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Agenda romantique de l’automne

octobre 2nd, 2014

Le baron Taylor

Le baron Taylor

Cet automne, Paris et Châteauroux proposent quelques grands rendez-vous romantiques.

Nous célébrons cette année les 170 ans de la Fondation Taylor, sorte de sécurité sociale avant l’heure pour les artistes. Celle-ci a été créée par le baron Taylor, philanthrope, esthète,  homme de lettres et dessinateur. Il a été l’ami de nombreux écrivains et artistes comme Dumas, Nodier, Dauzats, a soutenu les jeunes et moins jeunes créateurs et défendu le patrimoine français. Grand voyageur, il a entretenu des relations étroites avec l’Orient, servant, entre autres, d’intermédiaire entre la France et le pacha Méhémet Ali lorsqu’il offrit l’obélisque de Louxor, installé  place de la Concorde.  Il a été également à la tête de la Comédie française au moment de la bataille d’Hernani (1830). Une très belle et riche personnalité qui a les honneurs d’une exposition dans sa fondation Le baron Taylor (1789-1879) à l’avant-garde du Romantisme jusqu’au 15 novembre, suivie, du 6 novembre au 15 janvier 2015, dans l’atelier de la Fondation d’une exposition Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France.

 

p5_img01_bCes événements sont organisés en parallèle avec la nouvelle exposition au musée de la Vie romantique qui ouvrira le 10 octobre, La fabrique du Romantisme, Charles Nodier et les Voyages pittoresques jusqu’au 18 janvier.

J’aurai l’occasion ici de parler plus longuement de ces expositions.

Le 20 novembre, à 19h30, toujours au musée de la Vie romantique, la compagnie théâtrale Confidences proposera Confidences de la dame de Nohant dans lequel Rosa Ruiz, auteur du spectacle, incarnera George Sand, femme de lettres, engagée pour davantage de justice sociale et pour le droit des femmes qui de son temps était à peu près un vain mot… tract vie romantique_web_page_1

Un spectacle qui célèbre également la littérature et la musique, à travers celle de Chopin interprétée par la pianiste Remi Masunaga.

Quittons la Nouvelle Athènes, le quartier romantique historique, pour la rive gauche et l’Institut culturel hongrois. La pianiste Hélène Tysman dont j’ai déjà parlé ici il y a presque un an y donnera un concert le 10 octobre prochain.

Hélène Tysman

Hélène Tysman

Finaliste du prestigieux 16è Concours international Chopin de Varsovie, Hélène Tysman a notamment enregistré deux disques consacrés au compositeur franco-polonais. Elle proposera cette fois un voyage musical depuis Bach jusqu’à Ravel et sa célèbre Pavane pour une infante défunte en passant par la première Mephisto Valse de Liszt et les Ballades de Chopin.

Enfin, un détour dans le Berry de Sand s’impose avec les 13e Lisztomanias du 27 octobre au 1er novembre à Châteauroux. Le thème de l’année est : Les voix de Liszt : De Bach à Gershwin.

affiche-Lisztomanias-2014L’occasion de mieux connaître l’influence du bel canto sur le musicien hongrois mais aussi de rappeler que c’était un grand compositeur de lieder et de nombreuses paraphrases et transcriptions d’opéras célèbres, de lieder et d’œuvres orchestrales. Le 31 octobre, Giovanni Bellucci avec le chœur philarmonique tchèque de Brno enregistrera ainsi en direct la transcription de Liszt de la 9e Symphonie de Beethoven… Au milieu de ce riche programme offrant notamment une scène aux jeunes talents, des animations pour les enfants et conférences, deux soirées nous transporteront vers le Nouveau Continent avec une soirée « De Bach au jazz » et une seconde où Bach, Mozart, Liszt partageront le programme avec Gershwin et Piazzola.

Cet automne romantique sera bel et bien un hymne à la joie et à la création…

 

Tous les détails pratiques et les programmes sont sur les sites Internet ci-dessous.

 

Expositions :

http://www.taylor.fr/

http://www.paris.fr/pratique/musees-expos/musee-de-la-vie-romantique/p5851

 

Concerts et spectacles :

http://www.confidencestheatre.com/spectacles/george-sand-confidences-de-la-dame-de-nohant/ Spectacle du 20 novembre entrée libre, réservation à reservations.museevieromantique@paris.fr

http://www.parizs.balassiintezet.hu/fr/

http://www.lisztomanias.fr/

 

Cet après-midi on improvise

janvier 28th, 2014

20140121_175701Le salon Roger Blin, au théâtre de l’Odéon, est l’ancien petit foyer. Après avoir été salle de spectacle, notamment du temps de Jean-Louis Barrault à la fin des années 1960, ce salon sert depuis sa restauration, d’espace de rencontres et de lectures. Des spectacles de poche en fin d’après-midi offrant un riche programme autour de thèmes philosophiques, littéraires ou de grands textes. Intellectuels, écrivains et comédiens échangent et lisent comme dans un salon mais sur une estrade. Le public a ainsi l’impression d’entrer dans un salon privé et de surprendre une conversation, comme si les invités se donnaient en spectacle sans le savoir. Les miroirs latéraux, les tableaux et panneaux évoquant notamment le monde du théâtre renforcent cette impression.

« Pourquoi aimez-vous ? » fait partie des huit cycles proposés. Celui-ci a entamé en janvier sa cinquième saison en partenariat avec la collection Garnier-Flammarion qui publie d’excellentes éditions en poche de textes classiques. Quel est le principe de ces rencontres ? Daniel Loayza, conseiller littéraire à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, discute avec un auteur contemporain sur un livre du patrimoine littéraire qu’il aime particulièrement. Rien n’est préparé explique Daniel Loayza. Mais la littérature est un si vaste sujet de conversation qu’elle autorise toutes les improvisations… il s’y glissera bien toujours quelques pépites.Les-classiques-qui-ont-change-la-vie-des-ecrivains

Ces rencontres rappellent que tout écrivain est d’abord un lecteur. Il lit avant de se lancer dans son œuvre (parfois en se faisant la main avec divers exercices comme le pastiche cultivé par Proust, la critique littéraire ou encore la traduction, comme l’a fait Nerval avec le Faust de Goethe). Tout au long de sa vie, l’écrivain reste un inlassable lecteur  : soit il dévore un peu tout notamment les nouveautés, soit il revient à ses grandes figures tutélaires, soit il explore d’autres continents littéraires. Souvent quelques titres le hantent, d’autres ont été faussement oubliés parce que l’écrivain redoute son influence capiteuse. Il arrive aussi, passé un certain âge qu’on hésite à relire les écrivains qui ont accompagné notre jeunesse, qui ont habité notre salle de lycée ou notre chambre. Je me souviens que Simone de Beauvoir, dans l’un de ses volumes de mémoires, explique qu’elle hésite à relire Stendhal par crainte d’être déçue. Je la comprends : nos enthousiasmes juvéniles nous paraissent précieux car on sait qu’ils ne se renouvelleront pas et on a peur de les déflorer. En même temps, relire un livre découvert à 17 ans c’est peut-être avoir l’occasion de le lire autrement. Le jeu en vaut la chandelle.

L’écrivain qui participe à « Pourquoi aimez-vous ? » dévoile ainsi un peu le lecteur qui est en lui.

IMG_20140121_175911 Lors de la première rencontre de cette année, Jean-Marc Parisis est venu discuter avec Daniel Loayza de la Peau de chagrin de Balzac. Il s’est peut-être moins attaché à parler du roman lui-même qu’au rapport de Balzac avec son œuvre, réflexion développée dans la préface du roman écrite en 1831, et à ce qui fait le génie littéraire. Le génie, selon lui, c’est l’art du visionnaire : vision de l’extérieur au-delà des bornes du regard humain ordinaire et vision de l’intérieur, qui rend visible l’invisible. De ce point de vue, Balzac est un modèle : sa Comédie humaine a fini par devenir plus réelle que la réalité, ses créatures inventées semblent être d’âme et de chair. On pense à Rastignac aussi naturellement qu’à un ambitieux qui aurait vraiment vécu, on rêve d’avoir un médecin comme Bianchon et on voit des pères Goriot dans les maisons de retraite.

Le 11 février, Benjamin Constant sera à l’honneur pendant une heure avec son Adolphe choisi par Belinda Cannone, Delphine de Vigan parlera de Notre cœur de Maupassant le 11 mars, Claro de Tristram Shandy de Sterne le 8 avril, Maylis de Kerangal de A rebours de Huysmans le 13 mai. Tzvetan Todorov terminera l’année le 10 juin avec Les Ames mortes de Gogol.

« Les fantômes en littérature », « Repenser l’humanisme » ou encore « Lire le théâtre »… : tout le programme des huit cycles des « Dix-huit heures de l’Odéon » est consultable ici.

Théâtre de l’Odéon, place de l’Odéon, 75006

Entrée : 6 euros

 

 

 

Balade nocturne avec Chopin et Musset

novembre 5th, 2013

 

delacroix-chopinLe 14 novembre prochain, les notes de Frédéric Chopin et les mots d’Alfred de Musset retentiront salle Gaveau.

 

Entre autres distinctions internationales, Hélène Tysman a reçu un prix lors du très prestigieux 16e Concours International Chopin de Varsovie en 2010. Cette année-là elle enregistrait son premier disque dans lequel elle interprétait les 24 Préludes et la Sonate n° 2. Quelques années auparavant, elle avait eu le 1er Prix au Concours Européen Chopin de Darmstadt. Dans sa jeune carrière, le compositeur franco-polonais tient donc déjà beaucoup de place. Après un petit détour par l’univers de la musique de chambre de Schumann, non moins romantique, Hélène Tysman revient aujourd’hui à son premier amour avec un album comprenant notamment les Ballades.

Ces quatre compositions sont parmi mes préférées (adolescente, je rêvais de travailler la première Ballade que ma sœur m’avait jouée : j’ai acheté la partition sans me lancer et aujourd’hui sans doute est-ce trop tard).

Les Préludes et les Nocturnes sont plus souvent au programme des concerts et en disque. Pourtant, les Ballades ne sont pas moins belles et relèvent de la même inspiration et de ce mélange d’exaltation et de douceur mélancolique, Chopin passant de l’une à l’autre naturellement avec une grâce dont il a le secret. Saluons donc le choix d’Hélène Tysman qui nous offre une interprétation légère, caressante, féminine. Elle sait donner du son à chaque note de Chopin sans forcer et même les passages plus rapides et forte gardent une véritable délicatesse sous ses doigts.

Hélène Tysman, photo d'Alain Cornu

Hélène Tysman, photo d’Alain Cornu

En guise de mise en oreille de son troisième disque, Hélène Tysman jouera les Ballades salle Gaveau le 14 novembre. Si la salle était de la taille du salon de l’Arsenal (chez Nodier) ou de l’appartement de Victor Hugo, place des Vosges, on pourrait se croire revenus dans les années 1830 puisque le piano sera accompagné de la littérature. En effet, jamais plus qu’à l’époque romantique, les artistes ont entretenu un tel degré d’intimité et d’amitié. Jamais littérature, musique, beaux-arts n’ont été aussi proches et mêlés. Mais la salle Gaveau, par sa taille, aura l’avantage de permettre à plus d’happy few d’assister à cette soirée et je ne doute pas que l’ambiance aura quand même quelque chose de l’intimité d’un cénacle grâce aux œuvres interprétées.

C’est Musset qui accompagnera les Ballades de Chopin.

madail10Musset ne jouait pas de piano mais il aimait écouter sa sœur Hermine et il se lia d’amitié avec Liszt (sans parler de son amour désespéré pour Pauline Viardot et de son admiration pour la Malibran à qui il rendit hommage poétiquement). Aujourd’hui, Musset est souvent convoqué avec Chopin pour des spectacles. Mais de même qu’on privilégie souvent alors les Nocturnes, on choisit souvent de lire les Nuits ou quelques autres poèmes de Musset. Or, ce soir, Francis Huster, qui accompagnera Hélène Tysman, s’il a retenu La Nuit de décembre, la plus belle de toutes, la plus dramatique, nous fera aussi entendre le Musset dramaturge. N’est-ce pas par son théâtre si méconnu de son vivant que Musset illumine son siècle tout entier ? Un théâtre familier et adoré par Francis Huster qui a incarné Perdican, Octave et Lorenzo, la grande trinité mussetiste ! Des extraits d’On ne badine pas avec l’amour, de Lorenzaccio et des Caprices de Marianne entoureront ainsi les Ballades auxquels s’ajouteront La Nuit de décembre et un passage de La Confession d’un enfant du siècle.

Francis Huster photo Hugues Anhes

Francis Huster photo Hugues Anhes

Je ne sais pas si George Sand entrera un jour au Panthéon. Je pense que sa place est chez elle, à Nohant et non dans ce monument glacial et triste. Rendre hommage à de grandes femmes de lettres c’est les lire non les faire reposer dans le même caveau que des hommes illustres.

Mais cette « Nuit chez Musset » salle Gaveau n’existerait pas telle qu’elle sans George Sand. Chopin composa trois des quatre Ballades en Berry auprès de l’auteur d’Indiana qui prenait soin de lui. Quant à Lorenzaccio, On ne Badine pas avec l’amour et La Confession d’un enfant du siècle ils ont été écrits grâce à la liaison que Musset entretenait avec Sand.

Musset, mélancolique et ardent, Chopin, cristallin, ont vu leur génie soutenu par la même femme. Le duo que Francis Huster et Hélène Tysman vont former en cette nuit de novembre sera donc habitée à la fois par la grâce de l’art et celle de l’amour.

 

delacroix-sandInformations :

Une nuit chez Musset, 14 novembre 2013 à 20h30

Salle Gaveau

45, rue la Boétie 75008 Paris

Réservations : 01 49 53 05 07 ou http://www.sallegaveau.com/la-saison/795/huster-tysman

 

Le disque d’Hélène Tysman Chopin, Vol. 2 Ballades (label Oehms classics, distribution Abeille musique) : Ballades n°1 à n°4 – Polonaise-Fantaisie, op.61 – Barcarolle, op.60 – Nocturne, op.9 n°3 – 4 Mazurkas op. 24

http://helene-tysman.com/

 

 

Le Japon et l’Argentine à Giverny

août 25th, 2013

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Monet a écrit qu’il aimait être rapproché des vieux peintres japonais. En 1994, Hiramatsu Reiji, né en 1941, découvre Monet et ses Nymphéas. Il va effectuer sept séjours en France, notamment en Normandie et va réaliser des œuvres directement inspirés de Monet et de Giverny. Le musée des Impressionnismes de Giverny expose une trentaine de ses œuvres jusqu’au 31 octobre.

Hiramatsu a voulu apprendre le japonisme de Monet et a peint avec dit-il une « liberté et un sentiment ludique ». Il a également réussi à établir un lien entre l’Occident et l’Orient, comme l’avait fait Monet en son temps. Le résultat est de toute beauté. Hiramatsu a peint selon la technique du nihonga. On utilise des pigments de couleur d’origine minérale, végétale et animale et des feuilles de métal. Un dessin à l’encre de Chine est réalisé au préalable puis on applique les couleurs avec différents pinceaux. L’exposition explique la technique en montrant couleurs et pinceaux. Le résultat est différent des peintures à l’huile de l’impressionniste et en même temps, les deux œuvres sont très proches.

Comme Monet, Hiramatsu s’apprécie vu de loin, en tout cas dans un premier temps, ensuite, on peut se rapprocher pour les détails, notamment ces grenouilles, oiseaux, libellules ou papillons qu’il glisse dans ses peintures. Des présences animales, poétiques, typiquement japonaises comme on en voit dans les estampes. Les œuvres d’Hiramatsu évoquent aussi les motifs des tissus de kimono ou des papiers pour origami. Les coloris variés sont illuminés par la feuille d’or. On rêve de voir les œuvres à la lumière du jour, ce doit être encore plus sublime.

HIRAMATSU_Reflets de nuages- dorés sur l’étang, © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

HIRAMATSU_Reflets de nuages- dorés sur l’étang, © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

L’esthétique japonaise et les nymphéas de Monet se mêlent ainsi avec une grâce indéfinissable. Le pont japonais construit et peint par Monet à Giverny s’invite à nous symboliquement tant notre esprit passe facilement des œuvres d’ Hiramatsu à celles de Monet. Du Japon à la France. Du XIXe au XXe siècle.

On voit aussi chez Hiramatsu les saisons défiler comme chez Monet. L’hiver est un dégradé de blancs et teintes crème, ensemble lumineux qu’un oiseau marron traverse avec délicatesse. L’automne marie jaunes et nuances de marron.

Quartet de couleurs - Nymphéas, 2011 - Nihobga, paravent à six panneaux - © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

Quartet de couleurs – Nymphéas, 2011 – Nihobga, paravent à six panneaux – © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

L’un des paravents m’a fait penser à une voie lactée faite de petites fleurs colorées et de nymphéas aux coloris imaginaires, mais qui font directement penser à ceux de Monet.

Un tableau et un paravent m’ont éblouie particulièrement, ce sont des parterres de coquelicots stylisés, resplendissants. Les fleurs ont des allures de clochettes rouge intense.

Les titres des peintures et paravents offrent un nouveau pont… reliant peinture et musique. Fantaisie, quartet, symphonie s’invitent dans les titres poétiques des œuvres avec abeilles, fin d’automne, printemps nuages….

HIRAMATSU, Motifs de nymphéas – Divertissement, © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

HIRAMATSU, Motifs de nymphéas – Divertissement, © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

Etrangement, il n’y a aucune présence humaine, quelques présences animales discrètes et pourtant ces œuvres touchent et font du bien à l’âme. En cette époque où la Syrie, le Liban, l’Egypte, entre autres, sont en proie à des violences dont on ne mesure pas encore le désastre et dont la fin semble sans cesse repoussée, les œuvres d’Hiramatsu me semblaient porteuses de paix, de respect parce que la pure beauté de la nature réinterprétée est si humaine. Bien sûr ces paravents sublimes ne protégeraient pas des balles réellement, mais dans mon imagination ils incitaient à faire cesser le feu, au moins le temps de la contemplation. Idéalisme certes, mais au fond, mon âme, pour quelques instants, a trouvé le repos. Les estampes collectionnées par Monet et présentées aussi dans l’exposition nous font refaire le voyage dans le sens inverse nous invitant à voir ce qui a nourri le peintre impressionniste dans les œuvres d’Hokusai ou Hiroshige qu’il a admirées.

Monet n’a certainement jamais dansé le tango. Et pourtant, le concert auquel j’ai assisté ensuite ne dénotait pas avec l’état d’esprit qui m’habitait pendant la visite de l’exposition. Le concert avait lieu dans l’auditorium du musée des impressionnismes, dans la cadre du festival Musique de chambre à Giverny. Ce festival permet à de jeunes talents de différents pays de jouer avec des interprètes plus expérimentés. J’en ai parlé précédemment dans le billet Musique chez les Impressionnistes.

Marcelo Nisinman

Marcelo Nisinman

Marcelo Nisinman bandéoniste et compositeur argentin, a interprété ses œuvres, mais aussi des morceaux de Piazzolla avec violons, piano, contrebasse, alto, flûte, violoncelle, clarinette. De la musique de chambre argentine. On retrouvait les lignes musicales du tango déclinées sous une forme parfois contemporaine, des rythmes marqués, souvent une mélancolie langoureuse, sensuelle. Marcelo Nisinman épousait son instrument, il était concentré sur sa musique, mais en nous l’offrant aussi toute vivante et palpitante, sortant de lui. J’ai remarqué la même attitude chez les autres interprètes, à la fois expressifs, concentrés mais sans ignorer les spectateurs. J’ai aussi été touchée par la connivence régnant entre les musiciens qui pourtant ne sont pas habitués à jouer ensemble. Ils avaient manifestement du plaisir à jouer ensemble, s’entraînant les uns les autres. Russe, française, hollandaise, serbe, américaine : plusieurs nationalités réunies. Ces musiciens communiquaient entre eux avec une fraternité artistique émouvante. Ils interprétaient de la musique bien loin de leurs origines. J’y pensais en voyant les Russes Maria Belooussova au piano et Nikita Boriso-Glebsky au violon : ils interprétaient le tango avec une pointe d’âme russe magnifique, proche peut-être de cette tendresse que Debussy trouvait chez Moussorgski. Le concert de deux heures s’est achevé avec une Milonga de Thierry Pelicant, l’un des compositeurs contemporains habitués du festival. Une œuvre enlevée, aux accents argentins aussi qui a pris des allures de feu d’artifice musical offert par un septuor international qui existait le temps d’un concert. Une belle énergie, un feu sacré qui a enthousiasmé l’auditorium plein.

Michel Strauss, violoncelliste et fondateur et directeur du festival et Maria Belououssova, pianiste

Michel Strauss, violoncelliste et fondateur et directeur du festival et Maria Belououssova, pianiste

Ce festival fête ses dix ans cette année. Il se poursuit jusqu’au 1er septembre et proposera notamment des voyages musicaux aux Etats-Unis, avec notamment Gershwin, en Scandinavie avec Sibelius et Grieg et en France, à l’époque romantique. A voir et à écouter.

Informations :

www.musiqueagiverny.fr

Réservation : 09 72 23 33 52

Office de Tourisme des Portes de l’Eure

80 rue Claude Monet – 27620 Giverny – 02 32 64 45 01

De 10 à 17 euros le concert ou différents pass de 20 à 90 euros. Concerts à 15h30 et 20h

Exposition Hiramatsu Reiji au musée des Impressionnistes, jusqu’au 31 octobre, 99 rue Claude Monet, 27260 Giverny. Ouvert tous les jours de 10h à 18h

www.museedesimpressionnismesgiverny.com

 

 

Le trouble de Nietzsche

mai 6th, 2013

 

Nietzsche187a1La folie de Nietzsche, pendant les dix dernières années de sa vie, fait partie de la mythologie qui entoure le philosophe. Le mot folie en lui-même ne signifie rien précisément, si ce n’est une autre façon de percevoir la réalité. Lorsqu’il est interné à Bâle, au début de l’année 1889, Nietzsche a déjà derrière lui des années de dépression. Il est extrêmement fragile. Peu lu et encore moins reconnu par ses pairs, il devine cependant que son œuvre sera mal comprise, récupérée. Il avait tristement raison.

La pièce de Francis Marfoglia et Bruno Roche présentée au théâtre du Nord-Ouest  met en scène le philosophe au début de son internement. Il a une garde-malade, Ariane, et reçoit la visite de Mr. Paul un autre malade, ancien pasteur qui a abandonné son sacerdoce et sa famille pour vivre de façon nietzschéenne. Mais l’ancien disciple se révolte face à la folie de son maître, preuve éclatante et trop tardive, selon lui, que cette philosophie l’a plongé dans l’erreur.

« À quoi servent les livres quand ils n’aident pas à vivre ? » C’est l’une des premières phrases prononcées par Ariane. Question à la fois naïve et profonde mais qui révèle bien le personnage. Il ne porte pas ce prénom par hasard car Ariane bien sûr renvoie à Dionysos auquel Nietzsche s’identifiait dans des moments de crise. Mais il me semble surtout qu’Ariane ici,  c’est celle qui tient le fil de la vie de Nietzsche, sa vie physique bien sûre, mais aussi sa vie mentale, morale. Elle se préoccupe de l’esprit de Nietzsche. Cette femme gaiement pieuse accepte le philosophe comme une brebis égarée, accepte d’écouter ses justifications pour expliquer la mort de Dieu. Elle ne comprend pas tout mais qu’importe, elle est à l’écoute.

Les auteurs, en choisissant de raconter le moment où le philosophe commence à quitter la vie, ont voulu aussi rappeler que la philosophie est un perpétuel questionnement, que toute pensée philosophique est une remise en question et que la suivre aveuglément peut conduire au pire.nietzsche

Cette pièce est riche et exigeante avec de longs échanges, des débats d’idée entre les personnages mais il ne s’agit pas d’une mise en scène artificielle de l’essentiel de la pensée de Nietzsche. (Que ceux qui attendent un « Nietzsche pour les nuls », passent leur chemin). Les échanges sont entourés d’une sorte de poésie que le jeu des comédiens met en valeur. Il y a des rires, des larmes, des fureurs, des assoupissements. La vie même avec son rythme quotidien à la fois rassurant et déprimant.

Bertrand Monbaylet, qui incarne Nietzsche, passe avec subtilité de ces instants de « folie » vraie (ou feinte) et de léthargie, à des moments de colère, de satisfaction légère presque enfantine comme lorsqu’il imite le chant des oiseaux, de désespoir quand il prend conscience, avec une lucidité terrifiante, qu’une part de lui-même lui échappe.

Il me semble aussi que cette pièce nous rappelle que nous aspirons généralement dans la vie à deux choses contradictoires : la consolation et la liberté. Ariane est une âme simple, pieuse qui est capable de compassion. Elle a choisi la consolation, sans se poser de question. Mr Paul, joué avec émotion et énergie par Pierre Hentz, incarne l’homme finalement incapable de penser par lui-même. Il peut prêter serment puis rompre ses serments en suivant la pensée de quelqu’un d’autre. A un moment, Mr Paul accuse Nietzsche et lui dit qu’à cause de lui il se noie. Et le philosophe de lui répondre qu’il ne se noie pas, qu’il flotte et qu’il lui suffirait de bouger les bras et les jambes pour nager. Nager, donc penser par lui-même. Comme Mr. Paul beaucoup de gens ne bougent pas les bras et les jambes.

Stig Dagerman

Stig Dagerman

La foi apporte une consolation mais tout le monde n’est pas appelé à croire. Je songe à ce bref texte superbe et désespéré du grand Suédois Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (chez Acte Sud).

« Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier. »

otre besoin de consolation est impossible à rassasier

Nietzsche et sa soeur Elisabeth

Nietzsche et sa soeur Elisabeth

La liberté réclame du courage, celui de renoncer à une consolation facile comme celle qu’offre Dieu, mais aussi de renoncer à une forme de bonheur passif mais réconfortant.

Lorsqu’il était interné Nietzsche aimait chanter et jouer du piano. Certains témoins disent qu’il était capable d’improviser de superbes mélodies. Cette pièce est aussi une pièce sur la grandeur, la force de la musique considérée comme un abandon supérieur, abandon au rythme, à la mélodie mais qui n’est pas d’ordre de la consolation mais de la création, de l’émotion esthétique. Ce qui sauve Nietzsche ici c’est la musique. Les extraits musicaux pendant le spectacle viennent avec justesse et équilibre. Parfois, la musique, celle de Chopin, de Beethoven… , paraît être un personnage invisible mais qui agit et dialogue avec les acteurs. Si la musique avait autant de place dans sa vie, sa pensée c’est peut-être aussi parce c’est l’art qui se passe le mieux de Dieu. Du fait qu’elle est impalpable, elle semble aussi être supérieure, presque divine elle-même. Quant à Marie Véronique Raban, qui signe aussi cette mise en scène juste et poétique, elle campe une Ariane vivante, affairée comme une petite souris, maternelle surtout.

Et si c’était elle qui avait raison : percevoir le monde et les hommes avec un regard maternel ?

 

 

Nietzsche

De Francis Marfoglia et Bruno Roche
Avec : Pierre Hentz (Mr Paul) – Bertrand Monbaylet (Nietzsche)– Marie Véronique Raban (Ariane)

Mise en scène : Marie Véronique Raban

Théâtre du Nord Ouest

13 rue du Faubourg Montmartre

75009 Paris

Représentations les 8, 15,22 et 29 mai puis 5, 9, 15 et 19 juin à 20h45

Le mal se donne en spectacle

mars 27th, 2013

Photo Denis Gabardo

Photo Denis Gabardo

Au XIXe siècle, lorsqu’un roman avait du succès l’auteur ne s’asseyait pas devant une table pour dédicacer son livre à des dizaines de lecteurs faisant patiemment la queue. Lorsqu’un roman avait du succès on l’adaptait pour le théâtre. C’était l’équivalent d’une adaptation au cinéma aujourd’hui. La forme du théâtre permettait de s’adresser également à une partie de la population qui n’aurait pas lu le roman par manque de moyens intellectuels ou financiers. C’est ainsi que les spectateurs ont pu voir des adaptations des Trois mousquetaires, du Père Goriot ou encore de la Chartreuse de Parme ou du Chevalier de Saint-Georges de Roger de Beauvoir (succès oublié de l’année 1840). Ajoutons que si le romancier ne participait pas à cette adaptation, il ne touchait aucun droit d’auteur.

En voyant Hyde l’ombre et la lumière adapté librement du roman de Stevenson, j’ai imaginé que j’assistais à un spectacle comme au XIXe siècle. Enfin, presque car à l’époque les effets spéciaux, les lumières et la musique étaient réalisés avec des moyens plus artisanaux qu’aujourd’hui. Mais le public y croyait comme aujourd’hui nous pouvons y croire. Bien sûr,  nous sommes loin des effets spéciaux obtenus par le cinéma, effets spéciaux qui parfois sont d’ailleurs le seul argument pour pousser le public à aller voir un film. Je suis contre les effets spéciaux très élaborés : ils ne stimulent pas notre imagination et font de nous des spectateurs passifs. Au contraire en assistant à Hyde, on est obligé de participer, de se prendre au jeu.

Hyde n’est pas une pièce de théâtre c’est un spectacle même si les deux auteurs, Isabelle Florel et Serge Kadoche, ont cherché à donner un rythme dramatique. On sent très bien qu’initialement il s’agissait d’un roman jusqu’à quelques longueurs au début du spectacle avant l’apparition de Hyde et lors des sorties nocturnes de Hyde (la confrontation seule avec la prostituée Alice aurait suffi). Quelques coupures qui réduiraient d’un quart d’heures le spectacle et renforceraient, je crois, la tension. Cela dit, la mise en scène de Serge Kadoche, les jeux d’ombre et de lumière, le décor nous plongent bien dans l’époque victorienne et son atmosphère particulière et permettent aux spectateurs d’imaginer les différentes séquences comme dans un roman. Les comédiens font le reste : on reconnaît de bons acteurs à ce qu’ils n’ont besoin de rien pour nous faire croire à tout. Christophe Poulain notamment joue fort bien la transformation physique de Jekyll en Hyde. On croit vraiment qu’il change de visage et donc d’âme.

L’œuvre de Stevenson a été adaptée au théâtre en 1888, trois ans après sa parution à Londres. C’est à cette date que se sont produits les premiers crimes de Jack l’Eventreur. Jamais on a su qui était Jack l’Eventreur. Ici Jack et Hyde ne font qu’un. La folie du premier aurait-elle inspiré le second ? Pourquoi pas.

Quand le spectacle commence, on voit le docteur Jekyll dans son laboratoire. Lumière de pénombre, méditation sur le savoir, ambition médicale : Jekyll fait penser à Faust. Ce n’est que bien plus tard qu’il comprendra qu’il est « prisonnier de son ignorance ». Certain qu’une part de notre être nous échappe, comprenant que l’individu peut être gouverné par des pulsions Jekyll veut élaborer un remède agissant sur l’âme. Son confrère, le docteur Lanyon, s’insurge d’une telle ambition. L’âme appartient à Dieu, les hommes ne doivent pas y toucher. Jekyll a raison en disant qu’il est en avance sur son temps : il annonce la psychiatrie et la psychanalyse, deux moyens d’agir sur notre psychisme.

Photo Denis Gabardo

Photo Denis Gabardo

Hyde nous rappelle que nous sommes tous habités par des démons, il y a toujours en nous deux personnalités, deux faces même si l’éducation, la foi, tous les autres barrages de la société nous empêchent de céder à notre face pulsionnelle. Malgré tout, même si la majorité d’entre nous est capable heureusement étouffer notre folie intérieure, nous ne sommes pas toujours ce que nous croyons que nous sommes. Qui n’a pas été traversé un jour par des idées folles, meurtrières, cruelles ? Et lorsque l’on cherche à savoir qui se cache en nous, comme le fait Jekyll, la découverte peut faire peur.

Le docteur Jekyll lorsqu’il se rend compte que Hyde, sa face noire, prend le pas sur le médecin passionné mais humaniste qu’il est, il croit d’abord que tout n’est que l’effet de la chimie du breuvage qu’il a élaboré. Mais entre folie et conscience, il se demande si la force seule de sa raison, la force de Jekyll, ne pourrait pas parvenir à étouffer, à tuer le Hyde qui est en lui. Ce passage où Jekyll s’entretient avec Hyde est remarquablement bien joué par Christophe Poulain qui semble changer de visage d’une réplique à l’autre. Nous sommes alors au cœur de la question soulevée par le roman. Quel est le pouvoir de notre volonté sur nos instincts, nos pulsions ? Rabelais disait « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : En perdant le pouvoir sur lui-même, en donnant naissance à Hyde, Jekyll a effectivement ruiné son âme.

Mais il est intéressant de constater qu’entre le docteur Jekyll et l’affreux Hyde, une autre personnalité est apparue ponctuellement : celle d’Henry toujours médecin mais aussi époux de Mary, Henry qui réapprend le plaisir de vivre : aller se promener au bras de sa femme,  partager un dîner avec elle, danser. Le plaisir de vivre avant de succomber au principe de plaisir.

Photo Denis Gabardo

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Richard Lanyon (joué par Jacques Faugeron) est l’incarnation du bourgeois victorien. Le comédien se tient bien droit comme un reflet de son assurance. Il a des certitudes sur la médecine, la religion et sur son pouvoir. Il aime certainement Mary Jekyll mais une fois qu’elle s’est donnée à lui, il s’en détache. Lâche, soucieux de sa réputation quand Mary lui demande de l’aider à avorter après avoir cédé à ses avances, il invoque sa réputation, ses principes éthiques. Il pense le général au détriment de l’individuel. Il abandonne Mary à son sort sans même se désoler qu’elle puisse songer à se débarrasser du fruit de leur amour. Il ne veut pas avoir charge d’âme. Au fond, n’est-il pas aussi criminel que Hyde ?

Mary et le fidèle domestique Baker qui a connu Jekyll enfant et le soigne comme une mère (personnage joué délicatement par Hiep Tran Nghia) ne sont pas sans une part sombre également. Mary trompe son mari et Baker ment à l’inspecteur venu enquêter sur son maître. Mais, au bout du compte ce sont les deux âmes les plus douces et les plus solides, malgré l’apparente fragilité de Mary. Ce sont deux âmes du foyer comme des anges gardiens impuissants au milieu de la fureur des hommes. La fureur de Hyde bien sûr mais aussi la fureur de la société que ce soit par ses principes moraux que par l’injustice sociale dont le quartier pauvre de Whitechapel est le symbole.

Photo Denis Gabardo

Photo Denis Gabardo

Dans la pièce, Hyde devient donc Jack l’Eventreur : il s’en prend à des prostituées alcooliques. Ce sont de pauvres femmes que peu de monde va pleurer mais cela n’empêche pas la foule de Withechapel de se révolter contre cet assassin qui n’a pas de visage. Une révolte qui dit la peur. Et comme la foule a besoin de désigner un responsable on choisit l’étranger, ici un fourreur juif. J’ai bien aimé le passage où Mary, joliment incarnée par Véronique Lechat avec une retenue cachant un fond de passion, raconte l’émeute qui se produit à Whitechapel. Elle était à l’abri dans une voiture, revenant d’un après-midi consacré aux bonnes œuvres. La façon dont elle se fâche contre son ex-amant, son discours « socialiste » est touchant : elle veut trouver un sens, une utilité à ces pauvres gens. C’est un écho au face à face entre Hyde et Annie la prostituée qu’il va assassiner. Il lui demande : à quoi sers-tu ? Et cette pauvre Alice n’a pas de réponse. On perd facilement son âme lorsqu’on ne trouve aucun sens à sa vie. Brigitte Faure incarne bien cette pauvre femme perdue à la vulgarité tragique.

L’inspecteur Abberline (joué par Philippe Agaël) même n’est pas exempt de sa face noire. Il répète deux fois : on va traiter la police d’incompétente. Au fond, son problème ce n’est pas que des prostituées alcooliques dans un quartier pauvre soient tuées. Ce qui l’inquiète ce sont les conséquences sur l’image de la police et la crainte que ces crimes pourraient aussi toucher de braves gens qui se croient plus légitimes face à l’existence.

Oui, j’imagine que le théâtre XIXe siècle ressemblait à Hyde, l’ombre et la lumière : faire peur au public, le faire pleurer, le faire rire même avec un excès de jeu. Le théâtre a besoin d’un peu d’excès pour mieux nous divertir et nous faire comprendre l’essentiel.

 

Hyde l’ombre et la lumière

D’Isabelle Florel et Serge Kadoche

mise en scène de Serge Kadoche

Avec : Christophe Poulain, Véronique Lechat,

Jacques Faugeron, Philippe Agaël, Brigitte Faure,

Hiep Tran Nghia, Hélène Chrysochoos

 

Jusqu’au 2 mai à 20h30

Théâtre de Ménilmontant

15, rue du Retrait

75020 Paris

http://www.menilmontant.info/

http://www.hyde-lombre-et-la-lumiere.com/#/accueil

 

L’histoire d’un enfant malade

février 24th, 2013

Photo Didier Goudal

Photo Didier Goudal

La Confession d’un enfant du siècle est un roman d’inspiration autobiographique écrit par Musset après sa rupture définitive avec Georges Sand. Ce projet de roman le poète y a songé dès leur première rupture, après leur voyage à Venise où Sand est restée. Musset, lui, est rentré à Paris et se met à réfléchir avant de s’exalter à nouveau et de replonger avec Sand dans la passion.

Musset a repris dans son roman quelques détails de leur liaison mais le caractère autobiographique est davantage lié à l’expérience des sentiments et à une certaine maturité acquise durant ces mois de passion.

La Confession d’un enfant du siècle est passée inaperçue à sa publication en 1836. La postérité n’a pas été très tendre avec ce texte. Aujourd’hui Musset est davantage connu pour ses pièces et un certain nombre de ses poèmes que pour ce roman (et ses nouvelles comme Le Fils du Titien, Emeline, Frédéric et Bernerette).

Les spectacles inspirés de la liaison entre George Sand et Musset sont légion, parfois avec quelques passages piqués dans La Confession même si on préfère utiliser sa correspondance avec la romancière, plus accessible.

La première partie du roman déroute et rebute même la plupart des lecteurs d’aujourd’hui. Cette bouleversante méditation sur le mal du siècle est souvent mal comprise, jugée trop abstraite, trop lyrique. Un éditeur aujourd’hui réclamerait à Musset de la supprimer ou de la placer en postface afin que les lecteurs ne se sentent pas obligés de lire le passage avant que débute l’histoire à proprement dite. L’auteur de l’adaptation, Frédéric Vossier, tout en réduisant le passage, a ouvert aussi le spectacle par cette reflexion sur le mal du siècle. Je lui donne raison. En effet, c’est rappeler que cette aventure intime qui va se vivre sous nos yeux est aussi celle d’une jeunesse (et plus ou moins de toutes les jeunesses, époque d’initiation et d’illusions amoureuses). Le roman, écrit à la première personne, n’a rien de dramatique dans sa forme. Il comporte des descriptions, des analyses psychologiques et des dialogues. Frédéric Vossier en a fait un monologue intense et fiévreux.

la_confession_dun_enfant_du_siecle-7073Bertrand Farge, qui interprète cette Confession, est un familier de Musset. Je me rappelle l’avoir vu en 2010 dans Le Chandelier au Lucernaire, déjà dans une bonne et dynamique mise en scène de Marie-Claude Morland. En assistant à cette Confession, j’ai pensé un autre spectacle Le Journal d’un fou de Gogol qui est repris en ce moment par Syrus Shahidi au théâtre du Gymnase. Le texte de Gogol est une pente droite : le personnage s’enfonce dans la folie. Ici, le texte est une succession de courbes : Octave nous livre une confession qui reflète bien le caractère fluctuant de Musset, passant de l’exaltation tendre à la jalousie furieuse, de la bonté à la cruauté.

Dans son jeu, Bertrand Farge parvient très bien à alterner moments de confidences douces ou mélancoliques avec des moments plus violents voire irrationnels. Les passages d’une humeur à une autre n’ont rien d’artificiel. En effet, dans la petite salle du théâtre du Marais, le comédien peut faire passer ces mouvements d’âme et entretenir une véritable connivence avec le public. Exactement comme Musset qui a toujours eu besoin d’avoir un ami pour son cœur tourmenté. Une confession d’ailleurs n’est confession que lorsqu’elle s’adresse directement à quelqu’un.

Le décor également reflète la diversité de ce texte. Sur la petite scène, une partie évoque un intérieur XIXe siècle avec un fauteuil, une table et des verres à pied, une autre partie du décor, poétique, est faite d’arbres aux silhouettes évoquant la douceur d’un tête-à-tête amoureux. Cela permet également de symboliser ces moments où Octave et Brigitte sont à la campagne.

Photo Didier Goudal

Photo Didier Goudal

La Confession d’un enfant du siècle n’est pas l’œuvre de Musset que je préfère. Musset n’est pas un romancier né et on sent, sur la longueur, qu’il n’est pas très à l’aise avec la prose. Mais je dois dire que ce spectacle, en choisissant les bons passages du roman sans désarticuler l’ensemble, sans rendre la progression ni trop rapide ni artificielle, m’a permis de comprendre toute la force dramatique contenue dans ce texte. Une intensité qui est peut-être noyée à la lecture, noyée peut-être aussi à cause de quelques longueurs. La liberté de jeu de Bertrand Farge et son naturel auraient certainement plu à Musset. Le spectacle plaira également aux spectateurs d’aujourd’hui en leur offrant un texte à la fois romantique et intemporel, redonnant pleinement sa place aux sentiments humains exprimés sans peur ni calcul. Un monologue vivant, théâtral et généreux.

 

La Confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset

Adaptation : Frédéric Vossier

Mise en scène : Marie-Claude Morland

Interprétation : Bertrand Farge

http://confessionenfantdusiecle.hautetfort.com/

Théâtre du Marais

37 rue Volta 75003 Paris

www.theatredumarais.fr

Jusqu’au 31 mars

A 21h du jeudi au samedi et à 17h le dimanche.

 

30 ans dans la vie de l’édition française

octobre 24th, 2012

Sainte-Beuve

En 1839, Sainte-Beuve parlait de « détresse » et de « désastre » à propos de la littérature de son temps (« De la littérature industrielle », article publié p. 199 sqs dans Pour la critique, folio essais). Même si à ses yeux la situation empirait, Sainte-Beuve reconnaissait cependant que depuis Gutenberg la littérature est liée à l’industrie.

L’influence de l’économie sur la vie des lettres n’a fait qu’augmenter depuis Sainte-Beuve. Au fil des décennies, le milieu de l’édition et des lettres évolue, selon les modes, les événements historiques, les crises économiques et sociologiques et les acteurs du milieu. Force est de constater cependant que depuis un peu plus de trente ans, le monde des lettres, au sens très large, connaît des changements de plus en plus rapides et se trouve en proie à des contradictions qui le rende encore plus fragile.

C’est cette période, depuis 1975, avec la naissance d’Apostrophe et la mort de Gaston Gallimard qu’Olivier Bessard-Banquy a étudié à la loupe. Il nous offre ainsi en détail un vaste panorama du milieu éditorial, une vraie sociologie de la vie littéraire et intellectuelle française avec ses modes, ses crises, ses vices et ses vertus ainsi que ses figures que l’auteur, pour la plupart, a rencontré et interrogé pour son ouvrage.

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La multiplications des petites maisons d’édition, la montée en puissance du poche, les nouvelles collections, l’émergence de nouveaux lieux de vente du livre, l’augmentation des enjeux financiers, obligations du best-seller pour compenser la baisse des ventes littéraires, les rivalités entre maisons surtout à l’heure des prix ou des rachats d’auteurs, les problèmes de diffusion, de prêts en bibliothèque, etc : l’auteur revient sur tous ces aspects de façon chronologique et thématique.

Olivier Bessard-Banquy aborde aussi bien l’histoire de la Bicyclette bleue, les carrières d’un Claude Durand, d’un Jean-Marc Roberts ou encore d’un Jérôme Lindon (auquel l’auteur rend hommage), le déclin des livres de sciences humaines dans les années 1980, l’arrivée des livres à 10 francs, l’échec de Crystal, l’ebook de l’année 2000, la naissance de Viviane Hamy, du Dilettante ou encore de Verticale et de Quai Voltaire, les transformations de maisons comme Calmann-Lévy, Stock ou encore le Seuil dont le rachat par La Martinière a fait tant de vagues ou encore l’aventure éditoriale et médiatiques de Houellebecq depuis l’Extension du domaine de la lutte jusqu’à la Tentation d’une île. L’auteur nous raconte ou nous rappelle ces grandes et petites histoires qui ont fait trembler Saint-Germain-des-Près, qui ont donné lieu à des articles, des tribunes, des interviews, des polémiques qui, sur le moment, prenaient des allures de révolution ou de drame. Loin d’être un catalogue chronologique d’anecdotes, la suite de ces récits et analyses fait bien comprendre l’évolution et les problématiques du milieu littéraire. Ce panorama de trente ans invite également à s’interroger sur l’avenir des lettres avec Internet et le numérique dont les rôles deviendront sinon déterminants du moins de plus en plus importants.

Certes, on peut trouver triste que l’argent soit si étroitement lié à la littérature qui reste avant tout une création artistique et intellectuelle. On peut trouver regrettable ces « jeux de chaises musicales » qui font ressembler le monde éditorial à une cour versaillaise où petits et grands s’affrontent sans relâche et sans scrupule.

Mais Olivier Bessard-Banquy montre aussi l’extrême diversité de l’édition française et que quelques acteurs ont encore foi en leur métier. Certains livres n’auraient pas vu le jour sans tel éditeur ou telle collection peut-être même certains écrivains, comme Pierre Michon, n’auraient-ils jamais été publiés ou plus tardivement sans cette capacité du monde de l’édition française à accepter aussi ce qui n’est pas à la mode.

Certes, l’auteur rappelle comment Hans d’Islande par exemple, a été refusé par toutes les maisons d’édition après avoir été envoyé sous forme manuscrite par quelques petits malins. Certes, il n’a pas tort de dire que très probablement certains chefs-d’œuvre ne verront jamais le jour parce que le manuscrit a échappé à tout le monde. Cette diversité n’est pas sans poser des problèmes, de même que le phénomène de rentrée littéraire, par exemple, qui a l’avantage de faire parler des livres dans les médias mais à propos de quelques titres au détriment de textes peut-être meilleurs mais moins vendeurs. Face à tant de complexités et de paradoxes, Olivier Bessard-Banquy reste toujours nuancé, sachant montrer avantages et inconvénients des différentes évolutions.

L’ouvrage est découpé en chapitres chacun divisé en sous-parties avec des titres, ce qui facilite une éventuelle recherche thématique. Les chapitres sont ponctués par des intermezzi qui permettent de revenir sur un thème révélateur ou sur un nom comme les aventures de Gallimard depuis la NRF jusqu’à aujourd’hui, où l’on voit que la « reine Victoria » a aussi connu ses drames même si son avenir n’a jamais été menacé (et son meilleur gage de longévité n’est-il pas justement la Littérature dont on annonce pourtant la fin depuis tant de décennies et aujourd’hui, plus que jamais ?)

La littérature, tout comme les autres formes de créations artistiques, n’a jamais pu se tenir loin de l’argent et de l’économie. Certes, quand elle ne concernait qu’une élite qui la produisait, la lisait et la subventionnait, les enjeux financiers étaient de moindre importance. Le XIXe siècle a vu naître la « démocratisation littéraire ». Sainte-Beuve, qui emploie ce terme, comme d’autres de ses contemporains dénoncent cet état qui aboutit à ce que les éditeurs cherchent d’abord à flatter les goûts de la masse et à ce que tout le monde veuille écrire (voir ce passage drôle mais non moins pertinent d’Alphonse Karr dans Sous les tilleuls : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80713w/f191.image.r=sous%20les%20tilleuls.langFR). Au lieu de dénoncer cet état de fait contre lequel on ne peut lutter, le mieux est certainement de savoir s’y adapter sans céder à la mélancolie (même si ce n’est pas facile tous les jours).

Balzac (http://carraud.com/index.php)

Fasciné par les jeux du monde littéraire et journalistique dont il était un acteur à la fois génial et maladroit, Balzac a décrit sous forme romanesque et de physiologie la littérature de son temps. À le lire, tout comme à lire Sainte-Beuve ou Gustave Planche, on songe, que rien ne change vraiment. La somme d’Olivier Bessard-Banquy a quelque chose de balzacien. Son ouvrage est remarquable par la quantité d’informations données : chiffres, statistiques, articles et livres spécialisés, le tout référencé par des notes en bas de page (ce qui apporte un réel confort de lecture). Ce livre est un indispensable pour qui s’intéresse à l’économie littéraire mais il peut aussi se lire d’un bout à l’autre comme une sorte de roman. Le passage le plus romanesque est sans doute l’intermezzo consacré à l’étrange notaire Gérard Voitey qui voulait fonder une maison d’édition et contacte Daniel Rondeau, donnant naissance au Quai Voltaire. On se passionne pour ces personnalités qui vont et viennent dans cette comédie humaine germanopratine comme la fameuse Françoise Verny.

Dans cet ouvrage, très bien écrit, comme sur le ton de la conversation, Olivier Bessard-Banquy apporte des explications claires et référencées, usant d’images pour rendre concret certains aspects ardus ou complexes de cette industrie. Mais il s’autorise aussi des propos plus subjectifs, qui n’ôtent en rien le sérieux de son travail, et nous rappellent que les lettres sont d’abord une histoire humaine.

Photo Gérard Aimé

Sa conclusion est avant tout un appel à la préservation de la littérature par ses acteurs : auteurs, éditeurs, libraires mais aussi lecteurs, clé de voûte de cette économie, même s’ils ignorent les arcanes du milieu dont la culture du mystère participe aussi à son prestige…

L’industrie des lettres, d’Olivier Bessard-Banquy, (préface de Pierre Jourde) Pocket, 540 pages

La littérature bouge encore

octobre 7th, 2012

« Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », écrit La Bruyère au début de ses Caractères. L’auteur vit au XVIIe siècle, en même temps que Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Bossuet ou encore Pascal et Molière. À nos yeux, ce siècle loin d’être une fin pour la littérature nous apparaît comme l’une des périodes les plus glorieuses pour la littérature, la pensée et la langue françaises.

On peut imaginer que nos arrières-petits enfants, s’ils lisent un jour Jean-Marie Domenach, Richard Millet ou encore Renaud Camus songeront que ces propos sur le déclin de la littérature étaient des plaintes ou des craintes peu justifiées. Le déclin ou la fin est un fantasme qui a toujours donné lieu à quantité de publications et comme le résume Dominique Viart au début de Fins de la littérature ? « il y a bien longtemps que la fin a commencé ». Mais à chaque période, ses menaces. Dominique Viart analyse ainsi les menaces actuelles (qui pour la partie commerciale et éducative ne datent pas d’hier), ses menaces qui alimentent les cris d’alarme. Il y a quelque temps, je me moquais des diatribes de Yann Moix contre le livre numérique. Lui faisant crédit d’une certaine intelligence, je trouvais ses arguments non recevables (et sur certains points de mauvais goût) et me demandais s’il était sincère ou s’il ne se posait pas en défenseur du passé pour justement poser.

Bien sûr que je suis attachée au livre papier (ma liseuse dort paisiblement contre le volume des lettres de Balzac à sa famille et je la réveille rarement faute de penser à elle) mais il me semble que le livre numérique n’est pas la fin de la littérature et de la lecture même si certainement cette pratique aura une influence sur le cerveau humain et dès lors la production intellectuelle à venir. Elle sera autre, pourquoi penser qu’elle sera forcément nulle ou plus faible ? Du reste, rien ne nous empêche de continuer à se délecter de textes écrits il y a des siècles.

La mélancolie habite tout écrivain et tout lecteur (de littérature). Comment admirer voire prendre modèle sur un génie d’hier sans regretter de n’avoir pas été son contemporain, sans idéaliser l’époque passée. Bien que trouvant aussi des raisons d’aimer vivre en 2012, je ne peux m’empêcher chaque jour, en passant devant les bâtiments de la Garde républicaine et la bibliothèque de l’Arsenal, parfois en respirant bien fort pour sentir le crottin de cheval, je ne peux m’empêcher d’imaginer la fine silhouette de Nodier derrière une fenêtre, celle de Musset sortant avec sa grande cape noire ou la blonde Delphine Gay, le regard bleu illuminé par l’amour qui la lie à Vigny. Une simple chronologie des publications en France des années 1830 émerveille déjà par sa richesse, même si on aime peu Hugo, Musset, Vigny, Balzac ou encore Nerval, Mérimée et George Sand. Alexandre Gefen dresse la longue généalogie des « déclinologues » qui a l’avantage de nous réconforter : « la décadence des lettres est aussi ancienne que le premier écrivain », écrit-il. Il cite aussi les propos d’Augustin Chaho en exergue de sa communication : « La grande littérature est morte : c’est là un fait qui n’a pas besoin d’être prouvé » Propos paru en 1834, de la part d’un jeune homme de 23 ans… Désiré Nisard, lorsqu’il tire à boulets rouges contre la « littérature facile » s’en prend certes à une partie de la littérature de consommation (des textes courts et faciles à lire) mais aussi à des textes qui devaient connaître une postérité plus grande que les siens. De même Gustave Planche même si ses attaques contre les romantiques ne font pas de lui un réel ennemi. Nisard, quand il publie son pamphlet, est un jeune homme mais qui ne parvient pas se détacher de ses maîtres, de ses modèles, les classiques. Déclarer la mort de la littérature n’est donc pas seulement le fait d’écrivains ou d’intellectuels vieillissants comme ceux qui condamnant les Contes d’Espagne et d’Italie incite le jeune poète de vingt ans à faire ses excuses au grand Voltaire dont les vers faisaient encore sa gloire. Au contraire, jeune, on craint facilement d’être né au mauvais moment, on craint un avenir qui ne saurait être aussi merveilleux que le passé qu’on admire.

La réponse à un déclin supposé peut venir de l’action et de la liberté de créer avec l’ambition d’égaler voire de dépasser ses modèles, de créer une nouvelle forme qui saura aussi s’imposer. C’est Hugo déclarant vouloir être « Chateaubriand ou rien » et Musset, Schiller ou rien. La mélancolie qui connaît alors une heure faste au point d’être une sorte de « volupté » comme le dit Senancour ne naît pas tant alors par rapport à la littérature et à la pensée que par rapport à l’Histoire. Privés d’action et d’héroïsme, les romantiques prennent la plume avec une ambition et une force créatrice que je trouve admirable et jouissive.

Alexandre Gefen revient aussi sur les raisons pour lesquelles la littérature paraît prête à finir. Ce qu’on pointe comme des symptômes d’une fin de la littérature reflète au bout du compte ce qu’est la littérature ou ce qui peut la nourrir. On remarque que ceux qui clament le déclin se font toujours une idée précise de la littérature comme une statue en marbre immuable alors qu’elle est comme de l’argile malléable. « Notre idée de la littérature est le produit de nos influences et de nos tropismes […] Les critères eux-mêmes varient selon les époques, les goûts, les consensus dominants. » note Jean-Pierre Martin. Engagement politique ou pas, thèmes considérés comme nobles et d’autres pas. Et pourtant, on peut trouver aussi admirables Camus que Larbaud et songer qu’Adolphe, roman d’inspiration autobiographie de Benjamin Constant, tentative de guérison d’une vie sentimentale agitée, s’avère supérieur à ses autres publications à la portée finalement moins universelle.

Paul de Kock

Le risque cependant est d’accepter tout et n’importe quoi sous le nom de littérature (notamment quand il est question de roman, genre littéraire fourre-tout). Risque de plus en plus grand depuis que l’imprimerie s’est améliorée, que la production matérielle de livres est moins chère, que la presse s’est développée et que l’alphabétisation progresse. Olivier Bessard-Banquy écrit ainsi : « les frontières s’effacent entre une littérature digne de ce nom, publiée par des maisons de prestige, défendue par des critiques de renom, et une sous-littérature, encensée de la même manière par des journalistes entendant satisfaire les exigences de plus en plus grand public des lecteurs chaque jour plus occasionnels. »

On s’interroge sur la fin de la littérature et à chaque rentrée littérature, on assiste à un déluge de chef-d’œuvre, de livres poignants, fulgurants, etc.

Daniel Martin, à ce sujet, évoque les grandeurs mais aussi et surtout les misères du critique actuel, travail précaire, soumis aux pressions des rédacteurs en chef, de la publicité et des modes. On pourrait dire ainsi qu’un journal (quotidien, hebdo ou mensuel) dans ses pages livres ferait presque preuve d’héroïsme en s’abstenant de consacrer un papier à l’Amélie Nothomb annuel. Un article qui occupe de la place pour rien car Nothomb se vend très bien sans les médias, bien installée en pile au supermarché ou au pied des escalators, et je doute que la majorité de ses lecteurs fidèles lisent la presse la concernant. Au mieux, il la regarde au Grand Journal de Canal +. Presse qui ne contient nulle critique réelle car rares sont les journalistes émettant un avis tranché sur Nothomb : il ne faut pas froisser le client.

Quand j’avais travaillé sur les articles de presse consacrés aux prix Goncourt, fouillant dans la presse depuis 1903 jusqu’à 2002, j’avais pris conscience que la critique au fil du temps connaissait une crise avec un appauvrissement du style, du contenu et une réduction de la place dramatique. Lisant les analyses brillantes de Paul Souday dans le Temps, je songeais qu’aujourd’hui, il lui faudrait parler d’A l’ombre des jeunes filles en fleur en 2500 signes. Parler de Proust sur un timbre-poste.

Les blogs et sites pourraient sauver la critique. Olivier Bessard-Banquy rappelle que certains blogs ont, aujourd’hui, plus d’influence que la presse écrire. Mais un petit tour d’horizon prouve que la plupart des « critiques » traitent de livres médiatiques et que le contenu est dans l’ensemble assez pauvre. Les billets d’ailleurs sont aussi courts que dans la presse écrite ou dans une chronique radio parce que personne ne veut lire un article long ni sur écran ni sur papier.

La multiplication des loisirs et des sources d’information aboutissent à un zapping auquel il est difficile de résister même lorsqu’on aime la retraite d’un cabinet de travail. Certes, cela participe à la baisse de la lecture savante (alors que la production et la consommation livresques augmentent) mais de même qu’il y a peu de grands écrivains qui restent à chaque siècle, il y a et il y aura toujours peu de vrais lecteurs. Si toute la population française avait été scolarisée du temps de Rabelais ou de La Rochefoucauld, je doute fort qu’ils auraient été des best-sellers. En revanche, il y aurait eu des Paul de Kock ou des Marc Lévy.

Il arrive que de grands livres parlent à un large public, par exemple Les Misérables (lecture peut-être trop difficile aujourd’hui pour une tranche sociale équivalente mais passons). C’est une grâce. Elle s’est produite et se reproduira. En attendant, on peut toujours se plonger dans cette Fins de la littérature ? aux contributions variées dont je ne donne ici qu’un aperçu et continuer à faire vivre la littérature en la lisant.

 

Fins de la littérature ? sous la direction de Dominique Viart et Laurent Demanze, éditions Armand Colin.

Visites chez des artistes

mai 28th, 2012

Depuis que je suis petite je visite des maisons et musées hommage à des écrivains, artistes et personnalités. L’un de mes souvenirs d’enfance les plus lointains est ainsi l’escalier menant au grenier de la maison de Beethoven à Bonn que j’ai gravi en tenant la main de ma mère. Je ne garde en mémoire que le sentiment d’avoir été impressionnée par cette visite effectuée à l’âge de 4 ou 5 ans.

Je ne me suis jamais lassée de ces pèlerinages. Certes j’ai conscience que certains lieux ont été complètement réaménagés et qu’en dehors des documents et objets présentés, parfois du cadre encore existant, tout a perdu de son authenticité. C’est frappant à Auvers-sur-Oise dans la chambre de Van Gogh que j’ai vue un été : elle était envahie par tant de touristes japonais qu’on avait l’impression que l’âme du peintre était une attraction de foire. Je le regrette tout en songeant que dans la masse de touristes, il pouvait se trouver quelques-uns pour qui cette visite représentait sincèrement quelque chose et ce bien que l’ambiance soit loin de nous laisser le loisir de méditer ou de se recueillir.

auberge Ravoux, Auvers-sur-Oise, photo www.van-gogh.fr

D’autres lieux, liés souvent à des personnalités moins célèbres et populaires, apparaissent comme plus vrais parce que plus paisibles. Il arrive d’ailleurs que ces demeures ne soient ouvertes que ponctuellement ou sur rendez-vous… Avec un peu d’imagination, on peut presque penser que l’écrivain ou l’artiste va entrer chez lui et bousculer un peu les objets bien agencés sur son bureau ou dans son atelier. A cet instant, un gardien ou une gardienne entre, l’air un peu ennuyé ou fatigué, s’assoit sur la chaise qui lui est réservée pour vaguement vous surveiller en attendant que vous quittiez la pièce.

Malgré tout, je ne me suis jamais lassée de ces pèlerinages et il y a de nombreuses maisons ou lieux habités par des écrivains ou des artistes que j’aime et que je rêve encore de visiter avec l’espoir d’appréhender l’existence de l’homme qui a vécu là.

En attendant, je me suis plongée dans la lecture du livre d’Hélène Rochette, Maisons d’écrivains et d’artistes Paris et ses alentours (Parigramme). L’auteur propose quarante-neuf visites. Hugo, Balzac, Delacroix par exemple à Paris, la Vallée-aux-loups chère à Chateaubriand, Milly-la-forêt, chez Cocteau, Proust à Illiers-Combray, Renoir à Chatou, Monet à Giverny ou encore Dumas à Port-Marly dans son château de Monte-Cristo parfait décor pour ses romans mais vite revendu pour cause de dettes. On entre aussi dans l’univers de personnalités moins célèbres comme Michelet à Vascoeuil, Barbusse à Aumon-en-Halatte, Caillebotte à Yerres, Maeterlinck à Médan, voisinant avec Zola. Si Hélène Rochette nous promène dans des lieux connus, où se pressent déjà beaucoup de touristes, elle a su également choisir bon nombre de maisons et musées plus confidentiels qu’elle nous fait découvrir.

Maison de Chateaubriand, Vallée-aux-loups

Il s’agit ici moins d’un guide que de promenades dans le monde de chaque personnalité. L’auteur consacre quatre à dix pages par lieu, non selon un plan systématique mais en s’adaptant à l’importance de la maison dans la vie de l’artiste et à son style. Si Mauriac, par exemple, est lié intimement au Bordelais, on découvre que la demeure de sa femme, à Vémars, dans le Val d’Oise, fut également un lieu important non pas dans son œuvre mais dans son existence. Un cadre dans lequel il a pu aussi écrire et se sentir bien. Dans le cas de Satie à Honfleur, on est en présence d’une maison d’enfance qu’il n’a plus habitée ensuite. Le musée qui lui est consacré n’est pas un lieu de vie mais un espace dans lequel on peut s’imprégner pleinement de l’univers particulier et excentrique du compositeur des Gymnopédies avec notamment son incroyable collection de parapluies. Le Moulin de Villeneuve est, pour le couple Louis Aragon Elsa Triolet, une demeure dans laquelle ils ont écrit leur histoire commune. Chez Pierre Marc-Orlan à Saint-Cyr-sur-Morin, on voit ses pipes, ses bérets à pompon, la tombe de son perroquet Dagobert et à travers eux l’esprit de l’écrivain et de son époque, proche de nous.

Hélène Rochette traite essentiellement d’artistes du XIXe et XXe siècle. Les souvenirs sont plus nombreux et plus accessibles. Pour les personnalités plus lointaines, Corneille, Rousseau et les frères Le Nain à Bourguignon-sous-Montbavin, il est moins facile d’imaginer leur présence, tant leur quotidien était différent du nôtre. Ces visites si elles touchent peut-être moins sont cependant l’occasion d’un voyage historique intéressant.

Hélène Rochette mêle très bien informations biographiques, anecdotes et descriptions pour nous faire entrer non seulement dans ces maisons mais aussi dans l’existence de ceux qui l’ont habitée. Des citations et des photos complètent à merveille ces promenades. Un bon avant-goût avant de les effectuer pour de vrai.

Château de Monte-Cristo, salon. Photo d'André Larané

Hélène Rochette nous donne aussi envie de mieux connaître les artistes dont elle parle : cette porte ouverte sur leur existence réelle rend passionnant leur univers et leur œuvre qui se dévoilent en filigrane. Qu’ils soient touchants comme Millet à Barbizon menant une vie plus que rustique, originaux comme Rosa Bonheur à Thomery ou romanesques comme Maurice Leblanc à Etretat, dans le clos d’Arsène Lupin, tous ces lieux, considérablement réaménagés ou pas, demeurent des lieux de mémoire. L’imagination même sous l’œil du gardien ou de la caméra de surveillance peut s’envoler en contemplant un objet, un manuscrit, un meuble…

Maisons d’écrivains et d’artistes Paris et ses alentours, d’Hélène Rochette, éditions Parigramme, 279 pages, 22 euros

A lire aussihttp://livresdemalice.blogspot.fr/2008/08/escapade-flaubert-maupassant-leblanc.html et http://livresdemalice.blogspot.fr/2009/12/marcel-proust-sur-la-lecture.html

D’amour et d’eau fraîche

mai 7th, 2012

Jean Giraudoux, vers 1927

Ondine de Jean Giraudoux a été créé le 4 mai 1939, il y a 73 ans au théâtre de l’Athénée, par Louis Jouvet.

Giraudoux (1882-1944), influencé et passionné par la littérature allemande, travailla à cette pièce pendant de nombreuses années, s’inspirant d’Undine de Frédéric de la Motte-Fouqué, écrivain allemand romantique. L’intrigue de cette pièce féerique se situe dans une région au bord du Rhin dans une ambiance médiévale. Elle fut montée par Louis Jouvet alors que l’Allemagne nazie se préparait à envahir la France et à ravager l’Europe par sa barbarie. Il y a un fossé entre ce texte littéraire subtil et poétique et la situation politique. Et pourtant, Giraudoux a aussi l’art de reprendre des textes mythologiques, des légendes pour leur donner une résonance actuelle, une symbolique intemporelle (La Guerre de Troie n’aura pas lieu).

Ondine est une pièce shakespearienne : pas moins de 46 rôles si on la joue intégralement, un mélange de lyrisme, de comique et de dramatique, des scènes de groupes et des duos plus intimes. Des répliques un peu prosaïques voisinent avec des tirades ou des répliques lyriques.

Fanny Ellsler dans le ballet Ondine de J. Perrot

Une ondine  est un génie des eaux dans la mythologie germanique.  C’est un joli prénom, rare, simple et mélodieux.

Ondine, ici, aime un homme et aspire à être une femme pour être vraiment son épouse. Elle a quitté son monde aquatique pour celui des hommes fait de misères et de grandeurs, de trahisons, de lâchetés mais aussi de passion. Le roi des Ondins lui a proposé un pacte : si Hans, l’Homme, le chevalier, la trahit, il mourra et Ondine l’oubliera à jamais. Ondine va tout faire pour sauver son amour mais peine perdue.

Avec cette pièce, Giraudoux nous invite à nous interroger sur l’un des sentiments humains les plus complexes. Pourquoi l’amour est-il fragile et en même temps capable de nous donner force et énergie ? Peut-on y croire ? Pourquoi l’entourage, le monde peut-il le mettre en péril (ici la cour du roi et la rivale d’Ondine, Bertha) ?

À la fin de la pièce, j’ai songé que les plus grandes passions sont peut-être les plus vulnérables. Le pacte du roi des Ondins c’est symboliquement tout ce qui menace l’amour, à commencer par la faiblesse de ceux qui l’éprouvent. Constat pessimiste, peut-être mais qui ne doit pas faire oublier qu’il y a aussi de la grandeur à aimer, de la grandeur à accepter les souffrances parce qu’il vaut sans doute mieux être sincère avec son cœur plutôt que de le protéger avec une sorte de mesquinerie et de lâcheté.

Ondine déclare ainsi : « que je sois malheureuse ne prouve pas que je ne sois pas heureuse ».

En devenant une femme amoureuse, Ondine apprend la souffrance mais gagne une âme dont ces petites déesses aquatiques sont dénuées.

Ondine est une ondine qui veut devenir femme. Clémentine Stépanoff est une femme qui devient une ondine. Elle joue avec tant de grâce, mélange de naïveté, de légèreté et d’assurance, qu’elle semble être vraiment un être un peu évanescent provenant d’une paisible rivière. Hans, le chevalier, joué par Jeff Esperansa, n’est pas moins crédible. Il a la force, la brutalité de l’homme, ses accès de colère irréfléchis, mais aussi le caractère enfantin et attendrissant qui demeure chez l’adulte. Il parvient à manifester ses sentiments, il ose se laisser éblouir par l’amour tout en tremblant de ne plus être qu’un géant aux pieds d’argile devant sa petite Ondine, frêle mais plus forte par son immortalité et sa simplicité.

Diane de Segonzac, par sa mise en scène sobre, légère, sans temps mort, nous laisse entendre ce beau texte, qui en cette période agitée et violente, a le don d’apaiser l’esprit avec intelligence et sensibilité. Bien sûr on ne peut rester indifférent au présent ou au futur proche, on ne peut pas être indifférent à ce qui fait notre quotidien. Mais comme il est bon et salutaire de pouvoir pendant deux heures s’en détacher pour revenir à des pensées plus essentielles, pour réfléchir à ce qui profondément nous anime. Pour laisser notre esprit se libérer du contingent, du matériel, de tout ce qui le divertit dans le mauvais sens du terme.

L’univers enchanté que Diane de Segonzac a réussi à créer avec très peu de moyens donne à la pièce un côté théâtre de marionnettes. En insistant sur le côté féerique, irréel, elle nous rend le texte paradoxalement plus saisissant, réaliste. L’illusion théâtrale débarrasse notre esprit de repères matériels pour nous permettre de nous concentrer sur les sentiments et les idées exprimés, sur les comportements. Le chant a capella (par Estelle Kaïque) qui accompagne les apparitions des êtres aquatiques participe discrètement aussi à cet envoûtement.

J’ai songé aussi à Pelléas et Mélisande de Maeterlinck et à l’Annonce faite à Marie de Claudel. Mais le drame de Maeterlinck (pardon Thomas !) n’a pas la richesse de contenu de la pièce de Giraudoux, elle est enfermée dans un symbolisme qui a beaucoup vieilli et qui, par moment, est un peu ridicule même si certains passages ne sont pas dénués de poésie. Cette poésie qui a su toucher Debussy lorsqu’il a composé son opéra. Quant à la pièce de Claudel, sorte de mystère moyennageux, elle vire trop souvent à la pièce à thèse religieuse, elle ne sait pas avoir la fantaisie et le comique que s’autorise Giraudoux.

J’ai particulièrement aimé la scène de rencontre entre Hans et Ondine : c’est la beauté des premiers temps de l’amour, ici, symboliquement avant même le premier baiser échangé, lorsqu’on sait que notre cœur a trouvé un autre cœur qui nous comprend sans lui avoir encore parlé. Bonheur mais déjà souffrance pour une ondine qui devine les codes humains en croyant, avec candeur, pouvoir les changer. Ondine, dans cette scène 9 de l’acte I dit, presque successivement : « Depuis que je t’aime, ma solitude commence à deux pas de toi » et « les bras des hommes leur servent surtout à se dégager. »

J’ai beaucoup apprécié également le tête-à-tête entre la reine Iseult (Estelle Kaïque) et Ondine. Iseult est la seule humaine avec laquelle Ondine peut se confier. Le dialogue entre une reine qui, devine-t-on a aimé et compris que le bonheur est de courte durée dans la passion, et une ondine, consciente de la fragilité des cœurs humains mais déterminée à sauver Hans menacé par le pacte.

J’ai aussi aimé, toute différente, la scène du procès d’Ondine et de l’amour avec deux juges (Fred Tremege et Jean Marzouk) de comédie, drôles et confrontés à un cas qui les dépasse.

Le roi des Ondins (Valentin Terrer) intervient pour déjouer le stratagème d’Ondine qui a voulu faire croire à son infidélité pour cacher celle de Hans. Le merveilleux du monde aquatique s’invite dans le monde des hommes : rien ne nous semble anormal, c’est la magie des vrais contes.

J’aime le théâtre du Nord-Ouest : c’est comme un théâtre de bois, presque nu, où seuls les textes comptent, où les comédiens sont si prêts des spectateurs que la frontière est là, sans être là. Une exigence, une authenticité qui demeurent quand elles ont parfois disparu de scènes plus médiatiques, aux moyens financiers plus considérables mais qui en perdent leur âme.

Ce spectacle se joue encore ce printemps et en septembre ainsi que bien d’autres pièces de Giraudoux dans le cadre de cette intégrale. Avouons qu’il faut le courage du directeur Jean-Luc Jeener, pour proposer tout Giraudoux : écrivain un peu trop oublié, qui par ses références littéraires, son humour civilisé, est a mille lieues de la plupart des succès populaires d’aujourd’hui.

Et pourtant, (rêvons un peu) j’encourage même les spectateurs de TF1 et de M6, les lecteurs de Marc Lévy ou Guillaume Musso ou les amateurs de grosses pièces au comique facile d’oser venir écouter et voir cette Ondine. Passé le moment de surprise, la crainte de ne pas accrocher, il me semble impossible de ne pas se laisser emporter naturellement par ce spectacle comme une ondine nageant gracieusement au fil de l’eau…

Ondine, de Jean Giraudoux, mise en scène de Diane de Segonzac

Théâtre du Nord-Ouest

13 rue du faubourg Montmartre, 75009 Paris

http://theatredunordouest.com/

Plusieurs dates en mai, juin et septembre

Vendredi 18 mai à 20h45 Samedi 19 mai à 14h30 Mardi 22 mai à 20h45

Samedi 2 juin à 14h30 Mardi 5 juin à 20h45 Samedi 9 juin à 20h45 Lundi 11 juin à 20h45

Lundi 18 juin à 20h45 Vendredi 22 juin à 20h45 Samedi 23 juin à 14h30

Mardi 4 septembre à 20h45 Samedi 8 septembre à 14h30 Vendredi 14 septembre à 20h45 Mardi 18 septembre à 20h45

Mardi 25 septembre à 20h45 Jeudi 27 septembre à 20h45 Vendredi 28 septembre à 20h45

 A voir aussi dans le même théâtre, d’autres pièces de Giraudoux mais aussi, notamment, Knock de Jules Romain, A l’ombre d’Oscar Wilde de Lou Ferreira (pièce sur les écrivains français qui défendirent Wilde accusé d’immoralité, http://cercle-esthetique-et-philosophique-wildien.com), Caligula de Camus…

Quelques années dans la vie de Musset

novembre 24th, 2011

Que faire du temps qui nous est imparti sur terre et dont on ignore la durée ? Faut-il l’occuper le plus agréablement possible mais sans s’attacher, sans prendre le risque de souffrir, sachant que tout finira par mourir ? Ou bien faut-il essayer de vivre pleinement en créant, en pensant, en aimant, même s’il peut en résulter aussi des douleurs qui pourraient paraître inutiles aux yeux de ceux qui ne font qu’occuper leur vie ?

C’est cette question, entre autres, que pose la pièce Le Bruit de la vie de Georges Dupuis. L’auteur met en scène Alfred de Musset et Desgenais qu’il incarne lui-même. Desgenais, c’est à la fois l’ami libertin dans la Confession d’un enfant du siècle, c’est aussi Alfred Tattet, ami de Musset, fils d’agent de change fortuné et amateur de débauche de toutes les sortes. C’est aussi Octave dans les Caprices de Marianne et même Lorenzaccio dans sa face visible, l’idéaliste marchant avec son masque de débauché. Mais c’est aussi et surtout Alfred de Musset lui-même comme le laisse entendre les premiers mots de la pièce inspirés de la merveilleuse Nuit de décembre, long poème dans lequel l’auteur évoque son double, ce jeune homme vêtu de noir qui le suit toute sa vie et qui s’appelle la solitude. C’est le Musset indécis sur le chemin qu’il doit suivre et qui s’enivre pour ne pas penser.

Le Bruit de la vie évoque quelques années dans la vie de Musset depuis le moment où adolescent il proclame qu’il veut être Shakespeare, Schiller ou rien jusqu’au moment où il perd son père, victime du choléra, juste avant de rencontrer George Sand. Cette mort et cet amour vont bouleverser sa vie, comme ils bouleversent celle d’Octave dans la Confession. Ils bouleversent mais aussi donnent naissance à des chefs-d’œuvre en à peine de quatre ans. En à peine quatre ans Musset écrit Un Spectacle dans un fauteuil, Fantasio, les Caprices de Marianne, On ne badine pas avec l’amour, Lorenzaccio et La Confession d’un enfant du siècle.

Mais pour parvenir à écrire en si peu de temps ces textes éblouissants, Musset est passé par différentes expériences ou les idéaux et les rêves de bonheur d’un adolescent ont été battus en brèche par les trahisons sentimentales, les soirées mondaines et les débauches jusqu’à l’aube.

Dans un joli décor évoquant le cadre de vie d’un jeune poète du XIXe siècle admirateur de Bonaparte, Musset et Desgenais s’affrontent et pactisent tout à la fois. S’ils s’accordent lorsqu’ils croisent le fer, Musset ayant bien besoin de quelques leçons d’escrime, si Musset se laisse habillé en dandy, il est en position de force lorsqu’il prend la plume.

Leur dialogue s’inspire de lettres de Musset tandis qu’une voix off ponctue les scènes par des extraits de La Confession d’un enfant du siècle. Le début de la vie d’Octave dans La Confession ressemble un peu à celle de Musset, la création littéraire en moins. En effet, ce qui a sauvé Musset ce qui l’a empêché de ne faire qu’occuper sa vie, c’est l’amour et la littérature, l’un se nourrissant de l’autre et vice versa.

Les courts passages de La Confessions sont accompagnés d’extraits de pièces pour piano de Chopin. On est en plein romantisme, non ce romantisme mièvre qu’on sert à toutes les sauces entre rose fanée et comédie sentimentale américaine, mais le vrai romantisme. Celui qui fait que la musique de Chopin, les mots de Musset, la peinture de Delacroix ou de Géricault parlent à l’âme encore aujourd’hui et nous invitent à réfléchir sur ce que nous sommes profondément, loin des bruits superficiels de la vie encore plus abrutissants aujourd’hui qu’en 1830.

Théodore Géricault, autoportait

J’ai été émue aussi d’écouter les premières mesures de cette petite valse posthume de Chopin interprétée sur un vieux piano. (http://www.youtube.com/watch?v=xMn83QhrKas&feature=related)

Je me revoyais à 10 ou 11 ans jouant ce morceau sur le splendide quart de queue Bösendorfer de mon professeur. Petite fille sage, ignorant combien Musset tiendrait une place importante dans sa vie, ignorant l’existence de cette salle du théâtre du Nord Ouest à laquelle on accède en passant sur la scène et que j’ai déjà remplie de tant de souvenirs depuis la première fois où j’y suis entrée, fière d’inviter mon père à une représentation d’Horace de Corneille.

Dans la pièce Desgenais reste à peu près égal à lui-même se flattant de ses conquêtes d’une nuit, esquissant un glissando sur le piano, sirotant une coupe de champagne, maniant avec l’adresse l’épée. Georges Dupuis joue parfaitement son rôle avec un mélange de flegme britannique à la Brummell et de raillerie et cynisme de libertin français. Musset tout au long de la pièce évolue passant du jeune homme frondeur et influençable, se grisant des mondanités et des débauches dans lequel l’entraîne son ami un peu méphistophélique au rôle de poète. Au fil des scènes il s’impose, comprenant que la vraie vie, c’est le recueillement, l’amour et la souffrance sincères, la poésie. Il est très bien incarné par un Bertrand Monbaylet à la fois fort et fragile, à la fois fatigué et en révolte.

Toute sa vie Alfred de Musset a alterné entre ces deux attitudes, ces deux visages, le Desgenais qui était en lui ne mourant jamais. Mais dans ce combat intérieur contre son démon, il est sorti vainqueur. Si à un âge où l’on a encore de l’avenir, il était déjà un jeune homme de beaucoup de passé comme le dit Heine, si sa vie a été une longue déchéance, son œuvre elle reste jeune, vivante et retentit avec une grande justesse dans cette pièce.

Certains pourraient penser qu’un spectacle conçu à partir d’extraits de correspondance risque d’être artificiel et ennuyeux. Ils se trompent. Le texte de Georges Dupuis est un vrai dialogue et la mise en scène dynamique de Marie Véronique Raban rend cet échange très vivant avec une alternance de scènes passionnées et actives et de moment plus mélancoliques jusqu’au moment où Musset souffle les bougies… La première jeunesse du poète s’achève après ce parcours initiatique place à la jeunesse créatrice, aux grandes œuvres, au grand chagrin et au grand amour.

Ce qui ne connaissent que très peu Musset ne pourront manquer de se laisser emporter par ces paroles à la fois poétiques et saisissantes, ceux pour qui l’écrivain est familier se plairont, comme moi, à retrouver d’où sont extraits les citations de Musset.

Le Bruit de la vie de Georges Dupuis, d’après Alfred de Musset

Mise en scène de Marie Véronique Raban

Avec Georges Dupuis et Bertrand Monbaylet

Le 26 novembre à 17 h, le 28, 30 novembre, 3 et 10 décembre à 20h45

Théâtre du Nord Ouest

13 rue du Faubourg Montmartre

http://www.billetreduc.com/liste.htm?ar=bruit+de+la+vie&type=3

http://theatredunordouest.com/

Louise Michel : femme engagée

novembre 14th, 2011

Louise Michel fait partie de ces personnalités que l’on connaît de nom sans pouvoir vraiment dire qui elle était. Son visage grave, aux traits irréguliers et sans grande finesse, que quelques photos ont éternisé reste lié à la Commune. Épisode de l’histoire de France souvent d’ailleurs mal connu (dans les cours d’histoire, par manque de temps, on passe souvent de l’épopée napoléonienne à la Première Guerre mondiale sans beaucoup s’arrêter sur les grands événements du XIXe siècle). Révolutionnaire et indépendante, Louise Michel l’a été pleinement depuis sa jeunesse. Enfant bâtarde d’un châtelain et de l’une de ses servantes née en 1830, elle bénéficia tout de même d’une bonne éducation. Cette chance de pouvoir apprendre à lire, à écrire et à réfléchir elle avait conscience que bon nombre de femmes ne l’avaient pas à commencer par sa mère. Toute sa vie Louise Michel s’engagea dans l’éducation des enfants et des femmes. Il me semble que cet engagement pour améliorer le sort et la vie des plus modestes en France, en Nouvelle-Calédonie et à Nouméa avait finalement plus d’importance que son anarchisme.

La pièce écrite par Émilie Sandre évoque quelques grands moments de la vie de Louise. Évocation lyrique et symbolique. L’auteur n’a pas cherché à présenter avec précision des épisodes marquants : c’est parfois l’écueil des pièces biographiques qui pour donner des détails, être réalistes et précises rendent l’ensemble assez artificiel. Ici Émilie Sandre cherche surtout à brosser un portrait de Louise Michel, à en donner une image évocatrice.

Trois personnes encadrent l’héroïne : sa mère, Théophile Ferré, un communard, et Henri Rochefort, journaliste polémiste.

La mère de Louise Michel apparaît plusieurs fois : au début dans l’évocation de l’enfance et de la jeunesse de Louise, admiratrice d’Hugo, puis lors de la déportation de Louise en Nouvelle-Calédonie et enfin lorsque Louise obtient d’être libérée pour aller au chevet de sa mère mourante alors qu’elle purgeait l’une de ses nombreuses peines de prison. La mère est incarnée par Lisbeth Wagner. Discrète et pourtant présente, elle joue bien les élans affectueux et inquiets d’une femme dépassée par les événements et les choix de son enfant.

Il est frappant de constater que bien de ces êtres qui se sont battus d’une façon ou d’une autre, pour une cause restent souvent très profondément attachés à leur mère au point d’être capable de sacrifier leur combat pour cette femme qui les a mis au monde. L’attitude de Louise Michel dans le spectacle m’a fait songer à l’attachement de Camus pour sa mère, s’opposant ainsi aux actions violentes du FLN susceptibles de toucher des innocents comme elle. À l’instar de la mère de Louise Michel, celle de Camus était illettrée. Ces mères affectueuses, mais vulnérables par leur illettrisme et leur pauvreté ne symbolisent-elles pas les convictions et le combat de ces intellectuels ?

Amoureuse de Ferré, Louise Michel lui dédia le poème les Œillets rouges (http://fr.wikisource.org/wiki/Les_%C5%92illets_rouges) lorsque celui-ci fut condamné à mort. Le dernier échange entre Louise et Théophile Ferré est mis en scène dans la pièce. Un moment émouvant et grave durant lequel on sent que même les héros peuvent s’abandonner aux mouvements intimes de leur cœur, à leur peur et leur fragilité.

J’ai appris en faisant quelques recherches ensuite que Ferré avait été emprisonné au camp de Satory à Versailles en 1871 où il fut exécuté. Il a peut-être croisé le père de Debussy et son compagnon d’infortune, Charles de Sivry, beau-frère de Verlaine. Le monde est petit.

Christine Liétot incarne une Louise Michel passionnée, mais sans tomber dans des excès de jeu ou de déclamation qui auraient rendu ses propos moins crédibles. Peut-être est-ce aussi révélateur de ce qu’était Louise Michel : une flamme sachant toujours rester debout.

Henri Rochefort peint par Gustave Courbet

Christian Louis incarne Henri Rochefort journaliste de conviction certes, mais qui n’ignore pas que les réalités du pouvoir sont rarement compatibles avec de grands idéaux. Il soutient surtout Louise Michel par admiration. Le comédien a une attitude protectrice qui alterne avec des traits d’esprit et un humour destiné à dédramatiser les moments difficiles qu’ils vivent. Ils se rencontrent sur le bateau qui les mène au bagne de Nouvelle-Calédonie d’où Rochefort s’évadera. Louise Michel y purgera une peine de sept ans et en profitera pour éduquer des Canakes. Toute sa

vie, elle devait rester fidèle à sa vocation d’institutrice.

Théophile Ferré

Théophile Ferré, joué par Paul Néri, est un révolutionnaire qui au début n’est pas certain que les femmes puissent avoir une place importante dans le combat. Louise Michel lui prouvera le contraire. J’avoue parfois avoir été un peu inattentive lors des apparitions de Théophile Ferré. En effet, le comédien avec ses yeux clairs, sa barbe et ses cheveux ondulés ressemblait à s’y méprendre à Musset. J’en étais un peu troublée comme si soudainement Musset apparaissait sur la scène pour tenir un rôle. Certes, le discours révolutionnaire était bien étrange dans sa bouche, lui qui considérait qu’un poète devait rester étranger à la politique. Paul Néri parle avec passion à Louise Michel : on devine le bouillonnant communard qui meurt à 25 ans. La politique mène la vie de Ferré, comme l’amour celle de Musset. Tous les deux sont des êtres de feu, malgré tout.

J’évoquais un peu plus haut Camus. Lors de l’achat du billet pour la pièce, il m’avait adressé une sorte de clin d’œil puisque l’homme qui vendait des billets n’était autre que le vieux domestique du Malentendu vu il y a quelques semaines. Le théâtre du Nord-Ouest est vraiment une grande famille où les écrivains se croisent…

Je ne me prononcerai pas sur la qualité littéraire des écrits de Louise Michel, je ne les ai pas lus. La pièce Louise aux spectres rouges m’a donné envie de découvrir ses mémoires, ses lettres et ses poèmes. On sort de la pièce en en sachant un peu plus sur Louise Michel, certes, mais surtout avec la curiosité de découvrir dans le détail les grands moments de la vie exceptionnelle et héroïque d’une femme qui a choisi d’être libre pour se battre en faveur des autres : tous ces êtres pauvres et opprimés qui n’auraient pas la capacité de s’affranchir comme elle l’a fait.

Mais derrière cette figure glorieuse, Émilie Sandre laisse percer également une personnalité plus fragile et tendre qui ici se révèle essentiellement dans son attitude avec sa mère. Il arrive que de grands héros des combats politiques et sociaux perdent pied avec la réalité, grisés par leur succès auprès des foules, grisés d’être toujours placés sur le devant de la scène, ils deviennent paradoxalement un peu inhumains. Ce ne fut pas le cas de Louise Michel, héroïne de ce XIXe siècle, décidément riche en personnalités passionnantes dignes d’êtres redécouvertes.

Informations :

Théâtre du Nord Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre. Métro Grands Boulevards

www.theatredunordouest.com

Représentations de Louise aux spectres rouges  d’Emilie Sandre : dimanche 20 novembre 12h30 / dimanche 27 novembre 12h30 / samedi 3 décembre 12h30 / lundi 5 décembre 19h00 / dimanche 11 décembre 12h30 / samedi 24 décembre 19h30 / jeudi 29 décembre 19h00

Le Malentendu d’Albert Camus

octobre 3rd, 2011

En Folio, on peut trouver dans un seul volume deux pièces de Camus : Le Malentendu et Caligula. Je me souviens avoir lu ces deux pièces au lycée au moment où j’étudiais la Peste. Caligula est une pièce politique terrible mais la cruauté d’un empereur semble moins terrible que la frustration de la jeune femme du Malentendu, frustration qui mène au meurtre, sans état d’âme. Je me souviens avoir eu le sang glacé en lisant le Malentendu. Tout le drame de cette pièce est effectivement un malentendu comme le dit l’un des personnages. Mot qui semble tellement dérisoire puisque ce malentendu mène à la mort d’un innocent, au suicide de deux femmes et au désespoir d’une troisième.

Martha et sa mère tiennent une modeste auberge. Elle rêve, enfin surtout Martha, de partir loin de ce pays gris et pluvieux pour vivre dans un pays chaud au bord de la mer. Pour réaliser ce rêve, elles tuent des voyageurs descendus dans leur établissement puis les dépouillent de leur argent. Au moment où débute la pièce la mère est fatiguée, fatiguée de tuer et d’attendre, presser au fond d’en finir avec cette vie sans but. Martha croit encore au bonheur, elle à la soif de vivre, c’est-à-dire de jouir, de sentir le vent chaud et le soleil sur sa peau, d’être aimée et admiré, de respirer librement. Comme disait Chamfort, philosophe que Camus admirait, il faut que le coeur se brise ou se bronze. Le coeur de Martha lui s’est bronzé depuis des années. Ce qui fait ce qui fait tenir cette femme frustrée c’est cependant l’espoir d’un bonheur possible auquel elle se raccroche au point d’être capable de tuer. Les propos de cette femme sont terribles mais même si rien ne peut excuser le crime on comprend aussi combien Matha souffre, souffre d’être isolée du monde, c’est-à-dire isolée du bonheur auquel les autres ont droit. Elle aussi veut avoir droit au bonheur. Elle répète tant de fois ces mots bonheur et soleil.

On retrouve les deux images du soleil que développe Camus : le soleil des textes Noces et L’été où il exalte le climat de son Algérie natale avec ce soleil qui rend les corps splendides la nature luxuriante. Mais le soleil rend fou aussi n’est-ce pas un éblouissement sur une plage qui a conduit Meursault, l’étranger, a tué ? Paradoxalement, la chaleur du soleil peut glacer notre cœur.

La femme qui m’a vendu mon billet pour la pièce était un peu agitée, elle cherchait son carnet de billets tout en s’excusant : je viens de jouer Huis clos. Car le théâtre du Nord-Ouest dirigé par Jean-Luc Jeener est vraiment une grande famille où tout le monde participe et où les spectacles s’enchaînent toute l’année.

Je songeais que dans Huis clos chacun est le bourreau de l’autre. Le regard de l’autre nous enferme, nous juge, thème que Sartre résume par cette fameuse phrase : « l’enfer c’est les autres ». Au fond dans le Malentendu la mère et la fille sont aussi le bourreau l’une de l’autre. Les années de tête-à-tête vécus dans le crime ne les ont pas rapprochés au contraire. Comme le dit la mère, on est toujours seule avec ses crimes mêmes lorsque l’on a un complice.

Anne Barthel incarne Martha. Par sa voix grave et certaines de ses expressions, je songeais à Maria Casarès. Maria Casarès qui a justement créé le rôle de Martha en 1944. Grand rôle d’une femme triste et frustrée qui ne croit plus en rien et surtout pas aux élans du cœur. Le jeu d’Anne Barthel est digne de celui de Maria Casarès. Elle parvient très bien à alterner propos glaciaux, dénués d’humanité et cris de désespoir devant un bonheur qui se dérobe à elle.

La mère est jouée par Marie-Véronique Raban non moins saisissante avec sa voix lasse, son dos voûté, sa lassitude et son angoisse lorsqu’elle se met à songer à Dieu et à son châtiment.

L’entrée de Jan, le frère disparu depuis 20 ans sans donner de nouvelles, est comme un courant d’air rafraîchissant et plein de vie. Autant les gestes de Martha sont froids, précis, ceux de sa mère fatigués, autant la gestuelle de Jan incarné par Bertrand Monbaylet et celle de sa femme Maria jouée par Émilie Duchênoy sont amples, plein de passion et de douceur.

Maria essaie de convaincre son mari de révéler tout de suite son identité à sa mère et à sa sœur. Mais il veut d’abord passé une nuit incognito pour dit-il savoir ce qui rendrait heureuses ces deux femmes qu’il aime. Il a fait fortune en Afrique pays chaud où le soleil brûle comme en rêve Martha. Comme dans les légendes grecques, il revient après un long voyage auprès de sa famille.  « On ne peut pas être heureux dans l’exil ou dans l’oubli », dit-il.

L’unique tête-à-tête entre le couple est un peu comme une parenthèse dans cette tragédie. Maria jeune femme amoureuse exprime son malheur à l’idée d’être séparée de son mari pour une nuit : « la séparation est toujours quelque chose pour ceux qui s’aiment comme il faut. »

Les propos de Maria sont inspirés par un mauvais pressentiment, un mauvais pressentiment que son mari ne comprend pas. En guise de réplique Maria résume bien ce qui différencie la façon d’aimer d’une femme et d’un homme. « Les hommes ne savent jamais comment il faut aimer. Rien ne les contente. Tout ce qu’ils savent, c’est rêver, imaginer de nouveaux devoirs, chercher de nouveaux pays et de nouvelles demeures. Tandis que nous, nous savons qu’il faut se dépêcher d’aimer, partager le même lit, se donner la main, craindre l’absence. »

Cette réplique m’a fait penser à ce qui avait aussi séparé Marie d’Agoult, pressée de vivre son amour pleinement avec Liszt et le musicien, ambitieux, qui voulait toujours avancer au lieu de profiter du temps présent.

Cette petite scène d’amoureux est la scène d’innocence qui annonce la tragédie à venir.

Martha ne reconnaît pas son frère, il faut dire qu’il est parti alors qu’elle était encore une enfant. La mère aurait pu le reconnaître mais ses crimes pèsent si lourd sur sa conscience qu’elle explique ç sa fille qu’elle ne regarde plus les voyageurs c’est-à-dire leurs futures victimes. Elle ne regarde pas leur visage pour avoir encore le courage de les tuer (c’est-à-dire leur donner à boire un thé contenant un puissant somnifère qui endormira le voyageur et permettra aux deux femmes d’aller le noyer dans la rivière voisine). Coïncidence j’avais songé auparavant dans l’après-midi à Levinas qui considère que la base de l’éthique est le visage de l’autre, point central de sa vulnérabilité, le visage del’autre qui doit inspirer protection respect. Contempler le visage de l’autre empêche de le tuer. Si la mère avait osé regarder le voyageur dans les yeux on peut supposer qu’elle aurait reconnu son fils et que la tragédie aurait été évitée. 

Camus parvient à créer une tension permanente car face à ce voyageur qui doit être le dernier de leurs victimes face à ce voyageur qui essaye de faire parler le cœur de Martha les deux femmes hésitent à le tuer. Elles essayent même chacune à leur façon de le convaincre de partir immédiatement. Mais Yan reste et boit le thé.

Une fois leur crime commis, le serviteur de l’auberge, en fait une incarnation du destin et de Dieu, rapporte le passeport du voyageur. Martha et sa mère découvrent qu’il leur avait menti sur son identité. Pas une émotion ne passe sur le visage d’Anne Barthel quand elle lit. Elle tend ensuite le passeport à Marie-Véronique Raban en jetant un regard ironique et presque diabolique vers elle. La mère lit également le nom du voyageur et ne pousse pas un cri comme dans les mauvais drames mais reste muette. Elle annonce ensuite à sa fille qu’elle va se suicider puisqu’elle a tué son fils. Rien jusqu’ici ne semblait capable de remuer le cœur glacé de Martha. Mais face à l’abandon de sa mère, elle manifeste son sentiment de désespoir et d’injustice. Sa mère préfère donc son frère qui les a laissées vingt ans sans nouvelles à elle qui s’est longtemps sacrifiée, qui a tué pour leur apporter du bonheur ? Martha décide aussi de se suicider non pas en se jetant dans la rivière comme sa mère pressée de rejoindre son fils aimé mais seule dans sa chambre, cette pièce qui, des années, a accueilli ses rêves de bonheur et de soleil.

Auparavant, on assiste à un face-à-face entre Martha et Maria, la femme de Yan. Martha raconte tout avec froideur, blessée par le désespoir de Maria. Elle ne supporte pas qu’on puisse pleurer, qu’on puisse souffrir et sa dernière vengeance contre un destin qui l’a privé d’amour est de désespérer la jeune femme. « Priez votre Dieu qu’il vous fasse semblable à la pierre », dit Martha.

Maria implore l’aide de Dieu et le serviteur réapparaît pour ne prononcer que ce mot : non.

Le décor est simple symbolisant bien une auberge est à côté une chambre. Rien d’ostentatoire pour laisser cette tragédie se jouer à nue. Du vrai beau théâtre authentique sans excès de mise en scène, sans rien pour troubler l’attention. Du théâtre qui laisse toute sa place à la langue de Camus simple, nette avec parfois des élans lyriques splendides.

Il était étrange ensuite de sortir et d’être plongée dans l’ambiance pleine de nervosité propre au dimanche soir. Tout le monde semblait pressé de rentrer rentrer chez soi, affronter le classique spleen du dimanche soir, spleen renforcé sans doute par le fait que nous venions de vivre le dernier dimanche d’été avant plusieurs mois.

Encore habitée par cette pièce de Camus, je me sentais étrangère à cette nervosité qui cependant me semblait menaçante. Sur mon vélo, je me sentais comme une petite chose qu’une pichenette du destin aurait suffi à faire tomber.

En résumé courez vite au théâtre du Nord-Ouest voir cette pièce de Camus ainsi que d’autres pièces programmées jusqu’au 31 décembre déclinant la thématique Sartre, Camus, de Gaulle, la politique. Vous ferez une bonne action pour soutenir le grand théâtre cultivé comme du temps du TNP et vous ferez une bonne action pour votre esprit qui saura se nourrir des paroles de ces grands écrivains. Car au contraire de la télévision et du cinéma, au théâtre le spectateur participe au spectacle, en pensant, en s’émouvant devant ces vies qui se déroulent physiquement sous ses yeux, une participation d’autant plus grande au théâtre du Nord-Ouest tant nous sommes proches de la scène. Une expérience d’autant plus saisissante lorsqu’on a la chance de se voir offrir une belle interprétation comme celle donnée par Anne Barthel et ses compagnons.

Le Malentendu : plusieurs dates à partir du 11 octobre et jusqu’au 22 décembre.

Théatre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre. Métro Grands Boulevards

http://theatredunordouest.com/

Le mix de Beigbeder

septembre 20th, 2011

Je reviens du vernissage de l’exposition « Pompéi un art de vivre », au musée Maillol. Ma visite d’Herculanum il y a quelques années et le dossier de presse de l’exposition m’avaient déjà permis de deviner le contenu. Pourtant, j’avais beau avoir déjà vu des restes de fresque, des objets, des moulages de corps surpris par l’éruption du Vésuve, en 79 après J.-C., j’ai été à nouveau fascinée par ces vestiges qui avait voyagé de la Campanie à Paris. Fascinée et émue par ces traces de vies humaines. Outre l’enrichissement intellectuel, la découverte du passé aide à relativiser le présent dans lequel nous vivons. Ces vestiges forment le présent d’hommes et de femmes qui ont été comme nous. On est frappé par le raffinement de leur civilisation, mais aussi leur stabilité : ils ont des rituels, des croyances. Leur religion est dite païenne, mais elle joue le même rôle que toute autre religion, toute méritant le respect : lier les hommes entre eux, répondre à leur angoisse métaphysique, les aider à vivre. Les objets du quotidien sont étudiés, pratiques, les maisons décorées avec soin, des décors souvent symboliques parce que la vie de tous les jours est rythmée, donc rassurante. L’érotisme fameux des fresques de Pompéi (qui oblige à l’entrée des expositions de mettre un panneau d’avertissement pour les parents accompagnés d’enfants), fait partie du quotidien, comme les bains, les repas, le commerce. Leur existence paraissait plus naturelle et moins compliquée que la nôtre. Est-ce à dire que leur intelligence était moins développée ? Certes non. Nous ne sommes ni mieux ni pire qu’un Romain de l’an 0. Ces Romains, comme les contemporains d’Alexandre ou de Néfertiti, ne connaissaient pas le livre, cet objet fait de feuilles de papier reliées sur lequel sont imprimés mécaniquement des caractères.

L’invention de l’imprimerie m’a semblé bien récente et j’ai songé que longtemps, on a pu penser sans livre. Socrate n’a rien publié et pourtant sa pensée nous parle toujours. De là, je me suis remise à songer à la soirée promotionnelle animée par Beigbeder qui, sincère ou pas, s’inquiète du développement du livre numérique. C’est en tout cas le prétexte à une liste de 100 livres du XXe siècle qu’il sauverait de l’apocalypse. Le fait qu’il s’agisse d’un premier bilan me fait « espérer » que les suivants seront consacrés aux siècles précédents. Le bandeau indiquant « mes 100 livres préférés » annonce qu’il s’agit d’un exercice autobiographique (ou égocentrique), mais après tout, la lecture est un exercice de subjectivité.

J’étais sortie de cette soirée peu enthousiasmée, mais non révoltée. J’avais la tête ailleurs. En visitant l’exposition sur Pompéi, je me suis mise à reconsidérer cette prestation qui était aussi active qu’une émission littéraire à la télévision.

Je me suis dit que les participants étaient venus là sans se donner la peine de faire marcher leur cerveau pourtant d’intellectuels (le salaire ne devait pas être assez élevé). La noblesse des Romains tranchait avec la médiocrité de ces quatre écrivains qui n’étaient venus faire que leur promotion, s’adresser des éloges, se piquer d’être scandaleux et libres et jouer leur petit rôle habituel. Au lieu de donner le meilleur d’eux-mêmes, ils se sont placés en mode automatique. Je n’aime guère Céline, quand il parlait certes, il jouait un rôle, mais derrière ses allures de clochard et ses sarcasmes, il y avait une pensée profonde sur l’art d’écrire. Ici, c’était le désert de la pensée.

Quelques fois, ils ont fait semblant de ne pas être d’accord, mais le débat s’achevait comme un pétard mouillé. Les échanges manquaient de spontanéité, à croire qu’ils avaient tous répété leur rôle comme DSK pour son 20h. Si celui-ci semblait imiter un comédien du Français jouant Tartuffe, Beigbeder (Yann Moix, Régis Jauffret, Simon Liberati, Frédéric Taddei et Gaspard Proust) étaient sur scène comme des femmes savantes : ils posaient. Ils se donnaient des airs très intelligents sans élever leur débat parce qu’à quoi bon gâcher tant de génie devant 700 spectateurs. Les spectateurs, moins de 40 ans en majorité, suivaient sagement la soirée. Comprendre qu’ils s’ennuyaient. Comment leur reprocher ? Est-ce donc cela la littérature tendance des années 2000 ? Je n’imaginais pas que les débats seraient riches intellectuellement, Beigbeder et ses compères ne sont pas payés pour être un peu sérieux. Mais au lieu de s’auto-promouvoir et s’auto-congratuler tout en snobant le reste du monde, était-ce trop demander que de faire preuve d’un peu d’enthousiasme pour l’art qu’ils sont censés aimer et cultiver : la littérature. La soirée était entrecoupée d’extraits de film, notamment avec Jayne Mansfield faisant un pub pour un rouge à lèvres extrait du film « La Blonde explosive ». Finalement, cette séquence américaine idiote était dans le ton. Jayne Mansfiel était là car si j’ai bien compris Simon Liberati lui a consacré un livre.

Les extraits lus des écrivains invités m’ont frappé par leur violence (enfin, j’avoue l’extrait de Liberati, je ne m’en souviens plus du tout), mais celui de Jauffret (une microfiction) n’était que la mise en scène de la violence masculine de façon caricaturale. Celle de Moix racontait le lynchage de pro-Claude François contre des pro-Sardou dans un bowling d’Olivet, banlieue déprimante d’Orléans. Violents et nuls, surtout le Yann Moix qui ressemble à un délire écrit par un adolescent qui s’ennuie. Mais il me semble pas que Yann Moix écrive pour faire penser ses lecteurs.

La soirée s’est achevée par une lecture d’un extrait d’ « American Psycho » par Gaspard Proust. Beigbeder adore ce livre qui est tout de même un modèle répugnant de violence gratuite. L’extrait était une scène de torture pratiquée par le « héros » Patrick sur une fille… Les scènes de tortures pornographiques constituant l’essentiel du livre, difficile de trouver autre chose.

Faisons preuve d’ouverture d’esprit, après tout, « American Psycho » est peut-être un grand livre, même s’il me révolte (pour moi, ce roman est une sorte de crime contre l’humanité)… mais Beigbeder n’aurait-il pu trouver mieux pour achever sa soirée ? Puisqu’il dit aimer Paul-Jean Toulet, pourquoi ne pas en faire lire un extrait à Proust (Gaspard) ? C’est un beau style, un peu vieilli certes, mais où l’être humain est respecté et où la littérature n’est pas un vain mot.

La littérature manquait cruellement hier soir. La femme aussi manquait, n’étant présente qu’à travers Jayne Manfield, Audrey Hepburn dans des extraits de films (modèles de femmes objets) et à travers l’extrait du roman de Bret Easton Ellis. Je ne suis pas une acharnée de la parité, je reconnais volontiers qu’il y a eu dans l’histoire plus de grands écrivains hommes que de grands écrivains femmes et que certaines « écrivaines » aujourd’hui prétentieuses se plaisent surtout à écraser les hommes pour se venger de tant de siècles d’oppression et rivalisent de vulgarité avec leurs confrères ! Mais j’ose espérer qu’il y a des femmes qui écrivent autant avec talent qu’avec cœur encore aujourd’hui. Pourquoi ne pas avoir fait une place respectable à la femme ? La femme qui a inspiré tant de romans d’amour sublimes et les femmes qui achètent  les romans des messieurs présents sur la scène sans lesquelles ils ne pourraient s’acheter des jeans Diesel et des pulls Zadig et Voltaire.

Je voulais aussi parler des livres qui aujourd’hui se périment plus vite que les plats surgelés, mais ce sera pour un autre jour.

 

Pompéi, un art de vivre, musée Maillol, 61 rue de Grenelle. Jusqu’au 12 février 2012

Jardins intimes

avril 7th, 2011

« Regardez la lune qui s’élève derrière l’amphithéâtre des bois ; sa lumière pâle et argentée éclaire le monument et se reflète dans les eaux tranquilles et transparentes du lac ; cette clarté si douce, jointe au calme de toute nature vous dispose à une méditation profonde. […] Dans ces lieux solitaires, rien ne peut vous distraire de l’objet de votre amour ; vous le voyez, il est là. Laissez, laissez couler vos larmes, jamais vous n’en aurez versé de plus délicieuses. » Rousseau, Promenade ou itinéraire dans les jardins d’Ermenonville, 1788.

Antoine Duclaux (1783-1868), La Reine Hortense à Aix-les-Bains, 1813, Musée Napoléon, Arenenberg, Suisse © Musée Napoléon Thurgovie, Suisse

La notion de jardin et son esthétique ont changé au cours des siècles. À la fin du XVIIIe siècle, sous l’influence de Jean-Jacques Rousseau, le jardin n’est plus un lieu de mise en scène baroque ou un exercice d’architecture savante mais devient avant tout un reflet de l’état d’esprit de son propriétaire à travers des symboles parfois secrets.

C’est cette période entre 1770 et 1840 que nous invite à découvrir le Musée de la Vie romantique à travers une centaine de peintures, dessins et objets. On suit, entre autres, Rousseau à Ermenonville et l’impératrice Joséphine à Malmaison. Cette dernière fit aménager le parc avec notamment un temple de l’Amour et se livra à la botanique. Elle introduisit environ deux cent nouvelles espèces d’origine exotique dont le magnolia et le dahlia. Quelques planches de Redouté nous donne une idée de la richesse de sa collection.

Antoine-Honoré-Louis Boizot (1774-1817), Vue du parc d'Ermenonville la fontaine des amours dans le bocage, 1813, Musée national des châteaux de la Malmaison © RMN Franck Raux

De nombreux tableaux évoquent les créations de grands paysagistes comme Louis-Martin Berthault, décorateur pour la haute société de l’Empire. On songe aussi à l’une des propriétés romantiques les plus célèbres : la vallée aux Loups (les bois d’Aulnay) achetée par Chateaubriand qui y créa un parc avec des spécimens rapportés de son voyage en Amérique.

Ces arbres, qu’il dut abandonner à la vente de sa propriété en 1817, étaient à ces yeux, comme ses enfants et les adieux qu’il adresse à ces lieux sont parmi les plus beaux passages de ses Mémoires d’outre-tombe.

« Je ne verrai plus le magnolia qui promettait sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le platane de la Grèce, le chêne de l’Armorique, au pied desquels je peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces arbres naquirent et crûrent avec mes rêveries ; elles en étaient les Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire : leur nouveau maître les aimera-t-il comme je les aimais ? Il les laissera dépérir, il les abattra peut-être : je ne dois rien conserver sur la terre. C’est en disant adieu aux bois d’Aulnay que je vais rappeler l’adieu que je dis autrefois aux bois de Combourg : tous mes jours sont des adieux. »

L’attitude de Chateaubriand résume bien cette période riche en innovations techniques et esthétiques avec un mélange de passion pour la botanique et la découverte de nouvelles espèces et l’idée que le jardin est un refuge pour l’âme, un lieu intime accueillant nos sentiments. La nature tient alors ce rôle de confidente de nos cœurs et nous protège des attaques du monde en nous offrant un moment de solitude, seul ou avec l’être aimé.

 

Jardins romantiques français (1771-1840)

Jusqu’au 17 juillet

Musée de la Vie romantique

16 rue Chaptal

75009 Paris

Tel : 01-55-31-95-67

Internet : www.vie-romantique.paris.fr

Gallimard, le film

mars 26th, 2011

Documentaire signé William Karel et produit par Arte, « Gallimard, le roi lire »

à voir sur :  http://videos.arte.tv/fr/videos/gallimard_le_roi_lire-3773786.html

Ce film évoque en 94 minutes l’histoire de Gallimard à travers des photos et des films d’archives certains connus, d’autres moins. On y voit par exemple Gaston Gallimard avec à son bras Yvonne sa première épouse dont Jacques Rivière, l’un de collaborateurs de l’éditeur, tomba amoureux. Il en tirera un roman intitulé Aimée. On y voit également Camus mimant les gestes d’un toréador, on voit Céline entouré de ses chiens vitupérant contre Gaston qui ne lui donne pas assez d’argent ou encore Albert Cohen lisant un extrait de sa Belle du Seigneur. La première demi-heure raconte les débuts de la maison Gallimard à grands traits, traversés par Gide et Jean Schlumberger, des débuts mêlés de près à l’histoire littéraire du début du XX e siècle mais aussi à la grande Histoire. On voit ainsi défiler les visages de Charles Péguy ou encore Alain-Fournier et des images du front avec une voix off lisant l’une des plus célèbres lettres d’Apollinaire à Lou dans laquelle il lui écrit : « tes seins sont les seuls obus que j’aime ».

On revisite également histoire des ratages comme Proust refusé d’abord par Gide puis repiqué à Grasset pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs pour lequel il obtiendra le prix Goncourt 1919. De même Céline d’abord refusé par Gallimard avant d’y entrer à son tour, Gracq récupéré en pléiade.

On arrive ensuite à l’une des périodes les plus mystérieuses et les plus complexes de l’histoire de Gallimard:l’Occupation qui bouleverse d’ailleurs tout le monde littéraire. Pour préserver sa maison, Gaston Gallimard nomma Drieu la Rochelle à la tête de la NRF,celui-ci étant assez proche des autorités allemandes pour assurer la continuité des activités de la maison.

Après la Libération la maison n’est guère inquiétée grâce à l’appui d’écrivains de la NRF qui avaient choisi la Résistance.

Une fois cette période passée le documentaire présente surtout une suite d’écrivains avec toujours de très belles citations, d’extraits de films et d’images : on croise Romain Gary, Hemingway et Faulkner ou encore Borges, Michel Tournier et André Breton avec la lecture d’une petite lettre qu’il écrit à sa fille, Marguerite Yourcenar marchant dans son jardin, Marguerite Duras pique-niquant à côté de Robert Antelme, son mari qui racontera son expérience des camps de concentration, Nabokov chassant les papillons, Camus recevant le Nobel et un extrait lu de la lettre reconnaissante adressée à son instituteur.

Un spectateur néophyte supposera il s’agit d’écrivains publiés chez Gallimard mais on est un peu surpris par cette suite d’auteurs  parlant de ce qu’est l’écriture, la place de l’écrivain, évoquant la mort avec une sorte de liste des suicidés : Gary, Drieu Rochelle, Hemingway, Montherlant, Pavese. Autant d’extraits d’œuvres ou d’interviews magnifiques mais qui n’ont plus rien à voir avec l’histoire de la maison d’édition proprement dite. Il se trouve cependant au milieu de tout cela une évocation d’Harry Potter, la poule aux œufs d’or de la maison depuis des années, et les commentaires de spécialistes ou auteurs de la maison tels que Pierre Assouline, biographique de Gaston Gallimard, de Philippe Sollers, Roger Grenier, Daniel Pennac, Le Clézio ou encore Modiano, Alban Cerisier, gardien des archives et Antoine et Isabelle Gallimard.

On regrette de ne pas savoir la suite de l’histoire de Gallimard après 1945 avec la suite du règne de Jean Paulhan, la présence de Roger Nimier qui marqua également la maison de la rue Sébastien Bottin, la création de la revue l’Infini, de la pléiade, de la Série noire, la naissance du livre de poche ou encore le développement de secteurs comme celui de la jeunesse. Sans oublier les grands succès liés aux prix littéraires. Cela m’a donné l’impression étrange que la maison n’avait plus d’histoire après 1945… Ou bien que personne n’a réussi à faire le choix entre l’évocation précise de la maison et la succession prestigieuse d’écrivains français et étrangers dont le point commun est d’avoir été publiés sous le logo de la NRF.

À la fin de ce « Gallimard, le roi lire », il est indiqué en effet qu’en raison de la riche matière le film a dû être coupé.

Au fond il aurait fallu deux documentaires. Car il est dommage que histoire  de la maison ne soit pas développée de manière plus précise avec des dates, des repères, la présentation des grandes figures de cette maison qui travaillèrent auprès des Gallimard, des explications sur la naissance de quelques grands textes. En somme, comment d’un comptoir on passe à un empire.

Mais il aurait été dommage également de ne pas parler de tous ces grands noms qui depuis 100 ans ont fait l’histoire de la littérature française et internationale.

Cela dit le documentaire mérite amplement d’être visionné et écouté ne serait-ce que par les nombreuses citations de lettres ou d’extraits de textes, romans, récits autobiographiques. On aurait simplement aimé davantage de pédagogie car le téléspectateur curieux mais connaissant peu la littérature manquera sans doute de repères. On reste un petit peu entre gens de lettres et c’est regrettable tant la littérature signée de beaucoup d’écrivains publiés chez Gallimard parle à tout le monde, même au plus humble des lecteurs  ignorant tout de la petite cuisine éditoriale (en art comme dans toutes les autres activités humaines le grand côtoie le petit, le généreux, le mesquin, l’admiration, la jalousie.)

En conclusion si ce film ne nous renseigne pas tout à fait sur la maison Gallimard, il nous donne en tout cas envie de lire…

Théophile Gautier, invité de Balzac

mars 20th, 2011

Né à Tarbes il y a 200 ans Théophile Gautier a passé l’essentiel de sa vie à Paris. Il a plus de chance que Musset, farouche Parisien et parfaitement ignoré l’an dernier dans la capitale… (je ne suis même pas sûre que la minuscule bibliothèque Musset dans le 16e arrondissement ait fait autre chose que poser sur une table à l’entrée quelques-uns de ses livres).

Bref Gautier a plus de chance puisqu’une exposition lui est consacrée dans la capitale à la maison Balzac, rue Raynouard

L’exposition, jusqu’au 29 mai, nous présente un Théophile Gautier intime, entouré de sa famille et de quelques-uns de ses amis.

Théophile Gautier et Balzac se sont fréquentés et même s’ils n’ont jamais été très proches, Gautier a laissé sur le romancier un long et splendide témoignage comme seul il en avait le secret. Son texte est réédité pour l’occasion par la Mairie de Paris et le Castor astral. On voit, on entend parler Balzac. Texte d’écrivain et de peintre car Théophile Gautier s’est d’abord destiné à la peinture. L’exposition présente d’ailleurs quelques tableaux qui bien que maladroits possèdent un charme indéniables. Outre ces tableaux, on peut voir la dernière page manuscrite connue de Gautier orné d’un fin profil féminin dessiné au crayon.

Ces études artistiques à défaut d’avoir fait de Gautier un grand peintre ont éduqué son œil et ont développé son jugement esthétique. On parle souvent des critiques d’art de Baudelaire à juste raison mais la lecture des nombreux articles de Gautier consacré notamment au Salon annuel de peinture prouve qu’il avait également un jugement plein de finesse.

Dans cette exposition chez Balzac on y croise l’auteur de La Femme abandonnée bien sûr mais aussi George Sand ainsi que Delphine de Girardin, Joseph Méry et les femmes qui entourèrent Gautier en premier lieu la cantatrice Ernesta Grisi, son épouse avec qui il eut deux filles, Estelle et la fameuse Judith.

Une salle évoque les nombreux voyages de Gautier en Espagne , sa terre de prédilection, mais aussi en Orient et en Italie. Annick Lesure, arrière arrière-petite fille de l’écrivain a fait don au musée d’un sac de voyage que Gautier a acheté en Espagne. Au risque de paraître trop attachée à des objets a priori ordinaires j’ai regardé longuement ce sac usé certes vieux de 100 ans et qui pourtant gardait les traces d’un beau travail artisanal. J’ai imaginé Gautier utilisant ce sac, mais également aux mains de cet artisan qui l’avait fabriqué et qui peut être ensuite le lui avait vendu.

Une dernière salle est consacrée aux deux œuvres les plus célèbres de Gautier, le Capitaine Fracasse et le Roman de la momie à travers diverses illustrations notamment celle de Gustave Doré pour le Capitaine Fracasse. Il me semble avoir commencé le Roman de la momie à la fin de l’école primaire, probablement dans une version simplifiée. L’histoire ne m’a pas intéressée et je crois avoir abandonné la momie à son sort bien avant la fin. Je ne crois pas avoir jamais ouvert le Capitaine Fracasse. En revanche, je me souviens avoir apprécié la lecture de Mlle de Maupin au lycée. Je l’avais lu pour mon plaisir passionnée déjà par l’époque romantique. Je me souviens avoir été très intéressée par la préface, mais aussi toute l’histoire menée par cette femme Mlle de Maupin fascinante et aventureuse.

Théophile Gautier est célèbre pour son gilet rouge exhibé à la bataille d’Hernani. Il était à la tête d’une bande de jeunes gens venus soutenir Victor Hugo. Il a raconté cette soirée de février 1830 dans son Histoire du romantisme… la mort l’a emporté avant qu’il achève son récit qui s’arrête sur la douce Delphine Gay applaudissant comme un rapin !

« On s’est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien élevés, fous d’art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres, les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme un ramassis de truands sordides. Ce n’était pas les Huns d’Attila qui campaient devant le Théâtre français, malpropres, farouches, hérissés, stupides ; mais bien les chevaliers de l’avenir, les champions de l’idée, les défenseurs de l’art libre ; ils étaient beaux, libres et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux,-on ne peut naître avec des perruques- ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. [...] L’orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et classiques. Une rumeur d’orage grondait sourdement dans la salle, il était temps que la toile se levât : on n’en serait peut-être venu aux mains avant la pièce, tant l’animosité était grande de part et d’autre. Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur lui-même, et l’on vit dans une chambre à coucher du XVIe siècle, éclairée par une petite lampe, Dona Josefa Duarte, vieille en noir [...] écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un galant attendu par sa maîtresse. »

Mais, il serait dommage de réduire Gautier à ce seul témoignage même si son Histoire du romantisme est un document littéraire historique précieux. Théophile Gautier est un chroniqueur de son temps. Cela en a fait longtemps un écrivain mineur. En quoi témoigner de son temps serait-il inférieur à la rédaction de poèmes, de pièces de théâtre ou de romans ? Seul compte le style et les sentiments mis dans l’œuvre.

On connaît également Gautier pour ses nouvelles et pour ses fameuses lettres à la Présidente dont l’exposition à la maison de Balzac montre une page, quelques lignes assez subjectives, mais peu susceptibles de choquer le jeune public dont les yeux s’égareraient vers la vitrine.

J’ai regretté l’absence de Nerval, le grand ami de Gautier presque deux frères à l’époque notamment où ils vivaient impasse du Doyenné, le cénacle des Jeunes Frances où l’on voyait aussi Camille Rogier, Auguste de Châtillon, Arsène Houssaye, Roger de Beauvoir, les frères Devéria, Corot…  Camaraderie littéraire immortalisée par Nerval dans les Petits Châteaux de Bohème.

L’exposition de Balzac s’adresse peut-être davantage à des amateurs qu’à un public néophyte, il manque peut-être quelques panneaux plus  explicatifs pour suivre la carrière et la vie de Théophile Gautier. Mais le public pourra trouver ailleurs les moyens de se renseigner sur le père de la théorie de l’art pour l’art. On se laissera  aller agréablement à l’atmosphère paisible qui règne toujours dans les pièces de cette maison de Balzac, loin du bruit de la capitale, havre de paix comme l’est aussi le Musée de la vie romantique situé dans le neuvième arrondissement, au cœur de la Nouvelle Athènes.

Je reparlerai dans un article suivant de Théophile Gautier à travers la biographie que vient de lui consacrer  Stéphane Guégan. Je reparlerai notamment du Théophile Gautier feuilletoniste. Critique d’art, critique littéraire, Gautier a été l’un des esprits les plus ouverts et les plus subtils de son temps. Conscient qu’il n’arrivait pas à la hauteur des géants tels que Hugo, Vigny, Balzac ou même Dumas, il avait l’esprit de camaraderie. Sans louer aveuglément ses contemporains, il a su aider les autres artistes qu’il aimait, sans jalousie. Je me souviens ainsi avoir remarqué qu’il avait été l’un des seuls à comprendre la grandeur du théâtre de Musset lors de la création des Caprices de Marianne.

Certes l’écriture de tous ces feuilletons l’a peut-être empêché de mener à bout une carrière littéraire plus personnelle, mais nous aurait-il offert d’autres grandes oeuvres ? L’une d’elle n’est-elle pas justement ces textes écrits au fil des jours dans lesquelles il analysait les créations de ses contemporains ?

Certes tous les feuilletons de Théophile Gautier ne sont pas des bijoux. Il lui arrivait bien souvent d’être obligé de parler d’œuvre notamment de pièces de théâtre aussi vite montées qu’elles étaient oubliées. Mais qu’importe la littérature c’est aussi vivre avec son temps et ceux qui savent en exprimer l’âme mérite le nom d’artiste.


Maison de Balzac

47 rue Raynouard

75016 Paris

tel : 01-55-74-41-80

www.balzac.paris.fr

Entrée gratuite. De mardi au dimanche de 10h à 18h

Tout le programme du bicentenaire Gautier : www.theophilegautier.fr

Famille et littérature

février 22nd, 2011

On élève un enfant en sachant qu’un jour il sera totalement indépendant de vous, qu’il n’aura peut-être pas conscience des sacrifices faits pour lui, qu’il jugera votre comportement quel qu’il soit et qu’il n’aura aucunement à vous rendre compte de la façon dont il deviendra à son tour un adulte.

L’expression artistique est peut-être, a priori, l’activité qui semble la plus indépendante de nos origines. Combien d’artistes sont nés de parents dénués de tout talent ? La grande majorité. Et pourtant, il est difficile de comprendre leur cheminement artistique en faisant abstraction de leur origine et de leur enfance. En somme, un artiste est peut-être celui qui est le plus « étranger » à ses parents et en même temps, dans le cas de la littérature, il reste lié à ces derniers bien plus qu’un enfant devenu plombier, ingénieur, commerçant ou toute autre profession  » normale « .

En effet, écrire est à la fois un acte d’adulte, une démarche intellectuelle et artistique et plus ou moins un métier tout en étant un lien fort entretenu même involontairement avec ses parents. Les parents d’écrivains, hostiles ou enthousiastes – jamais indifférents – interfèrent toujours, tant qu’ils vivent et parfois au-delà, sur l’œuvre ou l’état d’esprit de leurs enfants auteurs. Alors qu’un peintre ou un musicien, par exemple, a beaucoup plus de facilité à prendre son indépendance.

Tout le mérite de cette Histoire des parents d’écrivains, d’Anne Boquel et Etienne Kern (Flammarion) est d’évoquer un certain nombre d’écrivains français du XIXe e XXe siècle en nous parlant de leurs parents. Certains sont assez célèbres comme Sido, la mère Colette, ou encore les mères de Jules Renard, d’Hervé Bazin, de Proust ou de Balzac, créancière et secrétaire de son fils. D’autres ne sont pas entrés dans la postérité, comme les pères de Théophile Gautier et de Jules Verne. On revisite des liens qui appartiennent à la légende littéraire, on en découvre qui sont restés plus confidentiels alors qu’ils ont beaucoup compté dans la vie de l’auteur, malgré tout. J’ai été frappée que la plupart du temps c’est avec son père ou avec sa mère que l’écrivain entretient un rapport particulier, comme si l’un des deux se sentait plus concerné (en dehors des cas de veuvage).

On pourrait croire que ces histoires ne sont qu’anecdotiques alors que ces liens variés sont de vrais romans passionnants, parfois attendrissants, parfois cruels. La littérature, même pour des gens non littéraires, provoque toujours des réactions vives en famille. Etre lus par ses parents est sans doute la plus grande épreuve pour un écrivain. Ne pas être lus également. Rien n’est indifférent. L’auteur attend non pas une critique littéraire objective (même si certains parents se permettent de corriger ou conseiller leur enfant, Anne Boquel et Etienne Kern nous donnent quelques exemples qui ne manquent pas de faire sourire). L’auteur, en donnant son livre à lire à ses parents sait qu’il sera lu comme un enfant qui a grandi mais qui reste un enfant. Même un écrivain qui prétend haïr ses parents ou se moquer de leur opinion songe quand même à eux en tenant sa plume. Que va penser Papa ? Que va penser Maman ? J’ai aimé découvrir ces couples qui sans se douter ont conçu un écrivain. « Une chose très difficile », s’exclame la maman de Jean Cocteau à la fois fière, inquiète et totalement envahissante.

Certains n’inspirent pas la sympathie comme les parents d’André Breton mais au fond, ils sont assez rares. Au fond, je leur trouve presque toujours des circonstances atténuantes. Il est difficile de comprendre ses enfants. C’est un autre, un être humain à part entière et en même temps tellement de soi, que les parents s’imaginent avoir des facilités pour comprendre leur enfant, au nom d’un certain instinct. Quand ils s’aperçoivent qu’ils se trompent, comment ne pourraient-ils pas souffrir ? La claque est d’autant plus vive face à une œuvre littéraire qu’ils la prennent au sérieux ou pas. A cela s’ajoute les inquiétudes matérielles, les déceptions de ne pas voir le fils prendre la suite… heureusement souvent qu’un autre enfant est là pour prendre la relève comme les frères aînés de Flaubert et Proust qui deviennent médecins à la suite du père.

Anne Boquel et Etienne Kern nous font partager ces angoisses qui pourraient paraître mesquines, matérialistes ou égoïstes alors qu’elles sont souvent légitimes. Au fond, quel parent ne souhaite pas le meilleur pour son enfant ? Et précisément publier des livres n’est pas toujours la voie royale rêvée surtout lorsque le succès se fait attendre ou que le scandale s’en mêle. Ces questions prennent tout leurs sens à partir de la fin XVIIIe siècle avec la naissance de la famille moderne, où les liens parents/enfants sont plus étroits et où l’augmentation de l’espérance de vie permet à de plus en plus d’enfants de grandir sans être orphelins.

Les auteurs nous offrent dans leur Histoire un beau panorama des liens et des réactions parentales. Et même si la plupart de leurs lecteurs ne sont pas des écrivains,Anne Boquel et Etienne Kern posent à mon avis plus largement la question des rapports que nous entretenons, implicitement ou pas, avec nos parents lorsque nous faisons quelque chose d’artistique ou du moins qui révèle une part de nous-mêmes. La rapidité de notre vie moderne, ces moyens de communication perfectionnés qui nous font oublier les conversations réelles ne pourront jamais empêcher que les rapports humains sont d’abord des dialogues difficiles mais passionnants d’âme à âme… comme nous le rappelle la littérature.

Etienne Kern est le prochain invité des mercredis littéraires (voir rubrique événement)