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Faut-il se dérober au bonheur ?

février 13th, 2013

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Dans une lettre à Jacques Rivière, Henri Fournier dit que Meaulnes est « un homme dont l’enfance a été trop belle » (4 avril 1910). Quand l’enfance n’a été que du bonheur, quand on a pu se prendre pour un jeune dieu, comme Meaulnes revenant après ses trois jours d’escapade, à l’âge adulte, on ne peut que faire le deuil de ce paradis perdu.

Etre adulte pour Meaulnes, c’est comprendre qu’il faut renoncer au bonheur.

En quittant Yvonne de Galais, la femme qu’il aime, qu’il a pu épouser, il se dérobe au bonheur qui s’offre à eux. Sa réaction peut paraître totalement incompréhensible, psychologiquement incohérente. Mais Meaulnes comme le dit Fournier traîne la mélancolie du bonheur de l’enfance perdue. L’amour avec Yvonne est une joie mais il sait qu’elle sera une joie d’adulte, donc moins pure. Il sait aussi que cette  joie ne durera pas. Meaulnes fuit donc le bonheur adulte, ose se montrer cruel avec la femme adorée par fragilité et par orgueil.

Il me semble que l’on peut établir un rapprochement avec la princesse de Clèves. La princesse a longtemps rêvé de l’amour avant de le rencontrer, en la personne du duc de Nemours. Mme de Lafayette montre bien comment son amour cristallise. La princesse est d’abord portée par ce sentiment inconnu et qu’elle garde pur. Une fois veuve, elle pourrait épouser Nemours. Au lieu de cela, elle se soustrait aussi au poids du bonheur, à  l’accomplissement d’un sentiment réciproque et se cloître.

Pour fuir, les femmes se retirent du monde, les hommes courent le monde.

Comme Meaulnes, la princesse de Clèves est une mélancolique qui ne s’offre pas au bonheur parce qu’elle devine que le vivre c’est déjà en entrevoir la fin. Parce que le vivre réellement, c’est l’abîmer. La princesse craint de finir par ne plus être aimée de Nemours si elle se donne à lui. Meaulnes craint de ne plus aimer Yvonne s’il reste avec elle après l’avoir faite sienne. Ce sont deux anges cruels. Ils n’appartiennent pas à notre monde humain.

Meaulnes et la princesse de Clèves agissent aussi par orgueil, un orgueil qui peut dépasser l’entendement mais qui leur suffit à eux. Ils préfèrent préserver la haute idée qu’ils se font d’eux-mêmes mais aussi de leur histoire d’amour, du bonheur plutôt que d’essayer de les vivre imparfaitement.

On trouve bien d’autres personnages dans la littérature qui fuient ainsi la félicité.

Je n’ai pas oublié ainsi ce roman de Gide lu au lycée, La Porte étroite. Alissa renonce à son bonheur avec Jérôme alors qu’ils pourraient se marier. Elle s’enlaidit, se dérobe, pour finir par se laisser mourir. Jérôme, le narrateur, ne trouve rien qui justifie son attitude (car le drame dans ces bonheurs refoulés, ce n’est pas tant le renoncement du héros qui justement se pose en héros, c’est que le second protagoniste s’accroche au désir d’être heureux et se voit ainsi sacrifié, parfois sans comprendre pourquoi) :

«  – Que peut préférer l’âme au bonheur ? m’écriai-je impétueusement.

[Alissa] murmura : – La sainteté… »

Alissa rejoint ainsi la princesse de Clèves. Quant à Meaulnes, il remplace la sainteté par l’aventure.

On peut les opposer à ces personnages qui, conscients que le bonheur ne durera peut-être pas, osent cependant le vivre. Peut-être avec l’illusion qu’il pourra durer, si on y met toute son âme. Peut-être en songeant qu’il vaut mieux vivre un bonheur mortel et furtif plutôt que de se frustrer de toute joie sur terre sous prétexte que sa perte fera souffrir.

C’est bien ce que font Musset et ses personnages qui lui ressemblent comme des frères, Perdican et Octave. Musset, à chaque histoire d’amour, rêve à la perfection. Il en rêve surtout avant l’accomplissement. Il n’y a qu’à lire ses lettres à Sand avant qu’ils deviennent amants ou au tout début de leur liaison. Lire aussi ses poèmes à Mme Jaubert, à Aimée d’Alton, quand il cherche à les séduire, vers pleins d’une joie encore enthousiaste.

Perdican se fait aussi son porte-parole dans sa fameuse tirade dans On ne badine pas avec l’amour. Pour lui, il vaut mieux vivre son amour, même si on souffre, plutôt que d’y renoncer par crainte de voir son amour-propre meurtri, son idéal abîmé. Il se retrouve face à une Camille qui, pour des raisons proches de celle de Mme de Clèves, préfère ne pas céder au bonheur amoureux avec son cousin, puisqu’il risque de prendre fin, puisqu’il se peut qu’un jour il cesse de l’aimer. Camille place son orgueil, son héroïsme plus haut que tout. Le couvent dès lors, proche de la sainteté, a l’avantage de la rendre héroïque facilement.

Le bonheur appartient-il à notre monde ou bien n’est-il qu’un idéal inaccessible et auquel il vaut donc mieux renoncer ? La sainteté peut remplacer le bonheur terrestre mais elle n’est pas donnée à tous et bien orgueilleux est celui qui se croit appelé à elle.

Si nous ne sommes pas touchés par la grâce, il nous reste à profiter et à affronter le bonheur, pour le meilleur et pour le pire, avec humilité et courage, avec légèreté et gravité.

 

Pourquoi n’y-a-t-il pas de jeunes hommes en littérature ?

janvier 13th, 2013

 

Berthe Morisot, Jeune fille devant un miroir

 

Pourquoi n’y-a-t-il pas de jeunes hommes en littérature ?

Cette question qui donne le titre à mon billet m’a été inspirée par le point de départ de ce texte qui sera consacré aux jeunes filles en littérature.

Quand sont-elles apparues dans la littérature française ? Après réflexion, je crois que c’est Musset qui le premier a fait entrer ce thème, cette figure juvénile. Certes dans les siècles précédents on trouve des jeunes filles dans les romans et pièces de théâtre : La princesse de Clèves, Chimène, Aricie dans Phèdre, sans compter les jeunes filles chez Molière, chez Marivaux. Mais soit elles sont au cœur d’un drame, d’une tragédie qui les obligent à une gravité, à une maturité qui les font adultes et dès lors leur font perdre l’espèce de charme qui s’attache à la figure de la jeune fille telle qu’elle apparaît ensuite chez Musset. Soit, chez Molière ou chez Marivaux, elles sont simplement esquissées voire un peu caricaturées, elles ne sont pas importantes en tant que telles.

Il faudrait étudier la place des petites cousines ou des voisines dans la vie et l’œuvre de certains écrivains. Souvent, elles sont à l’origine de leurs premiers émois, de leurs premiers souvenirs et ne sont jamais oubliées. Ce sont ainsi Louise et Zoé Le Douairin, petites voisines du marquis Musset-Cognet chez qui Musset passa ses vacances en 1826 à l’âge de 16 ans. Louise et Zoé lui inspirèrent les personnages principaux d’A quoi rêvent les jeunes filles. Cette courte pièce en vers sera publiée en 1832. On peut penser qu’il est naturel qu’un jeune poète d’à peine 22 ans soit inspiré par les jeunes filles. Or justement dès l’adolescence Musset, comme Rimbaud, Baudelaire, comme probablement Lautréamont, ne sont précisément déjà plus des jeunes hommes.

Face à ces jeunes filles en fleurs, Musset fantasme sur leur charme, leur pureté, leur naturel : tous ces trésors de la  vie qu’il ne possède plus, à supposer qu’il les ai possédés un jour.

Par la suite, la figure de la jeune fille se retrouve dans de nombreuses poésies de Musset comme Ninon ou ses poèmes inspirés par Aimée d’Alton, le moinillon blanc. En effet, même s’il a fait d’Aimée sa maîtresse, on peut dire qu’il ne l’a jamais pervertie, qu’il ne l’a jamais rendue vraiment femme. On peut également citer ce long poème « Une soirée perdue » dans lequel Musset, déjà vieillissant bien que n’étant âgé que d’une trentaine d’années, suit une jeune fille après avoir était charmé par son cou blanc, lors d’une représentation du Misanthrope à la Comédie-Française. Quelques années avant de mourir, Musset retrouvera d’autres jeunes filles lors d’un séjour au Havre. Deux jeunes filles d’une famille anglaise comme un écho aux voisines de ses vacances d’adolescent. Musset plongeant dans la débauche a toujours été fasciné par les jeunes filles qui le renvoyaient à un idéal à la fois inaccessible et pourtant sous ses yeux, un idéal qu’il aurait pu saisir pour s’en emparer mais qui aurait justement perdu de sa grâce en le saisissant. Musset regarde les « petits nez roses » avec un émerveillement et il lui semble à la fin de sa vie que des deux jeunes filles anglaises, comme les petites filles qu’il voit au jardin des Tuileries sont des anges qui le protègent.

Il y a chez Musset une volonté de gommer tout ce qui est ordre du désir, de la sexualité face à ces jeunes filles. Il ne veut pas les déflorer.

On trouve également quelques jeunes filles chez Balzac même si sa préférence va à la femme malheureuse et mariée ou à la maîtresse dévoreuse. De même chez Stendhal, la jeune fille ne le reste pas longtemps, car elle se donne à la passion : Mathilde, Clélia. Les jeunes filles sont trop fades pour eux.

De Musset on arrive facilement à Alain-Fournier et à Proust. La silhouette des jeunes filles n’a changé qu’en apparence, suivant la mode vestimentaire mais leur charme poétique, l’attraction qu’elles exercent reste les mêmes. Ces jeunes filles ont des corps souples que les vêtements laissent deviner. Ce qui est deviné est toujours plus attirant que ce qui s’offre sous nos yeux trop brutalement. Chez Alain-Fournier, elle est blonde, blonde comme Mélisande, personnage qui passionne l’écrivain parce qu’il retrouve chez Debussy (plus encore que dans le drame initial de Maeterlinck) l’expression de son propre rêve féminin.

La jeune fille est aussi appelée fillette, petite fille. Elles sont à la fois accessibles pour ces écrivains et en même temps entourées d’un parfum de mystère, comme s’ils pouvaient les voir, leur parler, les toucher mais sans atteindre ce qui fait leur charme, leur essence qui sont du domaine de l’impalpable. Du reste, l’écrivain préfère souvent les observer de loin, à la fois intimidé et pris d’une peur de briser le charme de la nature en les approchant de trop près. C’est le narrateur dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs qui à Balbec s’extasie sur « cet ensemble merveilleux » de jeunes filles. Il imagine la beauté de leur corps : leurs jambes, leur hanche, tout ce qu’il ne peut que deviner. Pour lui, ce sont des statues mouvantes, magnifiques. Mais bien que dotées d’une enveloppe charnelle qui s’offre au regard, elles n’ont pas encore assez d’individualité pour qu’il soit question de sensualité, de sexualité. Ainsi Albertine, dans le groupe de jeunes filles, est-elle encore une jeune fille.  On reste dans l’éthéré, le rêve, l’idéal, l’inaccompli qui certes a quelque chose de frustrant mais qui préserve la beauté.

Souvent ces jeunes filles décrites se caractérisent par un élément de leur corps qui retient l’attention de l’écrivain, du narrateur qui condense en un point toute la fascination qu’elles exercent. Ce peut être le long cou blanc de la jeune fille dans le poème de Musset « Une soirée perdue », ou bien les yeux noirs brillants de Gilberte lorsque le narrateur la rencontre pour la première fois, ou chez Alain-Fournier les cheveux blonds et la taille fine d’Yvonne de Quiévrecourt, l’Yvonne de Galais du Grand Meaulnes. Outre Yvonne, Alain-Fournier évoque bien souvent dans ses lettres à Jacques Rivière ces petites-filles qu’il a fréquentées enfant et adolescent, ces cousines de Nancay qui éveillèrent son goût pour la petite fille, la petite fille de la campagne. Il aimait leur tenir la main, respirer le parfum de leur linge… comme un petit parfum de perfection. Dans une lettre à Jacques Rivière, Fournier cite une phrase de Francis Jammes qui résume bien ses pensées et celles de ces écrivains fascinés par ces figures juvéniles : « j’aime les jeunes filles, seules, elles ne m’ont jamais ennuyé. » Et Alain-Fournier de poursuivre « C’est qu’il n’y a qu’elles pour être aussi spontanées, aussi fraîchement naturelles. Les as-tu jamais derrière une cloison entendues causer et sourire ? (…) La petite fille est la chose de la nature la plus intéressante. Je songe à toutes les possibilités, à tout ce qu’on pourrait faire de la femme qui est en germe là et qu’on va gâter, étouffer.

Je n’ai peut-être jamais été moi-même que dans mes conversations avec ces merveilleuses petites choses, spontanées et parlantes. »

Gilberte au début de La Recherche a cette pureté enfantine, cette évanescence qui en fait une sorte  d’être idéal dont le narrateur est amoureux. Albertine perd rapidement son image de jeune fille pour être cette femme qui tourmente le narrateur, qui fait naître en lui des doutes. Albertine en proie à la perversion.

Chez Alain-Fournier, la jeune fille qui est en toute femme meurt lorsqu’elle devient mère. À ses yeux Yvonne de Quivrecourt est perdue définitivement pour lui non pas lorsqu’il apprend qu’elle est mariée (car elle pourrait ne pas consommer son union) mais lorsqu’il apprend qu’elle a un enfant. Dans le Grand Meaulnes Yvonne de Galais meurt après avoir mis au monde sa fille. De même Mélisande dans le drame de Maeterlinck et l’opéra de Debussy meurt après avoir mis au monde son enfant.

La jeune fille, la fillette doit donner naissance à des textes, faire œuvre mais le désir, le fantasme ne doit venir que de l’écrivain. La jeune fille doit rester chaste, vierge. Rien ne doit l’avoir pervertie ni un homme (ou une femme), ni la société.

Je reviens à la question qui donne le titre à mon billet. En effet il n’existe pas à ma connaissance d’équivalent de ces jeunes filles en version masculine. Certes, on trouve un grand nombre de jeunes hommes dans la littérature française, mais d’une part ils sont essentiellement décrits par des hommes. Dès lors, ces écrivains brossent souvent une sorte d’autoportrait ou du moins puisent dans leur expérience personnelle. C’est le cas d’Adolphe avec Benjamin Constant, d’Octave avec la Confession d’un enfant du siècle. Félix de Vandenesse, chez Balzac, est un jeune homme qui pourrait se rapprocher le plus des jeunes filles au tout début du Lys dans la vallée mais cela ne dure pas, une fois que son amour pour Mme de Morsauf devient désir.

Peut-être ces jeunes hommes ne sont-ils justement pas aussi purs, évanescents, naturels parce qu’ils sont acteurs et non pas regardés, observés, admirés. Mais même s’ils sont l’objet de fantasme, d’amour de la part d’une jeune fille, ils n’inspirent pas une rêverie, un lyrisme équivalent. La jeune fille ou la femme s’éprend d’un jeune homme en particulier : elle ne rêve pas sur les jeunes hommes, elle individualise immédiatement.

De la même façon, les femmes de lettres lorsqu’elles décrivent un jeune homme le mette souvent en relation avec leur propre histoire s’il s’agit d’un texte autobiographique ou avec une femme éprise du jeune homme en question. Certes, on pourrait citer quelques personnages de paysans un peu naïfs chez George Sand mais ils n’ont pas la grâce des jeunes filles citées précédemment et souvent ils ont déjà trop vécu. C’est le cas du laboureur dans la Mare au diable qui certes est doté d’une sorte d’innocence sentimentale mais qui n’a pas cette grâce juvénile qu’on peut trouver chez la fillette.

Jeunes fille se coiffant, Renoir

Les femmes de lettres ne s’intéressent pas à l’homme mais à un homme.

Peut-être une femme est-elle plus poétique, peut-être est-elle faite davantage pour être l’objet d’une poésie qu’être poète elle-même ? Aujourd’hui, les hommes occupent une large place dans la littérature féminine mais encore une fois il s’agit souvent d’un homme en particulier qui n’est pas forcément jeune sans compter ces nombreux livres où les femmes ne sont pas tout contre les hommes, pour les protéger ou être protégées mais contre eux.

Oui, j’ai beau chercher je ne trouve aucun écrivain homme ou femme offrant un équivalent. La sexualité latente, une sorte de violence s’impose d’emblée chez les jeunes hommes à partir du moment où ils sont sortis de l’enfance. Ce sont plus ou moins ces ragazzi décrits par Pasolini, beaux mais dont la beauté naturelle à quelque chose de sauvage, ces jeunes hommes séduisants et mâles que l’on croise dans les rues de Naples.

Ou bien ce sont des jeunes hommes appartenant la bourgeoisie, à la haute société comme chez Mauriac, chez Balzac ou encore chez Gide, Montherlant. Mais bien que de manière plus civilisée, ils expriment aussi une sorte de violence. Ils perdent leur pureté même lorsqu’ils éprouvent éventuellement des sentiments chastes. Dans le cas des écrivains cités précédemment, ces jeunes hommes, plus ou moins, reflètent ce que vivent leur auteur : Musset et sa vie de débauchée, Alain-Fournier tout en rêvant encore à Yvonne s’empêtrant dans des histoires d’amour passionnelles et consommées, Proust tourmenté par ses désirs.

Peut-être peut-on aussi expliquer l’absence d’une figure idéalisée et pure du jeune homme car la société n’attendait rien de ces petites filles sinon qu’elles se marient et deviennent mère alors que le jeune homme quel que soit son milieu social doit faire quelque chose de sa vie. Devant être dans la société, il se pervertit plus vite.

Bien sûr la jeune fille du XIXe siècle et de l’aube du XXe siècle a disparu. Elle a disparu avec la Première Guerre mondiale. Jamais par la suite on ne retrouve de semblables jeunes filles. Parce que le naturel, l’innocence ne sont plus possibles après la boucherie de la Grande Guerre, prélude à une seconde boucherie encore plus terrible. Quand Modiano écrit ce magnifique livre Dora Bruder, il décrit une jeune fille, une jeune fille morte depuis bien longtemps mais qui pourtant fait naître en lui une vraie fascination. Il fantasme sur l’objet de son enquête mais elle n’est pas une jeune fille en fleurs : elle ne le peut plus parce qu’elle est persécutée, parce qu’on ne la laisse pas librement se mouvoir dans sa jolie robe au bord d’une plage…

La jeune fille a dû apprendre à se débrouiller dans la vie,  a dû travailler, prendre la place des hommes partis au front ou prisonniers. Certes, cela s’accompagne d’un mouvement de libération des femmes mais peut-être dans l’histoire la femme a-t-elle perdu ce qui la rendait absolument belle, innocemment belle à l’aube de sa vie d’adulte.

Les jeunes filles ne sont plus une sorte d’intermédiaire entre la terre, le prosaïque et l’idéal. Les jeunes filles ne sont plus des anges et l’idéal a peut-être disparu à jamais.

Courez voir les grisettes !

octobre 22nd, 2011

 

 

 

Paul Gavarni, La Grisette, 1840 © Paris, Maison de Balzac.

Balzac était fasciné par les comtesses et autres duchesses qu’il chercha toute sa vie à séduire. Jusqu’au 15 janvier ce sont cependant des jeunes femmes sans particule mais non moins charmantes et au caractère plus simple qu’il accueille dans sa maison de la rue Raynouard : les grisettes.

Ces dernières apparaissent d’ailleurs dans la Comédie humaine : rapides silhouettes, petits personnages qu’on oublie peut-être mais qui font pleinement partie de la première moitié du XIXe siècle et donc du monde balzacien. Citons Ida Gruget, maîtresse de Ferragus dans le roman du même nom.

Le mot grisette, issu de la couleur grise d’une étoffe portée par des femmes de conditions modestes, se trouve déjà chez La Fontaine mais c’est à l’époque romantique que ce terme prend tout sens et s’invite en littérature, dans la presse sous forme de dessins, en chanson et au théâtre.

La grisette est une Parisienne qui travaille le linge et les tissus : couturière, lingère, dentellière ou encore modiste, corsetière et autres petites mains. Elle travaille chez elle ou dans de petits ateliers (qui s’agrandiront à mesure de l’industrialisation du secteur du prêt-à-porter). Elle appartient au peuple de Paris qui fait l’objet d’une exposition au Musée Carnavalet et dont je reparlerai (http://carnavalet.paris.fr/). Il ne faut pas les confondre avec les femmes entretenues, les lorettes, qui étaient regroupées autour de l’église Notre-Dame de Lorette.

Josep-Désiré Court, Rigolette cherchant à se distraire pendant l'absence de Germain, 1844

 

L’exposition de la Maison de Balzac brosse le portrait de la grisette à travers ses diverses représentations, ses caractéristiques et ses activités.

 

Les très nombreux dessins, gravures, lithographies, caricatures mais aussi morceaux d’étoffes et accessoires exposés à la Maison de Balzac nous transportent dans un monde certes idéalisé, fictif mais aussi moderne et très vivant. En effet, dans la représentation de la grisette, écrivains, dessinateurs, chansonniers s’amusent à se répondre, glissent des allusions à l’actualité et nous révèlent avec beauté bien des détails de la vie quotidienne principalement sous la monarchie de Juillet.

La grisette dans sa mansarde, lithographie signée Morisseau comporte en légende une citation de Buffon dont l’Histoire naturelle est une référence

"Variétés de l'espèce : La grisette", de E. Morisseau. © Paris, musée Carnavalet.

à l’époque. Sur la gravure, un dessin accroché représentant Louis-Philippe caricaturé en poire est un clin d’œil à l’auteur du fameux fruit royal, Charles Philipon.

De même, un dessin d’Henry Monnier est légendé avec l’extrait d’une chanson de Béranger, Le Grenier.

 

La grande richesse iconographique de cette exposition permet de pénétrer pleinement dans cet univers populaire, où la bohème devient une sorte d’art de vivre.

La grisette fait l’objet de physiologies, notamment celle signée de Louis Huart, un maître en la matière. Elle ne manque pas, sous ses différentes déclinaisons, dans les volumes collectifs comme Les Français peints par eux-mêmes, Le Diable à Paris et autres tableaux de mœurs. L’une des plus connues reste Rigolette, le personnage d’Eugène Sue, dans les Mystères de Paris. Curieusement et malgré le léger anachronisme, son portrait, peint par Joseph-Désir Court, est souvent choisie pour représenter Madame Bovary… qui n’a rien d’une rigolote.

Dans Les grisettes, une courte nouvelle, Paul de Kock nous fait une bonne description : « La grisette aime l’indépendance ; elle a sa chambre, son chez-soi ; elle est sage, tant qu’elle n’a pas rencontré le beau ou l’aimable jeune homme que son imagination a créé ; elle est honnête, tant qu’elle reste fidèle à son amant. Mais elle ne veut pas qu’on lui fasse des traits, car alors elle se venge, et, une fois en train, elle ne s’arrête plus. Assez souvent, à Paris, deux grisettes logent ensemble. Une seule chambre leur suffit : il y a toujours assez de place pour leurs meubles, et on paye le loyer à deux ; c’est une économie, et les grisettes ont besoin d’être économes ; ne les confondons pas avec les femmes entretenues. » Parmi leur meuble, une table en noyer avec un tiroir qui ferme mal « où l’on fourre cependant un peigne, des couverts d’étain, une boîte de veilleuses, du papier à lettre, des plumes, du sel et du poivre, des bandes de feston, de vieux gants, des couteaux, de la pommade, des cure-dents, une brosse à souliers, des patrons de corsages, du cirage anglais et des pralines. »

 

Capote, vers 1845-1850 © Stéphane Piera/Galliera/Roger Viollet

Mimi Pinson est une autre célèbre grisette. Le conte éponyme de Musset fait de la jeune femme un personnage central, inspiré par des sentiments nobles, ce n’est plus seulement une vignette charmante mais une femme certes simple, légère, aimant s’amuser mais aussi capable de sacrifice discret et de délicatesse. L’éloge des grisettes que Musset fait au début de son conte n’est pas une petite physiologie mais plutôt un hommage rendu à ces femmes du peuple qu’il a fréquentées de temps à autres et qui l’ont touché en dépit du fossé social qui les séparait. Dans son éloge en plusieurs points il souligne notamment : « qu’elles sont capables de passion véritable par la grande quantité d’entre elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenêtre ou qui s’asphyxient dans leurs domiciles. » Et de conclure : « Elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées. »

Si Aimée d’Alton, sa maîtresse entre 1837 et 1839, est une femme de bonne famille qui ne travaille pas, leur liaison a quelque chose de ces amours de grisette à la fois léger, tendre mais aussi passionné et sincère. D’ailleurs, le premier cadeau d’Aimée à Musset n’est-il pas une bourse qu’elle a cousue elle-même afin de l’inciter à moins jouer ?

Outre ses travaux d’aiguille qui la font vivre, la grisette s’accorde des moments de détente en allant au spectacle applaudir vaudevilles ou mélodrames boulevard du Crime, en allant danser dans les bals musettes ou se promener dans la campagne toute proche. Une salle est consacrée à ses loisirs de jour et de nuit. Ce temps de repos du peuple, une réalité, a d’ailleurs permis le développement, dans la capitale et ses villages avoisinants, de lieux de loisirs comme le bal Mabille où l’on danse le Cancan. « Quel mal font ces pauvres filles, qui ont cousu, bâti, ourlé, piqué et ravaudé toute la semaine, en prêchant d’exemple, le dimanche, l’oubli des maux et l’amour du prochain ? écrit Musset dans Mimi Pinson. Et que peut faire de mieux un honnête homme, qui, de son côté, vient de passer huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle nature ? »

On pourra trouver que la grisette est un thème joliment suranné. Il n’est pourtant pas dénué de modernité. La dernière salle est notamment consacrée aux dessins de Constantin Guys si admiré de Baudelaire. Baudelaire qui, à sa façon, traite aussi le thème sous la forme d’une passante dans les Fleurs du Mal.

En effet, la grisette, c’est aussi la jeune femme anonyme dans la capitale, la passante du quotidien qui tantôt vaque à ses occupations, tantôt flâne, rêvant à une vie plus douce ou à son amoureux. La grisette, c’est également une façon de placer au centre de la littérature et de l’art l’individu, ordinaire et pourtant sans qui la ville manquerait d’âme. La grisette, c’est l’ouvrière idéalisée de l’ère capitaliste et industrielle mais aussi l’ouvrière reconnue en tant qu’individu. Elle a un prénom, elle a des petites joies, des tristesses, de menus trésors qu’elle a gagnés par son travail ou son charme. Elle existe.

Que des auteurs aussi célèbres en leur temps comme Paul de Kock ou Eugène Scribe écrivent romans ou vaudevilles pour elles et en les mettant en scène montrent l’importance de cette population féminine travailleuse et indépendante. Si les droits des femmes ne sont pas les mêmes que ceux des hommes, si un fossé et des inégalités existent encore entre le peuple et le bourgeois et l’élite, la grisette témoigne aussi d’une évolution des mœurs et des rapports hommes et femmes. Si tous les hommes ne sont pas les galants amoureux des vignettes, ces figures d’étudiants, de rapins ou de commis, compagnons de la grisette témoignent d’une certaine égalité et harmonie dans l’intimité de ces couples. Les rapports amoureux sont plus subtiles grâce à une plus grande alphabétisation entraînant l’émergence d’une culture populaire qu’un Henry Monnier, dans ses petites scènes, a su bien saisir. L’étudiante (grisette compagne de l’étudiant), croquée par Gavarni est montrée fumant un cigare, dans une attitude pleine d’assurance. La compagne du rapin pose pour une scène mythologique tout en cousant. La grisette aide, accompagne son amoureux tout en conservant son indépendance parce qu’elle a un gagne-pain. Une liberté de mœurs et de comportement plus grande que celles des bourgeoises ou des aristocrates mariées jeunes et condamnées à une vie conjugale sans amour.

Ces instants de vie saisis au crayon, au théâtre se retrouvent aussi dans des romans. Je me souviens ainsi d’un passage d’Horace dans lequel George Sand décrit une jeune femme dans la rue, tenant son panier, un châle sur ses épaules. L’image peut semblait banale, Sand emploie des mots simples et pourtant en lisant on voit cette femme avec précision comme si on mettait en mouvement une série de photos d’Adget ou de Charles Nègre.

 

Schenck. Paire d'escarpins à bout carré et tige en satin noir, rubans en taffetas de soie noir.. Vers 1840. ©Galliera/Roger Viollet

La même impression m’a saisie en visitant  l’exposition devant des escarpins comme on en voit sur les gravures de grisettes dont les robes un peu courtes laissent voir leurs chevilles ou dans les représentations des mansardes où de petites chaussures sont abandonnées sur une chaise ou au pied du lit de sangle. Devant ces escarpins en satin noir parfaitement conservés et qui n’ont sans doute pas été portées ou si peu, il me semblait que de petits pieds charmants qu’un Balzac ou un Musset  décrit avec délicatesse allaient se glisser dedans.

Pendant quelques instants, dans la quiétude de cette maison de la rue Raynouard,  je quitte 2011, mon esprit s’échappe dans le passé et l’époque romantique me semble reprendre vie comme par miracle à travers cet objet. Apaisant, magique et furtif.

 

Elle coud, elle court, la grisette !

Jusqu’au 15 janvier 2012

Maison de Balzac

47 rue Raynouard

75016 Paris – Métro Passy

Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Fermé les lundis et jours fériés.

Catalogue : 29 euros

www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/p6837