Archive for the ‘Critique littéraire’ Category

Douter et croire

juin 23rd, 2014

514821D0EQL._Le hasard de l’ordre alphabétique et d’un vagabondage dans une bibliothèque m’a fait tomber sur Le Gène du doute second roman de Nicos Panayotopoulos, paru en France en 2004.

Nicos Panayotopoulos, ingénieur grec devenu romancier et cinéaste a imaginé dans Le Gène du doute un monde où il serait possible par une simple prise de sang de savoir si l’on est porteur d’un gène révélant notre capacité à créer des œuvres d’art.

Le roman se déroule dans les années 2050, dans un pays sans véritable identité, situé dans un univers qui semble totalement mondialisé. On peut ranger le roman dans la catégorie science-fiction (ou parfois roman d’anticipation, tant certains détails décrits pourraient malheureusement bientôt appartenir à la réalité). Mais, il peut aussi apparaître comme une fable. L’auteur s’est en tout cas attaché à rendre crédible le monde et les écrivains imaginaires mis en scène, indiquant en note par exemple leur date de naissance et de mort et quelques informations sur leur carrière. Comme Sans voix, chroniqué précédemment, ce roman est d’ailleurs également une satire du monde littéraire (et ce qui est valable pour la littérature l’est aussi pour les autres disciplines artistiques). Je ne sais dans quel état est le milieu intellectuel grec mais ce que décrit Nicos Panayotopoulos peut s’appliquer à merveille, hélas, au fonctionnement général de l’édition et de la presse française (je dis général parce qu’il existe encore quelques bastions de résistance).158339-deux-parents-atteints-schizophrenie-risque

Le test permettant de mesurer les capacités créatives d’un individu a été élaboré par un médecin appelé Zimmermann, devenu généticien après avoir tenté d’être un artiste peintre. Le roman débute par une introduction rédigée par le médecin qui assiste un écrivain agonisant, James Wright. Puis ce médecin, le docteur Clause, se pose comme le dépositaire du récit autobiographique rédigé à l’hôpital et laissé par son patient et raconte le contexte d’écriture de ce dernier texte, notamment la découverte du test génétique. Un second récit, celui de Wright, s’imbrique donc dans le premier. James Wright raconte sa carrière, depuis son premier succès jusqu’à ses échecs, son exclusion du monde littéraire, par refus de se livrer au test, ses errances, ses difficultés à écrire, sa carrière de nègre. Le récit est entrecoupé de commentaires de Wright sur l’attitude de son médecin soulignant la prise de distance du malade, qui, au bord de sa tombe, a passé le test tout en refusant de connaître le résultat. Le roman s’achève par un appendice intitulé « l’éloge du doute » signé Nicos Panayotopoulos et retraçant la postérité du texte autobiographique de Wright et la destinée du docteur Clause.

Nicos Panayotopoulos

Nicos Panayotopoulos

Au moment de la découverte et de l’application du test Zimmermann, James Wright avait déjà publié deux livres ayant obtenu du succès et salués par la critique puis deux autres romans très mal reçus par les critiques et donc par le public. Wright est dans un état de doute à cause de ces deux échecs mais ces derniers ne le découragent pas d’écrire, car il croit à sa vocation si bien qu’il va refuser de se soumettre à ce test. Dès lors, il est exclu du milieu littéraire, les éditeurs, comme les autres décideurs dans les domaines artistiques, ne se fiant plus qu’au test Zimmermann pour choisir les candidats à la publication. Seuls sont momentanément épargnés les auteurs à grand succès appelé « les consacrés » parce qu’ils rapportent… Ceux dont le test est positif sont appelés les « démontrés », ceux dont le test est négatif les « invalidités ». Le test s’applique aussi aux enfants qui , porteurs de ce gène, sont appelés « bébés savants » et sont d’emblée conditionnés, dans l’optique de devenir des artistes. Quant aux artistes qui ne sont pas passés à la postérité, les familles tentent de faire effectuer un test à partir de leurs restes, mettant un peu le chahut dans les cimetières ! Le test propulse de façon posthume un ignoré ou un oublié sur le devant de la scène s’il s’avère être porteur du bon gène.

L’ironie du titre du roman (dont je ne sais s’il est la traduction du titre original) suffit à rappeler que la mise en évidence d’un gène de l’artiste entraînerait la fin du doute donc la fin de l’art, de la critique et de la subjectivité. En somme tout ce qui fait aussi la grandeur fragile de la création. Les bébés savants, obligés de créer, font écrire leurs œuvres par des invalidés ou des individus qui, comme James Wright, ont refusé de se soumettre au test. C’est le cas de Jimmy Nolan, un de ces démontrés, qui devient incapables de prendre la peine d’écrire, faute de douter. Dès lors, qu’est-ce qui sauve la créativité humaine, à la fin du livre ? Le mensonge, la farce que fait le médecin ayant assisté James Wright. Farce faite au public crédule qui préfère croire les affirmations d’une autorité quelconque (la liste des meilleures ventes ou un scientifique) plutôt que de se fier à sa sensibilité et à son goût. Wright, à juste titre, s’interroge sur ce qui fait l’existence d’un écrivain et songe que l’œuvre existe quand elle est lue. Au fond, un grand livre est un grand livre pour le lecteur qui le trouve grand.Mozart-by-Croce-1780-81

Ce roman, mené avec drôlerie et intelligence, nous rappelle la fascination de l’homme pour tout ce qui est impalpable, impossible à mesurer, à quantifier et auquel appartient le génie artistique. Les grands artistes méprisés de leur vivant ne sont-ils pas ceux que le public aime le plus quand leur génie est reconnu ? Ils deviennent des objets de culte, jusqu’au ridicule parfois. Toute oeuvre est jugée de façon subjective, par des critiques, par le public, à un moment donné, l’opinion pouvant varier au fil du temps même si on a parfois tendance à juger que le présent détient la vérité.

La plupart des grands écrivains notamment sont passés par des moments de doute, parfois même ils n’ont pas cessé de s’interroger sur la valeur de leur œuvre jusqu’à la mort en dépit de la reconnaissance, tel Albert Camus auquel Nicos Panayotopoulos fait allusion. Et quand bien même un artiste ne doute-t-il pas de sa capacité, il est hanté par le désir de perfection et se demande sans cesse s’il n’aurait pas pu faire encore mieux. L’artiste a besoin du doute qui le torture certes mais qui lui permet aussi de s’engager plus radicalement dans la création. En imaginant un monde où le gène de l’artiste pourrait être mis en évidence, Nicos Panayotopoulos montre que ce serait la fin de l’art, mais aussi des débats, des luttes et réflexions esthétiques dont les arts ont aussi besoin pour se nourrir. Le Gène du doute part des frustrations d’un scientifique dont le père ne croit pas à son talent de peintre pour se refermer sur de possibles frustrations littéraires d’un médecin. Dans ce monde imaginé par Nicos Panayotopoulos les œuvres sont des produits et le fait de pouvoir étiqueter les artistes (légitimes ou pas) selon leur ADN bouleverse le monde l’art et son économie. Les oeuvres font l’objet de publicité assurée par les anciens critiques. « Si vous évacuez le doute, vous n’avez plus à faire à de l’art, mais à de la propagande » rappelle avec justesse l’auteur. Nous n’en sommes pas toujours loin, hélas même sans test Zimmermann. Proclamer la valeur du doute c’est s’opposer à la communication qui envahit le monde de la culture, c’est s’opposer au triomphe de ce qui rapporte, c’est contrecarrer cette critique littéraire et artistique qui se transforme trop souvent en communiqué de presse et qui se plaît à commenter les meilleures ventes ou les records en salle de ventes pour flatter son lectorat, mouton de Panurge.

albert_camus3Sans le doute et la subjectivité assumée, on perd aussi dès lors toute la portée sensible et spirituelle de la création. L’art désigné génétiquement est voué à la disparition.

Le roman nous incite également à réfléchir aux dangers que peut représenter l’obsession de la preuve scientifique dans les domaines qui sont du ressort de la subjectivité, de la sensibilité, de l’humanité dans ce qu’elle a de plus imprévisible, donc étranger à ce qui est déterminable et quantifiable. La farce du docteur Clause, heureusement, rétablit l’imprévisible et se moque de ceux qui ont cru à la science et méprisé les sens de l’art. Certes, Le Gène du doute est une fiction mais les recherches qui ont été effectuées par exemple sur le crâne de Mozart montrent bien que certains croient à l’existence de preuves palpables, physiques du génie. L’homme, apprenti sorcier, voudrait percer ce secret appartenant à quelque chose qui le dépasse : l’inspiration, le génie. L’aléatoire. L’auteur a une formation scientifique, il est passé de l’ingénierie à la création, on peut donc supposer qu’il a aussi mis beaucoup de ses propres interrogations.

Avant de lire Le Gène du doute, j’avais découvert trois textes d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature en 2006. Dans ces textes, rassemblés sous le titre Mon père, il brosse un portrait très sensible de son père qui a écrit mais sans se revendiquer comme écrivain. Son œuvre non publiée tient dans une valise qu’il lègue à son fils cadet. « C’est peut-être là mon principal ressentiment contre mon père : de n’avoir pas autant que moi pris le métier d’écrivain au sérieux. En fait, je lui en voulais de n’avoir pas mené la vie qui est la mienne, d’avoir choisi de vivre dans la société, avec des amis, les gens qu’il aimait, sans s’exposer au moindre conflit. » Orhan Pamuk reproche à son père d’avoir préféré la vie sociale à la solitude de l’écriture tout en reconnaissant qu’une part mystérieuse de son père lui échappe, devinant que les séjours, presque les fuites, de son père à Paris n’étaient pas sans cacher une inquiétude existentielle. mon-pere-et-autres-textes

Au fond, si le père d’Orhan Pamuk, homme lettré, avait fait le test Zimmermann et s’il s’était avéré positif, il se serait « sans doute » lancé pour de bon à écrire. Au lieu de ça, il a rempli en cachette des carnets et a encouragé son fils à écrire, à réaliser l’œuvre qu’il n’a pas menée à bout. Au doute du père d’Orhan Pamuk, c’était ajouté le sentiment d’infériorité intellectuelle ressentie par le lettré turc face à la culture française, et plus largement, face au monde occidental, le « centre » du monde. Sentiment infériorité qu’Orhan Pamuk a réussi à dépasser comme il l’explique dans son discours. Problématique qui a été aussi celle de Camus et il serait certainement intéressant d’établir quelques parallèles entre ces deux prix Nobel.

Le doute de l’artiste est à la fois encourageant et décourageant suivant la force intérieure de sa vocation, la puissance de la nécessité d’écrire que l’écrivain ressent, suivant également que notre vie nous donne ou non la possibilité de suivre cette vocation dont on ignore au fond sur quoi elle est fondée (mais ce dernier aspect est un moindre obstacle ou un obstacle ponctuel, tout écrivain habité par la nécessité d’écrire se débrouillant pour le faire, même dans les pires conditions.) Une force qui a manqué au père d’Orhan Pamuk, l’homme aux jambes fragiles, image venant à la mémoire de l’écrivain lorsqu’il apprend sa mort.

Orhan Pamuk

Orhan Pamuk

Ce recueil propose aussi le discours de réception du prix Nobel de Pamuk et c’est à nouveau à son père qu’il pense, ce père qui sert de base à sa réflexion sur l’écrivain (turc) et sur l’écriture. Une réflexion qu’Orhan Pamuk ne conclut pas, dans laquelle il n’affirme rien, sinon qu’il a notamment poursuivi sa carrière d’écrivain parce que son père croyait en lui…

Ne vaut-il donc pas mieux croire que savoir ?

Il faut remarquer que plusieurs lauréats du prix Nobel de littérature non seulement se sont interrogés dans leur discours sur la signification de l’acte d’écrire, sur ce qui les poussait à écrire mais aussi sur leur propre légitimité à être ainsi nobélisés. Cette réflexion signe leur modestie et leur intelligence… Ils sont bien porteurs du gène du doute !

 

Le Gène du doute de Nicos Panayotopoulos, traduit du grec par Gilles Decorvet, Gallimard, 201 pages.

 

Mon père et autres textes d’Orhan Pamuk, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy et Gilles Authier, Gallimard, Folio 2 euros, 86 pages.

Burlesque monde littéraire

juin 6th, 2014

sans voixJe lis très peu de littérature étrangère contemporaine, non par désintérêt mais par manque de temps, parce qu’il n’est pas possible de tout lire et que je ne sais pas forcément vers quels auteurs me tourner. Du reste, je trouve généralement que la presse fait trop de places aux auteurs américains au détriment des écrivains européens notamment (mais c’est un autre débat que je n’ouvrirai pas ici). A l’occasion du prix Rive Gauche à Paris où je suis jurée et qui récompensera le 18 juin prochain un roman français et un roman étranger, j’ai lu Sans Voix d’Edward St Aubyn publié chez Christian Bourgois.

Cet auteur anglais né en 1960 a reçu le Femina étranger pour Le Goût de la mère en 2007. Avec ce livre, il a fait partie de la sélection finale du Booker Prize, le Goncourt britannique. On devine que Sans Voix doit beaucoup à cette expérience ! Il met en scène des jurés du prix Elysian, des écrivains avides d’obtenir la suprême récompense et quelques personnages gravitant autour d’eux : un éditeur, un agent et un homme politique présidant le prix. Ce roman est une vrai comédie satirique où tout le monde en prend pour son grade : les universitaires jargonnant, les écrivains qui s’autoproclament génies méconnus, la presse et le monde de l’édition qui préfère un bon produit commercial à un grand livre sans oublier un monde politique et économique utilisant un prix littéraire comme moyen de communication, Elysian étant une firme agrochimique.

Edward St-Aubyn, photo de Graeme Robertson pour the Guardian

Edward St Aubyn, photo de Graeme Robertson pour the Guardian

Je présume que St Aubyn fait allusion à des personnalités du monde littéraires britanniques ou à des anecdotes qui échappent aux lecteurs étrangers mais qu’importe. L’intrigue pourrait en effet se dérouler fort bien dans le microcosme littéraire parisien et les prix littéraires prestigieux sont tous les mêmes. Chaque court chapitre met en scène un des personnages principaux, un fragment de sa vie en lien avec le déroulé du prix Elysian. Il y a par exemple Katherine Burns qui porte fort bien son nom : quand les hommes s’approchent d’elle, ils se consument d’amour. A part ça, c’est une romancière pleine d’avenir. Sam, Didier et Alan, amants de Katherine, sont respectivement auteurs et éditeur. Quant à Sonny c’est un dignitaire indien qui est certain que son énorme livre est le seul digne d’être couronné par le prix. Sans oublier la Tantine de Sonny, auteur d’un livre de cuisine de son pays, dénuée de toute ambition littéraire. Vanessa, une brillante universitaire qui travaille sur le point virgule fait partie du jury. Elle est prise entre sa passion pour la chose intellectuelle et sa fille Poppy, anorexique. Elle ne trouve dans aucun essai de recette pour être une bonne mère. Quant à Penny, ancienne employée au ministère des Affaires étrangères, elle n’est pas au mieux avec sa fille et on la sent plus séduite par le pouvoir que lui confère sa position de juré que par la littérature. Sa soirée au Ritz, financée par le prix, et ses réflexions sur Proust, qu’elle n’a pas lu, peuvent apparaître caricaturale mais révèlent bien, entre autres, combien un roman aujourd’hui doit être un produit commercial réussi non une œuvre du génie humain. Tout en se délectant toute seule d’un cocktail, Penny comprend que Proust ait aimé le Ritz mais songe qu’il n’était pas « le genre d’auteur (susceptible de) figurer sur la liste finale » : « un snob intarissable, ayant une fortune beaucoup trop importante et des goûts sexuels très peu conformistes : tout ce que le comité fuyait ». Arguments avancés par ceux qui s’indignèrent du Goncourt 1919 couronnant A l’ombre des jeunes filles en fleurs qui certainement aujourd’hui aurait encore moins de chance d’être primé.ritz

Personne n’échappe au ridicule ou au pathétique. Mais Edward St Aubyn a su traiter un sujet finalement délicat (car il est si facile de tomber dans la banale caricature ou le cynisme) avec un humour intelligent, osant parfois grossir les traits mais sans manquer de pertinence. Il offre une comédie littéraire qui va bien au-delà de la simple intrigue mondaine. Ce livre en effet incite à deux grandes réflexions. La première touche à la création littéraire et les difficultés à affronter aussi la part de représentation sociale qu’implique la position d’écrivain. L’auteur met en scène chacun des écrivains en train de travailler, devant son ordinateur, méditant sur la façon dont sera reçu le livre, cherchant parfois l’inspiration par le biais d’un logiciel. Sam, certainement le plus authentique écrivain du livre, s’interroge sur son désir de mener son œuvre comme il l’entend et son incapacité à se protéger de « l’obsession malsaine » liée à la parution de son livre en lice pour le prix. Quant à ceux qui se piquent d’être des lecteurs avisés, ils sont souvent pris par le désir de briller. La façon dont le livre de cuisine de la Tantine indienne, une fois sélectionné pour le prix Elysian est analysé montre combien la critique, même se disant intellectuelle, cherche aussi à être dans la tendance. Jo, la journaliste jurée, « véritable geyser d’opinions » voit ainsi dans le livre de recettes « la plus audacieuse représentation métafictionnelle de notre époque » Et Malcolm, le président, imagine bien que le prestigieux éditeur Page and Turner, en envoyant le livre du cuisine n’a pu qu’envoyer un roman… même s’il ressemble à un livre de recettes !

img-blog-1Mais, l’autre aspect essentiel du livre est la solitude qui habite tous ces personnages qui s’agitent. Ce roman est une confrontation d’ego. Confrontation liée à la difficulté actuelle à communiquer avec les autres : le mot d’ordre est de s’épanouir et on croit que l’épanouissement passe non par les autres mais contre les autres. Katherine utilise les hommes pour jouir. Mais elle sent que ce qui est flatteur pour son ego a un goût amer pour son cœur. De même Vanessa et Penny, trop centrées sur elle-même, ne parviennent pas à entretenir des relations naturelles avec leur enfant. Quant à Malcolm, tout en songeant à sa carrière politique, il jalouse le séduisant Tobias, le comédien juré, neveu d’un membre du conseil d’administration d’Elysian mais bien sûr « lecteur passionné depuis l’enfance », comme on dit dans tous les interviews quand on ne veut pas passer que pour une figure médiatique ou artistique agréable à regarder.

Les personnages principaux s’auto-analysent en permanence oubliant souvent de vivre spontanément. Ils réfléchissent sur leur vie et leur personnalité au lieu d’être. Mais, cet egocentrisme ne les rend pas heureux et leur attitude est en partie involontaire, modelée par l’air du temps plus que par leur nature profonde. Leur maladresse à communiquer, à être aux autres et avec les autres, au-delà de la description humoristique, touche et interpelle.3643

Katherine et ses amants a permis à Edward St Aubyn de développer une sorte d’intrigue sentimentale très révélatrice de notre époque. L’amour ne doit être que synonyme de plaisirs sexuels et pour Katherine d’émancipation féminine. C’est elle qui refuse de s’engager, qui prend peur dès qu’elle entretient avec son amant une relation trop complice. La fin donne sans doute à penser cependant qu’elle a changé d’avis, grâce à Sam. Dans ce roman, ce sont les hommes qui souffrent d’amour. Mais, en tant que littéraires, ils s’interrogent aussi sur la façon dont la souffrance peut ou pas être un aliment pour l’œuvre. Pour Sam et Didier, deux des amants intermittents,  la peine de cœur sera ensuite un matériau, un prétexte à une « analyse magistral du désir » dit Didier même si dans l’instant, pense Sam, on ne peut « écrire sur la douleur brute sans en trahir l’essence ».

Ce qui m’a d’abord séduit et amusé dans Sans Voix c’est la satire du monde littéraire. Mais ce qui m’a donné envie de lire le roman jusqu’au bout et qui me semble devoir retenir l’intention ce sont bien les réflexions plus profondes qu’inspire aussi cette comédie. Réflexions sur les relations aux autres et la création littéraire à une époque où l’apparence, la réussite et la rapidité dévorent les âmes et font ressembler, si on n’y prend garde, les richesses de la vie et de la pensée à du sable nous filant entre les doigts.

 

Sans voix, d’Edward St Aubyn, traduit de l’anglais par Jacqueline Odin, éditions Christian Bourgois, 218 pages.

Apprendre avec passion

mai 30th, 2014

 

41Mh9YVDCqLJ’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog de Jean Cocteau notamment à l’occasion d’un séjour sur la côte d’Azur, l’une des régions préférées de l’écrivain (on ne saurait lui donner tort) et dans le cadre d’une confrontation avec Proust à travers le livre de Claude Arnaud sorti à l’automne 2013. Récemment, j’ai lu avec curiosité l’ouvrage de Maïa Brami Cocteau à Milly-la-Forêt.

C’est un livre personnel, plein d’impressions, de sensations, de couleurs. Sous-titré « lettre au poète », l’auteur s’adresse directement à l’artiste. Le livre a aussi l’allure d’un journal intime qui pourrait s’intituler : « Cocteau et moi ». Mais l’usage de la première personne du singulier ne rend pas le livre égocentrique et il n’est en rien truffé de petits détails autobiographiques ridicules. Nous, lecteurs, nous sommes plutôt incités à nous mettre à la place de Maïa Brami, afin d’entretenir une relation privilégiée et amicale avec Cocteau. Je crois d’ailleurs que Cocteau est le type de personnalité qui inspire ce type d’échanges. En effet, c’était quelqu’un à la fois plongé dans son monde mais aussi toujours curieux du monde des autres, curieux des autres artistes. J’imaginerais moins une lettre à Montherlant, Claudel ou Gide, ou tout au moins, elle ne pourrait prendre cette tournure presque affectueuse et complice.

Ce livre, publié dans la collection « De l’intérieur » chez Belin (éditeur étiqueté scolaire et vulgarisation scientifique, vous verrez à la fin que la précision a son sens) est une visite de la maison de Cocteau à Milly-la-Forêt dans l’Essonne. Une visite aussi de la vie, de l’œuvre et de l’univers du poète. Les évocations des goûts, des rituels, du décor, des aménagements voisinent avec celles de l’écriture de tel ou tel texte, la rencontre de telle ou telle personne. Bien sûr, rien d’exhaustif. On sent que Maïa Brami s’est laissée porter par sa subjectivité mais aussi la fraîcheur de son esprit face àCocteau. enfants_terribles 01

Maïa Brami commente certains textes qu’elle semble découvrir en même temps que nous, créant une belle impression de spontanéité, presque d’admiration parfois naïve émouvante. Par exemple pour Le Potomak « oeuvre charnière écrite juste avant la Première Guerre mondiale, déclaration artistique, mue », l’auteur écrit : «  Entre mes mains, le livre s’ouvre avec la rapidité de prestidigitateur dépliant un paquet de cartes à jouer. Il me fait signe d’en prendre une, que je choisis sans réfléchir. Au creux de ma paume, tracé à la craie sur un fond noir ardoise, un zéro prêt à tout avaler hypnotise de son œil unique, dangereux tourbillons qui me happe avant de s’échapper dans les airs, rond de fumée tout droit sorti de la bouche du Diable. »

L’auteur revient bien sûr sur cette image qui colle à la peau de Jean Cocteau, cette image de touche-à-tout mondain, trop léger pour être sincère. « En France, il est de bon ton d’associer au poète une existence de va-nu-pieds, l’image d’Épinal d’un être asocial, hanté par sa vision et qui ne saurait chercher reconnaissance ou confort matériel ; le succès étant le diable en personne. Que de clichés ! Que d’hypocrisie ! »

C’est peut-être moins d’ailleurs l’image confortable qui nuit à Cocteau que la diversité de ses moyens d’expression qui le font passer pour amateur alors qu’ils ne sont pour lui que des moyens variés pour faire une seule chose : de la Poésie. En effet, un poète comme Mallarmé, discret professeur d’anglais aimant se lover dans son chaud châle à carreaux, pourrait lui aussi paraître peu artiste par rapport à un Rimbaud ou un Verlaine. Mais Mallarmé a écrit assez peu et s’est borné à la littérature : cela suffit à le ranger dans les poètes légitimes. Alors que Cocteau dessinant, faisant du cinéma, du théâtre, de la poésie, du roman, admirant à tour de bras… Trop de choses pour un seul homme. Et pourtant, qu’on l’apprécie ou pas, il faut respecter la façon protéiforme dont il s’exprimait.

L’ouvrage de Maïa Brami s’accompagne d’un petit cahier de photos en noir et blanc de Frédéric Leguetteur représentant, notamment la maison à Milly-la-Forêt qui collent si bien avec l’esprit et le ton du livre que j’ai d’abord cru que c’était l’auteur qui les avait faites (je l’imaginais assez bien avec son appareil réflexe en bandoulière).

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Maison de Cocteau, Milly-la-Forêt, vue depuis le jardin

Cette visite menée avec sensibilité par Maïa Brami qui a un beau style imagé et entraînant plaira à ceux qui aiment l’auteur du Sang d’un poète et incitera certainement les autres à découvrir cette curieuse personnalité à la fois agaçante, séduisante et émouvante, personnalité qui s’est aussi exprimée dans cette maison aménagée comme un « refuge ».

Ce livre n’a rien d’un ouvrage savant. Mais, il m’a fait penser une nouvelle fois que les études universitaires et érudites mais aussi les manuels scolaires gagneraient à oser adopter non pas forcément la première personne du singulier mais tout au moins un ton enthousiaste et vivant. Les lecteurs, élèves, étudiants ou les honnêtes hommes, n’y verraient pas un manque de sérieux mais se laisseraient gagner par l’enchantement qui consiste à apprendre. Un enchantement trop souvent perdu au profit d’un jargon éloignant les lecteurs bénévoles et ressemblant à tout sauf au partage.

Lire-a-en-perdre-la-teteC’est une réflexion que je m’étais déjà faite en lisant Philippe Lejeune. Tout en s’imposant comme grand spécialiste des écrits intimes, il a toujours su parler avec passion de sa spécialité dans ses livres et transmettre ainsi son savoir de la manière la plus heureuse et efficace qui soit. De même, Olivier Bessard-Banquy dans une somme sur l’histoire de l’édition dont j’ai parlé ici. Deux exemples parmi d’autres, certes, mais qu’il faudrait rendre plus courants. Bien sûr, que les lecteurs de mauvaise foi qui s’égareraient sur ces lignes ne me fassent pas dire ce que je n’ai pas dit ! Je ne prône pas que les érudits bradent leur savoir, ne fassent pas preuve d’exigences intellectuelles (tant de pseudo spécialistes médiatiques s’en chargent déjà, malheureusement). Je ne dis pas que la pensée littéraire doit devenir distrayante et ludique (mot moderne terrible qui tend à vouloir transformer la vie, l’école, toute activité humaine surtout intellectuelle en une attraction de Disney). Je dis juste que l’enthousiasme et la passion non seulement ne nuisent pas au sérieux d’un ouvrage intellectuel mais même qu’ils sont des composants de sa réussite et de sa pérennité.

Et, l’ouvrage de Maïa Brami, à sa façon, en est l’illustration.

 

Maïa Brami, Cocteau à Milly-la-Forêt, colll. « De l’intérieur », éditions Belin.

Informations sur la maison de Milly-la-Forêt : http://maisoncocteau.net/

Vie, voyages et livres par Sylvain Tesson

février 5th, 2014

s-abandonner-a-vivre-de-sylvain-tesson-971865239_MLJ’ai déjà parlé sur ce blog du livre de Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie et sur le site myboox de son dernier recueil de nouvelles S’abandonner à vivre. Je voulais cependant revenir en quelques lignes sur ce dernier livre dont le titre va comme un gant à l’auteur. Dans son Petit traité de l’immensité du monde, évoquant ses voyages autour de la planète, à pied, à vélo, à cheval, parfois, sacrilège ! avoue-t-il, en s’aidant d’un moyen de locomotion motorisé, Tesson expliquait bien sa philosophie du voyage. A ses yeux, le voyage est une façon sinon d’arrêter le temps, du moins de le vivre à un autre rythme, plus lent. Le voyage extérieur est aussi un voyage intérieur, explique-t-il également. En effet, en avançant, on pense, on se remémore des souvenirs, on se récite des poèmes, etc… Le voyage en solitaire est une rencontre, parfois une confrontation avec soi-même. Le voyage à deux est un risque à prendre. « Voyager c’est faire voir du pays à sa déception » fait-il dire au narrateur de sa nouvelle « Le Barrage » qui avec sa jeune épouse suit la tradition familiale du voyage de noces.

En parcourant le monde, Sylvain Tesson s’abandonne à sa façon à la vie, au hasard des rencontres, des découvertes, des imprévus agréables ou ennuyeux. Cet abandon est devenu un besoin chez lui. Il ressemble sur certains points au capitaine Iturri qui ne peut plus vivre qu’en errant sur les mers du monde entier, besoin souvent difficile à comprendre pour la femme aimée qui reste à terre (voir sur le roman de Mutis La Dernière Escale du tramp steamer).

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Procoudine-Gorsky , La Volga à sa source, printemps 1910 Musée Zadkine, Paris, oct 2012/juin 2013- copyrights Véronique Koehler/Musée Zadkine/ADAGP

Dans ses nouvelles, Tesson campe des personnages qui, comme nous tous, sont soumis au sort. Certains, cependant, s’acharnent à suivre leur passion, leur rêve. D’autres subissent la vie ou la redoutent, en somme ne vivent pas. Dans tous les cas, la chute brutale, parfois cruelle, parfois ironique, parfois plus philosophique, rappelle que nous sommes libres d’habiter notre existence à notre façon même si nous ne pouvons rien faire contre la fatalité. Tenter ou ne pas tenter le sort. A propos de ses personnages qui accepte cette part de hasard, il parle de « pofgisime », mot russe désignant « une résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient ». Ce n’est pas un hasard si ce mot est russe, les Slaves pratiquant le « pofgisime » plus naturellement que nous. J’avais déjà apprécié dans son premier recueil de nouvelles, Une vie à coucher dehors et Dans les forêts de Sibérie la façon dont Tesson mettait en scène les Russes avec une drôlerie absurde et juste. Les Slaves lui ont aussi inspiré ses meilleurs textes dans ce nouveau recueil. Il souligne la nature complexe et paradoxale de ces Slaves où se mêle sensibilité, folie, grossièreté le tout entouré d’une mélancolie fataliste.russie

L’auteur décrit notamment avec jubilation ces moments d’ivresse (qu’il connaît bien lui aussi) et qui symbolisent finalement ce qu’est notre existence : la conscience s’évade, lâche prise, offre une liberté inespérée cependant que le cerveau finit par être douloureux, fracassé par l’alcool, rappelant la dure réalité. Les héros fantoches des nouvelles sortent des sentiers battus, ne redoutent ni le ridicule, ni le danger pour aller au bout de leur idée ou de leur amour et tant pis s’ils tombent d’une gouttière ou se trompent dans la date de Noël. Ils veulent conquérir une part de pureté et s’opposent à d’autres personnages de nouvelles qui subissent la vie, passent à côté d’un moment de grâce (ou d’inspiration), renonçant aux rêves, au magique, à l’irrationnel, renonçant au naturel pour préférer une vie hâtive avec un smartphone comme greffé dans le corps.

On sent le plaisir d’écrire de Sylvain Tesson qui devient un plaisir de lecture. On est loin des phrases rachitiques qui sont tellement à la mode aujourd’hui et dont si peu d’écrivains sont capables de donner de la consistance. Tesson aime les phrases longues et sait marier lyrisme et passages plus secs et prosaïques. On devine bien quelles sont ses influences littéraires dont il ne se cache pas d’ailleurs.

Francis Scott Fitzgerald vers 1925

Francis Scott Fitzgerald vers 1925

Chaque nouvelle est précédée d’une citation qui illustre parfaitement le texte comme on le comprend souvent au moment de la chute. Une façon habile de lier parfaitement le début à la fin. Ces épigraphes rappellent également que si Sylvain Tesson revendique la liberté de gambader dans l’existence sans GPS ni code, il ne rejette pas pour autant l’une des plus belles parts de la civilisation : celle de la littérature et de la philosophie. Pendant ses six mois en Sibérie, il avait bien pris soin d’emporter des livres qu’il aime et assez variés pour s’adapter aux fluctuations de son humeur. Dans ce récit, comme dans ses nouvelles, il aime citer ou se référer à des écrivains et établir avec certains d’entre eux une filiation. Fitzgerald dans sa façon mélancolique de jouir de la vie et de la manquer fatalement inspire ainsi fortement deux nouvelles « L’Insomnie » et « La Promenade ». Elles sont écrites dans le ton de nouvelles de Fitzgerald, un auteur américain qui se sentait bien en Europe parce qu’il y trouvait les racines de sa nature si peu american way of life et pour qui la vie est une lente dégringolade vers le désenchantement ou l’échec.

Les livres de Tesson sont donc aussi des hommages rendus aux écrivains, aux penseurs qui nous font connaître d’autres formes de vie. C’est un écrivain voyageur cultivé qui, suivant ses maîtres, nous incite à garder notre intelligence toujours en éveil et à la faire voyager également entre les lignes des livres.

 

« S’abandonner à vivre », de Sylvain Tesson, éditions Gallimard, 221 pages, 17,9 euros

 

La  photo de La Volga à sa source a été prise par Sergueï Mikhaïlovitch Procoudine-Gorsky et fait partie des oeuvres présentées dans le cadre de la magnifique exposition du musée Zadkine, « Voyage dans l’ancienne Russie », jusqu’au 13 avril 2014.

Un amour errant

février 1st, 2014

41GVZ58TCZLAlvaro Mutis a dédié La Dernière Escale du tramp steamer (1989) à Gabriel Garcia Márquez. Dans sa dédicace, il parle du « fracas de la vie » qui l’a empêché de raconter à son ami cette histoire. Le fracas vient s’opposer au récit : celui de la longue agonie du tramp steamer et de l’amour mort qu’il a abrité. Le fracas s’oppose à la fragilité de l’embarcation discrète auquel le narrateur s’attache.

Ce tramp steamer, appelé Alcyon, est un personnage. C’est une âme flottant d’une mer à l’autre, transportant d’improbables marchandises dans un but aussi improbable tant il paraît hors du temps. Une image de la destinée humaine.

Dès les premières pages, l’auteur nappe son histoire de mélancolie et de mystère. On oublie l’histoire d’amour auquel il a fait allusion et qu’il nous a promis de nous raconter (elle viendra dans la seconde partie) pour partager son rêve esthétique : voir depuis le port d’Helsinki la silhouette de Saint-Pétersbourg à la faveur d’un temps clair.

« La transparence de l’air était absolue. Chaque grue des quais, chaque jonc de la rive, chaque embarcation qui traversait les eaux immobiles de la baie dans un silence irréel avait une présence si nette que j’eus l’impression que le monde venait d’être inauguré. »

Photo : Tim Bird

Photo : Tim Bird

C’est dans cette atmosphère qu’il rencontre pour la première fois l’Alcyon. D’emblée, il est fasciné et se sent complice de ce vieux cargo qui, au milieu de la mer glaciale, fait penser à un tableau de Friedrich. Une première image à la fois féerique et mélancolique. Une fraternité sans parole est née. En effet, ce narrateur, bien qu’à Helsinki pour son travail, apparaît comme un être solitaire et errant qui attend que le hasard mette sur son chemin un compagnon d’ivresse pour remplir une soirée. Ce compagnon est alors ce cargo. Le narrateur est aussi fasciné par ces marins qui parcourent les mers sur l’Alcyon, marins qu’il ne voit que de loin d’abord avant de rencontrer plus tard le capitaine.

Mutis sait traduire le sentiment particulier qui s’attache au voyage en mer : partir c’est laisser une part de soi à terre et en même temps faire s’épanouir une autre part de soi qui ne touche plus terre. Le narrateur, lui, n’est pas marin mais les côtoie de près : il est entre terre et mer.

Ces rencontres entre le narrateur et l’Alcyon sont toujours irréelles, mystérieuses, paraissant le fruit d’un hasard totalement improbable tant elles se produisent dans des pays très différents (on passe notamment de la Finlande à la Jamaïque). Cette irréalité est soulignée paradoxalement par les détails et le vocabulaire précis liés à la marine. Ils ancrent dans le réel le navire sans cesse au bord de la perdition

Getty Images

Alvaro Mutis. Getty Images

Le style superbe de Mutis renforce l’ampleur intime de cette histoire. De belles phrases longues, avec un vocabulaire précis, des références littéraires ou historiques qui frappent l’ensemble d’une sorte d’atemporalité. Parlant du cargo, il écrit par exemple : « Pour la énième fois, il se lançait dans son aventure amère avec la résignation d’un bœuf du Latium sorti des Géorgiques de Virgile. » Le narrateur sait aussi faire preuve d’une sorte d’humour à la fois sans illusion et pourtant encore charmé par la vie même et ses surprises.

Dans la seconde partie, la forme narrative de Mutis devient plus complexe et souligne encore l’irréalité qui encadre à la fois l’histoire d’amour entre Iturri, le capitaine de l’Alcyon, et sa propriétaire, la jeune Libanaise Warda Bashur, et le moment de la confidence du capitaine au narrateur. A ces deux niveaux de narration qui se mêle intimement s’ajoute le moment où le narrateur écrit son récit.

Quand il est question des instants d’amour entre le capitaine et Warda, Mutis passe habilement du « il » (le narrateur raconte) à un « je » et un « nous » comme si le narrateur vivait par procuration l’histoire sentimentale entre Iturri et Warda. D’ailleurs, Iturri explique que les rencontres entre le narrateur et l’Alcyon ont correspondu à des « moments décisifs et graves » entre le capitaine et Warda. Nouvelle manifestation de cette fraternité sans parole mais aussi de cette attirance pour le destin d’Iturri qui incite le narrateur à s’identifier au capitaine, à mêler leur deux « je ». Ces changements de narrateurs, de pronoms personnels troublent le lecteur qui, dès lors, se met lui aussi à épouser le point de vue d’Iturri et du narrateur, alternativement.arctic-air

Cette errance du cargo et de son capitaine, bien que vague et douloureuse apparaît aussi désirable d’abord puis héroïque à sa fin. Quant à cet amour qui vient clore une vie d’homme et ouvrir celle d’une femme, il suit les mouvements du tramp steamer : un amour à la fois évident et fragile, sans avenir et donc vécu intensément à chaque seconde. Cette liaison a fait se réunir deux êtres qui symbolisent aussi ce qui différencie souvent les hommes, aspirant aux mouvements, des femmes naturellement sédentaires : opposition entre un homme qui ne peut plus vivre qu’en errant et une femme qui sent qu’elle a besoin de prendre racine dans sa terre natale après avoir exploré une part du monde.

Ce magnifique et court roman d’Alvaro Mutis nous rappelle aussi que notre temps est compté et que nous sommes soumis à un destin, à des hasards, au poids de la réalité dont une part nous échappe certes mais dont nous maîtrisons une autre partie. Une vie est le résultat de cette alchimie secrète entre l’abandon au sort et la volonté de le modeler selon nos désirs.

La Dernière Escale du tramp steamer, d’Alvaro Mutis, traduit de l’espagnol par Chantal Mairot, éditions Grasset, coll. Les Cahiers rouges, 163 pages.

 

L’ardent sanglot de Michel Bernanos

janvier 1st, 2014

La-Montagne-morte-de-la-vieLa Montagne morte de la vie de Michel Bernanos est l’avant-dernier livre que j’ai lu en 2013.

Ce roman nous plonge dans un univers hostile, désespérant où pourtant le cœur de l’âme humaine arrive encore à battre. J’imagine que ce livre reflète l’état d’esprit de son auteur. Fils aîné de Georges Bernanos, Michel, pour échapper au poids que faisait peser la figure paternelle sur ses frêles épaules de jeune écrivain, a publié quelques livres sous pseudonyme. Mais l’utilisation d’autres noms était un subterfuge qui ne pouvait le tromper. La Montagne morte de la vie est paru de façon posthume en 1967, trois ans après son suicide à l’âge de 41 ans. Son destin me fait penser à celui de Klaus Mann qui s’est tué à Cannes à 42 ans. Grand et délicat écrivain que je préfère à son père mais littéralement, littérairement écrasé par Thomas qui ne voulait pas d’enfant écrivain. Je ne sais quelle était exactement la position de Georges Bernanos, il semble qu’il ait voulu aider son fils mais peut-être maladroitement. L’aider à faire carrière ? N’est-ce pas un peu le tuer, le maintenir à l’état de fils. On ne réussit vraiment que seul.9782742773589

Il est difficile d’exister quand notre sensibilité et notre nature nous incitent à vouloir embrasser la même carrière, la même passion que l’un de nos parents. À part Grébillon fils plus connu que son père, les fils ou fille d’écrivains, d’artistes ont du mal à se faire un nom. Toujours comparés, ils n’ont peut-être pas donné le meilleur d’eux-mêmes, ont été arrêtés en plein élan ou sont méconnus par la destinée.

La fougueuse et poétique postface de Dominique de Roux dans l’édition que j’ai lue nous éclaire par petites touches sur cet écrivain qu’il a connu, du moins approché de près car Michel Bernanos « cherchait à échapper à l’homme » dit de Roux.

Mais revenons à La Montagne morte de la vie. Le titre est à la fois très beau et énigmatique. Il ne trouve d’explication qu’à la fin que je ne révélerai pas. Toute la première partie se déroule au milieu des océans. Le narrateur est un tout jeune homme, qui, sous l’effet de l’ivresse, signe un engagement d’un an sur un galion. Son réveil sur l’embarcation ressemble à une belle surprise, lui « couché de tout (s)on long sur la dure,(est) accueilli par le bleu du ciel profond. » L’émerveillement ne dure pas. Le narrateur manque bientôt d’être noyé par les marins qui s’amusent de cet innocent matelot qui ne sait pas nager comme les hommes avec l’albatros/poète chez Baudelaire. Toine, le cuisinier du galion, lui sauve la vie. Une relation filiale s’instaure entre le narrateur et Toine. Une relation sans conflit, à la fois naturelle, instinctive mais mesurée, le mousse vouvoie Toine.

5414460-galion-mayflowerQuand le galion s’immobilise, faute de vent, sous la chaleur, on a l’impression que l’océan devient un personnage écrasant (le destin ?). J’ai songé au Vieil Homme et la mer d’Hemingway quand le poisson cesse d’être un animal pour devenir l’Adversaire de l’homme. L’océan c’est la nature toute puissante et éternelle qui se joue des hommes, les tourmente en leur révélant aussi leur part d’ombre et d’animalité. Une nature proche de celle des romantiques quand ils ne trouvaient pas en elle un refuge contre les cruautés humaines. Les marins deviennent des sauvages, sauf le narrateur et Toine. Ils ne succombent pas à leurs instincts les plus primaires parce que leur fraternité humaine est la plus forte. Peut-être faut-il voir dans cette relation un reflet de l’idéal de l’auteur, aspirant à pareille relation avec son père ou avec un ami qu’il n’a pas eu.

La seconde partie nous plonge dans un univers de science-fiction, Toine et le narrateur abordent une terre étrange où la flore est toute prête à les dévorer, où le minéral est menaçant par son absurde dureté, où tout est rouge comme le sang qui ne coule nulle part. Sur cette terre, il y a une montagne. Et que cherche l’homme devant une montagne ? A la gravir avec espoir, curiosité ou simple envie de défier la nature.

Tout le long du livre, même dans l’angoisse, dans la brutalité on garde espoir, non pas en un happy end hollywoodien qui serait le comble du ridicule manichéen mais en une fin qui fera au moins triompher la vie (car même difficile, elle reste la vie, l’être en opposition au non-être). Puisque ce narrateur nous parle, il est vivant et même humain. Tout au moins son âme…

Michel Bernanos s’est suicidé le 27 juillet 1967 dans la forêt de Fontainebleau.

Michel Bernanos

Michel Bernanos

Une fin étrange au milieu de la nature comme Segalen dont on retrouva le corps dans une forêt du Finistère. Tous les deux avaient fait de longs voyages, l’un vers le Brésil, l’autre vers Tahiti et la Chine. Les longs voyages, qu’on les effectue véritablement ou qu’on en rêve, vous rendent étrangement mélancolique pour peu que votre nature soit prédisposée à ce genre de sentiment. Comme si l’éloignement nous révélait quelque chose que nous avons perdu en venant au monde, une sorte de pureté, d’innocence que le déracinement met en évidence et qui nous donne sans cesse envie de nous évader même si l’évasion devient errance. C’est ainsi que j’interprète aussi cette peur et ce désir de lointaines évasions qu’ont nourri Alain-Fournier et Jean de la Ville de Mirmont.

Seuls ceux qui liront le livre, de son épigraphe à sa dernière phrase, comprendront le titre de mon billet. Le principe n’a rien d’élitiste, il me semble simplement qu’il ne faut pas lever tous les mystères et que le but du critique est de faire lire ce qu’il a aimé comme ce qu’il n’a pas aimé pour que les lecteurs fassent vivre le livre en devenant à leur tour critiques.

Excellente perspective pour cette année 2014 que je souhaite à tous ceux qui passeront ici la plus riche et la plus belle possible.

La Montagne morte de la vie de Michel Bernanos, éditions La table ronde, coll. La Petite vermillon, 175 pages.

La mélancolie du drugstore

décembre 16th, 2013

  AFP PHOTO BERTRAND GUAY

AFP PHOTO BERTRAND GUAY

Jean-Marc Roberts, romancier et éditeur, est mort le 25 mars 2013. Comme pour celle de Jérôme Lindon, le monde littéraire a été ému par la disparition de celui qui avait dirigé avec caractère les éditions Stock pendant des années. Il avait lancé sous la couverture bleu nuit quelques auteurs devenus médiatiques, soutenu des écrivains plus confidentiels mais en qui il croyait. Quelques semaines auparavant, il avait réussi un dernier coup éditorial avec Belle et Bête de Marcela Iacub. Ce coup avait gêné une partie du monde littéraire qui appréciait Roberts, le savait malade mais n’était pas enthousiasmée (euphémisme) par ce « roman ». A sa mort, plusieurs écrivains lui rendirent hommage dans la presse ou sous forme de livre.

Le dernier ouvrage de Roberts, dans lequel il parlait de son cancer, s’intitulait Deux vies valent mieux qu’une. En lisant La Mort de Jean-Marc Roberts de Jean-Marc Parisis, on comprend que le titre avait été bien choisi. Cet éditeur avait réussi à ne pas se contenter d’une seule existence.9782710370956

Au-delà des frontières germanopratines, Jean-Marc Roberts n’est guère connu (il ne faut pas imaginer que la vie littéraire passionne le public et ne vaut-il pas mieux se réjouir qu’elle ne soit pas ravalée au rang de l’actualité people, la littérature est déjà bien assez malmenée comme ça). Le risque donc, en écrivant sur Jean-Marc Roberts, est de ne s’adresser qu’à une poignée de lecteurs. Mais l’ouvrage Jean-Marc Parisis, en dépit de son titre, est à même d’intéresser et d’émouvoir hors de Paris. Avec sensibilité, par petites touches, il fait de Roberts un personnage romanesque si bien qu’il importe peu que le lecteur sache qui il était dans la réalité. « Ce qui était vrai, c’est qu’il était « insaisissable », glissant dans la fluidité mercurielle de ses doubles, déportant la fiction dans la vie et la vie dans la fiction. Jamais je n’ai rencontré un être qui incarne autant la notion de personnage, avec ce qu’elle suppose de présence absente, d’évasion des contours. » Qu’importe donc qui était vraiment Roberts, ces lignes sont finalement plus vraies parce qu’elles demeureront. N’est-ce pas le souvenir qu’on laisse aux vivants, même déformé, qui compte ? qui nous permet de ne pas être tout à fait mort ? Même les romans écrits par Roberts et que Parisis commentent semble être l’oeuvre d’un  personnage fictif qui serait écrivain.  Ce ne sont pas une, ni deux mais de nombreuses vies qu’a vécu Jean-Marc Roberts entre les feuilles de livres écrits ou publiés par ses soins.

Emile de Girardin

Emile de Girardin

En lisant Parisis, Roberts m’a fait penser à Emile de Girardin, journaliste, fondateur sous la monarchie de Juillet du quotidien la Presse et surtout de la presse moderne tout court. Après avoir créé le Voleur dans lequel il reprenait des articles parus ailleurs sans rien payer, il eut l’idée d’introduire de la publicité dans son quotidien, permettant d’en diminuer considérablement le prix et de toucher ainsi un plus large public. C’était un journaliste qui n’avait pas froid aux yeux et savait faire des affaires. Roberts me semble comme lui. « La pub, c’était son truc, écrit Parisis, comme les titres. Il fabriquait la réclame avec des slogans persos ou des extraits d’articles finement caviardés ». Roberts osait s’imposer, maîtrisant le système, l’air de rien. Le genre d’homme que la maladie arrête à peine. Elle lui a retiré la vie physique peu à peu mais pas la vie intellectuelle et affective comme le laisse entendre le portrait que Parisis brosse de lui lors de leurs derniers rendez-vous autour d’un verre de Bordeaux et d’une viande avec purée.

Parisis_Jean_MarcLes meilleurs passages du livre sont cependant ceux où il n’est pas question de Jean-Marc Roberts mais de littérature. Mon propos n’est pas blasphématoire : un bon éditeur n’est-il pas celui qui inspire ses auteurs en leur permettant de faire œuvre ? Ce tombeau est donc un prétexte pour parler de littérature, cette grande cape dans laquelle Parisis se drape pour être ailleurs, dans la vraie vie selon lui.

Parisis a en commun avec Roberts de n’avoir qu’un goût modéré pour l’époque et surtout les nouveautés techniques. Roberts avait tiré à boulets rouges contre les ventes de livre sur Internet, n’avait pas d’adresse mails, etc. « Tout était-il vraiment révolu ou rendait-il tout révolu en marquant sa différence, son anachronisme ? » s’interroge Parisis en décrivant un Saint-Germain-des-Prés en proie à Armani après avoir abrité des générations d’écrivains où seule la silhouette de Roberts paraît préserver le souvenir de ces temps glorieux.

Il faut pouvoir se permettre de tourner le dos ainsi au présent, pouvoir être en marge comme Roberts. C’est le fait des princes. Parisis n’agit pas autrement : il préfère le passé au présent et n’a pas foi en l’avenir. Il exprime sa nostalgie pour les années 70 et son « aristocratie intellectuelle » qui l’avaient vu écrivain en devenir et ardent lecteur. Mais je présume que du haut de ses dix-huit ans Parisis devait alors être nostalgique d’un temps qu’il n’avait pas connu. En bon romantique, il est né « trop tard dans un monde trop vieux » comme l’a dit Musset, trop médiocre et faux ajouterons-nous. Le jeune Jean-Marc Parisis devait déjà déplorer l’industrialisation de la littérature, les petites médiocrités rentables, bref, la mort de la vraie littérature. Elle agonise depuis tant de siècles que je la crois éternelle même s’il faut reconnaître qu’elle n’est pratiquée que part une minorité d’individus dont le nombre semble se réduire comme une peau de chagrin.

Photo Pierre Parente

Photo Pierre Parente

La Mort de Jean-Marc Roberts est une méditation nostalgique et rageuse sur la littérature d’hier et d’aujourd’hui (la première, la vraie et la seconde, souvent frelatée pour Parisis). Balzac, Debord, Gracq, Adorno hantent le livre. Le temps dans ce livre est sans cesse bouleversé, on balance du présent au passé, des livres du jour goûteux comme des plats d’un bouiboui aux livres fondateurs, d’un éditeur malade à un fringuant jeune homme auteur de Samedi, dimanche et fêtes, en 1972.

Parisis ne cache pas le mal qu’il pense des travers du moment comme « les nouveaux labels » qui serve étiqueter les livres un peu comme des poulets de supermarché mais il le fait avec une colère élégante, un élan de prince. Je le comprends, éprouvant bien souvent un malaise semblable au sien, même si je crois qu’il est aussi du devoir des écrivains d’embellir le présent de leurs mots, pour leurs contemporains ou les lecteurs de demain.

 

La Mort de Jean-Marc Roberts de Jean-Marc Parisis, 124 pages, éd. La Table ronde.

D’une langue à l’autre

décembre 4th, 2013

 

la-joie-du-passeur-de-georges-arthur-goldschmidt-961935752_MLDans La Joie du passeur l’écrivain et traducteur Georges-Arthur Goldschmidt a rassemblé des textes dans lesquels il s’interroge sur différents aspects de la langue.

Né en Allemagne en 1928, Georges-Arthur Goldschmidt dut fuir le nazisme à l’âge de dix ans et trouva refuge en France où il s’installa définitivement. Georges-Arthur Goldschmidt est donc parfaitement bilingue comme Heine qui fait l’objet d’un texte. Cette situation l’a incité à réfléchir sur les rapports qu’ont entretenu quelques grands écrivains germanophones (mais pas forcément allemands comme Kafka) et leur langue maternelle.

On parle de traduction quand on passe d’une langue à une autre mais aussi lorsqu’il s’agit de mettre des mots sur quelque chose de presque indicible, par exemple traduire des sentiments.  Je ne sais pas si cet usage du verbe « traduire » est spécifique au français. Mais il me semble que cette remarque est un aspect de la traduction sur lequel insiste Georges-Arthur Goldschmidt.  En traduisant il faut aussi traduire ce qui n’est pas écrit, il faut se mettre à la place de l’auteur. Georges-Arthur Goldschmidt a une longue expérience de traducteur (notamment les ouvrages de Peter Handke) et revendique pour le passeur liberté et intimité avec l’auteur à traduire. « Le timbre de la langue, son action, son rythme, sa respiration, les dimanches de l’enfance, le frémissement des êtres, les voix dans le jardin, tout cela qu’il y entend et qu’il y voit, le traducteur doit le prendre dans une hauteur différente, dans un registre autre, viser un autre point de l’espace, passer par d’autres paysages, car si les langues arrivent  bel et bien à la même clairière dans la forêt, elles n’empruntent pas les mêmes sentiers. Le regard des langues n’est pas le même et c’est pourtant les mêmes choses qu’elles voient.» (p. 170)

imagesLe cas de Heinrich Heine est particulièrement intéressant : c’est un écrivain placé entre deux frontières. Mais comme le souligne Georges-Arthur Goldschmidt  l’Allemagne est dans son cœur par la langue : celle de tous les jours, celle de la littérature, celle qui est liée à son enfance, celle par laquelle sa mère lui a parlé. En analysant le cas de Heine, l’auteur parle aussi de lui. L’une des épreuves du déracinement est justement de ne plus pouvoir parler et entendre en permanence sa langue maternelle. Notre langue maternelle nous construit, nous fait être d’une façon particulière. « Tout est dû au hasard biographique qui aurait pu, tout aussi bien, me faire naître dans une autre langue : j’aurais été, différemment, exactement le même. » (p 167)

Certes Heine a aussi quelque chose de français : son style et son esprit piquant le rapprochent d’écrivains français ce qui explique qu’il se soit si bien intégré à la vie littéraire et artistique parisienne (sa correspondance avec sa camarade George Sand est un bon exemple). Sur certains points, Heine incarne le bilinguisme idéal mais cette double culture peut aussi s’avérer troublante. Il était parfois difficile pour Heine de se situer. Le fait qu’il soit juif complique encore sa situation, ses origines le rendent porteur d’une troisième identité. C’est d’ailleurs bien son judaïsme qui lui vaut d’être si clairvoyant et prophétique concernant l’attitude de l’Allemagne face aux Juifs. Il a deviné qu’un jour les Juifs seraient condamnés à l’exil dans ce qu’ils considèrent pourtant comme leur pays.

Georges-Arthur Goldschmidt  consacre aussi un texte à Karl Philip Moritz et son roman d’inspiration autobiographique Anton Reiser. L’analyse de ce livre est l’occasion pour l’auteur de réfléchir à la portée du langage. Que se passe-t-il lorsque nos propos au lieu de nous permettre de communiquer avec l’autre ne sont pas crus ? C’est bien le problème d’Anton Reiser : il cherche à s’imposer, à vivre son identité par rapport aux autres mais ces derniers le reçoivent mal. L’humiliation ressentie par le héros est une façon d’être quand même par rapport aux autres, une humiliation qui passe aussi par le langage. Il faut exister pour soi naturellement et indépendamment de notre discours, donc de notre rapport aux autres et au moi que nous nous formulons, différent de notre moi intime.Moritz-Karl-Philipp-Anton-Reiser-Livre-896645928_ML

Le langage est un élément de notre identité, souvent aussi de notre caractère. Ce qui me semble préjudiciable en imposant une langue (par exemple l’hégémonie de l’anglais) c’est la perte des identités des interlocuteurs. Certes, dans une réunion, les choses sont plus simples, a priori, quand tout le monde parle la même langue (même langue, un peu une illusion, car pouvons-nous parler la même langue que l’autre ?) Mais avec une langue commune on appauvrit les échanges car celui qui parle l’anglais dont ce n’est pas la langue maternelle est obligé d’adapter sa pensée à cette langue étrangère, même s’il la parle couramment. Imposer une langue unique me paraît nuire à l’épanouissement de notre discours personnel.

La place de la langue dans l’être est un aspect auquel on songe aussi face à un écrivain qui a changé de langue d’écriture (par exemple Nabokov ou Kundera). Leur perception de la vie et leur mode de raisonnement se trouvent modifier et leurs œuvres s’en ressentent. Il y a un avant et un après l’abandon de la langue maternelle. Passionnante et troublante aventure.

nabokov

Les langues sont à la base même du travail du traducteur, langues qui se « dérobe(nt) » l’une à l’autre explique l’auteur. La tâche du traducteur est malgré tout de construire une passerelle entre deux identités qui n’est pas forcément évidente car le langage ne dit pas tout. Il exprime la surface de la conscience, le dessus de l’iceberg.  « Le langage (…) ne peut peindre l’âme et ce qu’il nous donne ce ne sont que des fragments décousus » écrit Kleist. Autant certains écrivains parviennent à dompter le langage pour le rendre plus signifiant, lui permettre  d’effleurer aussi l’indicible, d’autres écrivains sont tourmentés par les limites du langage. À lire Georges-Arthur Goldschmidt je me demande si cette problématique n’est pas plus grande chez les Allemands que chez les Français plus cartésiens et dotés d’une langue moins mouvante.

Georges-Arthur Goldschmidt s’interroge également sur le langage du nazisme à travers Jünger et Heidegger et revient sur la traduction de Freud. Selon lui, le psychanalyste est traduit en français de façon trop compliquée alors qu’à l’origine le style de Freud est simple. Belle façon de rappeler que l’intelligence n’est pas dans des énoncés complexes, un vocabulaire d’érudit ronflant mais souvent dans une sorte de pureté du discours qui oblige justement à une parfaite clarté dans le raisonnement.grayscale_sigmund_freud_psychoanalysis_desktop_4048x3057_hd-wallpaper-8977001-300x226

Ces textes qui retrace le parcours  de Georges-Arthur Goldschmidt proposent donc aussi quelques éléments de réflexion essentiels. Le dernier texte résume sa vision de la traduction pour laquelle il revendique liberté. L’auteur cite ainsi à la fin un extrait d’une lettre de Peter Handke qui a traduit de certains de ses ouvrages : « Oui, c’est bien cela : sur ta ville (ton livre), je dois bâtir une autre ville qui naturellement doit être aussi la tienne. Parfois, quand devant un passage, je suis dans l’embarras, je m’interroge : quelle est l’image intérieure à la base, donc que je connais moi aussi ? Et alors ça marche » Le secret de la traduction idéale ?

 

Georges-Arthur Goldschmidt, La Joie du passeur, CNRS éditions

 

Autopsie d’un cœur aimant

novembre 2nd, 2013

Tout-cela-n-a-rien-a-voir-avec-moi-de-Monica-Sabolo_visuel_galerie2Autant le dire tout de suite : je n’ai lu jusqu’à présent à peu près aucun roman de la rentrée littéraire. Non par désintérêt mais par manque de temps, parce que personne à dire vrai n’attend mon avis et parce que je considère qu’un livre n’étant pas un pot de yaourt, on peut bien le lire plusieurs mois voire plusieurs années après sa parution. J’ai cependant lu, sur les conseils d’une amie, le roman de Monica Sabolo, Tout cela n’a rien à voir avec moi. L’auteur est rédactrice en chef des pages culture de Grazia et signe ici son troisième roman publiés comme les précédents chez J.-C. Lattès (voilà pour les informations recueillies sur Internet que je livre pour avoir l’air de faire une chronique classique bien qu’elles ne me paraissent pas d’une grande utilité, je m’en suis bien passée pour lire l’ouvrage de Monica Sabolo).

La plupart des amours sont inégales. Il y a toujours un qui aime plus que l’autre. Il est d’ailleurs fréquent que l’équation s’inverse. Celui qui aimait moins voit sa passion grandir avec le temps pendant que l’autre se déprend. La littérature est riche de pareilles amours : Adolphe de Benjamin Constant, La Femme abandonnée de Balzac, La Confession d’un enfant du siècle de Musset. Dans les trois cas (et dans le roman de Monica Sabolo) la femme est un peu plus âgées que son compagnon. Mais, même à âge égal, l’histoire aurait fonctionné.

Il arrive aussi que les amours soient à peu près à sens unique.  Comme le dit l’Infante dans Le Cid « Ma plus douce espérance est de perdre l’espoir». Eprise de Rodrigue sans être payée de retour, cet émouvant personnage secondaire rappelle en quelques mots que le sentiment amoureux se nourrit d’espoir, même de façon déraisonnable, même lorsque la cruelle réalité devrait nous détourner de la moindre illusion.

Le problème de MS, héroïne du roman de Monica Sabolo, comme de tous les « êtres aimants » face à l’être aimé est de parvenir à cesser d’espérer être aimé avec la même intensité, cesser d’espérer au moins connaître un moment de bonheur harmonieux. Il suffit qu’un infime sentiment amoureux continue à nous habiter pour espérer. Le cœur humain est assez machiavélique pour élaborer des scénarios ou des raisonnements destinés à piéger même l’être le plus censé, une fois tombé dans le piège. C’est bien cet espoir terrible, impossible à tuer, qui explique tous les efforts de MS pour convaincre XX de la viabilité de leur histoire et justifie tous les manèges auxquels elle se livre pour tenter de parvenir à ses fins.

coeurIl ne faudrait pas trop aimer ou du moins être capable de garder une certaine distance, une certaine indépendance par rapport à ses sentiments. Bonne résolution qu’il n’est possible de tenir que lorsque l’on a le cœur libre. On se promet chaque fois de ne pas retomber dans le piège et on saute à pieds joints dedans croyant que ce sera différent. Aimer sincèrement c’est étouffer son amour-propre, son orgueil presque sa dignité pour accéder à l’autre. MS, avec pudeur mais sans pruderie, avoue ses souffrances d’amour-propre même lorsqu’elle cherche à faire croire à XX qu’elle ne souffre pas (une tactique parmi d’autres pour être aimé : feindre l’indifférence). L’un des passages les plus drôlement pathétiques est la lettre adressée à Monsieur Diakgite. MS a trouvé le prospectus porte d’Orléans. « Pas de problème sans solution ». Quand on est désespéré, on est si fragile que même les promesses d’un vaudou vous apparaissent comme une possible bouée de sauvetage (j’utilise cette image à cause du Titanic, voir plus bas).

Mais l’indifférent, dans l’histoire, c’est XX : le beau collègue à qui on ne peut même pas reprocher d’avoir promis quoique ce soit. XX l’inaccessible qui se cache derrière un écran d’ordinateur, de portable ou de télévision. A propos de son mystère et de son caractère incessible, Monica Sabolo écrit avec justesse : « Outre l’hystérie sentimentale, le désœuvrement et l’imprudence, c’est souvent son goût pour les langues étrangères qui accablent l’être aimant. Il n’est pas question ici de l’attrait, certes indéniable mais superficiel, pour l’individu brésili9782290054277en ou britannique (essentiellement natif de Manchester). Non, il s’agit d’une inclination pour l’Ailleurs, ce concept flou embrassant une multitude de notions métaphysiques (l’Absolu, la Poésie, l’Extase, la Liberté), et dont l’être aimé est apparemment le représentant sur cette terre. Ce dernier semble en effet porteur d’une énigme : le moindre de ses mots, de ses gestes, voire sa simple présence au monde, relève d’un secret prodigieux. L’être aimant, qui pressent tout cela comme on pressent l’ombre de la Grâce, vit dans la douloureuse impatience de percer ce secret, qui, bien entendu, ne lui sera jamais révélé. »

Le roman de Monica Sabolo est beau et original. Très différent de L’Entendement d’amour de Sophie Khan dont j’ai parlé récemment même si tous les deux, avec subtilité, parlent avec une bouleversante sincérité du désir d’amour, d’une quête de la perfection amoureuse, d’une quête de bonheur.

Monica Sabolo. Photo JC Lattès

Monica Sabolo. Photo JC Lattès

Monica Sabolo aborde plus précisément le thème du chagrin sur lequel Sophie Calle, entre autres, s’est penchée en convoquant une centaine de voix féminines. Je pense à Sophie Calle car le roman  de Monica Sabolo a quelque chose de la performance d’un plasticien allié à l’écriture. En effet, au milieu du texte, elle place des photos qui illustrent les propos ou révèlent ce que les mots ne disent pas. Les photos de briquets, livres (notamment ceux offerts à MS par ses amis pour la consoler), mégots, verres sur une terrasse, serviette en papier, scooter de l’être aimé sont soient des vestiges d’instants « amoureux », soient des reflets des obsessions ou des hasards (qui ne le sont pas) que l’amour met sur notre chemin. D’autres photos encore sont des tentatives de dialogues avec l’être aimé comme des appels qui ne trouvent pas de réponse.

Le ton de Monica Sabolo n’est pas dénué d’humour mais on rit jaune (pour peu qu’on ait connu une fois les affres de la passion). Le lecteur se presse de rire pour repousser bien loin ses propres mauvais souvenirs, pour ne pas se sentir trop en empathie avec MS. Car au fond, ce roman est le récit d’un désastre banal et émouvant que peut symboliser le Titanic, dont parle l’auteur en plaçant la photo du paquebot. Métaphore pour dire le naufrage que constitue cette histoire d’amour.

MS se demande comment elle en est arrivée là. Pour trouver une réponse qui pourrait la consoler, elle revient sur son passé. Avant XX. Avec photos de famille à l’appui, l’auteur revient sur le récit des origines de Monica qui, bien sûr permettent en grande partie d’expliquer sa maladresse à l’égard des hommes : son père fort séduisant Italien a quitté sa mère sans aucune préoccupation pour sa progéniture. Sa mère s’est remariée avec un homme qui lui a servi de père de substitution hélas les choses se sont gâtées lorsque Monica est arrivée à l’adolescence.

FragmentsOutre les photos, le roman est composé aussi d’échanges  de SMS ou de mails entre MS et XX. Ce sont les éléments « objectifs » pour comprendre le déroulé de cette histoire d’amour qui avorte avant même d’exister un peu. Le langage est assez rapide mais soigné (rien à voir avec le langage SMS des moins de 15 ans). Quant à « la narration », la partie autopsie, elle est écrite dans un style classique et élaboré. On songe par moments aux moralistes du XVII e siècle (sans illusion sur la nature humaine) et  à l’une des analyses les plus brillantes de ce sentiment, Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes.

Mais les déclarations, les réflexions sur l’amour sont vues ici par une femme (« l’être aimant »). Beaucoup d’écrivains hommes ont décrit les tortures d’un être aimant homme face à une femme. Beaucoup moins de femmes ont exploré les tourments d’un être aimant femme face au dépit amoureux. Beaucoup d’auteurs femmes aujourd’hui mettent en scène le couple avec une certaine neutralité teintée de désenchantement, ou alors elles décrivent des femmes aimées qui se vengent de siècles de domination masculine.

Or, les femmes d’aujourd’hui ne dominent pas plus qu’hier et des MS, des infantes, il y en a beaucoup. Monica Sabato elle, à sa façon moderne et intemporelle, nous parle du chagrin d’une femme aimante. Car, remarquons-le, une femme qui aime met dans ses tourments plus de gentillesse, de générosité qu’un homme qui aime. Ce dernier s’abandonne à la passion peut-être avec davantage de folie mais avec plus de brutalité et moins de bonté. Peut-être est-ce aussi cela qui m’a touchée chez MS, l’attention qu’elle a sur XX. Certes, c’est pour le conquérir mais c’est une conquête généreuse, tournée vers l’autre.

J’ai pensé aussi en lisant Monica Sabolo à ce livre merveilleux qui s’intitule Vingt-quatre heures d’une femme sensible de Constance de Salm écrit au début du XIXe siècle. L’auteur, qui avait suscité l’admiration de Stendhal, racontait sous forme de monologue épistolaire une femme écrivant à l’aimé dont elle se croit abandonnée. Mais, il y a peu de textes de femmes mettant en scène et analysant avec tant de lucidité et d’élan leurs souffrances. Je ne sais pas pourquoi.9782752907660

J’ai aimé aussi particulièrement ce passage très juste sur cette façon qu’a l’être aimant de se dissoudre dans l’être aimé en espérant justement être payé de retour. C’est d’ailleurs bien là qu’est le drame de l’être aimant qui ne parvient à être lui-même parce que l’amour l’a rendu prisonnier de son sentiment, prisonnier de l’autre, son adorable tortionnaire.

On trouve aussi, entres autres (je laisse quelques surprises aux lecteurs bénévoles qui me liront) un courrier à Mr Diakgiet, le vaudou, à un opérateur téléphonique et à Facebook. Des lettres dignes d’une amoureuse perdue qui cache ses larmes derrière des formules de politesse. Certains aspects sont très typiques de notre décennie (par exemple demander au service « relations avec les usagers » si on peut savoir qui consulte notre profil Facebook et à quelles fréquences, rêve de tous les cœurs désolés en 2013). Mais dans le fond, les comportements et les pensées décrits par Monica Sabolo sont intemporels et c’est bien ce qui fait tout l’intérêt de ce roman. Les âmes blessées s’y retrouveront et les triomphants, peut-être, comprendront mieux ceux qu’ils blessent (et qui sait si un jour, ils ne se retrouveront pas de l’autre côté de la barrière).

Le ton faussement scientifique et distancié que Monica Sabolo arrive à tenir d’un bout à l’autre sans lasser rend ce chagrin d’amour encore plus saisissant et permet à chacun de se retrouver dans cette autopsie d’un cœur aimant.

« Tout cela n’a rien à voir avec moi » et beaucoup avec tous.

 

Tout cela n’a rien à voir avec moi de Monica Sabolo, éditions J.-C. Lattès, 153 pages.

Voyage en proustalie

octobre 31st, 2013

 

9782710370611FSLa vie est un jeune homme vêtu de noir

 

Cet automne 2013 est très proustien avec le centenaire de la parution de Du côté de chez Swann. On peut peut-être railler un peu cette proustomanie éditoriale. Mais par rapport à des personnalités qui font réellement le buzz (par exemple Nabilla), soyons réalistes, cette proustomanie reste très confidentielle. Ce n’est pas Charlus et Swann qui font vendre du Coca Cola ou des corn flakes. Du reste, il ne me semble jamais excessif de mettre en valeur un écrivain de génie. Il appelle toujours à ne pas se laisser gouverner par l’actualité abrutissante, redonne sa place à l’individu broyé par le général et la technique. L’écrivain humaniste auquel on ne donne plus la parole (ou si peu) aujourd’hui, nous dit que ce qui fait l’existence ce sont les relations humaines. Sans relations humaines un homme n’est tout simplement pas un homme. Mais ce que Proust a dit peut-être mieux que personne c’est que la destinée de l’homme est d’être seul avec lui-même. A la fois passionnante compagnie et en même temps tragédie car cette solitude intérieure rend l’autre, les autres toujours un peu inaccessibles en dépit de l’amour que l’on peut leur porter, en dépit de nos élans généreux ou de sympathie. Proust était capable d’une grande empathie mais il avait conscience d’être singulier par cette empathie qui finalement l’isolait plus encore que le commun des mortels. Ce fut aussi le cas de Stefan Zweig que cette empathie rendit dépressif. Mais même si l’on est toujours seul avec soi-même, que là est notre destiné, puisque la mort sera une nouvelle et définitive solitude, comme l’explique Proust cette solitude se construit également avec et par rapport aux autres, voués à la même finitude que nous.1397134-gf

 

Proust de A à Z

 

Michel Erman, professeur à l’université de Bourgogne, est un excellent guide proustien. Il nous a déjà promené dans l’univers des Verdurin, des Guermantes au Bois ou encore à l’hôtel de passe de Jupien dans son Bottin des lieux proustiens. Il nous a présenté Françoise, Odette et autres Charlus, Cottard et jeunes filles de Balbec dans son Bottin proustien. Ces deux livres n’étaient pas seulement des référencements stricts mais aussi de courtes analyses sur les personnages et lieux recensés. Son ouvrage Les 100 mots de Proust nous permet de découvrir d’autres facettes de l’auteur d’A la recherche du temps perdu : l’art et l’âme de Marcel Proust avec toutes leurs complexités, ses amis  et ses personnages finalement tout aussi réels. Il est ici question de l’écrivain et de son univers, de l’homme et de l’œuvre, de Swann, d’Odette, d’Albertine mais aussi de Céleste Albaret, du prix Goncourt, du Ritz, des paperoles, comme des réminiscences de la madeleine, du baiser du soir, de l’homosexualité, de l’affaire Dreyfus.

Difficile de parler de La Recherche sans parler de Proust, aussi bien de son « moi profond » que de son « moi social » qui lui a permis pendant des années de se livrer à des observations d’entomologiste. Plusieurs de ses contemporains ont insisté d’ailleurs sur son regard attentif et perçant. Rien n’échappait à son œil et à ses oreilles.

 

Stendhal, dessiné par Musset

Stendhal, dessiné par Musset

Vanité

Dans ses livres, Michel Erman insiste sur l’aspect social chez l’écrivain. Il souligne la place importante faite au snobisme et à la vanité dans les descriptions des personnages et les scènes de mondanité. Proust n’est pas loin de rejoindre Stendhal pour qui le Français était gouverné par la vanité (même en amour). Proust et Stendhal, sans être dupes de ces jeux sociaux, ont tous les deux été atteints de la « ducomanie » et ont rêvé d’être admis dans les salons du Faubourg saint-Germain. Si Proust est parvenu à ses fins même s’il a dû essuyer le mépris de quelques comtesses, Stendhal, trop libéral n’a jamais pu y entrer… Il s’est contenté d’en rêver dans Armance en mettant en scène ce fameux Faubourg. Quelques critiques, à tort ou à raison, dirent que la peinture de la noblesse par Stendhal était fausse, que les gens ne s’exprimaient pas comme il les faisait parler. Ce n’est pas un reproche que l’on ferait à Proust qui ne laissait aucun détail au hasard. Même une plume sur un chapeau devait être au bon endroit. Plus riche et réel que la réalité tout en étant intemporel comme le sont les grandes œuvres littéraires.

Mais je m’égare dans ce parallèle avec Stendhal auquel on songe plus rarement que celui avec Balzac (non moins ducomaniaque mais plus heureux avec les duchesses, toute proportion gardée, grâce, entre autres, à ses opinions légitimistes).

Michel Erman, dans ses 100 mots de Proust, comme dans sa biographie de l’écrivain, s’attache à être pédagogique mais sans jargon. C’est un ouvrage accessible et motivant même pour ceux qui sont effrayés par La Recherche. Du reste, il faut remarquer que la plupart des spécialistes de Proust ont le ton, la manière de nous rendre Proust familier, séduisant, drôle, passionnant comme si l’écrivain et son œuvre étaient source d’une sorte d’euphorie littéraire communicative. C’est une réflexion que je me suis faite en écoutant la série sur France Inter Un été avec Proust où divers spécialistes sont venus évoquer l’écrivain et son œuvre chaque soir, à l’heure du baiser.

 

Des mots choisis

Boulevard des Capucines par Jean Beraud

Boulevard des Capucines par Jean Béraud

Les explications de Michel Erman sont sérieuses et vivantes. Il analyse avec une rigueur de philosophe (parfois de moraliste) les comportements des personnages proustiens. Dans ses livres, on sent bien qu’il éprouve sympathie et admiration pour Proust mais sans excès. Ni glacial avec son objet ni dans une adoration aveugle. En mettant en avant dans Les 100 mots les analyses psychologiques ou les réflexions auxquelles Proust se livre, Michel Erman montre que l’auteur du Temps retrouvé a tout expliqué, tout expérimenté ou senti. Rien de l’homme ne lui a échappé. On devine que certains thèmes développés attirent plus particulièrement Michel Erman comme la jalousie, la cruauté ou encore l’ambiguïté sexuelle qui font l’objet d’entrées dans ses 100 mots et de passages dans sa biographie. On retrouve, traité sous un autre angle, des lieux proustiens. Dans le bottin, Michel Erman décrivait les différentes chambres de La Recherche. Dans Les 100 mots, il parle de la chambre de façon générale comme l’un des lieux essentiels chez Proust : « tantôt un lieu clos et protecteur, tantôt un espace ouvert en contact avec le monde ». Les hasards de l’ordre alphabétique placent chambre à côté de Champs-Élysées également un espace important dans la vie et l’œuvre : c’est là que l’écrivain connut sa première crise d’asthme, là que le narrateur voit Gilberte (ou ne la voit pas quand elle manque à la promenade mais pense à elle).

D’autres entrées permettent de découvrir l’homme Proust comme «  duel » qui rappelle que l’auteur « a toujours eu le goût du défi en même temps qu’une haute idée de son honneur ». Proust ainsi se battit une fois avec Jean Lorrain et contrairement à l’image que l’on pourrait se faire du petit Marcel c’était un homme courageux. Il aspirait à un héroïsme (notamment lors de la guerre) que sa faiblesse physique et son hypocondrie ont contrecarré comme le raconte Michel Erman dans sa biographie, rappelant que plusieurs de ses amis furent tués au front. L’auteur relie l’histoire, le début du XXe siècle à l’univers proustien à la fois en marge mais aussi reflets, voire gros plans, de la réalité. On passe des mots de la Belle Époque à ceux de Proust plus particulièrement. Par exemple les bains de mer sont à la fois typiques par leur développement au début du XXe siècle et prennent une couleur singulière chez Proust en devenant très romanesques.

 

 

Demoiselles_telephoneLe téléphone

Proust a parlé par exemple des demoiselles du téléphone, objet d’une entrée dans Les 100 mots. L’appel téléphonique passe alors par une opératrice. Jeunes femmes célibataires dont on n’entendait que la voix. Chez Proust la voix seule sans corps est à la fois objet de fantasme mais aussi révèle quelque chose de la fragilité de l’existence. La vie de l’autre que l’on entend seulement paraît insaisissable, presque irréelle, si lointaine. Avec le téléphone quelque chose nous échappe de façon assez tragique et Proust, avec la scène dans laquelle il décrit la communication du narrateur avec sa grand-mère, est certainement l’un des premiers (et le mieux) à dévoiler la face abstraite de cette invention. Cocteau, avec sa bouleversante Voix humaine, en fera aussi un objet tragique. Aujourd’hui le téléphone est devenu si ordinaire, il n’est plus nécessaire de passer par une opératrice. Mais à bien y réfléchir ce moyen de communication  pourtant, et surtout à certains instants, garde une part de tragique. La miraculeuse abolition de l’espace, puisqu’on peut parler à quelqu’un qui n’est pas présent, nous rappelle aussi la difficulté d’être avec l’autre et symbolise sa disparition possible. Le fil n’existe même plus, renforçant peut-être l’impression de malaise qui s’attache à l’utilisation du téléphone.

 

Raconter la vie de Proust

Proust par Jacques-Emile Blanche

Proust par Jacques-Emile Blanche

Se lancer dans une biographie de Proust est un peu une provocation : ne va-t-on pas tomber dans la méthode de Sainte-Beuve ? (que Proust condamne sans avoir lu attentivement : le critique n’est pas aussi médiocre qu’il le pensait mais il est toujours bon de tirer à boulets rouges sur ses aînés).

Ecrire une biographie c’est passer de l’homme à l’œuvre ou plutôt de parvenir à relier l’un à l’autre naturellement, en essayant de reproduire le fil de l’existence de l’écrivain. C’est à mon sens ainsi que doit être construite une biographie en utilisant les documents autobiographiques et les témoignages des contemporains. Michel Erman se sert à bon escient des souvenirs des uns et des autres, des articles de presse et de la correspondance de Proust (nous donnant ainsi envie de découvrir cette part de l’œuvre que l’on pourrait qualifier d’hôtel particulier par rapport à la cathédrale que constitue La Recherche). En citant des lettres, Michel Erman parvient souvent à mettre en évidence les méandres du moi social de Proust mais aussi les intermittences de son cœur. Les lettres nous offrent aussi des instantanés de l’écrivain face à un ami intime, une connaissance, un membre de sa famille, un événement, etc…

Cette biographie est assez courte et se lit  facilement. L’auteur ne s’appesantit pas sur mille et un détails, il a plutôt déterminé des moments particuliers pour éclairer la vie de l’écrivain mais aussi expliquer comment s’élabore l’œuvre de façon souterraine.

 

De Marcel à Proust

Céleste Albaret

Céleste Albaret

En lisant Michel Erman on prend bien conscience que Proust est comme un papillon qui serait longtemps resté à l’état de chrysalide. Il y a presque quelque chose de magique, de mystérieux dans ce passage entre le petit Marcel, le Proust chic peint par Jacques-Emile Blanche et l’écrivain qui vit presque nuit et jour dans son lit avec comme seul contact Céleste Albaret, «  la vestale ».  Dans les dernières années de sa vie, ses lien avec le présent, la vie réelle se limite presque plus qu’à la correspondance et au téléphone pour parler à des amis et à quelques rares visiteurs comme Jacques Rivière, son éditeur chez Gallimard.  Bien sûr Proust a commencé à écrire très tôt (Michel Erman revient notamment assez longuement sur son travail sur Ruskin) mais pendant des années, il ne parvient pas à faire carrière. Il est rejeté de partout, personne ne veut lui offrir une chronique, un petit carré de papier journal. Parfois, il place quelques textes qui ne sont pas lus ou lus de façon déformée à travers la personnalité de l’auteur (au fond, c’était peut-être bien cette déformation qui fâche Proust lequel a trouvé en Sainte-Beuve un critique-symbole de son malaise et de son mécontentement). Et on dirait que subitement, celui dont personne ne croyait qu’il avait du génie, celui qu’on traitait de haut, se met à écrire, écrire,  écrire après les pastiches et un tour d’essai avec Jean Santeuil. L’œuvre était déjà née intérieurement avant de parvenir à se matérialiser comme La Chartreuse de Parme dictée en un temps record, fruit de la maturité de Stendhal.

 

Placards de Du côté de chez Swann

Placards de Du côté de chez Swann

Proust fait carrière

La sympathie que le biographe éprouve pour Proust ne l’empêche pas de souligner les parts  plus sombres, calculatrices ou agaçantes de l’écrivain. Il montre comment en se livrant à des stratégies complexes Proust arrive en quelque sorte à tromper son monde et parvient à ses fins. Il raconte très bien aussi comment il s’attache à faire la promotion de ses textes d’une façon d’abord laborieuse puis beaucoup plus pertinente et astucieuse. Michel Erman nous fait comprendre que Proust, une fois devenu grand écrivain, prend de l’aplomb, ose s’imposer notamment auprès de Gallimard, des directeurs de journaux et revues avec lesquels il avait été si maladroit (par exemple avec Calmette, patron du Figaro).

L’œuvre transforme l’homme qui ne vit plus que pour elle. Michel Erman décrit en détail sa naissance, on a l’impression de voir les feuillets manuscrits s’accumuler sur la table en bambou appelée « la chaloupe ».

Plus La Recherche avance, plus Proust existe dans ce monde où tant de fois, il s’est senti rejeté car trop différent, trop sensible, trop étrange. Sa cathédrale le porte et sa seule crainte est de ne pas avoir le temps nécessaire pour l’achever.

 

Cathédrale de Rouen par Monet

Cathédrale de Rouen par Monet

Deux rythmes pour deux vies

J’ai remarqué que le rythme change au fil des pages de cette biographie. Au début le temps semble passer lentement. Michel Erman décrit en détail certains moments de l’enfance, de l’adolescence, les premières expériences amoureuses et sexuelles de Marcel, le contexte historique notamment l’affaire Dreyfus, les personnalités du monde politique, littéraire et artistique à la mode que l’écrivain dilettante tente plus ou moins d’approcher. Puis, presque imperceptiblement, dans les derniers chapitres le rythme s’accélère comme si le souffle allait manquer par rapport à cette vie qui auparavant se traînait, presque un peu vide, du moins en superficie. On a ainsi l’impression d’assister à une métamorphose à la fois progressive et subite. La mort de Jeanne Proust, sa mère, est sans doute pour beaucoup dans ce basculement. Mais j’imagine qu’il y a peut-être un jour où Proust a eu le sentiment d’avoir trouvé la clé. Pendant des mois, Alain-Fournier travailla au Grand Meaulnes sans parvenir à trouver la façon dont il devait traiter son sujet, incertain même de l’intrigue, du style (mélange de rêve et de réalité). Et puis, un beau jour il découvrit ce qu’il appela son « chemin de Damas ». J’imagine également que Proust dans sa chambre tapissée de liège du boulevard Haussmann un jour a été certain d’avoir trouvé son chemin de Damas, d’avoir posé la première pierre de sa cathédrale. Le mystère de la création artistique qui reste mystère pour nous. Heureusement d’ailleurs, c’est aussi ce qui fait la beauté des chefs-d’oeuvre.9782070754922fs

Bien sûr on peut tout ignorer de la vie de Proust et lire La Recherche. Mais à travers sa biographie  Michel Erman nous invite à lire ou relire l’œuvre un peu différemment. Cette figure complexe et finalement bouleversante qu’est Marcel rend la lecture de La Recherche encore plus passionnante en nous donnant l’impression d’être un familier de l’auteur. Un happy few.

 

Les 100 mots de Proust, Puf, coll. Que sais-je ?

Bottin proustien, Bottin des lieux proustiens et Marcel Proust, biographie, éditions La table ronde, coll. La Petite Vermillon.

 

À l’occasion du centenaire de Du côté de chez Swann,

Le Divan célèbre Marcel Proust et À la Recherche du temps perdu lors d’une rencontre exceptionnelle avec Pierre Alechinsky, Michel Erman , Nicolas Grimaldi  et Jean-Yves Tadié

Mardi 12 novembre à 19h. Débat et dédicaces

Librairie Le Divan  203 rue de la Convention (XVe)

www.librairie-ledivan.com

Une rencontre avec Michel Erman aura aussi lieu à la Belle Hortense 31 rue Vieille du Temple (IVe) le 14 novembre à 20h.

La comédienne Diane de Segonzac lit La Recherche en 14 séances au théâtre du Nord Ouest :

http://www.billetreduc.com/102982/evt.htm

 

Un hymne à l’amour

octobre 27th, 2013

 

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L’entendement d’amour de Sophie Khan est un roman exigeant qui rappelle que ce genre littéraire est aussi la liberté incarnée. J’aime ces écrivains qui savent ainsi profiter de cette liberté, une sorte de folie littéraire peut-être mais qui est la meilleure réponse au marketing et au formatage outrancier qui se répand dans le monde littéraire comme une peste, depuis près de deux siècles.

Le roman de Sophie Khan est un livre de métamorphoses où la prose et le vers semblent entretenir un constant dialogue créatif et amoureux.

L’ouvrage est construit comme une fresque, non pas la fresque romanesque mais la fresque renaissance avec ses couches successives. Chaque couche correspond à un élément, un narrateur, un fil de l’histoire.

Le thème de l’amour et de la création sont donc étroitement liés et leur point commun, me semble-t-il, est l’ardeur qu’il faut mettre pour leur donner de l’épaisseur, en dévoiler aussi les mystères et les beautés.

Petits mots sous un prunier de Pascaline Boura

Petits mots sous un prunier de Pascaline Boura

Le lien littérature et art plastique, sensuel, sensoriel est aussi justifié par la couverture, ici ce n’est pas une image de couverture mais une façon d’accompagner, voire de faire résonner de création littéraire. La couverture est la reproduction d’une œuvre de Pascaline Boura. Intitulée « Petite lettre » réalisée avec papiers de soie et pastels secs elle évoque les reliures anciennes. Le temps du beau travail soigné. Mais aussi le temps qui passe sur le papier, donc aussi sur l’humanité. Sophie Khan a découvert les œuvres de Pascaline Boura par hasard alors que son texte était achevé et tout naturellement elle a voulu que l’une d’elles serve de couverture. Comme un écho au lien entre Dante et Giotto ?

Le roman tourne en effet autour du personnage de Dante : il incarne à la fois le poète et l’amour, il incarne la recherche de la beauté, point commun à tous les arts. Une quête platonicienne.

Mais c’est une quête difficile comme le raconte Sophie Khan car ni la raison, ni Dieu ne sont des aides. Une quête qui remet toujours tout en question et pleine d’embûches : on « claudique » mais toujours en s’élevant. Dans le tourment qui s’exprime au fil des pages, l’angoisse amoureuse et existentielle est toujours accompagnée d’une ardeur à être malgré tout, pleinement.

La fragilité du verbe devient une force.

Isabelle Adjani dans "Adèle H" de François Truffaut

Isabelle Adjani dans « Adèle H » de François Truffaut

Dante n’est pas seul, bien sûr dans L’Entendement d’amour. Il y a Béatrice, la muse, « une très belle allégorie », mais un peu froide, presque trop irréelle. Il y a aussi Antonia, la fille du poète, qui vit dans un couvent sous le nom de Beatrix. Un prénom « envahissant ». Cette Antonia/Beatrix est émouvante par son évanescence, sa relation avec son père d’où découle une grande part de son destin, la fraîcheur de son rêve amoureux. J’aime le rapprochement que l’auteur fait avec Adèle Hugo. Sophie Khan rappelle cet instant dans le film de Truffaut quand Adèle H à qui on demande le nom « trace du bout de son index en sueur les lettres de son patronyme sur une surface réfléchissante… » Deux jeunes filles fascinantes, parce qu’elles sont étouffées sous la figure paternelle, adorée. Aucun amour n’est facile. Deux jeunes filles fascinantes qui permettent comme l’écrit l’auteur à « l’imagination » de « caracole(r) ».

Ce roman est aussi habité par Giotto, presque un Dante de la fresque.  C’est à lui qu’on doit le portrait le plus vivant  de Dante où perce douceur mais aussi mélancolie… loin de la rigueur froide du portrait réalisé par Botticelli bien après la mort du Dante. Dans l’un il y la vie même dans ce qu’elle a d’inachevé, d’imparfait, dans l’autre la froideur de l’éternité tel le Panthéon.

Dante par Giotto

Dante par Giotto

Deux autres femmes entourent le poète : Marguerite Porete, une mystique rencontrée à Paris et Francesca da Rimini. On suit des instants de vie de ces personnages mais aussi et surtout des instants de conscience, d’âme imaginés par Sophie Khan et dont on devine qu’ils sont aussi des reflets de ce qui gouverne intimement l’auteur.

Marguerite Porete fut condamnée à être brûlée vive. Trop en avance sur son temps, trop ardente avec son livre Le Miroir des âmes simples. « Lisez-la, enivrez-vous avec elle ! Et vous comprendrez alors que l’Amour n’est soumis à autre chose qu’à lui-même. Ni à la morale. Ni à la religion. Ni à Dieu même. Aimez-la : faites-vous femme comme elle ! Et si vous l’êtes, prouvez-le ! » Blasphème au XIVe siècle, évidence bien des siècles plus tard mais une évidence qui réclame une force héroïque à être, à être sincère avec ses passions.

Renaissance est un mot auquel j’ai pensé plusieurs fois en lisant L’Entendement d’amour même si cette renaissance parfois prend des allures du supplice de Sisyphe mais sans jamais du désespoir.

À une époque où tant de romans évoquent les noirceurs du monde, du couple, à une époque où la création est tellement formatée, où la phrase même est en manque de lyrisme L’entendement d’amour, dont le titre sonne comme un roman courtois, nous transporte ailleurs, interroge des créateurs d’hier mais aussi plus près de nous. Nous ne sommes pas dans le passé mais dans un autre présent, infiniment plus désirable, où l’homme est au centre de tout comme ce dessin de Léonard de Vinci, L’homme de Vitruve. Renaissance.

L’Entendement d’amour de Sophie Khan, édition la Rumeur libre, 240 pages

http://www.larumeurlibre.fr/

Contact Pascaline Boura : auchevetdelart@orange.fr

Sophie Khan sera l’invitée de Seyhmus Dagtekin dans le cadre des soirées Poètes en résonances, le 29 novembre, 8 rue Camille Flammarion, à 20h

http://www.seyhmusdagtekin.fr/index.html

 

 

 

Un centenaire contre un cinquantenaire

octobre 5th, 2013

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Jean Cocteau est né en 1889, Marcel Proust en 1871. Ce décalage de près de vingt ans aurait pu les éloigner l’un de l’autre ou du moins les empêcher de nouer une relation intime. En fait, ils sont à la fois frères et opposés comme le montre Claude Arnaud.

Son livre, Proust contre Cocteau, est une succession de lignes parallèles et perpendiculaires qui s’enchaîne très bien. L’auteur suit l’ordre chronologique pour retracer ces deux destins en soulignant les moments où ils se croisent, s’entrechoquent pour terminer sur leur postérité.

La démarche de Claude Arnaud est intéressante et pourrait d’ailleurs s’appliquer à quelques autres duos littéraires ou artistiques. Je pense par exemple à Hugo/Vigny, Picasso/Braque, Zola/les Goncourt, Debussy/Ravel. Quand le premier écrase le second, volontairement ou pas. Mais au-delà de cette rivalité plus ou moins franche, au-delà de la petite histoire, des anecdotes, cette double étude est l’occasion d’éclairer deux vies et deux œuvres. La démarche de Claude Arnaud rappelle également que les écrivains, même les plus misanthropes ou les plus solitaires, vivent toujours avec les autres (ou contre les autres, ce qui revient à les inclure quand même). Les rapports entre écrivains et artistes sont toujours complexes, passionnants et pleins de non-dits. C’est d’autant plus le cas avec Cocteau et Proust, deux personnalités riches et difficilement saisissables.

Ils sont tous les deux issus de la bourgeoisie cultivée et entretiennent une relation privilégiée, voire exclusive, avec leur mère. Jeanne Proust a cependant davantage le sens des réalités qu’Eugénie Cocteau. L’auteur montre aussi qu’ils ont en commun certains traits de caractère mais dont ils vont faire un usage différent. Proust se sert de son hypersensibilité, Cocteau de sa fantaisie. L’un cherche l’exactitude pour faire œuvre, l’autre affabule. Proust explore les replis de l’âme quand Cocteau préfère un monde fantasmagorique. Cocteau est pressé et s’évade avec l’opium pour construire son univers protéiforme, Proust, lent, s’évade en creusant les fondations de sa cathédrale avant de l’élever. Mais les deux hommes s’attirent, notamment parce qu’ils partagent la même orientation sexuelle.images

Le parallélisme ne s’arrête pas là. Les deux écrivains fréquentent les mêmes salons. Cocteau est un reflet de Proust à 20 ans… à la différence que Cocteau, précoce et flamboyant, est déjà reconnu comme écrivain alors qu’on parle encore de Proust comme du petit Marcel, littérateur mondain à ses heures. Anna de Noailles, qui fait alors l’opinion, encense le cadet qui se permet même de la traiter avec désinvolture, au détriment de l’aîné qui n’a pas encore publié Du Côté de chez Swann. Même s’ils ont dix-huit ans de différence, l’avance de Cocteau en fait un parfait contemporain du retardataire Proust.

Claude Arnaud souligne que leur amitié, qui aurait pu être plus intime encore, repose sur un constant aller et retour entre fascination et rivalité. Au début l’aîné envie le cadet, « envie (son) intelligence cursive » qui donne naissance à des textes brefs, certes, mais brillants. Le cadet, convié à entendre des morceaux de la future Recherche, est sidéré par ces phrases lentes, longues qui se déploient sur les fameuses paperolles.

Brouillon  de Sodome et Gomorrhe

Brouillon de Sodome et Gomorrhe

Jean sera cependant l’un des rares à soutenir les débuts laborieux de la Recherche en 1913 après avoir été l’un des témoins privilégiés de l’œuvre qu’il trouvait distrayante, ce qui froissa Marcel. La différence de style et de manière de vivre la vie et la littérature empêche Cocteau d’entrer dans le monument proustien qu’il perçoit comme un immense labyrinthe filandreux. Et réciproquement Proust de comprendre l’œuvre rapide et moderne de son cadet… Claude Arnaud montre bien ensuite toute la complexité du soutien de Cocteau qui, peu à peu, s’aperçoit, que le petit Marcel le dépasse. Il s’en agace. Au fond, Proust a misé sur le temps avec une certaine humilité. Il a commencé par le pastiche et les textes légers pour prendre le temps de mûrir l’œuvre qu’il sent peut-être en lui. Il a choisi d’imiter sciemment ses maîtres pour mieux ensuite s’en détacher. Cocteau, lui, connaît les malheurs des écrivains précoces trop vite adulés (malheur qu’aurait certainement connu Radiguet s’il avait vécu, malheur qu’a connu Musset à 18 ans avec son premier recueil de vers mais dont un échec au théâtre, la mélancolie et la pudeur a sauvé deux ans plus tard, malheur auquel Rimbaud a échappé en tournant le dos à la poésie). A cette précocité s’ajoute chez Cocteau cette attirance pour les univers artistiques des autres et son côté touche-à-tout de talent. Une véritable éponge qui se cherche dans tous les sens avec une fantaisie qu’on peut prendre par erreur pour de la superficialité.

L’auteur de La Difficulté d’être a bien conscience du malentendu qu’il entretient avec ses contemporains. Claude Arnaud cite ce passage du Potomack qui résume tout le drame mais aussi l’originalité de Cocteau. « Il était une fois un caméléon. Son maître, pour lui tenir chaud, le déposa sur un plaid écossais bariolé. Le caméléon mourut de fatigue. »

Cocteau un an après la mort de Proust

Cocteau un an après la mort de Proust

L’auteur évoque leur vie parallèle mais aussi leur mue respective qui les font passer du mondain esthète au créateur. Mais il souligne bien que Cocteau aime la vie, le monde qui l’entoure, dans un rapport direct et enrichissant, sans complexe quand Proust, une fois entré définitivement en littérature, remplace vivre par le verbe écrire et décrit le monde en s’en séparant pour le réinventer pour l’éternité. Au bout du compte, l’un et l’autre reflètent leur époque mais d’une façon presque opposée.

Bien qu’intitulé Proust contre Cocteau, Claude Arnaud a écrit ce livre pour Cocteau. Il prend la défense de l’écrivain. Une sorte de suite à sa biographie parue en 2003 et dans laquelle il avait voulu  réhabiliter Cocteau, trop souvent dédaigné. Cela dit, depuis quelques années ce dernier, sans être vraiment à la mode (ce qui ne serait pas lui souhaiter car les modes passent), a été remis à l’honneur à travers des expositions, l’ouverture de son grand musée à Menton et d’autres manifestations ayant permis de de lui redonner la position qu’il doit occuper dans le paysage littéraire et artistique.

poster_61806J’aime la façon dont Claude Arnaud parle de son travail de biographe, la façon dont il explique comment il a vécu quatre ans avec cet écrivain, comment il a entretenu un dialogue vivant avec Cocteau en le suivant grâce notamment à des documents autobiographiques. Sans tomber dans l’idolâtrie ou la surinterprétation, le biographe se doit de faire passer les sentiments que son travail et ses lectures lui inspirent, se doit de nourrir une certaine empathie pour son personnage.

Le grand écrivain est celui qui s’imprègne de son temps pleinement tout en étant capable de s’en détacher. Mais ce ne sont jamais nos contemporains qui nous lisent le mieux, à quelques exceptions près. Si Jacques Rivière comprend mieux Proust que Cocteau c’est bien parce qu’il ne connaît pas vraiment Proust ne le découvrant qu’une fois auteur Du Côté de chez Swann. Parce qu’également Rivière n’appartient pas à son monde et n’est pas homosexuel. Cocteau, lui, est trop proche de Proust pour pouvoir le lire de façon détachée et la parution de La Recherche finit par les séparer parce qu’elle inverse leur rôle, reléguant Cocteau du côté des poids légers et donnant naissance à des malentendus. Cocteau nourrit de la rancœur pour Proust qu’il soupçonne de ne pas prendre au sérieux. Et lorsqu’il veut écrire pour la NRF il pense que Proust ne fait pas d’efforts pour l’aider. Etre ou ne pas être de la NRF avait d’ailleurs été déjà sujet de discorde entre Jacques Rivière et Alain-Fournier dont l’amitié était pourtant bien plus forte que celle entre Proust et Cocteau. L’une des difficultés avec la NRF d’alors tenait à la relation complexe que Rivière entretenait avec Gide. L’un et l’autre s’appréciaient tout en ne voulant pas forcément défendre les mêmes poulains… Du reste, Rivière n’aimait guère Cocteau et Proust n’avait guère de marge de manœuvre. L’homosexualité de Cocteau jouait aussi en sa défaveur. Rivière était gêné par les « invertis » et c’est bien cette gêne qui lui fit mal lire Sodome et Gomorrhe, seule fois où la finesse de sa lecture fut faussée par ses jugements moraux.

Jacques Rivière

Jacques Rivière

Certaines des anecdotes racontées par Claude Arnaud appartiennent certes à la petite histoire mais elles sont surtout révélatrices des comportements humains qui sont à la base de toute littérature. Du reste, ces histoires d’édition et d’amitié ont toujours peu ou prou de l’influence sur les écrivains. La Recherche aurait-elle été la même sans le soutien de lecteurs comme Rivière et la reconnaissance conquise peu à peu par Proust ? Si Cocteau ne s’était pas vu repoussé par la NRF n’aurait-il pas continué sur une voie plutôt qu’une autre ? Aujourd’hui comme le rappelle Claude Arnaud même si Proust reste une cathédrale face aux chapelles de Cocteau, ils sont l’un et l’autre en pléiade, presque main dans la main…

N’est-ce pas aussi de petites histoires qui ont nourri l’œuvre proustienne ? Par exemple les relations entre la comtesse de Chevigné et Proust que Claude Arnaud décrit avec humour. La comtesse, qui inspira le personnage de la fameuse duchesse de Guermantes, se prenait « les pieds dans les phrases » de Proust qu’elle supportait à peine.

La comtesse Laure de Chevigné

La comtesse Laure de Chevigné

Il l’exaspéra notamment lorsqu’il voulut avoir des précisions sur les chapeaux qu’elle portait vingt ans auparavant. Proust n’obtenant pas de réponse de la comtesse alla interroger ses domestiques ce qui mit en fureur la Chevigné comme elle le confia à Cocteau.

L’un des plus beaux passages du livre est celui dans lequel l’auteur évoque l’amour de Cocteau pour Radiguet et alors qu’il est de plus en plus brouillé avec Proust poursuivant inlassablement sa grande œuvre. « L’un enfermé dans son livre et l’autre dans son amour, les deux hommes s’éloignent encore. Pris dans un système de miroirs trompeurs, ils ne sont plus que défiance réciproque, comme si leur trop grande lucidité avait eu raison de ces zones d’ombres sans lesquelles aucune relation ne peut se maintenir. Les dérobades de Proust paraissent autant de trahison à Cocteau ; les manquements de ce dernier confirment Proust dans sa dépréciation globale de toute existence autre que littéraire ».d4998128r

Claude Arnaud montre que Cocteau se met à ressembler à Proust à la mort de Radiguet osant se confronter à cette hypersensibilité qu’il partage avec l’auteur d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs. « La souffrance lui inspire une même conception réparatrice de la création, sinon une forme personnalisée de mystique. »

Pour défendre Cocteau, Claude Arnaud se montre parfois sévère avec Proust et avec l’œuvre. Osant par moments égratigner la statue Proust, Claude Arnaud explique pourquoi il tient l’auteur pour un « tueur ». Je ne partage pas son avis même si j’entends bien ses arguments qu’il expose avec style et enthousiasme. Proust, l’homme et l’œuvre,  sont à mes yeux profondément consolateurs. Ils nous aident à accepter notre destin de mortel et nos malheurs et à mieux jouir de nos petites et grandes joies. C’est Cocteau qui, pour Claude Arnaud, a ce pouvoir que possèdent aussi bien d’autres écrivains, chacun ayant leurs lecteurs particuliers et intimes. La littérature est d’abord affaire de subjectivité et de ressentis.Jc1

À la fin, Claude Arnaud propose également une intéressante réflexion sur le « je » utilisé par Proust et le relie à la manière dont s’exprime aussi le « je » de Cocteau. Il revient sur la fameuse querelle opposant les lecteurs de Proust appliquant ou pas la méthode de Sainte-Beuve. Or Proust lui-même a alimenté cette ambiguïté de sorte que le terme de Claude Arnaud de « narraProust » apparaît comme le plus juste. Un entre-deux qui n’a rien de tiède. N’est-ce pas grisant d’employer le « je » qui peut être tantôt soi, tantôt un autre soi, imaginaire mais qui parfois nous révèle beaucoup plus que ce que nous sommes en réalité ? Le « je » invariablement utilisé permet aussi de se protéger, d’unifier, de ne pas avoir à choisir entre ce que l’on est et ce que l’on n’est pas mais qu’on voudrait peut-être être.

A la fois un « être de papier » et un « être réel » : une bonne définition de l’écrivain.

Claude Arnaud s’attache, en utilisant Proust, à souligner le génie de Cocteau, certes maigre et tendu, par rapport à l’ampleur de l’œuvre proustienne. « Il n’est pas l’homme du grand roman social ou de la somme définie, quoi qu’il en soit. Les mystères lui semblent bien plus stimulants que les explications, les intuitions, plus fécondes que les théories. » Cocteau est l’homme d’une œuvre protéiforme où la littérature se marie avec le dessin la musique de cinéma c’est ce qui en fait un créateur unique, « génie polymorphe comme on n’en verra pas avant longtemps » écrit avec justesse Claude Arnaud. Et si effectivement littérairement Cocteau, mort il y a 50 ans, n’est pas aussi génial que Proust, il a apporté une singularité admirable dans le paysage artistique français.

Certes je préfère la compagnie de Proust mais il y a toujours quelque chose chez Cocteau qui m’ensorcelle et me touche comme je l’ai écrit il y a un an. ici

01Je comprends également ce qu’il peut y avoir d’à la fois exaltant et parfois un peu désespérant de vouloir faire comprendre aux autres l’œuvre d’un écrivain mal jugé ou mal lu. J’aime ainsi la façon dont Claude Arnaud rédige la défense et illustration de Jean Cocteau en offrant une lecture aussi personnelle qu’argumentée. Il nous appelle à lire ou relire Cocteau qui dit-il n’a pas « démérité de l’admiration initiale de Proust » et conclut en disant que celui-ci a besoin de nous alors que Proust pourrait presque s’en  passer. Je ne partage pas sa vision d’un Proust toxique, tuant celui qui le lit. Au contraire il me semble que Proust aide à vivre mais Cocteau nous aide à rêver. Ne sont-ils pas nécessaires l’un et l’autre dans nos vies brèves qu’il faut s’attacher à rendre riches pour leur donner une petite part d’éternité ?

Proust contre Cocteau, de Claude Arnaud, éditions Grasset, 204 pages.

Je Rends Heureux en quelques mots

juin 5th, 2013

937728721_LRécemment, un livre m’a rappelé ma jeunesse : Un jeune mort d’autrefois, tombeau de Jean-René Huguenin de Jérôme Michel. En fait, j’avais déjà pensé à Huguenin il y a quelques mois lorsque j’avais écrit sur les hussards. Huguenin n’est pas un hussard mais il fait partie de la même famille littéraire.

J’ai découvert Huguenin il y a un peu plus de dix ans. Un peu par hasard, je crois. J’avais à peu près l’âge auquel il est mort…  ce qui est toujours troublant. On se sent comme un survivant. Je ne lui suivais pas sur tout, bien sûr, certaines de ses obsessions, de ses interrogations m’étaient un peu étrangères, notamment ce qui tournait autour des femmes sur lesquelles il pose un regard à la fois dur, parfois misogyne mais aussi séduit. Mais j’étais fascinée par ce jeune homme, séduite par ce visage angélique et son intelligence puissante. J’aimais aussi son caractère solitaire, son intransigeance avec ce monde littéraire qui préférait les combines à l’écriture. Je ne m’étonne pas que les rapports avec les ambitieux Philippe Sollers et Jean-Edern Hallier aient été tendus.

Jérôme Michel a découvert Huguenin adolescent. Il écrit sur lui avec la distance que lui donne la maturité tout en gardant l’élan enthousiaste de ses 16 ans. Je crois que si je devais écrire sur lui, je serais dans la même disposition d’esprit. Quand je lisais Huguenin, je ne pensais pas à demain. J’étais dans l’instant, dans l’expérience, dans une sorte de douce irresponsabilité des choses même si je jetais parfois un regard grave sur les choses. Je devais sentir la vie me brûler par moi-même. On pourra lire tout ce qu’on veut, rien ne remplace nos propres expériences. Je ne dis pas que la lecture soit inutile, au con41EK8R7W71L._traire mais elle ne tient pas lieu d’expérience. La lecture du Journal d’Huguenin par exemple m’a accompagnée et m’a aussi permis de me sentir moins seule mais elle ne remplaçait pas ma vie.

C’est cet enrichissement des lectures de jeunesse que Jérôme Michel nous fait partager. On sent bien à le lire qu’il est pris entre ses souvenirs intimes personnels d’adolescent et son souci de donner un livre sinon objectif, du moins qui puisse servir de « référence ». Mais son ouvrage n’est pas une biographie. Le mot de tombeau est bien choisi : il dit bien qu’il s’agit d’abord d’un livre d’hommage à Huguenin qui en se tuant nous a fait le cadeau de sa jeunesse éternelle.

Huguenin était un idéaliste en quête de transcendance. Que serait-il devenu ? Aurait-il fait des compromis ? Ou bien aurait-il choisi de rester seul sur un rocher en Bretagne, campant sur ses positions absolues ?  Il serait devenu père puisque sa fiancée était enceinte. Peut-être cette paternité aurait-elle changé quelque chose… peut-être pas. Bien sûr, on ne peut l’imaginer vieux, comme Radiguet, Alain-Fournier… Ce sont des points d’interrogation qui nous inspirent de regrets même si leur destin donne un sens à leur œuvre.

41RW8W1RBGL._Son unique roman, La Côte sauvage, a les beaux défauts de la jeunesse… on aimerait que tous les premiers romans soient aussi réussis. La musique de son style est troublante. Il y a dans ce livre beaucoup de choses qui ne sont pas dites comme dans les romans de Nimier. L’indicible d’Huguenin est grave, celui de Nimier désinvolte.

 

Un jeune mort d’autrefois, tombeau de Jean-René Huguenin de Jérôme Michel, éditions Pierre-Guillaume de Roux.

Des Vies qui méritent d’être connues

mai 15th, 2013

 

forêtUne forêt cachée. C’est un beau titre qui évoque tout un monde à la fois ouvert et dissimulé, une richesse insoupçonnée, certainement la plus belle des richesses. Le livre d’Éric Dussert est une gourmandise. Le genre d’ouvrage qu’on aime avoir dans sa bibliothèque et ouvrir sans y penser quand on ne sait pas trop quoi lire. Car cette forêt cachée d’emblée nous transporte dans un monde littéraire fantaisiste, suranné, mineur et en même temps passionnant. Cette Forêt cachée nous fait découvrir des vies. J’aime lire les notices biographiques de quelques pages, ou même de quelques paragraphes : elles se limitent à l’essentiel tout en nous ouvrant des perspectives. Je songe ainsi aux notices rédigées par Ralph Schor sur les écrivains qu’il a étudiés dans son livre Ecrire en exil (éd CNRS) et dont j’ai parlé dernièrement. Une bonne notice nous fait imaginer ce qui n’est pas écrit. Parfois même les seules dates de naissance et de mort et un nom suffisent à m’émouvoir par exemple par la brièveté de l’existence, à m’ouvrir des perspectives. Ces portraits d’Eric Dussert sont comme des vies à la fois réelles et imaginaires.

C’est en lisant l’un de ces courts textes dans un album consacré aux dessins d’écrivains du XIXe siècle que j’ai eu envie d’en savoir plus sur Roger de Beauvoir. Résultat : près de deux ans à remuer les vieux livres, les vieux journaux, les manuscrits à la bibliothèque de l’Institut, à la Bibliothèque historique de Paris et à l’Arsenal pour en savoir plus sur ce Beauvoir de son vrai nom Eugène Roger.

Roger de Beauvoir

Roger de Beauvoir

C’est dire si les 156 portraits signés par Eric Dussert ont flatté mon goût pour la notice mais aussi mon attirance pour les écrivains mineurs, les dédaignés. L’autre jour, je lisais des lettres de René Bichet à Alain-Fournier et à André Lhote. Je trouvais parfois ses propos attachants, sensibles, intelligents. J’aurais eu envie de passer du temps avec lui. Ce pauvre jeune homme né en Sologne est mort à 25 ans d’une overdose de morphine lors d’une soirée d’anciens étudiants qui a mal tourné. Lui qui ne s’était jamais drogué. Bichet, qui publia des poèmes dans la toute jeune NRF, était d’origine modeste et avait fini premier à l’agrégation de lettres. Ce jeune homme sans grand charme physique était écartelé entre son désir de réussite universitaire et ses aspirations plus littéraires. Alain-Fournier devait plus d’une fois lui reprocher de ne pas se donner entièrement à la littérature. Peut-être cette vie si vite brisée ajoute-t-elle quelque chose à cette figure bien oubliée que l’on ne peut croiser que lorsque l’on se penche sur l’auteur du Grand Meaulnes. Bichet fait partie de ces êtres qui existent encore un peu grâce à d’autres noms plus célèbres.

J’ai donc gambadé dans la forêt d’Eric Dussert, plutôt en suivant un chemin balisé : pages après pages. On peut lire un portrait ou un autre, par hasard en se fiant à l’inspiration du moment ou en se laissant prendre au charme des noms. Certains sont attirants par leur banalité comme Louis Dumur, Marc Michel ou encore André Martel et Hector France. D’autres sont plus insolites ou splendides, vrais ou inventés comme William Chambers Morrow, Mecislas Golberg, Gabriel de Lautrec, Raymond de Rienzi ou encore Olivier Diraison-Seylor. On peut donc lire au hasard ou bien dans l’ordre et à ce moment-là on prend conscience que le livre suit une certaine progression et pas seulement d’ordre chronologique. Au fil de ses portraits l’auteur établit une sorte de fraternité littéraire d’oubliés. L’auteur rebondit de l’un à l’autre, établissant rapprochements ou oppositions. On sent le temps qui passe, une évolution dans la façon dont on a d’être mineur.

Gabriel de Lautrec

Gabriel de Lautrec

Eric Dussert soigne ses incipit : d’emblée il pique notre curiosité, nous transporte dans une époque, un lieu, nous fait deviner un destin et en toute subjectivité nous offre son regard sur le passé et le présent. Par exemple l’incipit de Gaston de Pawlowski qui « n’est pas n’importe qui. Ténor de la presse parisienne, c’est le type de l’esprit hardi et plaisant, si remarquable au début du siècle dernier où Alphonse Allais, Alfred Jarry ou Willy cassaient des carreaux, le type d’esprit qui disparut par la suite remplacée par les oiseaux noirs, les penseurs du malaise et les apôtres de la dépression ». Ou encore Valentine de Saint-Pont, «  arrière petite-nièce de Lamartine, éminente avant-gardiste, modèle et amie de Rodin, qui souhaita libérer la femme par l’érotisme, elle fut la seule femme futuriste »

Certains des oubliés choisis par l’auteur ne le sont pas tout à fait  comme Alphonse Karr, André Delveau (connu des amateurs de vocabulaire érotique), Rémy de Gourmont, Francis de Miomandre, Henri Béraud ou encore le grand Pascal Pia… enfin, toute proportion gardée par rapport à François de Curel, Alcanter de Brahm ou Flor O’Squarr qui disent peut-être quelque chose à une poignée de rats de bibliothèque.

Je passerai sur Roger de Beauvoir… Mais j’étais contente de retrouver quelques noms qui me sont familiers grâce à lui comme Vapereau, l’auteur du Who’s Who du XIXe siècle. A l’époque romantique c’était une preuve de succès d’être dans le Vapereau. Il en allait de sa réputation ! C’est ainsi que Roger de Beauvoir avoua s’être rajeuni de deux ans pour le Vapereau puisqu’il n’est pas né en 1809 mais en 1807. Sa coquetterie ne m’étonne pas de lui et sans doute s’amuserait-il de voir que même le catalogue de la BNF a suivi le Vapereau. Je ne connaissais rien de la vie de ce Gustave Vapereau qui s’éteignit à 87 ans. Éric Dussert a comblé une partie de mes lacunes.

f10.highres J’étais contente aussi de retrouver Philarète Chasles, Joseph Méry à la figure simiesque ou encore la jolie comtesse Dash. Ses Mémoires des autres sont un formidable témoignage sur ses contemporains. Disons pudiquement qu’elle a été une collaboratrice de Dumas et une amie parfois un brin maîtresse de Roger de Beauvoir. Beauvoir et elle soupaient parfois avec Barbey d’Aurevilly. Le Connétable parle de la comtesse avec une tendre misogynie pour lui c’est une « bonne créature » mais un vrai bas-bleu. Parfaite pour dévorer un buisson d’écrevisses dans un cabinet particulier de la Maison Dorée.

Quand je parlais de gourmandise au début de ce billet je pensais également au style d’Eric Dussert. Ses portraits sont très bien écrits, avec un esprit tout à fait dans le style du meilleur du XIXe siècle. On peut assurer sans se tromper qu’Éric Dussert a d’excellentes lectures et que ses fréquentations sont tout à fait louables toutes mineures qu’elles soient parfois. Cela ne signifie pas qu’il imite un style suranné non, il écrit simplement en français avec un vocabulaire riche, précis, une phrase à la fois légère et pertinente. Il sait dire en peu de mots une opinion, une réflexion. On sent qu’il est parfois fasciné par ses oubliés, parfois moqueur, attendri ou admiratif. J’adore par exemple la notice sur Eugène Mouton… Peut-être quelqu’un en lisant cet ouvrage aura-t-il envie de s’attacher à l’un de ces dédaignés par la postérité et se lancera dans des recherches un peu folles pour le ressusciter. L’époque romantique, par exemple, a donné naissance à quantité de littérateurs qui sans être des génies avaient leur charme. Je pense ainsi à Taxile Delord auteur entre autre d’une Physiologie de la Parisienne, l’intéressant et honnête critique Gustave Planche ou encore Charles Lassailly… Son roman le plus célèbre s’intitule Les roueries de Trialph notre contemporain avant son suicide. Une sorte de Nerval sans le génie poétique certes mais  doté d’une sorte de naïveté admirable. La comtesse Dash disait de lui : « la femme la plus niaise lui aurait fait voir des étoiles en plein midi. »

Gustave Planche

Gustave Planche

Je me demande si les trois auteurs vivants qui font partie de cette forêt sont contents de leur voisinage…

Enfin, ces oubliés rappellent, si besoin est, la grandeur et l’humilité de toute existence. Elles peuvent être remplies et pourtant se dissiper comme des cendres au fil des décennies. Bien sûr tout le monde ne peut pas être Balzac, Proust ou Apollinaire mais il suffit que l’un de ces oubliés réjouisse encore un lecteur, sache lui parler, secrètement, intimement pour être simplement remercié d’avoir écrit.

 

Une forêt cachée, 156 portraits d’écrivains oubliés, d’Eric Dussert, édition la Table ronde.

On ne fait pas l’école buissonnière avec Marc Lévy

avril 13th, 2013

thomas-hardy-1-sizedEn lisant Jude l’obscur de Thomas Hardy (1840-1928), j’ai eu l’impression de redevenir la lectrice que j’étais à 20 ans. Jude est long, (475 pages en poche). C’est très dense : non pas par le nombre de protagonistes, car tout se passe autour de quatre personnages et surtout de Jude et Suze, un couple lié par un amour à la fois sublime et dramatique, évident et impossible et leur conjoint respectif (Arabella et Richard) qui incarnent l’étranger, le prosaïque, la réalité, la société.

Jude dit à propos de Suze que c’était un être éthéré. Mais lui aussi c’est avant tout une âme avant d’être un homme de chair. Certes, Hardy laisse deviner ses pulsions, ses désirs physiques d’abord pour Arabella puis pour Suze mais c’est sous-entendu avec une infinie subtilité. Jude est comme un saint qui parfois redeviendrait un homme et se débat entre l’humain et le divin. « Il aurait beau jeûner et prier dans l’intervalle, l’humain était plus puissant en lui que le divin » écrit Hardy lorsqu’il décrit Jude cédant à son désir de voir Suze.

Jude l’obscur est exactement le type de roman que la plupart des éditeurs refuseraient aujourd’hui ou qui, dans le paysage littéraire, apparaîtrait comme un ovni. Certains diraient que c’est un chef-d’œuvre quand d’autres tordraient le nez en pointant les longueurs. Pour le lecteur de 2013, il y a des longueurs, des complications, presque des incohérences, d’ordre psychologique et spirituel. Jude et Suze se débattent avec eux-mêmes et avec l’autre sur des idées aussi surannées que la transcendance, le sens du devoir, le pouvoir et le danger de la Connaissance, la valeur du mariage, le péché.

Jude est un être qui n’a pas été désiré par ses parents, dont sa tante qui l‘a recueilli ne sait pas quoi faire. Le jeune garçon, presque par hasard, se prend de passion pour le Savoir, en particulier la théologie. Il étudie le latin, le grec, les Écritures saintes en autodidacte. Son rêve : entrer à l’université. Il devient ouvrier, sculptant pour des églises en restauration afin de gagner sa vie tout en continuant à étudier le soir. Un jour, il comprend que les portes de l’université ne s’ouvriront jamais à lui. Ce cœur pur, presque naïf, va s’accrocher à ses rêves de sublime et toute sa vie va l’obliger à rester à terre. Sa seule envolée vers le sublime c’est l’amour compliqué qui le lie à sa cousine Suze. La jeune femme n’est pas moins tourmentée que Jude. Ils se comprennent et ne se comprennent pas. Ils craignent le destin. Ils sont rejetés par le monde. Le bonheur leur est refusé. Parfois, on dirait Adam et Eve chassés du paradis.9782253098324_1_75

La plupart des lecteurs aujourd’hui trouveraient donc des longueurs dans ce roman. Pourquoi ? je songe que c’est avant tout parce que notre notion du temps (temps de lecture, temps de vie) s’est accélérée. L’intrigue semble piétiner, Jude ne semble pas aller assez vite dans ses pensées, ses actes. Mais, à l’époque de Thomas Hardy il vivait à un rythme normal. C’est notre monde de l’immédiateté, de l’informatique, du zapping qui nous fait penser cela. Notre mécanisme de pensée s’est accéléré. Nous ne pouvons plus construire, concevoir un personnage comme Jude à moins de vivre en ermite.

Peut-être suis-je tentée de regretter cette époque où nous prenions le temps de laisser notre âme se déployer à loisir. Jude prend le temps de s’investir dans les choses, il prend le temps de penser sa vie, ses ambitions, de se livrer à l’étude, de se chercher. Les jours passent mais Hardy entretient le flou temporel. On ne sait pas trop combien de mois, d’années s’écoulent parfois. On suit Jude à 10-12 ans puis à 19 ans. Ensuite, lorsqu’il s’installe avec Suze et recueille l’enfant qu’il a eu avec Arabella et qui semble avoir 8-10 ans, Hardy opère une nouvelle ellipse temporelle mais sans donner aucune indication. Le seul repère : Suze et Jude ont des enfants. Indication temporelle qui sous-entend aussi que Jude et Suze, couple fusionnel et déchiré, se sont unis physiquement. Mais la chair est presque tabou. Suze est fine, presque transparente, Hardy la décrit à peine quand Arabella est une femme bien en chair, elle a un corps sur lequel l’auteur insiste comme quelque chose d’essentiel, appartenant à son essence.

le temps(1)Le temps de l’âme compte avant tout dans ce roman. Les rendez-vous avec Suze arrivent vite, ils sont longuement décrits par Hardy qui, à côté, occulte des jours, voire des semaines, sans même avoir recours à une indication temporelle. Jude n’a plus d’âge parce qu’il est d’emblée hors du monde des hommes. Hardy peut s’appesantir sur quelques minutes importantes, décrire un paysage à un instant donné et passer sous silence de nombreux détails d’ordre matériel. Aujourd’hui, on n’oserait plus construire un roman de cette façon. Cela ne correspond plus à nos rythmes quotidiens et à notre univers. Certes, le roman est libre, il n’est pas tenu de se plier à la façon de vivre de ses lecteurs contemporains mais je crois qu’à l’exception de quelques écrivains vivant en retrait, il est difficile de penser le temps comme au XIXe siècle par exemple.

Nous n’avons plus le temps de nous ennuyer, il ne le faut pas d’ailleurs. Et pourtant, l’ennui, le plus grand des maux, comme le disait les romantiques, c’est à la fois une expérience terrible et pourtant nécessaire pour penser le temps. Notre vie passe vite, une existence humaine ne dure qu’une fraction de seconde. L’ennui, c’est avoir le sentiment que nous ne sommes pas capables d’occuper cette fraction de seconde, qu’elle passera, tragiquement, sans rien en faire. L’ennui fait peser sur nous le poids de l’existence tout en nous rappelant qu’il faut se presser de vivre, de profiter de ce bien qu’est la vie et qui ne nous est offert qu’une fois. Le temps passé ne reviendra plus dit Lamartine. Une évidence qu’on tente d’oublier pour alléger notre esprit, pour nous laisser emporter dans l’agitation du monde, de nos activités. Et lorsque le pantin que nous sommes s’arrête un instant, que l’ennui vient s’inviter en nous, toute cette vie, toute cette énergie employée à tout vent va sembler n’être que du sable qui file entre nos doigts.

Jude prend le temps de réfléchir. Aujourd’hui, il serait sollicité en permanence. Notre esprit n’a plus le temps d’être en jachère. On pense rentabilité, on s’attache à faire plusieurs choses à la fois sans laisser notre âme respirer en profondeur. Lorsqu’on en prend conscience, un sentiment de vertige nous envahit parfois.

Hardy ne pouvait avoir la même idée de vitesse que nous. La vitesse de penser, va avec celle de la parole mais aussi la vitesse de déplacement, la vitesse de communication. Tous les rythmes auxquels nous sommes soumis influent sur notre lecture et l’écriture des écrivains. Peut-être Modiano est-il un des derniers écrivains français à être lent.

Je disais donc qu’en lisant Jude j’avais l’impression de redevenir la lectrice que j’étais à 20 ans et qui avait soif de grandeur. Je lisais beaucoup d’auteurs qui donnaient à leur livre une dimension spirituelle et universelle, des auteurs qui avaient un souffle lyrique et humaniste que ce soit sous une forme réaliste ou pas.4462-15.jpg

Les longueurs, je ne le dis pas par snobisme, finissent par être ce que je préfère par exemple chez Balzac. Ce ne sont plus pour moi des longueurs. Barthes disait, je crois, que chaque fois qu’il relisait Guerre et Paix il ne sautait pas les mêmes passages. Ce qui lui était apparu une fois comme une longueur, des lignes peu indispensables, deviennent importantes à un autre moment parce que son état d’esprit a changé, parce que le but de la lecture est différent.

Mais à notre époque soucieuse de rentabilité, la longueur est de la mauvaise herbe. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de longueurs qui le soient vraiment, qui soient des  défauts mais si l’auteur a jugé bon d’écrire telle description, de s’arrêter sur tel ou tel détail, n’est-ce pas parce que cela est nécessaire à l’équilibre interne du livre même si cela ne saute pas aux yeux du lecteur ? Les longueurs des romans du XIXe siècle ne s’expliquent pas parce que les auteurs étaient payés à la ligne. Cela ne concernait que quelques feuilletonistes mais en aucun cas un Victor Hugo par exemple. Or, on trouvera aujourd’hui des longueurs dans les Misérables, Notre-Dame de Paris

Les longueurs, c’est prendre son temps, gambader dans une histoire, laisser à l’imagination de l’écrivain et du lecteur se déployer librement. Par exemple, rien n’obligeait Balzac à faire des pages sur le mobilier d’un boudoir ou le système des bons sur le Trésor. Il ajoute ces descriptions après avoir livré à l’imprimeur le premier jet de son roman. Il amplifie parce que son esprit, son imagination s’épanouissent plus il prend possession de son histoire. S’il décrit aussi longuement du mobilier ou des tractations financières, c’est d’abord par passion pour les meubles, c’est parce qu’il rêve d’être riche et d’être un homme d’affaires malin.

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Je m’intéresse de plus en plus dans un roman à ce qui ne sert pas l’intrigue. C’est pourquoi, entre autres, Marc Lévy ne m’intéresse pas. Outre l’absence abyssale de style, il n’écrit rien qui ne soit pas utile pour faire comprendre à son lecteur ce qu’il veut lui raconter. Il a même tendance à le répéter deux fois, de façon à ce que son lecteur le suive bien. On ne fait pas l’école buissonnière avec Marc Lévy. C’est aussi agréable que de regarder un film à côté de quelqu’un qui vous raconte ce qui se passe sur l’écran.

La beauté de l’existence est pourtant aussi dans l’inaction et l’inutile or le roman doit être un reflet de la vie.

 

Imitation et originalité en littérature

avril 3rd, 2013

15_Cfp01Certaines affaires de plagiat peuvent aboutir à une réflexion approfondie et particulière comme la notion de plagiat moral qui a opposé Camille Laurens à Marie Darrieussecq. Sans aller jusqu’au plagiat, il y a également les nombreux larcins ici ou là que seuls des spécialistes peuvent deviner. Par exemple en travaillant sur Alain-Fournier je m’aperçois que de nombreux biographes ont pillé Isabelle Rivière, les lettres de Fournier et de Rivière en omettant les guillemets pour faire croire que c’est de leur cru. Ce procédé est malhonnête vis-à-vis du lecteur et m’apparaît comme une solution de facilité pour ces biographes. Pourquoi ne pas mettre les guillemets et la note de référence ? Certes, cela prend du temps, certes, ce n’est pas écrire, mais citer, mais c’est être honnête aussi… Ce n’est pas d’ailleurs parce que l’on s’appuie sur des citations référencées que l’on ne peut pas ajouter des commentaires. Etre un biographe intelligent qui évite le vol ou la paraphrase. Je passe sur les biographes dilettantes et médiatiques qui pillent ceux qui les ont précédés avec plus de sérieux…

Beaucoup de plagiats appartiennent maintenant à la petite histoire de la vie littéraire ou universitaire. Depuis des siècles, le monde littéraire est pavé d’accusations de vol, parfois fondées, d’autres fantaisistes. Au-delà de l’anecdote, certaines affaires sont révélatrices d’un état d’esprit, d’un contexte social ou économique, sans parler de querelles plus intellectuelles.

Du Plagiat d’000909320Hélène Maurel-Indart est assurément l’ouvrage le plus complet sur le sujet depuis  l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui. Hélène Maurel-Indart s’appuie sur de nombreux exemples et surtout élargit la perspective sur d’autres questions littéraires. Bref, elle ne pointe pas du doigt des plagiaires sans autre forme de procès, mais réfléchit aux motivations, aux buts et aux résultats. La technique du collage, le pastiche, la parodie, les questions d’intertextualité sont ainsi étudiés. L’ouvrage est érudit, mais toujours clair et découpé en de nombreuses sous-parties permettant une lecture pratique.

Quant aux lecteurs qui voudraient aborder le sujet d’une façon plus rapide et ludique dans un premier temps, je ne saurais que leur conseiller Petite enquête sur le plagiaire sans scrupule. Portraits-robots des différents types de plagiaires (dans la fiction et la réalité), mobiles, complices, méthodes : Hélène Maurel-Indart revêt les habits d’un commissaire qui parfois se fait juge d’instruction. Elle nous fait partager aussi discrètement ses émotions face à tel ou tel cas qui la scandalise ou la touche. J’aime cette façon de faire vivre l’érudition.928460241

Dans la somme que constitue Du Plagiat l’auteur n’est pas là pour faire une liste de voleurs et volés, de petites affaires ayant agité le monde littéraire, mais bien de parler de littérature. Pourquoi Hélène Maurel-Indart s’est-elle vouée à l’étude du plagiat dans toutes ses déclinaisons ? Parce qu’étudiante elle était passionnée par l’idée d’originalité en littérature. Pour mieux appréhender cette vaste question, elle a voulu l’aborder par ce qui apparaît comme son contraire.

« Par moments, j’arrêtais ma main, je feignais d’hésiter pour me sentir, front sourcilleux, regards hallucinés, un écrivain. J’adorais le plagiat, d’ailleurs, par snobisme et je le poussais délibérément à l’extrême.

« Je déversai toutes les lectures, les bonnes et les mauvaises, pêle-mêle, dans ces fourre-tout. Les récits en souffrirent ; ce fut un gain, pourtant : il fallut inventer des raccords, et, du coup, je devins un peu moins plagiaire ».

sartre500500Cet extrait des Mots de Sartre peut rassurer de nombreux débutants : même les plus grands se sont livrés au « plagiat ». Encore que le terme me semble impropre car le vrai plagiat est un vol conscient et rendu public par la publication. Dans le cas de Sartre, on peut parler d’exercice d’imitation avec des emprunts de phrases qui reviennent plus ou moins consciemment. Je me rappelle avoir étudié un poème de Mallarmé, Apparition qui est composé de réminiscences d’Hugo. Au début, Mallarmé était assez désespéré parce qu’il se rendait compte qu’il faisait spontanément du Hugo au lieu de faire du Mallarmé. Il n’était pas encore Mallarmé. Certains écrivains précoces, comme Rimbaud, paraissent ne pas être passés par cette phase d’imitation. Or, même Rimbaud a aussi imité même si sa période a été plus courte que chez d’autres. Lorsque Rimbaud rejette avec violence Musset par exemple, c’est pour cacher que les thèmes de Musset l’ont marqué à 14 ans et que Musset a participé à sa construction. Pourquoi avoir honte de ses influences ?

Dans Du Plagiat, Hélène Maurel-Indart montre bien que « le plagiat » existe depuis l’Antiquité. Nous naissons tous avec un héritage. Un homme ne part jamais de rien. Heureusement… comme il serait angoissant de n’avoir pas de racine. Certes, quand on a la prétention de créer (écrire, peintre, composer…) il faut savoir se détacher de ses modèles. Un effort certes parfois difficile, mais qui nous enrichit en nous obligeant à nous imposer par rapport à nos prédécesseurs, nos admirations.1311203-Arthur_Rimbaud

En lisant les premiers textes d’Alain-Fournier on s’aperçoit que c’est plein de réminiscences de Francis Jammes, de Jules Laforgue, de Maeterlinck. Il en a parfois tellement conscience que l’un de ses textes est dédié à Jammes en signe de reconnaissance. Avec Rivière, il soulève plusieurs fois la question de l’originalité. Il a 17-18 ans, il a soif de donner une œuvre originale, il est certain d’en être capable, mais s’interroge aussi sur la façon dont il doit « gérer » ses influences. Il est passionnant de suivre son parcours et de comprendre comment à partir des auteurs qu’il admire, dans lesquels il se reconnaît, il construit son univers et son style. Soyons honnête, ses poèmes en prose ne sont pas ce qu’il a fait de mieux et ses lettres à Rivière, exemptes de cette pression que constitue la création, sont tellement plus belles. Mais il est intéressant de dénicher les premières traces du Grande Meaulnes et des grandes obsessions de Fournier dans ces textes de débutants.alain-fournier

Je me souviens, étudiante (et cela m’arrive encore aujourd’hui) avoir retrouvé dans les textes d’écrivains que j’admirais des pensées que j’avais eu avant de les lire sous leur plume. C’est à la fois désespérant et réconfortant : on a le sentiment d’entretenir une intimité exceptionnelle avec l’écrivain qu’on aime dans cette communion d’idées tout en se disant : à quoi bon, tout est déjà écrit et j’arrive trop tard.

Il faut peut-être atteindre cette maturité qui consiste à se dire : nous ne serons jamais originaux, mais nous pouvons être uniques dans la façon dont nous marions nos influences littéraires avec nos sentiments personnels, notre âme et ses subtilités, notre vie.

C’est bien ce que fait Fournier, me semble-t-il. En travaillant sur ma biographie, je me mets à lire les livres qui l’ont formé. Ne pouvant tout lire (autrement, je ne tiendrai pas les délais et mon éditeur maudira ce qu’il pourra qualifier d’excès de zèle), ne pouvant donc tout lire, je me laisse guider en choisissant les textes dont Fournier parle le mieux. Parle le mieux, selon moi. Je reconnais la subjectivité de mon choix et j’ai conscience que même si je m’efforce d’être la plus objective en écrivant cette biographie, je me forme une idée personnelle de Fournier. Il m’a donc convaincue de lire Thomas Hardy. C’est un auteur important pour lui, il en dit beaucoup de bien, partage son enthousiasme avec Rivière et pourtant ce n’est pas l’écrivain qui est le plus cité dans sa correspondance avec Rivière. Jammes, Laforgue, Claudel, par exemple, sont décortiqués par les deux amis dans des lettres fleuves qui les passionnaient plus à rédiger que leurs devoirs de khâgneux. Peut-être sont-ils plus diserts parce qu’il s’agit d’écrivains français dont ils sont plus proches.

Thomas Hardy

Thomas Hardy

Et pourtant, Fournier m’a donné envie de lire Hardy. J’ai lu ainsi Jude l’obscur. Parfois, j’ai souri en lisant certains passages de Jude qui m’ont fait penser à Fournier. Très certainement, sans peut-être s’en rendre compte, il a repris telle ou telle image à son compte par exemple, lorsque Jude parle de sa cousine Suze dont il est amoureux en disant c’est « l’amie la plus douce, la plus désintéressée qu’il eût jamais connue, une créature vivant par l’esprit, si éthérée qu’on pouvait voir son âme trembler à travers sa chair. » Fournier écrit à propos d’Yvonne de Quiévrecourt « devant elle, on ne pensait pas à son corps ».

Dans les histoires de plagiat ou d’influence, ce qui compte c’est l’antériorité, comme l’explique Hélène Maurel-Indart. Or, chez Fournier, comme chez beaucoup d’écrivains précoces, c’est-à-dire qui se construisent un univers mental précis très jeune sans forcément encore écrire vraiment, on s’aperçoit qu’ils vont parfois vers des auteurs susceptibles de nourrir leur imaginaire déjà existant. Quand on suit la lecture d’Hardy par Fournier, on songe qu’il va vers un écrivain qui a développé des idées qui sont déjà les siennes aussi. Il a besoin d’aînés qui soient son reflet. Bien sûr, l’étude est délicate, la frontière est subtile entre ce qui est déjà dans la tête de Fournier ou de tout autre jeune écrivain et ce qu’il prend d’original chez un aîné. Mais c’est une étude passionnante car on entre de plain-pied dans le mécanisme si ce n’est de la création artistique du moins dans la construction de l’univers mental d’un écrivain. A lire Jude, je vois bien ce que Fournier a pris après notamment pour écrire le Grand Meaulnes, mais je devine aussi ce qui était déjà chez Fournier et qu’il a retrouvé chez Hardy.

Ces deux écrivains avaient des points de communs naturellement.

Mon texte se poursuivait par des réflexions sur Jude, mais ce sera pour mon prochain billet car j’ai déjà été assez longue et veux laisser à mes lecteurs bénévoles la liberté de réfléchir à la question de l’imitation et de l’originalité.

 

 

Du Plagiat d’Hélène Maurel-Indart (Folio) et Petite enquête sur le plagiaire sans scrupules (éditions Léo Scheer)

Voir aussi : http://www.myboox.fr/actualite/helene-maurel-indart-voleurs-de-textes-ac-20657.html

Ainsi que le site de l’auteur : http://leplagiat.net/

 

 

 

Vienne et l’identité juive

mars 19th, 2013

Mahler

Mahler

Les Juifs viennois à la Belle Époque de Jacques Le Rider : l’intitulé peut donner l’impression que cette étude est très pointue, sur une période et un espace précis. Or, le sujet permet aussi de comprendre dans quel contexte a vécu et travaillé de grands esprits européens mais aussi certaines des origines profondes du nazisme. L’auteur, grand spécialiste de la culture germaniste de la fin du XIXe siècle, signe un ouvrage érudit mais accessible car écrit avec clarté.

Le livre comprend deux parties qui pourraient presque se lire indépendamment. La première partie analyse un sujet complexe : l’évolution de la politique viennoise à l’égard des Juifs, mais aussi l’attitude des Juifs assimilés face à ceux de l’Est ayant fui les pogroms. Dans la seconde partie, l’auteur réfléchit à la question juive sur le plan intellectuel et artistique en traitant de neuf personnalités de la modernité viennoise.

Les Juifs à Vienne ont connu un véritable âge d’or à l’époque où le pouvoir était détenu par les libéraux et l’empire encore solide. Ainsi en 1867 et jusque dans les années 1880 les Juifs jouirent-ils d’une pleine égalité avec les Autrichiens d’autres confessions. La moitié de l’élite viennoise est alors d’origine juive. Le fossé est plus grand entre les Juifs assimilés et ceux venus de l’Est qu’entre les premiers et les Autrichiens chrétiens.

Trente ans plus tard en 1897 la mairie de Vienne tombe aux mains des nationalistes avec l’installation de Karl Lueger à sa tête. Au fil des décennies, les libéraux ont perdu beaucoup de puissance au profit des nationalistes qui manifestent un antisémitisme virulent. Bien sûr, la mairie n’est pas le gouvernement de François Joseph. Mahler peut ainsi être nommé chef d’orchestre de l’opéra de Vienne  en 1897, poste qui lui aurait été refusé si Lueger avait été maître la décision et ce, en dépit de la conversion au catholicisme de Mahler. Mais la conquête de la capitale est une victoire pour les nationalistes et va faire le lit de l’antisémitisme le plus radical. Cette période marque aussi une séparation de plus en plus grande entre les Juifs assimilés et les juifs de l’Est au sein desquels certains veulent s’assimiler quand d’autres veulent préserver leur culture et leur culte.

juifs-viennois-couvLes Juifs assimilés ne sont pas pratiquants et bien souvent ce sont les mesures raciales contre eux qui leur rappelleront leurs origines en les excluant de cette élite à laquelle naguère ils appartenaient presque naturellement.

Dans la première partie Jacques Le Rider analyse la montée du nationalisme mais traite aussi des grandes figures politiques juives. La plus célèbre est bien sûr Théodore Herzl. L’auteur brosse un portrait nuancé de ce pionnier du sionisme en soulignant la complexité de son attitude. Complexité qui reflète bien la difficulté pour ces Juifs assimilés d’être juif.

Comme pour les autres personnalités, l’auteur revient sur les origines familiales d’Herzl. Il est issu d’une famille de commerçants installés à Budapest. Le personnage le plus important est sa mère « pétrie de culture classique, mais fidèle aussi aux traditions juives ». En arrivant à Vienne en 1878, Herzl se sent marginalisé parce que venu de Budapest et parce que juif. Il choisit de se tourner vers le nationalisme, et voit dans l’unité allemande de Bismarck un modèle. L’auteur exploite le journal intime tenu par Herzl pour nous faire comprendre son parcours politique mais aussi littéraire. Sa vraie prise de conscience a lieu à Paris à la fin d’année 1891 lorsqu’il devient correspondant pour le prestigieux quotidien viennois Neue Freie Presse. Habitué à l’antisémitisme en Autriche et en Allemagne il comprend que ce racisme est répandu ailleurs. Il est l’un des témoins privilégiés de l’affaire Dreyfus. Herzl élabore peu à peu son projet sioniste tout en se rendant compte que ses plus grands opposants sont les Juifs assimilés (Zweig, par exemple, se montrera très critique à l’égard du sionisme).

Hertzl

Hertzl

Herzl rappelle que même éloigné d’une pratique religieuse le Juif doit s’interroger à la fois sur son identité mais aussi sur sa survie dans un monde qu’il croit pourtant être le sien, cette vieille Europe. Mais en soulignant l’importance de ses ambitions littéraires, Jacques Le Rider montre également que le programme sioniste d’Herzl puise dans son « imaginaire personnel comme s’il concevait un roman ou un opéra ». L’auteur le relit donc à juste titre aux autres créateurs de la modernité viennoise. Cette façon de percevoir Herzl est bien la preuve, me semble-t-il, que la question de l’identité juive est d’abord une question intime. J’y reviendrai à la fin de mon billet.

Jacques Le Rider évoque un autre pionnier du sionisme : Nathan Birnbaum. De quatre ans le cadet d’Herzl, il va tenir un discours différent. Bien que né à Vienne, sa famille est plus fidèle à la tradition juive que celle d’Herzl. Nathan Birnbaum fait partie des fondateurs de l’association d’étudiants juifs Kadimah. Il est attaché à la culture des juifs de l’Est qu’il juge plus vivante et plus précieuse que ce cosmopolitisme culturel des Juifs viennois considéré comme décadent. Birnbaum en appelle ainsi à une sorte de nationalité juive avec comme langue le yiddish. Il pense que la meilleure réponse à l’antisémitisme est d’affirmer la nationalité juive dans cette Europe multiculturelle et multinationale. Le rabbin Joseph Samuel Bloch, originaire d’un milieu modeste de Galicie, souhaite comme Birnbaum que s’affirme la nationalité juive mais en dehors d’un état proprement dit. Joseph Samuel Bloch imagine la possibilité de créer une nation juive dans cet empire austro-hongrois dont il assistera comme les autres au démantèlement après 1918. Outre la difficulté de fédérer un peuple aussi éclaté, les idées des sionistes semblent souvent bien idéalistes tant la force de l’antisémitisme est trop grande déjà en Europe centrale, comme ailleurs.

498px-Jičín,_Fortna_-_Karl_Kraus_1Jacques Le Rider revient aussi sur le paysage journalistique de ces années de la fin du XIXe siècle. La Neue Freie Presse domine la presse viennoise : libéral, le quotidien ne fait jamais le choix pour ou contre les Juifs. Il y a la fameuse Torche (Die Fackel) de Karl Kraus, journal qui porte bien son nom et qu’il écrit lui-même. Kraus s’en prend aussi bien à la presse nationaliste, libérale que juive. Pour lui, toute la presse est décadente. Lui aussi converti, sans oublier ses origines juives, il prend comme symbole de son opposition Heinrich Heine. Il hait celui qui lui ressemble peut-être trop : Heine, juif assimilé, à l’esprit mordant et indépendant.

Dans la seconde partie, pour chacune des figures, Jacques Le Rider évoque leurs origines et leurs choix de vie par rapport au judaïsme puis comment le judaïsme se rappelle à eux, souvent brutalement. Mahler par exemple se fait baptiser à 27 ans, débute à Vienne à la tête  de l’orchestre de l’opéra avec Lohengrin mais il n’est pas épargné par les attaques antisémites. Il voue un culte à Wagner et croit d’abord que la musique permet une assimilation complète à la culture allemande, ou plutôt que la musique est étrangère à ces considérations. Un grand nombre de musiciens au conservatoire de Vienne sont alors juifs. Mais même si la musique est universelle, les institutions qui la font exister ont des opinions politiques… Le nazisme utilisera la musique comme les autres arts pour sa propagande et exclura les musiciens juifs mêmes très doués.

Au moment où Mahler devient chef d’orchestre de l’opéra de Vienne, il est confronté à l’antisémitisme non seulement en tant qu’homme mais aussi comme compositeur. Jacques Le Rider analyse la part spirituelle dans son inspiration artistique, symbole d’un syncrétisme religieux. Le judaïsme qui nourrit la musique de Mahler est aussi la marque de sa liberté.

Freud

Freud

Schönberg, lui, se convertit au protestantisme. Mais, à l’occasion d’un incident, en 1921, il prend conscience pleinement de ses origines. Il veut séjourner à Mattsee, près de Salzbourg. Or, les Juifs ne sont pas autorisés à passer des vacances dans ce village. Schönberg, sa famille et quelques élèves quittent les lieux. Peu à peu le judaïsme influence profondément et directement son œuvre. En 1934, à Paris, Schönberg se reconvertit au judaïsme et s’engage plus que jamais dans des projets musicaux où les thèmes juifs sont essentiels (par exemple son opéra inachevé Moïse et Aaron). Mais selon Jacques Le Rider la place du judaïsme de Schönberg aurait été importante dès le début de sa carrière avant même la prise de conscience de l’antisémitisme. Selon l’auteur, la conversion au protestantisme n’est pas une façon de s’assimiler à la culture viennoise mais un rejet de cette culture qu’il trouve décadente notamment en matière de critique musicale. Soucieux de modernité, il veut justement s’opposer à cette culture autrichienne dans laquelle il est né. Jacques Le Rider établit une relation intéressante entre Schönberg et Kraus, l’un et l’autre se voulant en rupture avec un système : le premier avec la presse, le second la musique. A leurs yeux, la culture viennoise est en crise et ils ont soif de renouvellement. Pour Schönberg, cela passe par un nouveau langage musical. Choisir le protestantisme au lieu du catholicisme est un acte de rupture. Le retour au judaïsme, une fois sa langue musicale élaborée, est une nouvelle rupture encore plus radicale et engagée.

La question de la place des Juifs est liée d’abord à la défaite du libéralisme qui avait sinon éteint, du moins atténué l’antisémitisme. L’émergence de la modernité considérée par ses opposants comme une décadence témoigne aussi de la crise identitaire, politique et culturelle que connaît la monarchie austro-hongroise qui a fait son temps en dépit de la popularité de François Joseph.

A la supposée décadence culturelle s’ajoute une crise financière dont les nationalistes rendent coupables les capitalistes juifs, offrant ainsi un nouvel aliment à l’antisémitisme toujours latent.

6583518321_715f80dae5Plusieurs éléments sont frappants dans ce passionnant ouvrage. Toutes les figures traitées se rappellent leur judaïsme (qu’ils ont parfois renié) dans un moment de crise, une crise personnelle ou historique. J’en ai donné quelques exemples. Cette prise de conscience a des conséquences sur leurs œuvres comme le démontre Jacques Le Rider. Ce livre montre donc bien par des exemples judicieux que le judaïsme n’est pas seulement une religion mais une sorte d’ADN spirituel et intellectuel qui influence ceux qui sont issus de ce peuple. Chacun vit sa judéité différemment suivant la génération, le milieu dont il est issu, le choix de carrière artistique (ou scientifique comme Freud). Mais certaines attitudes se rejoignent comme Schönberg suivant celle de Freud : la marginalisation forcée du Juif est productive car elle lui donne une liberté, par rapport à la société, aux institutions culturelles et scientifiques.

Il me semble justement que toutes les figures choisies par Jacques Le Rider ont comme point commun l’attachement profond à leur liberté. Vouloir être partout chez soi, être le fruit d’une culture, avoir une langue maternelle, tout en gardant une indépendance : c’est le vœu de Zweig. Il se sent à la fois Autrichien et citoyen du monde et il le peut parce qu’il est Juif.

Zweig

Zweig

Zweig est certainement celui qui a fait avec le plus de force l’éloge de l’assimilation des Juifs viennois y voyant comme l’accomplissement d’un progrès humain. Zweig dans Le Monde d’hier fait un récit de cette Belle Epoque avec un idéalisme que l’on peut critiquer ou juger excessif. Il faut dire cependant que ces souvenirs sont rédigés au moment où triomphe le nazisme. Le présent rend ainsi le passé plus beau et fait oublier certains aspects plus sombres de cette période. Du reste, cet éloge ne va pas sans ambiguïté de la part de Zweig. Lui aussi aime à retrouver ses origines juives, donc à se différencier d’Autrichiens catholiques. Quand il fait de Jérémie son porte-parole ou brosse le portrait du bouquiniste Mandel, il revendique aussi son identité juive en y imprimant ses idées, ses valeurs.

Toutes ces personnalités viennoises ont vu leur destin bouleversé par leur judéité, plusieurs auraient pu en mourir mais leur condition leur apporte également une réelle indépendance et une âme particulière, une façon de vivre leur origine, de puiser dedans pour se construire et s’exprimer. Ils en sont riches, même si c’est aux prix de sacrifices et d’embûches. Cela fait aussi leur force.

Je trouve cette confidence de Freud dans une lettre à Enrico Morselli, psychanalyste italien, pleine de justesse et de beauté : « Je ne sais pas si vous avez raison de voir dans la psychanalyse un produit direct de l’esprit juif, mais si tel était le cas, je ne m’en sentirais nullement honteux. Quoiqu’étranger depuis bien longtemps la religion de mes ancêtres, je n’ai jamais perdu le sentiment d’appartenance et de solidarité avec mon peuple… »

Schnitzler

Schnitzler

J’aime aussi ce passage d’Une jeunesse de viennoise de Schnitzler. On y sent l’affection de l’écrivain pour sa grand-mère qui le relie au judaïsme. Il évoque un culte qui en dehors de la pratique religieuse et la croyance joue son rôle social de lien.

« Une fois par an, au crépuscule du jour de Yom Kippour, on guettait avec une fervente nostalgie l’apparition de l’étoile du soir, dont  le premier scintillement à l’horizon annonçait la fin de la pénitence du jeûne. Alors, au milieu de la pièce, se dressait la table richement chargée de pâtisseries délicieuses, préparées selon les rites (…)  dont pouvaient se régaler même ceux qui n’avaient pas jeûné pendant vingt-quatre heures. (…) Je crois d’ailleurs que la personne la plus pieuse, la seule peut-être de toute la compagnie qui fût réellement pieuse, était ma bonne grand-mère. »

Les pionniers du sionisme passent par une réflexion intime avant d’élaborer un programme. Quant aux neuf figures traitées par Jacques Le Rider, elles se posent la question de l’identité juive mais veulent que leur réflexion reste personnelle. C’est à cette conclusion qu’aboutit notamment Beer-Hofmann soucieux de souligner la portée esthétique de son identité. Quant à Schnitzler, dans la Vienne au crépuscule, il montre que selon lui aucune position pour les Juifs ne peut être idéale. Il perçoit combien l’avenir est sombre pour ceux qui, comme  lui, se sentent à la fois Autrichien, écrivain de langue allemande et Juif. Un sentiment proche de celui de Zweig qui y ajoute une dimension cosmopolite.

Une trinité heureuse, malgré tout. Ultime conclusion à laquelle on aboutit une fois le livre refermé.

 

Les Juifs viennois à la Belle Epoque, de Jacques Le Rider, éditions Albin Michel, 354 pages, 24 euros

Violence du vide

mars 10th, 2013

41fGCSvq2-L._SL500_ Le nouveau roman d’Aymeric Patricot aurait dû s’appeler L’Insoutenable, titre de la postface du livre (LHomme qui frappait les femmes fait parodie de Truffaut, mais peu importe). L’insoutenable ici c’est la violence. Mais il s’agit moins de la violence que le narrateur exerce sur les femmes que celle qu’il exerce sur lui-même. Et c’est cette violence contre lui-même qui m’a « touchée », qui pour moi est le vrai sujet du roman et en fait sa belle fragilité.

Aymeric Patricot a sans doute eu peur, en écrivant à la première personne, que le lecteur prenne son roman pour un autoportrait ou, tout au moins, qu’on puisse le soupçonner  d’être trop fasciné par la violence. L’autofiction est tellement à la mode que l’on finit par la voir partout. La postface a pour but de lever toute ambiguïté.

Je me sens obligée de préciser à mon tour que si je ne vois aucune réalité dans la violence qu’exerce le narrateur cela ne signifie pas du tout que j’excuse les hommes (ou les femmes d’ailleurs) violents. Mes propos ne concernent que l’impression que m’a donné la lecture de ce livre. Je peux tout à fait admettre que d’autres lecteurs soient mal à l’aise en lisant ce déferlement de violence.

Pour moi la violence dans ce roman n’existe donc pas : je n’en fais pas le reproche à l’auteur, ce n’est pas une faiblesse dans les descriptions ou la construction. L’auteur me fait simplement voir plus loin que les coups assénés à une fille de passage dans les toilettes d’un bar ou contre son épouse. A la lecture du roman, ces femmes frappées par le narrateur me semblaient ne pas exister. À aucun moment, je n’ai été gênée  ou prise de malaise. Sentiment presque opposé à celui que j’ai ressenti en lisant (sans parvenir à le finir) American Psycho qui est, à mes yeux un roman intolérable fait de sadisme et de crimes gratuits.

Le narrateur d’Aymeric Patricot est un être passif : il a commencé à battre des femmes un peu par hasard, au collège, en s’en prenant à une petite peste qui l’avait giflé. Et même si ensuite il chasse pour céder à sa pulsion, il cherche des femmes de hasard, il laisse donc toujours la vie le porter. Le mépris qu’il a pour lui-même et tel que dit-il c’est avec « le plus grand des regrets» qu’il se défendrait si quelqu’un voulait le « réduire au silence ». Il a des doutes sur « la légitimité de (s)a personne. »

Géricault, Jeune Grec en costume moderne assis sur un rocher

Géricault, Jeune Grec en costume moderne assis sur un rocher

Pour moi les femmes ici ne sont pas battues en vrai, comme si tout restait à l’état de fantasme. D’ailleurs, si le narrateur éprouve un certain plaisir à frapper, il ne voit pas non plus les traces de ses coups. Son fantasme, le seul dont il se dit être capable, le fait souffrir car même s’il finit par assouvir une pulsion lorsqu’il frappe une femme il n’en tire qu’une jouissance médiocre, une jouissance qui est comme un miroir dans lequel se reflète son visage d’être fade, « insignifiant » pour reprendre un terme dont le narrateur use lui-même pour se qualifier. Ce narrateur a conscience qu’il est un salaud de taper sur les femmes, a conscience qu’il est hypocrite (et encore le mot est faible) en faisant carrière comme président d’une association de défenses des femmes. « Ma vie toute entière semble tenir dans ce pied de nez à la morale » : tel est le seul héroïsme dirais-je dont le narrateur puisse se vanter.

Delacroix, La mort de Sardanapale

Delacroix, La mort de Sardanapale

La force troublante du roman est la capacité de l’auteur à nous faire voir son récit par les yeux de son narrateur. Le style classique, musical, maîtrisé d’Aymeric Patricot (qui n’est pas sans me faire penser à celui de Philippe Vilain), participe à la force du livre, participe à créer une intimité entre le lecteur et le narrateur. Nous avons tous au fond de nous de « misérables petits tas de secrets », de misérables petites médiocrités et nous nous révoltons contre cette insignifiance, contre notre statut de grain de sable dans l’immensité du monde. Nous avons en nous une violence qui est comme une affirmation de nous-mêmes. Notre éducation, notre sagesse, notre capacité à trouver d’autres moyens de nous affirmer, heureusement, nous permettent la plupart du temps de canaliser cette violence, cette révolte. Le narrateur d’Aymeric Patricot, lui, pauvre de lui, n’a trouvé que les coups pour se donner le sentiment de vivre, d’être. En même temps au moment où il exerce une force sur l’autre, sur une femme (car il a peur des hommes), le narrateur sent le mépris de lui-même monter en lui comme une nausée, ce qui ne fait que redoubler son ardeur à frapper. Ensuite, il oublie. Il faut peut-être le regard de son fils de 4 ans (mais un homme quand même) pour qu’il prenne momentanément conscience de son acte. Lorsqu’il a peur d’être dénoncé ou peur d’être châtié par ses victimes, il éprouve aussi le sentiment d’exister.  Vers la fin du livre, il se terre chez lui. Cette déchéance, cette peur d’être puni est une sorte de libération. Le narrateur voit dans sa chute une façon d’expier. Un thème que l’on retrouve souvent chez les Russes, notamment Dostoïevski. La souffrance, la peur, les privations qui accompagnent l’expiation lui procurent même une sorte de jouissance. Le narrateur, à la fin, est apaisé, capable de s’accommoder de sa personne  jusqu’à ce que sa mort le délivre de lui-même

CamusLa violence du narrateur est un prétexte comme un autre pour décrire le mal-être d’un homme qui peut être chacun de nous. La clé du mal-être se trouve à la fin du roman : l’homme ne peut s’aimer s’il n’a pas été aimé enfant, il faut lui montrer l’exemple.

Dans ce roman, ce sont les femmes qui triomphent, au bout du compte. D’ailleurs, la partie est facile à gagner tant ce narrateur se méprise, se hait. J’étais en sympathie avec le désespoir de ce dernier qui est même trop lâche pour se suicider, qui ne croit à rien ni en un dieu ni en l’homme, qui ne voit dans les rapports sociaux que fausseté. Je ne sais pas si l’auteur a songé à l’Etranger d’Albert Camus. Il me semble en tout cas que ce n’est pas un hasard si la clé du roman se révèle au moment où il apprend que sa mère est morte. Il l’apprend  par des cousins, comme un événement qui ne devrait pas vraiment le concerner. Il ne savait même pas qu’elle était malade. Comme l’acte de Meursault tuant un Arabe sur la plage, les coups donnés par le narrateur ne sont que des révélateurs d’une réalité plus violente : il ne trouve pas de sens à sa vie, elle est vaine. Aymeric Patricot décrit avec beauté cette absurdité. « Je trouvais parfois la vie d’une tristesse insondable, d’une épouvantable matière noire, et tout m’y apparaissait à la fois répétitif et tragique. J’avais la désagréable impression que mes gestes se reproduiraient à l’identique, et pour toujours, avec une dose supplémentaire de lassitude à chaque fois. Je ne voyais pas de solution. Sans cette chose qu’était la brutalité, je percevais mon existence comme une forme terriblement vide, et j’étais angoissé chaque fois que j’imaginais ce que j’aurais été sans elle. Paradoxalement, c’était cette vacuité qui me déprimait. »

La violence ici c’est le destin de Sisyphe.

La postface, comme un bref essai, élargit la question de la violence ou plutôt se déporte sur une autre question : la difficulté de vivre. Cette difficulté qui s’apparente à une violence que nous éprouvons intérieurement.Vivre est bel et bien un métier, un difficile métier. Notre façon de le rendre plus doux, c’est d’accepter la vie. Mais cette douceur ne peut venir que de nous-mêmes, pas de l’extérieur.  L’auteur évoque différents aspects de ce sentiment d’insoutenable existentiel, je lui conseillerai d’en exploiter certaines. D’oser le faire. Il en est capable.

A la fin de sa postface, Aymeric Patricot dit rêver de passer à « une littérature parfaitement apaisée (…) décrivant un monde unifié, beau, séduisant, aimable, point d’aboutissement d’efforts millénaires ». Je rêve de bonheur mais en littérature, je le crois difficilement exprimable sur la durée sans être ennuyeux ou bon pour la ménagère de moins de 50 ans des écrans publicitaires. Tout juste peut-on décrire les effleurements du bonheur, toujours fugitifs car toujours menacés. Je pense à José Cabanis (hélas trop oublié) et à Alain-Fournier, dans certains passages de ses lettres à Jacques Rivière. Dans les deux cas, ces caresses du bonheur qu’ils décrivent sont liées à la nature. Peut-être est-elle le cadre le plus rassurant pour notre repos, plus rassurant peut-être qu’un bel édifice ?

José Cabanis

José Cabanis

Mais, penser que nous pourrions aujourd’hui aboutir à une littérature apaisée, c’est croire que l’humanité progresse. Je ne le crois pas. L’homme d’aujourd’hui est le même que le voisin d’Homère. Mais tant que la Terre existera, il se trouvera des hommes pour écrire sur l’humanité, dans ses grandeurs, ses petitesses, ses malheurs et ses joies.

L’Homme qui frappait les femmes est un chant désespéré, humain et intemporel dont nous avons grand besoin dans notre société matérialiste où tout va vite, où l’on peut se donner l’illusion d’exister en tweetant, où l’on n’accepte si peu son anonymat, où il faut du plaisir, du bien-être à tout prix. Un chant dans une époque qui pèse « sur les individus d’une manière particulière » comme l’écrit l’auteur dans sa postface. « (I)l y a des compromis, des pressions, des souffrances provoquant, même de manière ponctuelle ou localisée, cette sensation d’Insoutenable. » Et quand nos angoisses existentielles se rappellent à nous, étourdis que nous sommes par cette société multimédias, elles le font peut-être avec d’autant plus de violence, justement.

L’Homme qui frappait les femmes, d’Aymeric Patricot, éditions Léo Scheer

L’auteur a un blog : http://www.aymericpatricot.com/dotclear/

Faut-il se dérober au bonheur ?

février 13th, 2013

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Dans une lettre à Jacques Rivière, Henri Fournier dit que Meaulnes est « un homme dont l’enfance a été trop belle » (4 avril 1910). Quand l’enfance n’a été que du bonheur, quand on a pu se prendre pour un jeune dieu, comme Meaulnes revenant après ses trois jours d’escapade, à l’âge adulte, on ne peut que faire le deuil de ce paradis perdu.

Etre adulte pour Meaulnes, c’est comprendre qu’il faut renoncer au bonheur.

En quittant Yvonne de Galais, la femme qu’il aime, qu’il a pu épouser, il se dérobe au bonheur qui s’offre à eux. Sa réaction peut paraître totalement incompréhensible, psychologiquement incohérente. Mais Meaulnes comme le dit Fournier traîne la mélancolie du bonheur de l’enfance perdue. L’amour avec Yvonne est une joie mais il sait qu’elle sera une joie d’adulte, donc moins pure. Il sait aussi que cette  joie ne durera pas. Meaulnes fuit donc le bonheur adulte, ose se montrer cruel avec la femme adorée par fragilité et par orgueil.

Il me semble que l’on peut établir un rapprochement avec la princesse de Clèves. La princesse a longtemps rêvé de l’amour avant de le rencontrer, en la personne du duc de Nemours. Mme de Lafayette montre bien comment son amour cristallise. La princesse est d’abord portée par ce sentiment inconnu et qu’elle garde pur. Une fois veuve, elle pourrait épouser Nemours. Au lieu de cela, elle se soustrait aussi au poids du bonheur, à  l’accomplissement d’un sentiment réciproque et se cloître.

Pour fuir, les femmes se retirent du monde, les hommes courent le monde.

Comme Meaulnes, la princesse de Clèves est une mélancolique qui ne s’offre pas au bonheur parce qu’elle devine que le vivre c’est déjà en entrevoir la fin. Parce que le vivre réellement, c’est l’abîmer. La princesse craint de finir par ne plus être aimée de Nemours si elle se donne à lui. Meaulnes craint de ne plus aimer Yvonne s’il reste avec elle après l’avoir faite sienne. Ce sont deux anges cruels. Ils n’appartiennent pas à notre monde humain.

Meaulnes et la princesse de Clèves agissent aussi par orgueil, un orgueil qui peut dépasser l’entendement mais qui leur suffit à eux. Ils préfèrent préserver la haute idée qu’ils se font d’eux-mêmes mais aussi de leur histoire d’amour, du bonheur plutôt que d’essayer de les vivre imparfaitement.

On trouve bien d’autres personnages dans la littérature qui fuient ainsi la félicité.

Je n’ai pas oublié ainsi ce roman de Gide lu au lycée, La Porte étroite. Alissa renonce à son bonheur avec Jérôme alors qu’ils pourraient se marier. Elle s’enlaidit, se dérobe, pour finir par se laisser mourir. Jérôme, le narrateur, ne trouve rien qui justifie son attitude (car le drame dans ces bonheurs refoulés, ce n’est pas tant le renoncement du héros qui justement se pose en héros, c’est que le second protagoniste s’accroche au désir d’être heureux et se voit ainsi sacrifié, parfois sans comprendre pourquoi) :

«  – Que peut préférer l’âme au bonheur ? m’écriai-je impétueusement.

[Alissa] murmura : – La sainteté… »

Alissa rejoint ainsi la princesse de Clèves. Quant à Meaulnes, il remplace la sainteté par l’aventure.

On peut les opposer à ces personnages qui, conscients que le bonheur ne durera peut-être pas, osent cependant le vivre. Peut-être avec l’illusion qu’il pourra durer, si on y met toute son âme. Peut-être en songeant qu’il vaut mieux vivre un bonheur mortel et furtif plutôt que de se frustrer de toute joie sur terre sous prétexte que sa perte fera souffrir.

C’est bien ce que font Musset et ses personnages qui lui ressemblent comme des frères, Perdican et Octave. Musset, à chaque histoire d’amour, rêve à la perfection. Il en rêve surtout avant l’accomplissement. Il n’y a qu’à lire ses lettres à Sand avant qu’ils deviennent amants ou au tout début de leur liaison. Lire aussi ses poèmes à Mme Jaubert, à Aimée d’Alton, quand il cherche à les séduire, vers pleins d’une joie encore enthousiaste.

Perdican se fait aussi son porte-parole dans sa fameuse tirade dans On ne badine pas avec l’amour. Pour lui, il vaut mieux vivre son amour, même si on souffre, plutôt que d’y renoncer par crainte de voir son amour-propre meurtri, son idéal abîmé. Il se retrouve face à une Camille qui, pour des raisons proches de celle de Mme de Clèves, préfère ne pas céder au bonheur amoureux avec son cousin, puisqu’il risque de prendre fin, puisqu’il se peut qu’un jour il cesse de l’aimer. Camille place son orgueil, son héroïsme plus haut que tout. Le couvent dès lors, proche de la sainteté, a l’avantage de la rendre héroïque facilement.

Le bonheur appartient-il à notre monde ou bien n’est-il qu’un idéal inaccessible et auquel il vaut donc mieux renoncer ? La sainteté peut remplacer le bonheur terrestre mais elle n’est pas donnée à tous et bien orgueilleux est celui qui se croit appelé à elle.

Si nous ne sommes pas touchés par la grâce, il nous reste à profiter et à affronter le bonheur, pour le meilleur et pour le pire, avec humilité et courage, avec légèreté et gravité.

 

L’autre réalité d’un homme trompé

février 3rd, 2013

crédit : GILLES-BASSIGNAC-JDD-SIPA

La réalité est seulement ce que l’on veut en faire et il faudrait rassembler toutes les réalités possibles qui sortent de nos esprits pour en donner une image exhaustive.

Philippe Vilain, dès son premier livre, montre bien que la réalité est ce que nous  imaginons et il aime à aller plus loin : ses narrateurs inventent ainsi une autre réalité, qu’ils savent fictive, mais qui, à force, parvient à avoir aussi une existence propre

Reflet de lui-même, de ses interrogations, de ses obsessions : le narrateur, dans les romans de Philippe Vilain, est toujours le même homme même s’il change de nom, de situation professionnelle. Sa vie amoureuse varie aussi, comme si le narrateur jouait successivement les différents rôles de la Ronde de Schnitzler, mais en restant lui-même. On sait gré à Philippe Vilain de ne pas s’efforcer de donner une réalité sociale et professionnelle à son personnage, ici comptable chez Generali. Le monde de l’entreprise il le fantasme vaguement, considérant qu’il n’est qu’un décor pour la vraie vie, celle de l’âme. Lorsqu’il évoque la manie comptable de Pierre Grimaldi, c’est plus une déformation littéraire inspirée par les écrivains égotistes tentant de rationaliser leur vie sentimentale comme Constant et Stendhal. C’est un comptable rêveur.

L’intrigue de La Femme infidèle se résume en quelques mots : un homme, Pierre Grimaldi, découvre que sa femme le trompe en découvrant un sms sur son portable qu’elle a oublié. Il décide de ne rien dire mais il serait faux de penser qu’il ne fait rien. Il espionne sa femme et ses réactions, lui tend quelques petits pièges, se lançant dans des analyses, des théories qui s’enchaînent au fil des points virgules. Les meilleurs passages du roman sont les longs paragraphes de monologues intérieurs de Grimaldi, mêlant supputations et doutes sur l’autre et soi, réflexions subtiles sur les sentiments et les actes, la vie et ses complexités morales, petites maximes sur l’amour. Le plus intéressant chez Philippe Vilain est toujours ce qui sort de l’action stricto sensu. De ce roman, il aurait même pu n’en faire qu’un long monologue.

Le narrateur de Vilain vieillit doucement au fil de ses romans, occasion d’explorer de nouvelles formes de tourments amoureux. Il peut déjà dire, comme Stendhal, que l’amour est  la grande affaire de sa vie mais à la différence de Stendhal, les narrateurs de Philippe Vilain usent de l’amour pour se sentir vivre sans croire sérieusement à l’Amour et à sa durée. Le sentiment amoureux est davantage le prétexte à une aventure intérieure et une découverte, découverte sur soi. Au début de chaque histoire, la femme aimée n’est pas son genre ou inaccessible (trop belle, trop brillante comme dans l’Eté à Dresde ou Paris l’après-midi, trop fade ou trop vulgaire comme dans Faux père et Pas son genre). Tout commence par un malentendu et un fantasme, comme souvent dans la vie. Ici, Pierre Grimaldi a déjà rêvé sa future femme sans la connaître et la cristallisation est née d’une méprise.

Le narrateur chez Philippe Vilain s’examine, à la fois sans concession avec lui-même tout en justifiant ses manquements, ses défauts. Il puise une sorte d’énergie dans l’inaction, le mutisme. Indécision à la Benjamin Constant qui le rend, au bout du compte, beaucoup plus puissant, car c’est l’autre, la femme qui est obligée de se mettre en péril, de décider et donc de perdre. Les femmes aimées dans ses romans, ce sont depuis L’Ete à Dresde, la même femme qu’elle soit fiancée, petite amie, maîtresse ou épouse. Ce sont des personnages désirés, objet de fascination mais qui n’ont jamais une existence réelle même si l’auteur prend soin de décrire la couleur des yeux, des cheveux, les gestes, de détailler les tenues en indiquant marque de vêtements, maquillage, etc. C’est une image de la femme, toujours la même, obsédante. Le narrateur a beau dire qu’il connaît les femmes (pas un roman de Philippe Vilain sans un passage de rêverie à la manière de l’Homme qui aimait les femmes), cette connaissance est subjective, distancée par la fascination. On a toujours l’impression que le narrateur et les femmes sont séparés par une paroi de verre, une séparation à la fois dramatique et excitante. La paroi de verre permet aussi de voir et je crois qu’il n’y a pas non plus un roman de Philippe Vilain sans qu’à un moment donné au moins le narrateur ne se pose en voyeur (et dominateur, car le voyeur détient un pouvoir sur son objet).

Lorsqu’il découvre que sa femme le trompe, Pierre Grimaldi a le sentiment d’en être dépossédé. Mais j’ai été frappée qu’à l’exception de deux fois où les deux noms de famille sont accolés, Pierre Grimaldi appelle sa femme par son nom de jeune fille, Morgan Lorenz (le genre de prénom et nom qui font un peu pseudo et qui déréalise davantage encore cette infidèle) comme s’il ne la possédait pas, comme s’il ne lui avait pas vraiment donné son nom. La possession physique que Grimaldi évoque est illusoire, elle est à la portée de tous et tout aussi illusoire le plaisir qu’il lui procure, il en a conscience lorsqu’il se rend compte qu’il simule aussi. Dans Paris l’après-midi, le narrateur (cette fois l’amant) croyait également posséder Flore. Il évoquait leur complicité physique tout en devinant que celle-ci ne suffisait pas. La plupart du temps, Pierre Grimaldi appelle son épouse non par son prénom mais en disant « ma femme ». Par moment, cette appellation a des allures d’obsession, comme s’il voulait insister sur leur lien dont il perçoit cependant qu’il est fragile puisque cela n’empêche pas sa femme d’être aussi la femme d’une autre. Bien sûr, user du mot épouse aurait un côté un peu bcbg qui sonnerait faux et pourtant le mot « femme » comme synonyme alimente une sorte d’ambiguïté, car Morgan Lorenz, par son infidélité, n’est plus la femme de Pierre Grimaldi mais la femme qui vit à côté de lui.

Comme l’écrit Philippe Vilain, « la fidélité n’est pas la garantie d’aimer ». Il ne vient pas à Grimaldi l’idée de tromper sa femme pour se venger. Au début, il s’accroche même à leur couple, à leur souvenir. Il est fidèle lui et pourtant il cesse d’aimer.

Je n’ai pas lu ce roman comme le récit d’un homme trompé mais d’un homme qui se déprend.

Il n’est finalement pas tant trompé par sa femme que par sa vie, leur vie conjugale. Il la croyait heureuse alors qu’elle n’était que fade. Si Grimaldi a quelques réactions de jalousie, il est moins jaloux de l’amant que de sa femme qui a une autre existence dont il ignore tout. D’ailleurs, quand elle passe aux aveux, elle reconnaît que cet adultère est inexplicable, comme une aventure irrationnelle. Une échappée contre le quotidien.

L’infidélité a rappelé à Pierre Grimaldi que la vie est ailleurs que dans ce mariage stable.

L’infidélité lui rappelle également sa vraie nature. La complaisance avec laquelle il se laisse obnubiler par cette tromperie est une manière de s’échapper, d’être finalement aussi infidèle, plus cruellement et définitivement d’ailleurs. Grimaldi trompe sa femme avec ses rêveries, avec la mer, avec Naples… Cette femme qui lui semblait la compagne idéale, digne de confiance, digne d’être aimée, finalement lui devient de plus en plus étrangère et à la fin, encombrante. Comme dans les autres romans de Vilain, le narrateur se libère, cesse d’aimer celle qui l’a torturé parce la souffrance et la jalousie épuisent l’amour même le plus passionnel, après, de façon illusoire, l’avoir fait plus grand. « Je n’oublierai jamais le jour où j’appris que ma femme me trompait ». Cette phrase ouvre et ferme le roman. La première fois, on entre dans le drame intime d’un homme. La seconde, c’est une libération. Lorsqu’à Naples, Pierre Grimaldi sent qu’il ne peut renouer avec son passé, son premier voyage en Italie avec sa femme, il prend alors conscience pleinement qu’un ailleurs l’appelle. Une autre réalité qui se découvre à lui parce qu’il a changé.

Charles Bovary et Alexis Karénine sont des maris trompés, des personnages secondaires dont on sait peu de chose (surtout de Charles Bovary, car Tolstoï consacre beaucoup de pages à Karénine dont la cruauté peut certes se comprendre mais apparaît excessive contre la pauvre Anna). On pourrait aussi citer Swann mais Proust en fait un être si riche qu’il ne saurait se réduire à son rôle d’homme trahi par Odette. Il y a une autre figure d’homme trompé étonnante, celle décrite avec pertinence et intensité par Zweig dans La Peur. Peur d’une femme infidèle qui se croit découverte, peur face à un mari à la fois pervers et grand prince. Maupassant a aussi traité le personnage, sous différents angles… mais revenons en 2013.

Pierre Renoir dans le rôle de Charles Bovary dans l’adaptation du roman par Jean Renoir

Le narrateur de Philippe Vilain veut défendre ici ces Bovary et Karénine, « frères d’infortune », « des héros de l’inaction, rigoristes et moraux, dont l’absence de réaction me paraissait moins une faiblesse sentimentale qu’une force de caractère… » Malgré tout, même si Pierre Grimaldi est trompé, sa souffrance me semble moins grande que celle de l’amant de Paris l’après-midi qui lui aussi craignait, pensait être trompé par sa maîtresse. Moins grande et folle que celle du narrateur de l’Etreinte qui jalouse le nouveau compagnon de la femme qu’il a pourtant quittée. Ces deux hommes auraient moins de raison d’être jaloux et pourtant, ce sentiment les envahit de manière plus obsessionnelle et aiguë que chez Grimaldi.

Penser à l’infidélité de sa femme est pour Pierre Grimaldi une occupation de chaque instant, une passion qui le fait (enfin) exister. Il se délecte de son humiliation, de son espionnage, de ses petites perversités contre sa femme. Chez Philippe Vilain, on alimente ses souffrances amoureuses, car souffrir c’est exister alors que le bonheur devient vite un ennui, synonyme d’habitude. Quoi de plus terrible que l’ennui se demandaient déjà les romantiques ? Si Grimaldi se fait un film, se raconte une autre histoire dans l’histoire, une histoire faite de doutes, de supputations, d’héroïsme de mari trompé, c’est, sans en avoir conscience, pour cesser de s’ennuyer et donc cesser de sentir qu’il n’habite pas sa vie.

Sa solitude à la fin, solitude choisie, est plus intense que la compagnie de sa femme qu’il a rejetée impitoyablement.

Le roman en s’achevant est comme une fenêtre s’ouvrant sur la baie de Naples. Un retour vers les origines italiennes du narrateur, le début d’une autre existence à la fois rêvée et réelle.

 

La Femme infidèle, de Philippe Vilain, éditions Grasset

Pour(quoi) se venger ?

janvier 20th, 2013

 

La vengeance est un sentiment, un désir d’agir puis parfois un acte dont nous sommes tous capables, dès le plus jeune âge. Qui, dans une cour de récréation, une salle de classe, par exemple, n’a pas ressenti si cruellement une offense qu’il a voulu reconquérir sa dignité ? Il y a certes des caractères vindicatifs, mais même les êtres les plus pacifiques, les plus indulgents sont cependant capables sinon de se venger, du moins d’être habités par une envie de vengeance. Il s’agit certainement de la passion la plus tenace tant qu’elle n’est pas assouvie et paraît toujours laisser son empreinte dans notre âme. Les plus grandes histoires de vengeance se déroulent sur des années, parfois au point d’envahir une vie entière. « La vengeance est un plat qui se mange froid » dit avec justesse le proverbe.

Après avoir consacré un essai à la cruauté, Michel Erman se penche sur la vengeance. Le mot d’éloge dans le titre de son ouvrage ne signifie pas que l’auteur fait son apologie. Il ne la condamne pas non plus systématiquement et se livre plutôt à une analyse essentiellement philosophique de cet acte en nourrissant sa démonstration d’exemples littéraires et de faits divers ou historiques.

La souffrance, l’humiliation sont toujours à l’origine de la vengeance. A la différence d’autres passions dont on est parfois en partie l’acteur dès la naissance, le désir de nous venger vient d’une agression d’autrui. Comme l’explique bien Michel Erman tout le long de son essai, la vengeance est un rapport à l’autre, qu’il s’agisse d’ailleurs d’une vengeance collective ou privée.

La justice, les sociétés démocratiques contemporaines condamnent la vengeance que chacun pourrait exercer sur un agresseur. Mais la justice est une entité indifférente, certes, elle peut reconnaître la souffrance de l’offensé en punissant l’offenseur, mais elle agit d’abord pour elle, c’est-à-dire pour garantir un équilibre et la paix sociale et ne parvient pas à réparer le préjudice. Bien souvent laisser la justice décider ce n’est pas se faire justice et la victime reste sur sa faim. Elle ne se sent pas reconnue pleinement.

Si tout le monde se faisait justice, ce serait le chaos, cependant le désir de vengeance est juste : il est une façon d’imposer notre être humilié, mais aussi notre liberté, notre puissance de révolte et d’action. Dès lors, même les vengeurs qui s’exécutent dans la violence extrême ne sont pas des salauds, ils sont égarés, ils souffrent, ils ne sont pas touchés peut-être par cette grâce qui leur permettrait de pardonner ou celle qui leur permettrait de rendre leur combat vindicatif non comme une destruction de l’autre, mais une construction plus grande de soi.

Jeanne Moreau dans La Mariée était en noir de Truffaut

La vengeance est une passion et par là même, elle prend des formes variées et s’appuie sur des réactions, des sentiments et des pensées irrationnels. La vengeance apparaît comme un acte sinon beau, du moins non condamnable, justifiable quand elle semble remplacer la justice qui ne peut agir ou refuse de le faire. Ainsi cet épisode dans le Comte de Monte-Cristo qui se déroule en 1815 : Bertuccio, qui deviendra le majordome de Dantès, vient voir le procureur du Roi pour réclamer justice car son frère a été assassiné lâchement alors qu’il demandait l’hospitalité. Villefort, le procureur, refuse de chercher le criminel, arguant que la victime était un bonapartiste, donc faisait partie des usurpateurs et qu’il n’a été tué que par de (justes) représailles de la part des royalistes. Bertuccio, en Corse qui se respecte, jure de se venger lui-même, non pas des assassins de son frère, mais du procureur. Il blessera gravement Villefort qui est également l’un des acteurs du malheur de Dantès. Dans cet épisode, Bertuccio apparaît comme le personnage positif et digne de compassion malgré son dessein criminel.

Michel Erman revient plusieurs fois sur le cas de Julie Kohler, l’héroïne de La Mariée était en noir, film de Truffaut inspiré du roman de William Irish. Le jour de son mariage, des hommes en essayant un fusil de chasse tuent son mari sur le parvis de l’église. Julie va assassiner ces hommes les uns après les autres en recourant à différents stratagèmes. C’est un personnage purement tragique : sa vengeance ne lui rendra pas son mari, ne lui rendra pas le bonheur, tout juste ces meurtres les uns après les autres participent-ils à son travail de deuil. Michel Erman rapproche Julie de Médée, l’un des personnages les plus emblématiques de cette passion.

Médée et Jason de Charles van Loo

La vengeance s’oppose à la morale, à la raison. S’il arrive que la vengeance aveugle, il n’est pas rare que des vengeurs aient conscience que leur acte vindicatif ne réparera rien, ou si peu. Il ne comble pas la perte qui est au cœur de tout acte de vengeance, acte qui est d’abord un projet avant d’être exécuté. C’est une passion douloureuse, qui obsède, qui, rappelle Michel Erman, nous renvoie au passé : « La durée va de pair avec le refus d’oublier l’offense. En rendant le mal pour le mal, la vengeance signe un contrat de fidélité avec un passé qui ne passe pas. » (p. 42). Julie Kohler et Edmond Dantès vivent ainsi dans un temps parallèle. Qu’importe les années passées, la passion vindicative se nourrit d’un futur qui permettra l’assouvissement.

Se venger, c’est aussi s’imposer, se réimposer comme un être à la fois libre et digne de respect. C’est exister, faire exister sa colère, son chagrin, son ressentiment, son honneur, tous ces éléments dont ceux qui veulent raisonner le vengeur vont tenter d’atténuer l’importance. Se venger, c’est défendre son moi intime, c’est se relever d’un tort, d’une humiliation. Il me semble que c’est bien cet aspect qui nous fait accepter la vengeance, la tenir sinon pour juste, du moins admissible car humaine. En outre, celui qui se venge a d’abord été un offensé, il n’a pas dégainé en premier. A l’absence de scrupule de l’un répond l’absence de scrupule de l’autre. La loi du talion.

Si donc le principe peut être compréhensible, ce sont généralement les actes, l’assouvissement qui peuvent être critiqués, voire condamnés, d’autant plus condamnés que, comme on l’a vu, l’acte ne répare pas forcément le préjudice. Médée et Julie Kohler vont rester seules et malheureuses et Edmond Dantès cherche finalement à se racheter, conscient qu’il aurait dû laisser à Dieu le soin de lui faire justice.

La vengeance est parfois un impossible dialogue, soit que l’offensé reste sur sa position, ne laisse pas à l’autre la possibilité de s’expliquer, de s’excuser. Soit que l’offenseur refuse de reconnaître ses torts : dès lors il est impossible à l’offensé de pardonner puisque son offense est niée, dès lors il ne lui reste que la vengeance pour reconquérir son honneur, son être.

Le terme d’éloge dans le titre de l’ouvrage de Michel Erman trouve sa justification à la fin. En effet, l’auteur explique qu’un certain type de vengeance réalisée, « vengeance de fidélité à soi » ou bien le pardon permettent de rester dans un rapport humain. L’offenseur, même si on prend le pas sur lui, reste l’autre. «  L’offenseur qui demande pardon risque une parole de compassion et de confiance, tandis que l’offensé qui se venge commet un acte d’agression et de défiance. Cependant, dans les deux cas, il y a un geste de reconnaissance grâce à l’établissement d’une relation à autrui équivalent à une recherche de proximité à travers un lien social retrouvé. » (p. 118). Ainsi, la vengeance en gardant une fidélité à soi peut-elle être violente, mais elle n’est pas négation de l’autre, elle n’est pas destruction de cette altérité, destruction qui dans le cas de Médée ou de Julie Kohler aboutit au désespoir et à la solitude des offensées.

Pour rester dans un rapport humain avec l’offenseur et faire de la vengeance un acte seulement symbolique, il faudrait suivre la sagesse de Montesquieu : « Nous sommes assez vengés quand celui qui nous a offensés est persuadé du pouvoir que nous avons de la vengeance ; le refus que nous faisons de nous en servir, fait voir autant de grandeur d’âme que de mépris pour notre ennemi. »

La vengeance est souvent une affaire privée qui implique des émotions intimes, irrationnelles. « La vengeance est inséparable de ces affects qui, par leur puissance, modifient le rapport que la conscience entretient avec le monde », note Michel Erman (p.81) Dans ces cas, elle me semble alors être pleinement passion (subie et fatale).

Michel Erman donne comme exemples deux femmes blessées dans leur cœur.

D’abord Hélène, jouée admirablement par Maria Casarès dans Les Dames du Bois de Boulogne de Bresson, librement inspiré d’un extrait de Jacques le fataliste. Hélène, rejetée par Jean, son amant, va essayer de se venger de lui. L’humiliation née de son amour blessé est le sentiment qui la gouverne.

Le second personnage féminin analysé par l’auteur est la fameuse cousine Bette de Balzac qui, jalouse de sa jolie cousine qui a fait un beau mariage, cherche à nuire à cette dernière. Lorsque j’ai lu ce roman de Balzac, je me souviens avoir tout de même été prise de pitié pour Lisbeth. Certes, elle trahit la confiance de sa famille, elle souhaite le malheur de ceux qui sont bons pour elle, mais Balzac sait nous rendre ce personnage humain, malgré tout. Elle est égarée, elle est cruelle d’abord parce qu’elle ne s’aime pas. De fait, tous ses rapports avec les autres deviennent humiliation.

On est aussi pris de pitié face à Hélène, dans le film de Bresson. Ici, le jeu bouleversant de Casarès, qui déjà dans Les Enfants du paradis jouait le rôle d’une femme jalouse et délaissée, tient sans doute pour beaucoup à la sympathie qu’on éprouve tout de même pour elle. Cette pitié est certainement possible aussi parce que les projets vindicatifs n’aboutissent pas.

Senso de Visconti

Je pense aussi au film de Visconti, Senso. Dans ce film, Livia va se venger de son amant, le lieutenant Mahler, pour lequel elle a quitté son mari. Elle part le rejoindre et le trouve avec une prostituée. Elle comprend qu’il a aussi utilisé l’argent destiné aux patriotes italiens et qu’elle lui avait confié. Le lieutenant ne nie pas sa responsabilité, mais montre aussi à Livia qu’elle s’est aveuglée sur les sentiments qu’il éprouvait pour elle. Livia part dénoncer le lieutenant comme déserteur. Il est vite arrêté et exécuté. Ici, la vengeance s’exerce rapidement, dans un moment d’égarement et Livia à la fin est, je crois, aussi désespérée d’avoir été ainsi trahie que d’avoir causé la mort de son amant. Livia, par ailleurs ardente patriote italienne, est avant tout une victime de sa passion amoureuse qui la pousse à cet acte vindicatif tragique. Comment ne pas la trouver bouleversante et finalement sympathique, même s’il y a mort d’homme ?

Je me demande si la vengeance liée à l’amour ou au rejet n’est pas plus une attitude féminine. Un homme peut se venger d’une femme qui l’a trahie si elle s’avère moralement indigne, une coquette. Une femme se venge plus facilement d’un homme qui l’abandonne, lors même que cet homme agit sans rien avoir à se reprocher moralement (il est simplement lassé et n’aime plus). L’orgueil d’une femme amoureuse conduit plus facilement à la vengeance alors qu’un homme soit cherchera à reconquérir la femme aimée qui lui échappe, soit en prendra acte et passera à autre chose. C’est le cas de Swann par exemple, d’abord, très amoureux, il s’accroche à Odette au prix de bon nombre d’humiliations puis renonce à se venger d’Odette qui l’a tant trompé, alors qu’il en aurait la possibilité.

« Mais alors qu’autrefois, il avait fait le serment, si jamais il cessait d’aimer celle qu’il ne devinait pas devoir être un jour sa femme, de lui manifester implacablement son indifférence, enfin sincère, pour venger son orgueil longtemps humilié, ces représailles qu’il pouvait exercer maintenant sans risques (car que pouvait lui faire d’être pris au mot et privé de ces tête-à-tête avec Odette qui lui étaient jadis si nécessaires), ces représailles il n’y tenait plus; avec l’amour avait disparu le désir de montrer qu’il n’avait plus d’amour. Et lui qui, quand il souffrait par Odette eût tant désiré de lui laisser voir un jour qu’il était épris d’une autre, maintenant qu’il l’aurait pu, il prenait mille précautions pour que sa femme ne soupçonnât pas ce nouvel amour. » (A l’ombre des jeunes filles en fleur)

La vengeance même assouvie donne naissance à un vide car comme toute passion, elle se nourrit de son objet et l’assouvissement fait disparaître ce dernier.

Le pardon est peut-être la meilleure délivrance. Michel Erman explique ainsi que l’on peut aussi imposer sa puissance dans le pardon comme dans le désir de la vengeance. Le désir et non l’acte. Le désir n’est pas assouvissement et pardonner après avoir désiré se venger, c’est une façon d’être reconnu comme offensé, une façon d’être et de dépasser l’offenseur non en lui rendant la monnaie de sa pièce, ce qui est se rabaisser à son niveau, mais le dépasser par un sens de l’honneur plus grand. C’est le sens des propos de Montesquieu cités plus haut.

L’expression positive de la vengeance me semble être la revanche, telle qu’on l’emploie couramment. C’est reprendre l’avantage sur un autre, mais sans lui nuire et sans se nuire par des sentiments douloureux que font naître toute vindicte. La revanche, c’est dépasser son émotion destructrice et, sans oublier le mépris, agir de façon plus constructive. Rappeler à celui qui nous a offensé, qui nous a méprisé non seulement notre existence, mais s’imposer, démontrer que nous ne méritions pas le mépris qu’il nous affligé. Se battre non contre l’offenseur, mais pour soi, s’élever au niveau de l’autre et lui montrer même qu’on peut le dépasser.

La revanche me parait plus douce, plus noble, elle naît des mêmes émotions que la vengeance, étant désignée comme un synonyme mais choisit un autre chemin. C’est la voie qu’aurait pu choisir Hélène des Dames du Bois de Boulogne ou la cousine Bette : parvenir à être plus heureuses que l’homme qui la dédaigne ou la cousine à qui tout sourit.

Défi plus grand peut-être que la vengeance, mais qui mobilise une part de notre être, de notre cœur, de notre intelligence plus positive.

 

Eloge de la vengeance de Michel Erman, Puf

Michel Erman sera l’invité des Rendez-vous littéraires le 29 janvier à 19h15 à l’Entrepôt (14e)

http://www.lentrepot.fr/-Litteratu re-.html

Le prochain Ciné Philo de l’Entrepôt, animé par Daniel Ramirez sera aussi consacré à la vengeance avec la diffusion de Lady Vengeance de Park Chan-Wook, suivie d’une discussion, le dimanche 27 janvier à 14h15 http://www.lentrepot.fr/Lady-Vengeance.html

 

 

La biographie et la littérature

décembre 27th, 2012

 

Depuis le XIXe et surtout au XXe siècle, on cherche à définir ce qu’est la littérature. Terme qui peut donner lieu à une multitude de définitions et de théories. « Ce mot est un de ces termes vagues si fréquents dans toutes les langues (…) dont l’acceptation précise n’est déterminée en aucune langue que par les objets auxquels on les applique. » écrit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Si la littérature peut se définir par ce à quoi à la relie, encore faut-il déterminer les objets. Professeur de littérature française à Oxford, Ann Jefferson se propose dans Le Défi biographique d’approcher la littérature par la biographie.

L’auteur revient sur la notion de biographie à travers un corpus de textes français depuis le fin du XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, des textes d’ordre biographique consacrés pour la grande majorité à des écrivains. Elle décrit les différentes formes, approches et évolutions avec comme but de lier la biographie à la notion de littéraire au point de faire de la biographie un moyen de définir la littérature, non à partir d’un seul modèle de biographie mais différentes manières d’aborder la vie et donc la création littéraire. L’auteur part de la notion de génie et de l’idée de progrès de la littérature développée dans l’Encyclopédie et par Mme de Staël et termine par Barthes, Jacques Roubaud, Roger Laporte où la vie est devenue une « vie d’écriture », une vocation, une existence faite de rituels, de sacrifices, d’effort.

L’approche d’Ann Jefferson permet aussi de redorer le blason ou de mettre à l’honneur (selon le point de vue de départ) un genre protéiforme qui fait débat.

En lisant cet essai, j’ai ainsi songé aux nombreuses analogies que l’on peut établir entre la biographie et le roman. Ce sont des genres rassemblant des textes aux formes et aux qualités variées. Genres « populaires » qui ont prêté à de nombreuses attaques, certaines biographies comme certains romans n’entrant que dans la catégorie du divertissement et non la littérature alors que d’autres textes, pourtant du même genre, appartiennent à la littérature, sont œuvres d’art et d’esprit.

La biographie romancée où ces deux genres se marient et qui apparaît après 1920 est aujourd’hui le style de biographie qui se vend le mieux. Meilleure vente mais la plus décriée car ne servant ni l’érudition ni la littérature. Bon nombre de biographies romancées malheureusement ont un fond de malhonnêteté intellectuelle avec l’absence de guillemets dans les citations, des approximations voire des erreurs servant le romanesque au détriment de la vérité, etc. Il y a aussi des biographies qui ne sont pas romancées mais qui s’accordent le droit d’imaginer des scènes. C’est le cas de celles d’André Maurois qui, au bout du compte, valent pour les documents intimes alors inédits qui sont souvent cités et pour les analyses littéraires ou psychologiques de l’auteur mais qui sont peu fiables pour des détails.

Même lorsque la biographie est érudite, il n’est pas rare qu’elle soit condamnée ou du moins un peu écartée du pur littéraire : soit parce qu’elle s’attache trop à l’anecdotique, aux détails de vie, soit parce qu’elle est une solution de facilité pour un lectorat peu courageux. Ann Jefferson rappelle ainsi le point de vue du critique André Chaumeix dans la Revue des Deux Mondes en 1927.  Celui-ci regrette qu’ « on aime mieux le récit de la vie d’un poète que la lecture des poèmes. » (p 247) Il n’est pas rare d’entendre des gens prétendre connaître un écrivain parce qu’ils ont lu une biographie. Mais on peut peut-être également dire qu’une biographie réussie c’est celle qui incite le lecteur à lire les œuvres de l’écrivain. Comme une passerelle.

Outre ces aspects modernes, la biographie (comme le roman) est peut-être si souvent discutée parce qu’elle est difficile à définir. De quoi s’agit-il ? du récit d’une vie. Voilà qui offre un éventail de traitements très large. Moins grand certes que pour le roman mais tout de même assez pour prêter à des confusions, des interrogations. Longtemps, la vie, la biographie a été exclue de la littérature pure passant plutôt pour un sous-genre assimilé au commentaire et non à la création. Pourtant, quand on prend La Vie de Rancé et La Vie de Rossini  respectivement de Chateaubriand et Stendhal, ce sont moins des vies de Rancé et de Rossini que des éléments d’une œuvre littéraire et où la part d’autobiographie est aussi très importante (spirituelle pour Chateaubriand et esthétique pour Stendhal). Dans ces deux exemples, parmi d’autres, nous sommes bien en littérature mais notre vision est celle du lecteur du XXIe siècle. Ce qui pouvait apparaître aux yeux des contemporains de Chateaubriand et Stendhal comme des vies, des textes assez érudits nous apparaissent aujourd’hui comme des œuvres de création. Les façons d’aborder la biographie évoluent donc également au fil des siècles (de même que le roman, certains romans pour en finir avec mon rapprochement).

Comme l’explique Ann Jefferson, la biographie connaît une sorte d’âge d’or au XIXe siècle et surtout au milieu du XIXe siècle avec différentes formes apparaissant conjointement. L’auteur évoque La Biographie universelle ancienne et moderne de Michaud en 52 volumes, modèle d’érudition et tentative d’exhaustivité. Elle fait aussi allusion au Vapereau qui rassemblait des notices de contemporains. L’ancêtre du Who’s who. Etre ou ne pas être dans le Vapereau permettait d’évaluer son niveau de célébrité et flattait les vanités. Ann Jefferson évoque aussi la biographie subjective et écrite souvent au vitriol comme la développe Eugène Mirecourt. Son succès tient au fait qu’il reprend des rumeurs parfois en feignant de ne se faire que le porte-parole innocent. Mirecourt n’a rien d’un génie mais il ne manque pas d’esprit pour tourner de petits portraits de ses contemporains qui lui valurent succès mais aussi attaque pour diffamation. Tous ces Contemporains sont courts, rédigés sur le même modèle et peu coûteux, il s’adresse à un public populaire. Même si Mirecourt évoque les œuvres, l’inspiration des artistes, ces portraits sont avant tout un rassemblement de petits tas de secrets et ragots. C’est ce genre de textes qui pullulent dans les journaux au XIXe siècle que Barbey d’Aurevilly notamment dénonce. Cet ensemble de biographies prête à confusion, réclame une hiérarchisation que l’auteur n’établit pas assez clairement. Contemporains de Michaud, Vapereau et Mirecourt, on trouve Gautier, Sainte-Beuve, Barbey d’Aurevilly. Nous ne sommes pourtant pas sur le même terrain.

Ann Jefferson analyse les deux types de condamnations dont la biographie fait l’objet à la même époque. Elle revient d’abord sur la position de Victor Cousin qui compare biographie et histoire pour souligner les insuffisances de la première. Pour Cousin la biographie d’un grand homme en se penchant sur son existence individuelle ne prend pas en compte la grandeur des événements, l’esprit d’une époque dont le grand homme doit justement être le reflet. La biographie n’est pas assez dans l’Histoire. L’argument de Victor Cousin a été repris par bon nombre d’historiens qui justement se méfient des singularités, des spécificités des grands hommes et préfère donner à l’histoire une vue plus large, au mépris de ce qu’ils considèrent comme de l’anecdotique. En revanche, je crois que ce sont justement les éléments anecdotiques qui intéressent les écrivains quand ils se penchent sur l’Histoire.

Ann Jefferson reprend également les arguments de Barbey d’Aurevilly qui visent à défendre la notion même de littérature contre la biographie telle qu’elle est développée en son temps. Le Connétable condamne d’abord la biographie car il voit en elle un déclin culturel dans une époque plus occupée de son image que de produire des œuvres, dans une époque qui n’a plus de hiérarchie. Pour Barbey, ce phénomène signe une perte des valeurs morales de l’Ancien Régime auquel il est attaché. Mais, même des écrivains libéraux perçoivent les dangers d’une démocratisation du littéraire qui aboutit justement à des publications à la Mirecourt au détriment d’œuvres plus intellectuelles mais qui se vendent moins. Paradoxalement le Connétable, pour vivre, a passé une bonne partie de son existence à écrire pour les journaux le plus souvent sans signer, ces journaux qui marquent le début du règne de l’opinion.

Eugène de Mirecourt

Barbey voit aussi dans les portraits de contemporains des moyens de faire de la publicité et de l’argent. On flatte le contemporain et on manque de recul pour le juger avec pertinence. Enfin, Barbey s’en prend à cette culture du petit détail de la vie domestique exploité par les biographes pour expliquer le grand homme. A ces yeux, cela porte atteinte à la grandeur des personnalités traitées. Dans ses propres portraits Barbey préfère s’attacher à la personnalité, à l’aspect moral et créatif de l’écrivain. Conscient que la démocratisation de l’art, de la littérature entraîne un nivellement vers le bas, dénonçant cette manière de rabaisser le grand homme pour le mettre au niveau de son portier, le Connétable souhaite la même chose que Flaubert : « l’œuvre de la critique moderne est de remettre l’art sur son piédestal ». Hélas, vœux pieux que bien peu ont entendu ou ont pu réaliser.

Mais en pratiquant lui-même le portrait Barbey d’Aurevilly montre que la biographie peut également appartenir à la littérature et éclairer la notion de littérature. Même si comme le rappelle Ann Jefferson le Connétable s’en prend aux pratiques de Sainte-Beuve qui à ses yeux a remplacé la littérature par le journalisme, on peut dire que les portraits de Sainte-Beuve comme ceux de Barbey d’Aurevilly, de Mallarmé sont justement des oeuvres littéraires dans lesquelles ces écrivains se servent d’éléments de la vie pour analyser l’oeuvre bien sûr, en percer les mystères. Ils le font en écrivain qu’ils sont eux-mêmes.

C’est certainement Mallarmé avec ses Médaillons, auxquels l’auteur consacre quelques pages, qui souligne le mieux que la vie réelle n’a d’importance que si elle sert la littérature, sert à l’expliquer. « Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique, dont gît le sens au mystère du cœur », écrit-il à propos de Villiers de l’Isle Adam ( p. 131).

Même si je reconnais la valeur de biographies monumentales, détaillée, réalisée par des érudits qui ont consacré souvent des années d’études pour aboutir à des livres de référence, je crois que seuls des écrivains sont capables de sentir la vie d’un autre écrivain et de mettre en évidence ce qui dans la vie relève de l’art.

Bien que décrié, Sainte-Beuve apparaît cependant comme l’écrivain qui a apporté une nouvelle vision de la littérature. Pour lui, l’œuvre d’art n’est pas une entité jugée seulement par rapport à des critères esthétiques précis (comme on peut le faire à l’âge classique par exemple). Pour Sainte-Beuve, l’œuvre a d’abord à voir avec l’homme qui la crée. Il s’attache à placer l’individu au cœur même de l’œuvre. Dès lors, mettre en valeur les spécificités d’un écrivain compte plus que des critères ou des règles universelles. Il n’y a pas une idée de littérature mais des idées, des expressions, qui varie en fonction de chaque écrivain, chaque monde, chaque style.  La littérature est une somme de talents particuliers, d’individus singuliers, ce qui rend toute généralisation impossible. La biographie en soulignant justement les particularités de chaque écrivain peut mettre en valeur ce qui relève de la littérature propre de chacun mais elle ne peut tirer de chaque vie une théorie qui s’appliquerait à tous.

Bien sûr, Ann Jefferson fait référence aux Lundis et autres textes critiques publiés par Sainte-Beuve mais analyse aussi cette œuvre de jeunesse appelée Vie et poésies et pensées de Joseph Delorme et bien trop souvent oubliée ou jugée à tort comme un simple essai de création littéraire abandonnée pour ne se consacrer qu’à la critique (comme s’il avait renoncé à la littérature, comme si la critique n’était plus exactement de la littérature parce qu’elle n’est pas création, ce qui me semble injuste). L’auteur démontre avec pertinence que Sainte-Beuve avec Joseph Delorme jetait déjà les bases de sa vision critique en se posant comme un éditeur des œuvres de Joseph Delorme. Éditeur et analyste de lui-même.

La critique est nécessaire à la vie littéraire bien que souvent vilipendée parce que la critique a parfois trop de liens étroits avec la publicité et la rentabilité mais aussi parce qu’elle apparaît parfois comme moins nobles que la création littéraire pure. Sainte-Beuve a bien raison de rappeler que le poète a besoin de la réception d’un lecteur. Le premier lecteur est le critique sans lequel le poète se perdrait en autocontemplation. Mais il faut également accorder au critique le droit d’être un lecteur libre. Il m’a toujours semblé regrettable à propos de Sainte-Beuve de comptabiliser ses erreurs de jugement après coup sans prendre en compte que le critique est d’abord un lecteur subjectif même si cette subjectivité nous semble a posteriori partisane, injuste, aveugle.

Mais dans son essai, Ann Jefferson ne se limite pas à l’analyse de textes biographiques côté critique. À ses yeux la biographie peut aussi se déployer dans une œuvre littéraire, précisément une œuvre poétique. Dans ces pages qui sont les plus originales et les plus personnelles de son essai, elle voit ainsi dans les Contemplations et Les Fleurs du Mal, deux œuvres qu’elle analyse en détail, des vies de poète. Il ne s’agit pas d’autobiographie poétique : même si les deux poètes partent parfois de données personnelles, leur œuvre dépasse leur existence pour refléter la vie du poète avec un grand P et ce qui fait l’essentiel de la vie du poète, la poésie. Pour Ann Jefferson la vie du poète révèle ce qu’est la poésie. Chez Hugo il s’agit « d’étendre les limites de la poésie aussi loin que le permet l’esprit humain. (p. 161) Hugo, en géant, veut tout embrasser : la mort, Dieu, la nature, le cosmos…  Le génie incarné à qui rien ne peut échapper. Au contraire Baudelaire, fait, selon Ann Jefferson, la biographie du Poète vers l’intériorité, les aspects les plus intimes de l’art. Pour elle, les Fleurs du mal sont « le foyer ultime des aspirations spirituelles de son héros-poète ». (p 186).

Ces brillantes pages d’analyse ont aussi la vertu d’agrandir encore le spectre de la biographie en la faisant entrer dans la plus noble création littéraire : la poésie. Cette façon de lire Les Contemplations et Les Fleurs du Mal ne manque pas de pertinence même si la définition de la poésie par la biographie lyrique du poète n’est qu’une définition parmi d’autres. Ajoutons aussi que la biographie peut se révéler littérature pure seule, comme le prouve bon nombre d’œuvres parues au fil des siècles, écrite sciemment ou pas comme des œuvres littéraires et non comme des commentaires ou analyses de vie.

Dans  la suite de son essai, Ann Jefferson a choisi des textes qui s’apparentent à la biographie littéraire comme Les Illuminés de Nerval, Les Vies imaginaires de Schowb, Les Vies minuscules de Pierre Michon, textes où l’aspect fictionnel a toute son importance aussi. L’auteur traite aussi de l’autobiographie avec notamment  Si le grain ne meurt de Gide, les Mots de Sartre ou L’Age d’homme de Leiris. Dans ces derniers cas, les écrivains se font interprètent de leur vie, de leur individualité sous forme notamment d’analyses psychologiques, d’exploration de leur enfance, de leurs origines. Mais ils interrogent également la littérature à laquelle ils ont choisi de consacrer leur existence et se posent en exemple, permettant d’en tirer aussi des généralités sur les mystères de la création littéraire mais aussi la vocation de l’écriture. C’est ce choix de vie singulier que Sartre interroge à propos de Mallarmé, de Baudelaire et de Genet. Il démontre que chez les deux derniers, la vocation a pour origine «  la mauvaise foi ». Selon lui, Baudelaire par exemple aurait d’abord choisi d’être poète en signe de refus de la réalité et aurait dès lors régit sa vie selon ce but. Chez Sartre, la biographie (donc sa vision des écrivains dont il traite et sa vision de lui-même) est soumise à ses propres théories littéraires. Le récit de la vie d’un écrivain doit tourner autour de son engagement total à la littérature (son essence) et il dénonce tout ce qui est de l’ordre de l’apparence. L’exemple de Sartre démontre que c’est sa notion de littéraire qui définit ses approches biographiques et non l’inverse.

Dans ce passionnant essai en forme également de panorama chronologique de la biographie française, Ann Jefferson nous permet de suivre les évolutions de notre vision de la biographie qui suit à la fois son chemin en tant que genre à part entière mais aussi les évolutions de la notion de littérature à laquelle elle est intimement liée. Une notion qui est plurielle et que les œuvres futures contribueront à enrichir encore et encore.

 

Le défi biographique, la littérature en question d’Ann Jefferson, traduit de l’anglais par Cécile Dudouyt, Puf, coll. Les Littéraires.

A lire aussi :

Le compte-rendu sur l’édition anglaise par Alexandre Gefen : http://www.fabula.org/actualites/a-jefferson-biography-and-the-question-of-literature-in-france_17117.php

Sur l’édition française par François-Ronan Dubois : http://lectures.revues.org/9846

Le comique : une boule à facettes

décembre 11th, 2012

 

Comme son opposé, les pleurs, le rire paraît comme une réaction humaine et nécessaire à notre développement et à notre équilibre psychique. Mais comme l’explique Véronique Sternberg dans la longue introduction de son excellente anthologie commentée Le Comique, le rire, qui, a priori, semble si naturel, est un phénomène complexe. Complexe parce que  subjectif et réclamant une relation étroite entre un sujet riant et un objet. Comme le dit Baudelaire, « c’est dans le rieur (…) que gît le comique ». Ce rieur grâce à qui une situation est comique doit également observer une certaine distance avec son objet, connaître « une anesthésie momentanée du coeur » pour reprendre la formule de Bergson.

Alors que le tragique en appelle à l’émotion, à la compassion, le rire doit garder une sorte d’irréalité, doit paraître inconséquent et léger, autrement, on sort du comique et la réalité qui devait faire rire en devient sérieuse, voire cruelle. Cela dit, la frontière entre le comique et le tragique, le rire et les larmes et parfois bien étroite, par exemple dans l’humour noir ou quand on rit jaune. Un rien nous fait passer du rire aux larmes.

Si les pièces de Shakespeare nous semblent à ce point universelles, c’est entre autres par l’alternance de rire, de grotesque, de cruauté, d’angoisse, de légèreté et de gravité. Elles reflètent la vie même. C’est également ce que tentent les romantiques avec le drame qu’Hugo a fort bien théorisé dans sa préface de Cromwell. Il écrit ainsi : « dans le drame, tel qu’on peut, sinon l’exécuter, du moins le concevoir, tout s’enchaîne et se déduit ainsi que dans la réalité. Le corps y joue son rôle comme l’âme ; et les hommes et les événements, mis en jeu par ce double agent, passe tour à tour bouffons et terribles, quelquefois terribles et bouffons tout ensemble.  (…) Les hommes de génie si grands qu’ils soient, ont toujours en eux la bête qui parodie leur intelligence. »

Musset est parvenu à sa façon à écrire de vrais drames romantiques en ajoutant cette grâce poétique qui manque à Hugo. On sent trop chez Hugo le calcul pour faire un drame alors qu’il y a chez Musset une sorte de spontanéité qui ressemble à la vie.

Véronique Sternberg donne dans son introduction et dans les textes qu’elle a choisis plusieurs pistes pour appréhender le comique. Peut-être est-ce aussi en l’opposant au tragique que l’on peut définir certaines grandes règles qui, s’en parvenir à aboutir à une théorie, permettent tout de même de bien cerner ce qui est à la fois mode d’expression et trait de l’humanité. L’auteur rappelle ainsi que le corps est très présent dans le comique. Aristote lie le comique à la laideur parce qu’une grimace  ou un rire déforme le visage. Bergson lui considère que le principe du rire vient d’un manque de souplesse, d’une raideur du corps qui, par son ridicule, nous fait oublier l’âme, la vie intellectuelle et morale du sujet.

Les fourberies de Scapin

Dans une attitude comique, le corps est très présent ce soit par une grimace, des gestes, une maladresse alors qu’un acteur de tragédie par exemple doit faire oublier son corps, être droit et debout, éviter d’être trop présent physiquement, la moindre maladresse le rendant risible ou ridicule.

Certaines situations peuvent faire rire tous les humains, notamment le comique lié au corps. Mais beaucoup de formes de comique sont liées à un usage des mots dans une langue particulière, à une culture ou à des connaissances nécessaires pour rire. Je ne suis pas certaine ainsi qu’un Chinois puisse vraiment rire à une pièce de Labiche ou de Molière même traduite le mieux possible dans sa langue. De même, face à des films étrangers par exemple il n’est pas rare d’être décontenancé par les rires des comédiens dans une situation dont on ne parvient pas à comprendre le sens profondément comique. Au contraire, les expressions de la compassion, de l’angoisse, de la douleur apparaissent comme plus facilement universelles.  De même, je songe à Kafka qui, d’après les témoignages de ses proches, riait de ses œuvres et faisait rire son entourage avec ses histoires alors qu’en lisant par exemple Le Procès on est pris avant tout par un sentiment d’angoisse qui ne nous lâche pas.

Cette subjectivité du comique le rend à la fois très riche et en même temps très difficile à cerner et souvent dénoncé par des esprits qui pointent ses défauts de vraisemblance, son manque de beauté, voire son indécence ou son côté pervers en flattant les vices et les bassesses de l’humanité. Rousseau, Louis Sébastien Mercier, Riccoboni condamnent ainsi le théâtre comique : « ils voient dans le rire que suscite la comédie, écrit Véronique Sternberg, une expression de l’orgueil qui ruine toutes ses prétentions éthiques. » En riant de l’attitude ridicule de l’autre on considère naturellement que nous ne sommes pas comme lui. Ainsi la moquerie flatte-t-elle notre orgueil, notre amour-propre au détriment d’autrui.

Bergson

Dénoncer ou louer le rire : on en revient toujours à la complexité et à la diversité du phénomène, aux différents niveaux et contextes. Le sourire et la joie douce apparaissent comme des attitudes légitimes, nécessaires, évoquant le sourire innocent de l’enfant, reflétant aussi la bienveillance divine. Tout au contraire, lorsque le rire devient plus excessif, quand il prend comme base une situation jugée obscène ou immorale, le rire apparaît comme répréhensible, laid ou tout au moins susceptible de pervertir. Dans ce sens, l’utilisation de tel ou tel mot pour dire le comique, le rire indique d’emblée de quel côté on le place. Le mot d’hilarité par exemple avait dans un usage ancien le sens de joie, contentement serein. Aujourd’hui il est plutôt synonyme d’explosion de rire, brusque et approchant facilement les rives de la vulgarité.

Rabelais

D’autres écrivains ou philosophes ont fait aussi l’éloge du rire, en premier lieu Rabelais avec son fameux « le rire est le propre de l’homme » et qu’aborde bien sûr Véronique Sternberg.

Elle achève son ouvrage sur la dimension métaphysique du rire. Elle cite notamment un texte d’Octavio Paz très poétique et qui offre une nouvelle approche du rire. Une approche peut-être moins européenne, en tout cas que je n’imaginerais pas naissant dans le pays de Descartes, même si les propos de Paz ont aussi un caractère universel. Dans ce texte, extrait de Rire et Pénitence, le poète observe une petite tête qui rit, statuette en argile appartenant à la civilisation totonaque, posée sur une étagère, près du Dictionnaire étymologique de la langue castillane. La vision de Paz est imprégnée de sa culture mexicaine : il rattache le rire au divin en imaginant que la petite tête sourit au soleil, entretient un dialogue avec lui. Un dialogue qui échappe à l’homme. Ce rire est lié au mystère de la vie.

Pour Octavio Paz, « le rire secoue l’univers, il le met hors de lui, révèle ses entrailles. (…) Le rire est une suspension, et parfois, une perte de jugement. (…) Le rire renvoie l’univers à son indifférence et à son étrangeté originelle. » Paz, bien que suivant une autre voie puisqu’il lie le rire au rite festif et sacrificiel, rejoint d’autres auteurs qui ont souligné que le rire est en marge du réel, de la vraisemblance. Il n’est pas dans le normal mais l’anomalie, l’inattendu, l’exceptionnel. Paz n’est pas loin aussi de Ionesco qui fait rire par l’absurde, c’est-à-dire en s’appuyant sur du réel ordinaire mais en le rendent incohérent, étrange.

Pour Paz, le rire c’est une façon de nous rappeler que le monde n’est pas naturellement humain mais divin. En secouant l’univers, le rire divin le renouvelle mais en passant pour l’homme par une perte du sens même de ce monde.

 

Le Comique G.F Flammarion (collection Corpus), de Véronique Sternberg.

Retrouvez l’auteur dans le cadre des Rendez-vous littéraires, le 18 décembre à 19h15, à l’Entrepôt, 7 rue Francis de Pressensé, 75014 Paris.

 

 

Quelques aspects de la lecture

octobre 16th, 2012

On ne saurait être exhaustif sur un thème aussi vaste que la lecture. Dans son excellent livre Le Lecteur, Nathalie Piégay-Gros aborde cependant les problématiques et les approches principales concernant la lecture (littéraire) et le lecteur dans une longue introduction ponctuée de citations illustrant ses propos, puis en s’appuyant sur une anthologie commentée. Le vade-mecum offre aussi des explications claires sur les notions abordées dans l’ouvrage. Nathalie Piégay-Gros a choisi quelques grands textes théoriques (Blanchot, Jauss, Eco…) mais a retenu surtout des extraits littéraires signés Balzac, Rousseau, Flaubert, Valéry, Pérec, Gracq, Baudelaire, Montaigne… On comprend ainsi que la lecture et le lecteur ne sont pas seulement une prolongation naturelle de la publication d’un livre mais aussi des acteurs de la littérature, participant au contenu même d’essais, romans, poèmes.

Un livre existe grâce à l’auteur et vit grâce aux lecteurs. Je me suis fait plusieurs fois la réflexion en faisant sortir des bibliothèques des textes de Roger de Beauvoir qui pour certains n’avaient pas dû bouger de leur rayonnage depuis des dizaines d’années, si ce n’est lors d’un déménagement. Je me souviens aussi de ces vieux numéros de la Revue des Deux Mondes à la bibliothèque d’étude de Bourges. Certains exemplaires des années 1830 étaient en très mauvais état. La bibliothécaire, sans doute étonnée de me voir passer mes vacances d’été dans cette salle d’étude, me les communiquait quand même pour ne pas me décevoir. Je dépliais les pages avec précaution, parfois le papier s’effritait, les reliures tombaient en lambeaux. J’y cherchais ce qui m’intéressait puis rendais les volumes qui partaient directement à la réparation… Il me semblait que Roger de Beauvoir et tous ces auteurs oubliés de textes auxquels je trouvais tant de charme se réveillaient et se tenaient derrière mon dos.

Je me plongeais dans un autre temps à tel point que le présent après des heures de bibliothèque m’apparaissait avec une étrangeté un peu désagréable. Quant à l’avenir, j’avais la bêtise de ne point y songer. Je vivais pleinement ce temps de la lecture, « une temporalité singulière, séparée du cours du temps ordinaire » (p.13) et sans doute puis-je dire que j’excellais alors dans cet « art de lire » (p.14) décrit par Nathalie Piégay-Gros. J’aime le rapprochement qu’elle établit entre la lecture et le fait de jouer une partition musicale. « elle donne vie et corps à un texte qui, sans cela, est lettre morte. » (p. 15). Si l’interprétation musicale réclame une maîtrise technique et un travail répétitif pour parvenir à lire les notes, l’interprète comme le lecteur fait vivre avec subjectivité un texte. Une interprétation qui varie aussi au fil des années, des siècles, comme le rappelle l’auteur en prenant comme exemple la réception de Bérénice : « certaines des questions qu’elle soulevait lors de sa parution cessent d’êtres posées ; d’autres, auparavant inaperçues, surgissent. » (p.20) Etudier la réception d’un texte, explorer l’histoire des critiques et des lectures successives permet d’avoir une autre approche d’un texte mais aussi de son auteur, notamment lorsqu’on le confronte à la réaction de ses contemporains.

Avec mes romantiques, j’étais seule sans l’être, expérimentant ce que Proust décrit : « la lecture, au rebours de la conversation, consist[e] pour chacun de nous à recevoir communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l’esprit sur lui-même ». ( Extrait de la préface Sésame et les lys de Ruskin, p. 29, cité en partie par Nathalie Piégay-Gros. Le texte intégral est téléchargeable ici : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k962762.r=s%C3%A9same+et+les+lys.langFR)

L’admiration est un sentiment dont on ne loue pas assez les mérites. Elle naît de notre intelligence et la développe sans jamais blesser. Chaque fois que je lis Proust je trouve une raison de l’admirer, j’y puise une source de bonheur réel même lorsqu’il décrit des sentiments ou des moments douloureux, mélancoliques ou peu glorieux pour la nature humaine, parce qu’outre le génie il ajoute à son regard de la douceur (mot qu’il emploie fréquemment) et une compréhension infinie.

Dans sa longue préface au Sésame et les lys de Ruskin qu’il a traduit, il livre une réflexion approfondie sur la lecture qui annonce déjà les théories modernes, notamment en montrant que le lecteur doit réagir face au texte, le faire vivre, l’interpréter.

Bien sûr, Proust revient à l’enfance. Même si on peut connaître le goût de la lecture à l’âge adulte seulement, il est rare que des enfants grands lecteurs abandonnent ensuite les livres. D’ailleurs même les lecteurs moyens se rappellent souvent en priorité leur lecture d’enfance ou d’adolescence. Ces lectures fondamentales, formatrices, même si par la suite, on saisit leurs insuffisances, nous marquent et se sont souvent accompagnées d’une évasion de notre imaginaire qui supportait alors mal les perturbations extérieures, le réel. « Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances, qu’on allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile. » (p.9)

Proust, dans sa préface, explique aussi que la lecture est source de déception et de mélancolie pour les êtres sensibles qui se sont attachés aux personnages. Il décrit le charme qui se brise quand le livre est fermé, que les personnages effectivement disparaissent. Qui n’a pas essayé une fois de lire plus lentement la fin d’un ouvrage pour repousser cet instant fatal où la dernière phrase tombera comme le rideau devant un théâtre de marionnettes, ce moment où ces héros si vivants dans notre esprit redeviendront des pantins affalés, aux fils emmêles qui ne se réveilleront que lorsqu’un autre lecteur les convoquera, les animera en ouvrant le livre. Proust est mort avant d’avoir, en tant qu’auteur, dû lui aussi abandonner ses personnages (mais l’aurait-il pu ?)

La lecture apparaît ainsi comme un apprentissage de la vie à travers la petite mort de ces personnages de fiction qui grâce à l’auteur et aux lecteurs ont flirté avec le réel et ont appartenu à notre existence.

Plus encore Proust démontre les limites spirituelles de la lecture, du moins ce qu’il ne faut pas en attendre, par là, il explique que l’action intellectuelle du lecteur est essentielle, au-delà même du livre. Pour lui, l’auteur éveille l’esprit mais ne le gouverne pas. Il ne faut pas croire que l’auteur peut penser à notre place. Il parle ici des bons livres, ceux qui nous grandissent et nous aident à nous diriger. Pour Proust, la lecture fait apprendre qu’il faut sonder les « régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de l’esprit. » (p. 36) La lecture est un exercice intellectuel par lequel on peut parvenir à atteindre notre vérité intime. Se contenter d’une vérité qui serait dans les livres sans réfléchir, c’est subir un discours. Solution de facilité. Proust avec drôlerie imagine un esprit fatigué qui irait chercher la vérité dans un vieil in-folio conservé jalousement dans un couvent en Hollande (p. 39). Cette quête réclamerait du temps, de la diplomatie mais aucunement un effort intellectuel.

Cette paresse (souvent naturelle) condamnée par Proust peut même s’avérer dangereuse.

Friedrich Heinrich Füger, Marie-Madeleine.

Dans son ouvrage, Nathalie Piégay-Gros aborde aussi les dangers de la lecture mais seulement sous un angle moral et individuel. Elle parle de ces livres (essentiellement des romans) condamnés parce qu’ils pouvaient faire tourner la tête des lecteurs (enfin, surtout des lectrices, comme Mme Bovary, malheureuse d’avoir lu trop de bluettes) ou détourner du droit chemin. Nathalie Piégay-Gros évoque aussi les excès de lecture qui mène à la folie comme chez Louis Lambert (en s’appuyant sur un extrait du roman de Balzac). Si les siècles précédents condamnaient certains textes au nom de la morale, le XXe siècle a fait aussi l’expérience du pouvoir de la lecture quand il est lié à une dictature. Les régimes totalitaires ont justement gouverné en empêchant ou en détournant les peuples de penser, de critiquer, les obligeant à croire à une vérité écrite dans un livre qui est devenu un programme de vie. Du danger individuel on est passé au danger collectif.

La Lecture, Esztergom, Hongrie, 1915 par André Kertész

Concluons par une note plus optimiste et joyeuse. Nathalie Piégay-Gros achève son introduction et son anthologie en traitant du plaisir de la lecture et de la sagesse du lecteur. De même, Proust termine en parlant d’amitié. « La lecture est une amitié. Mais du moins c’est une amitié sincère, et le fait qu’elle s’adresse à un mort, à un absent, lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C’est de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des autres. […] Avec les livres, pas d’amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée avec eux, c’est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu’à regret. Et quand nous les avons quittés, aucune de ces pensées qui gâtent l’amitié : Qu’ont-ils pensé de nous ? – N’avons-nous pas manqué de tact ? – Avons-nous plu ? – et la peur d’être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l’amitié expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu’est la lecture. Pas de déférence non plus ; nous ne rions de ce que dit Molière que dans la mesure exacte où nous le trouvons drôle : quand il nous ennuie nous n’avons pas peur d’avoir l’air ennuyé, et quand nous avons décidément assez d’être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement que s’il n’avait ni génie ni célébrité. » (p.46-47)

Une amitié qui aboutit à la liberté du lecteur. Point de départ du plaisir et de l’enrichissement de cette pratique, de cet art que tout homme devrait avoir le droit de posséder afin d’avoir aussi la chance de pouvoir entretenir un dialogue avec lui-même.

Nathalie Piégay-Gros, Le Lecteur, Paris, Garnier-Flammarion, coll. Corpus Lettres

Je signale aussi cet article plus complet sur « Le Lecteur » : http://www.fabula.org/revue/cr/332.php

Balzac artiste

juillet 2nd, 2012

À l’époque romantique, les artistes entretenaient les uns avec les autres des liens étroits. Il y avait des correspondances permanentes entre les arts. C’est Delacroix, dont le journal est une belle œuvre littéraire, qui illustre des chefs-d’œuvre comme le Faust de Goethe et se lie d’amitié avec des musiciens et des écrivains. C’est Berlioz qui écrit également de manière tout à fait remarquable. Liszt ou Schumann dont certaines compositions sont des lectures musicales d’œuvres variées comme La Divine comédie, les contes d’Hoffmann, etc.

Ce sont aussi ces écrivains excellents dessinateurs qui parfois ont même songé à embrasser une carrière de peintre tel Théophile Gautier et même brièvement Musset. Des écrivains qui s’avèrent être de subtiles critiques d’art. Citons également l’œuvre de Victor Hugo dessinateur et photographe. Évoquons également le goût pour la musique de George Sand, Musset, Balzac et bien sûr de Stendhal, amoureux passionné de l’opéra et des beaux-arts italiens. Sans oublier Ingres qui aime jouer du violon…

George Sand et Chopin par Delacroix (tableau reconstitué)

Certes à d’autres époques, avant ou après, il s’est trouvé des écrivains, des peintres, des musiciens très proches d’autres artistes et amateurs éclairés. Mais l’époque romantique semble être le moment où ces liens ont été les plus étroits, d’autant plus étroits qu’ils s’accompagnaient souvent d’une grande amitié entre ces artistes.

Théophile Gautier et Baudelaire, considérés comme de grands critiques d’art, n’avaient pourtant pas les moyens actuels des spécialistes. Si Théophile Gautier a tout de même voyagé et a pu voir un certain nombre de toiles en vrai ce n’est pas le cas de Baudelaire qui n’a jamais été en Italie et a peu voyagé… La plupart du temps ces critiques traitent de peintures dont ils n’ont vu que des reproductions sous forme de gravure ou qu’ils n’ont vues qu’une fois et dont ils parlent de mémoire.

Attribué à Carlo Grubacs (vers 1840 – 1870),  Venise, vue de la place Saint-Marc.

Cette manière d’approcher les tableaux n’est pas sans inconvénient même si cela n’a pas empêché ces critiques de livrer des analyses d’une grande pertinence. Balzac écrit ainsi justement : « je n’ai pas reçu de Venise l’impression que j’en attendais. [...] La faute en est à ces misérables gravures anglaises qui foisonnent dans les keepsakes, à ces tableaux de la légion des exécrables peintres de genre, lesquels m’ont si souvent montré le palais ducal, la Piazza, la Piazetta, sous tant de jours vrais ou faux, avec tant de postures, sous tant d’aspects débauchés, avec tant de licencieuses fantaisies de lumière que je n’avais rien à prêter au vrai et que mon imagination était comme une coquette qui a tant fatigué l’amour sous toutes ses formes intellectuelles que, quand elle arrive à l’amour véritable, à celui qui s’adresse à la tête, au cœur et au sens, elle n’est saisie nulle par ce saint amour » Cette citation est extraite du livre Le Musée imaginaire de Balzac par Yves Gagneux, directeur de la Maison Balzac à Paris (p.12)

Balzac, dessin de Daumier

Balzac n’est pas un grand critique d’art. Il juge même parfois la valeur en fonction de la cote de l’artiste ou du tableau. Il arrive que le cadre coûte plus cher que la peinture qu’il achète. Il peut s’enthousiasmer d’une croûte. Souvent il se contente d’un vocabulaire simple sans se livrer à des analyses sur la technique picturale. Les fautes de goût qu’il commet par ses tenues (par exemple cette fameuse canne turquoise avec des pierres dont il était si fier et qu’on retrouve dans des caricatures), se reflètent aussi dans ses acquisitions notamment lorsqu’il aménage la maison dans laquelle il envisage de vivre avec Mme Hanska, bientôt son épouse. Il y a quelque chose d’assez attendrissant dans cette manière un peu frénétique de vouloir accumuler des œuvres d’art sans choisir un style, chercher une harmonie. Balzac qui a décrit des intérieurs fastueux et surchargés comme le fameux boudoir de Foedora dans La Peau de chagrin, Balzac rêvait de vivre dans de pareils intérieurs. Une folie douce, un peu naïve qui correspond bien à une partie de sa personnalité.

En revanche, la complexité de sa pensée esthétique se révèle dans l’utilisation qu’il fait des œuvres d’art et de la figure du créateur dans la Comédie humaine. En effet, il s’intéresse moins aux qualités techniques des peintres (il n’y connaît pas grand-chose et fait même partie de ces rares romantiques qui dessinent mal) qu’au contenu de la peinture. Le contenu romanesque qu’il imagine. Balzac aurait pu construire une nouvelle voire un roman entier à partir de l’observation d’un tableau.

L’auteur du Chef-d’oeuvre inconnu est l’un des écrivains de son temps qui a le plus voyagé, qui a eu la possibilité comme le rappelle Yves Gagneux de découvrir de nombreuses collections privées en Italie. Mais il n’en fait pas l’usage qu’en auraient fait d’autres de ses contemporains. Devant la peinture, il reste un pur romancier.

Raphaël, La Fornarina, 1518

Dans la Comédie humaine, livre maintes réflexions sur la place de l’artiste dans une société de consommation soumise à la dictature du succès. Balzac sera l’un de ceux qui défendront le plus ardemment le droit d’auteur mais aussi le respect dû à l’artiste. Plusieurs de ses œuvres font la part belle à ses artistes maudits, trop purs dans un monde où l’art devient une marchandise qu’il s’agisse de livres, de tableaux, de sculptures ou de musique.

Balzac est un artiste même si son étiquette de peintre de la société semble en faire un romancier bien prosaïque et réaliste. C’est mal le lire, c’est oublier ou ne pas saisir la folie, l’originalité de son style et la puissance de sa vision sur la grandeur et la misère humaines.

L’autre argument qui parfois le dessert pour obtenir ce qualificatif d’artiste ce sont ses négligences de style (en opposition à Flaubert qui peaufine ses phrases jusqu’à l’épuisement), l’idée aussi qu’il produit trop pour être artiste (paradoxe car Musset s’énervait quand on lui reprochait de ne pas publier assez, donc de ne pas travailler, alors que ce sont deux choses différentes… enfin le public n’est jamais content).

De son vivant déjà les critiques s’en prenaient au style de Balzac, faisait la liste de ses maladresses, de ses fautes grammaticales, de ses néologismes (généralement volontaires). C’est, sans forcément les ignorer, ne pas comprendre que ces maladresses sont sa façon, et qu’une certaine grâce s’y attache. Certes il y a des longueurs, des phrases qui courent parfois sans, semble-t-il, un but précis de sorte que le lecteur se sent perdu. Mais comme il est beau de se perdre sur les routes sinueuses de Balzac. C’est tellement mieux que les allées aseptisées d’une galerie commerciale que sont les phrases d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso. Peut-être est-il difficile parfois de suivre la pensée buissonnière de Balzac mais après tout même si on saute des passages, il est impossible de ne pas tomber sur de beaux morceaux. Moins travaillées peut-être que les pages d’un Chateaubriand, moins percutantes que celle d’un Hugo mais qui savent transporter aussi. Et lorsque Balzac parle d’art, lorsqu’il nous brosse les sentiments d’un personnage, ses créatures s’invitent dans notre imaginaire avec une puissance telle qu’on pense encore à elles le livre refermé.

Le remarquable travail d’Yves Gagneux nous permet de découvrir ou de redécouvrir l’univers balzacien à travers les peintures et les peintres que Balzac évoque dans ses romans mais aussi dans sa correspondance. L’auteur a choisi cent extraits de Balzac dans lesquels se trouvent des allusions à une peinture ou à un artiste. En regard du ou des paragraphes cités, replacés dans le contexte de l’ouvrage, se trouve la reproduction du tableau avec éventuellement une petite indication sur l’œuvre ou sur le peintre en rapport avec Balzac ou la période romantique.

La révolte du Caire de Girodet

Le Musée imaginaire de Balzac est un beau livre mais aussi une plongée dans l’univers balzacien. On se promène avec joie dans cette sorte de galerie d’art et de littérature. C’est le genre d’ouvrage qu’il faut avoir sous la main pour en lire quelques pages, selon son envie du moment. Cela permet aussi de prendre conscience de l’étendue des connaissances de Balzac comme de la plupart de ses contemporains. En effet, on y trouve bien sûr des artistes de son époque qu’il s’agisse de Delacroix, Gavarni, Monnier, Girodet, Ingres (dont les toiles sont si souvent utilisées en couverture des romans de Balzac alors que ces deux artistes n’ont jamais été intimes) mais aussi de nombreux peintres italiens en premier lieu Raphaël, mais aussi le Titien, Vinci, des peintres hollandais comme Rembrandt, Rubens, mais encore Murillo, Poussin ou encore David.

Un exemple : « Ainsi, la chevelure noire, les beaux yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheresse calabraise du teint qui faisaient de la cousine Bette une figure du Giotto, et desquels une vraie Parisienne eût tiré parti, sa mise étrange surtout, lui donnaient une si bizarre apparence, que parfois elle ressemblait aux singes habillés en femme, promenés par les petits Savoyards. » Avec quelle adresse, Balzac nous fait passer de la beauté à la laideur, de la grâce au ridicule.

« Son visage, assez semblable au type qui a fourni le jeune Turc mourant à Girodet dans son tableau de la « Révolte du Caire », était un de ces visages mélancoliques dont les femmes sont presque toujours les dupes. » (Les Marana)

Mais la façon dont Balzac a de citer ou d’utiliser des tableaux pour servir ses propos n’est pas particulière à lui. En effet revenant à ce lien justement étroit entre les beaux-arts et la littérature, la plupart des écrivains romantiques utilisent des tableaux pour décrire leurs personnages, une action, un caractère. Je ne sais pas si tous les lecteurs parvenaient à visualiser l’œuvre dont ils parlaient. Le magnifique livre d’Yves Gagneux, justement, nous offre la possibilité de voir ceux évoqués par Balzac.

En fait, j’ai été frappée par ces citations de peinture en littérature en découvrant Roger de Beauvoir. Cet écrivain romantique dandy était aussi un grand esthète au goût certainement plus sûr que Balzac, au trait de crayon raffiné. Il s’est intéressé à certaines vies d’artiste (comme l’histoire du peintre, Massacio, dans la nouvelle éponyme dans Les Soirées du Lido).

Roger de Beauvoir

Ses œuvres sont truffées de rapprochement avec la peinture.

Deux exemples :

« Lea Zapone était Vénitienne, et Vénitienne de la tête aux pieds, depuis son cou, aussi pâle que celui du cygne de Léda, jusqu’à la suave noblesse de ses formes, digne des Venises personnifiées de Véronèse. » (Lea Marini, in Les Soirées du Lido)

Le peuple « effeuilla pour [Bonaparte] ses roses, ses femmes et sa joie, allant droit au-devant de ceux qui lui promettaient la liberté, – insouciant qu’il était, comme un groupe de pâtres qui descend la grotte de Pausilippe au son de tous les fifres de la Madone de l’Arc. » (La Bague du marquis, in Les Soirées du Lido). Le Retour du pèlerinage de la Madone de l’Arc est un tableau de Léopold Robert, peintre mélancolique qui s’est suicidé à Venise en 1835 et qui faisait partie des artistes qui fascinèrent les romantiques français pour son style mais aussi à cause de son destin.

Le pèlerinage de la Madone de l’Arc de Léopold Robert

Roger Beauvoir comme Balzac, comme d’autres écrivains ne citent pas forcément le nom du peintre quand le tableau leur semble suffisamment connu en tout cas par une partie de leur lectorat.

Parfois ces références picturales ont quelque chose d’un petit peu artificiel surtout lorsqu’elles s’incorporent à une description déjà longue. Mais elles ont surtout l’avantage d’établir une correspondance secrète entre deux arts. Il y a des rivalités, il y a des oppositions esthétiques entre les artistes certes mais même si ces oppositions ont parfois donné naissance à des œuvres je préférerai toujours ce qui lie les artistes entre eux à ce qui les oppose. Car au fond chacun à leur façon, ils nous ouvrent la porte vers un monde plus élevé et plus pur.

Le Musée imaginaire de Balzac comporte aussi une longue introduction consacrée à Balzac et à l’art. On trouve également plusieurs pages de ses écrits sur l’art et l’artiste. Yves Gagneux a eu l’idée de placer les extraits par ordre chronologique afin de nous faire comprendre l’évolution de la réflexion balzacienne sur la création artistique et sur la place de l’artiste dans la société. On y trouve pêle-mêle (car chez Balzac il y a toujours quelque chose du grand bazar sa pensée allant si vite, étant si puissante qu’il a du mal à tout ranger comme peuvent le faire les écrivains plus rationnels). On y trouve donc pêle-mêle dans ses écrits sur l’art des descriptions du processus artistique chez les peintres avec notamment sa nouvelle la plus célèbre sur le sujet Le Chef-d’oeuvre inconnu mais aussi les rapports de la femme avec l’artiste, des propos sur la mission de l’art qui pour lui n’est pas « de copier la nature mais de l’exprimer », des descriptions du monde artistique, des descriptions d’extase, de folie artistique comme lorsque Gambara se met à improviser une cavatine pour le comte (in Gambara).

Balzac par Devéria

Balzac assimilé à la bourgeoise monarchie de Juillet est un créateur avant tout.

Enfin ce livre comprend également une galerie de portraits de Balzac certains par ses contemporains comme Devéria, David d’Angers ou par des artistes  postérieurs comme Picasso et Derain.

Je terminerai par un extrait d’une lettre de Balzac à son amie Zulma Carraud du 20 février 1833 et que l’auteur cite dans les écrits sur l’art de Balzac :

« Je vous assure que je vis dans une atmosphère de pensée, d’idées, de plans, de travaux, de conception, qui se croisent, bouillent, pétillent dans ma tête à me rendre fou ! Néanmoins, rien ne me maigrit, et je suis le plus vrai « pourtraict de moine qui oncques ait été vu depuis l’extrême heure des couvents. » Quant à l’âme, je suis profondément triste. Mais travaux seuls me soutiennent dans la vie. »

Le Musée imaginaire de Balzac par Yves Gagneux, Beaux-arts éditions, 287 pages, 34 euros

La maison de Balzac à Paris est fermée jusqu’en septembre 2012 :

http://www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/p6837

Voir aussi sur ce livre la critique de Lauren Malka : http://www.myboox.fr/actualite/yves-gagneux-reconstitue-le-musee-imaginaire-de-balzac–15917.html

 

Voyage intérieur en Sibérie

mars 26th, 2012

On se laisse facilement distraire chaque jour par le contingent et l’anecdotique qui certes, sur le moment, ont leur importance puisqu’ils appartiennent à notre quotidien, mais qui, en prenant trop de place, agissent comme un filtre entre nous et notre âme profonde.

Il ne faudrait pas privilégier un petit événement ponctuel au détriment d’un acte ou d’un moment essentiel. C’est ce à quoi je pensais l’autre jour lorsqu’une personne qui m’est très chère m’a dit qu’elle n’avait plus beaucoup d’années à vivre. Brutalement elle disait ce qui était enfoui dans mon esprit, une pensée que plus d’une fois j’ai voulu écarter parce qu’elle me semble irréelle, trop douloureuse pour être vraie, mais aussi parce cette pensée pouvait m’empêcher de me livrer librement à une activité agréable sur le moment, mais sans réelle importance.

Le quotidien nous éloigne de l’essentiel je veux dire ici de ce qui fait l’essence de notre âme.

Sylvain Tesson a trouvé un moyen de revenir à son essentiel, de se concentrer sur lui-même : il est parti de février à juillet 2010 vivre dans une cabane en Sibérie au bord du lac Baïkal dont la superficie avoisine les 31 000 m2. Ses plus proches voisins sont à plusieurs jours de marche.

« La cabane, royaume de simplification. Sous le couvert des pins, la vie se réduit à des gestes vitaux. Le temps arraché aux corvées quotidiennes est occupé au repos, à la contemplation et aux menues jouissances. L’éventail de choses à accomplir est réduit. Lire, tirer de l’eau, couper le bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies. En ville, chaque acte se déroule au détriment de mille autres. La forêt resserre ce que la ville disperse. »

Durant ces six mois, ses fréquentations humaines se limiteront à la visite de quelques amis à la fin de son séjour, lorsque la température est agréable, et de gardiens de la réserve naturelle et inspecteurs, ces Sergueï, Volodia ou encore Youra qui eux sont habitués au -30°C hivernaux. En lisant les scènes que Sylvain Tesson raconte avec ses « voisins » éloignés de quelques dizaines de kilomètres, j’imaginais qu’elles pourraient être filmées à merveille par Pavel Longuine, (La Noce, Un nouveau Russe). La vodka coule à flot, comme de l’eau minérale. Les scènes où Sylvain Tesson est seul, dans sa cabane ou lors de ses randonnées, seraient filmées par Andreï Zviaguintsev, dont le premier film Le Retour était une splendeur.

Il faut être seul pour se connaître, pour découvrir ce qui nous anime véritablement, intimement. Au contact des autres en effet, nous n’agissons pas toujours en accord avec nous-mêmes, nous sommes en représentation, une représentation qui peut nous enfermer.

Vouloir se connaître peut apparaître comme un exercice égocentrique ou égotiste. Poussé à son extrême certainement, mais je crois également que mieux se connaître c’est aussi mieux vivre et par conséquent mieux vivre avec les autres et pour les autres.

Quand, au début du livre, Sylvain Tesson parle de sa solitude et de son choix de quitter quelques mois la France, la société de consommation, j’ai d’abord trouvé un peu de pose dans ses propos, comme si évoquant cette solitude et cette vie rigoureuse et ascétique, il s’en délectait avec snobisme. Mais rapidement, il se décivilise : il laisse la nature qui est en lui parler, lui révéler sa force, ses faiblesses, ses enthousiasmes et ses angoisses. Le lac Baïkal, les ours, les pins, la lune, les rayons de soleil, les oiseaux deviennent ses compagnons sans oublier les pensées qui le rattachent aux êtres qu’il aime. Pour moi, il n’est donc jamais exactement seul, il est plus justement le seul représentant de la race humaine.

La fréquentation de la nature développe en l’homme une certaine délicatesse et sensibilité. Comme Sylvain Tesson le souligne on devient plus attentif aux détails, à la variation des couleurs et de l’atmosphère, au fil des heures. La contemplation aboutit à la méditation, à la capacité de prendre le temps de vivre en s’enchantant d’un spectacle simple. Dès le début de ma lecture, j’ai songé que Sylvain Tesson rendait hommage en quelque sorte à cette délicatesse de l’homme de la nature (mais qui n’a pas forcément le moyen intellectuel de l’exprimer avec justesse). J’ai noté cette belle réflexion : « la vie en cabane est un papier de verre. Elle décape l’âme, met l’être à nu, ensauvage l’esprit et embroussaille le corps, mais elle déploie au fond du cœur des papilles aussi sensibles que les spores. L’ermite gagne en douceur ce qu’il perd en civilité. »

Mésange boréale

J’ai beaucoup aimé ces passages où Sylvain Tesson évoque ses rapports avec une mésange, « mon ange », écrit-il. Cela m’a fait penser au plaisir que j’ai de voir des oiseaux dans l’arbre sous mes fenêtres, les regarder s’affairer et m’imaginer que je pourrais établir des liens avec eux, m’imaginer qu’ils me reconnaissent et viennent me voir. J’ai bien du mal à admettre l’idée que l’oiseau n’a qu’une toute petite cervelle et qu’il est loin de partager mes pensées amicales.

On trouve dans ce livre les deux faces de la nature développée déjà par les écrivains romantiques.

Il y a la nature qui nous écrase, soumise au temps cyclique, éternelle : la nature qui se régénère toujours alors que dès notre naissance nous commençons à mourir. L’homme m’apparaît alors comme une mouche dans un pot de confiture, se débattant avec ses angoisses métaphysiques, ses violences réfléchies, ses sentiments complexes et l’irrémédiable travail du temps sur son corps et son esprit.

Et puis il y a la nature consolatrice : elle nous réconforte par sa solidité, son calme, sa logique (chez les romantiques, elle abrite aussi les amants de la société cancanière). Elle nous console lorsque l’homme arrive à avoir le sentiment de faire partie de cette nature, d’être en communion avec elle. Sylvain Tesson parvient souvent à cette harmonie au cours de ses contemplations.

Lac Baïkal, © Fabrice Tulane

« Je ne me fatigue pas de détailler mon paysage. Mes yeux reconnaissent chaque repli et les fouillent pourtant, tous les matins, avec avidité, comme s’ils les découvraient. Mon regard cherche trois choses : repérer de nouvelles nuances dans ce tableau mille fois observé, approfondir l’idée que ma mémoire s’en faisait et confirmer que le choix était bon de s’installer ici. L’immobilisme me contraint à cet exercice d’observation virginale. [...]

On ne se lasse pas de la splendeur, vieux principe sédentaire. De quoi se plaindre d’ailleurs ? Les choses sont moins figées qu’elles n’y paraissent. La lumière nuance la beauté, la métamorphose. Celle-ci se cultive et jour après jour se renouvelle. ».

L’auteur décrit fréquemment en quelques mots les coloris, le temps qu’il fait, l’impression qui se dégage du paysage. Il utilise des mots à la fois précis et lyriques sans jamais se répéter. La nature n’est jamais la même : quel artiste dont la palette est inépuisable.

Grâce à Sylvain Tesson je sais que sur les bords du lac Baïkal, à la naissance du printemps, poussent des azalées, des rhododendrons, des anémones… moi qui croyais que ces fleurs ne pouvaient pousser que grâce aux soins patients d’un jardinier. À la place de l’auteur, j’aurais cueilli quelques fleurs pour la cabane. Cueillir des fleurs sauvages qui ont poussé sans la main humaine me semble un luxe, après avoir été un plaisir lorsque j’étais enfant.

Sylvain Tesson a emporté une soixantaine de livres : la bibliothèque d’un honnête homme au sens du XVIIIe siècle. Il donne la liste, où figure notamment Kierkegaard et son Traité du désespoir, D.H Lawrence avec L’amant de Lady Charteley, La chute et Noces de Camus, Les Rêveries d’un promeneur solitaire de Rousseau, les Carnets de Montherlant, Les Stoïciens en Pléiade, Segalen, Shakespeare, Chrétien de Troyes, Mishima, Lao Tseu, Casanova, Nietzsche, Cendrars, Hemingway, Goethe, Chateaubriand, Daniel Defoe, Schopenhauer.

L'amant de Lady Chatterley, film de Pascale Ferran

Je suppose qu’il a bien réfléchi en faisant son choix, il était obligé de s’imaginer ce qu’il aurait envie de lire, ce qu’il aurait besoin de lire avant même de se retrouver dans sa cabane. Rien de plus terrible que de se tromper et de se retrouver avec des livres qu’on n’a pas envie d’ouvrir, qui ne viennent pas à point nommé.

Sylvain Tesson est un lettré : dès lors, ses descriptions, sa vision de la nature reflètent sa culture. Par exemple il lui arrive d’aller patiner en écoutant Maria Callas ou Beethoven (quelle chance ! cette image m’a fait rêver car la musique est si belle quand elle remplit le vide immense d’une plaine ou d’une montagne).

Il établit aussi des rapprochements entre ses lectures sérieuses, ses goûts d’homme cultivé et la nature toute simple qui l’entoure.

« J’aime entrer dans le bois. Derrière l’orée, les sons s’atténuent. Lorsque je pénètre sous la voûte d’une cathédrale gothique, en France en Belgique, j’éprouve le même engourdissement. Une douceur dans l’être qui alourdit les paupières et diffuse sa tiédeur derrière l’os frontal. Quelque chose réagit en moi au rayonnement de la pierre calcaire comme au rayonnement des résineux. À présent je préfère les futaies aux nefs de pierre. »

Cathédrale de Bourges

Il peut y avoir une opposition entre nature et civilisation comme on l’apprend en terminale en classe de philosophie, mais il me semble aussi que la civilisation dans son expression artistique et intellectuelle nous permet d’avoir une approche non pas scientifique, mais humaine, humaniste de la nature. De l’anthropocentrisme certes, mais après tout n’est-ce pas l’homme qui a le plus d’influence sur la planète ? La Terre certes pourrait se passer de l’homme, sur certains points elle ne s’en porterait que mieux, mais alors la Terre ne serait pas aussi riche et aussi unique dans le système solaire.

« Il faudrait dresser une psychophysiologique des écosystèmes en attribuant à chacun d’eux un sentiment. Il y aurait la mélancolie des forêts, la joie des torrents de montagnes, l’hésitation des marécages, la haute sévérité des cimes, la légèreté aristocratique des clapots… Nouvelle discipline : l’anthropocentrisme du paysage. »

Boulevard des Italiens

J’ai songé alors aux annotations de Barbey d’Aurevilly décrivant quotidiennement dans ses Memoranda le boulevard des Italiens à qui il prête des états d’âme (un miroir de sa propre humeur en fait). Anthropocentrisme de la ville.

Dans sa cabane sibérienne, Sylvain Tesson renoue avec une vie quotidienne d’homme assez primitif. Il coupe du bois pour se chauffer, pêche des ombles. Seuls le Tabasco, les cigares Partagas, le thé et la vodka, produits manufacturés, sont, en quelque sorte, des sacrifices à la modernité !

J’ai été frappée par le fait que dès le début il établit des rituels sécurisants (sans rituel, on devient sauvage et désordonné). J’ai remarqué aussi que l’une des premières choses qu’il fait est de se construire une sorte de petit autel. Comme les hommes primitifs, à partir du moment où ils enterrent leurs morts, l’homme du XXIe siècle, le consommateur entouré de progrès scientifiques et de produits de haute technologie, ne peut toutefois se passer d’une vie spirituelle avec des dieux, un dieu…

Il est cependant tragique que ce désir de spiritualité commun à tous les hommes aboutisse parfois à du fanatisme ou à une tyrannie. Mais c’est le cas depuis des siècles et ne changera sans doute pas, hélas.

La vie spirituelle peut aussi être liée à un être si cher qu’il semble être un intermédiaire entre une divinité et nous. Aimer, c’est aussi voir en l’autre un être divin parce qu’il est capable de transporter notre âme, de nous transformer, de nous élever vers un sentiment noble (cela ne signifie pas que nous sommes dans une adoration aveugle de l’autre, mais juste d’admettre que grâce au sentiment amoureux notre énergie vitale et notre intelligence sont exaltées).

Icône Russe. L’Archange Michel. 14e siècle. Galerie Tretyakov, Moscou, Russie.

« Avant de dormir, j’allume un cierge devant la photo de ma petite chérie et je fume en regardant la flamme danser sur la photo. De quoi se plaignent les amants éloignés ? Pour se consoler, il suffit de croire à l’incarnation de l’être dans l’icône. »

Ces six mois en Sibérie c’est aussi l’histoire d’une rupture : Sylvain Tesson a laissé derrière lui une femme qu’il aime, à qui manifestement il avait proposé de l’accompagner dans cette aventure. Quelquefois il évoque discrètement son absence. Le manque qu’il éprouve semble plus grand que la solitude qui est la sienne dans sa cabane.

« L’ennui ne me fait aucune peur. Il y a morsure plus douloureuse : le chagrin de ne pas partager avec un être aimé la beauté des moments vécus. »

« Penser à ce qu’aurait pu être cette journée si mon être chéri, la seule personne sur terre qui me manque même quand elle est près de moi, avait dénié être là. Ne pas penser aux raisons qui l’ont poussé à ne pas venir. Se saouler doucement à cause de l’impossibilité de ne pas y penser. »

Avec le temps, l’arrivée du printemps, la mélancolie gagne l’auteur et l’incite à faire le bilan de sa vie, action salutaire, mais aussi perturbante, d’autant plus que personne n’est là pour lui répondre.

« Que suis-je ? Un pleutre, affolé par le monde, reclus dans une cabane, au fond des bois. Un couard qui s’alcoolise pour ne pas risquer d’assister au spectacle de son temps ni de croiser sa conscience faisant les cent pas sur la grève. »

Forêt de Sibérie, près de Novosibirsk. © Beggs CC by

Le 16 juin, un peu plus d’un mois avant son retour en France l’être aimé le quitte en quelques lignes lapidaires laissées sur un téléphone.

« J’ai envie de moucher ma peine dans cette forêt qui ne sait rien du chagrin ».

Le 16 juin la vie rattrape l’auteur : l’amour nous fait intensément ressentir la vie que ce soit sous forme de bonheur ou de souffrance. Vaut-il mieux ne pas sentir la vie ou bien la sentir, mais douloureuse quand le chagrin s’installe en nous telle une marmotte pour un long hiver ?

« Le bonheur dure une seconde. Lorsqu’on se réveille, à l’aube, il y a un moment agréable, juste avant que la conscience se souvienne et que le cœur se serre. »

En lisant Sylvain Tesson, je l’enviais parfois. Certes, même si je rêve d’aller en Russie, je ne bivouaquerais pas seule en Sibérie (mes chances de survie seraient d’ailleurs assez réduites), mais j’aimerais aller dans cet ermitage dont je rêve depuis des années et que je ne connaîtrais sans doute jamais : une maison dans une clairière où je pourrais me rendre librement avec la conscience tranquille et le cœur apaisé. Il y aurait un grand salon avec une bibliothèque en bois bien garnie, des fauteuils crapaud dans lesquels on s’enfonce, du parquet en chêne patiné, une cheminée.

J’enviais Sylvain Tesson de pouvoir gagner cette liberté intérieure, de pouvoir affronter ses angoisses, d’aller jusqu’au bout, d’être capable quelques mois de détachement et certainement d’en sortir grandi.

Je n’approfondirais pas la question ici, mais je crois que les femmes sont moins capables de supporter la solitude, qu’elles sont rares à y aspirer et qu’elles s’ennuient moins. Une femme comme George Sand apprécie des randonnées seule dans sa campagne berrichonne, mais cette campagne c’est sa maison. Il lui arrive d’aller se promener seule lors de ses voyages, mais elle reste attachée au reste de son existence par ses enfants et les pages qu’elle doit fournir à son éditeur.

La tentation de la solitude complète est certainement davantage un trait masculin même s’il existe quelques grandes aventurières.

Je ne peux tout citer et tout dire ici de ce livre qui m’a fait réfléchir et m’a émue. Je termine par cette dernière citation :

© Pascale Ducasse

« Il pleut, il fait froid et les ramures des cèdres ruissellent vernissées. La beauté ne sauvera jamais le monde, tout juste offrira-t-elle de beaux décors pour l’entre-tuerie des hommes. »

Question subsidiaire : pourquoi Sylvain Tesson parle-t-il de « l’affreux marquis de Custine », en citant quelques mots extraits de son séjour en Russie en 1839 ? Je regrette qu’il ne justifie pas cet adjectif qui me paraît si mal convenir à cet homme tendre, auteur lui aussi de récits de voyage, riches en réflexions, en contemplation et en humanité.

« Dans les forêts de Sibérie », de Sylvain Tesson, éditions Gallimard, 267 pages

Modiano. Les raisons égoïstes de lire un auteur

février 8th, 2012

« Tous les garçons s’appellent Patrick » : ce court-métrage de Jean-Luc Godard avec Jean-Claude Brialy est cité plusieurs fois dans ce Cahier de l’Herne consacré à Modiano. Non parce que le personnage du film ressemble à l’écrivain mais parce qu’il flotte dans ce recueil un air de Nouvelle Vague qui pour ma génération a de quoi faire rêver : une France sans crise, où la liberté a un goût agréable d’insouciance, sans violence, sans angoisse, où travail et vie amoureuse semblent faciles.

Modiano, fils d’une comédienne, a aimé les cinéastes des années 1960 et s’en est nourri pour écrire comme il l’explique dans le long entretien avec Antoine de Gaudemar publié dans cet ouvrage collectif.

Les personnages de Modiano sont libérés des contingences matérielles : ils ont le loisir d’entretenir une vie mystérieuse, d’errer ou de fuguer, de se lancer dans des quêtes pour comprendre le passé et se comprendre eux-même (l’un n’allant pas sans l’autre chez Modiano). L’Occupation est un thème récurrent avec ses aspects tragiques. Mais l’Occupation a quelque chose aussi d’une fête mystérieuse et rêvée dans Paris, son exploration s’apparente souvent à une quête initiatique. Je pense à Nerval et à Alain Fournier. Loin de moi l’idée de diminuer les horreurs de cette période. Cependant chez Modiano ces années noires ne sont plus tant l’Histoire mais des histoires dans l’univers si particulier de l’écrivain. Ce monde n’est pas aussi vaste que celui de Balzac ou de Proust mais il sait s’articuler entre la réalité et la fiction. Son Paris, par exemple, est un Paris nostalgique qui paraît toujours d’hier, mais un hier présent dont on peut retrouver la trace.

Il faut avoir lu au moins quelques romans de Modiano pour bien comprendre les textes des contributeurs.

D.R

Certains comportent des analyses nourries de jargon universitaire et de références peu accessibles au grand public mais dans l’ensemble, ces textes sont avant tout des textes enthousiastes et personnels où chaque contributeur évoque son Modiano.

Ce que l’écrivain écrit à propos de Gracq semble s’adresser à ce que certains contributeurs en tout cas doivent ressentir en le lisant : « Nous avons chacun des raisons égoïstes de relire un écrivain : c’est qu’il exprime ce que nous éprouvons confusément. »

Quelle belle phrase pleine de justesse ! Comme on est heureux lorsque le hasard de la vie nous permet de lire un texte qui répond à nos sentiments. On est réconforté à l’idée qu’un écrivain, un autre homme, avant nous, a su, mieux que nous le ferions, exprimer ce que nous ressentons. On se sent moins seul en trouvant chez cet écrivain une sorte de frère. On se console un peu grâce à ces lignes imprimées lorsque nos sentiments sont douloureux. On remercie Dieu ou le destin de nous avoir permis de retrouver ou de tomber sur le livre ami, confident réconfortant et tendre. On peut entretenir une sorte de dialogue secret avec ce texte qui résonne dans notre cœur avec tant de profondeur.

Le Cahier de l’Herne propose aussi des photos personnelles de l’écrivain et plusieurs textes de lui qui méritent vraiment la lecture. Il y a donc ces pages sur Julien Gracq et aussi celles sur Joseph Roth très belles. Modiano retrace le parcours de cet écrivain austro-hongrois, ami de Zweig et qui noya son mal de vivre et ses souffrances dans l’alcool. Il a vécu les dernières années de sa vie rue de Tournon, près du Luxembourg. Une plaque rappelle son passage, sa vie qui était comme une sorte d’exil perpétuel comme si appartenant pourtant au monde des hommes il n’était pas à sa place.

On trouvera aussi une nouvelle inédite intitulée « Le Temps » avec comme personnage central un homme mystérieux qui ne vient jamais au rendez-vous fixé au narrateur. Une bonne façon d’entrer dans le monde de l’auteur de « La Place de l’étoile ».

Un cahier photos et des documents sont aussi consacrés à « Dora Bruder ». Un des plus beaux livres de Modiano pour moi. L’écrivain étant tombé sur un avis de recherche concernant Dora Bruder, il découvre qu’elle a été déportée et retrace sa vie grâce à des indices et son imagination. Cette jeune fille de 15 ans a une identité grâce à Modiano et à travers elle, peut-être, tous ces innocents disparus.

J’ai été aussi bouleversée par ce passage d’un journal intime de Modiano, écrit à 16 ans alors qu’il était pensionnaire au collège Saint-Joseph de Thônes, en Haute-Savoie. Il évoque un camarade appelé Lévy.

« Il avait un numéro tracé sur l’épaule, souvenir du camp de concentration où il avait accompagné ses parents, parce qu’ils étaient juifs. [...]

Il bégayait, autre conséquence des mauvais traitements qu’il avait subis.

Un soir, il vient dans notre chambre, un livre de la Pléiade à la main. Il était si enthousiasmé à sa lecture qu’il avait ressenti le besoin de faire part de son enthousiasme à d’autres. [...] Il fallait qu’il l’exprimât à haute voix. Lévy nous expliquait donc, en bégayant, que le livre était «formidable», et il était très touchant d’entendre ces phrases maladroites, ces mots qu’il avait de la peine à prononcer, et dont il se servait pour déverser le trop-plein de son enthousiasme, de son coeur. Puis il nous quitta pour reprendre sa lecture. À peine avait-il fermé la porte que mes camarades imitèrent son bégayement et se mirent à rire. Je ne pouvais pas participer à leur gaieté et il me semblait que leurs éclats de rire sonnaient étrangement faux. J’étais ému par l’apparition que venait de faire Lévy et je pensais au petit numéro qu’il porterait toujours à l’épaule. Je leur dis qu’il ne fallait pas se moquer de lui. Je n’avais pas fini de parler, que la porte s’ouvrit. Je restai pétrifié en voyant Lévy qui me regardait droit dans les yeux. « Merci, Modiano » me dit-il lentement ; et il referma la porte. [...]

Collège Saint-Joseph de Thônes

C’était un terrible reproche de Lévy adressé à ce monde qui l’avait blessé dans sa chair et surtout dans son âme puisqu’il lui faisait subir la pitié des autres. Et je l’imagine, rentrant dans sa chambre, le livre de la Pléiade à la main, après s’être laissé entraîner par son enthousiasme, mais pour ne rencontrer finalement chez les autres que de la pitié. »

Cet extrait m’a fait songer que dès l’enfance, la vie en société est d’abord une confrontation douloureuse entre nous et les autres. Si on ne peut vivre seul car on deviendrait ou resterait un sauvage, si la vie peut nous permettre de rencontrer quelques êtres avec lesquels nous pourrons connaître une profonde intimité, amicale ou amoureuse, la société des autres est souvent source de souffrance. Le moindre défaut ou originalité inspire moquerie ou pitié : une façon de nous repousser du monde des autres, de la normalité. Je comprends que des enfants ou des adolescents fragiles puissent en venir au suicide (je songe à un fait divers récent). Lévy a voulu partager son âme. J’imagine qu’il était peut-être tombé sur l’un de ces textes qui exprimaient confusément ses sentiments, son Julien Gracq à lui. Il ose se livrer, bégaye encore plus sous le coup d’une émotion, croyant qu’on le comprendra, qu’il ne sera pas seul avec son livre et s’attire moquerie et pitié… Qui n’a pas connu cet instant au cours de sa scolarité ? Par ce récit d’adolescent, Modiano était déjà un grand écrivain parce qu’il savait se placer à coté des autres. Un écrivain est toujours à côté et non au milieu de la vie pour mieux l’observer et l’analyser.

Je donnerais cher pour savoir ce qu’est devenu ce Lévy qui me semble comme un frère. J’espère de tout cœur qu’il est heureux.

Cahier de l’Herne Modiano, 279 pages, 39 euros, www.lherne.com

Un an avec l’Eté 80

décembre 21st, 2011

Les éditions Cécile Defaut ont créé une collection intitulée « le livre la vie » dirigée par Isabelle Grell. Le principe de cette collection est de demander à un auteur contemporain de choisir un livre et d’évoquer sous forme de journal sa relation avec cet ouvrage pendant un an. La collection reprend l’idée d’un projet de Roland Barthes qu’il ne put concrétiser : «prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an. »

Philippe vilain dans son livre intitulé Dit-il a choisi L’Été 80 de Marguerite Duras.

De Marguerite Duras je n’ai lu que L’Amant et Le Ravissement Lol V. Stein sans en garder d’ailleurs un souvenir bien précis. Mais qu’importe, on peut lire les livres de cette collection sans forcément connaître l’ouvrage choisi. L’intérêt du texte de Philippe Vilain, et sans doute de la collection elle-même, est plutôt de voir dans le texte sélectionné un miroir dans lequel l’écrivain se reflète. En effet, bien souvent les livres qui nous accompagnent au fil des jours et des années sont souvent ceux qui font le mieux écho à notre propre vie réelle ou imaginaire.

Dans Dit-il c’est le cas puisque l’auteur raconte comment il s’est identifié au garçon de L’Été 80 allant même jusqu’à se rendre au rendez-vous que la monitrice du texte de Marguerite Duras fixe à l’enfant dix-huit ans plus tard. Un rendez-vous à Trouville, rue de Londres. La Normandie, cette ville : un écho familier dans l’esprit du Normand Philippe Vilain.

L’Été 80 n’a rien de romanesque puisqu’il s’agit de chroniques, il ne se passe rien de bien important et pourtant Philippe Vilain y voit une dimension romanesque semblable à celle qui est la sienne dans ses livres où le roman flirte avec l’auto-fiction. Ce n’est pas du romanesque à l’Alexandre Dumas mais du romanesque intérieur, Philippe Vilain nourrissant davantage ses livres de ses rêves, de ses déceptions, de ses désirs plus que d’actions réelles. Tous ces héros sont relativement passifs, se laissent porter par la vague du récit, de la vie mais dans cette inaction, il y a quelque chose d’inflexible parfois même de dur, de la même façon que le héros de Benjamin Constant dans Adolphe (un livre de chevet de Philippe Vilain) en ne prenant pas de décision fait tout de même plier Elléonore à sa volonté. Ne pas agir est souvent une forme de lâcheté soit pour ne pas souffrir et faire souffrir, soit pour ne pas s’exposer à l’obligation de décider et d’en porter la responsabilité.

« Je l’ai dit, mon enfance s’est déroulée en dehors des livres, du côté de ce qu’on appelle communément « la vie », près de la Seine. Je passais le plus clair de mon temps à pêcher et à jouer au football. La lecture m’a longtemps posé un problème. Avant l’âge de 18 ans, je ne lisais pas. »

Venu à la littérature de façon personnelle et anarchique comme il le dit, Philippe Vilain a aujourd’hui les moyens de rendre romanesque son enfance : non pas romanesque au sens de péripéties mais de façon à nous rendre intéressants, passionnants même, ses souvenirs.

Ce qui m’a le plus intéressé dans Dit-il est de retrouver des passages dans le style de ses premiers livres notamment La Dernière Année consacré à son père. Ici, l’auteur évoque ses grands-parents André et Yvette Buisson (dédicataires du livre) et ses vacances dans leur maison à Conches-en-Ouche, dans l’Eure. Il rend littéraire sa jeunesse qui a priori n’a rien d’extraordinaire. L’auteur décrit la maison de ses grands-parents, les chambres avec des détails sur les papiers peints, le sol, les bruits que le narrateur serait-on tenté d’écrire en clin d’œil à Proust, entend. Dans cette partie, datée de mars 2010, Philippe Vilain évoque également la cité ouvrière où il habitait avec ses parents, ses parties de pêche avec son père, etc.

« Du romanesque de l’inaction » voilà en effet qui résume bien en partie l’entreprise littéraire de Philippe Vilain, du « romanesque intérieur » qui s’il n’est peut-être pas né à l’époque romantique, a connu alors ses plus beaux jours avec des romans où l’aventure est celle du cœur et des états d’âme du héros, où la vie intérieure est l’action même du roman. Je songe par exemple à Obermann de Senancour et à Dominique de Fromentin.

Le livre de Marguerite Duras est aussi un prétexte pour Philippe Vilain d’analyser son rapport à la lecture mais aussi à l’écriture. Il en profite pour critiquer l’écriture parlée qui fait florès aujourd’hui dans bon nombre de romans où dit-il « l’oralité gagne du terrain sur l’écrit ». Je suis bien d’accord avec lui lorsqu’il écrit : « Pourquoi, en littérature, parle-t-on toujours « d’invention » de « modernité » pour caractériser une langue qui s’éloigne le plus de la maîtrise, de la clarté, du sensé ? Pourquoi tant d’indulgence envers l’oralité, ce prêt-à-écrire réclamant si peu d’exigence ? Le parlé est le médiocre moyen de ceux qui souhaitent écrire à peu de frais, sans en passer par l’apprentissage exigeant de la narration et de l’analyse… » Ce propos m’a fait penser à ces nombreuses critiques dans des journaux prestigieux dans lequel on fait l’éloge d’un livre en disant que les phrases sont courtes, de ces romans sans style et sans profondeur où la présence de deux compléments dans une phrase tient de l’exception. Cette sacro-sainte modernité où à force « d’épurer », de simplifier pour coller au réel, il n’y a plus rien, et où l’on relègue malheureusement au placard des antiquités des auteurs au style plus ample qui ne sont d’ailleurs pas forcément plus difficiles à lire. De ces écrivains qui ont un véritable souffle. Je songe par exemple aux écrivains romantiques. Il est évident que si aujourd’hui Victor Hugo, Chateaubriand ou Balzac proposaient leurs romans on le leur renverrait avec une lettre type.

Certes à chaque période ses modes mais il me semble toujours dommage de dénigrer un style sous prétexte qu’il n’est pas à la mode. De ce point de vue là, Philippe Vilain n’est effectivement pas à la pointe de la tendance surtout si on le compare à d’autres auteurs « d’auto-fiction ». Du reste, ranger des écrivains par catégorie me semble toujours assez peu pertinent car chaque écrivain véritable est unique.

Bien sûr ceux qui liront Dit-il n’auront pas forcément lu tous les livres de Philippe Vilain. Peut-être dès lors seront-ils un peu perdus lorsque l’auteur théorise son entreprise littéraire. Il est intéressant de suivre son parcours, de suivre la façon dont il analyse son œuvre mais la théorie qu’il élabore sur ses propres textes ne peut sans doute être comprise que de quelques lecteurs et finit parfois par paraître un peu répétitive. Il vaut mieux écrire plutôt que de se demander pourquoi on écrit, au risque de tourner en rond en tentant de répondre à une question qui sans doute est sans réponse.

Il existe d’excellents théoriciens et critiques, qui ont droit au titre d’écrivain, mais ce ne sont pas des créateurs (c’est ce qui différencie  le créateur Camus et l’intellectuel Sartre). Il me semble très difficile d’être l’un et l’autre avec le même talent. Philippe Vilain a choisi son camp en racontant qu’il est gêné lorsqu’on lui demande « pourquoi écrire » tant cette activité lui semble naturelle. Je ne le cache pas, je préfère de loin le Philippe Vilain décrivant sa vie réelle ou romanesque, le réel n’étant pas toujours le moins romanesque comme il le dit. Que Philippe Vilain laisse aux théoriciens le soin de théoriser. Qu’il se débarrasse de ce qu’il appelle son « démon de la critique » pour ne s’accorder de réfléchir à la littérature que lorsque cela sert ses aventures intérieures, non comme une analyse extérieure impossible.

Le livre s’achève par une superbe évocation de Trouville et d’une certaine Pauline : on a l’impression de lire les lignes de son prochain roman, tant mieux !

« Dit-il » de Philippe Vilain, éditions Cécile Defaut http://editionsceciledefaut.wordpress.com/

Approches de la Bible

décembre 13th, 2011

Plus qu’un dictionnaire à proprement parler ce Dictionnaire intime de la Bible signé Salomon Malka est une promenade personnelle à partir de la Bible découpée en petits chapitres classés par ordre alphabétique.

Dans son introduction, Salomon Malka, journaliste, écrivain, directeur de la radio RCJ, nous rappelle que ce qui nous construit ce sont souvent des textes lus ou écoutés : c’est ainsi que je comprends l’attachement de certaines personnes pour un livre même chez ceux qui justement ne lisent presque jamais. C’est aussi ce qui me fait penser que les êtres humains qui n’ont pas la chance d’apprendre à lire n’ont pas la chance un jour de pouvoir construire un dialogue intime avec un livre quel qu’il soit.

Hasard de la vie, il y a quelques jours j’ai vu Le Capitaine Achab de Philippe Ramos, film inspiré du roman Moby Dick d’Herman Melville. Le capitaine se livre à un combat contre une baleine non comme le vieil homme de la mer d’Hemingway et son gros poisson pour gagner de quoi vivre mais par orgueil. Cet homme redoutable garde comme une relique la Bible de sa mère avec laquelle il a appris à lire. Il la garde en la cachant comme la part la plus intime de sa personne. Même si le pasteur qui l’a recueilli se trompe en croyant déceler en lui un véritable sentiment religieux, il est certain que cette Bible a toute son importance dans l’esprit du capitaine. Je n’ai pas lu le roman de Melville mais je suppose que cet aspect est bien plus développé qu’on ne peut le faire dans un film.

Achab est protestant, Salomon Malka est de confession juive. Il revendique d’ailleurs sa religion comme une part de lui-même et fait une lecture de la Bible guidée par sa foi. Il évoque aussi les rituels liés à la pratique de sa religion, il souligne l’importance qu’elle a dans son existence, les liens qu’elle lui permet de tisser avec sa famille ou avec ses amis (il évoque notamment la figure de son père). Mais, au-delà de sa lecture juive, il sait aussi interroger sa foi avec intelligence afin de montrer que la croyance, c’est être capable de discuter les interprétations sans asséner une vérité unique.

Ce qui m’a frappé dans son Dictionnaire c’est son attachement à nouer une véritable relation entre les juifs et les chrétiens. Il rappelle deux fois à ce sujet une déclaration de Jean-Paul II. Si ce grand pape était avant tout le chef de l’Église catholique, il a fait beaucoup également pour le rapprochement entre les religions. Il a déclaré ainsi que « juifs et chrétiens doivent être une bénédiction les uns pour les autres ».

La culture judéo-chrétienne quoi qu’on en dise est le vrai ciment de l’Europe. Dès lors, les textes fondateurs tiennent une place essentielle jusque dans notre vie quotidienne. Pas une journée sans qu’une référence à l’Ancien ou au Nouveau Testament vienne à nous ne serait-ce qu’au détour d’une publicité, d’un fait divers ou d’une déclaration publique (avec plus ou moins de bon goût je le reconnais).

Le hasard de la publication me fait lire cet ouvrage au mois de décembre. Ce mois de fêtes me semble aussi le mois idéal pour réfléchir à ce que nous sommes, s’autoriser une pause spirituelle, penser à ceux que nous aimons, s’interroger sur ce qui mène notre existence et sur son but. Une réflexion à laquelle ce livre nous invite également. Il est bien sûr essentiellement question de l’Ancien Testament alors que nous approchons de la commémoration de la naissance du Christ : mais qu’importe tout est dit dans l’entrée amitié. Amitié qui signifie écoute, discussion dans la paix et non dans l’affrontement. Le monde est gouverné par les violences, les guerres physiques ou psychologiques. Et pourtant à quoi aboutissent ces violences ? À la paix, après beaucoup de souffrances ou bien à l’oubli car avec le temps, on finit par oublier les raisons de la querelle et l’on cesse le combat devenu absurde.

Si Salomon Malka nous fait part de ses propres réflexions, raconte des éléments de sa vie, il nous invite à réfléchir sur des thèmes comme l’attente, l’amour, la bonté…

Esther devant Assuerus de Giovanni Andrea SIRANI, 1630

Plusieurs entrées traitent de figures bibliques comme Jonas, Esther, Job, Paul, Samson… que l’auteur analyse avec sagesse et subjectivité. Ces chapitres m’ont particulièrement plu : ce sont à la fois des résumés d’épisodes bibliques mais aussi une réflexion plus large sur ce que symbolisent les actes ou les destinées de ces figures. Bien sûr la littérature n’est jamais loin puisque Salomon Malka évoque des écrivains qui se sont référés directement à certains épisodes comme Esther avec Racine, Boaz avec Victor Hugo, Samson avec Vigny. Il est remarquable que ces écrivains s’approprient ces passages pour servir leurs discours. Appropriations respectueuses mais personnelles. N’est-ce pas une des meilleures lectures et utilisations des textes saints ?

Salomon Malka consacre également des entrées à des personnalités comme Rachi un grand exégète de la Bible qui vécut au Xe siècle. Cet érudit champenois dont l’auteur parle avec tendresse et enthousiasme est d’ailleurs le fil conducteur du dictionnaire puisqu’il est cité maintes fois. Salomon Malka parle aussi d’exégètes ou philosophes comme Franz Rosenzweig, Adin Steinsaltz et Benny Lévy. Il rend hommage à ce dernier et évoque sa mort brutale dans l’entrée Retour, qui voisine avec l’entrée Résurrection comme un message d’espoir. Hasard de la langue française mais certains hasards ne sont-ils pas significatifs ?

L’auteur se sert aussi de mots bibliques lors de brèves réflexions sur le monde contemporain: Noé et la téléréalité, Houellebecq dans l’entrée Babel. Fêlure est l’occasion d’un portrait d’Ariel Sharon, Ecriture d’un portrait d’Erri De Luca, auteur italien et grand lecteur des Écritures saintes.

Un glossaire permet de trouver des explications sur de nombreux termes appartenant aux rites juifs ou à l’Ancien Testament. Un glossaire bienvenu auquel on peut se référer en lisant l’ouvrage ou à lire indépendamment. Des pages biographiques sont également consacrées à des figures bibliques et à des personnalités traitées par Salomon Malka.

Enfin, le cahier d’images présente des œuvres d’art racontant des scènes bibliques : une autre façon, belle et subjective, de les redécouvrir et de les lire. Les images : c’est par ce biais et la voix du prêtre que pendant des siècles des hommes et des femmes illettrés ont vécu leur foi.

L’image s’impose à nous, matérialise ce que nous imaginons mais aussi nous permet de nous livrer à une contemplation apaisante. N’est-ce pas salutaire ?

Dictionnaire intime de la Bible, de Salomon Malka, éditions Armand Colin

Chère Louise de Vilmorin

octobre 30th, 2011

À l’occasion de la parution de deux volumes en Pléiade, on parle beaucoup de Marguerite Duras cet automne.

On voit aussi son portrait dans le métro, parmi d’autres écrivains, sur les affiches de l’exposition consacrée au centenaire des éditions Gallimard de la Galerie des bibliothèques de Paris, rue Malher.

Une autre femme pendant trente ans a pourtant aussi rayonné chez Gallimard, séduisant Gaston ainsi que des écrivains vedettes de la maison : Malraux, Cocteau, Nimier. Elle est jolie, élégante, s’amuse à être légère pour cacher ses chagrins et joue avec les mots avec fantaisie et gourmandise. Tout le contraire de Marguerite Duras en somme… Cette femme, un peu trop oubliée, s’appelle Louise de Vilmorin.

Il y a dix jours, je ne la connaissais que de nom. Je savais qu’elle avait écrit l’adaptation des Amants de Louise Malle (d’après un récit de Vivant Denon, auteur du XVIIIe siècle) mais je croyais que l’extraordinaire beauté de ce film ne tenait qu’à Malle et aux comédiens. Or, maintenant que Louise de Vilmorin m’est un peu plus familière, je la retrouve.

Ce film, comme coupé en deux lui ressemble : la première partie est réaliste, mettant en scène des personnages mondains avec une Jeanne Moreau assez superficielle, coquette et capricieuse. Elle tombe en panne sur une route et un jeune archéologue, joué par Jean-Marc Bory, la prend en voiture. Un homme rêveur, simple, prenant le temps de s’émerveiller d’un arbre ou d’une vieille pierre en conduisant sa 2 CV. Jeanne Moreau est d’abord agacée par ce rêveur qui traîne en route alors qu’elle a des invités le soir. En remerciement, le mari, joué par Alain Cuny, convie l’archéologue à rester dîner et passer la nuit chez eux. Alors que tout le monde est couché, Jeanne Moreau se relève et tombe sous le charme de cet homme qui est resté dans le grand salon pour écouter un disque.

Il n’y a rien de rationnel, pourtant, cet amour subit arrive comme une évidence. L’évidence de la passion que rien ne peut expliquer. Le couple se promène dans le parc de la propriété, fait un tour en barque, regagne les appartements de Jeanne pour y prendre un bain et dormir. Au petit matin, les amoureux s’enfuient : ils ont un peu peur de se confronter à la vie, à la lumière du jour, mais Jeanne, qui abandonne tout, préfère cela à l’existence morne qu’elle subit. (Deux extraits :

http://www.youtube.com/watch?v=M9nzhmLsILA&feature=related,

http://www.youtube.com/watch?v=Mtnf1dWh3Us&feature=related )

Comment ai-je découvert Louise de Vilmorin ? En allant au théâtre du Petit Montparnasse voir Madame de… Vilmorin.

L’auteur est magnifiquement incarné par Coralie Seyrig. Le spectacle, écrit par cette dernière et Annick Le Goff, a été composé d’après des entretiens entre la femme de lettres et André Parinaud et des textes de Louise de Vilmorin. Le spectacle est un monologue vivant, on croit entendre les questions auxquelles Louise/Coralie répond avec un mélange de légèreté et de gravité. Elle évoque sa vie : son appartenance à une grande famille de grainetiers, sa poupée préférée, son père qu’elle admire et qu’elle a perdu adolescente, ses fiançailles avec Saint-Exupéry, sa rencontre avec Malraux et Gaston Gallimard, son amitié avec Jean Cocteau et René Clair, son mariage avec un aristocrate hongrois, la nature dans sa propriété de Verrières-le-Buisson, etc.

Coralie Seyrig-Photo Laurencine Lot

Elle raconte des anecdotes mondaines avec charme et humour, lance quelques réflexions sur la vie et la mort, la création littéraire, le tout ponctué de silence expressif, au milieu des volutes d’une cigarette fumée avec distinction.

Trois ou quatre fois, la comédienne se met au piano, pour faire retentir quelques notes et tenir des propos empreints de mélancolie. Coralie Seyrig récite aussi deux poèmes bouleversants : Plus jamais ( http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13915946/Plus_jamais ) et La Maison des enfants, ( http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13927826/La_maison_des_enfants ) dans lequel la poétesse évoque la douleur et la nostalgie d’une mère quand les enfants quittent le nid familial. Louise avait eu trois filles de son premier mariage.

On sort de ce spectacle enchanté d’avoir passé une heure et demie avec cette femme de lettres, curieux de la lire pour mieux la connaître, désireux de retrouver sa poésie et sa prose caressante, féminine, généreuse et fragile.

J’ai lu peu après son premier roman, Sainte-Unefois, publié en 1934. Livre étonnant, très bref, un style alerte, soigné pour un contenu qui tient autant du conte que du récit surréaliste. Louise de Vilmorin joue avec les mots avec une fantaisie élégante. Le roman commence ainsi : « C’est en regardant une plume volant dans le courant d’air que Mademoiselle de Sainte-Unefois eut l’idée de monter à la chambre d’en haut. »

Dessin de Jean Cocteau

Sainte-Unefois est une histoire d’amour mettant en scène Grâce Sainte-Unefois, le comte Sylvio et Milrid. On croise aussi une marquise et un colonel. On est dans un monde féerique loin des nécessités matérielles, sans cadre réaliste mais où les sentiments sont exprimés au détour de petites phrases poétiques et émouvantes. Rien d’appuyé. Le cœur bat mais sa musique n’a rien de violent. C’est plutôt comme le frissonnement des feuilles d’un arbre sous une faible brise. Mais effleurement ne veut pas dire manque de sincérité ou superficialité : l’intensité des sentiments paraît d’autant plus grande lorsqu’elle est enveloppée de tant de délicatesse. Louise de Vilmorin a eu beaucoup d’amants (notamment Malraux avec lequel elle eut une brève liaison en 1930 avant de renouer  peu avant sa mort en 1969, à l’âge de 67 ans), c’était une grande amoureuse et j’imagine qu’elle vivait ses passions comme sa première héroïne qui se demande : « A qui m’offrirai-je avec, dans la main, quelque chose qui serre le cœur ? »

J’ai lu aussi Les Belles Amours, presque sans lâcher le livre. Le caractère surréaliste a disparu mais la beauté du style est encore plus grande. Le contexte est un peu plus réaliste mais l’impression de magie demeure. On retrouve deux scènes de coup de foudre. Les amoureux se parlent peu, ils lisent dans les yeux de l’autre et cela suffit. Point de longue analyse psychologique et pourtant on croit aux sentiments exprimés comme si en effleurant le cœur des personnages, Louise de Vilmorin réussissait à nous en révéler l’essentiel. Le premier paragraphe, lu dans le bus, m’a emportée d’emblée.

« Chaque fois qu’il était question d’amour, M. Zaraguirre disait qu’aimer c’est inventer il disait aussi que l’amour occupe l’imagination avant de s’emparer du cœur. C’était un homme courageux et volontaire, sans vanité ni dédain. Son enfance avait été bercée par plus de plaintes que de chansons il en gardait le souvenir d’un îlot de tristesse d’où il s’était évadé de bonne heure pour aller conquérir d’autres réalités. Il connaissait l’aventure, le travail et le succès. L’esprit d’observation, plus vif encore en lui que les mouvements du cœur, avait fait sa fortune et continuait de l’assurer, mais cette fortune, qu’il regardait comme un fruit du bon sens et une réussite d’ordre sentimental, était souvent attribué à la chance, c’est-à-dire au déséquilibre moral du sort humain. »

Parfois, la vie et ses tristes réalités nous hantent tant qu’elles nous empêchent d’être sensibles à la beauté et nous tiennent l’esprit rivé au sol comme si nous avions un boulet à la cheville. Et d’un seul coup, alors qu’on croit que notre esprit ne peut plus être enchanté, on tombe sur des phrases comme celles-ci et le charme opère. Pour quelques minutes, quelques heures des mots nous apportent l’oubli et par là un certain réconfort.

Lettre de Louise de Vilmorin

Samedi, j’ai acheté sa correspondance et commencé à lire quelques lettres.

En 1935, Louise de Vilmorin est amoureuse de Pierre Brisson (critique littéraire et directeur du Figaro) et lui écrit : « Je t’aime et j’ai peur d’être encombrante. Je voudrais pouvoir me réduire à rien. [...] Je voudrais que tu sois ici près de moi, nos visages du matin tendus l’un vers l’autre. Les plaisirs que je te dois, l’admiration que j’ai pour toi me font t’aimer et m’attachent à toi en dehors de toute question d’amour. Je me donne raison de t’aimer.

Pardonne-moi ma turbulence : Pierre je t’aime avec recueillement, mais je t’embrasse sans mesure, sans pouvoir me détacher de toi, réalisant qu’il n’existe pas sur terre de meilleurs baisers que les tiens. »

 

Madame de… Vilmorin avec Coralie Seyrig. Mise en scène de Christine Dejoux.

Théâtre du Petit Montparnasse

31 rue de la Gaîté

75014 Paris

Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 17h

http://www.theatremontparnasse.com (un extrait est en ligne)

Quelques références bibliographiques :

Sainte-Unefois et les Belles amours, en folio

Correspondance avec ses amis, éditions Le Promeneur.

L’alphabet des aveux, poésie, Gallimard.

 

 

Sombre Hongrois

août 4th, 2011

 

Ma connaissance des écrivains hongrois se limitait à peu près à Sándor Maraì, Peter Esterházy et Dezsö Kosztolányi dont j’ai lu sa célèbre Anna la Douce il y a plusieurs années déjà. J’avais emporté à Budapest un recueil de nouvelles de lui, Le Traducteur cleptomane, titre de la première nouvelle et non la moins savoureuse.

Désireuse de lire d’autres ouvrages, je me rends dans une bibliothèque de Paris qui en possédait plusieurs dans son catalogue. En rayon, les titres que j’ai déjà ou que je sais pouvoir acheter assez facilement en librairie. Quant aux autres titres, ils sont si peu souvent empruntés qu’ils sont dans la réserve. Je les demande à l’un des bibliothécaires. Parmi ma commande figurait Le Silence noir, un recueil de nouvelles avec comme cote CSA mais où figurait dans le descriptif du livre le nom de Kosztolányi.  Le bibliothécaire ne trouve pas le livre, perdu quelque part ou jamais rendu, comme cela arrive. À la place, il me rapporte En se comblant mutuellement de bonheur de Géza Csáth. Je me saisis du livre, attirée d’emblée par la beauté du titre, sans savoir cependant ce que je pourrais y trouver : des leçons de bonheur, un reflet de mes propres désirs de bonheur donné et offert… peu m’importe.

En attendant pour faire enregistrer mes livres, je commence à lire la quatrième de couverture qui m’en apprend davantage sur cet écrivain ; dramaturge, auteur de nouvelles, de critiques musicales, d’un ouvrage sur Puccini.

Géza Csáth, de son vrai nom Joszef Brenner (1887-1919, les dates sont de bon augure pour moi tout en annonçant une vie brève) a été médecin psychiatre à Budapest. Peu après, j’apprends qu’il a vécu sous la dépendance de la morphine. Il assassina sa femme… Non à la suite d’une scène de ménage mais par accès de folie. Il essaya de se tailler les veines devant sa femme mortellement blessée mais fut soigné à temps. Hospitalisé, il parvint à s’empoisonner quelques jours plus tard.

J’ai déjà deviné que le titre du recueil de nouvelles est d’une ironie cruelle. La nouvelle « pour bonheur mutuel » raconte comment Tera, une jeune femme assez pauvre enlaidit. Elle et sa mère passent une petite annonce pour trouver un mari, les premières annonces n’ayant pas abouti, Tera finit par proposer d’épouser un homme aisé mais affecté d’une tare physique. La jeune femme épouse un riche paralytique et se met à embellir…

Csáth, apparenté à Kosztolányi qui lui consacrera un grand article nécrologique, était un jeune homme doué : doué pour la peinture, la musique, la littérature mais aussi brillant scientifique.

Un professeur jugea que sa peinture était ridicule et l’Académie de musique qui n’apprécia pas sa composition musicale ne l’admit pas en ses murs. Ces critiques et refus, dont tant d’artistes furent victimes sans cependant se décourager, détournèrent le jeune homme de ces voies au regret de ses proches. Peut-être se sentait-il appelé ailleurs. Csáth abandonna ces arts  pour la médecine, moins sujette à discussion et se tourna ensuite vers la psychanalyse, avec succès. Quant à la littérature, Csáth la cultivait depuis le lycée et poursuivit.

Ces êtres doués comme Csáth sont souvent naturellement tourmentés… Csáth n’y échappe pas. Il reste bouleversé par la mort de l’une de ses sœurs, puis celle de sa mère et le remariage de son père. En 1910, des médecins le déclarèrent atteint de la tuberculose, maladie à laquelle sa mère avait succombé. Le diagnostic bientôt se révéla faux mais Csáth, désespéré, était déjà tombé dans la toxicomanie. On peut imaginer que son métier, son activité littéraire et tout ce qui bouillonnait en lui comme énergie créatrice et pensées tourmentées ne pouvaient qu’alimenter sa dépendance aux drogues, notamment la morphine.

Lorsqu’on lit ses nouvelles, on retrouve des thèmes et images récurrents notamment la figure maternelle, douce et fragile. Il décrit un enfant qui lors d’une paisible soirée familiale veut dire quelque chose à sa mère. À force d’attendre que ses parents aient fini leur conversation, il oublie ce qu’il voulait dire et ne s’en souviendra que devant sa mère morte.

Szinyei Merse Pál-Lilaruhás nő, Galerie nationale hongroise

Un autre enfant se perd dans la nature alors qu’il voulait rapporter un bouquet de fleurs à sa mère. Ramené chez lui, il n’ose pas offrir son bouquet par crainte d’être ridicule et demande à sa nounou de s’en charger. La mère le prit, sans sourire « Elle me regarda, et à cause de son regard, plein de tendresse et de bonté à tout comprendre, cet instant devint inoubliable à jamais ». (« Memorandum sur mon égarement », dédié à sa mère morte).

Dans le « Le Petit Józsi », un jeune garçon raconte l’une de ses journées auprès de sa grand-mère et de sa nounou, un enfant tout petit livrant des réflexions profondes. L’atmosphère décrite et le caractère méditatif de l’enfant m’ont rappelé des passages de La Jeunesse de Martin Bircks du suédois Soderberg. Je me suis demandé si les pays scandinaves et les pays slaves, par leur climat assez rigoureux, n’incitaient pas à ce genre de réflexions intérieures, au rêve pour s’évader d’une vie monotone et grise. La mélancolie du Nord et de l’Est bien différente de celle décrite par des Français ou des écrivains méditerranéens.

Mais, en dehors de cette figure maternelle, on se rend compte que la plupart des courtes nouvelles de Csáth, souvent moins de cinq pages, s’achèvent dans le désespoir, le désenchantement, le cynisme, la déception, un achèvement qui tombe dans les dernières lignes, dernières phrases, comme un couperet. Un peu comme se finit la Nuit de décembre de Musset à laquelle j’ai pensé en lisant « La Barque bleue ». Le narrateur attend Chloé, la femme aimée, dans une ville thermale, elle tarde à venir et n’arrive qu’à la fin de la saison. Le couple va faire une promenade dans cette barque où le jeune homme passait une bonne partie de ses journées en attendant.

« Lentement, je ramai sur l’eau mauve. Mon chapeau de paille reposait au fond de la barque, mes cheveux en bataille couvraient mon pâle visage émacié. L’eau nous chantait ses mélodies de clapotis, la forêt se profilait en brun, dans la nuit et sur l’autre rive, parmi les arbres, une lampe brûlait dans une maison paysanne.

« Alors que je ramais à bras tremblants, les épaules nues de Chloé s’approchèrent de moi, irradiées de blancheur.

« Sa fine robe d’été reposait, froissée, au fond de la barque. Elle se redressa, me sourit ; n’osant la regarder je cherchais dans le miroir de l’eau les vacillants reflets de son corps opalin, et j’attendis que Chloé s’assoie sur mes genoux. La barque nous emportait, silencieuse, vers l’autre rive. »

Peut-être l’auteur décrit-il ici l’un de ces instants de bonheur mutuel qu’il a connu, un moment de poésie et de pureté amoureuse.

Quelques paragraphes plus loin : le narrateur laisse Chloé endormie au fond de la barque et prend un train, heureux, débarrassé des « désirs cuisants de l’attente estivale » ayant précédé ce moment de félicité. Dans le train « une ombre grise et pâle pénétra dans mon compartiment : la Mélancolie – et s’assit face à moi. Mais il était trop tard pour descendre. La locomotive m’emportait à fond de train. »

Je ne sais que peu de choses de Géza Csáth, je n’ai lu que peu de textes en comparaison avec sa production importante mais je songe qu’il faisait partie, enfant, des bénis des dieux. Des drames intimes l’ont mis face à la réalité. Par crainte de trop souffrir, par crainte d’être blessé une nouvelle fois, il a sombré dans les bras de la morphine et a préféré voir la vie comme quelque chose d’impitoyable pour ne rien attendre… L’acquisition aujourd’hui chez Gibert de son journal intitulé Dépendances (éditions l’Arbre vengeur, 2009) m’en apprendra sans doute encore davantage sur cette personnalité hongroise, redécouverte dans son pays après avoir été mise à l’écart et oubliée sous le régime communiste, qui en effet, aurait eu du mal à en faire un modèle politique…

 Géza Csáth, En se comblant mutuellement de bonheur, éditions Ombres, coll. Petite bibliothèque, 1996.

Etre professeur, être français

juillet 16th, 2011

L’Education nationale a des difficultés à recruter : le Capes ne fait plus recette, faute de candidats. Le ministère passe par la presse pour proposer ses 17 000 postes disponibles ! La publicité montre Laura ou Julien ayant trouvé le poste de leurs rêves et à la hauteur de leurs ambitions.

Lorsqu’on lit les premières pages du livre d’Aymeric Patricot, on comprend que lorsqu’on accepte de devenir professeur, l’Education nationale lâche ses serviteurs dans la nature et ne se souvient d’eux que pour les réprimander s’ils ne savent pas tenir leur classe. Les élèves s’en prennent à un professeur ? C’est de la faute de ce dernier déclare le proviseur, soucieux de ménager la réputation de son établissement même en banlieue, soucieux d’éviter les représailles de la part des élèves. Quand il s’agit de jeunes issus de l’immigration, on hésite à être sévère, on pardonne facilement parce que leur vie est difficile, parce qu’ils sont victimes de discriminations et de racisme. Cette attitude, qui née d’un sentiment généreux, ne fait qu’aggraver le cas de ces élèves, discriminés par le laxisme dont on fait preuve avec eux… Une façon aussi d’avoir la paix à bon compte sans penser à l’avenir de ces jeunes qui pour la plupart risquent de rester à l’écart. Aymeric Patricot évoque le cas de Karen Montet-Toutain poignardée par l’un de ses élèves, abandonnée par l’Education nationale sourde à ses appels au secours avant le drame et finissant par croire qu’elle est plus coupable que son agresseur.

On est loin des Hussards noirs de la République chers à Péguy et de l’école de Jules Ferry. En un siècle, l’instituteur et le professeur n’ont plus aucun prestige, aucune autorité. Enseigner est pourtant l’une des plus nobles activités humaines, car offrir la connaissance à un enfant, c’est lui apprendre à penser par lui-même, c’est lui offrir la liberté et enrichir son esprit.

Enseigner aujourd’hui, c’est souvent faire de la garderie, c’est guetter l’intérêt d’un élève ou deux en essayant de ne pas se faire chahuter par les autres. Beaucoup d’élèves n’acceptent pas l’autorité, ni celle de leurs parents, ni celle des professeurs. Beaucoup d’élèves, hélas, ne se sentent pas concernés par le savoir et n’ont pas le goût de l’apprentissage, faute d’éducation au sein de leur famille et faute parfois de se retrouver dans la culture enseignée, différente de celle de leur origine.

Les problèmes d’éducation dans les zones sensibles donnent lieu régulièrement à des livres témoignages, à des essais mais aussi à des reportages souvent à l’occasion de faits divers assez dramatiques pour être portés à la connaissance des médias.

Depuis des décennies, l’Education nationale est une grosse machine qui semble sans cesse en panne, un malade qui ne sort pas de la convalescence. Son budget est énorme mais les zones d’éducation prioritaire restent des zones, et les différents problèmes s’accumulent plus qu’ils ne se règlent. Quant aux professeurs, ils sont soient considérés comme des fonctionnaires privilégiés du fait du nombre de jours de vacances dont ils bénéficient, soient considérées comme des sacrifiés d’une société en pleine quête d’identité, en pleine crise morale et économique.

Il y a des professeurs qui enseignent, dans des établissements dits privilégiés parce qu’ils sont calmes, et d’autres qui tentent d’établir une sorte de cohésion sociale et culturelle au sein d’un groupe d’enfants ou d’adolescents de classe moyenne voir pauvre et d’origines variées.

Dans son livre, Aymeric Patricot nous fait partager la « violence de l’expérience » d’un jeune agrégé de lettres envoyé dans un collège puis un  lycée de banlieue parisienne, sans armes et sans soutien de sa hiérarchie. Son témoignage n’est aucunement un inventaire de faits divers et incidents. Au contraire, l’auteur fait preuve de réserve, évoque quelques anecdotes, des réflexions de ses élèves très révélatrices mais n’entre pas dans les détails : il sait prendre des distances pour pousser plus loin sa réflexion. Et c’est justement cette réflexion qui m’a le plus intéressée. Dans le titre, le mot le plus important me semble « autoportrait ». Mais cet essai on l’on sent que chaque mot est pesé n’a rien d’un texte égocentrique. Bien au contraire, Aymeric Patricot nous incite tous à mener la même réflexion sur notre identité dans un monde paradoxal : mondialisé, uniformisé mais où les spécificités culturelles, religieuses n’ont jamais été autant défendues souvent avec violence. Aymeric Patricot réfléchit à sa place d’enseignant dans une France à deux vitesses.

Robert Doisneau

Le récit qu’il fait de son enfance et de son adolescence au Havre dans des établissements de centre-ville m’a fait penser à celle que j’ai connue dans une autre ville de province de taille moyenne. La France a-t-elle vraiment changé en l’espace de vingt ans ? A moins qu’en vivant dans une ville de province au centre-ville dans un environnement « bourgeois » et cultivé, je n’ai pas pris conscience qu’une autre France coexistait.

L’auteur évoque aussi sa vie au Japon, la façon dont il était exclu en tant qu’étranger dans certains lieux. Exclusion qu’il comprenait. « Accepter ce racisme latent, c’était […] préserver dans mon imaginaire des sortes de lieux mythiques, à jamais inaccessibles au pauvre petit Blanc que j’étais. » Attitude pleine de sagesse mais peu commune, l’être humain étant sans doute naturellement agressif avec ce qui lui est étranger ou désireux de le dominer.

Cette expérience au Japon et celle en banlieue parisienne a incité l’auteur à établir sa propre carte d’identité ou plutôt d’identités… Le discours d’Aymeric Patricot ne plaira pas forcément à tous, car il va à l’encontre des beaux discours visant à gommer les identités au nom d’une universalité illusoire mais dont la France est l’une des championnes. L ‘auteur a la même nationalité que ses élèves et pourtant, il n’a pas les mêmes repères, les mêmes traditions, les mêmes croyances… « Pour le professeur comme pour l’élève, dans ces établissements-là, le mot France perd tout à coup son évidence – il leur revient de le réinventer. » Si possible…

Enseigner, c’est transmettre ce qu’on possède, cela incite à s’interroger sur la nature même de cette possession. C’est ce que fait Aymeric Patricot avec justesse. Il est d’autant plus à même de le faire qu’il enseigne la littérature et le français. Molière et Maupassant, deux auteurs qui plaisent aux élèves dit-il, sont à la fois deux écrivains très ancrés dans la culture et l’Histoire française tout en s’adressant plus largement à l’humanité. Toute la tâche du professeur est de le faire comprendre à ses élèves.

La quatrième partie intitulée « ce qui m’a sauvé » est dédiée à la littérature. Aymeric Patricot a été sauvé par la lecture et l’écriture, en dehors de ses heures de cours. La liberté. Une liberté qu’il tente de faire partager à ses élèves. Quelques-uns se passionnent pour des livres, font preuve d’un certain talent d’écriture. La littérature fait découvrir  les spécificités de chaque pays à diverses époques et nous transporte dans l’univers d’un écrivain tout en nous faisant comprendre que les grands textes parlent à tous, au-delà des années et des frontières. Pour preuve, la citation qui clôt l’ouvrage : A l’est d’Eden, de Steinbeck. Ou comment un auteur américain en 1952 décrit les difficultés d’un professeur californien en territoire difficile…

Aymeric Patricot, Autoportrait du professeur en territoire difficile, Gallimard.

Blog de l’auteur : http://www.aymericpatricot.com

La coiffeuse et le professeur de philosophie

mai 31st, 2011

Depuis le Renoncement Philippe Vilain propose une sorte de thème et variation sur le séducteur. Le séducteur confronté à la maladie, à la mélancolie d’une femme mariée, à une paternité non désirée ou bien à une femme toute simple ordinaire, comme on en croise tous les jours. Cette femme se trouvait déjà dans le Renoncement et revient dans Pas son genre. Il s’est écoulé dix ans.

L’héroïne du Renoncement travaillait comme vendeuse dans un grand magasin parisien. L’étudiant intellectuel et oisif initiait sa maîtresse à la littérature, il lui faisait découvrir des auteurs qu’il aimait, notamment Pavese. Dans Pas son genre, la femme mûre est devenue une trentenaire divorcée avec un enfant. Le narrateur, lui, est plus âgé et sur certains détails ressemble moins à l’auteur lui-même. Dans Le Renoncement, le narrateur était un jeune homme en quête d’aventures. Premier volume comme un roman d’initiation puisque la femme sur laquelle il avait jeté son dévolu était plus âgée. Un roman dans le sillage de l’Adolphe de Benjamin Constant. Dans Pas son genre, le séducteur est un professeur de philo très parisien qui se retrouve nommé à Arras. Il n’a pas acquis une véritable maturité, mais il est plus cynique et par là plus résigné. Il décide de séduire une modeste coiffeuse appelée Jennifer, lectrice de journaux people, habitant un appartement dans la banlieue d’Arras, élevant seule son fils Kevin, rêvant de vacances dans un hôtel club.

La description que Philippe Vilain fait de Jennifer corsetée dans son tee-shirt moulant est cruelle, mais réaliste même si la description par l’accumulation peut faire cliché. Elle souligne le fossé entre cette jeune femme et le professeur de philosophie. Pourquoi François s’intéresse-t-il à Jennifer ? Pour tromper son ennui. Il n’a même pas le coup de foudre pour la coiffeuse puisqu’il prétend l’avoir choisie par hasard. C’est le séducteur indécis, qui feint de se laisser porter par les événements tout en gardant son libre arbitre. Une lâcheté face à la vie, une incapacité à aimer profondément. L’attitude peut paraître répugnante et méprisante. On peut aussi plaindre de tels hommes qui ne connaîtront jamais l’ivresse d’un sentiment amoureux complet corps et âme. En redoutant l’engagement amoureux, on reste prisonnier de sa petite personne.

La description que Philippe Vilain fait de François reste ambiguë, elle varie entre la condamnation et l’adhésion. Avec subtilité, dans les méandres de phrases longues, il ménage une distance entre lui et le narrateur. Il analyse les sentiments et les réflexions de François avec précision, suivant chaque variation de ses sentiments à l’égard de Jennifer sans jamais rien dire de définitif. L’indécision du narrateur est aussi celle de l’auteur devant sa créature. Un ressassement labyrinthique reflétant la complexité des sentiments, l’impossibilité peut-être de voir clair entre ce qu’on est et ce qu’on voudrait être, entre l’idéal et le scepticisme. L’indécision est aussi l’expression de l’ennui que Philippe Vilain a déjà longuement analysé. Un ennui viscéral synonyme de désenchantement.

Paradoxalement, Jennifer, scrutée comme si elle était dans une sorte de téléréalité, paraît plus vivante. Les phrases pour parler d’elle, de ses attitudes et de ses sentiments sont d’ailleurs plus courtes, plus précises.

Mais au-delà de son style, de son langage Jennifer est une femme seule, qui a été trahie par des hommes. Même des femmes élégantes ayant lu Pavese et Proust verront en Jennifer une sœur.

Le plaisir physique avec une femme peut être une fin en soi pour un homme surtout pour un intellectuel. Cela s’apparente à une récréation, à une plongée dans une réalité moins noble voire vulgaire mais que l’intellectuel traverse en touriste certain qu’il lui sera facile de reprendre sa place dans les hauteurs dès qu’il le voudra, rejetant d’emblée la possibilité d’être enchaîné par les sens. François s’amuse ainsi de la vulgarité verbale qui accompagne ses rapports physiques avec Jennifer, comme une sorte d’expérience exotique.

En lisant Pas son genre, j’ai songé également à l’Ennui de Moravia. Le narrateur de l’Ennui se prend de désir pour une femme qu’il méprise. C’est une fille toute simple qui n’a que l’intelligence du quotidien, dont les réflexions ne dépassent pas la logique domestique. Le narrateur, bourgeois cultivé, bientôt ne peut plus se passer d’elle, de son corps, de sa présence sensuelle au point d’être fou de jalousie à l’idée qu’un autre puisse la posséder. La jalousie devient pathologique. De la même façon, dans Pas son genre, François feint de ne pas être jaloux, feignant un amour supérieur, dégagé d’un tel sentiment. Mais comme dans les autres romans de Philippe Vilain, c’est au moment où la femme se refuse, au moment où elle agit librement, au moment où elle est peut-être infidèle que le narrateur se met à l’aimer avec folie. Un amour possessif, égocentrique. C’est ainsi que Philippe Vilain décrit la passion. La femme est une proie qui n’a d’intérêt que lorsqu’elle s’échappe. Lorsqu’elle se donne, elle perd son charme. Même la jolie femme riche et mal mariée de Paris l’après-midi finit par lasser le narrateur pauvre et d’origine modeste. Il célèbre son corps, il est flatté d’avoir été choisi comme amant avant que l’habitude devienne ennui. Philippe Vilain aime camper des amants très opposés pour en conclure que ces différences qui pimentent d’abord la relation n’empêchent pas l’ennui. François s’amuse ou se dégoûte de la personnalité et du mode de vie de Jennifer. Si elle lui avait été plus proche, il lui aurait reproché de trop lui ressembler. Dans tous les cas, la passion n’est condamnée à vivre que quelques mois. La façon dont Philippe Vilain donne quelques détails sur la saison fait bien sentir le temps qui passe fatalement sur le cœur du séducteur.

Dans tous les romans psychologiques, comme dans une tragédie, il y a un moment où l’intrigue bascule. Ici, c’est lorsque François essaye de cacher Jennifer à une collègue rencontrée dans la rue, lorsqu’il s’abstient de la présenter. Ce roman aurait pu s’intituler La Honte. Jennifer prend conscience que son petit ami ne l’aime pas. S’il l’avait aimé sincèrement, il aurait dépassé ses préjugés sociaux.

Dans tous les romans de Philippe Vilain, la femme convoitée puis séduite est jolie, souvent assez artificielle, à l’esprit plus pratique que philosophique. Mais chaque fois, c’est elle qui sort grandie de l’histoire. Le séducteur aime surtout l’amour lorsqu’il est seul car l’amour devient alors un synonyme de désir. C’est pourquoi il dit préférer l’amour à la solitude.

La femme aime un homme, dans une quête pathétique de tendresse et de complicité, prête à des efforts pour être au niveau de l’homme aimé, alors que rares sont les hommes ayant l’intelligence de se mettre au niveau de la femme aimée ou à s’intéresser à ce qui la passionne, au nom d’un orgueil masculin qui les prive d’un enrichissement et d’une complicité totale.

Dans tous les romans de Philippe Vilain, la femme n’est chaque fois ni tout à fait une autre ni tout à fait la même. Chaque fois pourtant, au fil du récit, elle devient émouvante jusqu’à atteindre le rang d’héroïne ayant le courage de prendre son destin en main même au prix de souffrance. Devant l’indécision du séducteur, elle agit. La petite coiffeuse d’Arras, par sa résolution finale, montre son courage, préférant partir plutôt que de s’humilier en vain et se voiler la face.

Jennifer aspire à un amour « sans prise de tête », avec le quotidien comme ciment. François rêve d’un idéal qu’il préfère considérer comme impossible afin de s’épargner effort, souffrance et déception. Ce qui les sépare, ce n’est pas tant les différences de niveaux social et intellectuel mais de conception de l’amour, des conceptions que ce roman nous invite à discuter…  jusqu’au bout de la nuit.

 

Pas son genre, de Philippe Vilain, éditions Grasset, 187 pages.

 

Ce roman fait partie des ouvrages sélectionnés pour le prix Rive Gauche de Paris,

https://www.facebook.com/#!/pages/Prix-littéraire-Rive-Gauche-à-Paris/163199513740598

 

Voyage à Bethléem

mai 15th, 2011

De décembre 2002 à janvier 2003, Jean Rolin a séjourné à Bethléem et quelques autres villes de Palestine pour « s’enquérir du sort des chrétiens ». Un sujet laissé de côté par les médias qui préfèrent compter les blessés des attentats et évoquer les représailles militaires.

Mais Jean Rolin aime se mêler de ce qui ne le regarde pas, fureter dans des lieux improbables. Avec sa mince silhouette, son allure un peu gauche, il passe partout et inspire souvent la confiance. S’il a déjà été à la rencontre des Serbes, Bosniaques et Croates en guerre, des habitants du périphérique et de la banlieue parisienne, ses rapports avec les chrétiens de Palestine sont plus difficiles. Cette terre sacrée pour eux aussi, ils la laissent aux mosquées, ils ont vu la basilique de la Nativité servir de forteresse, ils ne sont plus qu’une minorité dans le conflit israélo-palestinien. Beaucoup s’exilent aux Etats-Unis ou en Europe, ceux qui restent vivotent entre l’Autorité palestinienne, les islamistes et les couvre-feux israéliens. Ils ont peur, se méfient.

Jean Rolin persévère pourtant malgré leur mutisme ou leurs discours convenus, les obstacles matériels et même son ennui au couvent des Franciscaines de Bethléem cloîtrées pour cause de couvre-feux. Rolin tire des remarques drôles ou résignées de ces difficultés, souligne l’absurdité de certaines situations. Il parvient peu à peu à gagner la confiance de quelques chrétiens. Jihad, chauffeur de taxi et vendeur à la sauvette de keffiehs et de chapelets, Abou Johnny épicier après avoir été cuisinier et guide touristique en Israël, le Père Raed aussi éloquent pour dire la messe que vendre les stocks d’huile d’olive de ses paroissiens, le curé de Ramallah qui possède un vélo d’appartement « un instrument d’entretien ou de restauration de son énergie sacerdotale, sollicitée chaque jour ». Citoyens ordinaires, sauver par leur foi et leur débrouille vivant sous nos yeux grâce à l’écrivain.

Rolin, qui se désigne comme un « mécréant », ce qui en terre palestinienne ne manque pas de piquant, ne juge pas, ne milite pas, n’exploite pas un grand événement, ne mène pas une enquête pour se mettre en avant. En promeneur et voyeur impénitent il décrit ce qu’il voit : de jolies filles, un vieux couple qui ouvre sa boutique de souvenirs sans espérer vendre quoi que se soit, la rue de Naplouse à Jérusalem déserte le soir dès le départ du dernier bus. A la manière de Cartier Bresson ou de Boubat, Jean Rolin s’arrête sur ce que personne ne remarque vraiment et donne à la réalité une signification fantasmée, symbolique ou poétique. Subjectif certes et pourtant aucun reportage télévisé ne saurait décrire avec autant de justesse l’existence dans cet étrange pays plein de dieux, de chaînes télévisées et de chats errants.

Comme ces photographes ont un œil, Jean Rolin a un style. Et du plus beau. Précis, pur, délié joint à un humour bien à lui, ironique, empreint de dérision, réjouissant. Regardant par exemple des ouvriers fabriquer des têtes de Jésus, il note qu’elles « s’accumulent par centaines, toutes rigoureusement identiques, dans les caisses où elles sont peut-être appelées à demeurer stockées pour l’éternité.» C’est un bonheur de lire Chrétiens, on voudrait citer des passages entiers. « Le vent a fraîchi, il souffle maintenant en rafales qui animent d’une vie brève et furieuse les déchets dont le sol est jonché. Un grand emballage de carton, aplati, se redresse, reprend sa forme parallélépipédique et traverse en trombe la rue Paul VI avant de s’affaisser à nouveau ». En quelques mots c’est un paysage et une atmosphère qui s’offrent à nous.