Archive for the ‘Actualité’ Category

Réédition de Cahiers de la Quinzaine

septembre 16th, 2014

 

Encore élève à l’Ecole Normale Supérieure, Charles Péguy suivit également une formation de typographe. Un métier manuel qui le reliait à sa passion pour l’écrit.

Le 5 janvier 1900, Péguy sort le premier Cahier de la Quinzaine. Cette revue, qui s’ouvrit à des collaborateurs choisis comme André Suarès et Romain Rolland, est aussi une œuvre de Péguy tant il s’investissait dans cette publication avec foi, intransigeance. Les finances des Cahiers ont été bien souvent chancelantes mais Péguy réussissait à garder le cap et bénéficiait du soutien de quelques fidèles.

illustration-edition-du-centenaire-cqA l’occasion du centenaire de la mort de l’écrivain, l’association L’Amitié Charles Péguy publie un ensemble de quinze Cahiers de la Quinzaine (1700 pages) parus entre 1900 et 1914 sur papier whatman en partenariat avec l’atelier du Livre d’art et de l’Estampe de l’Imprimerie nationale. Un papier de luxe, « comme un vrai beau marbre » écrivit Péguy qui, à partir de 1906, publia en plus de l’édition ordinaire une édition sur whatman afin d’offrir à ses Cahiers un support noble et porteur d’éternité. Sur ce papier, les admirateurs de Péguy pourront retrouver une part de la vie intellectuelle de ces années de la IIIe République précédant la Grande Guerre avec un choix varié d’articles.

L’association rend ainsi hommage à l’œuvre de Péguy et à ses amis et collaborateurs, mais aussi à son esprit, à ses préoccupations esthétiques et à un artisanat à préserver : la typographie.

 

Cahiers de la Quinzaine édition du centenaire

1914-2014

L’Amitié Charles Péguy,

16 rue Vavin, 75006 Paris

Tirage limité à 250 exemplaires. Prix de souscription : 580 €

Péguy avec ferveur

septembre 9th, 2014

Peguy2En septembre 1914, la France perdit déjà des milliers de jeunes hommes partis à la guerre au cœur de l’été. Parmi ces victimes figurèrent deux écrivains célèbres : Charles Péguy, âgé de 41 ans, tué à Villeroy le 5 septembre et Alain-Fournier, âgé de 27 ans, tué dans un petit bois près de Saint-Remy-la-Calonne, le 22 septembre.

Il me semble que les médias, notamment la presse qui se dit culturelle ou littéraire, a bien oublié ces deux écrivains. Péguy a une image de catholique réactionnaire et de patriote nationaliste. Alain-Fournier apparaît comme un auteur un peu désuet dont le seul roman ne se lit pas au-delà de 15 ans. Rien de tendance, rien pour séduire, croit-on.

Les Houellebecq histrions, la Deuxième Guerre mondiale traitée à tout va, les écrivains qui orchestrent savamment leur vie au point qu’on se demande pour les vivants ce qu’il restera d’eux une fois morts, sans parler des comptabilités éditoriales et des pronostics pour les prix d’automne ont bien davantage la cote.

Je n’évoquerai pas ici Alain-Fournier sur lequel j’ai déjà beaucoup écrit mais qui mérite d’être redécouvert au-delà du Grand Meaulnes.

Si Péguy revenait je crois qu’il regretterait infiniment sa république et les hommes politiques de son temps qui sans être exempts de défauts ne tombaient pas si bas que ceux et celles qui nous gouvernent ou qui voudraient nous gouverner.51ZfM1Qrx1L._SY300_

Péguy est avec Chateaubriand et Proust l’écrivain français dont le style est reconnaissable à une seule phrase. C’est un style qui s’amplifie à chaque mot, dont les répétitions sont comme des incantations ou des cris. Un écrivain qui s’engage corps et âme pour la littérature et ses idées. Un véritable artisan dont on sent le travail sur la langue. Un artisan qui se met à son ouvrage avec une telle ardeur qu’il la fait partager à ses lecteurs pour peu qu’ils s’ouvrent à lui sans a priori. « Personne n’aime plus écrire que lui, dit Jean-Luc Seigle. (…) Comment aimer ces choses sans mesurer l’effort qu’elles exigent chaque jour. Il se dit qu’il faudrait publier les manuscrits des écrivains sans les mettre au propre pour que l’on comprenne le travail de l’écrivain. » Vœu excessif certes mais aussi plein de justesse et qui rendrait à la littérature toute sa noblesse, rappellerait la valeur du travail intellectuel.

J’avoue que Péguy n’est pas mon écrivain de chevet et que je ne suis pas très sensible à ce style si particulier. Mais j’admire l’homme si intègre, son intransigeance absolue mais qui semble chez lui si naturelle presque facile, ses idéaux invivables pour un autre que lui. Il est unique en son genre et il ne peut inspirer que le respect.

Si les médias se préoccupent peu de Charles Péguy, il est modestement présent en librairie quand même en cette année anniversaire, au travers de quelques livres sérieux qui lui sont consacrés comme une biographie d’Arnaud Teyssier rééditée en poche par Perrin (Tempus), Charles Péguy : L’inclassable de Géraldi Leroy (Armand Colin), La Mort du lieutenant Péguy: 5 septembre 1914 de Jean-Pierre Rioux (Tallandier) ou encore le bref et très personnel livre de Jean-Luc Seigle, Le Cheval Péguy, un mystère (éd. Pierre-Guillaume de Roux).

CVT_Alors-Charles-Peguy_8024Ce dernier ouvrage est sans doute le plus original. L’auteur semble avoir épousé le style de Péguy pour le célébrer. Il ne s’agit pas de pastiche mais d’une façon d’être au plus près de l’âme, de l’esprit de Péguy et de la faire revivre pour nous lecteurs, cent ans après.

Jean-Luc Seigle a découvert Péguy en volant un de ses livres dans une librairie. Comme il le raconte dans sa belle introduction, il a été élevé par ses grands-parents, gens modestes d’origine paysanne et qui travaillaient chez Michelin. Des modestes comme les aimait Péguy. Le grand-père de Jean-Luc Seigle a aussi été soldat de la Grande Guerre. En somme, le petit-fils était à la bonne école pour s’éprendre de l’auteur de Notre jeunesse.

Jean-Luc Seigle a pour but de donner envie de lire Péguy : « son œuvre est à lire en entier parce qu’elle est une continuelle conversation entre lui et l’humanité. » Je ne sais pas s’il y réussira. Les lecteurs pressés d’aujourd’hui peuvent-ils être sensibles aux ferveurs politiques et religieuses de Péguy ? Sans doute pas en majorité mais il y aura bien quelques lecteurs qui sauront être touchés et pour cela Jean-Luc Seigle est convaincant. Ces lecteurs touchés voudront en savoir plus sur ce fils de rempailleuse de chaises natif d’Orléans, sur cet écrivain aux élans mystiques qui a défendu Dreyfus, sa république idéale, Jeanne d’Arc, sa foi, puis, sa patrie au péril de sa vie. Dans son bref ouvrage fervent, poétique, libre, Jean-Luc Seigle évoque l’enfance et la jeunesse de Péguy, sa grande œuvre sa Jeanne d’Arc, les figures de la mère mais aussi de ce père mort peu après sa naissance, mort aussi en patriote. Ce père qui, comme l’explique Jean-Luc Seigle, a aussi compté dans la vie de Péguy même s’il n’a pas écrit sur lui (ou n’a pas eu le temps) : « Ce n’est pas parce qu’une chose ne se produit pas dans l’écriture que les raisons qui l’empêchent ne sont pas plus profondes que celles qui l’autoriseraient. » Jean-Luc Seigle ne s’appesantit pas sur les circonstances de la mort du lieutenant Péguy mais rappelle avec justesse que l’écrivain n’est pas parti la fleur au fusil mais en simple patriote engagé. Il n’a pas été devant l’ennemi mais a lutté contre lui. Sur ce sujet, outre le livre de Jean-Pierre Rioux cité plus haut, il faut aussi écouter le témoignage de l’un des soldats appartenant à la compagnie de Péguy (ici)

Charles Péguy aux grandes manoeuvres, 1913 © Centre Charles Péguy / Photo Casimir-Perrier

Charles Péguy aux grandes manoeuvres, 1913
© Centre Charles Péguy / Photo Casimir-Perrier

Du reste, sur la mort comme sur la vie de Charles Péguy, l’ouvrage de Jean-Luc Seigle n’a rien d’une biographie (il donne d’ailleurs un petit coup de patte aux biographes que je trouve injuste) : c’est davantage une évocation poétique des instants clé de la vie spirituelle et intellectuelle de Péguy. Une porte ouverte singulière sur la cathédrale Péguy.

 

Le Cheval Péguy, un mystère, de Jean-Luc Seigle, éditions Pierre-Guillaume de Roux, coll. Pièce d’écriture, 122 pages.

 

 

Paris universel et festif

juillet 10th, 2014

 

Paris 1900Le mois prochain, nous commémorerons le début de la Grande Guerre (même si on peut douter qu’en plein mois d’août cet événement mobilise les mémoires si ce n’est sous forme de suppléments d’été dans les journaux). Jusqu’au 17 août, le Petit Palais propose une grande exposition intitulée Paris 1900, la Ville spectacle. Paris avant le cataclysme. Même si l’Europe de la Belle Epoque était en proie à des tensions diplomatiques et avait mis en place un jeu d’alliances qui allait s’avérer fatal, l’Exposition universelle de Paris, à l’aube d’un nouveau siècle, laissait espérer des lendemains prospères et heureux.

Quatorze ans plus tard, l’Europe s’enflammait, Paris était menacé par les troupes prussiennes. Les ennemis d’aujourd’hui avaient construit hier un pavillon aux abords du Champ de Mars et s’étaient pressés rue de l’Avenir pour essayer le trottoir roulant (voir ici en image)… Le décalage fait bien réfléchir. Rien n’est jamais acquis pas même la paix et la prospérité et toutes les civilisations, d’une façon ou d’une autre, finiront par mourir, parfois au comble de leur technicité.

Le Petit Palais, avec le Grand Palais, est l’un des monuments construits pour l’Exposition universelle de 1900 qui a échappé ensuite à la destruction. C’était donc le lieu idéal pour évoquer cet événement et le contexte, rappeler que les pays d’Europe et même une partie du reste du monde s’étaient retrouvés à Paris pour s’exposer. La capitale accueillit alors 51 millions de visiteurs.

Le début du XXe siècle semblait notamment placé sous le signe des échanges facilités grâce au développement des transportsexposition-universelle-17 : la création du métropolitain, la construction de la gare  d’Orsay et de l’actuelle gare de Lyon. Echanges facilités aussi par le cinéma, le téléphone permettant d’abolir les kilomètres, de partager à grande échelle. Quant à la fée électricité, elle illumine la ville et ouvre bien des perspectives. Moyens techniques qui seront ensuite utilisés pour la guerre… En attendant, le Paris au XXe siècle imaginé par Jules Verne en 1863 devient réalité.

Les premières salles sont consacrées à l’Exposition universelle précisément avec des photos, des films, des dépliants, des objets, notamment des babioles que les visiteurs pouvaient acquérir en souvenir. La scénographie de l’exposition a été particulièrement soignée même s’il reste difficile de se représenter tous les pavillons qui modifiaient l’allure d’une partie de la capitale notamment entre le Champ de Mars rive gauche et les abords de la Concorde et des Champs Elysées, rive droite. Outre les pavillons, s’offraient aux visiteurs beaucoup d’attractions présentant les derniers progrès techniques de façon ludique.

Les salles suivantes nous plongent dans l’Art Nouveau avec des meubles, des vases, des décorations signés Gallé, Lalique, Mucha, Guimard mais aussi Sarah Bernhardt dont on peut voir quelques sculptures. Un art daté aujourd’hui mais qui m’a semblé hors du temps, loin de la technique, déconnecté de la réali20140701_135314té dirions-nous aujourd’hui. Il pouvait paraître moderne à l’époque, il n’a pas d’âge. Les formes courbes, graciles et voluptueuses, les motifs floraux, des femmes évanescentes et irréelles paraissent là pour nous faire oublier le temps et nous rendre un peu insouciants.

D’autres salles montrent des sculptures et des peintures d’une grande diversité de style, du néoclassique kitsch aux œuvres plus modernes. Gérôme voisine avec Cézanne, Monet avec Henri Gervex ou William Bouguereau. 20140701_140808

Même diversité, pour le meilleur et pour le pire, en sculpture avec des œuvres en marbre classique mais sans âme qui ne font pas le poids face à la petite salle consacrée à Rodin et présentant notamment une tête de Camille Claudel bouleversante et toute frémissante de vie. Rodin, grande gloire de 1900, avait présenté ses œuvres dans un pavillon à l’occasion de l’Exposition universelle.

Amour et Psyché de Rodin

Amour et Psyché de Rodin

J’ai repensé aux visites d’Alain-Fournier dans les salons de peinture qu’il commente dans ses lettres à Jacques Rivière. Ses descriptions montrent combien les productions sont de styles très différents entre des artistes académiques et d’autres qui voient déjà autrement ou qui exploitent autrement la couleur. Il en était déjà ainsi à l’époque romantique mais dans les années 1900 cette diversité paraît encore plus sensible parce que le monde de l’art est en plein bouleversement.

On trouve aussi un peu partout au cours de l’exposition des toiles de Jean Béraud qui est certainement le représentant par excellence de la vie parisienne à la Belle Epoque.

Bien sûr, il est impossible d’être exhaustif et cette exposition riche de plus de 600 objets et oeuvres, qui ne nécessite pas moins de trois heures de visite, est déjà riche. Mais je regrette que la musique et la littérature (sauf à travers le théâtre mais pour son côté spectacle) soient absentes. Quelques évocations des écrivains et des musiciens de la Belle Epoque avec des extraits de textes et d’œuvres auraient été les bienvenues pour accompagner les beaux-arts et les arts décoratifs bien représentés voire pour illustrer les œuvres plastiques tant les critiques d’art des écrivains sont nombreuses et souvent intéressantes. Les écrivains sont d’aussi bons témoins de leur temps qu’un film ou une photo.

Cleo_de_Merode_with_dance_dress-Reutlinger-1901L’exposition évoque également le Paris 1900 de la femme. La Parisienne chic avec escarpins et vêtements couture signés d’une Jeanne Paquin mais aussi la midinette, petite-fille de la grisette romantique, employée dans la mode, qui doit son nom au fait qu’elle déjeunait à l’extérieur, faisait la dinette à midi. J’ai beaucoup aimé voir quelques superbes robes de l’époque notamment une portée par Réjane mais aussi un tableau de Degas peu connu représentant des modistes. Les Parisiennes de 1900 sont aussi évoquées dans deux autres salles. L’une fait la part belle aux comédiennes et danseuses notamment Sarah Bernhardt et la gracieuse ballerine Cléo de Mérode. L’autre salle (dont un espace est réservé à un public averti) est consacrée au Paris léger et coquin, non moins déjà fameux, avec les cabarets comme Le Chat noir, les maisons closes dont certaines fort réputées, les photos de femmes qui posent nues pour alimenter le commerce érotique.

On sort de ce voyage dans le temps en songeant qu’il a été passionnant mais aussi un peu illusoire. Paris en 1900 n’était pas qu’un lieu de divertissement et d’amusement insouciant. Les femmes n’étaient pas que de petits êtres destinés à charmer les hommes ou à travailler gaiement à la toilette d’une classe aisée. Et pourtant, sans méconnaître les réalités sociales, les conflits latents, les difficultés matérielles, il est bien possible que cette Belle Epoque et cette prestigieuse Exposition universelle aient pu faire croire à beaucoup que le présent était agréable et l’avenir davantage encore. Le spectacle n’a-t-il pas été inventé, entre autres, pour distraire les esprits, les anesthésier ? Aujourd’hui encore les foules peuvent être bercées par la fête.

Jean Béraud: La Modiste sur les Champs-Elysées

Jean Béraud:
La Modiste sur les Champs-Elysées

Mais je m’en voudrais d’achever sur une note négative. L’exposition du Petit Palais mérite grandement la visite, elle réussit certainement à nous faire partager ou tout au moins à nous faire comprendre l’enthousiasme de nos aïeux. Elle nous plonge dans un univers soucieux d’élégance et de distraction, croyant au progrès. Un univers qui ne peut que faire rêver et nous laisser, après l’avoir quitté, de beaux souvenirs.

 

Paris 1900, la Ville spectacle

Jusqu’au 17 août 2014

Petit Palais

Musée des Beaux-arts de la Ville de Paris

Avenue Winston Churchill – 75008 Paris

Tel: 01 53 43 40 00

http://www.petitpalais.paris.fr/

Du mardi au dimanche de 10h à 18h

Nocturne le jeudi jusqu’à 20h

Fermé le lundi et les jours fériés

Apprendre avec passion

mai 30th, 2014

 

41Mh9YVDCqLJ’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog de Jean Cocteau notamment à l’occasion d’un séjour sur la côte d’Azur, l’une des régions préférées de l’écrivain (on ne saurait lui donner tort) et dans le cadre d’une confrontation avec Proust à travers le livre de Claude Arnaud sorti à l’automne 2013. Récemment, j’ai lu avec curiosité l’ouvrage de Maïa Brami Cocteau à Milly-la-Forêt.

C’est un livre personnel, plein d’impressions, de sensations, de couleurs. Sous-titré « lettre au poète », l’auteur s’adresse directement à l’artiste. Le livre a aussi l’allure d’un journal intime qui pourrait s’intituler : « Cocteau et moi ». Mais l’usage de la première personne du singulier ne rend pas le livre égocentrique et il n’est en rien truffé de petits détails autobiographiques ridicules. Nous, lecteurs, nous sommes plutôt incités à nous mettre à la place de Maïa Brami, afin d’entretenir une relation privilégiée et amicale avec Cocteau. Je crois d’ailleurs que Cocteau est le type de personnalité qui inspire ce type d’échanges. En effet, c’était quelqu’un à la fois plongé dans son monde mais aussi toujours curieux du monde des autres, curieux des autres artistes. J’imaginerais moins une lettre à Montherlant, Claudel ou Gide, ou tout au moins, elle ne pourrait prendre cette tournure presque affectueuse et complice.

Ce livre, publié dans la collection « De l’intérieur » chez Belin (éditeur étiqueté scolaire et vulgarisation scientifique, vous verrez à la fin que la précision a son sens) est une visite de la maison de Cocteau à Milly-la-Forêt dans l’Essonne. Une visite aussi de la vie, de l’œuvre et de l’univers du poète. Les évocations des goûts, des rituels, du décor, des aménagements voisinent avec celles de l’écriture de tel ou tel texte, la rencontre de telle ou telle personne. Bien sûr, rien d’exhaustif. On sent que Maïa Brami s’est laissée porter par sa subjectivité mais aussi la fraîcheur de son esprit face àCocteau. enfants_terribles 01

Maïa Brami commente certains textes qu’elle semble découvrir en même temps que nous, créant une belle impression de spontanéité, presque d’admiration parfois naïve émouvante. Par exemple pour Le Potomak « oeuvre charnière écrite juste avant la Première Guerre mondiale, déclaration artistique, mue », l’auteur écrit : «  Entre mes mains, le livre s’ouvre avec la rapidité de prestidigitateur dépliant un paquet de cartes à jouer. Il me fait signe d’en prendre une, que je choisis sans réfléchir. Au creux de ma paume, tracé à la craie sur un fond noir ardoise, un zéro prêt à tout avaler hypnotise de son œil unique, dangereux tourbillons qui me happe avant de s’échapper dans les airs, rond de fumée tout droit sorti de la bouche du Diable. »

L’auteur revient bien sûr sur cette image qui colle à la peau de Jean Cocteau, cette image de touche-à-tout mondain, trop léger pour être sincère. « En France, il est de bon ton d’associer au poète une existence de va-nu-pieds, l’image d’Épinal d’un être asocial, hanté par sa vision et qui ne saurait chercher reconnaissance ou confort matériel ; le succès étant le diable en personne. Que de clichés ! Que d’hypocrisie ! »

C’est peut-être moins d’ailleurs l’image confortable qui nuit à Cocteau que la diversité de ses moyens d’expression qui le font passer pour amateur alors qu’ils ne sont pour lui que des moyens variés pour faire une seule chose : de la Poésie. En effet, un poète comme Mallarmé, discret professeur d’anglais aimant se lover dans son chaud châle à carreaux, pourrait lui aussi paraître peu artiste par rapport à un Rimbaud ou un Verlaine. Mais Mallarmé a écrit assez peu et s’est borné à la littérature : cela suffit à le ranger dans les poètes légitimes. Alors que Cocteau dessinant, faisant du cinéma, du théâtre, de la poésie, du roman, admirant à tour de bras… Trop de choses pour un seul homme. Et pourtant, qu’on l’apprécie ou pas, il faut respecter la façon protéiforme dont il s’exprimait.

L’ouvrage de Maïa Brami s’accompagne d’un petit cahier de photos en noir et blanc de Frédéric Leguetteur représentant, notamment la maison à Milly-la-Forêt qui collent si bien avec l’esprit et le ton du livre que j’ai d’abord cru que c’était l’auteur qui les avait faites (je l’imaginais assez bien avec son appareil réflexe en bandoulière).

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Maison de Cocteau, Milly-la-Forêt, vue depuis le jardin

Cette visite menée avec sensibilité par Maïa Brami qui a un beau style imagé et entraînant plaira à ceux qui aiment l’auteur du Sang d’un poète et incitera certainement les autres à découvrir cette curieuse personnalité à la fois agaçante, séduisante et émouvante, personnalité qui s’est aussi exprimée dans cette maison aménagée comme un « refuge ».

Ce livre n’a rien d’un ouvrage savant. Mais, il m’a fait penser une nouvelle fois que les études universitaires et érudites mais aussi les manuels scolaires gagneraient à oser adopter non pas forcément la première personne du singulier mais tout au moins un ton enthousiaste et vivant. Les lecteurs, élèves, étudiants ou les honnêtes hommes, n’y verraient pas un manque de sérieux mais se laisseraient gagner par l’enchantement qui consiste à apprendre. Un enchantement trop souvent perdu au profit d’un jargon éloignant les lecteurs bénévoles et ressemblant à tout sauf au partage.

Lire-a-en-perdre-la-teteC’est une réflexion que je m’étais déjà faite en lisant Philippe Lejeune. Tout en s’imposant comme grand spécialiste des écrits intimes, il a toujours su parler avec passion de sa spécialité dans ses livres et transmettre ainsi son savoir de la manière la plus heureuse et efficace qui soit. De même, Olivier Bessard-Banquy dans une somme sur l’histoire de l’édition dont j’ai parlé ici. Deux exemples parmi d’autres, certes, mais qu’il faudrait rendre plus courants. Bien sûr, que les lecteurs de mauvaise foi qui s’égareraient sur ces lignes ne me fassent pas dire ce que je n’ai pas dit ! Je ne prône pas que les érudits bradent leur savoir, ne fassent pas preuve d’exigences intellectuelles (tant de pseudo spécialistes médiatiques s’en chargent déjà, malheureusement). Je ne dis pas que la pensée littéraire doit devenir distrayante et ludique (mot moderne terrible qui tend à vouloir transformer la vie, l’école, toute activité humaine surtout intellectuelle en une attraction de Disney). Je dis juste que l’enthousiasme et la passion non seulement ne nuisent pas au sérieux d’un ouvrage intellectuel mais même qu’ils sont des composants de sa réussite et de sa pérennité.

Et, l’ouvrage de Maïa Brami, à sa façon, en est l’illustration.

 

Maïa Brami, Cocteau à Milly-la-Forêt, colll. « De l’intérieur », éditions Belin.

Informations sur la maison de Milly-la-Forêt : http://maisoncocteau.net/

Entre violoncelle et piano

mai 13th, 2014

 

Avec le printemps revient l’époque des festivals de musique classique qui se déroulent dans des théâtres, jardins, lieux et demeures historiques. Deux beaux événements en Picardie et en Berry approchent.

emotionheaderRendez-vous d’abord à Beauvais du 20 au 25 mai. L’Association pour le rayonnement du Violoncelle fait la part belle aux cordes tout en conviant d’autres instruments pour un beau programme varié. Mozart, avec un Divertimento pour trio à cordes ouvrira le bal avec une avant-première gratuite, le 16 mai. Ensuite, le public pourra écouter aussi bien Bach, Beethoven que Chopin, Bizet, Saint-Saëns, Schoenberg, Britten et des compositeurs contemporains comme Xénakis, Pierre Charvet ou encore Olivier Calmel dont Suite et Liesse sera proposé en création mondiale. Le violoncelle se mariera aussi avec le piano, l’accordéon ou encore la trompette pour une soirée cabaret germanopratine avec des musiques de Vian, Ferré, Barbara, Brassens…

Le thème de la sixième édition de ce festival est Guerre et Paix, rappelant que la musique est également un art engagé. Le concert d’ouverture à la maladrerie Saint-Lazare célèbrera la paix à travers des textes d’Aragon, Conte et Neruda et des oeuvres de Satie, Casals, Cassado et Turina. Le 22 mai, un concert intitulé Revolts chantera notamment la liberté. Quant au duo Emmanuelle Bertrand, violoncelliste, et Pascal Amoyel, pianiste, il redonnera Les Notes de l’espoir que j’ai déjà évoqué ici, dans une version scolaire et une version complète afin de toucher tous les publics. Autour du festival et sur le thème de l’année, le 24 mai, David d’Hermy musicologue parlera de Musique et Totalitarisme. La Première Guerre mondiale n’est pas oubliée avec le 21 mai la diffusion du film Le Violoncelle des tranchées de Christian Leblé rendant hommage à Maurice Maréchal, violoncelliste virtuose et poilu et une rencontre autour de ce héros avec Emmanuelle Bertrand, directrice artistique du festival.

Emmanuelle Bertrand Crédit : Oise Tourisme

Emmanuelle Bertrand Crédit : Oise Tourisme

Des masterclasses publiques entrée libre et un atelier réunissant de jeunes élèves et des professeurs de conservatoires font également partie de cette programmation résolument ouverte à tous les publics et à tous les styles.

 

 

 

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Après les terres picardes, c’est la demeure de George Sand, à Nohant, dans l’Indre, qui servira de cadre à la musique du 7 juin au 23 juillet. La 47e édition du Festival Chopin de Nohant a pour thème l’Italie. L’occasion de rappeler que ce pays a inspiré la plupart des artistes européens notamment à l’époque romantique. Chopin sut ainsi mêler son univers musical polonais au bel canto de ses contemporains tels que Rossini, Donizetti et Bellini comme le rappellera le musicologue Jean-Jacques Eigeldinger lors d’une conférence. Quant à George Sand, outre son fameux séjour à Venise avec Musset, elle a bien connu l’Italie, pays qu’elle a mis en scène dans des romans et textes autobiographiques. Pour rappeler la dimension européenne de la musique romantique, des interprètes de différents pays seront présents cette année. Aldo Ciccolini sera l’un des invités prestigieux avec un récital mais aussi une masterclasse publique et une rencontre animée par Jean-Yves Clément. Citons aussi les récitals des Russes Nikolaï Lugansky, Ivo Pogorelich mais aussi de Jean-Bernard Pommier, Jean-Philippe Collard et le violoncelliste Gautier Capuçon, également présent à Beauvais, et Yves Henry, président du festival de Nohant, pour les interprètes français.

Chopin par Delacroix

Chopin par Delacroix

La nouvelle génération n’est pas oubliée. Trois jeunes pianistes deux français et un russe, en résidence, se produiront lors du concert de clôture. Quant à l’avant-première, le 5 juin, elle sera dédiée aux enfants, de quoi peut-être faire naître quelques vocations.

Des rencontres, masterclasses et des conférences sur Sand, Chopin, l’Italie et quelques figures romantiques telle que la cantatrice Pauline Viardot complètent ce festival européen.

 

Informations, programmation et réservation :

 

Festival de violoncelle de Beauvais du 20 au 25 mai http://www.festivalvioloncellebeauvais.fr/

 

Festival Chopin de Nohant du 7 juin au 23 juillet http://www.festivalnohant.com/fr/

Brassaï/Cartier-Bresson, deux regards

mars 17th, 2014

 

20140211_131925Brassaï et Cartier-Bresson font l’objet de deux expositions à Paris. Le premier jusqu’au 29 mars à l’Hôtel de Ville, le second à Beaubourg jusqu’au 9 juin. Précisons que l’exposition sur Brassaï présente des photos sur Paris, pour la grande majorité datant des années 1930. Celle sur Cartier-Bresson est une grande rétrospective exposant les tout premiers clichés de l’adolescent jusqu’à ceux pris à la fin de sa vie avec un grand nombre de tirages originaux. Moins parfaits que les retirages, ils ont l’avantage d’être plus authentiques, la qualité des produits et des papiers pour les tirages et l’usure marquant aussi une époque.

Brassaï est né en 1899 en Transylvanie, Cartier-Bresson en 1908 en Seine-et-Marne. L’un a été naturalisé français a appris à aimer enfant le Paris de Proust dont il n’était que le spectateur auprès d’un père professeur de lettres. Le second, conçu lors d’un voyage de ses parents en Sicile (il aimait apparemment donner cette précision), est issu d’une famille aisée. Ils ont en commun d’avoir fréquenté des peintres tout au long de leur vie et fait des études aux beaux-arts. Brassaï à Berlin et Cartier-Bresson dans l’atelier d’André Lhote. Ils sont tous les deux morts dans une région lumineuse où les ombres sont marquées. Brassaï à Beaulieu-sur-Mer en 1984 et Cartier-Bresson à Montjustin en 2004.20140215_145447

Henri Cartier-Bresson, l’un des fondateurs de la fameuse agence Magnum, est considéré comme le photographe du siècle. Il a élaboré la notion d’« instant décisif », a photographié à peu près tous les grands événements du XXe siècle et parcouru une bonne partie de la terre. Brassaï est aussi sans contestation un grand photographe qu’on peut placer aux côtés d’Adget, l’aîné, de Boubat, de Doisneau, de Kertész ou encore de Ronis et Capa, pour en citer quelques-uns.

Tous sont des photographes humanistes qui sont des témoins de ce grand siècle terrible que fut le XXe siècle. Aujourd’hui, beaucoup de photographes professionnels se tournent davantage vers la pure création artistique et se font plasticiens. Le photojournalisme, la photographie humaniste, si elle n’est pas tout à fait morte, est concurrencée par les photos prises avec un portable par le tout-venant. On cherche à photographier du sensationnel et tout le quotidien, le banal qui ne l’est jamais, se trouve oublié.

20140211_132035Quand on visite à peu de temps d’intervalle les deux expositions, on est frappé par la différence d’impression que dégagent ces deux œuvres. Pour prendre une référence littéraire, et en caricaturant un peu, disons que Cartier-Bresson est le tenant de l’art pour l’art et Brassaï est un romantique réaliste (les deux termes ne sont pas si antinomique mais cela réclamerait un trop long développement ici). Bien sûr, il y a des photos émouvantes de Cartier-Bresson mais c’est d’abord la technique, la précision esthétique et géométrique de l’œil qui frappe avant l’émotion. Au fond, mon émotion est née plutôt de l’ensemble des photos. On prend conscience combien le XXe siècle est le siècle de la masse : masse de morts aux guerres, masse de déportés, masse de réfugiés, masse de consommateurs faisant la queue devant les boutiques, masse aux funérailles de chefs politiques et religieux. C’est assez terrifiant même si les clichés de Cartier-Bresson, en nous montrant justement ces masses parfois presque inhumaines, rendent plus palpable l’humanité ainsi rassemblée dans un carré de papier argentique. Quelques photos montrent aussi des pauvres, en Amérique latine, des pauvres, seuls, qui dorment, essayant, à la faveur du sommeil de se créer un abri en se recroquevillant.

Tout au contraire, les photos de Brassaï même quand elles représentent des foules ne sont pas assimilables à une masse. Chaque être dans la foule (moins considérable) est un individu particulier. Du reste, Brassaï photographie plutôt des groupes, voire des couples. La technique de Brassaï est au service d’un message émotionnel. C’est même le cas lorsqu’il photographie un graffiti ou même les ombres d’une grille sur le sol parisien. On a l’impression d’imaginer la vie de ces pavés qui reçoivent des millions de pas, donc des millions de vies physiques et morales.

145f-visuel_brassaiLes instants que Cartier-Bresson photographie sont aussi de la vie mais sous un jour plus abstrait. Je ne m’étonne pas que Brassaï soit mort en achevant son livre sur Proust et que Cartier-Bresson dans les dernières années de sa longue vie se soit remis au dessin, son premier art. Brassaï est un littéraire, Cartier-Bresson un artiste plastique.

Les passants chez Cartier-Bresson sont des ombres ou ont l’air de regarder ailleurs quand Brassaï abolit la distance entre nous et son sujet. On est un peu de ces amoureux qui s’embrassent dans un bal musette.

Le hasard a voulu que j’aille voir Brassaï un samedi après-midi, au milieu d’une foule se pressant à cette exposition gratuite et populaire et Cartier-Bresson la veille de l’ouverture, pour la matinée réservée aux journalistes, dans une ambiance moins populaire, plus froide et que la blancheur des murs accentuait presque jusqu’au malaise.

"Derrière la gare saint-Lazare", 1932, Henri Cartier-Bresson

« Derrière la gare saint-Lazare », 1932, Henri Cartier-Bresson

Mais, j’ai l’air d’être un peu sévère avec Cartier-Bresson et m’en veux un peu. En vérité, j’admire aussi ses photos et on ne sort pas de la grande rétrospective à Beaubourg sans se sentir plus riche et plus intelligent, avec une vision plus grande de l’Histoire et de l’être humain. Le mariage de géométrie, de réflexion et de hasard dans beaucoup de clichés est magnifique.

Je pense par exemple à cette photo très célèbre « Derrière la gare Saint-Lazare » en 1932 montrant un homme qui, saisi dans un instant, semble ne pas toucher la terre (ou plutôt l’eau inondant le sol). Une perfection de composition et en même temps une réflexion sur la fugacité du temps humain et ce «  hasard objectif » auquel le photographe s’en remettait souvent.

Sans titre

Et pourtant devant tant de clichés uniques, parfaits, une impression d’absurdité, de froide désolation m’a envahie. Et en sortant, j’ai remarqué l’issue de secours.

En sortant de Brassaï, je m’étais réjouie de voir tant de visiteurs prenant plaisir à voir un Paris des années 1930 où la vie des modestes étaient loin d’être faciles et confortables (sans parler du pire qui était devant eux) mais qui imperceptiblement nous fait envie comme si à l’époque les gens avaient le temps de se parler, de s’aimer ou de se détester, d’accomplir tranquillement les gestes du quotidien.

 

Brassai «  Pour l’amour de Paris »  Hôtel de ville de Paris, jusqu’au 29 mars. Entrée gratuite.

Henri Cartier-Bresson, Centre Pompidou, jusqu’au 9 juin.

 

 

Un homme et une femme

mars 9th, 2014

 

fcd9e2d9448fa42d7e90043f5392f1e8La Maladie de la Mort de Marguerite Duras n’est pas un texte pour le théâtre. C’est une sorte de monologue fiévreux d’un homme qui paye une femme pour passer des nuits avec elle dans une chambre d’hôtel située au bord de la mer. Il veut essayer ce qu’il n’est jamais parvenu à faire : aimer une femme. Aimer un corps de femme. Un monologue fiévreux, poétique, sensuel. Les quelques paroles de la femme ne forment pas un dialogue tant elles semblent presque venir de l’esprit de l’homme, comme on peut entretenir un dialogue avec soi-même, contre soi-même, entre ce qu’on est et ce qu’on voudrait être.

L’œuvre a été écrite en 1982. Duras était malade, malade dans son corps, malade dans son cœur aussi face à son compagnon Yann Andréa, beaucoup plus jeune et attiré par les hommes. Je ne connaissais pas le contexte d’écriture quand j’ai vu La Maladie de la Mort  mise en scène ici par Christelle Derré et représentée au théâtre de Belleville. Je ne connaissais même pas le texte, ayant fort peu lu Marguerite Duras. Pendant la représentation, j’ai parfois pensé à La Voix humaine de Cocteau. Dans les deux cas, ce sont des textes de souffrance, d’être malades de la vie, donc de la mort aussi. La vie abandonne cette femme quittée chez Cocteau. La vie abandonne cet homme anonyme qui erre dans une chambre d’hôtel avec le corps d’une femme qu’il veut soumettre et qui lui échappe, dont le désir lui échappe et qu’il ne peut combler. L’homme au bout du fil ou cette femme qui dort dans le lit sont l’autre inaccessible, inaccessible faute d’amour.

Marguerite Duras, 1982 - Vladimir Sichov

Marguerite Duras, 1982 – Vladimir Sichov

Le texte de Duras aurait pu être écrit par un homme, de même celui de Cocteau par une femme. J’ai été frappée de la façon masculine dont Duras peut parler du corps, de plaisir, du désir féminin perçus par un homme, ou plutôt entr’aperçus. Les hommes savent parler du corps féminin mais ils le chantent par le filtre de leur propre désir, sans savoir au fond ce que cache cette enveloppe charnelle dont ils rêvent. Heureusement d’ailleurs. Ce tâtonnement, ces interrogations au lieu de signer l’échec d’une complicité la renforce et alimente l’espèce de magie sans cesse renouvelée que représente la relation amoureuse. Le texte de Duras complexe et riche montre aussi bien l’envers que l’endroit de cette relation. Soit elle est vouée à l’échec, par incapacité à aimer et par là la condamnation à une solitude définitive qui a le goût de mort. Soit, la relation joue le jeu de ces mystères du désir et du plaisir que la femme met sous les yeux de l’homme aveugle.

La Maladie de la Mort est un texte riche qu’il n’est pas toujours simple de suivre d’un bout à l’autre quand on est un spectateur néophyte comme moi. Mais qu’importe, on est porté par la poésie sensuelle des mots et notre esprit est touché par des bribes de phrase, celles que chacun de nous a envie de retenir ou qui touchent.

Comme l’indique une note de Marguerite Duras, elle imaginait que son texte pouvait être représenté sur scène. Christelle Derré, qui a mis en scène l’œuvre, a choisi de mêler au texte, la danse, la musique et la création vidéo. L’ensemble pour un spectacle d’une heure peut sembler beaucoup. Or, tout fonctionne avec fluidité et sans lourdeur. On reste en permanence dans cette impression de poésie à la fois irréelle mais aussi en prise avec la chair et le poids du désir.

© Nikola Frank Vachon et PeeAsH

© Nikola Frank Vachon et PeeAsH

La femme, incarnée par Lydie O’Krongley, se meut, danse, vit avec grâce, une sorte d’évanescence mêlée à une profonde présence corporelle. D’abord vêtue d’une robe blanche, pure, presque fantomatique, puis nue et vers la fin se faisant une robe avec une longue traîne d’une toile sombre. Lydie O’Krongley offre une chorégraphie sensuelle, esthétique mais aussi tragique puisque cette beauté féminine, ces désirs, ces plaisirs féminins se perdent pour l’homme, qui, comme elle dit, est atteint de la « maladie de la mort ».

Bertrand Farge tourne autour d’elle, autour de ce large socle blanc, à la fois la chambre, le lit mais aussi ce pays inatteignable : l’amour. Bertrand Farge lit le texte suivant les notes de Duras : « Seule la femme dirait son rôle de mémoire. L’homme, jamais. L’homme lirait, soit arrêté, soit en marchand autour de la jeune femme. » Il lit en lui, ne peut sortir de lui-même, de son sexe. Bertrand Farge met dans ce jeu/lecture contemporaine l’intensité qu’il avait mise lorsqu’il avait joué une adaptation de La Confession d’un enfant du siècle dont j’avais parlé ici. La Confession, un autre monologue finalement. Le monologue d’un homme qui ne croit pas à l’amour tout en le désirant, incapable d’aimer une femme particulière pour ce qu’elle est.

© Nikola Frank Vachon et PeeAsH

© Nikola Frank Vachon et PeeAsH

La création vidéo, avec des images projetées, évoque le corps de la femme, ses circonvolutions, ses courbes mais aussi, je crois, celles du destin, de nos vies qui ne sont faites que de courbes qu’il nous faut suivre pour se sentir exister. Ce beau spectacle nous y invite.

 

La Maladie de la Mort de Marguerite Duras

Jusqu’au 28 mars à 21h15.

Mise en scène de Christelle Derré

Avec Bertrand Farge et Lydie O’Krongley

Musique : David Couturier

Création vidéo-multimédia : Martin Rossi

Chorégraphie : Odile Azagury

Théâtre de Belleville

94 rue du faubourg du Temple

75011 Paris

 

Voir le site.

Voir aussi la page sur Facebook proposant une série littéraire multimédia

 

Rendre la lumière

février 16th, 2014

 

Affiche-peintres-provençauxL’atelier Grognard, à Ruel-Malmaison, propose en une centaine d’œuvres un voyage pictural en Provence.

 

L’atelier Grognard, situé en face du château de la Malmaison, est une ancienne usine dans laquelle on fabriquait des plaques pour la gravure. Construite en 1880, cette fabrique appartient au patrimoine industriel et accueille régulièrement des expositions. Jusqu’au 17 mars, la Provence s’installe dans ses murs. Une impression de chaleur et de lumière se dégage d’emblée de la salle d’exposition à travers les toiles exposées.rueil

« La Méditerranée, un jardin incomparable » a écrit le Normand Maupassant. On entre dans ce jardin en découvrant les œuvres de ces artistes qui ont peint la Provence et les bords de la Méditerranée entre 1850 et 1920. Sept décennies qui présentent une magnifique diversité de styles, soulignant les évolutions depuis le réalisme assez académique qui n’est cependant pas sans charme jusqu’au fauvisme en passant par l’impressionnisme et le pointillisme. Mais le point commun de tous ces tableaux, pour la plupart des paysages, est la lumière et le traitement des bleus de la mer et du ciel (le plus magnifique pour les bleus est assurément Le Canal de Caront à Martigues du Marseillais Louis-Mathieu Verdilhan).

Jean-Baptiste Olive Entrée du Vieux Port, vue du Pharo Huile sur toile, 50 x 75,5 cm Collection Fondation Regards de Provence

Jean-Baptiste Olive
Entrée du Vieux Port, vue du Pharo
Huile sur toile, 50 x 75,5 cm
Collection Fondation Regards de Provence

Vincent Courdouan avec son idyllique et classique Corniche de Tamaris, Jean-Baptiste Olive avec ses vues de la cité phocéenne, le fauve René Seyssaud qui nous transporte dans la campagne provençale ou encore Signac et son cadet et ami Henri Person, très proches picturalement aussi, captant les touches de soleil sous les arbres à Saint-Tropez : tous ces peintres ont su saisir des instants, des détails palpables ou non de cet « incomparable jardin ». Une bonne partie des œuvres sont des paysages de bord de mer ou du moins, on sent la mer très proche. Les toiles qui nous emmènent dans les terres nous transportent dans un univers minéral plus aride, moins riant avec un ciel sec et presque figé. A l’opposé des mouvances des ports et paysages maritimes et ses clartés vivantes.

L’exposition présente des artistes provençaux nés dans ce cadre, au regard habitué depuis l’enfance par ces lumières, ces reliefs. Si Cézanne est absent, on trouve Adolphe Monticelli, Emile Loubon, grand représentant de l’école de Marseille ou encore Alfred Lombard. Deux ou trois générations d’artistes dont les approches et les techniques sont très différentes à partir d’une même matière.

René Seyssaud Le faucheur, 1944 Huile sur toile, 55 x 46 cm Collection Fondation Regards de Provence © Adagp, Paris 2013

René Seyssaud
Le faucheur, 1944
Huile sur toile, 55 x 46 cm
Collection Fondation Regards de Provence
© Adagp, Paris 2013

D’autres peintres présentés, originaires de pays moins ensoleillés, vinrent y travailler ponctuellement ou durablement comme le bourguignon Félix Ziem, André Lhote, Picabia, ou le Polonais Kisling. On devine, même si on ne les connaît pas, qu’ils viennent d’ailleurs et qu’ils traduisent par le pinceau non une habitude de vue mais un attrait, pour reprendre le titre de l’une des parties de l’exposition, « l’attrait du Midi ». Même si on ne peut parler de réelles confrontations, il est intéressant d’avoir mêlé peintres provençaux  et visiteurs. C’est aussi rendre justice à ces artistes du Midi oubliés et rappeler que la Provence n’est pas qu’un beau cadre  pour étrangers, qu’elle a aussi donné ses propres créateurs.

Cette exposition est ainsi d’abord l’occasion de découvrir plusieurs peintres de Provence peu connus hors de leur région offrant une œuvre à la fois personnelle et influencée par tel ou tel mouvement (le catalogue propose pour chacun une notice biographique). J’ai été notamment frappée par Auguste Chabaud, originaire de Nîmes. Certes, ses toiles sont peut-être parmi celles qui séduisent le moins l’œil si on est en quête d’esthétique flatteuse et d’un goût de douceur de vivre. Mais on s’arrête devant l’orange de ses citrouilles du « Marché en Provence », orange d’autant plus intense qu’il voisine avec le noir. Un orange qui ressemble à celui de Cézanne. Les noirs charbonneux que Chabaud utilise beaucoup (ce qui peut étonner pour un peintre du Midi) ne sont pas lumineux mais ils créent des ombres intenses, presque austères qui rappellent que la lumière existe par les ombres ou les pénombres qui l’exaltent.

 

Les Peintres du paysage provençal

Atelier Grognard

6 avenue du Château de Malmaison

92500 Rueil-Malmaison

01 41 39 06 96 / 01 47 14 11 63

Jusqu’au 17 mars 2014

Ouvert tous les jours de 13 h 30 à 19 h

Catalogue 19 euros.

Résister par la musique

février 11th, 2014

 

216439bb98259762a7fd14c77b3b9d83Le pianiste György Cziffra est mort il y a vingt ans cette année. Il avait 72 ans. La moitié de sa vie s’est passée en Hongrie et en Europe de l’Est sous le joug de l’Histoire. Il a dû plier l’échine mais n’a pas été abattu. Ce n’est finalement qu’en 1956 qu’il connut la liberté. Il s’installa peu après en France et sera naturalisé en 1968.

Le pianiste aux 50 doigts était un surnom donné à Cziffra célèbre pour sa virtuosité. Il donne aussi son titre au magnifique spectacle conçu et joué par le pianiste Pascal Amoyel, l’un de ses anciens élèves, qui lui rend ainsi un hommage personnel, à la fois musical et théâtral. D’abord, il évoque sa rencontre avec le maître, puis, presque imperceptiblement, il devient Cziffra… Cziffra qui nous raconte la première moitié de son destin, entrecoupant son récit de quelques extraits musicaux, reflets des états de son âme ou de l’atmosphère qui l’entoure. Quelques images projetées au fond, quelques variations de lumière participent à cette évocation ou souligne la portée d’un instant. Pascal Amoyel se sert aussi du piano comme d’un accessoire pour traduire l’Histoire. A un moment, le piano devient ainsi cette locomotive avec laquelle Cziffra a voulu s’évader (la locomotive, symboliquement, était la musique par laquelle il s’échappait mentalement même lorsqu’il était privé d’instrument).

Le spectacle s’achève par quelques morceaux, dans les conditions d’un concert. A nouveau et pour finir, Amoyel et Cziffra se confondent.georges-cziffra-1

Pascal Amoyel joue avec sobriété et sans pathos tout en arrivant à nous faire partager son empathie pour György.

Mais, au-delà, il rappelle que l’Histoire ce sont les grands faits mais aussi la somme de tous les destins individuels bouleversés par elle. Le spectacle rappelle que la musique peut sauver un individu. La musique a permis à Cziffra de faire une carrière internationale lorsque le gouvernement de son pays prit la mesure de ses dons exceptionnels, quand son pays comprit qu’il était l’un, peut-être le premier des héritiers de Liszt. Mais, la musique avait déjà sauvé Cziffra intimement, durant son enfance pauvre, durant la guerre et lorsqu’il connut les travaux forcés séparés des années de son épouse et de leur enfant. Il a eu le courage mental de sauver son âme et ses mains de ces épreuves terribles. Et même s’il en garda des séquelles physiques, il sut les dominer afin de pouvoir continuer à faire retentir des notes sur les touches de son instrument qui est comme un prolongement de lui-même.

Ce spectacle de Pascal Amoyel célèbre la grandeur humaine face à la cruauté dont sont aussi capables les hommes, il célèbre la force de l’art, le premier d’entre eux, peut-être, la musique qui nous échappe par son abstraction tout en nous touchant dès les premiers temps de notre existence lorsque notre conscience n’est même pas encore éveillée. La musique n’est-elle pas l’art à la fois le plus archaïque et le plus complexe ? Peut-être celui qui résiste le mieux à tous les drames et toutes les dictatures.

Pascal Amoyel, photo Francis Campagnoni

Pascal Amoyel, photo Francis Campagnoni

Ce n’est pas la première fois que Pascal Amoyel lie ainsi musique et Histoire, musique et humanisme. En effet, il a créé avec la violoncelliste Emmanuelle Bertrand, un spectacle intitulé Les Notes de l’Espoir, le Block 15 ou la musique en résistance. Cette pièce musicale est basée sur  l’histoire vraie d’Anita Lasker-Wallfisch et de Simon Laks, deux musiciens déportés à Auschwitz qui ont fait partie de l’orchestre créé dans les camps. Comme Cziffra, comme Władysław Szpilman, le Pianiste célébré par Polanski dans son film éponyme, Anita Lasker-Wallfisch et de Simon Laks ont puisé leur force dans la musique. Bien sûr, d’autres musiciens, d’autres artistes n’ont pu être sauvés, car les hommes sont aussi trop souvent sourds et leur folie meurtrière trop forte, car toute résistance a ses limites. Mais ces exemples, parmi d’autres, permettent de voir un peu de lumière dans un passé tragique et de nourrir quelque espoir dans l’avenir. Ce spectacle mis en scène par Jean Piat a été créé en 2007. Il est repris régulièrement. Les prochaines dates sont le 24 mai à Beauvais et le 8 juillet à Saint-Étienne avant d’autres dates en 2015 pour le 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz. (info sur http://tandemconcerts.over-blog.com)

 

Le pianiste aux 50 doigts, ou l’incroyable destinée de György Cziffra

Au théâtre Le Ranelagh, 5 rue des Vignes, 75016 Paris

Jusqu’au 27 avril 2014

Textes et musiques interprétés par Pascal Amoyel, piano. Mise en scène de Christian Fromont Création lumière d’Attilio Cossu.

http://www.pascal-amoyel.com/fr

 

Cet après-midi on improvise

janvier 28th, 2014

20140121_175701Le salon Roger Blin, au théâtre de l’Odéon, est l’ancien petit foyer. Après avoir été salle de spectacle, notamment du temps de Jean-Louis Barrault à la fin des années 1960, ce salon sert depuis sa restauration, d’espace de rencontres et de lectures. Des spectacles de poche en fin d’après-midi offrant un riche programme autour de thèmes philosophiques, littéraires ou de grands textes. Intellectuels, écrivains et comédiens échangent et lisent comme dans un salon mais sur une estrade. Le public a ainsi l’impression d’entrer dans un salon privé et de surprendre une conversation, comme si les invités se donnaient en spectacle sans le savoir. Les miroirs latéraux, les tableaux et panneaux évoquant notamment le monde du théâtre renforcent cette impression.

« Pourquoi aimez-vous ? » fait partie des huit cycles proposés. Celui-ci a entamé en janvier sa cinquième saison en partenariat avec la collection Garnier-Flammarion qui publie d’excellentes éditions en poche de textes classiques. Quel est le principe de ces rencontres ? Daniel Loayza, conseiller littéraire à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, discute avec un auteur contemporain sur un livre du patrimoine littéraire qu’il aime particulièrement. Rien n’est préparé explique Daniel Loayza. Mais la littérature est un si vaste sujet de conversation qu’elle autorise toutes les improvisations… il s’y glissera bien toujours quelques pépites.Les-classiques-qui-ont-change-la-vie-des-ecrivains

Ces rencontres rappellent que tout écrivain est d’abord un lecteur. Il lit avant de se lancer dans son œuvre (parfois en se faisant la main avec divers exercices comme le pastiche cultivé par Proust, la critique littéraire ou encore la traduction, comme l’a fait Nerval avec le Faust de Goethe). Tout au long de sa vie, l’écrivain reste un inlassable lecteur  : soit il dévore un peu tout notamment les nouveautés, soit il revient à ses grandes figures tutélaires, soit il explore d’autres continents littéraires. Souvent quelques titres le hantent, d’autres ont été faussement oubliés parce que l’écrivain redoute son influence capiteuse. Il arrive aussi, passé un certain âge qu’on hésite à relire les écrivains qui ont accompagné notre jeunesse, qui ont habité notre salle de lycée ou notre chambre. Je me souviens que Simone de Beauvoir, dans l’un de ses volumes de mémoires, explique qu’elle hésite à relire Stendhal par crainte d’être déçue. Je la comprends : nos enthousiasmes juvéniles nous paraissent précieux car on sait qu’ils ne se renouvelleront pas et on a peur de les déflorer. En même temps, relire un livre découvert à 17 ans c’est peut-être avoir l’occasion de le lire autrement. Le jeu en vaut la chandelle.

L’écrivain qui participe à « Pourquoi aimez-vous ? » dévoile ainsi un peu le lecteur qui est en lui.

IMG_20140121_175911 Lors de la première rencontre de cette année, Jean-Marc Parisis est venu discuter avec Daniel Loayza de la Peau de chagrin de Balzac. Il s’est peut-être moins attaché à parler du roman lui-même qu’au rapport de Balzac avec son œuvre, réflexion développée dans la préface du roman écrite en 1831, et à ce qui fait le génie littéraire. Le génie, selon lui, c’est l’art du visionnaire : vision de l’extérieur au-delà des bornes du regard humain ordinaire et vision de l’intérieur, qui rend visible l’invisible. De ce point de vue, Balzac est un modèle : sa Comédie humaine a fini par devenir plus réelle que la réalité, ses créatures inventées semblent être d’âme et de chair. On pense à Rastignac aussi naturellement qu’à un ambitieux qui aurait vraiment vécu, on rêve d’avoir un médecin comme Bianchon et on voit des pères Goriot dans les maisons de retraite.

Le 11 février, Benjamin Constant sera à l’honneur pendant une heure avec son Adolphe choisi par Belinda Cannone, Delphine de Vigan parlera de Notre cœur de Maupassant le 11 mars, Claro de Tristram Shandy de Sterne le 8 avril, Maylis de Kerangal de A rebours de Huysmans le 13 mai. Tzvetan Todorov terminera l’année le 10 juin avec Les Ames mortes de Gogol.

« Les fantômes en littérature », « Repenser l’humanisme » ou encore « Lire le théâtre »… : tout le programme des huit cycles des « Dix-huit heures de l’Odéon » est consultable ici.

Théâtre de l’Odéon, place de l’Odéon, 75006

Entrée : 6 euros

 

 

 

N’avoir sa place nulle part

décembre 28th, 2013

 

Sans titreJ’ai lu le livre Les Petits Blancs d’Aymeric Patricot en partie dans le métro, profitant de longs trajets que j’avais à effectuer. Une fois, station place d’Italie, station où se croisent « petits blancs » et immigrés de différentes origines, je suis tombée sur cette affiche. D’abord j’ai pensé que ces tags allaient bien avec Cocteau parce qu’ils symbolisaient une sorte de spontanéité qui plaisait à Cocteau. Hélas, ces tags n’avaient rien de créatif. Je suis restée devant cette affiche pour tout lire. Quelques passants se sont arrêtés pour regarder à leur tour, notamment une vieille dame en manteau de fourrure qui avait une mine un peu outrée par ce qu’elle devait considérer comme une dégradation. Certains se sont étonnés de me voir photographier l’affiche (d’autant que je n’avais pas l’allure d’un photographe reporter travaillant sur un sujet de société ni d’une touriste). Je me suis dit que cette affiche était une illustration possible de mon billet.

L’ouvrage Les Petits Blancs d’Aymeric Patricot a été commenté par plusieurs journalistes et chroniqueurs sans doute plus compétents que moi pour juger du livre du point de vue sociologique et politique. Je ne dirais pas que le monde actuel ne m’intéresse pas, au contraire, je l’observe. Mais j’ai du mal à ne le considérer que dans son immédiateté. Je le relis généralement à la lumière de l’Histoire voire dans une perspective intemporelle. Ce qui m’intéresse dans le présent c’est ce qui éternel ou qui a déjà existé. En lisant donc le livre d’Aymeric Patricot, j’ai songé que ces petits blancs de 2013 dont il rapporte avec intelligence et sensibilité les propos éprouvaient des sentiments ressentis par bien des hommes avant eux. Sauf que ces hommes d’hier n’avaient pas eu un écrivain pour les écouter et traduire le récit de leurs états d’âme. Que ressentent ces petits blancs dans les banlieues ou zones sinistrées telles certaines campagnes désertées et villes industrielles ? Un sentiment de vide, de non existence. Le malaise de l’homme qui ne se sent accepté nulle part et qui craint la même chose pour sa progéniture. Tous ces « petits Blancs », ces pauvres qu’on n’écoute guère sauf s’ils ont recours à la violence (hélas mauvaise conseillère), ces pauvres qui ne se sentent pas légitimes dans leur propre pays ne se plaignent pourtant pas tous, soit parce qu’ils sont résignés, soit parce qu’ils tentent de garder espoir.original

Aymeric Patricot a réussi à rassembler des témoignages très divers, d’hommes et de femmes, jeunes ou d’âge mûr. Beaucoup ont eu des parcours chaotique comme Clarisse battue par son mari et qui finit par rebondir en s’investissant dans l’humanitaire ou Thierry, professeur, qui garde un « optimisme bienveillant ». D’autres sont habités par la rancœur : ils rêvaient d’une vie tranquille, dans leur pays et ils s’y sentent exclus notamment pas les immigrés (car l’exclusion vient aussi de la situation économique, des choix politiques depuis des décennies, etc). Ils se rendent compte qu’ils ne peuvent être innocents et dormir paisibles, comme leurs parents. « L’époque n’est plus à la gentillesse », dit Laurent, fils de commerçants. Passant devant des HLM de sa ville, il voit des jeunes comme lui. Ils « fument et me regardent salement. Ils sont agressifs, mal élevés. Pourquoi me regardent-ils comme ça ? Je ne le mérite pas. Je n’ai jamais rien fait de mal, je travaille et je  ne vis pas mieux qu’eux. » De même Estelle, professeur, qui rêve de fuir cette France glauque et Sylvie chômeuse borderline. « Douce et belle, son physique gracile respire une certaine fragilité, traversée cependant par des éclairs de vigueur. Elle ne rêve que d’apaisement. » Ou Bertrand, gardien d’immeuble HLM qui ne comprend pas pourquoi ses locataires l’agressent verbalement parce qu’il est blanc. Tout son métier, fondé sur un certain sens de l’entraide, sa vie même est remise en question.

38056446_8410856On a dû demander plusieurs fois à l’auteur pourquoi il est parti à la rencontre de petits Blancs, version française du white trash américain. L’auteur s’intéresse à ce qui se passe aux Etats-Unis et aux cultures populaires urbaines comme le rap. Mais, je crois que le sujet a aussi permis à Aymeric Patricot de poursuivre une réflexion plus intime sur le sentiment de vide, sur la question de l’appartenance culturelle, morale, la question de l’identité et de l’être. Les Petits Blancs c’est pour moi le troisième livre d’une trilogie qui se compose de L’Autoportrait du professeur en territoire difficile (ed. Gallimard), récit/essai autobiographique (voir ici), et L’Homme qui frappait les femmes (ed. Léo Scheer), roman, ( voir ici). D’ailleurs, sous ses allures d’essai Les Petits blancs sont aussi remplis de fragments de romans ou de portraits dans lesquels on retrouve le ton du romancier.  J’ai eu l’impression d’un perpétuel aller et retour avec ses deux précédents livres. Ces trois textes, en apparence différents, reflètent une approche de la vie, de la société contemporaine mais aussi de la place que l’auteur s’assigne dans cette existence, dans cette société dans laquelle il ne se reconnaît pas tout à fait, dans laquelle il se sent en marge alors qu’il aspire secrètement à une sorte d’harmonie impossible. La seule harmonie, la seule réconciliation, il la trouve dans la littérature (l’écriture ainsi que la lecture des grands aînés ou des contemporains avec lesquels il a des affinités).

Page 90 et suivantes l’auteur fait d’ailleurs clairement référence à son Autoportrait. Lui, jeune homme de la bourgeoisie de province avoue sa proximité avec son sujet. Non qu’il mène la même vie que ces petits Blancs (il peut se considérer comme privilégié par rapport à eux) mais il partage leur malaise existentiel. Nos parents se sont élevés dans la société par rapport à leurs propres parents. Ils nous ont mis au monde dans les années 70 avec l’idée que notre vie serait aussi confortable et plus libre. Les crises diverses et variées qui s’enchaînent rendent notre présent et notre avenir moins aisé et malaisé. Espérons que nous soyons la seule génération sacrifiée et que nos enfants renoueront avec une sorte de prospérité et de calme.banlieue

Le monde d’aujourd’hui n’a peut-être jamais autant manqué d’harmonie. Cela peut sembler paradoxal dans un monde mondialisé, uniformisé. Parce qu’il faut avoir les mêmes envies, les mêmes désirs, les mêmes besoins que les Chinois, les Africains, les Américains, les Indiens, on perd, tous, notre individualité et on cristallise haine ou ressentiment lorsque ces envies commandées nous sont refusées. Ces petits Blancs comme tous les pauvres du monde ne sont pas tant démunis matériellement (même si certains dans le livre d’Aymeric Patricot ont connu la vraie précarité) que démunis moralement parce qu’on les prive de leurs repères, du socle culturel sur lequel se sont reposés naturellement leurs ancêtres. Tout est bouleversé, toutes les cultures se mêlent non pour aboutir à une admirable variété mais en s’entrechoquant  parce que la rancœur, la jalousie s’immiscent dans tous les cœurs. Parce que plus personne n’a de repère ni de spirituel pour accepter la vie qui nous est offerte. On nous rabâche à longueur de temps que l’autre doit être notre frère, qu’il faut de la solidarité. Le sacro-saint « vivre ensemble ». Or on trouve généralement que l’autre prend trop de place. Or la vraie solidarité est celle qui ne se commande pas, celle qui vient spontanément,  si naturellement qu’elle ne s’exhibe pas.

DDHC1789Plusieurs de petits Blancs dont Aymeric Patricot a recueilli le témoignage disent qu’ils ne sont pas racistes, qu’ils n’ont pas de haine. Il faut les croire. Ils n’ont rien au départ contre ceux qui ont une autre couleur de peau, d’autres origines mais ils ne veulent pas perdre leur place sur terre, ils ne veulent pas avoir honte d’exister. Ils veulent avoir leur chance. Ils veulent l’égalité. Depuis 1789, le Français réclame le droit à l’égalité (même si les différences de classe n’ont pas disparu, même si le lieu de naissance compte dans le destin, même si l’égalité réelle est une chimère). Cette inégalité avec les immigrés leur paraît plus grande, plus intolérable parce qu’elle les oppose à des hommes comme eux, c’est-à-dire des pauvres.  Les petits Blancs souffrent d’un sentiment d’injustice qu’ils osent à peine exprimer parce qu’ils se sentent aussi coupables d’être blancs. Le blanc, ancien colonialiste, cette « race » qui longtemps s’est posée comme supérieure. Les petits Blancs d’aujourd’hui payent pour leurs ancêtres de même que certains Noirs ont le sentiment de prendre une revanche par rapport à leurs ancêtres colonisés ou réduits à l’esclavage. La France, comme bien d’autres pays, notamment en Europe, ne se remet pas de son passé. Quand le passé cessera-t-il d’être présent ? Nul ne le sait. Le livre d’Aymeric Patricot a au moins la vertu d’exprimer avec nuance, ce malaise humain. Loin d’être une étude sociologique avec statistiques glaciales, cartes, calculs, cet essai est une succession de portraits d’hommes et de femmes rencontrés par l’auteur ponctué par des commentaires ou des synthèses. Il n’y a pas de jugement, juste des récits bruts qui laissent aux lecteurs le loisir d’essayer de comprendre Odile, Agnès, Thierry ou Christian et Sandy. L’auteur sans s’étendre a aussi donné la parole à quelques représentants des minorités comme Jody, d’origine sénégalaise. Au mieux, ils sont indifférents, au pire, ils éprouvent une sorte de racisme anti-blanc qui révèle aussi leur mal de vivre, frère de celui de ces petits Blancs.

172Bien sûr on peut dégager des constances, comme le fait Aymeric Patricot qui a mis en évidence quatre traits caractéristiques du white trash, et percevoir selon lui « l’émergence d’une culture white trash », « une culture de l’excès, du sarcasme et de l’autodestruction, une culture revendiquant une couleur de peau mais pour en hurler la malédiction ». Mais, ce que je retiens de ce livre, c’est la mise en valeur de la propre individualité de ceux qui ont témoigné pour lui. Les noyer dans des généralisations aurait été ne pas avoir compris leur malaise intime. L’auteur essaye ainsi non pas de théoriser mais d’expliquer ce qui meurtrit leur âme.

J’aime l’expression que l’auteur a utilisé deux fois : « gueules cassées de la misère ». Des êtres frappés de solitude et d’exclusion chez eux, en proie à une violence qu’ils n’ont jamais voulue. L’innocence perdue.

 

Les Petits Blancs, un voyage dans la France d’en bas, d’Aymeric Patricot, éditions Plein Jour.

 

La mélancolie du drugstore

décembre 16th, 2013

  AFP PHOTO BERTRAND GUAY

AFP PHOTO BERTRAND GUAY

Jean-Marc Roberts, romancier et éditeur, est mort le 25 mars 2013. Comme pour celle de Jérôme Lindon, le monde littéraire a été ému par la disparition de celui qui avait dirigé avec caractère les éditions Stock pendant des années. Il avait lancé sous la couverture bleu nuit quelques auteurs devenus médiatiques, soutenu des écrivains plus confidentiels mais en qui il croyait. Quelques semaines auparavant, il avait réussi un dernier coup éditorial avec Belle et Bête de Marcela Iacub. Ce coup avait gêné une partie du monde littéraire qui appréciait Roberts, le savait malade mais n’était pas enthousiasmée (euphémisme) par ce « roman ». A sa mort, plusieurs écrivains lui rendirent hommage dans la presse ou sous forme de livre.

Le dernier ouvrage de Roberts, dans lequel il parlait de son cancer, s’intitulait Deux vies valent mieux qu’une. En lisant La Mort de Jean-Marc Roberts de Jean-Marc Parisis, on comprend que le titre avait été bien choisi. Cet éditeur avait réussi à ne pas se contenter d’une seule existence.9782710370956

Au-delà des frontières germanopratines, Jean-Marc Roberts n’est guère connu (il ne faut pas imaginer que la vie littéraire passionne le public et ne vaut-il pas mieux se réjouir qu’elle ne soit pas ravalée au rang de l’actualité people, la littérature est déjà bien assez malmenée comme ça). Le risque donc, en écrivant sur Jean-Marc Roberts, est de ne s’adresser qu’à une poignée de lecteurs. Mais l’ouvrage Jean-Marc Parisis, en dépit de son titre, est à même d’intéresser et d’émouvoir hors de Paris. Avec sensibilité, par petites touches, il fait de Roberts un personnage romanesque si bien qu’il importe peu que le lecteur sache qui il était dans la réalité. « Ce qui était vrai, c’est qu’il était « insaisissable », glissant dans la fluidité mercurielle de ses doubles, déportant la fiction dans la vie et la vie dans la fiction. Jamais je n’ai rencontré un être qui incarne autant la notion de personnage, avec ce qu’elle suppose de présence absente, d’évasion des contours. » Qu’importe donc qui était vraiment Roberts, ces lignes sont finalement plus vraies parce qu’elles demeureront. N’est-ce pas le souvenir qu’on laisse aux vivants, même déformé, qui compte ? qui nous permet de ne pas être tout à fait mort ? Même les romans écrits par Roberts et que Parisis commentent semble être l’oeuvre d’un  personnage fictif qui serait écrivain.  Ce ne sont pas une, ni deux mais de nombreuses vies qu’a vécu Jean-Marc Roberts entre les feuilles de livres écrits ou publiés par ses soins.

Emile de Girardin

Emile de Girardin

En lisant Parisis, Roberts m’a fait penser à Emile de Girardin, journaliste, fondateur sous la monarchie de Juillet du quotidien la Presse et surtout de la presse moderne tout court. Après avoir créé le Voleur dans lequel il reprenait des articles parus ailleurs sans rien payer, il eut l’idée d’introduire de la publicité dans son quotidien, permettant d’en diminuer considérablement le prix et de toucher ainsi un plus large public. C’était un journaliste qui n’avait pas froid aux yeux et savait faire des affaires. Roberts me semble comme lui. « La pub, c’était son truc, écrit Parisis, comme les titres. Il fabriquait la réclame avec des slogans persos ou des extraits d’articles finement caviardés ». Roberts osait s’imposer, maîtrisant le système, l’air de rien. Le genre d’homme que la maladie arrête à peine. Elle lui a retiré la vie physique peu à peu mais pas la vie intellectuelle et affective comme le laisse entendre le portrait que Parisis brosse de lui lors de leurs derniers rendez-vous autour d’un verre de Bordeaux et d’une viande avec purée.

Parisis_Jean_MarcLes meilleurs passages du livre sont cependant ceux où il n’est pas question de Jean-Marc Roberts mais de littérature. Mon propos n’est pas blasphématoire : un bon éditeur n’est-il pas celui qui inspire ses auteurs en leur permettant de faire œuvre ? Ce tombeau est donc un prétexte pour parler de littérature, cette grande cape dans laquelle Parisis se drape pour être ailleurs, dans la vraie vie selon lui.

Parisis a en commun avec Roberts de n’avoir qu’un goût modéré pour l’époque et surtout les nouveautés techniques. Roberts avait tiré à boulets rouges contre les ventes de livre sur Internet, n’avait pas d’adresse mails, etc. « Tout était-il vraiment révolu ou rendait-il tout révolu en marquant sa différence, son anachronisme ? » s’interroge Parisis en décrivant un Saint-Germain-des-Prés en proie à Armani après avoir abrité des générations d’écrivains où seule la silhouette de Roberts paraît préserver le souvenir de ces temps glorieux.

Il faut pouvoir se permettre de tourner le dos ainsi au présent, pouvoir être en marge comme Roberts. C’est le fait des princes. Parisis n’agit pas autrement : il préfère le passé au présent et n’a pas foi en l’avenir. Il exprime sa nostalgie pour les années 70 et son « aristocratie intellectuelle » qui l’avaient vu écrivain en devenir et ardent lecteur. Mais je présume que du haut de ses dix-huit ans Parisis devait alors être nostalgique d’un temps qu’il n’avait pas connu. En bon romantique, il est né « trop tard dans un monde trop vieux » comme l’a dit Musset, trop médiocre et faux ajouterons-nous. Le jeune Jean-Marc Parisis devait déjà déplorer l’industrialisation de la littérature, les petites médiocrités rentables, bref, la mort de la vraie littérature. Elle agonise depuis tant de siècles que je la crois éternelle même s’il faut reconnaître qu’elle n’est pratiquée que part une minorité d’individus dont le nombre semble se réduire comme une peau de chagrin.

Photo Pierre Parente

Photo Pierre Parente

La Mort de Jean-Marc Roberts est une méditation nostalgique et rageuse sur la littérature d’hier et d’aujourd’hui (la première, la vraie et la seconde, souvent frelatée pour Parisis). Balzac, Debord, Gracq, Adorno hantent le livre. Le temps dans ce livre est sans cesse bouleversé, on balance du présent au passé, des livres du jour goûteux comme des plats d’un bouiboui aux livres fondateurs, d’un éditeur malade à un fringuant jeune homme auteur de Samedi, dimanche et fêtes, en 1972.

Parisis ne cache pas le mal qu’il pense des travers du moment comme « les nouveaux labels » qui serve étiqueter les livres un peu comme des poulets de supermarché mais il le fait avec une colère élégante, un élan de prince. Je le comprends, éprouvant bien souvent un malaise semblable au sien, même si je crois qu’il est aussi du devoir des écrivains d’embellir le présent de leurs mots, pour leurs contemporains ou les lecteurs de demain.

 

La Mort de Jean-Marc Roberts de Jean-Marc Parisis, 124 pages, éd. La Table ronde.

D’une langue à l’autre

décembre 4th, 2013

 

la-joie-du-passeur-de-georges-arthur-goldschmidt-961935752_MLDans La Joie du passeur l’écrivain et traducteur Georges-Arthur Goldschmidt a rassemblé des textes dans lesquels il s’interroge sur différents aspects de la langue.

Né en Allemagne en 1928, Georges-Arthur Goldschmidt dut fuir le nazisme à l’âge de dix ans et trouva refuge en France où il s’installa définitivement. Georges-Arthur Goldschmidt est donc parfaitement bilingue comme Heine qui fait l’objet d’un texte. Cette situation l’a incité à réfléchir sur les rapports qu’ont entretenu quelques grands écrivains germanophones (mais pas forcément allemands comme Kafka) et leur langue maternelle.

On parle de traduction quand on passe d’une langue à une autre mais aussi lorsqu’il s’agit de mettre des mots sur quelque chose de presque indicible, par exemple traduire des sentiments.  Je ne sais pas si cet usage du verbe « traduire » est spécifique au français. Mais il me semble que cette remarque est un aspect de la traduction sur lequel insiste Georges-Arthur Goldschmidt.  En traduisant il faut aussi traduire ce qui n’est pas écrit, il faut se mettre à la place de l’auteur. Georges-Arthur Goldschmidt a une longue expérience de traducteur (notamment les ouvrages de Peter Handke) et revendique pour le passeur liberté et intimité avec l’auteur à traduire. « Le timbre de la langue, son action, son rythme, sa respiration, les dimanches de l’enfance, le frémissement des êtres, les voix dans le jardin, tout cela qu’il y entend et qu’il y voit, le traducteur doit le prendre dans une hauteur différente, dans un registre autre, viser un autre point de l’espace, passer par d’autres paysages, car si les langues arrivent  bel et bien à la même clairière dans la forêt, elles n’empruntent pas les mêmes sentiers. Le regard des langues n’est pas le même et c’est pourtant les mêmes choses qu’elles voient.» (p. 170)

imagesLe cas de Heinrich Heine est particulièrement intéressant : c’est un écrivain placé entre deux frontières. Mais comme le souligne Georges-Arthur Goldschmidt  l’Allemagne est dans son cœur par la langue : celle de tous les jours, celle de la littérature, celle qui est liée à son enfance, celle par laquelle sa mère lui a parlé. En analysant le cas de Heine, l’auteur parle aussi de lui. L’une des épreuves du déracinement est justement de ne plus pouvoir parler et entendre en permanence sa langue maternelle. Notre langue maternelle nous construit, nous fait être d’une façon particulière. « Tout est dû au hasard biographique qui aurait pu, tout aussi bien, me faire naître dans une autre langue : j’aurais été, différemment, exactement le même. » (p 167)

Certes Heine a aussi quelque chose de français : son style et son esprit piquant le rapprochent d’écrivains français ce qui explique qu’il se soit si bien intégré à la vie littéraire et artistique parisienne (sa correspondance avec sa camarade George Sand est un bon exemple). Sur certains points, Heine incarne le bilinguisme idéal mais cette double culture peut aussi s’avérer troublante. Il était parfois difficile pour Heine de se situer. Le fait qu’il soit juif complique encore sa situation, ses origines le rendent porteur d’une troisième identité. C’est d’ailleurs bien son judaïsme qui lui vaut d’être si clairvoyant et prophétique concernant l’attitude de l’Allemagne face aux Juifs. Il a deviné qu’un jour les Juifs seraient condamnés à l’exil dans ce qu’ils considèrent pourtant comme leur pays.

Georges-Arthur Goldschmidt  consacre aussi un texte à Karl Philip Moritz et son roman d’inspiration autobiographique Anton Reiser. L’analyse de ce livre est l’occasion pour l’auteur de réfléchir à la portée du langage. Que se passe-t-il lorsque nos propos au lieu de nous permettre de communiquer avec l’autre ne sont pas crus ? C’est bien le problème d’Anton Reiser : il cherche à s’imposer, à vivre son identité par rapport aux autres mais ces derniers le reçoivent mal. L’humiliation ressentie par le héros est une façon d’être quand même par rapport aux autres, une humiliation qui passe aussi par le langage. Il faut exister pour soi naturellement et indépendamment de notre discours, donc de notre rapport aux autres et au moi que nous nous formulons, différent de notre moi intime.Moritz-Karl-Philipp-Anton-Reiser-Livre-896645928_ML

Le langage est un élément de notre identité, souvent aussi de notre caractère. Ce qui me semble préjudiciable en imposant une langue (par exemple l’hégémonie de l’anglais) c’est la perte des identités des interlocuteurs. Certes, dans une réunion, les choses sont plus simples, a priori, quand tout le monde parle la même langue (même langue, un peu une illusion, car pouvons-nous parler la même langue que l’autre ?) Mais avec une langue commune on appauvrit les échanges car celui qui parle l’anglais dont ce n’est pas la langue maternelle est obligé d’adapter sa pensée à cette langue étrangère, même s’il la parle couramment. Imposer une langue unique me paraît nuire à l’épanouissement de notre discours personnel.

La place de la langue dans l’être est un aspect auquel on songe aussi face à un écrivain qui a changé de langue d’écriture (par exemple Nabokov ou Kundera). Leur perception de la vie et leur mode de raisonnement se trouvent modifier et leurs œuvres s’en ressentent. Il y a un avant et un après l’abandon de la langue maternelle. Passionnante et troublante aventure.

nabokov

Les langues sont à la base même du travail du traducteur, langues qui se « dérobe(nt) » l’une à l’autre explique l’auteur. La tâche du traducteur est malgré tout de construire une passerelle entre deux identités qui n’est pas forcément évidente car le langage ne dit pas tout. Il exprime la surface de la conscience, le dessus de l’iceberg.  « Le langage (…) ne peut peindre l’âme et ce qu’il nous donne ce ne sont que des fragments décousus » écrit Kleist. Autant certains écrivains parviennent à dompter le langage pour le rendre plus signifiant, lui permettre  d’effleurer aussi l’indicible, d’autres écrivains sont tourmentés par les limites du langage. À lire Georges-Arthur Goldschmidt je me demande si cette problématique n’est pas plus grande chez les Allemands que chez les Français plus cartésiens et dotés d’une langue moins mouvante.

Georges-Arthur Goldschmidt s’interroge également sur le langage du nazisme à travers Jünger et Heidegger et revient sur la traduction de Freud. Selon lui, le psychanalyste est traduit en français de façon trop compliquée alors qu’à l’origine le style de Freud est simple. Belle façon de rappeler que l’intelligence n’est pas dans des énoncés complexes, un vocabulaire d’érudit ronflant mais souvent dans une sorte de pureté du discours qui oblige justement à une parfaite clarté dans le raisonnement.grayscale_sigmund_freud_psychoanalysis_desktop_4048x3057_hd-wallpaper-8977001-300x226

Ces textes qui retrace le parcours  de Georges-Arthur Goldschmidt proposent donc aussi quelques éléments de réflexion essentiels. Le dernier texte résume sa vision de la traduction pour laquelle il revendique liberté. L’auteur cite ainsi à la fin un extrait d’une lettre de Peter Handke qui a traduit de certains de ses ouvrages : « Oui, c’est bien cela : sur ta ville (ton livre), je dois bâtir une autre ville qui naturellement doit être aussi la tienne. Parfois, quand devant un passage, je suis dans l’embarras, je m’interroge : quelle est l’image intérieure à la base, donc que je connais moi aussi ? Et alors ça marche » Le secret de la traduction idéale ?

 

Georges-Arthur Goldschmidt, La Joie du passeur, CNRS éditions

 

Un échange avec Vladimir Jankélévitch

novembre 22nd, 2013

 

image001Pendant un peu plus d’une heure, un spectacle nous fait découvrir ce grand philosophe, musicologue et pianiste du XXe siècle.

 

On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien. » V. Jankélévitch

 

J’ai lu des textes de Vladimir Jankélévitch sur la musique cet été. Textes d’écrivain musicologue magnifique d’intelligence mais aussi d’une sorte de poésie que Jankélévitch faisait passer dans ses mots en parlant des notes et des compositeurs. Le nom de Vladimir Jankélévitch m’est aussi familier parce qu’il est né à Bourges (en 1903, d’une famille d’origine russe, son père fut le premier traducteur de Freud) et qu’il reste lié dans mon esprit à la Maison de la Culture, à Malraux, à Vilar, à des esprits désireux de rendre accessibles la culture, l’art, la pensée à tous… à partir du moment où on pousse la porte. Un effort si grandement récompensé.

La mère du comédien Bruno Abraham-Kremer a assisté à des cours de Jankélévitch à la Sorbonne et en parla à son fils. Bien des décennies plus tard, le comédien rend hommage à ce souvenir personnel et au philosophe engagé pour l’humanité.

Bruno Abraham-Kremer nous lit avec beaucoup de vie et d’enthousiasme des morceaux choisis de sa correspondance avec Louis Beauduc, son camarade d’étude, son ami pendant soixante ans. Ces extraits permettent de retracer les grands moments de la vie de Jankélévitch mais aussi ses idées essentielles, les convictions qui l’ont porté toute sa vie. Le comédien nous lit comme s’il nous invitait à réagir à ses propos, dans une démarche philosophique. Parfois, il commente brièvement les propos, notamment pour souligner combien les paroles de Jankélévitch s’adressent toujours à nous, près de trente ans après sa mort.Jankelevitch-Vladimir-Une-Vie-En-Toutes-Lettres-Livre-896662500_ML

Humour, énergie, mais aussi conscience morale, courage habitent ces lettres amicales et tendres dans lesquelles Vladimir aime aussi interpeller Louis (dont une partie des lettres ont été détruites lorsque les Allemands ont pillé l’appartement du philosophe, à Paris.

Il y a des passages bouleversants comme la Deuxième Guerre mondiale durant laquelle Jankélévitch a dû fuir : pas assez français et trop juif. Il résista quand même. Ce n’est que quelques années avant sa mort en 1985 que Jankélévitch obtint ce pardon qu’il réclamait de la part de l’Allemagne, un pardon venu d’un jeune Allemand qui n’était coupable de rien mais prenait ses responsabilités pour offrir au philosophe cette réponse humaine à l’inhumain nazisme. Il a des passages tendres (comme la naissance de la fille de Jankélévitch, appelée Sophie, bien sûr) ou qui font un peu rire jaune comme la frilosité des éditeurs à publier les essais du philosophe qui ne sont certes pas des livres de vulgarisation politiquement correct et très marketing.

800px-Plaque_Vladimir_Jankélévitch,_1A_quai_aux_Fleurs,_Paris_4Ce spectacle tous les lycéens de terminale devraient aller le voir tant il donne envie de penser, de réfléchir à ce qui nous construit : notre responsabilité morale mais aussi l’esthétique qui rend l’existence plus supportable.

La vie est une géniale improvisation ! : un titre qui interpelle et qui, au bout du compte, nous invite à être acteur de cette improvisation… et à aller au 1 quai aux fleurs, à Paris adresser un salut fraternel au philosophe qui vécut dans l’immeuble. Et si je devais retenir une phrase de ce spectacle ce serait la parole de Jankélévitch : « Hélas, en avant ».image_35_1_la_vie_est_une_geniale_improvisation

 

 

 

La vie est une géniale improvisation !

Avec Bruno Abraham-Kremer
Adaptation Bruno Abraham Kremer et Corine Juresco

D’après Une vie en toutes lettres, correspondance entre Vladimir Jankélévitch
et Louis Beauduc. Editions Liana Levi

Théâtre des Mathurins, 21h30. Jusqu’au 4 janvier 2014

http://www.theatredesmathurins.com/spectacle.php?id=35

A écouter aussi le comédien parlant de son spectacle sur France Culture.

 

« On dit par exemple que ce qu’il y a de plus mystérieux, ce n’est pas la nuit profonde, c’est le grand jour à midi, le moment où toutes les choses sont étalées dans leur évidence, où se dénude le fait même de l’existence des choses. Le fait qu’elles sont là est plus mystérieux que la nuit, qui éveille des pensées de secret. Un secret se découvre, mais un mystère se révèle et il est impossible de le découvrir. » (Penser la mort ?)

 

 

Une soirée salle Cortot

octobre 10th, 2013

David Saliamonas

David Saliamonas

 

La musique se suffit-elle à elle-même ou bien son interprétation peut-elle (doit-elle même ?) s’accompagner de mots ?

C’est une question à laquelle j’ai réfléchi plus d’une fois en lisant des textes de compositeurs et d’écrivains sur la musique (notamment en travaillant sur un Goût de la musique pour le Mercure de France). C’est une question que je me pose aussi à chaque fois que j’assiste à un concert parce que justement un torrent de mots me vient alors à l’esprit (sauf si le concert me déplaît ou m’ennuie mais c’est rare).

Certains pensent qu’expliquer la musique, lui ajouter des mots c’est sinon la trahir du moins l’encombrer. Sans doute Chopin le plus pur des compositeurs dans le sens où il ne vivait que pour son aurait aurait-il dit qu’elle se suffisait à elle-même. Son ami Liszt pensait autrement, lui qui était fasciné par les autres artistes, notamment les écrivains. Dans l’un de ses articles réunis sous le titre Lettres d’un bachelier ès musique Liszt recommande même que le compositeur donne en « quelques lignes une esquisse psychique de son œuvre ». L’interprète peut également livrer sa propre vision de l’œuvre dont il se fait le passeur entre le compositeur et le public. Difficile de trancher entre ces deux écoles. J’aurais tendance à penser en tout cas que les mots ne nuisent pas à la musique au pire on les oublie, au mieux ils accompagnent notre écoute. Je présume que David Saliamonas serait d’accord avec Liszt. À l’occasion de son concert le 9 octobre salle Cortot, il a pris soin de présenter successivement les œuvres qu’il allait interpréter tout d’abord les Préludes opus 28 de Chopin, puis la Partita n° 2 en ut mineur de Bach puis les seize Valses opus 39 de Brahms et enfin la Paraphrase de concert sur Rigoletto de Liszt.delacroix-chopin

Certes il y a sans doute des mélomanes qui aiment le côté un peu cérémonieux du récital où le musicien se tenant très droit vient jouer son morceau, salue le public sans un mot et s’en va. Il y a encore des concertistes qui agissent ainsi. Mais il me semble que le public aujourd’hui a besoin de créer un lien plus personnel avec l’interprète. On sentait que la salle Cortot appréciait cette introduction non dénuée d’humour offerte par David Saliamonas. Même ceux qui connaissaient très bien par exemple les Préludes de Chopin pouvaient y trouver de l’intérêt car le pianiste ne s’est pas lancé dans un long historique ou une analyse musicologique : il a plutôt révélé ce que lui inspirait ces morceaux. Dès lors il n’était plus possible d’écouter exactement de la même façon les préludes parce que le pianiste les avait liés à tel ou tel sentiment, ressenti, certes personnel mais qui s’attachait à notre écoute. David Saliamonas est un pianiste très expressif : il nous a offert des croquis d’âme notamment à travers ces Préludes de Chopin qui ont tous une tonalité sentimentale particulière : enthousiasme, colère, tristesse et même ennui. Le pianiste s’est justement demandé si on pouvait exprimer l’ennui par le piano, l’ennui romantique métaphysique que Musset, notamment, a su si bien définir.

Alfred Cortot

Alfred Cortot

Je souriais également en écoutant David Saliamonas : Chopin ne s’intéressait guère à la littérature et le concert avait lieu salle Cortot… Cortot qui a établi une édition des œuvres de Chopin dans laquelle il livre de nombreux conseils pour travailler mais aussi donne des interprétations fort bien écrites et souvent poétiques mais qui n’auraient pas vraiment enchanté Chopin. Il aurait sans doute trouvé Cortot trop bavard. Mais l’artiste est-il toujours le mieux placé pour parler de ses compositions au public ? Peut-être pas. Au fond une œuvre d’art est faite pour être offerte aux autres (à quoi bon créer si c’est pour en garder le fruit ?)  David Saliamonas a créé pendant une quarantaine de minutes les Préludes de Chopin à sa façon et nous les a livrés avec beaucoup de générosité, de personnalité. Il les a joués à la fois au sens pianistique mais presque aussi au sens dramatique, théâtral.

R01 J_S_ BachL’entracte a été suivi de la Partita de Bach, un Bach préromantique. C’est d’ailleurs une tendance actuelle de jouer Bach avec sans doute davantage d’expressivité qu’on ne le faisait à l’époque et encore assez récemment. Une interprétation plus romantique de Bach en tirant parti de la musicalité du piano a l’avantage de mettre en valeur l’humanité qui passe dans Bach. Ce n’est pas un compositeur froid même derrière sa belle architecture comme l’a rappelé justement David Saliamonas. Simplement il me semble que le public du temps de Bach, ce public qui aimait également les vers de Racine (et les vers classiques de Voltaire) ne percevait pas l’expression des sentiments, l’expression des mouvements de l’âme de la même manière que nous. On gardait une certaine distance qui n’est pas forcément de la froideur mais une façon d’être correspondant à l’image que les classiques avaient de l’Homme. Depuis le romantisme est passé par là. Liszt, encore lui,  a été l’un des premiers à jouer Bach en concert (à l’époque, on ne jouait que des contemporains). Je suppose qu’il le jouait également d’une façon assez romantique non pas seulement pour plaire à son public mais parce que c’est ainsi qu’il ressentait ce que Bach avait cherché à traduire avec des notes. Le romantisme est passé par là et notre appréhension esthétique qu’il s’agisse de beaux-arts, de musique, de littérature ne peut plus être la même. On méprise trop souvent l’époque romantique résumée, à tort, à une vague sentimentale un peu mièvre. On ne prend pas conscience du bouleversement que le romantisme a provoqué dans notre approche esthétique et dont nous ressentons encore les influences.Johannes_Brahms_1853

David Saliamonas a fait suivre Bach de Brahms. J’étais ravie d’écouter ces seize Valses. Je me suis souvenue en avoir travaillé quelques-unes. Certaines phrases m’ont rappelé aussi les danses hongroises que j’avais jouées avec ma sœur.  Il y avait aussi des réminiscences schumaniennes. Mais ce n’est pas diminuer Brahms que d’y retrouver l’influence de Robert Schuman car Brahms a su créer son propre univers musical. Comme l’a bien expliqué David Saliamonas  ces Valses sont également riches de sentiments bien que différents des Préludes de Chopin. Il y a par moments des mouvements plus lents, parfois langoureux ou câlins ou doucement mélancoliques. D’autres valses sont entraînantes, franchement joyeuses. Toutes portent une fraîcheur qui rendait l’écoute délicieuse.

Le concert s’est achevé par un morceau de bravoure avec la Paraphrase de concert sur Rigoletto.  Les transcriptions de Liszt représentent la moitié de son oeuvre intégrale. Aujourd’hui ces compositions, souvent d’une très grande virtuosité, sont peu jouées. La demande du public n’est plus la même. Liszt a réalisé ces transcriptions pour faire entendre des airs d’opéra, des symphonies et autres œuvres orchestrales que le public aimait mais ne pouvait entendre facilement. Il était plus simple de proposer ces œuvres pour piano seul. Liszt est assurément le compositeur qui a su le mieux faire de son instrument de prédilection un orchestre tout entier. L’opposé de Chopin qui a presque fait de l’orchestre accompagnant le piano dans ses concertos un faire-valoir dont on pourrait presque se passer. S’il a adapté bon nombre d’œuvres populaires pour mettre en valeur sa virtuosité et soutenir sa carrière, Liszt a aussi réalisé certaines transcriptions pour faire découvrir des musiciens un peu oubliés, dénigrés ou mal connus. Sa transcription de la Symphonie fantastique est une œuvre d’amitié magnifique : il avait conscience du génie de Berlioz et a voulu l’aider. Existe-t-il encore aujourd’hui une telle fraternité artistique ?

liszt_ico_eDans la salle, en cette soirée d’octobre encore douce, il y avait un bébé de quelques mois. Il a dormi d’un sommeil d’ange et peut-être ses rêves ont-ils été peuplés d’arpèges cantabile et d’accords appasionato. J’aime à penser, comme les romantiques, que la musique a un pouvoir magique sur nous, inspirant joie, mélancolie, tendresse ou passion, sentiments ou sensations qui s’invitent en nous le temps de quelques notes résonnant à nos oreilles. Mais si la note est éphémère, elle se prolonge comme un très long point d’orgue dans notre mémoire.

Avec ou sans mot, la musique nous procure un intense sentiment de vivre.

 

Le site du pianiste propose quelques extraits notamment un nocturne de Chopin, le compositeur qui aimait l’ineffable…  http://davidsaliamonas.com/

 

 

 

 

Vivre les belles lettres à Paris

octobre 1st, 2013

 

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La littérature est une activité solitaire et sociale.

Certes, l’écrivain est seul pour travailler et la lecture est un dialogue silencieux entre un lecteur et des mots. Mais, depuis ses origines, la littérature est aussi un lien profond entre les hommes. Elle a commencé par être lue à haute voix. Pratique qui s’est poursuivie pendant des siècles afin de pouvoir faire découvrir des textes à un public qui ne savait pas lire. Par exemple les veillées au coin du feu. Mais ces lectures à haute voix réunissaient parfois aussi des lecteurs qui n’avaient qu’un exemplaire d’un ouvrage. Je songe ainsi à cette scène satirique croquée par un Henri Monnier dans lequel il raconte une soirée de lecture dans la loge d’une concierge…classiques-au-coin-du-feu

Outre ces séances de lecture, la littérature fait aussi l’objet de discussions depuis des siècles dans des salons où des auteurs lisent leur nouveau texte, où les hôtes discutent des dernières rumeurs, des dernières querelles ou des théories du jour.

On pourrait croire qu’aujourd’hui tout cela a disparu : chacun est plongé dans son livre voire a troqué le volume papier pour un écran et plus rien ne s’échange.

Le Guide des amateurs de littérature à Paris de Sophie Herber nous prouve en plusieurs dizaines d’idées et de bonnes adresses que la littérature, au contraire, vit et s’épanouit plus que jamais dans la capitale, hantée par tant d’écrivains dont certains en firent même une muse, par exemple Balzac, Hugo ou Aragon…

guide-des-amateurs-d-5228594968bcfOn découvre ainsi dans ce guide que la littérature se décline de mille et une façons, depuis les classiques salons et les cafés littéraires dans lesquels un auteur discute avec des lecteurs et les lectures théâtralisées jusqu’à des « expérimentations littéraires » ludiques. L’auteur évoque bal littéraire où danses et lectures alternent ou de vrais matches de boxe où les coups se donnent avec des mots choisis.  Institution comme la SGL, la Maison de la poésie, les musées, bibliothèques municipales et instituts culturels étrangers sont aussi bien cités que les librairies indépendantes et petits lieux secrets comme le club des poètes et des appartements de particulier.

Enfin, on peut également participer à des cercles de lecture à l’heure du thé ou du dîner pour faire part de ses derniers coups de cœur, s’inscrire à des ateliers d’écriture ou assister à des soirées slam ouvertes. Et pour ceux qui veulent marier marche et lettres, l’auteur nous livre aussi quelques jolies idées de balades sur les traces des héros ou des écrivains.girls-club1

Sophie Herber s’est ainsi promenée dans tous les arrondissements de Paris pour nous signaler autant de bonnes initiatives destinées à faire vivre la littérature, souvent gratuites ou pour un prix modique (à commencer par ce livre). Et pour ceux qui préfèrent rester chez eux, l’auteur propose une sélection de sites Internet permettant de participer à des salons virtuels ou de faire partager sa bibliothèque.

A une époque où, non sans raison, l’édition et la librairie connaissent de graves crises financières et identitaires, ce guide prouve que le goût pour la littérature reste vivace en s’exprimant sous des formes adaptées à nos modes de vie.

Guide des amateurs de littérature à Paris, de Sophie Herber, éditions Parigramme, 101 pages, 6 euros

L’âge d’or des croisières

août 31st, 2013

 

affiche_legendes_mersEvian est bien loin de la mer. Et pourtant, son beau palais Lumière, ancien établissement thermal devenu lieu d’expositions, nous plonge dans une ambiance Belle Epoque raffinée. Un lieu finalement idéal pour cette exposition temporaire Légendes des mers, l’art de vivre à bord des paquebots présentée jusqu’au 22 septembre. Et puis, l’évasion ne commence-t-elle pas avec l’imagination ? Au bord du lac Léman, on peut partir aisément pour des horizons plus lointains. Chimériques peut-être…992862_10201356434978561_452822981_n

L’exposition Légendes des mers est réalisée en partenariat avec l’association French Lines. Celle-ci, fondée en 1995 a pour but de préserver le patrimoine des compagnies maritimes françaises. Objets, meubles, archives, documents iconographiques : une collection unique au monde et exceptionnelle qui nous raconte 150 ans d’histoire de croisière dans ses moindres détails matériels et humains.

Toute une époque et tout un art de vivre.

Tout un univers, celle de la marine, celle des touristes fortunés ou modestes désireux d’évasion exotique ou de nouveaux départs. Les paquebots ont permis de rendre accessibles des terres lointaines pour les Européens.

Curieusement, cet âge d’or des paquebots est symbolisé par le Titanic, cet insubmersible qui n’a même pas achevé son premier voyage. L’exposition du palais Lumière évoque d’ailleurs le Titanic avec notamment un document exceptionnel : le manuscrit d’Helen Churchill Candee, une survivante de la tragédie qui raconta cette dramatique nuit du 14-15 avril 1912. Ce témoignage a servi de base au film de James Cameron. Cinq jours après ce naufrage, Le France, autre paquebot célèbre, partait effectuer sa première traversée.

2013-06-14 14.59.23L’exposition se divise en trois parties. La première traite de l’historique des grandes compagnies avec de superbes maquettes notamment le premier paquebot, le Washington, qui relia en 1864 Le Havre/New York. Le bateau appartenait à la Compagnie Générale maritime fondée par les frères Pereire. Des voyageurs, appartenant à différentes classes de la société, suivaient ainsi le trajet qu’effectuait alors le courrier.

La seconde partie présente de nombreuses affiches révélatrices de cet univers d’exotisme que les compagnies proposaient et qui correspond aussi à une expansion des terres colonisées et à un rapprochement entre le Vieux et le Nouveau Continent, entre l’Orient et l’Occident.2013-06-14 14.57.59

La troisième partie de l’exposition est la plus riche et la plus passionnante : elle nous raconte la vie à bord de ces monstres des mers avec des objets, des meubles, la reconstitution d’un pont et d’une cabine.

Outre ces objets qui rendent concret ce mode d’existence, j’ai particulièrement apprécié les dessins d’Edouard Collin. Ils représentent avec un luxe de détails des instants de vie à bord de l’un des paquebots baptisé le Liberté. C’est vivant, précis, évocateur dans sa simplicité graphique.

Edouard Collin_Service sur le pont-promenade de la 1re classe du paquebot Liberté (Cie Gle Transatlantique), vers 1950_Dessin © Collection French Line

Edouard Collin_Service sur le pont-promenade de la 1re classe du paquebot Liberté (Cie Gle Transatlantique), vers 1950_Dessin © Collection French Line

Je suis aussi restée longtemps devant les coupes longitudinales des paquebots qui présentent tous les étages, tous les quartiers. Mille existences, mille histoires s’offrent à notre imagination devant ce monde en miniature qui doit permettre de vivre pendant plusieurs jours, offrir toutes les commodités et tous les amusements aux riches, servis par tout un petit personnel pendant que tout l’équipage les conduit à bon port.

On découvre que dans ces paquebots existaient un four à pâtisserie, un fleuriste, une chambre froide pour les viandes de mouton et de bœuf, une cave pour le vin et les bières, une chapelle, un chenil, un coiffeur, des magasins, une imprimerie, une poste, une pharmacie, etc. Le passager de première classe jouit d’une cabine spacieuse, de jardin d’hiver, de salle de jeux, de salons confortables, de piscines… Quand il se met à table, il peut consulter un menu raffiné et joliment illustré. Des plats gastronomiques servis dans de la vaisselle fine, appartenant à la compagnie.

coupe du Sphinx, collection French Lines

coupe du Sphinx, collection French Lines

Lalique, Pacon, Rulhmann, Christofle, Daum… autant de noms de décorateurs et de manufactures prestigieux qui ont fait de la vie quotidienne un art sur ces paquebots comme sur terre. Même les animaux domestiques des premières classes sont traités avec soin… L’exposition présente ainsi un menu concocté pour les chiens qui profitent aussi de niches chauffées et d’employés à leur service…

Byron Company_Hall et grande descente de la 1re classe à bord du paquebot France (Cie Gle Transatlantique), vers 1912_Photographie © Collection French Lines

Byron Company_Hall et grande descente de la 1re classe à bord du paquebot France (Cie Gle Transatlantique), vers 1912_Photographie © Collection French Lines

Mais le personnel aussi doit vivre et j’ai rêvé devant ces chambres dévolues aux maîtres d’hôtel mais aussi ces couchettes où dorment les émigrants qui espèrent qu’ailleurs la vie est plus belle que dans le pays qu’ils ont quitté.

La beauté du voyage voisine avec les inégalités qui sont le lot de toute société. Tout paraît plus flagrant dans un espace réduit appelé Champollion, Normandie, France, ou encore Aramis et Titanic…

A partir du 12 octobre, Le Palais Lumière d’Évian nous offrira un autre voyage assez proche sur bien des points en présentant l’un des fonds exceptionnel du musée départemental de l’Oise de Beauvais : la collection d’Art nouveau avec ses peintres, architectes et décorateurs.

 

2013-06-14 14.55.31Légendes des mers

L’art de vivre à bord des paquebots

Jusqu’au 22 septembre. Ouvert tous les jours.

Palais Lumière, quai Albert-Besson 74500 Evian

http://lesamisdupalaislumiere.fr

 

 

Le Japon et l’Argentine à Giverny

août 25th, 2013

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Monet a écrit qu’il aimait être rapproché des vieux peintres japonais. En 1994, Hiramatsu Reiji, né en 1941, découvre Monet et ses Nymphéas. Il va effectuer sept séjours en France, notamment en Normandie et va réaliser des œuvres directement inspirés de Monet et de Giverny. Le musée des Impressionnismes de Giverny expose une trentaine de ses œuvres jusqu’au 31 octobre.

Hiramatsu a voulu apprendre le japonisme de Monet et a peint avec dit-il une « liberté et un sentiment ludique ». Il a également réussi à établir un lien entre l’Occident et l’Orient, comme l’avait fait Monet en son temps. Le résultat est de toute beauté. Hiramatsu a peint selon la technique du nihonga. On utilise des pigments de couleur d’origine minérale, végétale et animale et des feuilles de métal. Un dessin à l’encre de Chine est réalisé au préalable puis on applique les couleurs avec différents pinceaux. L’exposition explique la technique en montrant couleurs et pinceaux. Le résultat est différent des peintures à l’huile de l’impressionniste et en même temps, les deux œuvres sont très proches.

Comme Monet, Hiramatsu s’apprécie vu de loin, en tout cas dans un premier temps, ensuite, on peut se rapprocher pour les détails, notamment ces grenouilles, oiseaux, libellules ou papillons qu’il glisse dans ses peintures. Des présences animales, poétiques, typiquement japonaises comme on en voit dans les estampes. Les œuvres d’Hiramatsu évoquent aussi les motifs des tissus de kimono ou des papiers pour origami. Les coloris variés sont illuminés par la feuille d’or. On rêve de voir les œuvres à la lumière du jour, ce doit être encore plus sublime.

HIRAMATSU_Reflets de nuages- dorés sur l’étang, © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

HIRAMATSU_Reflets de nuages- dorés sur l’étang, © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

L’esthétique japonaise et les nymphéas de Monet se mêlent ainsi avec une grâce indéfinissable. Le pont japonais construit et peint par Monet à Giverny s’invite à nous symboliquement tant notre esprit passe facilement des œuvres d’ Hiramatsu à celles de Monet. Du Japon à la France. Du XIXe au XXe siècle.

On voit aussi chez Hiramatsu les saisons défiler comme chez Monet. L’hiver est un dégradé de blancs et teintes crème, ensemble lumineux qu’un oiseau marron traverse avec délicatesse. L’automne marie jaunes et nuances de marron.

Quartet de couleurs - Nymphéas, 2011 - Nihobga, paravent à six panneaux - © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

Quartet de couleurs – Nymphéas, 2011 – Nihobga, paravent à six panneaux – © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

L’un des paravents m’a fait penser à une voie lactée faite de petites fleurs colorées et de nymphéas aux coloris imaginaires, mais qui font directement penser à ceux de Monet.

Un tableau et un paravent m’ont éblouie particulièrement, ce sont des parterres de coquelicots stylisés, resplendissants. Les fleurs ont des allures de clochettes rouge intense.

Les titres des peintures et paravents offrent un nouveau pont… reliant peinture et musique. Fantaisie, quartet, symphonie s’invitent dans les titres poétiques des œuvres avec abeilles, fin d’automne, printemps nuages….

HIRAMATSU, Motifs de nymphéas – Divertissement, © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

HIRAMATSU, Motifs de nymphéas – Divertissement, © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

Etrangement, il n’y a aucune présence humaine, quelques présences animales discrètes et pourtant ces œuvres touchent et font du bien à l’âme. En cette époque où la Syrie, le Liban, l’Egypte, entre autres, sont en proie à des violences dont on ne mesure pas encore le désastre et dont la fin semble sans cesse repoussée, les œuvres d’Hiramatsu me semblaient porteuses de paix, de respect parce que la pure beauté de la nature réinterprétée est si humaine. Bien sûr ces paravents sublimes ne protégeraient pas des balles réellement, mais dans mon imagination ils incitaient à faire cesser le feu, au moins le temps de la contemplation. Idéalisme certes, mais au fond, mon âme, pour quelques instants, a trouvé le repos. Les estampes collectionnées par Monet et présentées aussi dans l’exposition nous font refaire le voyage dans le sens inverse nous invitant à voir ce qui a nourri le peintre impressionniste dans les œuvres d’Hokusai ou Hiroshige qu’il a admirées.

Monet n’a certainement jamais dansé le tango. Et pourtant, le concert auquel j’ai assisté ensuite ne dénotait pas avec l’état d’esprit qui m’habitait pendant la visite de l’exposition. Le concert avait lieu dans l’auditorium du musée des impressionnismes, dans la cadre du festival Musique de chambre à Giverny. Ce festival permet à de jeunes talents de différents pays de jouer avec des interprètes plus expérimentés. J’en ai parlé précédemment dans le billet Musique chez les Impressionnistes.

Marcelo Nisinman

Marcelo Nisinman

Marcelo Nisinman bandéoniste et compositeur argentin, a interprété ses œuvres, mais aussi des morceaux de Piazzolla avec violons, piano, contrebasse, alto, flûte, violoncelle, clarinette. De la musique de chambre argentine. On retrouvait les lignes musicales du tango déclinées sous une forme parfois contemporaine, des rythmes marqués, souvent une mélancolie langoureuse, sensuelle. Marcelo Nisinman épousait son instrument, il était concentré sur sa musique, mais en nous l’offrant aussi toute vivante et palpitante, sortant de lui. J’ai remarqué la même attitude chez les autres interprètes, à la fois expressifs, concentrés mais sans ignorer les spectateurs. J’ai aussi été touchée par la connivence régnant entre les musiciens qui pourtant ne sont pas habitués à jouer ensemble. Ils avaient manifestement du plaisir à jouer ensemble, s’entraînant les uns les autres. Russe, française, hollandaise, serbe, américaine : plusieurs nationalités réunies. Ces musiciens communiquaient entre eux avec une fraternité artistique émouvante. Ils interprétaient de la musique bien loin de leurs origines. J’y pensais en voyant les Russes Maria Belooussova au piano et Nikita Boriso-Glebsky au violon : ils interprétaient le tango avec une pointe d’âme russe magnifique, proche peut-être de cette tendresse que Debussy trouvait chez Moussorgski. Le concert de deux heures s’est achevé avec une Milonga de Thierry Pelicant, l’un des compositeurs contemporains habitués du festival. Une œuvre enlevée, aux accents argentins aussi qui a pris des allures de feu d’artifice musical offert par un septuor international qui existait le temps d’un concert. Une belle énergie, un feu sacré qui a enthousiasmé l’auditorium plein.

Michel Strauss, violoncelliste et fondateur et directeur du festival et Maria Belououssova, pianiste

Michel Strauss, violoncelliste et fondateur et directeur du festival et Maria Belououssova, pianiste

Ce festival fête ses dix ans cette année. Il se poursuit jusqu’au 1er septembre et proposera notamment des voyages musicaux aux Etats-Unis, avec notamment Gershwin, en Scandinavie avec Sibelius et Grieg et en France, à l’époque romantique. A voir et à écouter.

Informations :

www.musiqueagiverny.fr

Réservation : 09 72 23 33 52

Office de Tourisme des Portes de l’Eure

80 rue Claude Monet – 27620 Giverny – 02 32 64 45 01

De 10 à 17 euros le concert ou différents pass de 20 à 90 euros. Concerts à 15h30 et 20h

Exposition Hiramatsu Reiji au musée des Impressionnistes, jusqu’au 31 octobre, 99 rue Claude Monet, 27260 Giverny. Ouvert tous les jours de 10h à 18h

www.museedesimpressionnismesgiverny.com

 

 

Musique chez les Impressionnistes

août 4th, 2013

 

musique de chambre a giverny afficheLe pays de Claude Monet accueille la dixième édition de Musique de Chambre à Giverny, du 22 août au 1er septembre prochain.

 

 

Claude Monet a fait chanter les couleurs, non comme des symphonies triomphales mais des préludes et des barcarolles laissant à chaque teinte l’occasion de dévoiler ses mille et une nuances. C’est à Giverny, en Normandie, dans cet immense jardin toujours fleuri, cette maison et ses environs qu’il a peint parmi ses plus belles toiles. La maison, le jardin, le bassin des nymphéas et le musée des Impressionnistes qui rassemble des toiles de ses amis peintres attirent des dizaines de milliers de visiteurs chaque année. Pourtant, les lieux n’ont rien d’un site touristique artificiel et outrancièrement commercial. Les lieux ont la paix de l’authenticité. Je ne sais si ce sont les fleurs qui offrent une impression de repos même lorsqu’une foule de visiteurs parcourent les allées. Ou bien peut-être est-ce le caractère contemplatif ou serein attaché à la plupart des toiles impressionnistes –  comme si chaque instant de la vie humaine ou naturelle était porteur pour eux d’une secrète et presque indicible beauté – qui nous envahit…. Giverny reste une magnifique promenade en toute saison.

 Le musée des impressionnismes de Giverny afp.com/Robert Francois


Le musée des impressionnismes de Giverny
afp.com/Robert Francois

 

Du 22 août au 1er septembre, l’univers impressionniste met en vedette l’art musical pour la dixième année consécutive à l’occasion d’un festival de musique de chambre. Le programme des onze concerts nous emmène aussi bien pour une promenade viennoise avec Mozart et Schubert qu’en Russie avec Arenski, Prokofiev et Tchaïkovski sans oublier le Nouveau Continent avec Bernstein et Gershwin, l’Argentine de Piazzolla, la Scandinavie de Grieg et Sibelius et bien sûr la France de Ravel et Chabrier… Entre autres.

Ce festival a plusieurs spécificités.

L’une d’elles a été inspirée par le festival de Marlboro aux Etats-Unis. Après la Seconde Guerre mondiale, Rudolf Serkin, Marcel Moïse et Pablo Casals réunissaient chaque été de jeunes musiciens pour faire de la musique de chambre. Le festival de Giverny, fondé par le violoncelliste Michel Strauss, accueille ainsi en résidence dix-sept jeunes talents venus du monde entier qui se produisent en concert avec cinq de leurs aînés. L’occasion de belles rencontres inédites…

En outre, chaque année un compositeur contemporain est également invité tout spécialement. En 2013, il s’agit de Bruno Mantovani, un jeune musicien français, aux origines italiennes et espagnoles par ses parents. On pourra entendre quatre de ses compositions. D’autres artistes contemporains seront aussi présents avec Philippe Hersant proposant une œuvre pour violoncelle et piano, Stéphane Mège qui a arrangé L’amour des trois oranges et Thierry Pelicant qui a transcrit Porgy and Bess pour sextuor et contrebasse.

BAT_40x60cm_hiramastu_OK bdA Giverny, les distances et le temps s’évanouissent pour laisser place à la Musique, tout simplement.

Les concerts ont lieu dans l’auditorium du musée des Impressionnismes, ouvert en 1992  ou bien dans trois églises romanes situées à proximité. Encore le temps qui s’efface…

Enfin, le musée accueille jusqu’au 31 octobre une exposition du peintre japonais, Hiramatsu Reiji, né en 1941 et qui rend hommage aux nymphéas de Monet. Encore les distances qui s’effacent pour souligner les relations innées que les arts et les artistes entretiennent les uns avec les autres.

 

Informations :

www.musiqueagiverny.fr

Réservation : 09 72 23 33 52

Office de Tourisme des Portes de l’Eure

80 rue Claude Monet – 27620 Giverny – 02 32 64 45 01

De 10 à 17 euros le concert ou différents pass de 20 à 90 euros. Concerts à 15h30 et 20h

Exposition Hiramatsu Reiji et collection permanente :

www.museedesimpressionnismesgiverny.com

 

Musset joue au merle

juin 23rd, 2013

 

 Merleblanc2Stéphanie Tesson joue L’Histoire d’un Merle blanc au théâtre de Poche jusqu’au 26 juillet.

Quel plaisir d’entendre du Musset ! J’avais l’impression que les mots caressaient mes oreilles, toutes sensibles à cette musique de l’esprit. Et dans l’intime théâtre de Poche, chaque spectateur croit que le spectacle n’est donné que pour lui.

L’Histoire d’un Merle blanc a été écrite en 1842. Musset n’a que 32 ans mais il est déjà fatigué et l’inspiration se dérobe peu à peu à lui. Ce conte, qui paraît d’abord dans La Revue des Deux Mondes, est une commande passée par Hetzel pour un ouvrage collectif intitulé Les Scènes de la vie publique et privée des animaux. L’ouvrage est enrichi de gravures de Grandville et rassemble plusieurs auteurs : P.-J. Stahl, pseudonyme d’Hetzel rédige plusieurs récits, George Sand y raconte le voyage d’un moineau, Balzac se penche notamment sur les peines de cœur d’une chatte anglaise, Nodier imagine un renard pris au piège. Le but est de traiter des mœurs contemporaines en mettant en scène des animaux très, parfois trop humains. Mais à la différence de La Fontaine les auteurs pour la plupart ne tirent pas de morale de leur histoire. Ils décrivent en naturaliste spirituel. garde

Musset n’aurait pas écrit cette histoire de merle blanc si elle ne lui avait pas été commandée. Mais elle lui a donné l’occasion d’exprimer de façon animalière et métaphorique ce qu’il ressent.

Le merle blanc est rejeté par son père qui ne supporte pas son plumage candide et encore moins son chant. Le merlichon quitte le jardin familial en quête d’identité. Il va croiser plusieurs autres oiseaux, croyant parfois qu’il appartient à telle ou telle espèce. En réalité c’est « un merle exceptionnel », ce qui est à la fois « glorieux » et « pénible » comme l’écrit Musset. Après une sorte de voyage initiatique qui mène le petit merle blanc du quartier du Marais jusqu’au Bourget en passant par la forêt de Mortefontaine, l’oiseau accepte sa particularité et se décide à prendre la plume. Il devient un merle écrivain célèbre dans le monde entier,  racontant en 48 chants son étrange destinée. Un jour, il pensera avoir rencontré son alter ego féminin mais comme Musset, amant exigeant, le merle sera déçu par sa merlette blanche.

Stéphanie Tesson a créé ce spectacle mis en scène par Anne Bourgeois il y a plusieurs années. On sent qu’elle l’a beaucoup joué, que les mots de Musset lui sont devenus naturels. Elle ne récite pas le conte, elle le joue pleinement. C’est une comédienne très expressive.

Photo Sébastien Laugier

Photo Sébastien Laugier

Elle nous fait vraiment croire que nous avons affaire à un merle. Dans ses quelques mètres carrés de scène et avec un tabouret, elle nous fait voir les décors : le petit jardin, la forêt, les airs. Elle nous fait croire aux autres oiseaux qu’elle incarne tour à tour avec drôlerie et justesse comme le pigeon ramier, la pie marquise, la tourterelle douce et alanguie, ou encore les grives bien grivoises, la gélinotte ronchonne sans s’oublier le perroquet cacatoès assez hugolien.

Stéphanie Tesson épouse l’esprit fantaisiste de Musset fait d’ironie, de poésie gracieuse et de mélancolie. Avec Musset, on passe toujours du rire mordant à la douce tristesse, presque imperceptiblement. Toujours Coelio et Octave cohabitent en lui sans que l’un domine l’autre, sans que l’un étouffe l’autre. En écoutant Stéphanie Tesson je songeais que c’était peut-être ce mariage subtil qui faisait tout le génie particulier de Musset. Ce mélange des genres shakespearien qui est parfois un peu écrasant par sa puissance sous la plume de l’auteur d’Hamlet, les autres auteurs romantiques n’ont pas réussi à le reproduire aussi bien que Musset. Parce que ce mélange fait partie de la nature même de Fantasio et il marie les genres avec une telle délicatesse que tout n’est qu’harmonie, sans heurt, sans artifice.

En voyant Stéphanie Tesson jouer le texte de Musset, j’ai repensé à l’adaptation pour le théâtre de La Confession d’un enfant du siècle que j’ai vue il y a quelques mois (http://actualitte.com/blog/arianecharton/2013/02/lhistoire-dun-enfant-malade/). Je m’étais alors rendu compte à quel point il y avait une force dramatique dans La Confession et me suis fait la même réflexion avec L’Histoire d’un Merle blanc. Musset dans ses récits garde un esprit de dramaturge.

922595Bien sûr, c’est lui le merle blanc. Le rejet dont il est victime ne lui vient pas de sa famille, si tendre avec lui, mais du monde littéraire qui ne le comprend pas, qui ne le lit pas. Alors que Musset aujourd’hui nous semble être l’image type de l’écrivain romantique précoce et adulé, il était de son vivant en marge. Le succès des Contes d’Espagne et d’Italie en 1830 en fait un petit génie, salué par la critique romantique et conspué par les classiques. Mais ce moment de grâce ne dure pas. L’échec de sa première pièce, La Nuit vénitienne, le traumatise. Il décide d’écrire des pièces qui ne sont pas destinées à être montées et qui seront rassemblées sous le titre Un spectacle dans un fauteuil. Certes écrire sans penser à la scène a donné à Musset une liberté qu’aucun autre dramaturge ne s’est autorisé, il a osé être pleinement lui-même dans toute sa fantaisie shakespearienne. Mais faute d’être créées, ses pièces n’existent pas vraiment. A l’époque comme aujourd’hui d’ailleurs une pièce de théâtre n’a réellement d’existence littéraire qu’une fois montée. Quant à La Confession d’un enfant du siècle, roman de sa liaison avec George Sand, elle passa inaperçue. Il faut dire que Musset, à la différence d’un Hugo ou d’un Dumas, répugne à faire sa publicité. Il ne se plie pas aux règles littéraires ni du point de vue économique ni du point de vue social.

Mais son merle blanc n’est pas un pauvre martyr sur l’autel de l’édition et de la société. Musset sait ici faire preuve d’autodérision comme dans les Lettres de Dupuis et Cotonet consacrées au romantisme, comme dans ses lettres à Caroline Jaubert. Le merle, c’est un écrivain qui ne se sent pas compris, c’est aussi un écrivain orgueilleux de son talent, un écrivain qui n’est pas dupe de la popularité sachant que le succès est volatile. C’est l’écrivain qui a besoin à la fois du monde et aime s’en protéger. Le merle blanc est comme Musset, il a envie d’être dans le monde mais il le redoute parce qu’il est différent des autres. A la fin, il préfère s’en retirer et choisit la solitude. C’est en quelque sorte le choix que Musset était en train de faire en cette année 1842 n’ayant peu à peu plus pour compagne que l’alcool.

photo Sébastien Laugier

photo Sébastien Laugier

Musset se moque de quelques figures assez reconnaissables. Le perroquet qui fait preuve d’opportunisme politique et domine le paysage littéraire est un coup de bec adressé à Hugo.  Quant à la merlette bas-bleu qui barbouille des rames de papier c’est bien sûr George Sand. C’est la première et seule fois où Musset se moquera ainsi de son ancienne maîtresse. Il y a aussi ces grives trop accueillantes qui sont ces prostituées que Musset fréquente, cette colombe qui le jette à terre symbolise ces femmes que Musset a essayé de séduire en vain comme Pauline Garcia et la princesse Belgiojoso et qui ne l’ont pas compris. Quant aux maîtresses douces mais finalement décevantes elles sont représentées par cette tourterelle qui s’endort en écoutant son chant. Enfin chant, c’est beaucoup dire. L’un des moments les plus émouvants dans ce spectacle c’est justement lorsque le merle blanc essaye de chanter, de siffler. D’abord devant son père qui est outré, puis devant la pie marquise effarouchée et la tourterelle ennuyée et enfin devant le perroquet qui ne l’écoute pas. Stéphanie Tesson joue ce moment avec beaucoup de sensibilité et d’intensité. Comme c’est à la fois ridicule et pathétique ce chant balbutiant, qui peine tant à sortir du gosier du merle pour s’écraser devant l’indifférence ou l’incompréhension. Le grotesque, thème romantique, ici s’exprime sous la forme d’un sifflement.

front_cover_largeL’Histoire d’un merle blanc n’est pas un texte de plumitif et Stéphanie Tesson sert ce conte avec une vivacité qui aurait enchanté Musset.

On sort de ce spectacle avec le désir de le prolonger en relisant le texte, comme nous le conseille la comédienne. Pendant la lecture, dans notre esprit se mêleront les magnifiques dessins de Grandville et la silhouette blanche et (é)mouvante de Stéphanie Tesson.

 

Le recueil collectif avec ses gravures a été numérisé par la BNF :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86002022/f31.image

Le texte de Musset avec les dessins de Grandville est en vente au théâtre.

 

Histoire d’un Merle Blanc d’Alfred de Musset
Mise en scène d’Anne Bourgeois
Avec Stéphanie Tesson
Jusqu’au 26 juillet 2013
Du mardi au samedi à 19h30
Relâches les 6 et 10 juillet

Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse

 

Fitzgerald, l’heureux et le damné

mai 20th, 2013

FITZGERALDAvant de lire la biographie de Liliane Kerjan, je connaissais assez peu la vie de Fitzgerald. J’avais quelques images de lui à travers la description d’Hemingway dans Paris est une fête, à travers des photos avec Zelda. J’imaginais plutôt son existence à partir de ce que j’avais lu de lui, devinant que derrière bon nombre de ses personnages et pas seulement le scénariste Pat Hobby Fitzgerald parlait de lui. J’ai lu la plupart de ses livres il y a déjà plusieurs années. Je me rappelle surtout de la forte impression que m’ont fait Tendre est la nuit, La Fêlure, Les Heureux et les damnés et Le Dernier Nabab. Je ne crois pas avoir lu L’Envers du paradis.

Lilian Kerjan aime Fitzgerald. Je ne dis pas que sa biographie soit un panégyrique, mais elle cherche à faire comprendre la beauté et la grandeur de cet écrivain. Elle fait d’ailleurs de longues citations de ses nouvelles, romans, textes plus ou moins autobiographiques, lettres… Elle ne cache pas qu’il s’est parfois laissé aller à des facilités, à des mondanités, mais elle nous rappelle toujours que derrière le masque vit l’écrivain, observateur à la fois lucide et désabusé.

A demi mondain et à demi solitaire, à moitié dans le monde extérieur et dans son monde intérieur.product_9782070380916_195x320

En apparence, il ressemble à sa mère extravagante, séduisante, aimant l’argent. En choisissant Zelda, il épouse une femme qui a bien des points communs avec elle. Au fil des années, cependant, Fitzgerald ressemble de plus en plus à son père : un intellectuel peu doué pour les affaires et qui oublia ses échecs dans l’alcool. Au fond Fitzgerald n’a pas été très habile non plus pour mener ses affaires littéraires, du moins, il avait du mal à s’adapter à la demande pour le grand public.

Liliane Kerjan, chiffres à l’appui, montre qu’en dehors de son premier roman L’Envers du paradis, les ventes, le succès de Fitzgerald restent bien relatifs. On croit qu’il incarne à merveille l’Amérique des Années Folles. Son couple avec Zelda oui, mais pas l’écrivain. Il sera ainsi refoulé par Broadway et par Hollywood qu’il a pourtant cherché à conquérir. S’il n’est pas un paria, c’est un écrivain incapable de s’adapter au monde du spectacle américain populaire. Ses personnages ne sont pas assez positifs, pas assez gagnants. Trop de fêlures. Sa seule pièce de théâtre, s’intitule Le Légume. Peut-on trouver titre plus loin des paillettes de Broadway ? J’ai lu il y a longtemps Le Légume j’ai oublié… je crois que ce n’était pas très bon.fitzgerald-LOC

Il a publié son premier texte dans le journal de son école. C’est grâce aux magazines et revues qu’il commencera sa carrière et fera fortune, parvenant à se faire payer ses nouvelles à très bon prix. Comment lui reprocher de céder à la facilité semble dire sa biographe : il a vingt ans, il est charmant, éloquent, doté d’un beau style et il vit au milieu d’une jeunesse dorée qui dépense sans compter.

Il veut s’engager au moment où les Etats-Unis entrent en guerre. En 1917, il intègre ainsi un régiment d’infanterie comme sous-lieutenant non par héroïsme pur, mais pour des considérations purement sociales explique Liliane Kerjan. Il veut se construire un personnage héroïque pour la société. Il ratera la guerre car lorsque sa compagnie peut enfin s’embarquer vers l’Europe l’armistice est déclaré. Pendant sa préparation militaire, il a rencontré Zelda à Montgomery. Il est séduit par cette jolie jeune femme qui d’abord le repousse tout au moins ne le traite pas avec plus d’égards que ses autres soupirants. Lorsqu’il achève son premier roman Zelda rompt leurs relations car son livre est refusé, comme plusieurs de ses textes, nous rappelle Liliane Kerjan. Zelda est soucieuse de marcher au bras d’un homme qui réussit. Fitzgerald se réfugie alors à la fois dans l’alcool et dans l’écriture. Il rejoint sa ville natale de Saint-Paul et pendant deux mois écrit sans relâche L’Envers du paradis qui sera accepté.

815RacXs7pL._SL1500_Le succès de ce premier roman lui ouvre les portes de magazines et de revues. Il apparaît comme « le porte-parole de son temps, le produit d’une atmosphère volatile, bref, l’archétype de ce que New York attendait. (…)  Il reste un jeune prince affamé attentif à la nouveauté littéraire… » (p. 75).

Sa biographe montre bien cependant que derrière le Scott mondain se cache un grand lecteur aimant suivre les autres écrivains, admiratif, conscient de ses limites. Ce ne sont pas ses échecs à Broadway ou à Hollywood qui ont rendu Fitzgerald assez modeste, mais la littérature. Il aime le succès, gagner et dépense de l’argent follement, mais il sait que la vraie vie c’est la littérature, celle à laquelle il ne peut pas se consacrer suffisamment, son rêve étant souvent gâché par Zelda.

Liliane Kerjan est plutôt sévère avec l’épouse de Fitzgerald. Cette dernière a pourtant récemment été l’objet d’un regain d’intérêt de la part de plusieurs auteurs. L’auteur signale d’ailleurs les livres qui ont été consacrés à Zelda comme Alabama Song de Gilles Leroy. Pour elle, Zelda fut surtout une femme trop légère et trop dépensière, qui ne comprenait pas l’écrivain, qui l’a poussé à brader son talent pour vivre dans le luxe et les fêtes perpétuelles. Zelda est toujours restée une petite fille gâtée qui croyait que la vie est un amusement afin d’oublier ses troubles psychiques. Zelda n’est pas coupable de tout : au fond c’est d’abord une malade, une femme qui, d’une autre façon que Fitzgerald, n’est pas adapté à la réalité.2698749_custom-33786d0c0912adcd51c3ac89eb3e34237c3b8587-s6-c10

J’ai aimé ce passage de la biographie où l’auteur évoque la vieille amie de Fitzgerald appelée  « vulnérabilité » et cite des propos d’Antoine Blondin, certainement l’un des écrivains les plus aptes à comprendre Fitzgerald. Si Blondin n’est pas un dandy comme Scott, qu’il n’avait pas cette beauté et cette aisance mondaine, Blondin et Fitzgerald partageaient la même fragilité, la même extrême sensibilité, la même fêlure. Blondin écrit ainsi « Le regard fardé de cils de Rudolph Valentino, la chevelure partagée d’Henri Garat ; un menton glabre, allongé en péninsule qu’on retrouve chez certains trois-quarts aile irlandais, la silhouette déliée comme un fleuret de Jean Giraudoux composent une figure qui appelle tous les trésors de la terre, mais tient à distance. La mélancolie gloutonne où baigne le sourire ne trompe pas : ce beau carnassier est vulnérable. Peut-être même est-il déjà blessé » (p. 97, extrait d’une préface de Gatsby le magnifique).

J’ai été frappée du nombre d’années que Fitzgerald compte avoir perdu. Cet homme qui dépensait plus qu’il ne gagnait tenait toujours scrupuleusement un livre de comptes. Mais il chiffrait également les années… Agé d’à peine de 25 ans, il avait déjà l’impression d’avoir perdu du temps, d’être déjà vieux. Il devait deviner qu’il ne vivrait pas longtemps. Pas seulement à cause de la tuberculose dont les premiers effets se manifestent dès son plus jeune âge, non pas tant à cause de l’alcool qu’il consomme pourtant à l’excès. Non simplement Fitzgerald ne peut pas se voir vieillir.roger-broders-le-soleil-toute-l-annee-sur-la-cote-d-azur-n-332447-0

Même s’il y menait une vie de fête et de luxe, je crois, à lire Liliane Kerjan, que c’est tout de même lors de ses séjours à Paris et sur la Côte d’Azur que Fitzgerald s’est senti le mieux. La beauté des lieux, la richesse intellectuelle de Paris, être dans l’un des pays qui avait servi de berceau à tant de grands écrivains le réconfortaient. C’est d’ailleurs sur la Côte d’Azur qu’il écrira l’essentiel de la première version de Gatsby. La biographe cite l’une de ses déclarations un journaliste : « la France possède les deux seules choses à quoi l’on aspire quand on prend de l’âge, l’intelligence et les bonnes manières. Le meilleur de l’Amérique se retrouve à Paris. » (p. 137)

A chaque fois que Zelda, Scott et leur fille vont en France, ils ont l’espoir de faire des économies le change du dollar leur étant favorable. Mais surtout Fitzgerald a le sentiment qu’il se trouvera dans un contexte plus favorable à l’écriture, à la concrétisation de son rêve littéraire. Peut-on dire qu’il y a réussi ou qu’il a échoué ? Son succès depuis des décennies après sa mort tend à prouver que s’il n’a pas donné peut-être tout ce qu’il pouvait donner, il a laissé une œuvre digne de sa postérité. D’ailleurs, face à des existences mouvementées comme celle de Fitzgerald on se demande toujours si une vie plus calme n’aurait pas nui à son inspiration, l’empêchant d’exercer son regard à la fois lucide et désenchanté. Peut-être avait-il besoin de ces excès pour écrire. Certains ont besoin de se détruire pour exister. Ils font en quelque sorte le sacrifice du repos au profit de l’œuvre. Même si Fitzgerald rêvait de pouvoir consacrer du temps à un long roman ambitieux dans la solitude d’un bureau il avait besoin également de mouvement, de bruit, d’un entourage mondain qui le rassurait sur lui-même et sur son charme. Il se nourrit des autres, il a besoin des autres mêmes si ces derniers parfois blessent sa sensibilité ou le détournent de pensées plus profondes.

Être ou ne pas être dans le monde tel est la question que Fitzgerald comme un certain nombre d’autres écrivains se sont souvent posés.

 HemingwayLorsqu’il s’aperçoit qu’Hemingway, menant une autre vie, obtient davantage succès, il se demande s’il n’a pas fait fausse route. Liliane Kerjan évoque plusieurs fois l’amitié qui a lié les deux hommes, montrant comment elle a évolué, comment les rôles se sont inversés.

La biographe revient aussi sur la réception des œuvres de Fitzgerald de son vivant. Cet aspect est toujours intéressant (et il est regrettable qu’il soit souvent trop vite traité dans les biographies d’écrivains) car il permet de comprendre comment l’écrivain est perçu et comment il perçoit sa carrière, sa position dans le monde littéraire. Gatsby, devenu son roman emblématique et pour lequel il avait tant travaillé, ne rencontra ainsi qu’un succès d’estime. Il croyait faire fortune en terme de dollars et de reconnaissance. Il eut la reconnaissance de la critique, de quelques autres écrivains, mais, comme souvent, les ventes ne suivirent pas. Fitzgerald est trop vulnérable, trop fou, trop désenchanté, trop grave et insouciant pour cette Amérique qui aime la réussite et les certitudes.

Quant à Fitzgerald, il ne se reconnaît pas dans ce pays où l’on préfère la distraction facile du cinéma à la littérature qu’il aime. Serait-il né ailleurs, il aurait éprouvé le même malaise, pour d’autres raisons.

Fitzgerald, nature complexe et paradoxale, balançant entre dissipation et artifice et sérieux et sincérité, est habitée par une mélancolie qu’il tente parfois de griser sans jamais parvenir à s’en défaire.

 

Fitzgerald, le désenchanté, de Liliane Kerjan, éditions Albin Michel

 

 

 

 

 

 

 

Le trouble de Nietzsche

mai 6th, 2013

 

Nietzsche187a1La folie de Nietzsche, pendant les dix dernières années de sa vie, fait partie de la mythologie qui entoure le philosophe. Le mot folie en lui-même ne signifie rien précisément, si ce n’est une autre façon de percevoir la réalité. Lorsqu’il est interné à Bâle, au début de l’année 1889, Nietzsche a déjà derrière lui des années de dépression. Il est extrêmement fragile. Peu lu et encore moins reconnu par ses pairs, il devine cependant que son œuvre sera mal comprise, récupérée. Il avait tristement raison.

La pièce de Francis Marfoglia et Bruno Roche présentée au théâtre du Nord-Ouest  met en scène le philosophe au début de son internement. Il a une garde-malade, Ariane, et reçoit la visite de Mr. Paul un autre malade, ancien pasteur qui a abandonné son sacerdoce et sa famille pour vivre de façon nietzschéenne. Mais l’ancien disciple se révolte face à la folie de son maître, preuve éclatante et trop tardive, selon lui, que cette philosophie l’a plongé dans l’erreur.

« À quoi servent les livres quand ils n’aident pas à vivre ? » C’est l’une des premières phrases prononcées par Ariane. Question à la fois naïve et profonde mais qui révèle bien le personnage. Il ne porte pas ce prénom par hasard car Ariane bien sûr renvoie à Dionysos auquel Nietzsche s’identifiait dans des moments de crise. Mais il me semble surtout qu’Ariane ici,  c’est celle qui tient le fil de la vie de Nietzsche, sa vie physique bien sûre, mais aussi sa vie mentale, morale. Elle se préoccupe de l’esprit de Nietzsche. Cette femme gaiement pieuse accepte le philosophe comme une brebis égarée, accepte d’écouter ses justifications pour expliquer la mort de Dieu. Elle ne comprend pas tout mais qu’importe, elle est à l’écoute.

Les auteurs, en choisissant de raconter le moment où le philosophe commence à quitter la vie, ont voulu aussi rappeler que la philosophie est un perpétuel questionnement, que toute pensée philosophique est une remise en question et que la suivre aveuglément peut conduire au pire.nietzsche

Cette pièce est riche et exigeante avec de longs échanges, des débats d’idée entre les personnages mais il ne s’agit pas d’une mise en scène artificielle de l’essentiel de la pensée de Nietzsche. (Que ceux qui attendent un « Nietzsche pour les nuls », passent leur chemin). Les échanges sont entourés d’une sorte de poésie que le jeu des comédiens met en valeur. Il y a des rires, des larmes, des fureurs, des assoupissements. La vie même avec son rythme quotidien à la fois rassurant et déprimant.

Bertrand Monbaylet, qui incarne Nietzsche, passe avec subtilité de ces instants de « folie » vraie (ou feinte) et de léthargie, à des moments de colère, de satisfaction légère presque enfantine comme lorsqu’il imite le chant des oiseaux, de désespoir quand il prend conscience, avec une lucidité terrifiante, qu’une part de lui-même lui échappe.

Il me semble aussi que cette pièce nous rappelle que nous aspirons généralement dans la vie à deux choses contradictoires : la consolation et la liberté. Ariane est une âme simple, pieuse qui est capable de compassion. Elle a choisi la consolation, sans se poser de question. Mr Paul, joué avec émotion et énergie par Pierre Hentz, incarne l’homme finalement incapable de penser par lui-même. Il peut prêter serment puis rompre ses serments en suivant la pensée de quelqu’un d’autre. A un moment, Mr Paul accuse Nietzsche et lui dit qu’à cause de lui il se noie. Et le philosophe de lui répondre qu’il ne se noie pas, qu’il flotte et qu’il lui suffirait de bouger les bras et les jambes pour nager. Nager, donc penser par lui-même. Comme Mr. Paul beaucoup de gens ne bougent pas les bras et les jambes.

Stig Dagerman

Stig Dagerman

La foi apporte une consolation mais tout le monde n’est pas appelé à croire. Je songe à ce bref texte superbe et désespéré du grand Suédois Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (chez Acte Sud).

« Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier. »

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Nietzsche et sa soeur Elisabeth

Nietzsche et sa soeur Elisabeth

La liberté réclame du courage, celui de renoncer à une consolation facile comme celle qu’offre Dieu, mais aussi de renoncer à une forme de bonheur passif mais réconfortant.

Lorsqu’il était interné Nietzsche aimait chanter et jouer du piano. Certains témoins disent qu’il était capable d’improviser de superbes mélodies. Cette pièce est aussi une pièce sur la grandeur, la force de la musique considérée comme un abandon supérieur, abandon au rythme, à la mélodie mais qui n’est pas d’ordre de la consolation mais de la création, de l’émotion esthétique. Ce qui sauve Nietzsche ici c’est la musique. Les extraits musicaux pendant le spectacle viennent avec justesse et équilibre. Parfois, la musique, celle de Chopin, de Beethoven… , paraît être un personnage invisible mais qui agit et dialogue avec les acteurs. Si la musique avait autant de place dans sa vie, sa pensée c’est peut-être aussi parce c’est l’art qui se passe le mieux de Dieu. Du fait qu’elle est impalpable, elle semble aussi être supérieure, presque divine elle-même. Quant à Marie Véronique Raban, qui signe aussi cette mise en scène juste et poétique, elle campe une Ariane vivante, affairée comme une petite souris, maternelle surtout.

Et si c’était elle qui avait raison : percevoir le monde et les hommes avec un regard maternel ?

 

 

Nietzsche

De Francis Marfoglia et Bruno Roche
Avec : Pierre Hentz (Mr Paul) – Bertrand Monbaylet (Nietzsche)– Marie Véronique Raban (Ariane)

Mise en scène : Marie Véronique Raban

Théâtre du Nord Ouest

13 rue du Faubourg Montmartre

75009 Paris

Représentations les 8, 15,22 et 29 mai puis 5, 9, 15 et 19 juin à 20h45

Grâce et disgrâce verlainiennes

avril 18th, 2013

 

verlainee-1_0Paul Verlaine, né aux premiers jours du printemps 1840, est un enfant du miracle devenu poète maudit. Sa mère fit trois fausses couches avant de lui donner naissance. Trois fœtus : image morbide en bocal, comme trois fantômes collant aux semelles du pauvre Lélian.

Verlaine a évoqué son enfance avec des parents aimants dans Confession. Enfant unique, désiré et qui survit mais qui rapidement est comme frappé d’étrangeté par son aspect physique. Des yeux légèrement bridés, un large front, une allure de faune que la barbe accentuera. Autant le visage de Rimbaud est charmant, juvénile, sans rien qui arrête le regard, autant Verlaine interpelle et nous inspire une grimace teintée de pitié.

Verlaine se pose avec une intensité dramatique une question qui effleure chacun de nous dans un moment de peine, quand nous nous sentons abandonnés, orphelins de quelque chose d’indéfinissable et de pourtant essentiel.

« Suis-je né trop tôt ou trop tard ?

Qu’est-ce que je fais en ce monde ?

Ô vous tous, ma peine est profonde :

Priez pour le pauvre Gaspard ! »

Ce sont les derniers vers de sa Chanson de Gaspard Hauser.cellulairement-paul-verlaine-9782070451357

Paul est attiré par sa cousine, Elisa, orpheline adoptée par ses parents avant sa naissance. Elisa est comme une sœur, une petite mère et elle croit en lui. Elle mourra en couches. Pour Verlaine, la naissance est meurtrière.

La disparition d’Elisa plonge Verlaine dans le désespoir. Il commence à noyer son chagrin dans l’alcool. La fée verte lui devient familière. Il va rencontrer Mathilde Mauté. Elle le trouve laid mais touchant. Verlaine obtient sa main, Mathilde lui donnera un fils, Georges. Il devient violent avec sa mère et son épouse : deux images maternelles auprès desquelles il cherche un réconfort et qu’il s’attache à détruire comme si une voix en lui lui disait qu’il ne mérite pas cette tendresse.

Paul était déjà maudit : poésie et absinthe sont ses fidèles compagnes depuis la fin de l’adolescence. Sa rencontre avec Arthur Rimbaud, qui pourrait être son petit frère, va briser le fragile équilibre de son existence.

Écartèlement pourrait résumer la vie de Verlaine : c’est à la fois le supplice que lui afflige le destin et l’état de son âme tiraillée entre l’aspiration à la sainteté, la pureté cristalline et bouleversante de son vers et le péché, le vice, la débauche, la violence.

Portrait photographique de Verlaine à 20 ans.Crédit ; Musée des lettres et manuscrits, Paris [Vers 1868]. crédit : Musée des lettres et manuscrits

Portrait photographique de Verlaine à 20 ans.
[Vers 1868]. crédit : Musée des lettres et manuscrits

Rimbaud lui aspire un amour dévorant, révèle sa bisexualité qu’il n’assume pas tout en s’en délectant. Le poète saturnien a un double visage, une double personnalité. Si l’amour entre Rimbaud et Verlaine est sauvage, brutal, condamnable aux yeux de la société d’alors, s’il aurait pu aboutir à un assassinat et/ou un suicide, cette relation à la fois charnelle et spirituelle est poétiquement un chef d’œuvre. Cette rencontre a inspiré aux deux poètes des vers qu’ils n’auraient pas écrits sans l’autre. Ils se sont mutuellement inspirés, exaltés.

L’exposition présentée au Musée des Lettres et Manuscrits, Verlaine emprisonné, met en valeur 555 jours dans la vie de Verlaine. Ces jours de prison en Belgique après la tentative d’homicide de Verlaine sur Rimbaud le 10 juillet 1873. Pendant son incarcération, Verlaine écrit parmi ses plus beaux poèmes. Il voulait les rassembler dans un recueil intitulé Cellulairement. Il renoncera et les poèmes seront dispersés et publiés dans différents recueils. Dans Cellulairement, publié dans sa version originale en 1992, on trouve le fameux « Art poétique », « Au lecteur », poème liminaire qui n’a rien à envier à l’interpellation baudelairienne, il y a aussi cette « Chanson de Gaspard Hauser » que je trouve bouleversante dans sa simplicité, dans son intensité à résumer une vie frappée d’emblée par le malheur, un malheur que Verlaine peut transcender par l’art.

C’est ce qui sauve le poète, la grâce de l’alexandrin.

1311203-Arthur_RimbaudL’exposition présente le manuscrit de Cellulairement classé trésor national en 2004. L’Etat français l’a acheté 299 200 euros. Petite somme, presque ridicule, par rapport à celle que certains hommes sont capables de dépenser pour un type en short trottinant sur une pelouse et tapant dans un ballon rond. Petite somme par rapport à ce que l’Etat français est capable de dépenser pour des actes médiatiques destinés à endormir la conscience des gens.

Au contraire, Verlaine nous interpelle avec déchirement et tendresse même dans ses moments de violence verbale. J’ai toujours préféré Verlaine et Rimbaud, je lui trouve plus de sincérité. Quand je le lis, il me semble entendre son cœur meurtri battre, il me semble que chaque vers vient du plus profond de ses entrailles.

Paul Verlaine,  dessin autographe libre à l'encre.  Autoportrait signé « PV », [Vers 1890]. © Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

Paul Verlaine,
dessin autographe libre à l’encre.
Autoportrait signé « PV », [Vers 1890].
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

L’exposition qui se tient jusqu’au 5 mai permet d’admirer le manuscrit mais aussi différents éléments liés à l’incarcération de Verlaine et à sa personnalité, notamment un autoportrait de Verlaine qui annonce le cubisme, un portrait signé Cazals montrant un Paul Verlaine souriant (peut-être apaisé ?), la porte de sa cellule.

Pour prolonger et même enrichir cette visite, je ne saurais que conseiller l’album publié dans le cadre de l’exposition, intitulé aussi Verlaine emprisonné. Cet ouvrage a été écrit par Jean-Pierre Guéno, commissaire de l’exposition. La partie texte est assez courte accompagnant des doubles pages déclinant thèmes et images dans un ordre chronologique : depuis les origines de Verlaine jusqu’à l’écriture des différents poèmes de Cellulairement. On trouve ainsi les aînés maudits de Verlaine, les fausses couches de sa mère, Mathilde, la rencontre avec Rimbaud et les différents épisodes de leur liaison, l’absinthe, la mélancolie, la prison, etc… Des textes courts qui sont une invitation à faire de Verlaine un frère. Jean-Pierre Guéno a pris le parti de tutoyer le poète. Quelle belle idée !  « C’est le reflet de cette fraternité des âmes que Paul Verlaine parvient à développer avec chacun de ses lecteurs » écrit-il. Jean-Pierre Guéno parle très bien du poète, osant être lyrique, familier, direct. Il ferait aimer ce pauvre Lélian même au plus rétif.

Je crois que c’est ainsi qu’il faudrait faire découvrir la littérature aux jeunes : leur permettre d’entretenir une certaine complicité avec les écrivains, leur faire comprendre que les écrivains leur parlent et peuvent enrichir leur esprit, leur vision du monde, affiner leur sensibilité… Jean-Pierre Guéno y réussit.

L’album présente également des poèmes de Verlaine, des textes de contemporains qui éclairent œuvres et vie de Verlaine. Saluons aussi une riche iconographie avec de nombreuses photos mais aussi des dessins et manuscrits, parfois illustrés.

J’aime énormément les dessins d’écrivains : maladroits ou habiles qu’importe… je trouve intéressant de voir  les écrivains mettant sous forme d’une image ce qu’ils pensent généralement en mots. On y retrouve leurs obsessions, ce qui reflète leur état d’esprit général ou à un moment donné.

« Au lecteur », manuscrit autographe Cellulairement, [1873].© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

« Au lecteur », manuscrit autographe Cellulairement, [1873].© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

Dans cet album, on trouve des autoportraits et dessins de Verlaine superbes mais aussi des dessins signés de Félix Régamey, Bonnard, Rimbaud. On trouve également des tableaux qui évoquent à la fois le cadre de vie de Verlaine (notamment le monde de l’ivrognerie et des cafés) mais aussi la société bourgeoise de la fin du Second Empire et de la Troisième République. Ce livre est en images et en poèmes le parcours d’une vie chaotique, pathétique mais touchée par la littérature dans son expression la plus pure.

C’est aussi le reflet d’une époque faite de révolution avortée, de défaite, du triomphe d’une bourgeoisie qui, presque paradoxalement, a donné naissance à une constellation de poètes en proie à un tourment existentiel qui ne se règle pas avec une bonne rente et un bon mariage. Jean-Pierre Guéno retrace le parcours d’un poète placé d’emblée sous le signe de la disgrâce et qui trouve peut-être un certainement apaisement dans une prison. L’enfermement en effet protège Verlaine notamment l’empêche de boire et lui permet de reprendre un dialogue avec son âme que les soubresauts de sa vie dehors perturbaient.

Ces 555 jours de prison s’apparentent à une retraite monacale grâce à laquelle le poète accède non pas à un bonheur impossible mais du moins à une certaine sagesse, une réconciliation avec lui-même et avec le monde.

 

Verlaine emprisonné

coédition Gallimard / Musée des Lettres et Manuscrits

de Jean-Pierre Guéno

29 €, 220 pages, environ 200 illustrations

 

Cellulairement suivi de Mes prisons

Poésie, Gallimard

Édité par Pierre Brunel, édition accompagné du fac-similé

du manuscrit original

 

Exposition Verlaine emprisonné

Jusqu’au 5 mai 2013

Musée des Lettres et Manuscrits

222, boulevard Saint-Germain

75007 Paris

Tous les jours sauf le lundi

www.museedeslettres.fr

 

Le mal se donne en spectacle

mars 27th, 2013

Photo Denis Gabardo

Photo Denis Gabardo

Au XIXe siècle, lorsqu’un roman avait du succès l’auteur ne s’asseyait pas devant une table pour dédicacer son livre à des dizaines de lecteurs faisant patiemment la queue. Lorsqu’un roman avait du succès on l’adaptait pour le théâtre. C’était l’équivalent d’une adaptation au cinéma aujourd’hui. La forme du théâtre permettait de s’adresser également à une partie de la population qui n’aurait pas lu le roman par manque de moyens intellectuels ou financiers. C’est ainsi que les spectateurs ont pu voir des adaptations des Trois mousquetaires, du Père Goriot ou encore de la Chartreuse de Parme ou du Chevalier de Saint-Georges de Roger de Beauvoir (succès oublié de l’année 1840). Ajoutons que si le romancier ne participait pas à cette adaptation, il ne touchait aucun droit d’auteur.

En voyant Hyde l’ombre et la lumière adapté librement du roman de Stevenson, j’ai imaginé que j’assistais à un spectacle comme au XIXe siècle. Enfin, presque car à l’époque les effets spéciaux, les lumières et la musique étaient réalisés avec des moyens plus artisanaux qu’aujourd’hui. Mais le public y croyait comme aujourd’hui nous pouvons y croire. Bien sûr,  nous sommes loin des effets spéciaux obtenus par le cinéma, effets spéciaux qui parfois sont d’ailleurs le seul argument pour pousser le public à aller voir un film. Je suis contre les effets spéciaux très élaborés : ils ne stimulent pas notre imagination et font de nous des spectateurs passifs. Au contraire en assistant à Hyde, on est obligé de participer, de se prendre au jeu.

Hyde n’est pas une pièce de théâtre c’est un spectacle même si les deux auteurs, Isabelle Florel et Serge Kadoche, ont cherché à donner un rythme dramatique. On sent très bien qu’initialement il s’agissait d’un roman jusqu’à quelques longueurs au début du spectacle avant l’apparition de Hyde et lors des sorties nocturnes de Hyde (la confrontation seule avec la prostituée Alice aurait suffi). Quelques coupures qui réduiraient d’un quart d’heures le spectacle et renforceraient, je crois, la tension. Cela dit, la mise en scène de Serge Kadoche, les jeux d’ombre et de lumière, le décor nous plongent bien dans l’époque victorienne et son atmosphère particulière et permettent aux spectateurs d’imaginer les différentes séquences comme dans un roman. Les comédiens font le reste : on reconnaît de bons acteurs à ce qu’ils n’ont besoin de rien pour nous faire croire à tout. Christophe Poulain notamment joue fort bien la transformation physique de Jekyll en Hyde. On croit vraiment qu’il change de visage et donc d’âme.

L’œuvre de Stevenson a été adaptée au théâtre en 1888, trois ans après sa parution à Londres. C’est à cette date que se sont produits les premiers crimes de Jack l’Eventreur. Jamais on a su qui était Jack l’Eventreur. Ici Jack et Hyde ne font qu’un. La folie du premier aurait-elle inspiré le second ? Pourquoi pas.

Quand le spectacle commence, on voit le docteur Jekyll dans son laboratoire. Lumière de pénombre, méditation sur le savoir, ambition médicale : Jekyll fait penser à Faust. Ce n’est que bien plus tard qu’il comprendra qu’il est « prisonnier de son ignorance ». Certain qu’une part de notre être nous échappe, comprenant que l’individu peut être gouverné par des pulsions Jekyll veut élaborer un remède agissant sur l’âme. Son confrère, le docteur Lanyon, s’insurge d’une telle ambition. L’âme appartient à Dieu, les hommes ne doivent pas y toucher. Jekyll a raison en disant qu’il est en avance sur son temps : il annonce la psychiatrie et la psychanalyse, deux moyens d’agir sur notre psychisme.

Photo Denis Gabardo

Photo Denis Gabardo

Hyde nous rappelle que nous sommes tous habités par des démons, il y a toujours en nous deux personnalités, deux faces même si l’éducation, la foi, tous les autres barrages de la société nous empêchent de céder à notre face pulsionnelle. Malgré tout, même si la majorité d’entre nous est capable heureusement étouffer notre folie intérieure, nous ne sommes pas toujours ce que nous croyons que nous sommes. Qui n’a pas été traversé un jour par des idées folles, meurtrières, cruelles ? Et lorsque l’on cherche à savoir qui se cache en nous, comme le fait Jekyll, la découverte peut faire peur.

Le docteur Jekyll lorsqu’il se rend compte que Hyde, sa face noire, prend le pas sur le médecin passionné mais humaniste qu’il est, il croit d’abord que tout n’est que l’effet de la chimie du breuvage qu’il a élaboré. Mais entre folie et conscience, il se demande si la force seule de sa raison, la force de Jekyll, ne pourrait pas parvenir à étouffer, à tuer le Hyde qui est en lui. Ce passage où Jekyll s’entretient avec Hyde est remarquablement bien joué par Christophe Poulain qui semble changer de visage d’une réplique à l’autre. Nous sommes alors au cœur de la question soulevée par le roman. Quel est le pouvoir de notre volonté sur nos instincts, nos pulsions ? Rabelais disait « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : En perdant le pouvoir sur lui-même, en donnant naissance à Hyde, Jekyll a effectivement ruiné son âme.

Mais il est intéressant de constater qu’entre le docteur Jekyll et l’affreux Hyde, une autre personnalité est apparue ponctuellement : celle d’Henry toujours médecin mais aussi époux de Mary, Henry qui réapprend le plaisir de vivre : aller se promener au bras de sa femme,  partager un dîner avec elle, danser. Le plaisir de vivre avant de succomber au principe de plaisir.

Photo Denis Gabardo

Photo Denis Gabardo

Richard Lanyon (joué par Jacques Faugeron) est l’incarnation du bourgeois victorien. Le comédien se tient bien droit comme un reflet de son assurance. Il a des certitudes sur la médecine, la religion et sur son pouvoir. Il aime certainement Mary Jekyll mais une fois qu’elle s’est donnée à lui, il s’en détache. Lâche, soucieux de sa réputation quand Mary lui demande de l’aider à avorter après avoir cédé à ses avances, il invoque sa réputation, ses principes éthiques. Il pense le général au détriment de l’individuel. Il abandonne Mary à son sort sans même se désoler qu’elle puisse songer à se débarrasser du fruit de leur amour. Il ne veut pas avoir charge d’âme. Au fond, n’est-il pas aussi criminel que Hyde ?

Mary et le fidèle domestique Baker qui a connu Jekyll enfant et le soigne comme une mère (personnage joué délicatement par Hiep Tran Nghia) ne sont pas sans une part sombre également. Mary trompe son mari et Baker ment à l’inspecteur venu enquêter sur son maître. Mais, au bout du compte ce sont les deux âmes les plus douces et les plus solides, malgré l’apparente fragilité de Mary. Ce sont deux âmes du foyer comme des anges gardiens impuissants au milieu de la fureur des hommes. La fureur de Hyde bien sûr mais aussi la fureur de la société que ce soit par ses principes moraux que par l’injustice sociale dont le quartier pauvre de Whitechapel est le symbole.

Photo Denis Gabardo

Photo Denis Gabardo

Dans la pièce, Hyde devient donc Jack l’Eventreur : il s’en prend à des prostituées alcooliques. Ce sont de pauvres femmes que peu de monde va pleurer mais cela n’empêche pas la foule de Withechapel de se révolter contre cet assassin qui n’a pas de visage. Une révolte qui dit la peur. Et comme la foule a besoin de désigner un responsable on choisit l’étranger, ici un fourreur juif. J’ai bien aimé le passage où Mary, joliment incarnée par Véronique Lechat avec une retenue cachant un fond de passion, raconte l’émeute qui se produit à Whitechapel. Elle était à l’abri dans une voiture, revenant d’un après-midi consacré aux bonnes œuvres. La façon dont elle se fâche contre son ex-amant, son discours « socialiste » est touchant : elle veut trouver un sens, une utilité à ces pauvres gens. C’est un écho au face à face entre Hyde et Annie la prostituée qu’il va assassiner. Il lui demande : à quoi sers-tu ? Et cette pauvre Alice n’a pas de réponse. On perd facilement son âme lorsqu’on ne trouve aucun sens à sa vie. Brigitte Faure incarne bien cette pauvre femme perdue à la vulgarité tragique.

L’inspecteur Abberline (joué par Philippe Agaël) même n’est pas exempt de sa face noire. Il répète deux fois : on va traiter la police d’incompétente. Au fond, son problème ce n’est pas que des prostituées alcooliques dans un quartier pauvre soient tuées. Ce qui l’inquiète ce sont les conséquences sur l’image de la police et la crainte que ces crimes pourraient aussi toucher de braves gens qui se croient plus légitimes face à l’existence.

Oui, j’imagine que le théâtre XIXe siècle ressemblait à Hyde, l’ombre et la lumière : faire peur au public, le faire pleurer, le faire rire même avec un excès de jeu. Le théâtre a besoin d’un peu d’excès pour mieux nous divertir et nous faire comprendre l’essentiel.

 

Hyde l’ombre et la lumière

D’Isabelle Florel et Serge Kadoche

mise en scène de Serge Kadoche

Avec : Christophe Poulain, Véronique Lechat,

Jacques Faugeron, Philippe Agaël, Brigitte Faure,

Hiep Tran Nghia, Hélène Chrysochoos

 

Jusqu’au 2 mai à 20h30

Théâtre de Ménilmontant

15, rue du Retrait

75020 Paris

http://www.menilmontant.info/

http://www.hyde-lombre-et-la-lumiere.com/#/accueil

 

L’histoire d’un enfant malade

février 24th, 2013

Photo Didier Goudal

Photo Didier Goudal

La Confession d’un enfant du siècle est un roman d’inspiration autobiographique écrit par Musset après sa rupture définitive avec Georges Sand. Ce projet de roman le poète y a songé dès leur première rupture, après leur voyage à Venise où Sand est restée. Musset, lui, est rentré à Paris et se met à réfléchir avant de s’exalter à nouveau et de replonger avec Sand dans la passion.

Musset a repris dans son roman quelques détails de leur liaison mais le caractère autobiographique est davantage lié à l’expérience des sentiments et à une certaine maturité acquise durant ces mois de passion.

La Confession d’un enfant du siècle est passée inaperçue à sa publication en 1836. La postérité n’a pas été très tendre avec ce texte. Aujourd’hui Musset est davantage connu pour ses pièces et un certain nombre de ses poèmes que pour ce roman (et ses nouvelles comme Le Fils du Titien, Emeline, Frédéric et Bernerette).

Les spectacles inspirés de la liaison entre George Sand et Musset sont légion, parfois avec quelques passages piqués dans La Confession même si on préfère utiliser sa correspondance avec la romancière, plus accessible.

La première partie du roman déroute et rebute même la plupart des lecteurs d’aujourd’hui. Cette bouleversante méditation sur le mal du siècle est souvent mal comprise, jugée trop abstraite, trop lyrique. Un éditeur aujourd’hui réclamerait à Musset de la supprimer ou de la placer en postface afin que les lecteurs ne se sentent pas obligés de lire le passage avant que débute l’histoire à proprement dite. L’auteur de l’adaptation, Frédéric Vossier, tout en réduisant le passage, a ouvert aussi le spectacle par cette reflexion sur le mal du siècle. Je lui donne raison. En effet, c’est rappeler que cette aventure intime qui va se vivre sous nos yeux est aussi celle d’une jeunesse (et plus ou moins de toutes les jeunesses, époque d’initiation et d’illusions amoureuses). Le roman, écrit à la première personne, n’a rien de dramatique dans sa forme. Il comporte des descriptions, des analyses psychologiques et des dialogues. Frédéric Vossier en a fait un monologue intense et fiévreux.

la_confession_dun_enfant_du_siecle-7073Bertrand Farge, qui interprète cette Confession, est un familier de Musset. Je me rappelle l’avoir vu en 2010 dans Le Chandelier au Lucernaire, déjà dans une bonne et dynamique mise en scène de Marie-Claude Morland. En assistant à cette Confession, j’ai pensé un autre spectacle Le Journal d’un fou de Gogol qui est repris en ce moment par Syrus Shahidi au théâtre du Gymnase. Le texte de Gogol est une pente droite : le personnage s’enfonce dans la folie. Ici, le texte est une succession de courbes : Octave nous livre une confession qui reflète bien le caractère fluctuant de Musset, passant de l’exaltation tendre à la jalousie furieuse, de la bonté à la cruauté.

Dans son jeu, Bertrand Farge parvient très bien à alterner moments de confidences douces ou mélancoliques avec des moments plus violents voire irrationnels. Les passages d’une humeur à une autre n’ont rien d’artificiel. En effet, dans la petite salle du théâtre du Marais, le comédien peut faire passer ces mouvements d’âme et entretenir une véritable connivence avec le public. Exactement comme Musset qui a toujours eu besoin d’avoir un ami pour son cœur tourmenté. Une confession d’ailleurs n’est confession que lorsqu’elle s’adresse directement à quelqu’un.

Le décor également reflète la diversité de ce texte. Sur la petite scène, une partie évoque un intérieur XIXe siècle avec un fauteuil, une table et des verres à pied, une autre partie du décor, poétique, est faite d’arbres aux silhouettes évoquant la douceur d’un tête-à-tête amoureux. Cela permet également de symboliser ces moments où Octave et Brigitte sont à la campagne.

Photo Didier Goudal

Photo Didier Goudal

La Confession d’un enfant du siècle n’est pas l’œuvre de Musset que je préfère. Musset n’est pas un romancier né et on sent, sur la longueur, qu’il n’est pas très à l’aise avec la prose. Mais je dois dire que ce spectacle, en choisissant les bons passages du roman sans désarticuler l’ensemble, sans rendre la progression ni trop rapide ni artificielle, m’a permis de comprendre toute la force dramatique contenue dans ce texte. Une intensité qui est peut-être noyée à la lecture, noyée peut-être aussi à cause de quelques longueurs. La liberté de jeu de Bertrand Farge et son naturel auraient certainement plu à Musset. Le spectacle plaira également aux spectateurs d’aujourd’hui en leur offrant un texte à la fois romantique et intemporel, redonnant pleinement sa place aux sentiments humains exprimés sans peur ni calcul. Un monologue vivant, théâtral et généreux.

 

La Confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset

Adaptation : Frédéric Vossier

Mise en scène : Marie-Claude Morland

Interprétation : Bertrand Farge

http://confessionenfantdusiecle.hautetfort.com/

Théâtre du Marais

37 rue Volta 75003 Paris

www.theatredumarais.fr

Jusqu’au 31 mars

A 21h du jeudi au samedi et à 17h le dimanche.

 

L’autre réalité d’un homme trompé

février 3rd, 2013

crédit : GILLES-BASSIGNAC-JDD-SIPA

La réalité est seulement ce que l’on veut en faire et il faudrait rassembler toutes les réalités possibles qui sortent de nos esprits pour en donner une image exhaustive.

Philippe Vilain, dès son premier livre, montre bien que la réalité est ce que nous  imaginons et il aime à aller plus loin : ses narrateurs inventent ainsi une autre réalité, qu’ils savent fictive, mais qui, à force, parvient à avoir aussi une existence propre

Reflet de lui-même, de ses interrogations, de ses obsessions : le narrateur, dans les romans de Philippe Vilain, est toujours le même homme même s’il change de nom, de situation professionnelle. Sa vie amoureuse varie aussi, comme si le narrateur jouait successivement les différents rôles de la Ronde de Schnitzler, mais en restant lui-même. On sait gré à Philippe Vilain de ne pas s’efforcer de donner une réalité sociale et professionnelle à son personnage, ici comptable chez Generali. Le monde de l’entreprise il le fantasme vaguement, considérant qu’il n’est qu’un décor pour la vraie vie, celle de l’âme. Lorsqu’il évoque la manie comptable de Pierre Grimaldi, c’est plus une déformation littéraire inspirée par les écrivains égotistes tentant de rationaliser leur vie sentimentale comme Constant et Stendhal. C’est un comptable rêveur.

L’intrigue de La Femme infidèle se résume en quelques mots : un homme, Pierre Grimaldi, découvre que sa femme le trompe en découvrant un sms sur son portable qu’elle a oublié. Il décide de ne rien dire mais il serait faux de penser qu’il ne fait rien. Il espionne sa femme et ses réactions, lui tend quelques petits pièges, se lançant dans des analyses, des théories qui s’enchaînent au fil des points virgules. Les meilleurs passages du roman sont les longs paragraphes de monologues intérieurs de Grimaldi, mêlant supputations et doutes sur l’autre et soi, réflexions subtiles sur les sentiments et les actes, la vie et ses complexités morales, petites maximes sur l’amour. Le plus intéressant chez Philippe Vilain est toujours ce qui sort de l’action stricto sensu. De ce roman, il aurait même pu n’en faire qu’un long monologue.

Le narrateur de Vilain vieillit doucement au fil de ses romans, occasion d’explorer de nouvelles formes de tourments amoureux. Il peut déjà dire, comme Stendhal, que l’amour est  la grande affaire de sa vie mais à la différence de Stendhal, les narrateurs de Philippe Vilain usent de l’amour pour se sentir vivre sans croire sérieusement à l’Amour et à sa durée. Le sentiment amoureux est davantage le prétexte à une aventure intérieure et une découverte, découverte sur soi. Au début de chaque histoire, la femme aimée n’est pas son genre ou inaccessible (trop belle, trop brillante comme dans l’Eté à Dresde ou Paris l’après-midi, trop fade ou trop vulgaire comme dans Faux père et Pas son genre). Tout commence par un malentendu et un fantasme, comme souvent dans la vie. Ici, Pierre Grimaldi a déjà rêvé sa future femme sans la connaître et la cristallisation est née d’une méprise.

Le narrateur chez Philippe Vilain s’examine, à la fois sans concession avec lui-même tout en justifiant ses manquements, ses défauts. Il puise une sorte d’énergie dans l’inaction, le mutisme. Indécision à la Benjamin Constant qui le rend, au bout du compte, beaucoup plus puissant, car c’est l’autre, la femme qui est obligée de se mettre en péril, de décider et donc de perdre. Les femmes aimées dans ses romans, ce sont depuis L’Ete à Dresde, la même femme qu’elle soit fiancée, petite amie, maîtresse ou épouse. Ce sont des personnages désirés, objet de fascination mais qui n’ont jamais une existence réelle même si l’auteur prend soin de décrire la couleur des yeux, des cheveux, les gestes, de détailler les tenues en indiquant marque de vêtements, maquillage, etc. C’est une image de la femme, toujours la même, obsédante. Le narrateur a beau dire qu’il connaît les femmes (pas un roman de Philippe Vilain sans un passage de rêverie à la manière de l’Homme qui aimait les femmes), cette connaissance est subjective, distancée par la fascination. On a toujours l’impression que le narrateur et les femmes sont séparés par une paroi de verre, une séparation à la fois dramatique et excitante. La paroi de verre permet aussi de voir et je crois qu’il n’y a pas non plus un roman de Philippe Vilain sans qu’à un moment donné au moins le narrateur ne se pose en voyeur (et dominateur, car le voyeur détient un pouvoir sur son objet).

Lorsqu’il découvre que sa femme le trompe, Pierre Grimaldi a le sentiment d’en être dépossédé. Mais j’ai été frappée qu’à l’exception de deux fois où les deux noms de famille sont accolés, Pierre Grimaldi appelle sa femme par son nom de jeune fille, Morgan Lorenz (le genre de prénom et nom qui font un peu pseudo et qui déréalise davantage encore cette infidèle) comme s’il ne la possédait pas, comme s’il ne lui avait pas vraiment donné son nom. La possession physique que Grimaldi évoque est illusoire, elle est à la portée de tous et tout aussi illusoire le plaisir qu’il lui procure, il en a conscience lorsqu’il se rend compte qu’il simule aussi. Dans Paris l’après-midi, le narrateur (cette fois l’amant) croyait également posséder Flore. Il évoquait leur complicité physique tout en devinant que celle-ci ne suffisait pas. La plupart du temps, Pierre Grimaldi appelle son épouse non par son prénom mais en disant « ma femme ». Par moment, cette appellation a des allures d’obsession, comme s’il voulait insister sur leur lien dont il perçoit cependant qu’il est fragile puisque cela n’empêche pas sa femme d’être aussi la femme d’une autre. Bien sûr, user du mot épouse aurait un côté un peu bcbg qui sonnerait faux et pourtant le mot « femme » comme synonyme alimente une sorte d’ambiguïté, car Morgan Lorenz, par son infidélité, n’est plus la femme de Pierre Grimaldi mais la femme qui vit à côté de lui.

Comme l’écrit Philippe Vilain, « la fidélité n’est pas la garantie d’aimer ». Il ne vient pas à Grimaldi l’idée de tromper sa femme pour se venger. Au début, il s’accroche même à leur couple, à leur souvenir. Il est fidèle lui et pourtant il cesse d’aimer.

Je n’ai pas lu ce roman comme le récit d’un homme trompé mais d’un homme qui se déprend.

Il n’est finalement pas tant trompé par sa femme que par sa vie, leur vie conjugale. Il la croyait heureuse alors qu’elle n’était que fade. Si Grimaldi a quelques réactions de jalousie, il est moins jaloux de l’amant que de sa femme qui a une autre existence dont il ignore tout. D’ailleurs, quand elle passe aux aveux, elle reconnaît que cet adultère est inexplicable, comme une aventure irrationnelle. Une échappée contre le quotidien.

L’infidélité a rappelé à Pierre Grimaldi que la vie est ailleurs que dans ce mariage stable.

L’infidélité lui rappelle également sa vraie nature. La complaisance avec laquelle il se laisse obnubiler par cette tromperie est une manière de s’échapper, d’être finalement aussi infidèle, plus cruellement et définitivement d’ailleurs. Grimaldi trompe sa femme avec ses rêveries, avec la mer, avec Naples… Cette femme qui lui semblait la compagne idéale, digne de confiance, digne d’être aimée, finalement lui devient de plus en plus étrangère et à la fin, encombrante. Comme dans les autres romans de Vilain, le narrateur se libère, cesse d’aimer celle qui l’a torturé parce la souffrance et la jalousie épuisent l’amour même le plus passionnel, après, de façon illusoire, l’avoir fait plus grand. « Je n’oublierai jamais le jour où j’appris que ma femme me trompait ». Cette phrase ouvre et ferme le roman. La première fois, on entre dans le drame intime d’un homme. La seconde, c’est une libération. Lorsqu’à Naples, Pierre Grimaldi sent qu’il ne peut renouer avec son passé, son premier voyage en Italie avec sa femme, il prend alors conscience pleinement qu’un ailleurs l’appelle. Une autre réalité qui se découvre à lui parce qu’il a changé.

Charles Bovary et Alexis Karénine sont des maris trompés, des personnages secondaires dont on sait peu de chose (surtout de Charles Bovary, car Tolstoï consacre beaucoup de pages à Karénine dont la cruauté peut certes se comprendre mais apparaît excessive contre la pauvre Anna). On pourrait aussi citer Swann mais Proust en fait un être si riche qu’il ne saurait se réduire à son rôle d’homme trahi par Odette. Il y a une autre figure d’homme trompé étonnante, celle décrite avec pertinence et intensité par Zweig dans La Peur. Peur d’une femme infidèle qui se croit découverte, peur face à un mari à la fois pervers et grand prince. Maupassant a aussi traité le personnage, sous différents angles… mais revenons en 2013.

Pierre Renoir dans le rôle de Charles Bovary dans l’adaptation du roman par Jean Renoir

Le narrateur de Philippe Vilain veut défendre ici ces Bovary et Karénine, « frères d’infortune », « des héros de l’inaction, rigoristes et moraux, dont l’absence de réaction me paraissait moins une faiblesse sentimentale qu’une force de caractère… » Malgré tout, même si Pierre Grimaldi est trompé, sa souffrance me semble moins grande que celle de l’amant de Paris l’après-midi qui lui aussi craignait, pensait être trompé par sa maîtresse. Moins grande et folle que celle du narrateur de l’Etreinte qui jalouse le nouveau compagnon de la femme qu’il a pourtant quittée. Ces deux hommes auraient moins de raison d’être jaloux et pourtant, ce sentiment les envahit de manière plus obsessionnelle et aiguë que chez Grimaldi.

Penser à l’infidélité de sa femme est pour Pierre Grimaldi une occupation de chaque instant, une passion qui le fait (enfin) exister. Il se délecte de son humiliation, de son espionnage, de ses petites perversités contre sa femme. Chez Philippe Vilain, on alimente ses souffrances amoureuses, car souffrir c’est exister alors que le bonheur devient vite un ennui, synonyme d’habitude. Quoi de plus terrible que l’ennui se demandaient déjà les romantiques ? Si Grimaldi se fait un film, se raconte une autre histoire dans l’histoire, une histoire faite de doutes, de supputations, d’héroïsme de mari trompé, c’est, sans en avoir conscience, pour cesser de s’ennuyer et donc cesser de sentir qu’il n’habite pas sa vie.

Sa solitude à la fin, solitude choisie, est plus intense que la compagnie de sa femme qu’il a rejetée impitoyablement.

Le roman en s’achevant est comme une fenêtre s’ouvrant sur la baie de Naples. Un retour vers les origines italiennes du narrateur, le début d’une autre existence à la fois rêvée et réelle.

 

La Femme infidèle, de Philippe Vilain, éditions Grasset

Pour(quoi) se venger ?

janvier 20th, 2013

 

La vengeance est un sentiment, un désir d’agir puis parfois un acte dont nous sommes tous capables, dès le plus jeune âge. Qui, dans une cour de récréation, une salle de classe, par exemple, n’a pas ressenti si cruellement une offense qu’il a voulu reconquérir sa dignité ? Il y a certes des caractères vindicatifs, mais même les êtres les plus pacifiques, les plus indulgents sont cependant capables sinon de se venger, du moins d’être habités par une envie de vengeance. Il s’agit certainement de la passion la plus tenace tant qu’elle n’est pas assouvie et paraît toujours laisser son empreinte dans notre âme. Les plus grandes histoires de vengeance se déroulent sur des années, parfois au point d’envahir une vie entière. « La vengeance est un plat qui se mange froid » dit avec justesse le proverbe.

Après avoir consacré un essai à la cruauté, Michel Erman se penche sur la vengeance. Le mot d’éloge dans le titre de son ouvrage ne signifie pas que l’auteur fait son apologie. Il ne la condamne pas non plus systématiquement et se livre plutôt à une analyse essentiellement philosophique de cet acte en nourrissant sa démonstration d’exemples littéraires et de faits divers ou historiques.

La souffrance, l’humiliation sont toujours à l’origine de la vengeance. A la différence d’autres passions dont on est parfois en partie l’acteur dès la naissance, le désir de nous venger vient d’une agression d’autrui. Comme l’explique bien Michel Erman tout le long de son essai, la vengeance est un rapport à l’autre, qu’il s’agisse d’ailleurs d’une vengeance collective ou privée.

La justice, les sociétés démocratiques contemporaines condamnent la vengeance que chacun pourrait exercer sur un agresseur. Mais la justice est une entité indifférente, certes, elle peut reconnaître la souffrance de l’offensé en punissant l’offenseur, mais elle agit d’abord pour elle, c’est-à-dire pour garantir un équilibre et la paix sociale et ne parvient pas à réparer le préjudice. Bien souvent laisser la justice décider ce n’est pas se faire justice et la victime reste sur sa faim. Elle ne se sent pas reconnue pleinement.

Si tout le monde se faisait justice, ce serait le chaos, cependant le désir de vengeance est juste : il est une façon d’imposer notre être humilié, mais aussi notre liberté, notre puissance de révolte et d’action. Dès lors, même les vengeurs qui s’exécutent dans la violence extrême ne sont pas des salauds, ils sont égarés, ils souffrent, ils ne sont pas touchés peut-être par cette grâce qui leur permettrait de pardonner ou celle qui leur permettrait de rendre leur combat vindicatif non comme une destruction de l’autre, mais une construction plus grande de soi.

Jeanne Moreau dans La Mariée était en noir de Truffaut

La vengeance est une passion et par là même, elle prend des formes variées et s’appuie sur des réactions, des sentiments et des pensées irrationnels. La vengeance apparaît comme un acte sinon beau, du moins non condamnable, justifiable quand elle semble remplacer la justice qui ne peut agir ou refuse de le faire. Ainsi cet épisode dans le Comte de Monte-Cristo qui se déroule en 1815 : Bertuccio, qui deviendra le majordome de Dantès, vient voir le procureur du Roi pour réclamer justice car son frère a été assassiné lâchement alors qu’il demandait l’hospitalité. Villefort, le procureur, refuse de chercher le criminel, arguant que la victime était un bonapartiste, donc faisait partie des usurpateurs et qu’il n’a été tué que par de (justes) représailles de la part des royalistes. Bertuccio, en Corse qui se respecte, jure de se venger lui-même, non pas des assassins de son frère, mais du procureur. Il blessera gravement Villefort qui est également l’un des acteurs du malheur de Dantès. Dans cet épisode, Bertuccio apparaît comme le personnage positif et digne de compassion malgré son dessein criminel.

Michel Erman revient plusieurs fois sur le cas de Julie Kohler, l’héroïne de La Mariée était en noir, film de Truffaut inspiré du roman de William Irish. Le jour de son mariage, des hommes en essayant un fusil de chasse tuent son mari sur le parvis de l’église. Julie va assassiner ces hommes les uns après les autres en recourant à différents stratagèmes. C’est un personnage purement tragique : sa vengeance ne lui rendra pas son mari, ne lui rendra pas le bonheur, tout juste ces meurtres les uns après les autres participent-ils à son travail de deuil. Michel Erman rapproche Julie de Médée, l’un des personnages les plus emblématiques de cette passion.

Médée et Jason de Charles van Loo

La vengeance s’oppose à la morale, à la raison. S’il arrive que la vengeance aveugle, il n’est pas rare que des vengeurs aient conscience que leur acte vindicatif ne réparera rien, ou si peu. Il ne comble pas la perte qui est au cœur de tout acte de vengeance, acte qui est d’abord un projet avant d’être exécuté. C’est une passion douloureuse, qui obsède, qui, rappelle Michel Erman, nous renvoie au passé : « La durée va de pair avec le refus d’oublier l’offense. En rendant le mal pour le mal, la vengeance signe un contrat de fidélité avec un passé qui ne passe pas. » (p. 42). Julie Kohler et Edmond Dantès vivent ainsi dans un temps parallèle. Qu’importe les années passées, la passion vindicative se nourrit d’un futur qui permettra l’assouvissement.

Se venger, c’est aussi s’imposer, se réimposer comme un être à la fois libre et digne de respect. C’est exister, faire exister sa colère, son chagrin, son ressentiment, son honneur, tous ces éléments dont ceux qui veulent raisonner le vengeur vont tenter d’atténuer l’importance. Se venger, c’est défendre son moi intime, c’est se relever d’un tort, d’une humiliation. Il me semble que c’est bien cet aspect qui nous fait accepter la vengeance, la tenir sinon pour juste, du moins admissible car humaine. En outre, celui qui se venge a d’abord été un offensé, il n’a pas dégainé en premier. A l’absence de scrupule de l’un répond l’absence de scrupule de l’autre. La loi du talion.

Si donc le principe peut être compréhensible, ce sont généralement les actes, l’assouvissement qui peuvent être critiqués, voire condamnés, d’autant plus condamnés que, comme on l’a vu, l’acte ne répare pas forcément le préjudice. Médée et Julie Kohler vont rester seules et malheureuses et Edmond Dantès cherche finalement à se racheter, conscient qu’il aurait dû laisser à Dieu le soin de lui faire justice.

La vengeance est parfois un impossible dialogue, soit que l’offensé reste sur sa position, ne laisse pas à l’autre la possibilité de s’expliquer, de s’excuser. Soit que l’offenseur refuse de reconnaître ses torts : dès lors il est impossible à l’offensé de pardonner puisque son offense est niée, dès lors il ne lui reste que la vengeance pour reconquérir son honneur, son être.

Le terme d’éloge dans le titre de l’ouvrage de Michel Erman trouve sa justification à la fin. En effet, l’auteur explique qu’un certain type de vengeance réalisée, « vengeance de fidélité à soi » ou bien le pardon permettent de rester dans un rapport humain. L’offenseur, même si on prend le pas sur lui, reste l’autre. «  L’offenseur qui demande pardon risque une parole de compassion et de confiance, tandis que l’offensé qui se venge commet un acte d’agression et de défiance. Cependant, dans les deux cas, il y a un geste de reconnaissance grâce à l’établissement d’une relation à autrui équivalent à une recherche de proximité à travers un lien social retrouvé. » (p. 118). Ainsi, la vengeance en gardant une fidélité à soi peut-elle être violente, mais elle n’est pas négation de l’autre, elle n’est pas destruction de cette altérité, destruction qui dans le cas de Médée ou de Julie Kohler aboutit au désespoir et à la solitude des offensées.

Pour rester dans un rapport humain avec l’offenseur et faire de la vengeance un acte seulement symbolique, il faudrait suivre la sagesse de Montesquieu : « Nous sommes assez vengés quand celui qui nous a offensés est persuadé du pouvoir que nous avons de la vengeance ; le refus que nous faisons de nous en servir, fait voir autant de grandeur d’âme que de mépris pour notre ennemi. »

La vengeance est souvent une affaire privée qui implique des émotions intimes, irrationnelles. « La vengeance est inséparable de ces affects qui, par leur puissance, modifient le rapport que la conscience entretient avec le monde », note Michel Erman (p.81) Dans ces cas, elle me semble alors être pleinement passion (subie et fatale).

Michel Erman donne comme exemples deux femmes blessées dans leur cœur.

D’abord Hélène, jouée admirablement par Maria Casarès dans Les Dames du Bois de Boulogne de Bresson, librement inspiré d’un extrait de Jacques le fataliste. Hélène, rejetée par Jean, son amant, va essayer de se venger de lui. L’humiliation née de son amour blessé est le sentiment qui la gouverne.

Le second personnage féminin analysé par l’auteur est la fameuse cousine Bette de Balzac qui, jalouse de sa jolie cousine qui a fait un beau mariage, cherche à nuire à cette dernière. Lorsque j’ai lu ce roman de Balzac, je me souviens avoir tout de même été prise de pitié pour Lisbeth. Certes, elle trahit la confiance de sa famille, elle souhaite le malheur de ceux qui sont bons pour elle, mais Balzac sait nous rendre ce personnage humain, malgré tout. Elle est égarée, elle est cruelle d’abord parce qu’elle ne s’aime pas. De fait, tous ses rapports avec les autres deviennent humiliation.

On est aussi pris de pitié face à Hélène, dans le film de Bresson. Ici, le jeu bouleversant de Casarès, qui déjà dans Les Enfants du paradis jouait le rôle d’une femme jalouse et délaissée, tient sans doute pour beaucoup à la sympathie qu’on éprouve tout de même pour elle. Cette pitié est certainement possible aussi parce que les projets vindicatifs n’aboutissent pas.

Senso de Visconti

Je pense aussi au film de Visconti, Senso. Dans ce film, Livia va se venger de son amant, le lieutenant Mahler, pour lequel elle a quitté son mari. Elle part le rejoindre et le trouve avec une prostituée. Elle comprend qu’il a aussi utilisé l’argent destiné aux patriotes italiens et qu’elle lui avait confié. Le lieutenant ne nie pas sa responsabilité, mais montre aussi à Livia qu’elle s’est aveuglée sur les sentiments qu’il éprouvait pour elle. Livia part dénoncer le lieutenant comme déserteur. Il est vite arrêté et exécuté. Ici, la vengeance s’exerce rapidement, dans un moment d’égarement et Livia à la fin est, je crois, aussi désespérée d’avoir été ainsi trahie que d’avoir causé la mort de son amant. Livia, par ailleurs ardente patriote italienne, est avant tout une victime de sa passion amoureuse qui la pousse à cet acte vindicatif tragique. Comment ne pas la trouver bouleversante et finalement sympathique, même s’il y a mort d’homme ?

Je me demande si la vengeance liée à l’amour ou au rejet n’est pas plus une attitude féminine. Un homme peut se venger d’une femme qui l’a trahie si elle s’avère moralement indigne, une coquette. Une femme se venge plus facilement d’un homme qui l’abandonne, lors même que cet homme agit sans rien avoir à se reprocher moralement (il est simplement lassé et n’aime plus). L’orgueil d’une femme amoureuse conduit plus facilement à la vengeance alors qu’un homme soit cherchera à reconquérir la femme aimée qui lui échappe, soit en prendra acte et passera à autre chose. C’est le cas de Swann par exemple, d’abord, très amoureux, il s’accroche à Odette au prix de bon nombre d’humiliations puis renonce à se venger d’Odette qui l’a tant trompé, alors qu’il en aurait la possibilité.

« Mais alors qu’autrefois, il avait fait le serment, si jamais il cessait d’aimer celle qu’il ne devinait pas devoir être un jour sa femme, de lui manifester implacablement son indifférence, enfin sincère, pour venger son orgueil longtemps humilié, ces représailles qu’il pouvait exercer maintenant sans risques (car que pouvait lui faire d’être pris au mot et privé de ces tête-à-tête avec Odette qui lui étaient jadis si nécessaires), ces représailles il n’y tenait plus; avec l’amour avait disparu le désir de montrer qu’il n’avait plus d’amour. Et lui qui, quand il souffrait par Odette eût tant désiré de lui laisser voir un jour qu’il était épris d’une autre, maintenant qu’il l’aurait pu, il prenait mille précautions pour que sa femme ne soupçonnât pas ce nouvel amour. » (A l’ombre des jeunes filles en fleur)

La vengeance même assouvie donne naissance à un vide car comme toute passion, elle se nourrit de son objet et l’assouvissement fait disparaître ce dernier.

Le pardon est peut-être la meilleure délivrance. Michel Erman explique ainsi que l’on peut aussi imposer sa puissance dans le pardon comme dans le désir de la vengeance. Le désir et non l’acte. Le désir n’est pas assouvissement et pardonner après avoir désiré se venger, c’est une façon d’être reconnu comme offensé, une façon d’être et de dépasser l’offenseur non en lui rendant la monnaie de sa pièce, ce qui est se rabaisser à son niveau, mais le dépasser par un sens de l’honneur plus grand. C’est le sens des propos de Montesquieu cités plus haut.

L’expression positive de la vengeance me semble être la revanche, telle qu’on l’emploie couramment. C’est reprendre l’avantage sur un autre, mais sans lui nuire et sans se nuire par des sentiments douloureux que font naître toute vindicte. La revanche, c’est dépasser son émotion destructrice et, sans oublier le mépris, agir de façon plus constructive. Rappeler à celui qui nous a offensé, qui nous a méprisé non seulement notre existence, mais s’imposer, démontrer que nous ne méritions pas le mépris qu’il nous affligé. Se battre non contre l’offenseur, mais pour soi, s’élever au niveau de l’autre et lui montrer même qu’on peut le dépasser.

La revanche me parait plus douce, plus noble, elle naît des mêmes émotions que la vengeance, étant désignée comme un synonyme mais choisit un autre chemin. C’est la voie qu’aurait pu choisir Hélène des Dames du Bois de Boulogne ou la cousine Bette : parvenir à être plus heureuses que l’homme qui la dédaigne ou la cousine à qui tout sourit.

Défi plus grand peut-être que la vengeance, mais qui mobilise une part de notre être, de notre cœur, de notre intelligence plus positive.

 

Eloge de la vengeance de Michel Erman, Puf

Michel Erman sera l’invité des Rendez-vous littéraires le 29 janvier à 19h15 à l’Entrepôt (14e)

http://www.lentrepot.fr/-Litteratu re-.html

Le prochain Ciné Philo de l’Entrepôt, animé par Daniel Ramirez sera aussi consacré à la vengeance avec la diffusion de Lady Vengeance de Park Chan-Wook, suivie d’une discussion, le dimanche 27 janvier à 14h15 http://www.lentrepot.fr/Lady-Vengeance.html

 

 

La biographie et la littérature

décembre 27th, 2012

 

Depuis le XIXe et surtout au XXe siècle, on cherche à définir ce qu’est la littérature. Terme qui peut donner lieu à une multitude de définitions et de théories. « Ce mot est un de ces termes vagues si fréquents dans toutes les langues (…) dont l’acceptation précise n’est déterminée en aucune langue que par les objets auxquels on les applique. » écrit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Si la littérature peut se définir par ce à quoi à la relie, encore faut-il déterminer les objets. Professeur de littérature française à Oxford, Ann Jefferson se propose dans Le Défi biographique d’approcher la littérature par la biographie.

L’auteur revient sur la notion de biographie à travers un corpus de textes français depuis le fin du XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, des textes d’ordre biographique consacrés pour la grande majorité à des écrivains. Elle décrit les différentes formes, approches et évolutions avec comme but de lier la biographie à la notion de littéraire au point de faire de la biographie un moyen de définir la littérature, non à partir d’un seul modèle de biographie mais différentes manières d’aborder la vie et donc la création littéraire. L’auteur part de la notion de génie et de l’idée de progrès de la littérature développée dans l’Encyclopédie et par Mme de Staël et termine par Barthes, Jacques Roubaud, Roger Laporte où la vie est devenue une « vie d’écriture », une vocation, une existence faite de rituels, de sacrifices, d’effort.

L’approche d’Ann Jefferson permet aussi de redorer le blason ou de mettre à l’honneur (selon le point de vue de départ) un genre protéiforme qui fait débat.

En lisant cet essai, j’ai ainsi songé aux nombreuses analogies que l’on peut établir entre la biographie et le roman. Ce sont des genres rassemblant des textes aux formes et aux qualités variées. Genres « populaires » qui ont prêté à de nombreuses attaques, certaines biographies comme certains romans n’entrant que dans la catégorie du divertissement et non la littérature alors que d’autres textes, pourtant du même genre, appartiennent à la littérature, sont œuvres d’art et d’esprit.

La biographie romancée où ces deux genres se marient et qui apparaît après 1920 est aujourd’hui le style de biographie qui se vend le mieux. Meilleure vente mais la plus décriée car ne servant ni l’érudition ni la littérature. Bon nombre de biographies romancées malheureusement ont un fond de malhonnêteté intellectuelle avec l’absence de guillemets dans les citations, des approximations voire des erreurs servant le romanesque au détriment de la vérité, etc. Il y a aussi des biographies qui ne sont pas romancées mais qui s’accordent le droit d’imaginer des scènes. C’est le cas de celles d’André Maurois qui, au bout du compte, valent pour les documents intimes alors inédits qui sont souvent cités et pour les analyses littéraires ou psychologiques de l’auteur mais qui sont peu fiables pour des détails.

Même lorsque la biographie est érudite, il n’est pas rare qu’elle soit condamnée ou du moins un peu écartée du pur littéraire : soit parce qu’elle s’attache trop à l’anecdotique, aux détails de vie, soit parce qu’elle est une solution de facilité pour un lectorat peu courageux. Ann Jefferson rappelle ainsi le point de vue du critique André Chaumeix dans la Revue des Deux Mondes en 1927.  Celui-ci regrette qu’ « on aime mieux le récit de la vie d’un poète que la lecture des poèmes. » (p 247) Il n’est pas rare d’entendre des gens prétendre connaître un écrivain parce qu’ils ont lu une biographie. Mais on peut peut-être également dire qu’une biographie réussie c’est celle qui incite le lecteur à lire les œuvres de l’écrivain. Comme une passerelle.

Outre ces aspects modernes, la biographie (comme le roman) est peut-être si souvent discutée parce qu’elle est difficile à définir. De quoi s’agit-il ? du récit d’une vie. Voilà qui offre un éventail de traitements très large. Moins grand certes que pour le roman mais tout de même assez pour prêter à des confusions, des interrogations. Longtemps, la vie, la biographie a été exclue de la littérature pure passant plutôt pour un sous-genre assimilé au commentaire et non à la création. Pourtant, quand on prend La Vie de Rancé et La Vie de Rossini  respectivement de Chateaubriand et Stendhal, ce sont moins des vies de Rancé et de Rossini que des éléments d’une œuvre littéraire et où la part d’autobiographie est aussi très importante (spirituelle pour Chateaubriand et esthétique pour Stendhal). Dans ces deux exemples, parmi d’autres, nous sommes bien en littérature mais notre vision est celle du lecteur du XXIe siècle. Ce qui pouvait apparaître aux yeux des contemporains de Chateaubriand et Stendhal comme des vies, des textes assez érudits nous apparaissent aujourd’hui comme des œuvres de création. Les façons d’aborder la biographie évoluent donc également au fil des siècles (de même que le roman, certains romans pour en finir avec mon rapprochement).

Comme l’explique Ann Jefferson, la biographie connaît une sorte d’âge d’or au XIXe siècle et surtout au milieu du XIXe siècle avec différentes formes apparaissant conjointement. L’auteur évoque La Biographie universelle ancienne et moderne de Michaud en 52 volumes, modèle d’érudition et tentative d’exhaustivité. Elle fait aussi allusion au Vapereau qui rassemblait des notices de contemporains. L’ancêtre du Who’s who. Etre ou ne pas être dans le Vapereau permettait d’évaluer son niveau de célébrité et flattait les vanités. Ann Jefferson évoque aussi la biographie subjective et écrite souvent au vitriol comme la développe Eugène Mirecourt. Son succès tient au fait qu’il reprend des rumeurs parfois en feignant de ne se faire que le porte-parole innocent. Mirecourt n’a rien d’un génie mais il ne manque pas d’esprit pour tourner de petits portraits de ses contemporains qui lui valurent succès mais aussi attaque pour diffamation. Tous ces Contemporains sont courts, rédigés sur le même modèle et peu coûteux, il s’adresse à un public populaire. Même si Mirecourt évoque les œuvres, l’inspiration des artistes, ces portraits sont avant tout un rassemblement de petits tas de secrets et ragots. C’est ce genre de textes qui pullulent dans les journaux au XIXe siècle que Barbey d’Aurevilly notamment dénonce. Cet ensemble de biographies prête à confusion, réclame une hiérarchisation que l’auteur n’établit pas assez clairement. Contemporains de Michaud, Vapereau et Mirecourt, on trouve Gautier, Sainte-Beuve, Barbey d’Aurevilly. Nous ne sommes pourtant pas sur le même terrain.

Ann Jefferson analyse les deux types de condamnations dont la biographie fait l’objet à la même époque. Elle revient d’abord sur la position de Victor Cousin qui compare biographie et histoire pour souligner les insuffisances de la première. Pour Cousin la biographie d’un grand homme en se penchant sur son existence individuelle ne prend pas en compte la grandeur des événements, l’esprit d’une époque dont le grand homme doit justement être le reflet. La biographie n’est pas assez dans l’Histoire. L’argument de Victor Cousin a été repris par bon nombre d’historiens qui justement se méfient des singularités, des spécificités des grands hommes et préfère donner à l’histoire une vue plus large, au mépris de ce qu’ils considèrent comme de l’anecdotique. En revanche, je crois que ce sont justement les éléments anecdotiques qui intéressent les écrivains quand ils se penchent sur l’Histoire.

Ann Jefferson reprend également les arguments de Barbey d’Aurevilly qui visent à défendre la notion même de littérature contre la biographie telle qu’elle est développée en son temps. Le Connétable condamne d’abord la biographie car il voit en elle un déclin culturel dans une époque plus occupée de son image que de produire des œuvres, dans une époque qui n’a plus de hiérarchie. Pour Barbey, ce phénomène signe une perte des valeurs morales de l’Ancien Régime auquel il est attaché. Mais, même des écrivains libéraux perçoivent les dangers d’une démocratisation du littéraire qui aboutit justement à des publications à la Mirecourt au détriment d’œuvres plus intellectuelles mais qui se vendent moins. Paradoxalement le Connétable, pour vivre, a passé une bonne partie de son existence à écrire pour les journaux le plus souvent sans signer, ces journaux qui marquent le début du règne de l’opinion.

Eugène de Mirecourt

Barbey voit aussi dans les portraits de contemporains des moyens de faire de la publicité et de l’argent. On flatte le contemporain et on manque de recul pour le juger avec pertinence. Enfin, Barbey s’en prend à cette culture du petit détail de la vie domestique exploité par les biographes pour expliquer le grand homme. A ces yeux, cela porte atteinte à la grandeur des personnalités traitées. Dans ses propres portraits Barbey préfère s’attacher à la personnalité, à l’aspect moral et créatif de l’écrivain. Conscient que la démocratisation de l’art, de la littérature entraîne un nivellement vers le bas, dénonçant cette manière de rabaisser le grand homme pour le mettre au niveau de son portier, le Connétable souhaite la même chose que Flaubert : « l’œuvre de la critique moderne est de remettre l’art sur son piédestal ». Hélas, vœux pieux que bien peu ont entendu ou ont pu réaliser.

Mais en pratiquant lui-même le portrait Barbey d’Aurevilly montre que la biographie peut également appartenir à la littérature et éclairer la notion de littérature. Même si comme le rappelle Ann Jefferson le Connétable s’en prend aux pratiques de Sainte-Beuve qui à ses yeux a remplacé la littérature par le journalisme, on peut dire que les portraits de Sainte-Beuve comme ceux de Barbey d’Aurevilly, de Mallarmé sont justement des oeuvres littéraires dans lesquelles ces écrivains se servent d’éléments de la vie pour analyser l’oeuvre bien sûr, en percer les mystères. Ils le font en écrivain qu’ils sont eux-mêmes.

C’est certainement Mallarmé avec ses Médaillons, auxquels l’auteur consacre quelques pages, qui souligne le mieux que la vie réelle n’a d’importance que si elle sert la littérature, sert à l’expliquer. « Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique, dont gît le sens au mystère du cœur », écrit-il à propos de Villiers de l’Isle Adam ( p. 131).

Même si je reconnais la valeur de biographies monumentales, détaillée, réalisée par des érudits qui ont consacré souvent des années d’études pour aboutir à des livres de référence, je crois que seuls des écrivains sont capables de sentir la vie d’un autre écrivain et de mettre en évidence ce qui dans la vie relève de l’art.

Bien que décrié, Sainte-Beuve apparaît cependant comme l’écrivain qui a apporté une nouvelle vision de la littérature. Pour lui, l’œuvre d’art n’est pas une entité jugée seulement par rapport à des critères esthétiques précis (comme on peut le faire à l’âge classique par exemple). Pour Sainte-Beuve, l’œuvre a d’abord à voir avec l’homme qui la crée. Il s’attache à placer l’individu au cœur même de l’œuvre. Dès lors, mettre en valeur les spécificités d’un écrivain compte plus que des critères ou des règles universelles. Il n’y a pas une idée de littérature mais des idées, des expressions, qui varie en fonction de chaque écrivain, chaque monde, chaque style.  La littérature est une somme de talents particuliers, d’individus singuliers, ce qui rend toute généralisation impossible. La biographie en soulignant justement les particularités de chaque écrivain peut mettre en valeur ce qui relève de la littérature propre de chacun mais elle ne peut tirer de chaque vie une théorie qui s’appliquerait à tous.

Bien sûr, Ann Jefferson fait référence aux Lundis et autres textes critiques publiés par Sainte-Beuve mais analyse aussi cette œuvre de jeunesse appelée Vie et poésies et pensées de Joseph Delorme et bien trop souvent oubliée ou jugée à tort comme un simple essai de création littéraire abandonnée pour ne se consacrer qu’à la critique (comme s’il avait renoncé à la littérature, comme si la critique n’était plus exactement de la littérature parce qu’elle n’est pas création, ce qui me semble injuste). L’auteur démontre avec pertinence que Sainte-Beuve avec Joseph Delorme jetait déjà les bases de sa vision critique en se posant comme un éditeur des œuvres de Joseph Delorme. Éditeur et analyste de lui-même.

La critique est nécessaire à la vie littéraire bien que souvent vilipendée parce que la critique a parfois trop de liens étroits avec la publicité et la rentabilité mais aussi parce qu’elle apparaît parfois comme moins nobles que la création littéraire pure. Sainte-Beuve a bien raison de rappeler que le poète a besoin de la réception d’un lecteur. Le premier lecteur est le critique sans lequel le poète se perdrait en autocontemplation. Mais il faut également accorder au critique le droit d’être un lecteur libre. Il m’a toujours semblé regrettable à propos de Sainte-Beuve de comptabiliser ses erreurs de jugement après coup sans prendre en compte que le critique est d’abord un lecteur subjectif même si cette subjectivité nous semble a posteriori partisane, injuste, aveugle.

Mais dans son essai, Ann Jefferson ne se limite pas à l’analyse de textes biographiques côté critique. À ses yeux la biographie peut aussi se déployer dans une œuvre littéraire, précisément une œuvre poétique. Dans ces pages qui sont les plus originales et les plus personnelles de son essai, elle voit ainsi dans les Contemplations et Les Fleurs du Mal, deux œuvres qu’elle analyse en détail, des vies de poète. Il ne s’agit pas d’autobiographie poétique : même si les deux poètes partent parfois de données personnelles, leur œuvre dépasse leur existence pour refléter la vie du poète avec un grand P et ce qui fait l’essentiel de la vie du poète, la poésie. Pour Ann Jefferson la vie du poète révèle ce qu’est la poésie. Chez Hugo il s’agit « d’étendre les limites de la poésie aussi loin que le permet l’esprit humain. (p. 161) Hugo, en géant, veut tout embrasser : la mort, Dieu, la nature, le cosmos…  Le génie incarné à qui rien ne peut échapper. Au contraire Baudelaire, fait, selon Ann Jefferson, la biographie du Poète vers l’intériorité, les aspects les plus intimes de l’art. Pour elle, les Fleurs du mal sont « le foyer ultime des aspirations spirituelles de son héros-poète ». (p 186).

Ces brillantes pages d’analyse ont aussi la vertu d’agrandir encore le spectre de la biographie en la faisant entrer dans la plus noble création littéraire : la poésie. Cette façon de lire Les Contemplations et Les Fleurs du Mal ne manque pas de pertinence même si la définition de la poésie par la biographie lyrique du poète n’est qu’une définition parmi d’autres. Ajoutons aussi que la biographie peut se révéler littérature pure seule, comme le prouve bon nombre d’œuvres parues au fil des siècles, écrite sciemment ou pas comme des œuvres littéraires et non comme des commentaires ou analyses de vie.

Dans  la suite de son essai, Ann Jefferson a choisi des textes qui s’apparentent à la biographie littéraire comme Les Illuminés de Nerval, Les Vies imaginaires de Schowb, Les Vies minuscules de Pierre Michon, textes où l’aspect fictionnel a toute son importance aussi. L’auteur traite aussi de l’autobiographie avec notamment  Si le grain ne meurt de Gide, les Mots de Sartre ou L’Age d’homme de Leiris. Dans ces derniers cas, les écrivains se font interprètent de leur vie, de leur individualité sous forme notamment d’analyses psychologiques, d’exploration de leur enfance, de leurs origines. Mais ils interrogent également la littérature à laquelle ils ont choisi de consacrer leur existence et se posent en exemple, permettant d’en tirer aussi des généralités sur les mystères de la création littéraire mais aussi la vocation de l’écriture. C’est ce choix de vie singulier que Sartre interroge à propos de Mallarmé, de Baudelaire et de Genet. Il démontre que chez les deux derniers, la vocation a pour origine «  la mauvaise foi ». Selon lui, Baudelaire par exemple aurait d’abord choisi d’être poète en signe de refus de la réalité et aurait dès lors régit sa vie selon ce but. Chez Sartre, la biographie (donc sa vision des écrivains dont il traite et sa vision de lui-même) est soumise à ses propres théories littéraires. Le récit de la vie d’un écrivain doit tourner autour de son engagement total à la littérature (son essence) et il dénonce tout ce qui est de l’ordre de l’apparence. L’exemple de Sartre démontre que c’est sa notion de littéraire qui définit ses approches biographiques et non l’inverse.

Dans ce passionnant essai en forme également de panorama chronologique de la biographie française, Ann Jefferson nous permet de suivre les évolutions de notre vision de la biographie qui suit à la fois son chemin en tant que genre à part entière mais aussi les évolutions de la notion de littérature à laquelle elle est intimement liée. Une notion qui est plurielle et que les œuvres futures contribueront à enrichir encore et encore.

 

Le défi biographique, la littérature en question d’Ann Jefferson, traduit de l’anglais par Cécile Dudouyt, Puf, coll. Les Littéraires.

A lire aussi :

Le compte-rendu sur l’édition anglaise par Alexandre Gefen : http://www.fabula.org/actualites/a-jefferson-biography-and-the-question-of-literature-in-france_17117.php

Sur l’édition française par François-Ronan Dubois : http://lectures.revues.org/9846

30 ans dans la vie de l’édition française

octobre 24th, 2012

Sainte-Beuve

En 1839, Sainte-Beuve parlait de « détresse » et de « désastre » à propos de la littérature de son temps (« De la littérature industrielle », article publié p. 199 sqs dans Pour la critique, folio essais). Même si à ses yeux la situation empirait, Sainte-Beuve reconnaissait cependant que depuis Gutenberg la littérature est liée à l’industrie.

L’influence de l’économie sur la vie des lettres n’a fait qu’augmenter depuis Sainte-Beuve. Au fil des décennies, le milieu de l’édition et des lettres évolue, selon les modes, les événements historiques, les crises économiques et sociologiques et les acteurs du milieu. Force est de constater cependant que depuis un peu plus de trente ans, le monde des lettres, au sens très large, connaît des changements de plus en plus rapides et se trouve en proie à des contradictions qui le rende encore plus fragile.

C’est cette période, depuis 1975, avec la naissance d’Apostrophe et la mort de Gaston Gallimard qu’Olivier Bessard-Banquy a étudié à la loupe. Il nous offre ainsi en détail un vaste panorama du milieu éditorial, une vraie sociologie de la vie littéraire et intellectuelle française avec ses modes, ses crises, ses vices et ses vertus ainsi que ses figures que l’auteur, pour la plupart, a rencontré et interrogé pour son ouvrage.

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La multiplications des petites maisons d’édition, la montée en puissance du poche, les nouvelles collections, l’émergence de nouveaux lieux de vente du livre, l’augmentation des enjeux financiers, obligations du best-seller pour compenser la baisse des ventes littéraires, les rivalités entre maisons surtout à l’heure des prix ou des rachats d’auteurs, les problèmes de diffusion, de prêts en bibliothèque, etc : l’auteur revient sur tous ces aspects de façon chronologique et thématique.

Olivier Bessard-Banquy aborde aussi bien l’histoire de la Bicyclette bleue, les carrières d’un Claude Durand, d’un Jean-Marc Roberts ou encore d’un Jérôme Lindon (auquel l’auteur rend hommage), le déclin des livres de sciences humaines dans les années 1980, l’arrivée des livres à 10 francs, l’échec de Crystal, l’ebook de l’année 2000, la naissance de Viviane Hamy, du Dilettante ou encore de Verticale et de Quai Voltaire, les transformations de maisons comme Calmann-Lévy, Stock ou encore le Seuil dont le rachat par La Martinière a fait tant de vagues ou encore l’aventure éditoriale et médiatiques de Houellebecq depuis l’Extension du domaine de la lutte jusqu’à la Tentation d’une île. L’auteur nous raconte ou nous rappelle ces grandes et petites histoires qui ont fait trembler Saint-Germain-des-Près, qui ont donné lieu à des articles, des tribunes, des interviews, des polémiques qui, sur le moment, prenaient des allures de révolution ou de drame. Loin d’être un catalogue chronologique d’anecdotes, la suite de ces récits et analyses fait bien comprendre l’évolution et les problématiques du milieu littéraire. Ce panorama de trente ans invite également à s’interroger sur l’avenir des lettres avec Internet et le numérique dont les rôles deviendront sinon déterminants du moins de plus en plus importants.

Certes, on peut trouver triste que l’argent soit si étroitement lié à la littérature qui reste avant tout une création artistique et intellectuelle. On peut trouver regrettable ces « jeux de chaises musicales » qui font ressembler le monde éditorial à une cour versaillaise où petits et grands s’affrontent sans relâche et sans scrupule.

Mais Olivier Bessard-Banquy montre aussi l’extrême diversité de l’édition française et que quelques acteurs ont encore foi en leur métier. Certains livres n’auraient pas vu le jour sans tel éditeur ou telle collection peut-être même certains écrivains, comme Pierre Michon, n’auraient-ils jamais été publiés ou plus tardivement sans cette capacité du monde de l’édition française à accepter aussi ce qui n’est pas à la mode.

Certes, l’auteur rappelle comment Hans d’Islande par exemple, a été refusé par toutes les maisons d’édition après avoir été envoyé sous forme manuscrite par quelques petits malins. Certes, il n’a pas tort de dire que très probablement certains chefs-d’œuvre ne verront jamais le jour parce que le manuscrit a échappé à tout le monde. Cette diversité n’est pas sans poser des problèmes, de même que le phénomène de rentrée littéraire, par exemple, qui a l’avantage de faire parler des livres dans les médias mais à propos de quelques titres au détriment de textes peut-être meilleurs mais moins vendeurs. Face à tant de complexités et de paradoxes, Olivier Bessard-Banquy reste toujours nuancé, sachant montrer avantages et inconvénients des différentes évolutions.

L’ouvrage est découpé en chapitres chacun divisé en sous-parties avec des titres, ce qui facilite une éventuelle recherche thématique. Les chapitres sont ponctués par des intermezzi qui permettent de revenir sur un thème révélateur ou sur un nom comme les aventures de Gallimard depuis la NRF jusqu’à aujourd’hui, où l’on voit que la « reine Victoria » a aussi connu ses drames même si son avenir n’a jamais été menacé (et son meilleur gage de longévité n’est-il pas justement la Littérature dont on annonce pourtant la fin depuis tant de décennies et aujourd’hui, plus que jamais ?)

La littérature, tout comme les autres formes de créations artistiques, n’a jamais pu se tenir loin de l’argent et de l’économie. Certes, quand elle ne concernait qu’une élite qui la produisait, la lisait et la subventionnait, les enjeux financiers étaient de moindre importance. Le XIXe siècle a vu naître la « démocratisation littéraire ». Sainte-Beuve, qui emploie ce terme, comme d’autres de ses contemporains dénoncent cet état qui aboutit à ce que les éditeurs cherchent d’abord à flatter les goûts de la masse et à ce que tout le monde veuille écrire (voir ce passage drôle mais non moins pertinent d’Alphonse Karr dans Sous les tilleuls : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80713w/f191.image.r=sous%20les%20tilleuls.langFR). Au lieu de dénoncer cet état de fait contre lequel on ne peut lutter, le mieux est certainement de savoir s’y adapter sans céder à la mélancolie (même si ce n’est pas facile tous les jours).

Balzac (http://carraud.com/index.php)

Fasciné par les jeux du monde littéraire et journalistique dont il était un acteur à la fois génial et maladroit, Balzac a décrit sous forme romanesque et de physiologie la littérature de son temps. À le lire, tout comme à lire Sainte-Beuve ou Gustave Planche, on songe, que rien ne change vraiment. La somme d’Olivier Bessard-Banquy a quelque chose de balzacien. Son ouvrage est remarquable par la quantité d’informations données : chiffres, statistiques, articles et livres spécialisés, le tout référencé par des notes en bas de page (ce qui apporte un réel confort de lecture). Ce livre est un indispensable pour qui s’intéresse à l’économie littéraire mais il peut aussi se lire d’un bout à l’autre comme une sorte de roman. Le passage le plus romanesque est sans doute l’intermezzo consacré à l’étrange notaire Gérard Voitey qui voulait fonder une maison d’édition et contacte Daniel Rondeau, donnant naissance au Quai Voltaire. On se passionne pour ces personnalités qui vont et viennent dans cette comédie humaine germanopratine comme la fameuse Françoise Verny.

Dans cet ouvrage, très bien écrit, comme sur le ton de la conversation, Olivier Bessard-Banquy apporte des explications claires et référencées, usant d’images pour rendre concret certains aspects ardus ou complexes de cette industrie. Mais il s’autorise aussi des propos plus subjectifs, qui n’ôtent en rien le sérieux de son travail, et nous rappellent que les lettres sont d’abord une histoire humaine.

Photo Gérard Aimé

Sa conclusion est avant tout un appel à la préservation de la littérature par ses acteurs : auteurs, éditeurs, libraires mais aussi lecteurs, clé de voûte de cette économie, même s’ils ignorent les arcanes du milieu dont la culture du mystère participe aussi à son prestige…

L’industrie des lettres, d’Olivier Bessard-Banquy, (préface de Pierre Jourde) Pocket, 540 pages

La littérature bouge encore

octobre 7th, 2012

« Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », écrit La Bruyère au début de ses Caractères. L’auteur vit au XVIIe siècle, en même temps que Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Bossuet ou encore Pascal et Molière. À nos yeux, ce siècle loin d’être une fin pour la littérature nous apparaît comme l’une des périodes les plus glorieuses pour la littérature, la pensée et la langue françaises.

On peut imaginer que nos arrières-petits enfants, s’ils lisent un jour Jean-Marie Domenach, Richard Millet ou encore Renaud Camus songeront que ces propos sur le déclin de la littérature étaient des plaintes ou des craintes peu justifiées. Le déclin ou la fin est un fantasme qui a toujours donné lieu à quantité de publications et comme le résume Dominique Viart au début de Fins de la littérature ? « il y a bien longtemps que la fin a commencé ». Mais à chaque période, ses menaces. Dominique Viart analyse ainsi les menaces actuelles (qui pour la partie commerciale et éducative ne datent pas d’hier), ses menaces qui alimentent les cris d’alarme. Il y a quelque temps, je me moquais des diatribes de Yann Moix contre le livre numérique. Lui faisant crédit d’une certaine intelligence, je trouvais ses arguments non recevables (et sur certains points de mauvais goût) et me demandais s’il était sincère ou s’il ne se posait pas en défenseur du passé pour justement poser.

Bien sûr que je suis attachée au livre papier (ma liseuse dort paisiblement contre le volume des lettres de Balzac à sa famille et je la réveille rarement faute de penser à elle) mais il me semble que le livre numérique n’est pas la fin de la littérature et de la lecture même si certainement cette pratique aura une influence sur le cerveau humain et dès lors la production intellectuelle à venir. Elle sera autre, pourquoi penser qu’elle sera forcément nulle ou plus faible ? Du reste, rien ne nous empêche de continuer à se délecter de textes écrits il y a des siècles.

La mélancolie habite tout écrivain et tout lecteur (de littérature). Comment admirer voire prendre modèle sur un génie d’hier sans regretter de n’avoir pas été son contemporain, sans idéaliser l’époque passée. Bien que trouvant aussi des raisons d’aimer vivre en 2012, je ne peux m’empêcher chaque jour, en passant devant les bâtiments de la Garde républicaine et la bibliothèque de l’Arsenal, parfois en respirant bien fort pour sentir le crottin de cheval, je ne peux m’empêcher d’imaginer la fine silhouette de Nodier derrière une fenêtre, celle de Musset sortant avec sa grande cape noire ou la blonde Delphine Gay, le regard bleu illuminé par l’amour qui la lie à Vigny. Une simple chronologie des publications en France des années 1830 émerveille déjà par sa richesse, même si on aime peu Hugo, Musset, Vigny, Balzac ou encore Nerval, Mérimée et George Sand. Alexandre Gefen dresse la longue généalogie des « déclinologues » qui a l’avantage de nous réconforter : « la décadence des lettres est aussi ancienne que le premier écrivain », écrit-il. Il cite aussi les propos d’Augustin Chaho en exergue de sa communication : « La grande littérature est morte : c’est là un fait qui n’a pas besoin d’être prouvé » Propos paru en 1834, de la part d’un jeune homme de 23 ans… Désiré Nisard, lorsqu’il tire à boulets rouges contre la « littérature facile » s’en prend certes à une partie de la littérature de consommation (des textes courts et faciles à lire) mais aussi à des textes qui devaient connaître une postérité plus grande que les siens. De même Gustave Planche même si ses attaques contre les romantiques ne font pas de lui un réel ennemi. Nisard, quand il publie son pamphlet, est un jeune homme mais qui ne parvient pas se détacher de ses maîtres, de ses modèles, les classiques. Déclarer la mort de la littérature n’est donc pas seulement le fait d’écrivains ou d’intellectuels vieillissants comme ceux qui condamnant les Contes d’Espagne et d’Italie incite le jeune poète de vingt ans à faire ses excuses au grand Voltaire dont les vers faisaient encore sa gloire. Au contraire, jeune, on craint facilement d’être né au mauvais moment, on craint un avenir qui ne saurait être aussi merveilleux que le passé qu’on admire.

La réponse à un déclin supposé peut venir de l’action et de la liberté de créer avec l’ambition d’égaler voire de dépasser ses modèles, de créer une nouvelle forme qui saura aussi s’imposer. C’est Hugo déclarant vouloir être « Chateaubriand ou rien » et Musset, Schiller ou rien. La mélancolie qui connaît alors une heure faste au point d’être une sorte de « volupté » comme le dit Senancour ne naît pas tant alors par rapport à la littérature et à la pensée que par rapport à l’Histoire. Privés d’action et d’héroïsme, les romantiques prennent la plume avec une ambition et une force créatrice que je trouve admirable et jouissive.

Alexandre Gefen revient aussi sur les raisons pour lesquelles la littérature paraît prête à finir. Ce qu’on pointe comme des symptômes d’une fin de la littérature reflète au bout du compte ce qu’est la littérature ou ce qui peut la nourrir. On remarque que ceux qui clament le déclin se font toujours une idée précise de la littérature comme une statue en marbre immuable alors qu’elle est comme de l’argile malléable. « Notre idée de la littérature est le produit de nos influences et de nos tropismes […] Les critères eux-mêmes varient selon les époques, les goûts, les consensus dominants. » note Jean-Pierre Martin. Engagement politique ou pas, thèmes considérés comme nobles et d’autres pas. Et pourtant, on peut trouver aussi admirables Camus que Larbaud et songer qu’Adolphe, roman d’inspiration autobiographie de Benjamin Constant, tentative de guérison d’une vie sentimentale agitée, s’avère supérieur à ses autres publications à la portée finalement moins universelle.

Paul de Kock

Le risque cependant est d’accepter tout et n’importe quoi sous le nom de littérature (notamment quand il est question de roman, genre littéraire fourre-tout). Risque de plus en plus grand depuis que l’imprimerie s’est améliorée, que la production matérielle de livres est moins chère, que la presse s’est développée et que l’alphabétisation progresse. Olivier Bessard-Banquy écrit ainsi : « les frontières s’effacent entre une littérature digne de ce nom, publiée par des maisons de prestige, défendue par des critiques de renom, et une sous-littérature, encensée de la même manière par des journalistes entendant satisfaire les exigences de plus en plus grand public des lecteurs chaque jour plus occasionnels. »

On s’interroge sur la fin de la littérature et à chaque rentrée littérature, on assiste à un déluge de chef-d’œuvre, de livres poignants, fulgurants, etc.

Daniel Martin, à ce sujet, évoque les grandeurs mais aussi et surtout les misères du critique actuel, travail précaire, soumis aux pressions des rédacteurs en chef, de la publicité et des modes. On pourrait dire ainsi qu’un journal (quotidien, hebdo ou mensuel) dans ses pages livres ferait presque preuve d’héroïsme en s’abstenant de consacrer un papier à l’Amélie Nothomb annuel. Un article qui occupe de la place pour rien car Nothomb se vend très bien sans les médias, bien installée en pile au supermarché ou au pied des escalators, et je doute que la majorité de ses lecteurs fidèles lisent la presse la concernant. Au mieux, il la regarde au Grand Journal de Canal +. Presse qui ne contient nulle critique réelle car rares sont les journalistes émettant un avis tranché sur Nothomb : il ne faut pas froisser le client.

Quand j’avais travaillé sur les articles de presse consacrés aux prix Goncourt, fouillant dans la presse depuis 1903 jusqu’à 2002, j’avais pris conscience que la critique au fil du temps connaissait une crise avec un appauvrissement du style, du contenu et une réduction de la place dramatique. Lisant les analyses brillantes de Paul Souday dans le Temps, je songeais qu’aujourd’hui, il lui faudrait parler d’A l’ombre des jeunes filles en fleur en 2500 signes. Parler de Proust sur un timbre-poste.

Les blogs et sites pourraient sauver la critique. Olivier Bessard-Banquy rappelle que certains blogs ont, aujourd’hui, plus d’influence que la presse écrire. Mais un petit tour d’horizon prouve que la plupart des « critiques » traitent de livres médiatiques et que le contenu est dans l’ensemble assez pauvre. Les billets d’ailleurs sont aussi courts que dans la presse écrite ou dans une chronique radio parce que personne ne veut lire un article long ni sur écran ni sur papier.

La multiplication des loisirs et des sources d’information aboutissent à un zapping auquel il est difficile de résister même lorsqu’on aime la retraite d’un cabinet de travail. Certes, cela participe à la baisse de la lecture savante (alors que la production et la consommation livresques augmentent) mais de même qu’il y a peu de grands écrivains qui restent à chaque siècle, il y a et il y aura toujours peu de vrais lecteurs. Si toute la population française avait été scolarisée du temps de Rabelais ou de La Rochefoucauld, je doute fort qu’ils auraient été des best-sellers. En revanche, il y aurait eu des Paul de Kock ou des Marc Lévy.

Il arrive que de grands livres parlent à un large public, par exemple Les Misérables (lecture peut-être trop difficile aujourd’hui pour une tranche sociale équivalente mais passons). C’est une grâce. Elle s’est produite et se reproduira. En attendant, on peut toujours se plonger dans cette Fins de la littérature ? aux contributions variées dont je ne donne ici qu’un aperçu et continuer à faire vivre la littérature en la lisant.

 

Fins de la littérature ? sous la direction de Dominique Viart et Laurent Demanze, éditions Armand Colin.

La rentrée de Claire Devarrieux

août 30th, 2012

Marc Lévy, © Alastair Miller

Durant cet été j’ai entendu Marc Lévy interviewé sur Europe 1. Certains de ses propos m’avaient fait sourire et j’avais même été sur le point de consacrer un billet à cette intervention radiophonique, petit festival de lieux communs et de propos assez ridicules dont celui que j’ai encore en mémoire : Marc Lévy expliquant qu’il n’écrit jamais dans les cafés parce qu’il trouve cela impudique. Je me suis donc demandé si lorsqu’il écrit (?), il se livre à cette activité intellectuelle dans le plus simple appareil ? Ou en prenant des poses lascives ? Ou en se livrant à un vice particulier ? Enfin, cela ne nous regarde pas.

Dans mon billet sur Blondin j’avais fait une petite allusion aux ridicules de la rentrée littéraire. Mais j’avoue qu’avant la mise en ligne j’avais réduit cette partie là de mon propos afin de rester tout de même centrée sur le recueil de nouvelles de Blondin qui me semblait plus intéressant.

Et voilà que je tombe sur un lien de Baptiste Ligier m’indiquant un article signé aujourd’hui par Claire Devarrieux dans Libération. En fait il ne s’agit pas réellement d’un article mais d’un tchat avec des internautes questionnant la critique littéraire sur la rentrée. Ce principe n’est pas sans intérêt, il permet à des internautes, des anonymes de poser des questions et au fond de participer un petit peu à l’actualité. Cela dit, je ne suis pas sûre que l’avenir de la presse écrite soit dans ce journalisme participatif. Il me semble qu’il vaut mieux laisser la place à des analyses ou des critiques justifiées. On est loin tout de même des analyses brillantes d’un Paul Souday, au début du XXe siècle, dans le Temps ou même plus récemment d’un Pascal Pia, Renaud Matignon, Bernard Frank livrant de vraies chroniques littéraires. Ces derniers n’auraient certainement pas jugé bien pertinent de répondre à des questions d’internautes. Dans le cas présent la plupart des questions retenues ne brillent pas par leur pertinence ou leur originalité.

Mais le plus drôle dans l’histoire ce ne sont pas les questions des internautes mais les réponses de Claires Devarrieux.

Elle m’a offert quelques minutes de divertissement pour ma journée. Il paraît qu’il est très bon de rire tous les jours, malheureusement ce n’est pas toujours facile de trouver de quoi rire…

La première chose qui m’a amusée c’est lorsqu’elle parle du roman phare de la rentrée. Elle se livre à un éloge en quelques mots du roman de Christine Angot, usant de ces adjectifs excessifs et finalement sans grand effet du fait de la banalité de leur usage. Je cite : « Il me semble, cependant, que Christine Angot domine de très haut cette rentrée, avec un texte court, dense, inclassable, et stupéfiant, Une semaine de vacances. »

Christine Angot (Photo Sipa)

Je ne me prononcerai pas sur ce roman de Christine Angot que je n’ai pas ouvert mais si j’en juge par les précédents livres que j’ai lus en entier ou partiellement il me semble que le seul point positif des livres de Christine Angot c’est justement qu’ils sont courts. Du coup, on perd assez peu de temps de son existence quand on les ouvre.

Ensuite un internaute demande à Claire Devarrieux, grande critique littéraire de Libération : « Comment découvre-t-on un jeune auteur, et de plus talentueux ? » Elle répond : « La seule manière de découvrir un auteur, c’est d’ouvrir son livre ! »

Il me semble qu’il est difficile en effet de découvrir un livre sans l’ouvrir. Peut-être avait-elle répondu plus longuement à cette question mais en ce cas avoir réduit sa réponse à cette seule phrase la fait vraiment passer pour une idiote. Peut-être aussi n’a-t-elle répondu à cette question que par cette phrase parce qu’au fond elle la trouvait bateau et sans intérêt. Alors à quoi bon faire un effort. Du reste, Claire Devarrieux n’est pas connue comme une grande défricheuse de talents nouveaux…

Autre question : « Pourquoi autant de romans sur les mutations de la société ? » Et notre Claire Devarrieux de nous répondre : « Les écrivains sont par définition les témoins et les symptômes de la société. »

Par définition ? Il me semble que c’est un petit peu réducteur… Qu’ils soient des symptômes, c’est très discutable et n’est pas réellement un compliment. En effet, cela signifierait que les écrivains sont la manifestation des maladies dont souffre une société. Certes, c’est valable pour des Angot qui illustrent l’égocentrisme hystérique, l’égoïsme courant dans notre société capitaliste sans idéal et sans grandes pensées. Mais il y a des écrivains dont le souffle porte plus loin que celui d’une fumée de cigarette. Qu’ils soient souvent des témoins oui, mais justement les grands écrivains sont ceux qui parviennent à rester en marge de cette société pour mieux pouvoir l’examiner.

Interrogée sur le roman d’Aurélien Bélanger que la rédaction de Libération a mis en avant comme tout le monde, Claire Devarrieux ne s’étend pas. Sans doute pour ne pas faire doublon mais emploie tout de même l’un des adjectifs utilisés déjà pour Christine Angot « surprenant ». Au fond Claire Devarrieux doit garder un petit côté naïf, une âme d’enfant puisqu’elle arrive à être surprise par tant de livres chaque année. En bilan de cette année elle ajoute : « excellent cru, varié, généreux ». Comme c’est beau. L’avantage c’est que ces adjectifs pourront lui servir encore l’année prochaine et encore l’année prochaine et encore l’année prochaine…

Sur le pronostic pour le Goncourt, elle cite Olivier Adam grand favori depuis la fin juin et Patrick Deville. Elle n’aurait pas cité ce dernier si deux jours auparavant il n’avait pas été couronné par le prix du roman Fnac.

Hanna lui demande : «  La sempiternelle compétition pour les prix se profile déjà entre Gallimard et Grasset (Bellanger/Binet). Est-ce qu’une petite maison d’édition (comme Galaade avec S. Taussig) aura un jour sa chance ? » La plupart des critiques littéraires lorsqu’on les interroge sur les compétitions entre maisons répètent que ce qui compte ce sont tout de même les textes et non les éditeurs, histoire de ne pas discréditer la notion de prix et leur métier car, force est de constater que les pages et émissions littéraires sont d’abord consacrées aux romans bien placés pour la course aux prix. Le prix Goncourt, par exemple, devait être remis à un jeune auteur prometteur, si l’on se réfère au testament d’Edmond de Goncourt. On en est loin. Le roman d’Olivier Adam, qui ne débute pas, était favori, alors que presque personne ne l’avait encore lu… 

Claire Devarrieux effectivement confirme que cette compétition est avant tout une question d’éditeurs : « Gallimard ayant eu le Goncourt l’année dernière pour le premier roman d’Alexis Jenni, le nom de Bellanger ne circule pas tellement, du moins à ma connaissance ». Bref en admettant que le roman d’Aurélien Bellanger soit vraiment un très bon livre (je ne l’ai pas lu) de toute façon il n’aura pas le Goncourt parce que précédemment son éditeur l’a eu. Comme on est loin de la littérature !

Barbey d’Aurevilly

Ce matin je m’apprêtais à réfléchir à mon billet sur le Dictionnaire du romantisme sous la direction d’Alain Vaillant (édition du CNRS). Ce sera pour bientôt. Mais je ne peux m’empêcher, presque de regretter, que toute cette comédie de la rentrée littéraire des prix etc. n’ait pas existé en 1830 car comme la plume, l’esprit d’un Stendhal, d’un Balzac, d’un Musset, d’un Barbey d’Aurevilly ou d’un Théophile Gautier aurait pu s’en donner à cœur joie ! 

Cocteau-Menton, difficulté et douceur de vivre

août 20th, 2012

 

Il faudra que je revienne voir le jardin du palais Carnolès lorsque les agrumes auront mûri. En effet, je n’ai vu ni citron, ni orange, ni mandarine ou pamplemousses sur les arbres de ce jardin réputé.

jardin du palais Carnolès

Il y avait aussi, parmi tant d’autres espèces d’arbres, le Kumquat Marami et le Bigardier commun. Les cigales chantaient sans relâche pendant que je me promenais dans ce jardin qui n’a rien d’apprêté. A cent lieues de la parfaite, trop parfaite géométrie d’un jardin à la française. Il y a quelque chose de simple, un peu joliment négligé dans la disposition de ces arbres. Ça et là, des sculptures et des bustes. À l’entrée, de petites têtes de personnalités comme Cocteau, Noureev (des araignées ont tissé d’épaisses toiles sous son menton) puis des sculptures contemporaines ou abstraites et d’autres de styles classiques. Quelques-unes abstraites en métal noir, un nu bleu, les autres en pierre. Je suppose que la disposition a été pensée, mais j’en ignore la signification et je me demande si c’est bien important. La proximité de certaines sculptures avait parfois quelque chose d’étonnant, de gracieux ou de grave.

Un « Couple allongé » en pierre, dans un style sobre (je n’ai pas noté le nom du sculpteur) se tenait à l’ombre d’un pamplemoussier. La « Jeunesse au féminin » s’épanouissait à côté d’un oranger. Le voisinage entre les œuvres de la nature et celles des hommes était harmonieux sans qu’on puisse dire que l’un était plus important que l’autre, ils se mettaient en valeur mutuellement.

Cette pensée m’a semblé douce, presque réconfortante, comme un lien supplémentaire, pacifique et auquel on songe peu entre les créations de la nature et celles des hommes (qu’il s’agisse de beaux-arts comme ici, de littérature ou de musique par exemple).

Nice est une ville déjà italienne, riante, aussi bruyante que reposante, à la fois populaire et chic, offrant aussi bien le plein soleil d’une baie angélique que la pénombre des ruelles à la romaine. Menton, plus petite bien qu’étendue en longueur et en hauteur, incarne la douceur de vivre. Je peux comprendre que des personnes atteintes d’une maladie incurable aient pu décider de finir leurs jours à Menton (le vieux cimetière, dans les hauteurs, est rempli d’étrangers dont quelques célébrités, notamment « l’inventeur » du rugby, William Webb Ellis).

Le jaune du fameux citron mentonais résume cette impression : une petite ville ensoleillée où l’on peut se permettre de négliger les nécessités du quotidien pour se laisser vivre à regarder les façades ocre des vieilles maisons et les clochers simples et joyeux sous le fond bleu intense du ciel ou le coucher du soleil se reflétant sur la mer chaude et infinie. Même lorsque le soleil dessine des ombres franches, on ne ressent pas une angoisse à la Chirico, ni l’abrutissement de ce soleil du Sud qui peut rendre fou et désespérer. Les ombres des oliviers, des palmiers ou des autres arbres sur lesquels je ne peux mettre un nom, les petites rues étroites mais pas aussi sombres que dans le vieux Nice, adoucissent la violence des paysages méditerranéens pour ne nous laisser que sa douceur et sa bienveillance.

Jean Cocteau fait partie des figures artistiques les plus célèbres de la côte d’Azur, parmi les nombreux artistes qui ont vécu dans la région pour des raisons de santé et/ou pour créer.

La côte d’Azur est comme une très jolie femme qui se laisse contempler et sert de modèle avec une paresse teintée d’une légère indifférence.

De son vivant, Cocteau avait créé son propre petit musée à Menton dans le Bastion. Depuis les meurtrières, on voit la mer mais pas le rivage. Cela donne une idée d’infini à laquelle Cocteau n’a sans doute pas été indifférent. Dans ce petit espace, des dessins de la série des Innamorati. Les amoureux. J’ai plutôt aimé les dessins au crayon mais assez peu ceux en couleurs. Je trouve que Cocteau ne sait pas traiter la couleur. Dans mon esprit, il est un dessin au crayon.

Quand j’ai su que ce premier musée, dont Cocteau a orné la façade, présentait une série d’amoureux, j’ai espéré voir le dessin qu’il a réalisé représentant Sand et Musset à Venise sur une gondole (quoique pour les représenter en état amoureux, ils auraient mieux valu les imaginer dans l’appartement de Sand quais Malaquais même si esthétiquement cela aurait été moins gracieux que les lignes d’une gondole).

Ces amants n’étaient pas là, ni à l’autre musée (où j’ai bien regardé, avec à nouveau un léger espoir).

Séverin Wunderman

Cocteau, comme le rappelle la chronologie détaillée à l’entrée du nouveau musée, est partout dans sa moitié de siècle (1889-1963). C’est un artiste protéiforme qui fréquente peintres, sculpteurs, acteurs, couturiers, musiciens, écrivains, cinéastes. Il n’est pas un domaine artistique auquel il soit resté complètement étranger, je pense qu’il est un cas unique ou presque. C’est peut-être ce qui le rend antipathique ou inspire un peu de mépris de la part de beaucoup, de son vivant et aujourd’hui. Trop touche-à-tout, trop mondain et trop dans la mise en scène de lui-même pour être un grand (comme s’il n’existait qu’une façon d’être un grand artiste).

Des œuvres exposées et des thèmes déclinés je retiens un homme qui a beaucoup souffert : souffert réellement par la perte d’êtres chers et hanté par des angoisses métaphysiques. Il écrit ainsi « La vie est la première partie de la mort » dans sa série de dessins Jean l’oiseleur, réalisés après la mort prématurée de Radiguet, deuil qui l’affecta beaucoup.

Planche de Jean l’oiseleur, Cocteau

Cocteau, un artiste à la fois dans le monde et ailleurs c’est-à-dire dans un univers fantasmagorique, irréel, intemporel.

Esplanade du musée Cocteau

L’entrée du musée est blanche, éblouissante. Le soleil frappe fort. Le musée est un bâtiment rectangulaire en verre entouré de piliers larges aux formes ondulées (ces courbes douces qu’affectionnait Matisse). L’ensemble est blanc et noir avec des nuances de gris. Les salles d’exposition sont toutes blanches (sols, plafonds, murs, sièges). Un peu froid diront certains, jouant à l’excès avec le graphisme. Peut-être mais cette froideur est justement atténuée par le va-et-vient des passants dehors, la couleur de la vie qui se déroule derrière les vitres légèrement fumées.

On entre (sans frapper comme indiqué sur la porte d’entrée en verre) et on est happé par un air frais, conditionné. L’inverse d’Orphée descendant aux enfers ? Dans le musée, on n’entend absolument pas le bruit de la rue mais une bande-son qui crée une ambiance à la fois un peu surréaliste tout en nous projetant dans le passé avec des extraits de musique de films et de dialogues de Cocteau ou de ses contemporains.

Je ne sais pas exactement quoi penser de Cocteau, j’ai lu très peu de ses livres. J’ai vu ses films où je trouve des scènes magnifiques et émouvantes et d’autres fausses, prétentieuses et agaçantes.

La Voix humaine me semble l’une des plus belles œuvres qui dit la détresse d’une femme abandonnée par l’homme aimé et qui se raccroche désespérément à une présence à l’autre bout du téléphone. Mais étrangement, Cocteau s’est toujours trouvé sur mon chemin : il est toujours là lorsque je cherche un dessin ou une citation pour exprimer quelque chose indirectement.

Jean Cocteau s’est invité dans ma vie personnelle sans que je l’appelle mais je ne puis penser à lui ou lire son nom sans me remémorer d’autres souvenirs auxquels il est pourtant étranger.

En sortant, j’ai acheté en carte postale la planche 4 de la série de Jean l’oiseleur, cette époque où il sombrait dans l’opium pour oublier.

Est-ce de sa faute ou est-ce celle des autres ? Il fait partie de ces artistes dont on sait pourtant qu’ils ont eu des moments difficiles dans leur existence mais qu’on ne plaint pas. À la différence d’un Van Gogh ou d’un Modigliani dont les souffrances et le dénuement participent à leur légende. On peut pourtant être malheureux comme les pierres dans un bel hôtel de la Riviera. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », écrit justement Lamartine dans L’Isolement. Certes, on est délivré de l’angoisse matérielle de trouver de quoi manger et avoir le nécessaire pour créer mais dans les tourments d’un Van Gogh ou d’un Modigliani ces nécessités matérielles entraient finalement peu. S’ils avaient vécu dans l’opulence, ils n’auraient pas été moins tourmentés par l’existence. Ils étaient nés ainsi. D’autres, aussi pauvres, abordent la vie avec une sérénité innée.

Cocteau était un angoissé en nœud papillon.

Informations :

Jardin du palais Carnolès, Menton

http://www.jardins-menton.fr/Jardin-du-Palais-Carnoles

Musée Jean Cocteau

collection Séverin Wunderman

2 quai de Monléon 06500 Menton

http://museecocteaumenton.fr/

Hélas Perdican !

juin 12th, 2012

Je suis sortie de la représentation de On ne badine pas avec l’amour à la Comédie-Française avec un sentiment mitigé. Je ne peux m’empêcher de penser que ce théâtre, cette institution a maltraité Musset, d’abord en l’ignorant puis en jouant certaines de ses pièces avec des coupures et des adaptations pour éviter la censure et contourner ce qui apparaissait comme des difficultés de mise en scène, les changements de décor. Ce sont les rapports ambigus entre le plus grand dramaturge français du XIXe siècle et cette vieille maison de Molière.

J’ai d’abord été un peu surprise par le décor : sombre, un peu misérable, je dois dire, et des costumes qui vaguement évoquent les années 50. La musique également si elle allait justement avec le décor et les costumes ne me semblait pas très en harmonie avec l’esprit de Musset. Mais après tout j’admets avoir des conceptions parfois peut-être trop « classiques » et au fil de la pièce cet aspect m’a moins gênée. Je ne dirais pas que la mise en scène m’a enchantée non plus. Je trouve que parfois elle est confuse avec des scènes entre drame et comique qui se juxtaposent mal au lieu d’alterner avec légèreté. L’utilisation du rideau transparent gris Isabelle me semble plus artificielle et peu esthétique que moderne et pertinente. Quant aux nombreux silences entre Perdican et Camille ils sont pesants sans rien signifier (on se demande plutôt si les comédiens n’ont pas un trou…). Enfin, la grande confrontation entre Camille et Perdican se fait en partie sans que les comédiens soient face à face (Perdican est dans la salle et Camille sur scène). Cela met en évidence leur éloignement, leur différence de conception de la vie certes mais cela rend la scène moins intense. Bref, les idées de mise en scène ne m’ont pas vraiment séduite même si je comprends qu’elles correspondent bien à la vision de la pièce d’Yves Beaunesne tel qui s’en explique dans le programme. Il voit dans cette pièce une confrontation de classe sociale entre les paysans incarnés par Rosette et l’aristocratie avec Perdican, Camille et le baron. Une opposition aussi de générations entre les jeunes gens et le baron, maître Blazius, maître Bridaine et Dame Pluche. Personnages grotesques, comiques, mais qui derrière leurs ridicules révèlent aussi des traits du caractère humain : le grotesque shakespearien tel que Musset a su le maîtriser à la perfection.

Ces personnages comiques et vieux étaient très bien joués par Roland Bertin, Pierre Vial, Christian Blanc et Danièle Lebrun. J’ai trouvé Rosette (jouée par Françoise Gillard) pleine de charme, évanescente avec quelque chose de naïf, de simple et de tendre me rappelant un peu l’Ondine de Giraudoux vue au Nord-Ouest et incarnée par Clémentine Stépanoff. Quant à Camille (Marion Malenfant) le personnage féminin principal dans la pièce je me suis surprise à avoir le cœur serré en entendant ses répliques. Comme Marianne dans les Caprices Camille est un personnage sans doute difficile à jouer car elle est jeune, jolie et en même temps inspire plutôt de l’antipathie par son orgueil, sa froideur apparente qui cache le feu qui habite naturellement une jeune fille de 18 ans. Camille, comme Marianne, a peur d’aimer par crainte de ne plus être aimée et de souffrir. Je me rappelais très bien ses répliques ayant appris la pièce par coeur lorsque j’étais étudiante mais ce soir les paroles de Camille ont eu en moi une résonance particulière que j’aurais peine à définir ou à avouer.

Passé mon malaise lié à la mise en scène et au décor je pense que j’aurais été assez convaincue par ce On ne badine pas avec l’amour mais hélas ! comme pour Fantasio où j’avais tout aimé sauf l’actrice qui jouait Fantasio j’ai plutôt aimé la pièce sauf le comédien qui jouait Perdican, Loïc Corbery. Il m’a semblé jouer de façon trop brouillonne, trop saccadée, n’articulant pas assez, parlant trop vite et disant du Musset avec une intonation populaire et moderne qui rendait presque chaque phrase prosaïque. Il ôtait toute la profondeur poétique et spirituelle de son rôle. Les phrases simples comme les répliques plus littéraires perdaient leur charme. Même la fameuse tirade qui commence par « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches… » était mal dite. Bref il a gâté mon plaisir et en le voyant, j’étais mélancolique de la voix ardente de Gérard Philipe que j’avais entendue sur cassette quand j’apprenais le rôle par cœur.

La salle était pleine et enthousiaste et la pièce a été très applaudie… tout le monde n’a donc pas eu mes réserves.

En rentrant j’ai repris Aurélien. Quelques jours auparavant, subitement, j’ai été prise d’envie de rouvrir ce roman d’Aragon. En le lisant, hier et bien que je ne me permettrais pas de penser à la place de Musset, je me suis dit qu’il aurait aimé certains passages. Hier soir, émerveillée, j’ai relu justement ce moment où Aurélien revoit Bérénice lors d’une soirée au Lulli’s.

On se souvient de la première phrase d’Aurélien qui fait partie des incipit célèbres : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Dans ce passage, cent pages plus loin, Aurélien danse avec Bérénice et Aragon écrit : « Elle ferma les yeux. Alors, se penchant sur elle, il la vit pour la première fois. Il régnait sur son visage un sourire de sommeil, vague, irréel, suivant une image intérieure. Ce qu’il y avait de heurté de disparate en elle, s’était fondu, harmonisée. Portée par la mélodie, abandonné à son danseur, elle avait enfin son vrai visage, sa bouche enfantine, et l’air, comment dire ? d’une douleur heureuse. Aurélien se répéta qui n’avait encore jamais vu cette femme qui venait d’apparaître. »

Un coup de foudre à retardement.

La simplicité de cet instant, le moment où un homme regarde enfin la femme qu’il va follement aimer, qu’il aime déjà d’ailleurs sans en avoir conscience… Il m’a semblé que si Musset n’a pas exactement décrit un pareil moment, il avait dû ressentir la même chose une fois dans sa vie. Dans mon esprit en tout cas une fraternité s’est établie hier entre Aragon et Musset. Il y a sans doute quelques longueurs dans Aurélien (756 pages en Folio) mais tant de moments de grâce également. J’ai toujours été frappée du fait que la plupart des grandes scènes d’amour en littérature sont souvent décrites avec une certaine économie de mots avec parfois une ou deux répliques, une phrase courte qui pourtant dit tout.

Le visage de Bérénice, vu par Aurélien m’a aussi fait penser à ces portraits de Modigliani, notamment ceux de Jeanne vus récemment à la Pinacothèque. L’incarnation de la beauté énigmatique et douloureuse.

Une grâce qui manquait finalement au On ne badine pas avec l’amour du Théâtre Français.

Visites chez des artistes

mai 28th, 2012

Depuis que je suis petite je visite des maisons et musées hommage à des écrivains, artistes et personnalités. L’un de mes souvenirs d’enfance les plus lointains est ainsi l’escalier menant au grenier de la maison de Beethoven à Bonn que j’ai gravi en tenant la main de ma mère. Je ne garde en mémoire que le sentiment d’avoir été impressionnée par cette visite effectuée à l’âge de 4 ou 5 ans.

Je ne me suis jamais lassée de ces pèlerinages. Certes j’ai conscience que certains lieux ont été complètement réaménagés et qu’en dehors des documents et objets présentés, parfois du cadre encore existant, tout a perdu de son authenticité. C’est frappant à Auvers-sur-Oise dans la chambre de Van Gogh que j’ai vue un été : elle était envahie par tant de touristes japonais qu’on avait l’impression que l’âme du peintre était une attraction de foire. Je le regrette tout en songeant que dans la masse de touristes, il pouvait se trouver quelques-uns pour qui cette visite représentait sincèrement quelque chose et ce bien que l’ambiance soit loin de nous laisser le loisir de méditer ou de se recueillir.

auberge Ravoux, Auvers-sur-Oise, photo www.van-gogh.fr

D’autres lieux, liés souvent à des personnalités moins célèbres et populaires, apparaissent comme plus vrais parce que plus paisibles. Il arrive d’ailleurs que ces demeures ne soient ouvertes que ponctuellement ou sur rendez-vous… Avec un peu d’imagination, on peut presque penser que l’écrivain ou l’artiste va entrer chez lui et bousculer un peu les objets bien agencés sur son bureau ou dans son atelier. A cet instant, un gardien ou une gardienne entre, l’air un peu ennuyé ou fatigué, s’assoit sur la chaise qui lui est réservée pour vaguement vous surveiller en attendant que vous quittiez la pièce.

Malgré tout, je ne me suis jamais lassée de ces pèlerinages et il y a de nombreuses maisons ou lieux habités par des écrivains ou des artistes que j’aime et que je rêve encore de visiter avec l’espoir d’appréhender l’existence de l’homme qui a vécu là.

En attendant, je me suis plongée dans la lecture du livre d’Hélène Rochette, Maisons d’écrivains et d’artistes Paris et ses alentours (Parigramme). L’auteur propose quarante-neuf visites. Hugo, Balzac, Delacroix par exemple à Paris, la Vallée-aux-loups chère à Chateaubriand, Milly-la-forêt, chez Cocteau, Proust à Illiers-Combray, Renoir à Chatou, Monet à Giverny ou encore Dumas à Port-Marly dans son château de Monte-Cristo parfait décor pour ses romans mais vite revendu pour cause de dettes. On entre aussi dans l’univers de personnalités moins célèbres comme Michelet à Vascoeuil, Barbusse à Aumon-en-Halatte, Caillebotte à Yerres, Maeterlinck à Médan, voisinant avec Zola. Si Hélène Rochette nous promène dans des lieux connus, où se pressent déjà beaucoup de touristes, elle a su également choisir bon nombre de maisons et musées plus confidentiels qu’elle nous fait découvrir.

Maison de Chateaubriand, Vallée-aux-loups

Il s’agit ici moins d’un guide que de promenades dans le monde de chaque personnalité. L’auteur consacre quatre à dix pages par lieu, non selon un plan systématique mais en s’adaptant à l’importance de la maison dans la vie de l’artiste et à son style. Si Mauriac, par exemple, est lié intimement au Bordelais, on découvre que la demeure de sa femme, à Vémars, dans le Val d’Oise, fut également un lieu important non pas dans son œuvre mais dans son existence. Un cadre dans lequel il a pu aussi écrire et se sentir bien. Dans le cas de Satie à Honfleur, on est en présence d’une maison d’enfance qu’il n’a plus habitée ensuite. Le musée qui lui est consacré n’est pas un lieu de vie mais un espace dans lequel on peut s’imprégner pleinement de l’univers particulier et excentrique du compositeur des Gymnopédies avec notamment son incroyable collection de parapluies. Le Moulin de Villeneuve est, pour le couple Louis Aragon Elsa Triolet, une demeure dans laquelle ils ont écrit leur histoire commune. Chez Pierre Marc-Orlan à Saint-Cyr-sur-Morin, on voit ses pipes, ses bérets à pompon, la tombe de son perroquet Dagobert et à travers eux l’esprit de l’écrivain et de son époque, proche de nous.

Hélène Rochette traite essentiellement d’artistes du XIXe et XXe siècle. Les souvenirs sont plus nombreux et plus accessibles. Pour les personnalités plus lointaines, Corneille, Rousseau et les frères Le Nain à Bourguignon-sous-Montbavin, il est moins facile d’imaginer leur présence, tant leur quotidien était différent du nôtre. Ces visites si elles touchent peut-être moins sont cependant l’occasion d’un voyage historique intéressant.

Hélène Rochette mêle très bien informations biographiques, anecdotes et descriptions pour nous faire entrer non seulement dans ces maisons mais aussi dans l’existence de ceux qui l’ont habitée. Des citations et des photos complètent à merveille ces promenades. Un bon avant-goût avant de les effectuer pour de vrai.

Château de Monte-Cristo, salon. Photo d'André Larané

Hélène Rochette nous donne aussi envie de mieux connaître les artistes dont elle parle : cette porte ouverte sur leur existence réelle rend passionnant leur univers et leur œuvre qui se dévoilent en filigrane. Qu’ils soient touchants comme Millet à Barbizon menant une vie plus que rustique, originaux comme Rosa Bonheur à Thomery ou romanesques comme Maurice Leblanc à Etretat, dans le clos d’Arsène Lupin, tous ces lieux, considérablement réaménagés ou pas, demeurent des lieux de mémoire. L’imagination même sous l’œil du gardien ou de la caméra de surveillance peut s’envoler en contemplant un objet, un manuscrit, un meuble…

Maisons d’écrivains et d’artistes Paris et ses alentours, d’Hélène Rochette, éditions Parigramme, 279 pages, 22 euros

A lire aussihttp://livresdemalice.blogspot.fr/2008/08/escapade-flaubert-maupassant-leblanc.html et http://livresdemalice.blogspot.fr/2009/12/marcel-proust-sur-la-lecture.html

D’amour et d’eau fraîche

mai 7th, 2012

Jean Giraudoux, vers 1927

Ondine de Jean Giraudoux a été créé le 4 mai 1939, il y a 73 ans au théâtre de l’Athénée, par Louis Jouvet.

Giraudoux (1882-1944), influencé et passionné par la littérature allemande, travailla à cette pièce pendant de nombreuses années, s’inspirant d’Undine de Frédéric de la Motte-Fouqué, écrivain allemand romantique. L’intrigue de cette pièce féerique se situe dans une région au bord du Rhin dans une ambiance médiévale. Elle fut montée par Louis Jouvet alors que l’Allemagne nazie se préparait à envahir la France et à ravager l’Europe par sa barbarie. Il y a un fossé entre ce texte littéraire subtil et poétique et la situation politique. Et pourtant, Giraudoux a aussi l’art de reprendre des textes mythologiques, des légendes pour leur donner une résonance actuelle, une symbolique intemporelle (La Guerre de Troie n’aura pas lieu).

Ondine est une pièce shakespearienne : pas moins de 46 rôles si on la joue intégralement, un mélange de lyrisme, de comique et de dramatique, des scènes de groupes et des duos plus intimes. Des répliques un peu prosaïques voisinent avec des tirades ou des répliques lyriques.

Fanny Ellsler dans le ballet Ondine de J. Perrot

Une ondine  est un génie des eaux dans la mythologie germanique.  C’est un joli prénom, rare, simple et mélodieux.

Ondine, ici, aime un homme et aspire à être une femme pour être vraiment son épouse. Elle a quitté son monde aquatique pour celui des hommes fait de misères et de grandeurs, de trahisons, de lâchetés mais aussi de passion. Le roi des Ondins lui a proposé un pacte : si Hans, l’Homme, le chevalier, la trahit, il mourra et Ondine l’oubliera à jamais. Ondine va tout faire pour sauver son amour mais peine perdue.

Avec cette pièce, Giraudoux nous invite à nous interroger sur l’un des sentiments humains les plus complexes. Pourquoi l’amour est-il fragile et en même temps capable de nous donner force et énergie ? Peut-on y croire ? Pourquoi l’entourage, le monde peut-il le mettre en péril (ici la cour du roi et la rivale d’Ondine, Bertha) ?

À la fin de la pièce, j’ai songé que les plus grandes passions sont peut-être les plus vulnérables. Le pacte du roi des Ondins c’est symboliquement tout ce qui menace l’amour, à commencer par la faiblesse de ceux qui l’éprouvent. Constat pessimiste, peut-être mais qui ne doit pas faire oublier qu’il y a aussi de la grandeur à aimer, de la grandeur à accepter les souffrances parce qu’il vaut sans doute mieux être sincère avec son cœur plutôt que de le protéger avec une sorte de mesquinerie et de lâcheté.

Ondine déclare ainsi : « que je sois malheureuse ne prouve pas que je ne sois pas heureuse ».

En devenant une femme amoureuse, Ondine apprend la souffrance mais gagne une âme dont ces petites déesses aquatiques sont dénuées.

Ondine est une ondine qui veut devenir femme. Clémentine Stépanoff est une femme qui devient une ondine. Elle joue avec tant de grâce, mélange de naïveté, de légèreté et d’assurance, qu’elle semble être vraiment un être un peu évanescent provenant d’une paisible rivière. Hans, le chevalier, joué par Jeff Esperansa, n’est pas moins crédible. Il a la force, la brutalité de l’homme, ses accès de colère irréfléchis, mais aussi le caractère enfantin et attendrissant qui demeure chez l’adulte. Il parvient à manifester ses sentiments, il ose se laisser éblouir par l’amour tout en tremblant de ne plus être qu’un géant aux pieds d’argile devant sa petite Ondine, frêle mais plus forte par son immortalité et sa simplicité.

Diane de Segonzac, par sa mise en scène sobre, légère, sans temps mort, nous laisse entendre ce beau texte, qui en cette période agitée et violente, a le don d’apaiser l’esprit avec intelligence et sensibilité. Bien sûr on ne peut rester indifférent au présent ou au futur proche, on ne peut pas être indifférent à ce qui fait notre quotidien. Mais comme il est bon et salutaire de pouvoir pendant deux heures s’en détacher pour revenir à des pensées plus essentielles, pour réfléchir à ce qui profondément nous anime. Pour laisser notre esprit se libérer du contingent, du matériel, de tout ce qui le divertit dans le mauvais sens du terme.

L’univers enchanté que Diane de Segonzac a réussi à créer avec très peu de moyens donne à la pièce un côté théâtre de marionnettes. En insistant sur le côté féerique, irréel, elle nous rend le texte paradoxalement plus saisissant, réaliste. L’illusion théâtrale débarrasse notre esprit de repères matériels pour nous permettre de nous concentrer sur les sentiments et les idées exprimés, sur les comportements. Le chant a capella (par Estelle Kaïque) qui accompagne les apparitions des êtres aquatiques participe discrètement aussi à cet envoûtement.

J’ai songé aussi à Pelléas et Mélisande de Maeterlinck et à l’Annonce faite à Marie de Claudel. Mais le drame de Maeterlinck (pardon Thomas !) n’a pas la richesse de contenu de la pièce de Giraudoux, elle est enfermée dans un symbolisme qui a beaucoup vieilli et qui, par moment, est un peu ridicule même si certains passages ne sont pas dénués de poésie. Cette poésie qui a su toucher Debussy lorsqu’il a composé son opéra. Quant à la pièce de Claudel, sorte de mystère moyennageux, elle vire trop souvent à la pièce à thèse religieuse, elle ne sait pas avoir la fantaisie et le comique que s’autorise Giraudoux.

J’ai particulièrement aimé la scène de rencontre entre Hans et Ondine : c’est la beauté des premiers temps de l’amour, ici, symboliquement avant même le premier baiser échangé, lorsqu’on sait que notre cœur a trouvé un autre cœur qui nous comprend sans lui avoir encore parlé. Bonheur mais déjà souffrance pour une ondine qui devine les codes humains en croyant, avec candeur, pouvoir les changer. Ondine, dans cette scène 9 de l’acte I dit, presque successivement : « Depuis que je t’aime, ma solitude commence à deux pas de toi » et « les bras des hommes leur servent surtout à se dégager. »

J’ai beaucoup apprécié également le tête-à-tête entre la reine Iseult (Estelle Kaïque) et Ondine. Iseult est la seule humaine avec laquelle Ondine peut se confier. Le dialogue entre une reine qui, devine-t-on a aimé et compris que le bonheur est de courte durée dans la passion, et une ondine, consciente de la fragilité des cœurs humains mais déterminée à sauver Hans menacé par le pacte.

J’ai aussi aimé, toute différente, la scène du procès d’Ondine et de l’amour avec deux juges (Fred Tremege et Jean Marzouk) de comédie, drôles et confrontés à un cas qui les dépasse.

Le roi des Ondins (Valentin Terrer) intervient pour déjouer le stratagème d’Ondine qui a voulu faire croire à son infidélité pour cacher celle de Hans. Le merveilleux du monde aquatique s’invite dans le monde des hommes : rien ne nous semble anormal, c’est la magie des vrais contes.

J’aime le théâtre du Nord-Ouest : c’est comme un théâtre de bois, presque nu, où seuls les textes comptent, où les comédiens sont si prêts des spectateurs que la frontière est là, sans être là. Une exigence, une authenticité qui demeurent quand elles ont parfois disparu de scènes plus médiatiques, aux moyens financiers plus considérables mais qui en perdent leur âme.

Ce spectacle se joue encore ce printemps et en septembre ainsi que bien d’autres pièces de Giraudoux dans le cadre de cette intégrale. Avouons qu’il faut le courage du directeur Jean-Luc Jeener, pour proposer tout Giraudoux : écrivain un peu trop oublié, qui par ses références littéraires, son humour civilisé, est a mille lieues de la plupart des succès populaires d’aujourd’hui.

Et pourtant, (rêvons un peu) j’encourage même les spectateurs de TF1 et de M6, les lecteurs de Marc Lévy ou Guillaume Musso ou les amateurs de grosses pièces au comique facile d’oser venir écouter et voir cette Ondine. Passé le moment de surprise, la crainte de ne pas accrocher, il me semble impossible de ne pas se laisser emporter naturellement par ce spectacle comme une ondine nageant gracieusement au fil de l’eau…

Ondine, de Jean Giraudoux, mise en scène de Diane de Segonzac

Théâtre du Nord-Ouest

13 rue du faubourg Montmartre, 75009 Paris

http://theatredunordouest.com/

Plusieurs dates en mai, juin et septembre

Vendredi 18 mai à 20h45 Samedi 19 mai à 14h30 Mardi 22 mai à 20h45

Samedi 2 juin à 14h30 Mardi 5 juin à 20h45 Samedi 9 juin à 20h45 Lundi 11 juin à 20h45

Lundi 18 juin à 20h45 Vendredi 22 juin à 20h45 Samedi 23 juin à 14h30

Mardi 4 septembre à 20h45 Samedi 8 septembre à 14h30 Vendredi 14 septembre à 20h45 Mardi 18 septembre à 20h45

Mardi 25 septembre à 20h45 Jeudi 27 septembre à 20h45 Vendredi 28 septembre à 20h45

 A voir aussi dans le même théâtre, d’autres pièces de Giraudoux mais aussi, notamment, Knock de Jules Romain, A l’ombre d’Oscar Wilde de Lou Ferreira (pièce sur les écrivains français qui défendirent Wilde accusé d’immoralité, http://cercle-esthetique-et-philosophique-wildien.com), Caligula de Camus…

Scènes romantiques

avril 26th, 2012


Jean Pezous (1815-1885). "Le mime Charles Debureau (1829-1873) en costume de Pierrot". Huile sur toile. Paris, musée Carnavalet.

Si Paris, au XIXe siècle, était surnommé la ville des théâtres c’était autant pour le nombre de ses salles, l’étendue du répertoire, la variété des styles que pour ses acteurs parfois connus dans l’Europe entière. Talma adoré de Napoléon, Mademoiselle George, Mademoiselle Duchesnois et Déjazet, figures fameuses sous l’Empire et la Restauration. Mademoiselle Mars, Marie Dorval, Rachel, incarnant les héroïnes de Dumas, Hugo, Vigny et Musset, le romantique Frédérick Lemaître qui joue Kean de Dumas et incarne Robert Macaire dans l’Auberge des Adrets, Bocage jeune premier «  beau comme Apollon » dit Heine incarnation vivante d’Antony, le héros de Dumas dans la pièce éponyme. De quoi enflammer la plus timide des bourgeoises ou le plus blasé des séducteurs, faire rêver de Londres à Saint-Pétersbourg… Tous les grands artistes allaient à Paris pour être connus dans l’Europe entière. Un grand nombre de pièces françaises étaient traduites.

Théâtre des variétés

Le théâtre était une distraction pour toutes les classes : ouvriers, bourgeois, aristocrates. Seul le genre de scène et de spectacle changeait. Marcel Carné, dans les Enfants du Paradis a réussi à faire revivre ce boulevard du Crime où vaudevilles, mélodrames et spectacles variés étaient présentés dans un grand nombre de petites salles. Sous la monarchie de Juillet, on créait à Paris environ 200 pièces par an. Une nouveauté qui ne marchait pas était immédiatement remplacée, Musset en fit la triste expérience en 1831 avec sa Nuit vénitienne sifflée à l’Odéon et retirée de l’affiche impitoyablement. En revanche, si une pièce marchait, elle était reprise très souvent. Marie Dorval est capable de jouer au pied levé plusieurs rôles. L’une des pièces qu’elle interprétera le plus souvent, à Paris comme en province est un mélodrame intitulé Trente ans, ou la vie d’un joueur de Ducange.

Les Enfants du Paradis (Arletty et Jean-Louis Barrault)

L’exposition au musée de la Vie romantique présente des collections du musée Carnavalet pour évoquer le théâtre et le ballet au XIXe siècle avec tableaux, gravures et dessins essentiellement. Une large place est accordée à l’époque romantique. On croise les vedettes de l’époque comme Rachel, le mime Debureau (incarné par Jean-Louis Barrault, dans le film de Carné, la danseuse Fanny Elssler…) On pénètre dans les grands théâtres et on découvre un peu les coulisses de ce monde avec des dessins de costumes et de décors (notamment ceux du fameux décorateur Ciceri). Le soin accordé à ces études scénographiques et ces dessins, la délicatesse des détails me font penser combien lorsque l’homme n’utilisait que l’adresse de sa main, il était aussi capable de grandes et belles choses que l’informatique et d’autres moyens techniques font souvent oublier.

Marie Dorval

Cette exposition est également l’occasion de découvrir de petites pièces qui certes ne sont pas des chefs-d’œuvre mais qui plaisaient à l’époque. Le théâtre qui depuis la Grèce antique est à même de réunir des gens de conditions et de goûts différents n’est-il pas l’un des meilleurs révélateurs d’une époque ? Il vaut bien des études sociologiques.

Ce qui m’a le plus touché ? De petites chaussures portées par Rachel et présentées avec quelques bijoux. Rachel n’est pas la comédienne que je préfère, ce n’est pas une femme de passion mais une femme de pouvoir qui joue pour reprendre une revanche sur le destin qui l’a fait naître miséreuse. Je suis bien plus émue par Marie Dorval, une vraie romantique et une vraie amoureuse. Mais en voyant ces chaussures, j’avais l’impression que la tragédienne était un peu vivante. J’ai songé à ce texte formidable de Musset, Un souper chez mademoiselle Rachel, compte rendu en dialogue que l’écrivain adressa par lettre à Mme Jaubert de sa soirée chez la comédienne le 29 mai 1839 après une représentation de Tancrède de Voltaire (autre pièce bien oubliée mais que la mode de la tragédie classique à la fin de la monarchie de Juillet avait remis au goût du jour).

Après cette promenade dans un monde du spectacle bien loin du nôtre, l’idéal n’est-il pas de s’arrêter dans le petit salon de thé du musée installé au milieu du petit jardin en compagnie d’une femme ou d’un homme charmant ?

Musée de la vie romantique

Théâtres romantiques à Paris

16 rue Chaptal

75009 Paris

Jusqu’au 15 juillet. Tous les jours sauf lundi et jours fériés. Catalogue : 30 euros

A lire aussi : Lettres pour lire au lit, correspondance amoureuse entre Marie Dorval et Vigny, Mercure de France, coll. Le Temps retrouvé.

Portraits romantiques

février 26th, 2012

David d'Angers

Angers, où je ne suis jamais allée encore, me fait penser à quelque chose de doux et de riant, à quelques vers de Ronsard, mais aussi au romantisme. Je pense ainsi à David d’Angers bien sûr mais également à Victor Pavie un modeste littérateur de la même époque, ami d’Hugo et de Sainte-Beuve et qui laissa des livres de souvenirs et à la sœur de Musset qui y vécut après son mariage avec Timoléon Lardin.

Le département des Monnaies de la Bibliothèque nationale propose une exposition intitulée David d’Angers les visages du romantique. Le romantisme étant peu à la mode non seulement je n’ai pas eu à faire la queue pour entrer mais je dois dire que j’avais la salle pour moi toute seule. J’ai ainsi passé quelques quarts d’heure dans les années 1830. Cette fois encore un moment de réconfort. Comme si je retrouvais un monde que malheureusement je ne connais que par des livres, des œuvres d’art et mon imagination mais qui a tout de même le pouvoir de me faire oublier un moment la réalité.

Pierre-Jean David dit David d’Angers (1788-1857) est essentiellement connu pour ses fameux médaillons. Avoir son médaillon signé David d’Angers signifiait que vous étiez entré sinon dans l’éternité du moins que vous faisiez partie des personnalités importantes de la Restauration, de la Monarchie de juillet. Les médaillons présentés sont placés par thème : les littérateurs ensemble, les musiciens, les architectes et peintres, les hommes politiques, les scientifiques, etc. Je me suis amusée avoir qui avait été mis à côté de qui. On voit ainsi Henri Beyle dit Stendhal faire face à Alexandre Dumas (je ne me souvenais pas du tout avoir vu ce médaillon de Dumas jeune avec ses abondants cheveux crépus). Victor Hugo était à côté du médaillon d’Adèle. Musset se trouvait entre George Sand et Lamartine désigné comme poète et homme politique quand Hortense Allart (l’une des plus jolies parmi les femmes représentées, soit dit avec objectivité) se trouvait entre Chateaubriand l’un de ses amants et Lady Morgan une femme de lettres irlandaise qui est essentiellement célèbre pour toutes les anecdotes qu’elle a racontées notamment sur la vie à Paris.

Hortense Allart

J’ai beaucoup aimé aussi ce médaillon d’une certaine Joséphine de Forget daté de 1847 et dont le titre de gloire et d’être une muse. J’ai trouvé cela joli être restée célèbre parce qu’on a été muse. Je songe aujourd’hui que ce terme est sans doute un peu désuet et elles sont bien rares ces femmes qui sont les muses d’un homme ou d’une époque. Cette Joséphine, entre autre, a eu une liaison avec Delacroix entre 1834 et 1850 avant de devenir son amie intime, sa « consuelo », comme il disait.

Lorsque l’on voit de près ces médaillons, on est surtout frappé par la vie qui se dégage de la plupart. Certains semblent prêts à se mouvoir. Le profil ainsi de Rossini donne l’impression que le musicien italien va parler et rire. En représentant Musset, âgé alors de 21 ans, David d’Angers lui a donné un cou assez puissant et athlétique et il semble que la jeunesse coule dans ces veines de bronze.

À côté George Sand de profil semble un peu endormie. J’ai beaucoup aimé également le médaillon de Géricault que je ne connaissais pas. L’expression est grave et cette fois le peintre semble déjà d’âge mûr. Géricault est mort à l’âge de 33 ans en 1824. David d’Angers réalisa son médaillon en 1830. Au contraire donc de Musset qui posa celui-ci fut réalisé de mémoire et en vieillissant le peintre David d’Angers voulait peut-être le faire entrer pleinement dans l’éternité.

Ces médaillons étaient de petits formats et pouvait être reproduits assez facilement. Pourquoi David Angers réalisa-t-il ainsi près de 500 médaillons représentant peu ou prou toutes les personnalités célèbres de son temps ? Par foi. Une foi dans une religion humaine, humaniste. Pour lui les saints de cette religion ce sont « les grands hommes dont le génie a fait avancer l’esprit humain ». Dès lors réaliser ces médaillons qui seront facilement diffusables c’est pour David d’Angers éduquer les foules et rendre hommage aux grands hommes. Cet artiste confère à l’art la même mission qu’un Hugo pour la poésie. Le poète comme un mage, un intermédiaire entre les hommes et Dieu et un modèle. Après le traumatisme de la Révolution française, la période héroïque de Napoléon, le capitalisme, l’industrialisation devenaient les grands maîtres de l’Europe et même déjà du monde entier. Mais à cette époque encore il se trouvait des hommes et des femmes qui avaient la foi. Ils s’engageaient dans des causes, ils s’engageaient pour l’art, ils étaient prêts à mourir sur une barricade, lors d’un duel pour défendre leurs idées et la création. Ils s’engageaient parce qu’ils croyaient que même si le matérialisme devenait de plus en plus important ce monde pouvait encore s’améliorer. Ils pensaient que demain donnerait le jour à un monde plus juste, spirituel, où l’homme avec un grand H dans son acception la plus noble aurait toute sa place.

Il se trouvait des êtres plus sceptiques qui redoutaient que le matérialisme, l’égoïsme, l’hypocrisie le profit triomphent. Pourtant même ces sceptiques au fond en continuant à se battre avec une plume, une épée, des mots, un pinceau gardaient encore une certaine part d’idéalisme.

Et je songeais tristement qu’aujourd’hui sans doute David d’Angers serait bien déçu. Qui représenterait-il en médaillon ? Certes il trouverait des personnalités qui le mériteraient mais d’un point de vue politique ? C’était un homme très engagé politiquement qui fut représentant du peuple pour le département du Maine-et-Loire en 1848 puis s’exila à l’arrivée de Napoléon III. Aujourd’hui il serait sans doute bien déçu de voir qu’aucun des orateurs politiques n’a cette bosse du génie qu’il attribuait aux personnalités qu’il admirait.

En effet, ces médaillons par certains détails physiques sont assez réalistes si on les compare à des gravures, des tableaux voir des photos mais David d’Angers y ajoute de l’art c’est-à-dire une part à la fois de rêverie mais aussi d’idéalisme et de subjectivité. Ainsi par exemple si le médaillon de Musset est relativement loin des autres portraits qu’on connaît du poète, David d’Angers a sans doute saisi la vivacité qui habitait alors le jeune homme à qui tout souriait (le médaillon est réalisé en 1830 juste après le succès des Contes d’Espagne et d’Italie). Assurément s’il avait été exécuté trois ou quatre ans plus tard on aurait perçu dans les traits de Musset les douleurs de l’amour, les douleurs du deuil, les déceptions et la solitude qui creusent le visage. L’un des médaillons d’Hugo, non daté, représente un écrivain triomphant, jeune, les cheveux au vent. Celui de Vigny a quelque chose de l’austérité de l’auteur de la Mort du loup.

Enfin les médaillons de David d’Angers sont aussi révélateurs d’une science certes aujourd’hui bien décriée mais qui montrait combien l’humain était au centre des préoccupations. En effet David d’Angers se passionne et étudie la phrénologie et les théories du docteur Gall. Cette science nouvelle alors attribue des aptitudes intellectuelles et des caractères selon les protubérances crâniennes d’un individu. Une espèce de cartographie phrénologique avait été ainsi réalisée. Une trentaine d’espaces dans le crâne sont ainsi établis. J’ai beaucoup aimé cet espace situé un peu au-dessus des yeux appelé la merveillosité. David d’Angers attribue aux historiens une protubérance au niveau d’un espace appelé l’éventualité, cet espace du crâne montrerait la capacité des historiens à se souvenir mieux que les autres des événements. La merveillosité révèle cette aptitude à capter, à traduire le beau. On trouve aussi la causticité, la secrétivité, etc. Certes, les théories de cette science surtout appliquée aux beaux-arts peuvent sembler un peu ridicule aujourd’hui. Malgré tout cela annonce d’autres recherches comme celle du docteur Broca qui établit l’ère du langage dans le cerveau et permet d’expliquer certains troubles. Observez ainsi un crâne et ses caractéristiques physiques c’était aussi deviner que l’âme et le génie cachent bien des mystères et tenter de les mettre à jour par une observation physique. Ces mystères demeurent mais par leur existence, ils nous rappellent que chaque homme est un vrai monde intérieur.

David d’Angers, les visages du romantisme

Département des Monnaies, médailles et antiques de la BN

5 rue Vivienne, 75002 Paris

Jusqu’au 25 mars

Entrée gratuite.

Catalogue par Inès Villela-Petit et Thierry Laugee, édition Gourcuff Gradenigo, http://librairie.actualitte.com/livres/david-d-angers-les-visages-du-romantisme-9782353401130.html

Le gloubi-boulga de Yann Moix

février 3rd, 2012

Quand j’étais petite il y avait une émission qui s’appelait « L’île aux enfants ». J’en garde un souvenir assez vague. Je me rappelle cependant le personnage de Casimir, une sorte de dinosaure orange. En lisant l’article de Yann Moix sur le blog de La Règle du jeu :  http://laregledujeu.org/moix/2012/02/02/649/apologie-de-le-todafe/  j’ai pensé à Casimir ou plus précisément au gloubi-boulga. Il s’agissait de la nourriture préférée de Casimir. « Un gâteau réputé immangeable et dont seul le Casimir est friand » écrit Wikipédia (j’ai vérifié l’orthographe du plat de Casimir sur Internet).
La prose de Moix me fait penser au gloubi-boulga dont Moix semble se délecter car quand on sent en le lisant que les mots qu’il déverse lui procurent une immense satisfaction. On dirait aussi qu’il essaye de faire du Charles Peguy (essaye…)  : « Fluide, le net ? Rien n’est plus encombrant. Rien n’est plus massif. Rien n’est plus mastoc. Rien n’est plus roc. Rien n’est plus amoncellement. Rien n’est plus gros monument. Rien de plus granitique que le Web. »
Son gloubi-boulga me semble immangeable, il y a dans son article des phrases qui m’ont arrêtée et auxquelles je ne comprends rien même en les replaçant dans leur contexte du genre : « L’accessibilité aux réservoirs galactiques de la connaissance humaine interdit tout accès à la simplicité de la parole. » ou « D’un instant à l’autre, le texte se transforme en autre chose que lui-même, il s’évade de son propos, il échappe à son contexte pour aller courir ailleurs, il s’arrache à sa pensée pour penser autre chose qui ne pensera d’ailleurs pas : un dessin, une photo, une illustration, un film, une « explication ». »
Enfin avec cette bise venue de Sibérie et bien qu’appréciant plutôt ce froid sec et ensoleillé, il se peut que mon cerveau souffre de quelques déficiences.
Cela dit il y a des phrases de Moix que j’ai comprises. À la première lecture, elles m’ont fait sourire (pour d’autres raisons que celles de Guillaume Musso l’autre jour), pour ensuite me sembler bien lamentables.
« Les œuvres, comme les êtres vivants (mais une œuvre est un être vivant) doivent avoir un destin, c’est-à-dire une naissance, une vie et une mort. Leur itinéraire doit avoir un début, un milieu et une fin. […] Ce qui compte, c’est la diffusion de la parole. Cette parole est plus forte que la plupart des ouvrages, qui par ailleurs ne la diffusent pas. Un livre contenant une parole, transmettant une parole, autrement dit un livre qui pense, parviendra toujours à se faire connaître, à persévérer dans l’éternité, à se frayer un passage dans le temps, à se hisser jusqu’à la postérité, qui transmettra à la postérité suivante, et ainsi de suite. »
Je me suis dit que Moix sans évoquer le destin ou le non destin de ses livres rêvait à sa postérité. Et je l’imaginais écrivant son article avec une plume d’oie comme Léautaud (avant qu’une secrétaire le tape au propre) songeant que sa parole à lui, ses chefs-d’œuvre triompheraient du temps. Il lui suffit de dire que certains textes triomphent pour déposer les siens sur l’autel de l’éternité.
Il est beau de songer à l’éternité, mais c’est une facilité aussi : affronter le quotidien est peut-être moins noble, mais plus difficile. Avant de se demander si on sera lu dans deux siècles, il faut tâcher déjà de réussir chaque jour à vivre et à accomplir quelque chose pour ceux qui nous entourent.
« L’e-lecteur fait face à une tour de ciment remplie de livres qu’il ne lira que fantasmagoriquement, qu’hypothétiquement, que virtuellement » Dans son article, Moix s’en prend au livre numérique il semble dire que quelqu’un qui lit sur une tablette ne lit pas. Il est possible qu’une lecture sur écran ne marque pas autant le cerveau  encore qu’il me semble que c’est surtout une question d’habitude. À son âge, Moix est assez peu habitué à lire sur écran. Moi-même un peu plus jeune que lui je préfère la lecture sur papier, j’ai l’impression de mieux lire, mais je n’irais pas prétendre qu’il est impossible de lire sérieusement sur un écran.
En fait, là où les arguments de Yann Moix contre les livres numériques et les lecteurs de texte en format numérique m’étonnent c’est lorsqu’il regrette que le numérique permette un stockage presque infini  : « On ne mesure pas une civilisation à sa capacité de stockage. Mais, bien au contraire, à sa capacité de pouvoir se soulager de son propre sang, à sa capacité de pouvoir s’alléger de ses propres stocks, de ses milliards de milliards de références.  Une société qui va bien n’est pas une société dans laquelle tout est gardé, sauvegardé, accumulé, stocké, répertorié, emmagasiné. Il s’agit, pour avancer, de se délester du poids des documents, des monuments, des volumes. »
Cet argument me semble complètement stupide. Depuis la naissance de l’écriture les hommes rassemblent des textes, cherchent à les conserver à tout prix. Les plus grandes civilisations ont justement essayé de stocker (ou plutôt de préserver car stocker, c’est un vilain mot bon pour de la marchandise). Il est impossible de tout conserver. Des pans entiers du passé de l’humanité ont disparu par la main de l’homme, des accidents ou des catastrophes naturelles. Des civilisations entières ont presque disparu. J’admire toujours ces archéologues ou ces historiens qui après des années et des années de labeur parviennent parfois à redécouvrir un fragment d’histoire qui nous éclaire sur toute l’humanité. Quelle richesse.
Si on décide de ne pas tout stocker, qui fera le choix ? D’ailleurs, l’idée que grâce au numérique, à Internet tout restera est un leurre. Il est bien évident que certains documents sous certains formats seront un jour illisibles. Il est bien évident que les aléas de l’Histoire entraîneront à nouveau des destructions de documents. Il est bien évident que les hommes détruiront encore des documents et que dans trois siècles il ne restera pas grand-chose de l’année 2012. Alors dénoncer un moyen qui permette peut-être d’en sauver plus qu’hier me semble bête et même choquant. Comme je trouve choquante cette image d’une liseuse dans les flammes ouvrant l’article de Moix et son titre « apologie de l’e-todafé » de très mauvais goût. C’est brûler un appareil qui manifestement déplaît à Moix, mais c’est aussi brûler le contenu et comment ne pas penser à tous ces livres que les nazis ont brûlés ? Comment ne pas penser à l’institut d’Egypte détruit au Caire l’an dernier ? Je pense aussi à la destruction d’archives lors de la Commune à Paris, je songe à toutes ces catastrophes naturelles ou à ces fureurs humaines qui ont fait disparaître la vie, l’âme, l’esprit de tant d’hommes qui sont nés et qui sont morts avant nous.
Je songe aussi à la joie que j’ai eue souvent en lisant les journaux de l’époque romantique, de petites gazettes qui certes n’ intéressent peut-être que quelques spécialistes, mais qui me permettent de me replonger dans cette époque passionnante. Un temps je fuis le présent avec toutes ces violences et ces tourments, pour essayer de vivre un peu ce passé qui m’enchante.

Peut-être est-ce de ma part un excès de nostalgie, mais c’est aussi de la passion et un respect pour ces hommes et ces femmes qui ont vécu. Je me suis délectée de la lecture du « Vert vert », un journal plein de petits échos sur les coulisses et le théâtre de l’époque romantique ou du Monde dramatique, journal fondé par Nerval grâce à un héritage. Je me rappelle aussi l’émotion que j’ai eue en découvrant un numéro spécial du Figaro en 1844 consacré à la publication des « Contemplations ». Le journal apparaissait sur mon écran, via Gallica. N’était-ce pas magique ? Je trouve que la numérisation de tous ces documents par la Bibliothèque nationale notamment  est une chance formidable. C’est également un confort pour beaucoup de chercheurs ou d’amateurs qui n’ont pas forcément la possibilité de se rendre à la Bibliothèque nationale. Les propos de Moix me font penser à ceux de Jean-Marc Roberts cet été qui s’insurgeait contre la vente de livres sur Internet et qui voulait sauver les librairies réelles. Certes quand on habite Saint-Germain-des-Prés on a effectivement assez peu de difficulté à trouver un livre encore que lorsqu’on cherche un livre ancien on est parfois bien content de pouvoir l’acheter par Internet à un libraire installé à des centaines de kilomètres. Il est regrettable que des librairies disparaissent, mais ce n’est pas à cause d’amazon et autres, mais parce que les livres se vendent moins. On se plaint que les gens ne lisent plus : effectivement les gens lisent de moins en moins parce que d’autres distractions plus simples s’offrent à eux. En même temps, on ne peut pas dénoncer les moyens modernes de combattre cette disparition de la lecture. Le numérique, Internet donnent la possibilité à des gens qui habitent loin de grandes villes ou qui ont peu de place chez eux d’avoir un moyen d’accès à la culture, à la littérature. Les gens cultivés ne vivent pas tous entre le 6e et le 7e arrondissement de Paris.
Certes la quantité d’informations sur le net rend difficile le tri. Sur la toile, il y a tout et n’importe quoi. Mais si au lieu de se plaindre de l’abondance, des « intellectuels » comme Moix s’efforçaient de mettre en valeur la qualité, essayaient d’instruire ceux qui n’ont pas autant de savoir mais ont l’envie d’apprendre ? S’ils essayaient d’ajouter de la conscience, de la raison à cette masse d’informations (comme disait Rabelais « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », internet sans conscience et réflexion n’est que ruine de l’âme). Pourquoi nos intellectuels ne pourraient-ils justement pas être des guides ? Enfin, Moix préfère jouer au vieux bougon en se prenant pour un humaniste et polémiquer pour faire parler de lui. C’est la règle du jeu du cirque médiatique !
C’est ridicule. Ses arguments me semblent bien manquer d’humanité.
Le seul danger du numérique c’est effectivement pour les écrivains comme pour les autres artistes de voir leurs droits d’auteur bafoués. Leur combat c’est aussi une plus juste rémunération sous ce format.
Pour conclure, je m’étonne que Moix publie sa prose sur Internet, je m’étonne qu’il ne s’oppose pas à la commercialisation de ses textes en format numérique… Il faut dire que Moix y perdrait financièrement… Quand le virtuel triomphe, gardons les pieds sur terre, n’est-ce pas.

Lectures de Guillaume Musso

janvier 19th, 2012

Je m’apprêtais ce matin à corriger un article sur le solanum. Ma foi, une bien jolie plante avec des fleurs gracieuses et aériennes dans les tons de bleu, mauve ou blanc. Le hasard d’un petit tour sur Internet m’a fait tomber sur une interview de Guillaume Musso sur le Figaro.fr : www.lefigaro.fr/livres/2012/01/18/03005-20120118ARTFIG00583-guillaume-musso-je-n-ai-ni-recette-ni-methode.php

Cet auteur de best-sellers est interviewé parce qu’il est  le plus gros vendeur français de livres cette année. Il bat Marc Lévy de 66 000 exemplaires environ.
Voici la liste des ventes donnée par Le Figaro :
Guillaume Musso, 1.567.500 exemplaires
Marc Levy, 1.509.000 exemplaires
Katherine Pancol, 1.213.000 exemplaires
David Foenkinos, 967.000 exemplaires
Fred Vargas, 790.500 exemplaires
Tatiana de Rosnay, 674.000 exemplaires
Delphine de Vigan, 519.500 exemplaires
Françoise Bourdin, 470.000 exemplaires
Amélie Nothomb, 429.500 exemplaires
Maxime Chattam, 421.500 exemplaires
L’intitulé de la vidéo m’a fait penser à ce livre que j’ai lu récemment publié chez Flammarion Une histoire de best-sellers de Frédéric Rouvillois. Le livre m’avait plutôt déçue car il n’apportait aucune véritable analyse sur le best-seller étant davantage un catalogue de tous les types de grosses ventes avec des anecdotes et des chiffres de vente. Mais l’auteur judicieusement expliquait qu’il était impossible de dire comment on pouvait faire un best-seller. Les auteurs ayant essayé de livrer des recettes n’ayant jamais fait vraiment recette… D’ailleurs si un auteur détenait le secret il écrirait des best-sellers plutôt que des livres sur les secrets de fabrication.
Donc bien sûr pour la unième fois (car on lui pose à chaque fois la question, comme on la pose à Lévy (Marc pas BH), Chattam et cie). Guillaume Musso a expliqué qu’il n’avait ni recette ni méthode. La plupart des auteurs de best-sellers répondent exactement les mêmes choses aux questions que tous les journalistes leur posent. J’ai remarqué également qu’un auteur de best-sellers ne dit jamais du mal des autres auteurs de best-sellers ainsi Guillaume Musso a-t-il dit que parmi ses lectures favorites figuraient Maxime Chattam et Fred Vargas. Chez les best-sellers, pas de polémiques, pas d’attaques, pas de soupçons de plagiat moral comme chez les femmes de lettres de Saint-Germain-des-Près. L’auteur de best-sellers doit être un auteur gentil : il est habillé classique, il a les cheveux bien coupés, souvent une petite barbe de quelques jours pour la touche bohème. Le gendre idéal qui aime faire plaisir à la ménagère, qui pense à ses lecteurs et se garde de tout sentiment de jalousie, de prétention à l’égard du monde littéraire.
Guillaume Musso est un grand sentimental comme dit Dominique Guiou chargé de l’interview.
J’ai bien ri lorsque Musso a déclaré : « j’écris le livre que j’aimerais écrire »… Serait-ce un petit lapsus révélateur ?
Ensuite il a expliqué qu’il prenait un an à un an et demi pour écrire ses livres mais que souvent c’était des histoires qui avaient mûri dans son esprit pendant des années. Cette fois j’ai souri en songeant à Stendhal qui a écrit ou plutôt dicté La Chartreuse de Parme en une soixantaine de jours après l’avoir mûri pendant plusieurs décennies. Guillaume Musso a ainsi expliqué que son dernier livre L’Appel de l’ange était lié à une histoire qui lui était arrivée (car il arrive toujours beaucoup choses aux écrivains) : un jour il a échangé son portable dans un aéroport.
Il a ensuite eu l’idée de faire un roman mêlant suspense et comédie romantique. Le mot romantique m’a un peu fait grincer des dents tout en me faisant à nouveau sourire. Je me suis représenté Victor Hugo ou Alfred de Musset en habits du XIXe siècle perdus dans la foule de Roissy tâtant leur poche en se demandant où se trouve ce petit boîtier magique grâce auquel ils peuvent parler à leur maîtresse…
Ensuite Dominique Guiou lui a dit : mais un écrivain c’est d’abord un lecteur ! Musso a expliqué  (ou plutôt répété) que bien sûr il avait toujours aimé lire parce que sa mère était bibliothécaire (comme si tous les enfants dont les parents exerçaient un métier autour du livre étaient censés aimer lire). Bref, depuis 13-14 ans il est « accro à la lecture ». Je ne sais pas mais je me suis dit qu’un vrai lecteur ne dit pas qu’il est accro à la lecture. C’est une tournure qui fait faux. Il a dit beaucoup de bien des auteurs de policiers français (toujours cette politique de non-agression entre auteurs de best-sellers). Citant Grangé, « un maître » dans le domaine Chattam et Thilliez.
Il a poursuivi en disant qu’il lisait aussi « des romans entre guillemets plus littéraires ». Là on voyait bien qu’il ramait un petit peu :  il était un peu hésitant comme un élève qu’on interroge à l’oral et qui a révisé au dernier moment. On avait l’impression que le nom de David Grossman était enfoui au fin fond de son cerveau et qu’il peinait à sortir. Je suis peut-être un peu injuste, après tout peut-être son hésitation était-elle liée à l’émotion que provoque la littérature, entre guillemets !!
Ensuite très curieusement il a dit qu’il avait relu récemment Annie Ernaux sortie en collection Omnibus (en fait c’est en Quarto mais ce n’est pas pour mettre sa parole en doute). Il a précisé l’avoir découverte en faisant des études de sociologie. Je ne sais pas si c’est vraiment très flatteur pour Ernaux…
Dominique Guiou a conclu en lui disant : bref vous est un grand lecteur n’hésitant pas à lire David Grossman qui fait près de 1000 pages. N’exagérons pas tout de même l’exploit de Guillaume Musso le roman La femme fuyant l’annonce ne faisant que 666 pages.
Je me moque ce n’est pas très gentil car ensuite Musso nous a expliqué que son roman préféré était très long Le Prince des marées de Pat Conroy (j’ai dû chercher sur Amazon des informations sur l’auteur et le livre de 1069 pages que je ne connais pas du tout). Donc Musso a précisé que les livres qui l’avaient le plus marqué étaient toujours des romans longs (il est vrai que chez les accros de lecture l’épaisseur est un argument utilisé pour prouver leur passion et prouver la qualité d’un auteur qui a eu le courage de tartiner des centaines et des centaines de pages. C’est peut-être oublier un peu vite que la brièveté est parfois plus difficile).
Guillaume Musso a conclu par son choc littéraire à 18 ans : Belle du seigneur autre roman très long (que Cohen a mûri des décennies). Il a expliqué avec un sourire un brin coquin que ce roman lui avait appris beaucoup de choses sur les femmes…. Ariane, son modèle de femme ???
Finalement ces 7 minutes de vidéo m’ont divertie. Divertir ses lecteurs n’est-ce pas le but de Guillaume Musso ? Sans doute le divertissement qu’il m’a procuré par ses paroles d’une qualité littéraire et intellectuelle extraordinaires n’est-il pas celui auquel il songe mais après tout seul compte le résultat,  non ?
Sur ce, je retourne cultiver mon jardin.

Approches de la Bible

décembre 13th, 2011

Plus qu’un dictionnaire à proprement parler ce Dictionnaire intime de la Bible signé Salomon Malka est une promenade personnelle à partir de la Bible découpée en petits chapitres classés par ordre alphabétique.

Dans son introduction, Salomon Malka, journaliste, écrivain, directeur de la radio RCJ, nous rappelle que ce qui nous construit ce sont souvent des textes lus ou écoutés : c’est ainsi que je comprends l’attachement de certaines personnes pour un livre même chez ceux qui justement ne lisent presque jamais. C’est aussi ce qui me fait penser que les êtres humains qui n’ont pas la chance d’apprendre à lire n’ont pas la chance un jour de pouvoir construire un dialogue intime avec un livre quel qu’il soit.

Hasard de la vie, il y a quelques jours j’ai vu Le Capitaine Achab de Philippe Ramos, film inspiré du roman Moby Dick d’Herman Melville. Le capitaine se livre à un combat contre une baleine non comme le vieil homme de la mer d’Hemingway et son gros poisson pour gagner de quoi vivre mais par orgueil. Cet homme redoutable garde comme une relique la Bible de sa mère avec laquelle il a appris à lire. Il la garde en la cachant comme la part la plus intime de sa personne. Même si le pasteur qui l’a recueilli se trompe en croyant déceler en lui un véritable sentiment religieux, il est certain que cette Bible a toute son importance dans l’esprit du capitaine. Je n’ai pas lu le roman de Melville mais je suppose que cet aspect est bien plus développé qu’on ne peut le faire dans un film.

Achab est protestant, Salomon Malka est de confession juive. Il revendique d’ailleurs sa religion comme une part de lui-même et fait une lecture de la Bible guidée par sa foi. Il évoque aussi les rituels liés à la pratique de sa religion, il souligne l’importance qu’elle a dans son existence, les liens qu’elle lui permet de tisser avec sa famille ou avec ses amis (il évoque notamment la figure de son père). Mais, au-delà de sa lecture juive, il sait aussi interroger sa foi avec intelligence afin de montrer que la croyance, c’est être capable de discuter les interprétations sans asséner une vérité unique.

Ce qui m’a frappé dans son Dictionnaire c’est son attachement à nouer une véritable relation entre les juifs et les chrétiens. Il rappelle deux fois à ce sujet une déclaration de Jean-Paul II. Si ce grand pape était avant tout le chef de l’Église catholique, il a fait beaucoup également pour le rapprochement entre les religions. Il a déclaré ainsi que « juifs et chrétiens doivent être une bénédiction les uns pour les autres ».

La culture judéo-chrétienne quoi qu’on en dise est le vrai ciment de l’Europe. Dès lors, les textes fondateurs tiennent une place essentielle jusque dans notre vie quotidienne. Pas une journée sans qu’une référence à l’Ancien ou au Nouveau Testament vienne à nous ne serait-ce qu’au détour d’une publicité, d’un fait divers ou d’une déclaration publique (avec plus ou moins de bon goût je le reconnais).

Le hasard de la publication me fait lire cet ouvrage au mois de décembre. Ce mois de fêtes me semble aussi le mois idéal pour réfléchir à ce que nous sommes, s’autoriser une pause spirituelle, penser à ceux que nous aimons, s’interroger sur ce qui mène notre existence et sur son but. Une réflexion à laquelle ce livre nous invite également. Il est bien sûr essentiellement question de l’Ancien Testament alors que nous approchons de la commémoration de la naissance du Christ : mais qu’importe tout est dit dans l’entrée amitié. Amitié qui signifie écoute, discussion dans la paix et non dans l’affrontement. Le monde est gouverné par les violences, les guerres physiques ou psychologiques. Et pourtant à quoi aboutissent ces violences ? À la paix, après beaucoup de souffrances ou bien à l’oubli car avec le temps, on finit par oublier les raisons de la querelle et l’on cesse le combat devenu absurde.

Si Salomon Malka nous fait part de ses propres réflexions, raconte des éléments de sa vie, il nous invite à réfléchir sur des thèmes comme l’attente, l’amour, la bonté…

Esther devant Assuerus de Giovanni Andrea SIRANI, 1630

Plusieurs entrées traitent de figures bibliques comme Jonas, Esther, Job, Paul, Samson… que l’auteur analyse avec sagesse et subjectivité. Ces chapitres m’ont particulièrement plu : ce sont à la fois des résumés d’épisodes bibliques mais aussi une réflexion plus large sur ce que symbolisent les actes ou les destinées de ces figures. Bien sûr la littérature n’est jamais loin puisque Salomon Malka évoque des écrivains qui se sont référés directement à certains épisodes comme Esther avec Racine, Boaz avec Victor Hugo, Samson avec Vigny. Il est remarquable que ces écrivains s’approprient ces passages pour servir leurs discours. Appropriations respectueuses mais personnelles. N’est-ce pas une des meilleures lectures et utilisations des textes saints ?

Salomon Malka consacre également des entrées à des personnalités comme Rachi un grand exégète de la Bible qui vécut au Xe siècle. Cet érudit champenois dont l’auteur parle avec tendresse et enthousiasme est d’ailleurs le fil conducteur du dictionnaire puisqu’il est cité maintes fois. Salomon Malka parle aussi d’exégètes ou philosophes comme Franz Rosenzweig, Adin Steinsaltz et Benny Lévy. Il rend hommage à ce dernier et évoque sa mort brutale dans l’entrée Retour, qui voisine avec l’entrée Résurrection comme un message d’espoir. Hasard de la langue française mais certains hasards ne sont-ils pas significatifs ?

L’auteur se sert aussi de mots bibliques lors de brèves réflexions sur le monde contemporain: Noé et la téléréalité, Houellebecq dans l’entrée Babel. Fêlure est l’occasion d’un portrait d’Ariel Sharon, Ecriture d’un portrait d’Erri De Luca, auteur italien et grand lecteur des Écritures saintes.

Un glossaire permet de trouver des explications sur de nombreux termes appartenant aux rites juifs ou à l’Ancien Testament. Un glossaire bienvenu auquel on peut se référer en lisant l’ouvrage ou à lire indépendamment. Des pages biographiques sont également consacrées à des figures bibliques et à des personnalités traitées par Salomon Malka.

Enfin, le cahier d’images présente des œuvres d’art racontant des scènes bibliques : une autre façon, belle et subjective, de les redécouvrir et de les lire. Les images : c’est par ce biais et la voix du prêtre que pendant des siècles des hommes et des femmes illettrés ont vécu leur foi.

L’image s’impose à nous, matérialise ce que nous imaginons mais aussi nous permet de nous livrer à une contemplation apaisante. N’est-ce pas salutaire ?

Dictionnaire intime de la Bible, de Salomon Malka, éditions Armand Colin