souvent aussi les obsessions et les personnalités des épistoliers. L’exemple le plus frappant est la lettre de Léon Bloy se réjouissant du dramatique incendie du Bazar de la charité où de nombreuses aristocrates périrent alors qu’elles participaient à une vente de bienfaisance. Bloy y voit le rétablissement de la justice divine !
Certains textes donnent froid dans le dos comme la description de l’exécution de Damien par Robbé de Beauveset, poète libertin, celle d’un provincial décrivant une bousculade faisant des centaines de morts lors des célébrations du mariage entre le Dauphin et Marie-Antoinette ou encore cette lettre anonyme sur la Terreur et l’ambiance à l’arrivée des Prussiens dans la capitale en 1871 décrite par Victor Desplats. Ce dernier est l’auteur d’une correspondance : « Lettre d’un homme à la femme qu’il aime pendant le siège de Paris et la Commune », récit précieux par la précision des détails.

Ces épistoliers ne sont guère passés à la postérité, mais grâce à François Escaig nous pouvons découvrir des extraits de leur témoignage, imaginer et comprendre ces moments de l’histoire. N’est-ce pas l’accumulation de destins individuels, l’histoire de chaque être qui font la grande Histoire ?

D’autres textes signés d’étrangers surprennent par leur enthousiasme. En lisant Marie Bashkirtseff,

© Rémi DERRIEN

Katherine Mansfield, Joseph Roth, Henry Miller on se prend à croire qu’en vivant à Paris on vit dans la plus belle ville du monde. Leurs textes ont quelque chose de naïf peut-être mais qui expriment une joie de vivre sincère et nous révèlent des charmes de la ville auquel on ne prête pas ou plus attention. « Je suis retournée au jardin de Notre-Dame écrit Katherine Mansfield. Il faisait déjà sombre et le parfum des arbres en fleurs était une jouissance merveilleuse. [...] Les amoureux paressent le long des quais. Ils se penchent sur le parapet, regardent l’eau danser, ils se retournent pour s’embrasser, font quelque part, bras dessus bras dessous, puis s’arrêtent de nouveau et s’embrassent une fois de plus. » De même Marcellin Berthelot chimiste et homme politique français écrivant à Ernest Renan, enivré par le spectacle du bord de la Seine. Il fait une description magnifique et précise d’un coucher de soleil : « D’abord de la place de la Concorde, avec ses palais et ses eaux jaillissantes, on voyait à l’Occident, derrière les arbres des Champs-Élysées la masse rouge de feu qui entourait le soleil déjà l’horizon […] Les hirondelles voltigeaient avec de petits cris aigus au-dessus de ma tête devant le fronton de l’Assemblée, poursuivant les insectes du soir. À ce moment-là le soleil, passé tout entier sous l’horizon, illumina l’Occident tout entier de lueurs plus vives [...] Cette lueur se dégrada par degrés, jusqu’à ce que le ciel n’offrit plus qu’un front rosé de plus en plus rétréci, au sein duquel se reflétait la forme sombre de l’Arc de Triomphe. Ce spectacle m’a fait un plaisir indicible. »

Quelques textes enfin font sourire comme cette lettre collective pour s’opposer à l’érection de la « monstrueuse tour Eiffel » ou celle racontant en détail la querelle entre Pierre Reverdy et le peintre Pierre Ribera tournant à l’affrontement physique ou encore la description burlesque de l’Exposition Universelle de 1867 signée de Leconte de Lille.

Cette anthologie refermée, on songe que Paris est aussi bien une fête qu’une scène tragique et que si l’on « s’encoqueluche » comme Musset du faubourg Saint-Germain ou de tout autre quartier, il faut aussi savoir peut-être s’éloigner de la ville pour à nouveau être en mesure d’en goûter les charmes.

 

« Je vous écris de Paris », textes présentés et réunis par François Escaig, éditions Parigramme, 9,5 euros.

François Escaig est invité au prochain Mercredi littéraire animé par moi-même et Lauren Malka et qui aura lieu exceptionnellement le mardi 27 septembre à l’Entrepôt, à 19h15. Entrée libre. http://www.lentrepot.fr/ent_evenement.asp?eid=1734

Théophile Gautier, invité de Balzac

mars 20th, 2011

Né à Tarbes il y a 200 ans Théophile Gautier a passé l’essentiel de sa vie à Paris. Il a plus de chance que Musset, farouche Parisien et parfaitement ignoré l’an dernier dans la capitale… (je ne suis même pas sûre que la minuscule bibliothèque Musset dans le 16e arrondissement ait fait autre chose que poser sur une table à l’entrée quelques-uns de ses livres).

Bref Gautier a plus de chance puisqu’une exposition lui est consacrée dans la capitale à la maison Balzac, rue Raynouard

L’exposition, jusqu’au 29 mai, nous présente un Théophile Gautier intime, entouré de sa famille et de quelques-uns de ses amis.

Théophile Gautier et Balzac se sont fréquentés et même s’ils n’ont jamais été très proches, Gautier a laissé sur le romancier un long et splendide témoignage comme seul il en avait le secret. Son texte est réédité pour l’occasion par la Mairie de Paris et le Castor astral. On voit, on entend parler Balzac. Texte d’écrivain et de peintre car Théophile Gautier s’est d’abord destiné à la peinture. L’exposition présente d’ailleurs quelques tableaux qui bien que maladroits possèdent un charme indéniables. Outre ces tableaux, on peut voir la dernière page manuscrite connue de Gautier orné d’un fin profil féminin dessiné au crayon.

Ces études artistiques à défaut d’avoir fait de Gautier un grand peintre ont éduqué son œil et ont développé son jugement esthétique. On parle souvent des critiques d’art de Baudelaire à juste raison mais la lecture des nombreux articles de Gautier consacré notamment au Salon annuel de peinture prouve qu’il avait également un jugement plein de finesse.

Dans cette exposition chez Balzac on y croise l’auteur de La Femme abandonnée bien sûr mais aussi George Sand ainsi que Delphine de Girardin, Joseph Méry et les femmes qui entourèrent Gautier en premier lieu la cantatrice Ernesta Grisi, son épouse avec qui il eut deux filles, Estelle et la fameuse Judith.

Une salle évoque les nombreux voyages de Gautier en Espagne , sa terre de prédilection, mais aussi en Orient et en Italie. Annick Lesure, arrière arrière-petite fille de l’écrivain a fait don au musée d’un sac de voyage que Gautier a acheté en Espagne. Au risque de paraître trop attachée à des objets a priori ordinaires j’ai regardé longuement ce sac usé certes vieux de 100 ans et qui pourtant gardait les traces d’un beau travail artisanal. J’ai imaginé Gautier utilisant ce sac, mais également aux mains de cet artisan qui l’avait fabriqué et qui peut être ensuite le lui avait vendu.

Une dernière salle est consacrée aux deux œuvres les plus célèbres de Gautier, le Capitaine Fracasse et le Roman de la momie à travers diverses illustrations notamment celle de Gustave Doré pour le Capitaine Fracasse. Il me semble avoir commencé le Roman de la momie à la fin de l’école primaire, probablement dans une version simplifiée. L’histoire ne m’a pas intéressée et je crois avoir abandonné la momie à son sort bien avant la fin. Je ne crois pas avoir jamais ouvert le Capitaine Fracasse. En revanche, je me souviens avoir apprécié la lecture de Mlle de Maupin au lycée. Je l’avais lu pour mon plaisir passionnée déjà par l’époque romantique. Je me souviens avoir été très intéressée par la préface, mais aussi toute l’histoire menée par cette femme Mlle de Maupin fascinante et aventureuse.

Théophile Gautier est célèbre pour son gilet rouge exhibé à la bataille d’Hernani. Il était à la tête d’une bande de jeunes gens venus soutenir Victor Hugo. Il a raconté cette soirée de février 1830 dans son Histoire du romantisme… la mort l’a emporté avant qu’il achève son récit qui s’arrête sur la douce Delphine Gay applaudissant comme un rapin !

« On s’est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien élevés, fous d’art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres, les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme un ramassis de truands sordides. Ce n’était pas les Huns d’Attila qui campaient devant le Théâtre français, malpropres, farouches, hérissés, stupides ; mais bien les chevaliers de l’avenir, les champions de l’idée, les défenseurs de l’art libre ; ils étaient beaux, libres et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux,-on ne peut naître avec des perruques- ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. [...] L’orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et classiques. Une rumeur d’orage grondait sourdement dans la salle, il était temps que la toile se levât : on n’en serait peut-être venu aux mains avant la pièce, tant l’animosité était grande de part et d’autre. Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur lui-même, et l’on vit dans une chambre à coucher du XVIe siècle, éclairée par une petite lampe, Dona Josefa Duarte, vieille en noir [...] écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un galant attendu par sa maîtresse. »

Mais, il serait dommage de réduire Gautier à ce seul témoignage même si son Histoire du romantisme est un document littéraire historique précieux. Théophile Gautier est un chroniqueur de son temps. Cela en a fait longtemps un écrivain mineur. En quoi témoigner de son temps serait-il inférieur à la rédaction de poèmes, de pièces de théâtre ou de romans ? Seul compte le style et les sentiments mis dans l’œuvre.

On connaît également Gautier pour ses nouvelles et pour ses fameuses lettres à la Présidente dont l’exposition à la maison de Balzac montre une page, quelques lignes assez subjectives, mais peu susceptibles de choquer le jeune public dont les yeux s’égareraient vers la vitrine.

J’ai regretté l’absence de Nerval, le grand ami de Gautier presque deux frères à l’époque notamment où ils vivaient impasse du Doyenné, le cénacle des Jeunes Frances où l’on voyait aussi Camille Rogier, Auguste de Châtillon, Arsène Houssaye, Roger de Beauvoir, les frères Devéria, Corot…  Camaraderie littéraire immortalisée par Nerval dans les Petits Châteaux de Bohème.

L’exposition de Balzac s’adresse peut-être davantage à des amateurs qu’à un public néophyte, il manque peut-être quelques panneaux plus  explicatifs pour suivre la carrière et la vie de Théophile Gautier. Mais le public pourra trouver ailleurs les moyens de se renseigner sur le père de la théorie de l’art pour l’art. On se laissera  aller agréablement à l’atmosphère paisible qui règne toujours dans les pièces de cette maison de Balzac, loin du bruit de la capitale, havre de paix comme l’est aussi le Musée de la vie romantique situé dans le neuvième arrondissement, au cœur de la Nouvelle Athènes.

Je reparlerai dans un article suivant de Théophile Gautier à travers la biographie que vient de lui consacrer  Stéphane Guégan. Je reparlerai notamment du Théophile Gautier feuilletoniste. Critique d’art, critique littéraire, Gautier a été l’un des esprits les plus ouverts et les plus subtils de son temps. Conscient qu’il n’arrivait pas à la hauteur des géants tels que Hugo, Vigny, Balzac ou même Dumas, il avait l’esprit de camaraderie. Sans louer aveuglément ses contemporains, il a su aider les autres artistes qu’il aimait, sans jalousie. Je me souviens ainsi avoir remarqué qu’il avait été l’un des seuls à comprendre la grandeur du théâtre de Musset lors de la création des Caprices de Marianne.

Certes l’écriture de tous ces feuilletons l’a peut-être empêché de mener à bout une carrière littéraire plus personnelle, mais nous aurait-il offert d’autres grandes oeuvres ? L’une d’elle n’est-elle pas justement ces textes écrits au fil des jours dans lesquelles il analysait les créations de ses contemporains ?

Certes tous les feuilletons de Théophile Gautier ne sont pas des bijoux. Il lui arrivait bien souvent d’être obligé de parler d’œuvre notamment de pièces de théâtre aussi vite montées qu’elles étaient oubliées. Mais qu’importe la littérature c’est aussi vivre avec son temps et ceux qui savent en exprimer l’âme mérite le nom d’artiste.


Maison de Balzac

47 rue Raynouard

75016 Paris

tel : 01-55-74-41-80

www.balzac.paris.fr

Entrée gratuite. De mardi au dimanche de 10h à 18h

Tout le programme du bicentenaire Gautier : www.theophilegautier.fr

Famille et littérature

février 22nd, 2011

On élève un enfant en sachant qu’un jour il sera totalement indépendant de vous, qu’il n’aura peut-être pas conscience des sacrifices faits pour lui, qu’il jugera votre comportement quel qu’il soit et qu’il n’aura aucunement à vous rendre compte de la façon dont il deviendra à son tour un adulte.

L’expression artistique est peut-être, a priori, l’activité qui semble la plus indépendante de nos origines. Combien d’artistes sont nés de parents dénués de tout talent ? La grande majorité. Et pourtant, il est difficile de comprendre leur cheminement artistique en faisant abstraction de leur origine et de leur enfance. En somme, un artiste est peut-être celui qui est le plus « étranger » à ses parents et en même temps, dans le cas de la littérature, il reste lié à ces derniers bien plus qu’un enfant devenu plombier, ingénieur, commerçant ou toute autre profession  » normale « .

En effet, écrire est à la fois un acte d’adulte, une démarche intellectuelle et artistique et plus ou moins un métier tout en étant un lien fort entretenu même involontairement avec ses parents. Les parents d’écrivains, hostiles ou enthousiastes – jamais indifférents – interfèrent toujours, tant qu’ils vivent et parfois au-delà, sur l’œuvre ou l’état d’esprit de leurs enfants auteurs. Alors qu’un peintre ou un musicien, par exemple, a beaucoup plus de facilité à prendre son indépendance.

Tout le mérite de cette Histoire des parents d’écrivains, d’Anne Boquel et Etienne Kern (Flammarion) est d’évoquer un certain nombre d’écrivains français du XIXe e XXe siècle en nous parlant de leurs parents. Certains sont assez célèbres comme Sido, la mère Colette, ou encore les mères de Jules Renard, d’Hervé Bazin, de Proust ou de Balzac, créancière et secrétaire de son fils. D’autres ne sont pas entrés dans la postérité, comme les pères de Théophile Gautier et de Jules Verne. On revisite des liens qui appartiennent à la légende littéraire, on en découvre qui sont restés plus confidentiels alors qu’ils ont beaucoup compté dans la vie de l’auteur, malgré tout. J’ai été frappée que la plupart du temps c’est avec son père ou avec sa mère que l’écrivain entretient un rapport particulier, comme si l’un des deux se sentait plus concerné (en dehors des cas de veuvage).

On pourrait croire que ces histoires ne sont qu’anecdotiques alors que ces liens variés sont de vrais romans passionnants, parfois attendrissants, parfois cruels. La littérature, même pour des gens non littéraires, provoque toujours des réactions vives en famille. Etre lus par ses parents est sans doute la plus grande épreuve pour un écrivain. Ne pas être lus également. Rien n’est indifférent. L’auteur attend non pas une critique littéraire objective (même si certains parents se permettent de corriger ou conseiller leur enfant, Anne Boquel et Etienne Kern nous donnent quelques exemples qui ne manquent pas de faire sourire). L’auteur, en donnant son livre à lire à ses parents sait qu’il sera lu comme un enfant qui a grandi mais qui reste un enfant. Même un écrivain qui prétend haïr ses parents ou se moquer de leur opinion songe quand même à eux en tenant sa plume. Que va penser Papa ? Que va penser Maman ? J’ai aimé découvrir ces couples qui sans se douter ont conçu un écrivain. « Une chose très difficile », s’exclame la maman de Jean Cocteau à la fois fière, inquiète et totalement envahissante.

Certains n’inspirent pas la sympathie comme les parents d’André Breton mais au fond, ils sont assez rares. Au fond, je leur trouve presque toujours des circonstances atténuantes. Il est difficile de comprendre ses enfants. C’est un autre, un être humain à part entière et en même temps tellement de soi, que les parents s’imaginent avoir des facilités pour comprendre leur enfant, au nom d’un certain instinct. Quand ils s’aperçoivent qu’ils se trompent, comment ne pourraient-ils pas souffrir ? La claque est d’autant plus vive face à une œuvre littéraire qu’ils la prennent au sérieux ou pas. A cela s’ajoute les inquiétudes matérielles, les déceptions de ne pas voir le fils prendre la suite… heureusement souvent qu’un autre enfant est là pour prendre la relève comme les frères aînés de Flaubert et Proust qui deviennent médecins à la suite du père.

Anne Boquel et Etienne Kern nous font partager ces angoisses qui pourraient paraître mesquines, matérialistes ou égoïstes alors qu’elles sont souvent légitimes. Au fond, quel parent ne souhaite pas le meilleur pour son enfant ? Et précisément publier des livres n’est pas toujours la voie royale rêvée surtout lorsque le succès se fait attendre ou que le scandale s’en mêle. Ces questions prennent tout leurs sens à partir de la fin XVIIIe siècle avec la naissance de la famille moderne, où les liens parents/enfants sont plus étroits et où l’augmentation de l’espérance de vie permet à de plus en plus d’enfants de grandir sans être orphelins.

Les auteurs nous offrent dans leur Histoire un beau panorama des liens et des réactions parentales. Et même si la plupart de leurs lecteurs ne sont pas des écrivains,Anne Boquel et Etienne Kern posent à mon avis plus largement la question des rapports que nous entretenons, implicitement ou pas, avec nos parents lorsque nous faisons quelque chose d’artistique ou du moins qui révèle une part de nous-mêmes. La rapidité de notre vie moderne, ces moyens de communication perfectionnés qui nous font oublier les conversations réelles ne pourront jamais empêcher que les rapports humains sont d’abord des dialogues difficiles mais passionnants d’âme à âme… comme nous le rappelle la littérature.

Etienne Kern est le prochain invité des mercredis littéraires (voir rubrique événement)