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Fitzgerald, l’heureux et le damné

mai 20th, 2013

FITZGERALDAvant de lire la biographie de Liliane Kerjan, je connaissais assez peu la vie de Fitzgerald. J’avais quelques images de lui à travers la description d’Hemingway dans Paris est une fête, à travers des photos avec Zelda. J’imaginais plutôt son existence à partir de ce que j’avais lu de lui, devinant que derrière bon nombre de ses personnages et pas seulement le scénariste Pat Hobby Fitzgerald parlait de lui. J’ai lu la plupart de ses livres il y a déjà plusieurs années. Je me rappelle surtout de la forte impression que m’ont fait Tendre est la nuit, La Fêlure, Les Heureux et les damnés et Le Dernier Nabab. Je ne crois pas avoir lu L’Envers du paradis.

Lilian Kerjan aime Fitzgerald. Je ne dis pas que sa biographie soit un panégyrique, mais elle cherche à faire comprendre la beauté et la grandeur de cet écrivain. Elle fait d’ailleurs de longues citations de ses nouvelles, romans, textes plus ou moins autobiographiques, lettres… Elle ne cache pas qu’il s’est parfois laissé aller à des facilités, à des mondanités, mais elle nous rappelle toujours que derrière le masque vit l’écrivain, observateur à la fois lucide et désabusé.

A demi mondain et à demi solitaire, à moitié dans le monde extérieur et dans son monde intérieur.product_9782070380916_195x320

En apparence, il ressemble à sa mère extravagante, séduisante, aimant l’argent. En choisissant Zelda, il épouse une femme qui a bien des points communs avec elle. Au fil des années, cependant, Fitzgerald ressemble de plus en plus à son père : un intellectuel peu doué pour les affaires et qui oublia ses échecs dans l’alcool. Au fond Fitzgerald n’a pas été très habile non plus pour mener ses affaires littéraires, du moins, il avait du mal à s’adapter à la demande pour le grand public.

Liliane Kerjan, chiffres à l’appui, montre qu’en dehors de son premier roman L’Envers du paradis, les ventes, le succès de Fitzgerald restent bien relatifs. On croit qu’il incarne à merveille l’Amérique des Années Folles. Son couple avec Zelda oui, mais pas l’écrivain. Il sera ainsi refoulé par Broadway et par Hollywood qu’il a pourtant cherché à conquérir. S’il n’est pas un paria, c’est un écrivain incapable de s’adapter au monde du spectacle américain populaire. Ses personnages ne sont pas assez positifs, pas assez gagnants. Trop de fêlures. Sa seule pièce de théâtre, s’intitule Le Légume. Peut-on trouver titre plus loin des paillettes de Broadway ? J’ai lu il y a longtemps Le Légume j’ai oublié… je crois que ce n’était pas très bon.fitzgerald-LOC

Il a publié son premier texte dans le journal de son école. C’est grâce aux magazines et revues qu’il commencera sa carrière et fera fortune, parvenant à se faire payer ses nouvelles à très bon prix. Comment lui reprocher de céder à la facilité semble dire sa biographe : il a vingt ans, il est charmant, éloquent, doté d’un beau style et il vit au milieu d’une jeunesse dorée qui dépense sans compter.

Il veut s’engager au moment où les Etats-Unis entrent en guerre. En 1917, il intègre ainsi un régiment d’infanterie comme sous-lieutenant non par héroïsme pur, mais pour des considérations purement sociales explique Liliane Kerjan. Il veut se construire un personnage héroïque pour la société. Il ratera la guerre car lorsque sa compagnie peut enfin s’embarquer vers l’Europe l’armistice est déclaré. Pendant sa préparation militaire, il a rencontré Zelda à Montgomery. Il est séduit par cette jolie jeune femme qui d’abord le repousse tout au moins ne le traite pas avec plus d’égards que ses autres soupirants. Lorsqu’il achève son premier roman Zelda rompt leurs relations car son livre est refusé, comme plusieurs de ses textes, nous rappelle Liliane Kerjan. Zelda est soucieuse de marcher au bras d’un homme qui réussit. Fitzgerald se réfugie alors à la fois dans l’alcool et dans l’écriture. Il rejoint sa ville natale de Saint-Paul et pendant deux mois écrit sans relâche L’Envers du paradis qui sera accepté.

815RacXs7pL._SL1500_Le succès de ce premier roman lui ouvre les portes de magazines et de revues. Il apparaît comme « le porte-parole de son temps, le produit d’une atmosphère volatile, bref, l’archétype de ce que New York attendait. (…)  Il reste un jeune prince affamé attentif à la nouveauté littéraire… » (p. 75).

Sa biographe montre bien cependant que derrière le Scott mondain se cache un grand lecteur aimant suivre les autres écrivains, admiratif, conscient de ses limites. Ce ne sont pas ses échecs à Broadway ou à Hollywood qui ont rendu Fitzgerald assez modeste, mais la littérature. Il aime le succès, gagner et dépense de l’argent follement, mais il sait que la vraie vie c’est la littérature, celle à laquelle il ne peut pas se consacrer suffisamment, son rêve étant souvent gâché par Zelda.

Liliane Kerjan est plutôt sévère avec l’épouse de Fitzgerald. Cette dernière a pourtant récemment été l’objet d’un regain d’intérêt de la part de plusieurs auteurs. L’auteur signale d’ailleurs les livres qui ont été consacrés à Zelda comme Alabama Song de Gilles Leroy. Pour elle, Zelda fut surtout une femme trop légère et trop dépensière, qui ne comprenait pas l’écrivain, qui l’a poussé à brader son talent pour vivre dans le luxe et les fêtes perpétuelles. Zelda est toujours restée une petite fille gâtée qui croyait que la vie est un amusement afin d’oublier ses troubles psychiques. Zelda n’est pas coupable de tout : au fond c’est d’abord une malade, une femme qui, d’une autre façon que Fitzgerald, n’est pas adapté à la réalité.2698749_custom-33786d0c0912adcd51c3ac89eb3e34237c3b8587-s6-c10

J’ai aimé ce passage de la biographie où l’auteur évoque la vieille amie de Fitzgerald appelée  « vulnérabilité » et cite des propos d’Antoine Blondin, certainement l’un des écrivains les plus aptes à comprendre Fitzgerald. Si Blondin n’est pas un dandy comme Scott, qu’il n’avait pas cette beauté et cette aisance mondaine, Blondin et Fitzgerald partageaient la même fragilité, la même extrême sensibilité, la même fêlure. Blondin écrit ainsi « Le regard fardé de cils de Rudolph Valentino, la chevelure partagée d’Henri Garat ; un menton glabre, allongé en péninsule qu’on retrouve chez certains trois-quarts aile irlandais, la silhouette déliée comme un fleuret de Jean Giraudoux composent une figure qui appelle tous les trésors de la terre, mais tient à distance. La mélancolie gloutonne où baigne le sourire ne trompe pas : ce beau carnassier est vulnérable. Peut-être même est-il déjà blessé » (p. 97, extrait d’une préface de Gatsby le magnifique).

J’ai été frappée du nombre d’années que Fitzgerald compte avoir perdu. Cet homme qui dépensait plus qu’il ne gagnait tenait toujours scrupuleusement un livre de comptes. Mais il chiffrait également les années… Agé d’à peine de 25 ans, il avait déjà l’impression d’avoir perdu du temps, d’être déjà vieux. Il devait deviner qu’il ne vivrait pas longtemps. Pas seulement à cause de la tuberculose dont les premiers effets se manifestent dès son plus jeune âge, non pas tant à cause de l’alcool qu’il consomme pourtant à l’excès. Non simplement Fitzgerald ne peut pas se voir vieillir.roger-broders-le-soleil-toute-l-annee-sur-la-cote-d-azur-n-332447-0

Même s’il y menait une vie de fête et de luxe, je crois, à lire Liliane Kerjan, que c’est tout de même lors de ses séjours à Paris et sur la Côte d’Azur que Fitzgerald s’est senti le mieux. La beauté des lieux, la richesse intellectuelle de Paris, être dans l’un des pays qui avait servi de berceau à tant de grands écrivains le réconfortaient. C’est d’ailleurs sur la Côte d’Azur qu’il écrira l’essentiel de la première version de Gatsby. La biographe cite l’une de ses déclarations un journaliste : « la France possède les deux seules choses à quoi l’on aspire quand on prend de l’âge, l’intelligence et les bonnes manières. Le meilleur de l’Amérique se retrouve à Paris. » (p. 137)

A chaque fois que Zelda, Scott et leur fille vont en France, ils ont l’espoir de faire des économies le change du dollar leur étant favorable. Mais surtout Fitzgerald a le sentiment qu’il se trouvera dans un contexte plus favorable à l’écriture, à la concrétisation de son rêve littéraire. Peut-on dire qu’il y a réussi ou qu’il a échoué ? Son succès depuis des décennies après sa mort tend à prouver que s’il n’a pas donné peut-être tout ce qu’il pouvait donner, il a laissé une œuvre digne de sa postérité. D’ailleurs, face à des existences mouvementées comme celle de Fitzgerald on se demande toujours si une vie plus calme n’aurait pas nui à son inspiration, l’empêchant d’exercer son regard à la fois lucide et désenchanté. Peut-être avait-il besoin de ces excès pour écrire. Certains ont besoin de se détruire pour exister. Ils font en quelque sorte le sacrifice du repos au profit de l’œuvre. Même si Fitzgerald rêvait de pouvoir consacrer du temps à un long roman ambitieux dans la solitude d’un bureau il avait besoin également de mouvement, de bruit, d’un entourage mondain qui le rassurait sur lui-même et sur son charme. Il se nourrit des autres, il a besoin des autres mêmes si ces derniers parfois blessent sa sensibilité ou le détournent de pensées plus profondes.

Être ou ne pas être dans le monde tel est la question que Fitzgerald comme un certain nombre d’autres écrivains se sont souvent posés.

 HemingwayLorsqu’il s’aperçoit qu’Hemingway, menant une autre vie, obtient davantage succès, il se demande s’il n’a pas fait fausse route. Liliane Kerjan évoque plusieurs fois l’amitié qui a lié les deux hommes, montrant comment elle a évolué, comment les rôles se sont inversés.

La biographe revient aussi sur la réception des œuvres de Fitzgerald de son vivant. Cet aspect est toujours intéressant (et il est regrettable qu’il soit souvent trop vite traité dans les biographies d’écrivains) car il permet de comprendre comment l’écrivain est perçu et comment il perçoit sa carrière, sa position dans le monde littéraire. Gatsby, devenu son roman emblématique et pour lequel il avait tant travaillé, ne rencontra ainsi qu’un succès d’estime. Il croyait faire fortune en terme de dollars et de reconnaissance. Il eut la reconnaissance de la critique, de quelques autres écrivains, mais, comme souvent, les ventes ne suivirent pas. Fitzgerald est trop vulnérable, trop fou, trop désenchanté, trop grave et insouciant pour cette Amérique qui aime la réussite et les certitudes.

Quant à Fitzgerald, il ne se reconnaît pas dans ce pays où l’on préfère la distraction facile du cinéma à la littérature qu’il aime. Serait-il né ailleurs, il aurait éprouvé le même malaise, pour d’autres raisons.

Fitzgerald, nature complexe et paradoxale, balançant entre dissipation et artifice et sérieux et sincérité, est habitée par une mélancolie qu’il tente parfois de griser sans jamais parvenir à s’en défaire.

 

Fitzgerald, le désenchanté, de Liliane Kerjan, éditions Albin Michel

 

 

 

 

 

 

 

Le trouble de Nietzsche

mai 6th, 2013

 

Nietzsche187a1La folie de Nietzsche, pendant les dix dernières années de sa vie, fait partie de la mythologie qui entoure le philosophe. Le mot folie en lui-même ne signifie rien précisément, si ce n’est une autre façon de percevoir la réalité. Lorsqu’il est interné à Bâle, au début de l’année 1889, Nietzsche a déjà derrière lui des années de dépression. Il est extrêmement fragile. Peu lu et encore moins reconnu par ses pairs, il devine cependant que son œuvre sera mal comprise, récupérée. Il avait tristement raison.

La pièce de Francis Marfoglia et Bruno Roche présentée au théâtre du Nord-Ouest  met en scène le philosophe au début de son internement. Il a une garde-malade, Ariane, et reçoit la visite de Mr. Paul un autre malade, ancien pasteur qui a abandonné son sacerdoce et sa famille pour vivre de façon nietzschéenne. Mais l’ancien disciple se révolte face à la folie de son maître, preuve éclatante et trop tardive, selon lui, que cette philosophie l’a plongé dans l’erreur.

« À quoi servent les livres quand ils n’aident pas à vivre ? » C’est l’une des premières phrases prononcées par Ariane. Question à la fois naïve et profonde mais qui révèle bien le personnage. Il ne porte pas ce prénom par hasard car Ariane bien sûr renvoie à Dionysos auquel Nietzsche s’identifiait dans des moments de crise. Mais il me semble surtout qu’Ariane ici,  c’est celle qui tient le fil de la vie de Nietzsche, sa vie physique bien sûre, mais aussi sa vie mentale, morale. Elle se préoccupe de l’esprit de Nietzsche. Cette femme gaiement pieuse accepte le philosophe comme une brebis égarée, accepte d’écouter ses justifications pour expliquer la mort de Dieu. Elle ne comprend pas tout mais qu’importe, elle est à l’écoute.

Les auteurs, en choisissant de raconter le moment où le philosophe commence à quitter la vie, ont voulu aussi rappeler que la philosophie est un perpétuel questionnement, que toute pensée philosophique est une remise en question et que la suivre aveuglément peut conduire au pire.nietzsche

Cette pièce est riche et exigeante avec de longs échanges, des débats d’idée entre les personnages mais il ne s’agit pas d’une mise en scène artificielle de l’essentiel de la pensée de Nietzsche. (Que ceux qui attendent un « Nietzsche pour les nuls », passent leur chemin). Les échanges sont entourés d’une sorte de poésie que le jeu des comédiens met en valeur. Il y a des rires, des larmes, des fureurs, des assoupissements. La vie même avec son rythme quotidien à la fois rassurant et déprimant.

Bertrand Monbaylet, qui incarne Nietzsche, passe avec subtilité de ces instants de « folie » vraie (ou feinte) et de léthargie, à des moments de colère, de satisfaction légère presque enfantine comme lorsqu’il imite le chant des oiseaux, de désespoir quand il prend conscience, avec une lucidité terrifiante, qu’une part de lui-même lui échappe.

Il me semble aussi que cette pièce nous rappelle que nous aspirons généralement dans la vie à deux choses contradictoires : la consolation et la liberté. Ariane est une âme simple, pieuse qui est capable de compassion. Elle a choisi la consolation, sans se poser de question. Mr Paul, joué avec émotion et énergie par Pierre Hentz, incarne l’homme finalement incapable de penser par lui-même. Il peut prêter serment puis rompre ses serments en suivant la pensée de quelqu’un d’autre. A un moment, Mr Paul accuse Nietzsche et lui dit qu’à cause de lui il se noie. Et le philosophe de lui répondre qu’il ne se noie pas, qu’il flotte et qu’il lui suffirait de bouger les bras et les jambes pour nager. Nager, donc penser par lui-même. Comme Mr. Paul beaucoup de gens ne bougent pas les bras et les jambes.

Stig Dagerman

Stig Dagerman

La foi apporte une consolation mais tout le monde n’est pas appelé à croire. Je songe à ce bref texte superbe et désespéré du grand Suédois Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (chez Acte Sud).

« Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier. »

otre besoin de consolation est impossible à rassasier

Nietzsche et sa soeur Elisabeth

Nietzsche et sa soeur Elisabeth

La liberté réclame du courage, celui de renoncer à une consolation facile comme celle qu’offre Dieu, mais aussi de renoncer à une forme de bonheur passif mais réconfortant.

Lorsqu’il était interné Nietzsche aimait chanter et jouer du piano. Certains témoins disent qu’il était capable d’improviser de superbes mélodies. Cette pièce est aussi une pièce sur la grandeur, la force de la musique considérée comme un abandon supérieur, abandon au rythme, à la mélodie mais qui n’est pas d’ordre de la consolation mais de la création, de l’émotion esthétique. Ce qui sauve Nietzsche ici c’est la musique. Les extraits musicaux pendant le spectacle viennent avec justesse et équilibre. Parfois, la musique, celle de Chopin, de Beethoven… , paraît être un personnage invisible mais qui agit et dialogue avec les acteurs. Si la musique avait autant de place dans sa vie, sa pensée c’est peut-être aussi parce c’est l’art qui se passe le mieux de Dieu. Du fait qu’elle est impalpable, elle semble aussi être supérieure, presque divine elle-même. Quant à Marie Véronique Raban, qui signe aussi cette mise en scène juste et poétique, elle campe une Ariane vivante, affairée comme une petite souris, maternelle surtout.

Et si c’était elle qui avait raison : percevoir le monde et les hommes avec un regard maternel ?

 

 

Nietzsche

De Francis Marfoglia et Bruno Roche
Avec : Pierre Hentz (Mr Paul) – Bertrand Monbaylet (Nietzsche)– Marie Véronique Raban (Ariane)

Mise en scène : Marie Véronique Raban

Théâtre du Nord Ouest

13 rue du Faubourg Montmartre

75009 Paris

Représentations les 8, 15,22 et 29 mai puis 5, 9, 15 et 19 juin à 20h45

Grâce et disgrâce verlainiennes

avril 18th, 2013

 

verlainee-1_0Paul Verlaine, né aux premiers jours du printemps 1840, est un enfant du miracle devenu poète maudit. Sa mère fit trois fausses couches avant de lui donner naissance. Trois fœtus : image morbide en bocal, comme trois fantômes collant aux semelles du pauvre Lélian.

Verlaine a évoqué son enfance avec des parents aimants dans Confession. Enfant unique, désiré et qui survit mais qui rapidement est comme frappé d’étrangeté par son aspect physique. Des yeux légèrement bridés, un large front, une allure de faune que la barbe accentuera. Autant le visage de Rimbaud est charmant, juvénile, sans rien qui arrête le regard, autant Verlaine interpelle et nous inspire une grimace teintée de pitié.

Verlaine se pose avec une intensité dramatique une question qui effleure chacun de nous dans un moment de peine, quand nous nous sentons abandonnés, orphelins de quelque chose d’indéfinissable et de pourtant essentiel.

« Suis-je né trop tôt ou trop tard ?

Qu’est-ce que je fais en ce monde ?

Ô vous tous, ma peine est profonde :

Priez pour le pauvre Gaspard ! »

Ce sont les derniers vers de sa Chanson de Gaspard Hauser.cellulairement-paul-verlaine-9782070451357

Paul est attiré par sa cousine, Elisa, orpheline adoptée par ses parents avant sa naissance. Elisa est comme une sœur, une petite mère et elle croit en lui. Elle mourra en couches. Pour Verlaine, la naissance est meurtrière.

La disparition d’Elisa plonge Verlaine dans le désespoir. Il commence à noyer son chagrin dans l’alcool. La fée verte lui devient familière. Il va rencontrer Mathilde Mauté. Elle le trouve laid mais touchant. Verlaine obtient sa main, Mathilde lui donnera un fils, Georges. Il devient violent avec sa mère et son épouse : deux images maternelles auprès desquelles il cherche un réconfort et qu’il s’attache à détruire comme si une voix en lui lui disait qu’il ne mérite pas cette tendresse.

Paul était déjà maudit : poésie et absinthe sont ses fidèles compagnes depuis la fin de l’adolescence. Sa rencontre avec Arthur Rimbaud, qui pourrait être son petit frère, va briser le fragile équilibre de son existence.

Écartèlement pourrait résumer la vie de Verlaine : c’est à la fois le supplice que lui afflige le destin et l’état de son âme tiraillée entre l’aspiration à la sainteté, la pureté cristalline et bouleversante de son vers et le péché, le vice, la débauche, la violence.

Portrait photographique de Verlaine à 20 ans.Crédit ; Musée des lettres et manuscrits, Paris [Vers 1868]. crédit : Musée des lettres et manuscrits

Portrait photographique de Verlaine à 20 ans.
[Vers 1868]. crédit : Musée des lettres et manuscrits

Rimbaud lui aspire un amour dévorant, révèle sa bisexualité qu’il n’assume pas tout en s’en délectant. Le poète saturnien a un double visage, une double personnalité. Si l’amour entre Rimbaud et Verlaine est sauvage, brutal, condamnable aux yeux de la société d’alors, s’il aurait pu aboutir à un assassinat et/ou un suicide, cette relation à la fois charnelle et spirituelle est poétiquement un chef d’œuvre. Cette rencontre a inspiré aux deux poètes des vers qu’ils n’auraient pas écrits sans l’autre. Ils se sont mutuellement inspirés, exaltés.

L’exposition présentée au Musée des Lettres et Manuscrits, Verlaine emprisonné, met en valeur 555 jours dans la vie de Verlaine. Ces jours de prison en Belgique après la tentative d’homicide de Verlaine sur Rimbaud le 10 juillet 1873. Pendant son incarcération, Verlaine écrit parmi ses plus beaux poèmes. Il voulait les rassembler dans un recueil intitulé Cellulairement. Il renoncera et les poèmes seront dispersés et publiés dans différents recueils. Dans Cellulairement, publié dans sa version originale en 1992, on trouve le fameux « Art poétique », « Au lecteur », poème liminaire qui n’a rien à envier à l’interpellation baudelairienne, il y a aussi cette « Chanson de Gaspard Hauser » que je trouve bouleversante dans sa simplicité, dans son intensité à résumer une vie frappée d’emblée par le malheur, un malheur que Verlaine peut transcender par l’art.

C’est ce qui sauve le poète, la grâce de l’alexandrin.

1311203-Arthur_RimbaudL’exposition présente le manuscrit de Cellulairement classé trésor national en 2004. L’Etat français l’a acheté 299 200 euros. Petite somme, presque ridicule, par rapport à celle que certains hommes sont capables de dépenser pour un type en short trottinant sur une pelouse et tapant dans un ballon rond. Petite somme par rapport à ce que l’Etat français est capable de dépenser pour des actes médiatiques destinés à endormir la conscience des gens.

Au contraire, Verlaine nous interpelle avec déchirement et tendresse même dans ses moments de violence verbale. J’ai toujours préféré Verlaine et Rimbaud, je lui trouve plus de sincérité. Quand je le lis, il me semble entendre son cœur meurtri battre, il me semble que chaque vers vient du plus profond de ses entrailles.

Paul Verlaine,  dessin autographe libre à l'encre.  Autoportrait signé « PV », [Vers 1890]. © Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

Paul Verlaine,
dessin autographe libre à l’encre.
Autoportrait signé « PV », [Vers 1890].
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

L’exposition qui se tient jusqu’au 5 mai permet d’admirer le manuscrit mais aussi différents éléments liés à l’incarcération de Verlaine et à sa personnalité, notamment un autoportrait de Verlaine qui annonce le cubisme, un portrait signé Cazals montrant un Paul Verlaine souriant (peut-être apaisé ?), la porte de sa cellule.

Pour prolonger et même enrichir cette visite, je ne saurais que conseiller l’album publié dans le cadre de l’exposition, intitulé aussi Verlaine emprisonné. Cet ouvrage a été écrit par Jean-Pierre Guéno, commissaire de l’exposition. La partie texte est assez courte accompagnant des doubles pages déclinant thèmes et images dans un ordre chronologique : depuis les origines de Verlaine jusqu’à l’écriture des différents poèmes de Cellulairement. On trouve ainsi les aînés maudits de Verlaine, les fausses couches de sa mère, Mathilde, la rencontre avec Rimbaud et les différents épisodes de leur liaison, l’absinthe, la mélancolie, la prison, etc… Des textes courts qui sont une invitation à faire de Verlaine un frère. Jean-Pierre Guéno a pris le parti de tutoyer le poète. Quelle belle idée !  « C’est le reflet de cette fraternité des âmes que Paul Verlaine parvient à développer avec chacun de ses lecteurs » écrit-il. Jean-Pierre Guéno parle très bien du poète, osant être lyrique, familier, direct. Il ferait aimer ce pauvre Lélian même au plus rétif.

Je crois que c’est ainsi qu’il faudrait faire découvrir la littérature aux jeunes : leur permettre d’entretenir une certaine complicité avec les écrivains, leur faire comprendre que les écrivains leur parlent et peuvent enrichir leur esprit, leur vision du monde, affiner leur sensibilité… Jean-Pierre Guéno y réussit.

L’album présente également des poèmes de Verlaine, des textes de contemporains qui éclairent œuvres et vie de Verlaine. Saluons aussi une riche iconographie avec de nombreuses photos mais aussi des dessins et manuscrits, parfois illustrés.

J’aime énormément les dessins d’écrivains : maladroits ou habiles qu’importe… je trouve intéressant de voir  les écrivains mettant sous forme d’une image ce qu’ils pensent généralement en mots. On y retrouve leurs obsessions, ce qui reflète leur état d’esprit général ou à un moment donné.

« Au lecteur », manuscrit autographe Cellulairement, [1873].© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

« Au lecteur », manuscrit autographe Cellulairement, [1873].© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

Dans cet album, on trouve des autoportraits et dessins de Verlaine superbes mais aussi des dessins signés de Félix Régamey, Bonnard, Rimbaud. On trouve également des tableaux qui évoquent à la fois le cadre de vie de Verlaine (notamment le monde de l’ivrognerie et des cafés) mais aussi la société bourgeoise de la fin du Second Empire et de la Troisième République. Ce livre est en images et en poèmes le parcours d’une vie chaotique, pathétique mais touchée par la littérature dans son expression la plus pure.

C’est aussi le reflet d’une époque faite de révolution avortée, de défaite, du triomphe d’une bourgeoisie qui, presque paradoxalement, a donné naissance à une constellation de poètes en proie à un tourment existentiel qui ne se règle pas avec une bonne rente et un bon mariage. Jean-Pierre Guéno retrace le parcours d’un poète placé d’emblée sous le signe de la disgrâce et qui trouve peut-être un certainement apaisement dans une prison. L’enfermement en effet protège Verlaine notamment l’empêche de boire et lui permet de reprendre un dialogue avec son âme que les soubresauts de sa vie dehors perturbaient.

Ces 555 jours de prison s’apparentent à une retraite monacale grâce à laquelle le poète accède non pas à un bonheur impossible mais du moins à une certaine sagesse, une réconciliation avec lui-même et avec le monde.

 

Verlaine emprisonné

coédition Gallimard / Musée des Lettres et Manuscrits

de Jean-Pierre Guéno

29 €, 220 pages, environ 200 illustrations

 

Cellulairement suivi de Mes prisons

Poésie, Gallimard

Édité par Pierre Brunel, édition accompagné du fac-similé

du manuscrit original

 

Exposition Verlaine emprisonné

Jusqu’au 5 mai 2013

Musée des Lettres et Manuscrits

222, boulevard Saint-Germain

75007 Paris

Tous les jours sauf le lundi

www.museedeslettres.fr

 

Le mal se donne en spectacle

mars 27th, 2013

Photo Denis Gabardo

Photo Denis Gabardo

Au XIXe siècle, lorsqu’un roman avait du succès l’auteur ne s’asseyait pas devant une table pour dédicacer son livre à des dizaines de lecteurs faisant patiemment la queue. Lorsqu’un roman avait du succès on l’adaptait pour le théâtre. C’était l’équivalent d’une adaptation au cinéma aujourd’hui. La forme du théâtre permettait de s’adresser également à une partie de la population qui n’aurait pas lu le roman par manque de moyens intellectuels ou financiers. C’est ainsi que les spectateurs ont pu voir des adaptations des Trois mousquetaires, du Père Goriot ou encore de la Chartreuse de Parme ou du Chevalier de Saint-Georges de Roger de Beauvoir (succès oublié de l’année 1840). Ajoutons que si le romancier ne participait pas à cette adaptation, il ne touchait aucun droit d’auteur.

En voyant Hyde l’ombre et la lumière adapté librement du roman de Stevenson, j’ai imaginé que j’assistais à un spectacle comme au XIXe siècle. Enfin, presque car à l’époque les effets spéciaux, les lumières et la musique étaient réalisés avec des moyens plus artisanaux qu’aujourd’hui. Mais le public y croyait comme aujourd’hui nous pouvons y croire. Bien sûr,  nous sommes loin des effets spéciaux obtenus par le cinéma, effets spéciaux qui parfois sont d’ailleurs le seul argument pour pousser le public à aller voir un film. Je suis contre les effets spéciaux très élaborés : ils ne stimulent pas notre imagination et font de nous des spectateurs passifs. Au contraire en assistant à Hyde, on est obligé de participer, de se prendre au jeu.

Hyde n’est pas une pièce de théâtre c’est un spectacle même si les deux auteurs, Isabelle Florel et Serge Kadoche, ont cherché à donner un rythme dramatique. On sent très bien qu’initialement il s’agissait d’un roman jusqu’à quelques longueurs au début du spectacle avant l’apparition de Hyde et lors des sorties nocturnes de Hyde (la confrontation seule avec la prostituée Alice aurait suffi). Quelques coupures qui réduiraient d’un quart d’heures le spectacle et renforceraient, je crois, la tension. Cela dit, la mise en scène de Serge Kadoche, les jeux d’ombre et de lumière, le décor nous plongent bien dans l’époque victorienne et son atmosphère particulière et permettent aux spectateurs d’imaginer les différentes séquences comme dans un roman. Les comédiens font le reste : on reconnaît de bons acteurs à ce qu’ils n’ont besoin de rien pour nous faire croire à tout. Christophe Poulain notamment joue fort bien la transformation physique de Jekyll en Hyde. On croit vraiment qu’il change de visage et donc d’âme.

L’œuvre de Stevenson a été adaptée au théâtre en 1888, trois ans après sa parution à Londres. C’est à cette date que se sont produits les premiers crimes de Jack l’Eventreur. Jamais on a su qui était Jack l’Eventreur. Ici Jack et Hyde ne font qu’un. La folie du premier aurait-elle inspiré le second ? Pourquoi pas.

Quand le spectacle commence, on voit le docteur Jekyll dans son laboratoire. Lumière de pénombre, méditation sur le savoir, ambition médicale : Jekyll fait penser à Faust. Ce n’est que bien plus tard qu’il comprendra qu’il est « prisonnier de son ignorance ». Certain qu’une part de notre être nous échappe, comprenant que l’individu peut être gouverné par des pulsions Jekyll veut élaborer un remède agissant sur l’âme. Son confrère, le docteur Lanyon, s’insurge d’une telle ambition. L’âme appartient à Dieu, les hommes ne doivent pas y toucher. Jekyll a raison en disant qu’il est en avance sur son temps : il annonce la psychiatrie et la psychanalyse, deux moyens d’agir sur notre psychisme.

Photo Denis Gabardo

Photo Denis Gabardo

Hyde nous rappelle que nous sommes tous habités par des démons, il y a toujours en nous deux personnalités, deux faces même si l’éducation, la foi, tous les autres barrages de la société nous empêchent de céder à notre face pulsionnelle. Malgré tout, même si la majorité d’entre nous est capable heureusement étouffer notre folie intérieure, nous ne sommes pas toujours ce que nous croyons que nous sommes. Qui n’a pas été traversé un jour par des idées folles, meurtrières, cruelles ? Et lorsque l’on cherche à savoir qui se cache en nous, comme le fait Jekyll, la découverte peut faire peur.

Le docteur Jekyll lorsqu’il se rend compte que Hyde, sa face noire, prend le pas sur le médecin passionné mais humaniste qu’il est, il croit d’abord que tout n’est que l’effet de la chimie du breuvage qu’il a élaboré. Mais entre folie et conscience, il se demande si la force seule de sa raison, la force de Jekyll, ne pourrait pas parvenir à étouffer, à tuer le Hyde qui est en lui. Ce passage où Jekyll s’entretient avec Hyde est remarquablement bien joué par Christophe Poulain qui semble changer de visage d’une réplique à l’autre. Nous sommes alors au cœur de la question soulevée par le roman. Quel est le pouvoir de notre volonté sur nos instincts, nos pulsions ? Rabelais disait « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : En perdant le pouvoir sur lui-même, en donnant naissance à Hyde, Jekyll a effectivement ruiné son âme.

Mais il est intéressant de constater qu’entre le docteur Jekyll et l’affreux Hyde, une autre personnalité est apparue ponctuellement : celle d’Henry toujours médecin mais aussi époux de Mary, Henry qui réapprend le plaisir de vivre : aller se promener au bras de sa femme,  partager un dîner avec elle, danser. Le plaisir de vivre avant de succomber au principe de plaisir.

Photo Denis Gabardo

Photo Denis Gabardo

Richard Lanyon (joué par Jacques Faugeron) est l’incarnation du bourgeois victorien. Le comédien se tient bien droit comme un reflet de son assurance. Il a des certitudes sur la médecine, la religion et sur son pouvoir. Il aime certainement Mary Jekyll mais une fois qu’elle s’est donnée à lui, il s’en détache. Lâche, soucieux de sa réputation quand Mary lui demande de l’aider à avorter après avoir cédé à ses avances, il invoque sa réputation, ses principes éthiques. Il pense le général au détriment de l’individuel. Il abandonne Mary à son sort sans même se désoler qu’elle puisse songer à se débarrasser du fruit de leur amour. Il ne veut pas avoir charge d’âme. Au fond, n’est-il pas aussi criminel que Hyde ?

Mary et le fidèle domestique Baker qui a connu Jekyll enfant et le soigne comme une mère (personnage joué délicatement par Hiep Tran Nghia) ne sont pas sans une part sombre également. Mary trompe son mari et Baker ment à l’inspecteur venu enquêter sur son maître. Mais, au bout du compte ce sont les deux âmes les plus douces et les plus solides, malgré l’apparente fragilité de Mary. Ce sont deux âmes du foyer comme des anges gardiens impuissants au milieu de la fureur des hommes. La fureur de Hyde bien sûr mais aussi la fureur de la société que ce soit par ses principes moraux que par l’injustice sociale dont le quartier pauvre de Whitechapel est le symbole.

Photo Denis Gabardo

Photo Denis Gabardo

Dans la pièce, Hyde devient donc Jack l’Eventreur : il s’en prend à des prostituées alcooliques. Ce sont de pauvres femmes que peu de monde va pleurer mais cela n’empêche pas la foule de Withechapel de se révolter contre cet assassin qui n’a pas de visage. Une révolte qui dit la peur. Et comme la foule a besoin de désigner un responsable on choisit l’étranger, ici un fourreur juif. J’ai bien aimé le passage où Mary, joliment incarnée par Véronique Lechat avec une retenue cachant un fond de passion, raconte l’émeute qui se produit à Whitechapel. Elle était à l’abri dans une voiture, revenant d’un après-midi consacré aux bonnes œuvres. La façon dont elle se fâche contre son ex-amant, son discours « socialiste » est touchant : elle veut trouver un sens, une utilité à ces pauvres gens. C’est un écho au face à face entre Hyde et Annie la prostituée qu’il va assassiner. Il lui demande : à quoi sers-tu ? Et cette pauvre Alice n’a pas de réponse. On perd facilement son âme lorsqu’on ne trouve aucun sens à sa vie. Brigitte Faure incarne bien cette pauvre femme perdue à la vulgarité tragique.

L’inspecteur Abberline (joué par Philippe Agaël) même n’est pas exempt de sa face noire. Il répète deux fois : on va traiter la police d’incompétente. Au fond, son problème ce n’est pas que des prostituées alcooliques dans un quartier pauvre soient tuées. Ce qui l’inquiète ce sont les conséquences sur l’image de la police et la crainte que ces crimes pourraient aussi toucher de braves gens qui se croient plus légitimes face à l’existence.

Oui, j’imagine que le théâtre XIXe siècle ressemblait à Hyde, l’ombre et la lumière : faire peur au public, le faire pleurer, le faire rire même avec un excès de jeu. Le théâtre a besoin d’un peu d’excès pour mieux nous divertir et nous faire comprendre l’essentiel.

 

Hyde l’ombre et la lumière

D’Isabelle Florel et Serge Kadoche

mise en scène de Serge Kadoche

Avec : Christophe Poulain, Véronique Lechat,

Jacques Faugeron, Philippe Agaël, Brigitte Faure,

Hiep Tran Nghia, Hélène Chrysochoos

 

Jusqu’au 2 mai à 20h30

Théâtre de Ménilmontant

15, rue du Retrait

75020 Paris

http://www.menilmontant.info/

http://www.hyde-lombre-et-la-lumiere.com/#/accueil

 

L’histoire d’un enfant malade

février 24th, 2013

Photo Didier Goudal

Photo Didier Goudal

La Confession d’un enfant du siècle est un roman d’inspiration autobiographique écrit par Musset après sa rupture définitive avec Georges Sand. Ce projet de roman le poète y a songé dès leur première rupture, après leur voyage à Venise où Sand est restée. Musset, lui, est rentré à Paris et se met à réfléchir avant de s’exalter à nouveau et de replonger avec Sand dans la passion.

Musset a repris dans son roman quelques détails de leur liaison mais le caractère autobiographique est davantage lié à l’expérience des sentiments et à une certaine maturité acquise durant ces mois de passion.

La Confession d’un enfant du siècle est passée inaperçue à sa publication en 1836. La postérité n’a pas été très tendre avec ce texte. Aujourd’hui Musset est davantage connu pour ses pièces et un certain nombre de ses poèmes que pour ce roman (et ses nouvelles comme Le Fils du Titien, Emeline, Frédéric et Bernerette).

Les spectacles inspirés de la liaison entre George Sand et Musset sont légion, parfois avec quelques passages piqués dans La Confession même si on préfère utiliser sa correspondance avec la romancière, plus accessible.

La première partie du roman déroute et rebute même la plupart des lecteurs d’aujourd’hui. Cette bouleversante méditation sur le mal du siècle est souvent mal comprise, jugée trop abstraite, trop lyrique. Un éditeur aujourd’hui réclamerait à Musset de la supprimer ou de la placer en postface afin que les lecteurs ne se sentent pas obligés de lire le passage avant que débute l’histoire à proprement dite. L’auteur de l’adaptation, Frédéric Vossier, tout en réduisant le passage, a ouvert aussi le spectacle par cette reflexion sur le mal du siècle. Je lui donne raison. En effet, c’est rappeler que cette aventure intime qui va se vivre sous nos yeux est aussi celle d’une jeunesse (et plus ou moins de toutes les jeunesses, époque d’initiation et d’illusions amoureuses). Le roman, écrit à la première personne, n’a rien de dramatique dans sa forme. Il comporte des descriptions, des analyses psychologiques et des dialogues. Frédéric Vossier en a fait un monologue intense et fiévreux.

la_confession_dun_enfant_du_siecle-7073Bertrand Farge, qui interprète cette Confession, est un familier de Musset. Je me rappelle l’avoir vu en 2010 dans Le Chandelier au Lucernaire, déjà dans une bonne et dynamique mise en scène de Marie-Claude Morland. En assistant à cette Confession, j’ai pensé un autre spectacle Le Journal d’un fou de Gogol qui est repris en ce moment par Syrus Shahidi au théâtre du Gymnase. Le texte de Gogol est une pente droite : le personnage s’enfonce dans la folie. Ici, le texte est une succession de courbes : Octave nous livre une confession qui reflète bien le caractère fluctuant de Musset, passant de l’exaltation tendre à la jalousie furieuse, de la bonté à la cruauté.

Dans son jeu, Bertrand Farge parvient très bien à alterner moments de confidences douces ou mélancoliques avec des moments plus violents voire irrationnels. Les passages d’une humeur à une autre n’ont rien d’artificiel. En effet, dans la petite salle du théâtre du Marais, le comédien peut faire passer ces mouvements d’âme et entretenir une véritable connivence avec le public. Exactement comme Musset qui a toujours eu besoin d’avoir un ami pour son cœur tourmenté. Une confession d’ailleurs n’est confession que lorsqu’elle s’adresse directement à quelqu’un.

Le décor également reflète la diversité de ce texte. Sur la petite scène, une partie évoque un intérieur XIXe siècle avec un fauteuil, une table et des verres à pied, une autre partie du décor, poétique, est faite d’arbres aux silhouettes évoquant la douceur d’un tête-à-tête amoureux. Cela permet également de symboliser ces moments où Octave et Brigitte sont à la campagne.

Photo Didier Goudal

Photo Didier Goudal

La Confession d’un enfant du siècle n’est pas l’œuvre de Musset que je préfère. Musset n’est pas un romancier né et on sent, sur la longueur, qu’il n’est pas très à l’aise avec la prose. Mais je dois dire que ce spectacle, en choisissant les bons passages du roman sans désarticuler l’ensemble, sans rendre la progression ni trop rapide ni artificielle, m’a permis de comprendre toute la force dramatique contenue dans ce texte. Une intensité qui est peut-être noyée à la lecture, noyée peut-être aussi à cause de quelques longueurs. La liberté de jeu de Bertrand Farge et son naturel auraient certainement plu à Musset. Le spectacle plaira également aux spectateurs d’aujourd’hui en leur offrant un texte à la fois romantique et intemporel, redonnant pleinement sa place aux sentiments humains exprimés sans peur ni calcul. Un monologue vivant, théâtral et généreux.

 

La Confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset

Adaptation : Frédéric Vossier

Mise en scène : Marie-Claude Morland

Interprétation : Bertrand Farge

http://confessionenfantdusiecle.hautetfort.com/

Théâtre du Marais

37 rue Volta 75003 Paris

www.theatredumarais.fr

Jusqu’au 31 mars

A 21h du jeudi au samedi et à 17h le dimanche.

 

L’autre réalité d’un homme trompé

février 3rd, 2013

crédit : GILLES-BASSIGNAC-JDD-SIPA

La réalité est seulement ce que l’on veut en faire et il faudrait rassembler toutes les réalités possibles qui sortent de nos esprits pour en donner une image exhaustive.

Philippe Vilain, dès son premier livre, montre bien que la réalité est ce que nous  imaginons et il aime à aller plus loin : ses narrateurs inventent ainsi une autre réalité, qu’ils savent fictive, mais qui, à force, parvient à avoir aussi une existence propre

Reflet de lui-même, de ses interrogations, de ses obsessions : le narrateur, dans les romans de Philippe Vilain, est toujours le même homme même s’il change de nom, de situation professionnelle. Sa vie amoureuse varie aussi, comme si le narrateur jouait successivement les différents rôles de la Ronde de Schnitzler, mais en restant lui-même. On sait gré à Philippe Vilain de ne pas s’efforcer de donner une réalité sociale et professionnelle à son personnage, ici comptable chez Generali. Le monde de l’entreprise il le fantasme vaguement, considérant qu’il n’est qu’un décor pour la vraie vie, celle de l’âme. Lorsqu’il évoque la manie comptable de Pierre Grimaldi, c’est plus une déformation littéraire inspirée par les écrivains égotistes tentant de rationaliser leur vie sentimentale comme Constant et Stendhal. C’est un comptable rêveur.

L’intrigue de La Femme infidèle se résume en quelques mots : un homme, Pierre Grimaldi, découvre que sa femme le trompe en découvrant un sms sur son portable qu’elle a oublié. Il décide de ne rien dire mais il serait faux de penser qu’il ne fait rien. Il espionne sa femme et ses réactions, lui tend quelques petits pièges, se lançant dans des analyses, des théories qui s’enchaînent au fil des points virgules. Les meilleurs passages du roman sont les longs paragraphes de monologues intérieurs de Grimaldi, mêlant supputations et doutes sur l’autre et soi, réflexions subtiles sur les sentiments et les actes, la vie et ses complexités morales, petites maximes sur l’amour. Le plus intéressant chez Philippe Vilain est toujours ce qui sort de l’action stricto sensu. De ce roman, il aurait même pu n’en faire qu’un long monologue.

Le narrateur de Vilain vieillit doucement au fil de ses romans, occasion d’explorer de nouvelles formes de tourments amoureux. Il peut déjà dire, comme Stendhal, que l’amour est  la grande affaire de sa vie mais à la différence de Stendhal, les narrateurs de Philippe Vilain usent de l’amour pour se sentir vivre sans croire sérieusement à l’Amour et à sa durée. Le sentiment amoureux est davantage le prétexte à une aventure intérieure et une découverte, découverte sur soi. Au début de chaque histoire, la femme aimée n’est pas son genre ou inaccessible (trop belle, trop brillante comme dans l’Eté à Dresde ou Paris l’après-midi, trop fade ou trop vulgaire comme dans Faux père et Pas son genre). Tout commence par un malentendu et un fantasme, comme souvent dans la vie. Ici, Pierre Grimaldi a déjà rêvé sa future femme sans la connaître et la cristallisation est née d’une méprise.

Le narrateur chez Philippe Vilain s’examine, à la fois sans concession avec lui-même tout en justifiant ses manquements, ses défauts. Il puise une sorte d’énergie dans l’inaction, le mutisme. Indécision à la Benjamin Constant qui le rend, au bout du compte, beaucoup plus puissant, car c’est l’autre, la femme qui est obligée de se mettre en péril, de décider et donc de perdre. Les femmes aimées dans ses romans, ce sont depuis L’Ete à Dresde, la même femme qu’elle soit fiancée, petite amie, maîtresse ou épouse. Ce sont des personnages désirés, objet de fascination mais qui n’ont jamais une existence réelle même si l’auteur prend soin de décrire la couleur des yeux, des cheveux, les gestes, de détailler les tenues en indiquant marque de vêtements, maquillage, etc. C’est une image de la femme, toujours la même, obsédante. Le narrateur a beau dire qu’il connaît les femmes (pas un roman de Philippe Vilain sans un passage de rêverie à la manière de l’Homme qui aimait les femmes), cette connaissance est subjective, distancée par la fascination. On a toujours l’impression que le narrateur et les femmes sont séparés par une paroi de verre, une séparation à la fois dramatique et excitante. La paroi de verre permet aussi de voir et je crois qu’il n’y a pas non plus un roman de Philippe Vilain sans qu’à un moment donné au moins le narrateur ne se pose en voyeur (et dominateur, car le voyeur détient un pouvoir sur son objet).

Lorsqu’il découvre que sa femme le trompe, Pierre Grimaldi a le sentiment d’en être dépossédé. Mais j’ai été frappée qu’à l’exception de deux fois où les deux noms de famille sont accolés, Pierre Grimaldi appelle sa femme par son nom de jeune fille, Morgan Lorenz (le genre de prénom et nom qui font un peu pseudo et qui déréalise davantage encore cette infidèle) comme s’il ne la possédait pas, comme s’il ne lui avait pas vraiment donné son nom. La possession physique que Grimaldi évoque est illusoire, elle est à la portée de tous et tout aussi illusoire le plaisir qu’il lui procure, il en a conscience lorsqu’il se rend compte qu’il simule aussi. Dans Paris l’après-midi, le narrateur (cette fois l’amant) croyait également posséder Flore. Il évoquait leur complicité physique tout en devinant que celle-ci ne suffisait pas. La plupart du temps, Pierre Grimaldi appelle son épouse non par son prénom mais en disant « ma femme ». Par moment, cette appellation a des allures d’obsession, comme s’il voulait insister sur leur lien dont il perçoit cependant qu’il est fragile puisque cela n’empêche pas sa femme d’être aussi la femme d’une autre. Bien sûr, user du mot épouse aurait un côté un peu bcbg qui sonnerait faux et pourtant le mot « femme » comme synonyme alimente une sorte d’ambiguïté, car Morgan Lorenz, par son infidélité, n’est plus la femme de Pierre Grimaldi mais la femme qui vit à côté de lui.

Comme l’écrit Philippe Vilain, « la fidélité n’est pas la garantie d’aimer ». Il ne vient pas à Grimaldi l’idée de tromper sa femme pour se venger. Au début, il s’accroche même à leur couple, à leur souvenir. Il est fidèle lui et pourtant il cesse d’aimer.

Je n’ai pas lu ce roman comme le récit d’un homme trompé mais d’un homme qui se déprend.

Il n’est finalement pas tant trompé par sa femme que par sa vie, leur vie conjugale. Il la croyait heureuse alors qu’elle n’était que fade. Si Grimaldi a quelques réactions de jalousie, il est moins jaloux de l’amant que de sa femme qui a une autre existence dont il ignore tout. D’ailleurs, quand elle passe aux aveux, elle reconnaît que cet adultère est inexplicable, comme une aventure irrationnelle. Une échappée contre le quotidien.

L’infidélité a rappelé à Pierre Grimaldi que la vie est ailleurs que dans ce mariage stable.

L’infidélité lui rappelle également sa vraie nature. La complaisance avec laquelle il se laisse obnubiler par cette tromperie est une manière de s’échapper, d’être finalement aussi infidèle, plus cruellement et définitivement d’ailleurs. Grimaldi trompe sa femme avec ses rêveries, avec la mer, avec Naples… Cette femme qui lui semblait la compagne idéale, digne de confiance, digne d’être aimée, finalement lui devient de plus en plus étrangère et à la fin, encombrante. Comme dans les autres romans de Vilain, le narrateur se libère, cesse d’aimer celle qui l’a torturé parce la souffrance et la jalousie épuisent l’amour même le plus passionnel, après, de façon illusoire, l’avoir fait plus grand. « Je n’oublierai jamais le jour où j’appris que ma femme me trompait ». Cette phrase ouvre et ferme le roman. La première fois, on entre dans le drame intime d’un homme. La seconde, c’est une libération. Lorsqu’à Naples, Pierre Grimaldi sent qu’il ne peut renouer avec son passé, son premier voyage en Italie avec sa femme, il prend alors conscience pleinement qu’un ailleurs l’appelle. Une autre réalité qui se découvre à lui parce qu’il a changé.

Charles Bovary et Alexis Karénine sont des maris trompés, des personnages secondaires dont on sait peu de chose (surtout de Charles Bovary, car Tolstoï consacre beaucoup de pages à Karénine dont la cruauté peut certes se comprendre mais apparaît excessive contre la pauvre Anna). On pourrait aussi citer Swann mais Proust en fait un être si riche qu’il ne saurait se réduire à son rôle d’homme trahi par Odette. Il y a une autre figure d’homme trompé étonnante, celle décrite avec pertinence et intensité par Zweig dans La Peur. Peur d’une femme infidèle qui se croit découverte, peur face à un mari à la fois pervers et grand prince. Maupassant a aussi traité le personnage, sous différents angles… mais revenons en 2013.

Pierre Renoir dans le rôle de Charles Bovary dans l’adaptation du roman par Jean Renoir

Le narrateur de Philippe Vilain veut défendre ici ces Bovary et Karénine, « frères d’infortune », « des héros de l’inaction, rigoristes et moraux, dont l’absence de réaction me paraissait moins une faiblesse sentimentale qu’une force de caractère… » Malgré tout, même si Pierre Grimaldi est trompé, sa souffrance me semble moins grande que celle de l’amant de Paris l’après-midi qui lui aussi craignait, pensait être trompé par sa maîtresse. Moins grande et folle que celle du narrateur de l’Etreinte qui jalouse le nouveau compagnon de la femme qu’il a pourtant quittée. Ces deux hommes auraient moins de raison d’être jaloux et pourtant, ce sentiment les envahit de manière plus obsessionnelle et aiguë que chez Grimaldi.

Penser à l’infidélité de sa femme est pour Pierre Grimaldi une occupation de chaque instant, une passion qui le fait (enfin) exister. Il se délecte de son humiliation, de son espionnage, de ses petites perversités contre sa femme. Chez Philippe Vilain, on alimente ses souffrances amoureuses, car souffrir c’est exister alors que le bonheur devient vite un ennui, synonyme d’habitude. Quoi de plus terrible que l’ennui se demandaient déjà les romantiques ? Si Grimaldi se fait un film, se raconte une autre histoire dans l’histoire, une histoire faite de doutes, de supputations, d’héroïsme de mari trompé, c’est, sans en avoir conscience, pour cesser de s’ennuyer et donc cesser de sentir qu’il n’habite pas sa vie.

Sa solitude à la fin, solitude choisie, est plus intense que la compagnie de sa femme qu’il a rejetée impitoyablement.

Le roman en s’achevant est comme une fenêtre s’ouvrant sur la baie de Naples. Un retour vers les origines italiennes du narrateur, le début d’une autre existence à la fois rêvée et réelle.

 

La Femme infidèle, de Philippe Vilain, éditions Grasset

Pour(quoi) se venger ?

janvier 20th, 2013

 

La vengeance est un sentiment, un désir d’agir puis parfois un acte dont nous sommes tous capables, dès le plus jeune âge. Qui, dans une cour de récréation, une salle de classe, par exemple, n’a pas ressenti si cruellement une offense qu’il a voulu reconquérir sa dignité ? Il y a certes des caractères vindicatifs, mais même les êtres les plus pacifiques, les plus indulgents sont cependant capables sinon de se venger, du moins d’être habités par une envie de vengeance. Il s’agit certainement de la passion la plus tenace tant qu’elle n’est pas assouvie et paraît toujours laisser son empreinte dans notre âme. Les plus grandes histoires de vengeance se déroulent sur des années, parfois au point d’envahir une vie entière. « La vengeance est un plat qui se mange froid » dit avec justesse le proverbe.

Après avoir consacré un essai à la cruauté, Michel Erman se penche sur la vengeance. Le mot d’éloge dans le titre de son ouvrage ne signifie pas que l’auteur fait son apologie. Il ne la condamne pas non plus systématiquement et se livre plutôt à une analyse essentiellement philosophique de cet acte en nourrissant sa démonstration d’exemples littéraires et de faits divers ou historiques.

La souffrance, l’humiliation sont toujours à l’origine de la vengeance. A la différence d’autres passions dont on est parfois en partie l’acteur dès la naissance, le désir de nous venger vient d’une agression d’autrui. Comme l’explique bien Michel Erman tout le long de son essai, la vengeance est un rapport à l’autre, qu’il s’agisse d’ailleurs d’une vengeance collective ou privée.

La justice, les sociétés démocratiques contemporaines condamnent la vengeance que chacun pourrait exercer sur un agresseur. Mais la justice est une entité indifférente, certes, elle peut reconnaître la souffrance de l’offensé en punissant l’offenseur, mais elle agit d’abord pour elle, c’est-à-dire pour garantir un équilibre et la paix sociale et ne parvient pas à réparer le préjudice. Bien souvent laisser la justice décider ce n’est pas se faire justice et la victime reste sur sa faim. Elle ne se sent pas reconnue pleinement.

Si tout le monde se faisait justice, ce serait le chaos, cependant le désir de vengeance est juste : il est une façon d’imposer notre être humilié, mais aussi notre liberté, notre puissance de révolte et d’action. Dès lors, même les vengeurs qui s’exécutent dans la violence extrême ne sont pas des salauds, ils sont égarés, ils souffrent, ils ne sont pas touchés peut-être par cette grâce qui leur permettrait de pardonner ou celle qui leur permettrait de rendre leur combat vindicatif non comme une destruction de l’autre, mais une construction plus grande de soi.

Jeanne Moreau dans La Mariée était en noir de Truffaut

La vengeance est une passion et par là même, elle prend des formes variées et s’appuie sur des réactions, des sentiments et des pensées irrationnels. La vengeance apparaît comme un acte sinon beau, du moins non condamnable, justifiable quand elle semble remplacer la justice qui ne peut agir ou refuse de le faire. Ainsi cet épisode dans le Comte de Monte-Cristo qui se déroule en 1815 : Bertuccio, qui deviendra le majordome de Dantès, vient voir le procureur du Roi pour réclamer justice car son frère a été assassiné lâchement alors qu’il demandait l’hospitalité. Villefort, le procureur, refuse de chercher le criminel, arguant que la victime était un bonapartiste, donc faisait partie des usurpateurs et qu’il n’a été tué que par de (justes) représailles de la part des royalistes. Bertuccio, en Corse qui se respecte, jure de se venger lui-même, non pas des assassins de son frère, mais du procureur. Il blessera gravement Villefort qui est également l’un des acteurs du malheur de Dantès. Dans cet épisode, Bertuccio apparaît comme le personnage positif et digne de compassion malgré son dessein criminel.

Michel Erman revient plusieurs fois sur le cas de Julie Kohler, l’héroïne de La Mariée était en noir, film de Truffaut inspiré du roman de William Irish. Le jour de son mariage, des hommes en essayant un fusil de chasse tuent son mari sur le parvis de l’église. Julie va assassiner ces hommes les uns après les autres en recourant à différents stratagèmes. C’est un personnage purement tragique : sa vengeance ne lui rendra pas son mari, ne lui rendra pas le bonheur, tout juste ces meurtres les uns après les autres participent-ils à son travail de deuil. Michel Erman rapproche Julie de Médée, l’un des personnages les plus emblématiques de cette passion.

Médée et Jason de Charles van Loo

La vengeance s’oppose à la morale, à la raison. S’il arrive que la vengeance aveugle, il n’est pas rare que des vengeurs aient conscience que leur acte vindicatif ne réparera rien, ou si peu. Il ne comble pas la perte qui est au cœur de tout acte de vengeance, acte qui est d’abord un projet avant d’être exécuté. C’est une passion douloureuse, qui obsède, qui, rappelle Michel Erman, nous renvoie au passé : « La durée va de pair avec le refus d’oublier l’offense. En rendant le mal pour le mal, la vengeance signe un contrat de fidélité avec un passé qui ne passe pas. » (p. 42). Julie Kohler et Edmond Dantès vivent ainsi dans un temps parallèle. Qu’importe les années passées, la passion vindicative se nourrit d’un futur qui permettra l’assouvissement.

Se venger, c’est aussi s’imposer, se réimposer comme un être à la fois libre et digne de respect. C’est exister, faire exister sa colère, son chagrin, son ressentiment, son honneur, tous ces éléments dont ceux qui veulent raisonner le vengeur vont tenter d’atténuer l’importance. Se venger, c’est défendre son moi intime, c’est se relever d’un tort, d’une humiliation. Il me semble que c’est bien cet aspect qui nous fait accepter la vengeance, la tenir sinon pour juste, du moins admissible car humaine. En outre, celui qui se venge a d’abord été un offensé, il n’a pas dégainé en premier. A l’absence de scrupule de l’un répond l’absence de scrupule de l’autre. La loi du talion.

Si donc le principe peut être compréhensible, ce sont généralement les actes, l’assouvissement qui peuvent être critiqués, voire condamnés, d’autant plus condamnés que, comme on l’a vu, l’acte ne répare pas forcément le préjudice. Médée et Julie Kohler vont rester seules et malheureuses et Edmond Dantès cherche finalement à se racheter, conscient qu’il aurait dû laisser à Dieu le soin de lui faire justice.

La vengeance est parfois un impossible dialogue, soit que l’offensé reste sur sa position, ne laisse pas à l’autre la possibilité de s’expliquer, de s’excuser. Soit que l’offenseur refuse de reconnaître ses torts : dès lors il est impossible à l’offensé de pardonner puisque son offense est niée, dès lors il ne lui reste que la vengeance pour reconquérir son honneur, son être.

Le terme d’éloge dans le titre de l’ouvrage de Michel Erman trouve sa justification à la fin. En effet, l’auteur explique qu’un certain type de vengeance réalisée, « vengeance de fidélité à soi » ou bien le pardon permettent de rester dans un rapport humain. L’offenseur, même si on prend le pas sur lui, reste l’autre. «  L’offenseur qui demande pardon risque une parole de compassion et de confiance, tandis que l’offensé qui se venge commet un acte d’agression et de défiance. Cependant, dans les deux cas, il y a un geste de reconnaissance grâce à l’établissement d’une relation à autrui équivalent à une recherche de proximité à travers un lien social retrouvé. » (p. 118). Ainsi, la vengeance en gardant une fidélité à soi peut-elle être violente, mais elle n’est pas négation de l’autre, elle n’est pas destruction de cette altérité, destruction qui dans le cas de Médée ou de Julie Kohler aboutit au désespoir et à la solitude des offensées.

Pour rester dans un rapport humain avec l’offenseur et faire de la vengeance un acte seulement symbolique, il faudrait suivre la sagesse de Montesquieu : « Nous sommes assez vengés quand celui qui nous a offensés est persuadé du pouvoir que nous avons de la vengeance ; le refus que nous faisons de nous en servir, fait voir autant de grandeur d’âme que de mépris pour notre ennemi. »

La vengeance est souvent une affaire privée qui implique des émotions intimes, irrationnelles. « La vengeance est inséparable de ces affects qui, par leur puissance, modifient le rapport que la conscience entretient avec le monde », note Michel Erman (p.81) Dans ces cas, elle me semble alors être pleinement passion (subie et fatale).

Michel Erman donne comme exemples deux femmes blessées dans leur cœur.

D’abord Hélène, jouée admirablement par Maria Casarès dans Les Dames du Bois de Boulogne de Bresson, librement inspiré d’un extrait de Jacques le fataliste. Hélène, rejetée par Jean, son amant, va essayer de se venger de lui. L’humiliation née de son amour blessé est le sentiment qui la gouverne.

Le second personnage féminin analysé par l’auteur est la fameuse cousine Bette de Balzac qui, jalouse de sa jolie cousine qui a fait un beau mariage, cherche à nuire à cette dernière. Lorsque j’ai lu ce roman de Balzac, je me souviens avoir tout de même été prise de pitié pour Lisbeth. Certes, elle trahit la confiance de sa famille, elle souhaite le malheur de ceux qui sont bons pour elle, mais Balzac sait nous rendre ce personnage humain, malgré tout. Elle est égarée, elle est cruelle d’abord parce qu’elle ne s’aime pas. De fait, tous ses rapports avec les autres deviennent humiliation.

On est aussi pris de pitié face à Hélène, dans le film de Bresson. Ici, le jeu bouleversant de Casarès, qui déjà dans Les Enfants du paradis jouait le rôle d’une femme jalouse et délaissée, tient sans doute pour beaucoup à la sympathie qu’on éprouve tout de même pour elle. Cette pitié est certainement possible aussi parce que les projets vindicatifs n’aboutissent pas.

Senso de Visconti

Je pense aussi au film de Visconti, Senso. Dans ce film, Livia va se venger de son amant, le lieutenant Mahler, pour lequel elle a quitté son mari. Elle part le rejoindre et le trouve avec une prostituée. Elle comprend qu’il a aussi utilisé l’argent destiné aux patriotes italiens et qu’elle lui avait confié. Le lieutenant ne nie pas sa responsabilité, mais montre aussi à Livia qu’elle s’est aveuglée sur les sentiments qu’il éprouvait pour elle. Livia part dénoncer le lieutenant comme déserteur. Il est vite arrêté et exécuté. Ici, la vengeance s’exerce rapidement, dans un moment d’égarement et Livia à la fin est, je crois, aussi désespérée d’avoir été ainsi trahie que d’avoir causé la mort de son amant. Livia, par ailleurs ardente patriote italienne, est avant tout une victime de sa passion amoureuse qui la pousse à cet acte vindicatif tragique. Comment ne pas la trouver bouleversante et finalement sympathique, même s’il y a mort d’homme ?

Je me demande si la vengeance liée à l’amour ou au rejet n’est pas plus une attitude féminine. Un homme peut se venger d’une femme qui l’a trahie si elle s’avère moralement indigne, une coquette. Une femme se venge plus facilement d’un homme qui l’abandonne, lors même que cet homme agit sans rien avoir à se reprocher moralement (il est simplement lassé et n’aime plus). L’orgueil d’une femme amoureuse conduit plus facilement à la vengeance alors qu’un homme soit cherchera à reconquérir la femme aimée qui lui échappe, soit en prendra acte et passera à autre chose. C’est le cas de Swann par exemple, d’abord, très amoureux, il s’accroche à Odette au prix de bon nombre d’humiliations puis renonce à se venger d’Odette qui l’a tant trompé, alors qu’il en aurait la possibilité.

« Mais alors qu’autrefois, il avait fait le serment, si jamais il cessait d’aimer celle qu’il ne devinait pas devoir être un jour sa femme, de lui manifester implacablement son indifférence, enfin sincère, pour venger son orgueil longtemps humilié, ces représailles qu’il pouvait exercer maintenant sans risques (car que pouvait lui faire d’être pris au mot et privé de ces tête-à-tête avec Odette qui lui étaient jadis si nécessaires), ces représailles il n’y tenait plus; avec l’amour avait disparu le désir de montrer qu’il n’avait plus d’amour. Et lui qui, quand il souffrait par Odette eût tant désiré de lui laisser voir un jour qu’il était épris d’une autre, maintenant qu’il l’aurait pu, il prenait mille précautions pour que sa femme ne soupçonnât pas ce nouvel amour. » (A l’ombre des jeunes filles en fleur)

La vengeance même assouvie donne naissance à un vide car comme toute passion, elle se nourrit de son objet et l’assouvissement fait disparaître ce dernier.

Le pardon est peut-être la meilleure délivrance. Michel Erman explique ainsi que l’on peut aussi imposer sa puissance dans le pardon comme dans le désir de la vengeance. Le désir et non l’acte. Le désir n’est pas assouvissement et pardonner après avoir désiré se venger, c’est une façon d’être reconnu comme offensé, une façon d’être et de dépasser l’offenseur non en lui rendant la monnaie de sa pièce, ce qui est se rabaisser à son niveau, mais le dépasser par un sens de l’honneur plus grand. C’est le sens des propos de Montesquieu cités plus haut.

L’expression positive de la vengeance me semble être la revanche, telle qu’on l’emploie couramment. C’est reprendre l’avantage sur un autre, mais sans lui nuire et sans se nuire par des sentiments douloureux que font naître toute vindicte. La revanche, c’est dépasser son émotion destructrice et, sans oublier le mépris, agir de façon plus constructive. Rappeler à celui qui nous a offensé, qui nous a méprisé non seulement notre existence, mais s’imposer, démontrer que nous ne méritions pas le mépris qu’il nous affligé. Se battre non contre l’offenseur, mais pour soi, s’élever au niveau de l’autre et lui montrer même qu’on peut le dépasser.

La revanche me parait plus douce, plus noble, elle naît des mêmes émotions que la vengeance, étant désignée comme un synonyme mais choisit un autre chemin. C’est la voie qu’aurait pu choisir Hélène des Dames du Bois de Boulogne ou la cousine Bette : parvenir à être plus heureuses que l’homme qui la dédaigne ou la cousine à qui tout sourit.

Défi plus grand peut-être que la vengeance, mais qui mobilise une part de notre être, de notre cœur, de notre intelligence plus positive.

 

Eloge de la vengeance de Michel Erman, Puf

Michel Erman sera l’invité des Rendez-vous littéraires le 29 janvier à 19h15 à l’Entrepôt (14e)

http://www.lentrepot.fr/-Litteratu re-.html

Le prochain Ciné Philo de l’Entrepôt, animé par Daniel Ramirez sera aussi consacré à la vengeance avec la diffusion de Lady Vengeance de Park Chan-Wook, suivie d’une discussion, le dimanche 27 janvier à 14h15 http://www.lentrepot.fr/Lady-Vengeance.html

 

 

La biographie et la littérature

décembre 27th, 2012

 

Depuis le XIXe et surtout au XXe siècle, on cherche à définir ce qu’est la littérature. Terme qui peut donner lieu à une multitude de définitions et de théories. « Ce mot est un de ces termes vagues si fréquents dans toutes les langues (…) dont l’acceptation précise n’est déterminée en aucune langue que par les objets auxquels on les applique. » écrit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Si la littérature peut se définir par ce à quoi à la relie, encore faut-il déterminer les objets. Professeur de littérature française à Oxford, Ann Jefferson se propose dans Le Défi biographique d’approcher la littérature par la biographie.

L’auteur revient sur la notion de biographie à travers un corpus de textes français depuis le fin du XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, des textes d’ordre biographique consacrés pour la grande majorité à des écrivains. Elle décrit les différentes formes, approches et évolutions avec comme but de lier la biographie à la notion de littéraire au point de faire de la biographie un moyen de définir la littérature, non à partir d’un seul modèle de biographie mais différentes manières d’aborder la vie et donc la création littéraire. L’auteur part de la notion de génie et de l’idée de progrès de la littérature développée dans l’Encyclopédie et par Mme de Staël et termine par Barthes, Jacques Roubaud, Roger Laporte où la vie est devenue une « vie d’écriture », une vocation, une existence faite de rituels, de sacrifices, d’effort.

L’approche d’Ann Jefferson permet aussi de redorer le blason ou de mettre à l’honneur (selon le point de vue de départ) un genre protéiforme qui fait débat.

En lisant cet essai, j’ai ainsi songé aux nombreuses analogies que l’on peut établir entre la biographie et le roman. Ce sont des genres rassemblant des textes aux formes et aux qualités variées. Genres « populaires » qui ont prêté à de nombreuses attaques, certaines biographies comme certains romans n’entrant que dans la catégorie du divertissement et non la littérature alors que d’autres textes, pourtant du même genre, appartiennent à la littérature, sont œuvres d’art et d’esprit.

La biographie romancée où ces deux genres se marient et qui apparaît après 1920 est aujourd’hui le style de biographie qui se vend le mieux. Meilleure vente mais la plus décriée car ne servant ni l’érudition ni la littérature. Bon nombre de biographies romancées malheureusement ont un fond de malhonnêteté intellectuelle avec l’absence de guillemets dans les citations, des approximations voire des erreurs servant le romanesque au détriment de la vérité, etc. Il y a aussi des biographies qui ne sont pas romancées mais qui s’accordent le droit d’imaginer des scènes. C’est le cas de celles d’André Maurois qui, au bout du compte, valent pour les documents intimes alors inédits qui sont souvent cités et pour les analyses littéraires ou psychologiques de l’auteur mais qui sont peu fiables pour des détails.

Même lorsque la biographie est érudite, il n’est pas rare qu’elle soit condamnée ou du moins un peu écartée du pur littéraire : soit parce qu’elle s’attache trop à l’anecdotique, aux détails de vie, soit parce qu’elle est une solution de facilité pour un lectorat peu courageux. Ann Jefferson rappelle ainsi le point de vue du critique André Chaumeix dans la Revue des Deux Mondes en 1927.  Celui-ci regrette qu’ « on aime mieux le récit de la vie d’un poète que la lecture des poèmes. » (p 247) Il n’est pas rare d’entendre des gens prétendre connaître un écrivain parce qu’ils ont lu une biographie. Mais on peut peut-être également dire qu’une biographie réussie c’est celle qui incite le lecteur à lire les œuvres de l’écrivain. Comme une passerelle.

Outre ces aspects modernes, la biographie (comme le roman) est peut-être si souvent discutée parce qu’elle est difficile à définir. De quoi s’agit-il ? du récit d’une vie. Voilà qui offre un éventail de traitements très large. Moins grand certes que pour le roman mais tout de même assez pour prêter à des confusions, des interrogations. Longtemps, la vie, la biographie a été exclue de la littérature pure passant plutôt pour un sous-genre assimilé au commentaire et non à la création. Pourtant, quand on prend La Vie de Rancé et La Vie de Rossini  respectivement de Chateaubriand et Stendhal, ce sont moins des vies de Rancé et de Rossini que des éléments d’une œuvre littéraire et où la part d’autobiographie est aussi très importante (spirituelle pour Chateaubriand et esthétique pour Stendhal). Dans ces deux exemples, parmi d’autres, nous sommes bien en littérature mais notre vision est celle du lecteur du XXIe siècle. Ce qui pouvait apparaître aux yeux des contemporains de Chateaubriand et Stendhal comme des vies, des textes assez érudits nous apparaissent aujourd’hui comme des œuvres de création. Les façons d’aborder la biographie évoluent donc également au fil des siècles (de même que le roman, certains romans pour en finir avec mon rapprochement).

Comme l’explique Ann Jefferson, la biographie connaît une sorte d’âge d’or au XIXe siècle et surtout au milieu du XIXe siècle avec différentes formes apparaissant conjointement. L’auteur évoque La Biographie universelle ancienne et moderne de Michaud en 52 volumes, modèle d’érudition et tentative d’exhaustivité. Elle fait aussi allusion au Vapereau qui rassemblait des notices de contemporains. L’ancêtre du Who’s who. Etre ou ne pas être dans le Vapereau permettait d’évaluer son niveau de célébrité et flattait les vanités. Ann Jefferson évoque aussi la biographie subjective et écrite souvent au vitriol comme la développe Eugène Mirecourt. Son succès tient au fait qu’il reprend des rumeurs parfois en feignant de ne se faire que le porte-parole innocent. Mirecourt n’a rien d’un génie mais il ne manque pas d’esprit pour tourner de petits portraits de ses contemporains qui lui valurent succès mais aussi attaque pour diffamation. Tous ces Contemporains sont courts, rédigés sur le même modèle et peu coûteux, il s’adresse à un public populaire. Même si Mirecourt évoque les œuvres, l’inspiration des artistes, ces portraits sont avant tout un rassemblement de petits tas de secrets et ragots. C’est ce genre de textes qui pullulent dans les journaux au XIXe siècle que Barbey d’Aurevilly notamment dénonce. Cet ensemble de biographies prête à confusion, réclame une hiérarchisation que l’auteur n’établit pas assez clairement. Contemporains de Michaud, Vapereau et Mirecourt, on trouve Gautier, Sainte-Beuve, Barbey d’Aurevilly. Nous ne sommes pourtant pas sur le même terrain.

Ann Jefferson analyse les deux types de condamnations dont la biographie fait l’objet à la même époque. Elle revient d’abord sur la position de Victor Cousin qui compare biographie et histoire pour souligner les insuffisances de la première. Pour Cousin la biographie d’un grand homme en se penchant sur son existence individuelle ne prend pas en compte la grandeur des événements, l’esprit d’une époque dont le grand homme doit justement être le reflet. La biographie n’est pas assez dans l’Histoire. L’argument de Victor Cousin a été repris par bon nombre d’historiens qui justement se méfient des singularités, des spécificités des grands hommes et préfère donner à l’histoire une vue plus large, au mépris de ce qu’ils considèrent comme de l’anecdotique. En revanche, je crois que ce sont justement les éléments anecdotiques qui intéressent les écrivains quand ils se penchent sur l’Histoire.

Ann Jefferson reprend également les arguments de Barbey d’Aurevilly qui visent à défendre la notion même de littérature contre la biographie telle qu’elle est développée en son temps. Le Connétable condamne d’abord la biographie car il voit en elle un déclin culturel dans une époque plus occupée de son image que de produire des œuvres, dans une époque qui n’a plus de hiérarchie. Pour Barbey, ce phénomène signe une perte des valeurs morales de l’Ancien Régime auquel il est attaché. Mais, même des écrivains libéraux perçoivent les dangers d’une démocratisation du littéraire qui aboutit justement à des publications à la Mirecourt au détriment d’œuvres plus intellectuelles mais qui se vendent moins. Paradoxalement le Connétable, pour vivre, a passé une bonne partie de son existence à écrire pour les journaux le plus souvent sans signer, ces journaux qui marquent le début du règne de l’opinion.

Eugène de Mirecourt

Barbey voit aussi dans les portraits de contemporains des moyens de faire de la publicité et de l’argent. On flatte le contemporain et on manque de recul pour le juger avec pertinence. Enfin, Barbey s’en prend à cette culture du petit détail de la vie domestique exploité par les biographes pour expliquer le grand homme. A ces yeux, cela porte atteinte à la grandeur des personnalités traitées. Dans ses propres portraits Barbey préfère s’attacher à la personnalité, à l’aspect moral et créatif de l’écrivain. Conscient que la démocratisation de l’art, de la littérature entraîne un nivellement vers le bas, dénonçant cette manière de rabaisser le grand homme pour le mettre au niveau de son portier, le Connétable souhaite la même chose que Flaubert : « l’œuvre de la critique moderne est de remettre l’art sur son piédestal ». Hélas, vœux pieux que bien peu ont entendu ou ont pu réaliser.

Mais en pratiquant lui-même le portrait Barbey d’Aurevilly montre que la biographie peut également appartenir à la littérature et éclairer la notion de littérature. Même si comme le rappelle Ann Jefferson le Connétable s’en prend aux pratiques de Sainte-Beuve qui à ses yeux a remplacé la littérature par le journalisme, on peut dire que les portraits de Sainte-Beuve comme ceux de Barbey d’Aurevilly, de Mallarmé sont justement des oeuvres littéraires dans lesquelles ces écrivains se servent d’éléments de la vie pour analyser l’oeuvre bien sûr, en percer les mystères. Ils le font en écrivain qu’ils sont eux-mêmes.

C’est certainement Mallarmé avec ses Médaillons, auxquels l’auteur consacre quelques pages, qui souligne le mieux que la vie réelle n’a d’importance que si elle sert la littérature, sert à l’expliquer. « Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique, dont gît le sens au mystère du cœur », écrit-il à propos de Villiers de l’Isle Adam ( p. 131).

Même si je reconnais la valeur de biographies monumentales, détaillée, réalisée par des érudits qui ont consacré souvent des années d’études pour aboutir à des livres de référence, je crois que seuls des écrivains sont capables de sentir la vie d’un autre écrivain et de mettre en évidence ce qui dans la vie relève de l’art.

Bien que décrié, Sainte-Beuve apparaît cependant comme l’écrivain qui a apporté une nouvelle vision de la littérature. Pour lui, l’œuvre d’art n’est pas une entité jugée seulement par rapport à des critères esthétiques précis (comme on peut le faire à l’âge classique par exemple). Pour Sainte-Beuve, l’œuvre a d’abord à voir avec l’homme qui la crée. Il s’attache à placer l’individu au cœur même de l’œuvre. Dès lors, mettre en valeur les spécificités d’un écrivain compte plus que des critères ou des règles universelles. Il n’y a pas une idée de littérature mais des idées, des expressions, qui varie en fonction de chaque écrivain, chaque monde, chaque style.  La littérature est une somme de talents particuliers, d’individus singuliers, ce qui rend toute généralisation impossible. La biographie en soulignant justement les particularités de chaque écrivain peut mettre en valeur ce qui relève de la littérature propre de chacun mais elle ne peut tirer de chaque vie une théorie qui s’appliquerait à tous.

Bien sûr, Ann Jefferson fait référence aux Lundis et autres textes critiques publiés par Sainte-Beuve mais analyse aussi cette œuvre de jeunesse appelée Vie et poésies et pensées de Joseph Delorme et bien trop souvent oubliée ou jugée à tort comme un simple essai de création littéraire abandonnée pour ne se consacrer qu’à la critique (comme s’il avait renoncé à la littérature, comme si la critique n’était plus exactement de la littérature parce qu’elle n’est pas création, ce qui me semble injuste). L’auteur démontre avec pertinence que Sainte-Beuve avec Joseph Delorme jetait déjà les bases de sa vision critique en se posant comme un éditeur des œuvres de Joseph Delorme. Éditeur et analyste de lui-même.

La critique est nécessaire à la vie littéraire bien que souvent vilipendée parce que la critique a parfois trop de liens étroits avec la publicité et la rentabilité mais aussi parce qu’elle apparaît parfois comme moins nobles que la création littéraire pure. Sainte-Beuve a bien raison de rappeler que le poète a besoin de la réception d’un lecteur. Le premier lecteur est le critique sans lequel le poète se perdrait en autocontemplation. Mais il faut également accorder au critique le droit d’être un lecteur libre. Il m’a toujours semblé regrettable à propos de Sainte-Beuve de comptabiliser ses erreurs de jugement après coup sans prendre en compte que le critique est d’abord un lecteur subjectif même si cette subjectivité nous semble a posteriori partisane, injuste, aveugle.

Mais dans son essai, Ann Jefferson ne se limite pas à l’analyse de textes biographiques côté critique. À ses yeux la biographie peut aussi se déployer dans une œuvre littéraire, précisément une œuvre poétique. Dans ces pages qui sont les plus originales et les plus personnelles de son essai, elle voit ainsi dans les Contemplations et Les Fleurs du Mal, deux œuvres qu’elle analyse en détail, des vies de poète. Il ne s’agit pas d’autobiographie poétique : même si les deux poètes partent parfois de données personnelles, leur œuvre dépasse leur existence pour refléter la vie du poète avec un grand P et ce qui fait l’essentiel de la vie du poète, la poésie. Pour Ann Jefferson la vie du poète révèle ce qu’est la poésie. Chez Hugo il s’agit « d’étendre les limites de la poésie aussi loin que le permet l’esprit humain. (p. 161) Hugo, en géant, veut tout embrasser : la mort, Dieu, la nature, le cosmos…  Le génie incarné à qui rien ne peut échapper. Au contraire Baudelaire, fait, selon Ann Jefferson, la biographie du Poète vers l’intériorité, les aspects les plus intimes de l’art. Pour elle, les Fleurs du mal sont « le foyer ultime des aspirations spirituelles de son héros-poète ». (p 186).

Ces brillantes pages d’analyse ont aussi la vertu d’agrandir encore le spectre de la biographie en la faisant entrer dans la plus noble création littéraire : la poésie. Cette façon de lire Les Contemplations et Les Fleurs du Mal ne manque pas de pertinence même si la définition de la poésie par la biographie lyrique du poète n’est qu’une définition parmi d’autres. Ajoutons aussi que la biographie peut se révéler littérature pure seule, comme le prouve bon nombre d’œuvres parues au fil des siècles, écrite sciemment ou pas comme des œuvres littéraires et non comme des commentaires ou analyses de vie.

Dans  la suite de son essai, Ann Jefferson a choisi des textes qui s’apparentent à la biographie littéraire comme Les Illuminés de Nerval, Les Vies imaginaires de Schowb, Les Vies minuscules de Pierre Michon, textes où l’aspect fictionnel a toute son importance aussi. L’auteur traite aussi de l’autobiographie avec notamment  Si le grain ne meurt de Gide, les Mots de Sartre ou L’Age d’homme de Leiris. Dans ces derniers cas, les écrivains se font interprètent de leur vie, de leur individualité sous forme notamment d’analyses psychologiques, d’exploration de leur enfance, de leurs origines. Mais ils interrogent également la littérature à laquelle ils ont choisi de consacrer leur existence et se posent en exemple, permettant d’en tirer aussi des généralités sur les mystères de la création littéraire mais aussi la vocation de l’écriture. C’est ce choix de vie singulier que Sartre interroge à propos de Mallarmé, de Baudelaire et de Genet. Il démontre que chez les deux derniers, la vocation a pour origine «  la mauvaise foi ». Selon lui, Baudelaire par exemple aurait d’abord choisi d’être poète en signe de refus de la réalité et aurait dès lors régit sa vie selon ce but. Chez Sartre, la biographie (donc sa vision des écrivains dont il traite et sa vision de lui-même) est soumise à ses propres théories littéraires. Le récit de la vie d’un écrivain doit tourner autour de son engagement total à la littérature (son essence) et il dénonce tout ce qui est de l’ordre de l’apparence. L’exemple de Sartre démontre que c’est sa notion de littéraire qui définit ses approches biographiques et non l’inverse.

Dans ce passionnant essai en forme également de panorama chronologique de la biographie française, Ann Jefferson nous permet de suivre les évolutions de notre vision de la biographie qui suit à la fois son chemin en tant que genre à part entière mais aussi les évolutions de la notion de littérature à laquelle elle est intimement liée. Une notion qui est plurielle et que les œuvres futures contribueront à enrichir encore et encore.

 

Le défi biographique, la littérature en question d’Ann Jefferson, traduit de l’anglais par Cécile Dudouyt, Puf, coll. Les Littéraires.

A lire aussi :

Le compte-rendu sur l’édition anglaise par Alexandre Gefen : http://www.fabula.org/actualites/a-jefferson-biography-and-the-question-of-literature-in-france_17117.php

Sur l’édition française par François-Ronan Dubois : http://lectures.revues.org/9846

30 ans dans la vie de l’édition française

octobre 24th, 2012

Sainte-Beuve

En 1839, Sainte-Beuve parlait de « détresse » et de « désastre » à propos de la littérature de son temps (« De la littérature industrielle », article publié p. 199 sqs dans Pour la critique, folio essais). Même si à ses yeux la situation empirait, Sainte-Beuve reconnaissait cependant que depuis Gutenberg la littérature est liée à l’industrie.

L’influence de l’économie sur la vie des lettres n’a fait qu’augmenter depuis Sainte-Beuve. Au fil des décennies, le milieu de l’édition et des lettres évolue, selon les modes, les événements historiques, les crises économiques et sociologiques et les acteurs du milieu. Force est de constater cependant que depuis un peu plus de trente ans, le monde des lettres, au sens très large, connaît des changements de plus en plus rapides et se trouve en proie à des contradictions qui le rende encore plus fragile.

C’est cette période, depuis 1975, avec la naissance d’Apostrophe et la mort de Gaston Gallimard qu’Olivier Bessard-Banquy a étudié à la loupe. Il nous offre ainsi en détail un vaste panorama du milieu éditorial, une vraie sociologie de la vie littéraire et intellectuelle française avec ses modes, ses crises, ses vices et ses vertus ainsi que ses figures que l’auteur, pour la plupart, a rencontré et interrogé pour son ouvrage.

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La multiplications des petites maisons d’édition, la montée en puissance du poche, les nouvelles collections, l’émergence de nouveaux lieux de vente du livre, l’augmentation des enjeux financiers, obligations du best-seller pour compenser la baisse des ventes littéraires, les rivalités entre maisons surtout à l’heure des prix ou des rachats d’auteurs, les problèmes de diffusion, de prêts en bibliothèque, etc : l’auteur revient sur tous ces aspects de façon chronologique et thématique.

Olivier Bessard-Banquy aborde aussi bien l’histoire de la Bicyclette bleue, les carrières d’un Claude Durand, d’un Jean-Marc Roberts ou encore d’un Jérôme Lindon (auquel l’auteur rend hommage), le déclin des livres de sciences humaines dans les années 1980, l’arrivée des livres à 10 francs, l’échec de Crystal, l’ebook de l’année 2000, la naissance de Viviane Hamy, du Dilettante ou encore de Verticale et de Quai Voltaire, les transformations de maisons comme Calmann-Lévy, Stock ou encore le Seuil dont le rachat par La Martinière a fait tant de vagues ou encore l’aventure éditoriale et médiatiques de Houellebecq depuis l’Extension du domaine de la lutte jusqu’à la Tentation d’une île. L’auteur nous raconte ou nous rappelle ces grandes et petites histoires qui ont fait trembler Saint-Germain-des-Près, qui ont donné lieu à des articles, des tribunes, des interviews, des polémiques qui, sur le moment, prenaient des allures de révolution ou de drame. Loin d’être un catalogue chronologique d’anecdotes, la suite de ces récits et analyses fait bien comprendre l’évolution et les problématiques du milieu littéraire. Ce panorama de trente ans invite également à s’interroger sur l’avenir des lettres avec Internet et le numérique dont les rôles deviendront sinon déterminants du moins de plus en plus importants.

Certes, on peut trouver triste que l’argent soit si étroitement lié à la littérature qui reste avant tout une création artistique et intellectuelle. On peut trouver regrettable ces « jeux de chaises musicales » qui font ressembler le monde éditorial à une cour versaillaise où petits et grands s’affrontent sans relâche et sans scrupule.

Mais Olivier Bessard-Banquy montre aussi l’extrême diversité de l’édition française et que quelques acteurs ont encore foi en leur métier. Certains livres n’auraient pas vu le jour sans tel éditeur ou telle collection peut-être même certains écrivains, comme Pierre Michon, n’auraient-ils jamais été publiés ou plus tardivement sans cette capacité du monde de l’édition française à accepter aussi ce qui n’est pas à la mode.

Certes, l’auteur rappelle comment Hans d’Islande par exemple, a été refusé par toutes les maisons d’édition après avoir été envoyé sous forme manuscrite par quelques petits malins. Certes, il n’a pas tort de dire que très probablement certains chefs-d’œuvre ne verront jamais le jour parce que le manuscrit a échappé à tout le monde. Cette diversité n’est pas sans poser des problèmes, de même que le phénomène de rentrée littéraire, par exemple, qui a l’avantage de faire parler des livres dans les médias mais à propos de quelques titres au détriment de textes peut-être meilleurs mais moins vendeurs. Face à tant de complexités et de paradoxes, Olivier Bessard-Banquy reste toujours nuancé, sachant montrer avantages et inconvénients des différentes évolutions.

L’ouvrage est découpé en chapitres chacun divisé en sous-parties avec des titres, ce qui facilite une éventuelle recherche thématique. Les chapitres sont ponctués par des intermezzi qui permettent de revenir sur un thème révélateur ou sur un nom comme les aventures de Gallimard depuis la NRF jusqu’à aujourd’hui, où l’on voit que la « reine Victoria » a aussi connu ses drames même si son avenir n’a jamais été menacé (et son meilleur gage de longévité n’est-il pas justement la Littérature dont on annonce pourtant la fin depuis tant de décennies et aujourd’hui, plus que jamais ?)

La littérature, tout comme les autres formes de créations artistiques, n’a jamais pu se tenir loin de l’argent et de l’économie. Certes, quand elle ne concernait qu’une élite qui la produisait, la lisait et la subventionnait, les enjeux financiers étaient de moindre importance. Le XIXe siècle a vu naître la « démocratisation littéraire ». Sainte-Beuve, qui emploie ce terme, comme d’autres de ses contemporains dénoncent cet état qui aboutit à ce que les éditeurs cherchent d’abord à flatter les goûts de la masse et à ce que tout le monde veuille écrire (voir ce passage drôle mais non moins pertinent d’Alphonse Karr dans Sous les tilleuls : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80713w/f191.image.r=sous%20les%20tilleuls.langFR). Au lieu de dénoncer cet état de fait contre lequel on ne peut lutter, le mieux est certainement de savoir s’y adapter sans céder à la mélancolie (même si ce n’est pas facile tous les jours).

Balzac (http://carraud.com/index.php)

Fasciné par les jeux du monde littéraire et journalistique dont il était un acteur à la fois génial et maladroit, Balzac a décrit sous forme romanesque et de physiologie la littérature de son temps. À le lire, tout comme à lire Sainte-Beuve ou Gustave Planche, on songe, que rien ne change vraiment. La somme d’Olivier Bessard-Banquy a quelque chose de balzacien. Son ouvrage est remarquable par la quantité d’informations données : chiffres, statistiques, articles et livres spécialisés, le tout référencé par des notes en bas de page (ce qui apporte un réel confort de lecture). Ce livre est un indispensable pour qui s’intéresse à l’économie littéraire mais il peut aussi se lire d’un bout à l’autre comme une sorte de roman. Le passage le plus romanesque est sans doute l’intermezzo consacré à l’étrange notaire Gérard Voitey qui voulait fonder une maison d’édition et contacte Daniel Rondeau, donnant naissance au Quai Voltaire. On se passionne pour ces personnalités qui vont et viennent dans cette comédie humaine germanopratine comme la fameuse Françoise Verny.

Dans cet ouvrage, très bien écrit, comme sur le ton de la conversation, Olivier Bessard-Banquy apporte des explications claires et référencées, usant d’images pour rendre concret certains aspects ardus ou complexes de cette industrie. Mais il s’autorise aussi des propos plus subjectifs, qui n’ôtent en rien le sérieux de son travail, et nous rappellent que les lettres sont d’abord une histoire humaine.

Photo Gérard Aimé

Sa conclusion est avant tout un appel à la préservation de la littérature par ses acteurs : auteurs, éditeurs, libraires mais aussi lecteurs, clé de voûte de cette économie, même s’ils ignorent les arcanes du milieu dont la culture du mystère participe aussi à son prestige…

L’industrie des lettres, d’Olivier Bessard-Banquy, (préface de Pierre Jourde) Pocket, 540 pages

La littérature bouge encore

octobre 7th, 2012

« Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », écrit La Bruyère au début de ses Caractères. L’auteur vit au XVIIe siècle, en même temps que Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Bossuet ou encore Pascal et Molière. À nos yeux, ce siècle loin d’être une fin pour la littérature nous apparaît comme l’une des périodes les plus glorieuses pour la littérature, la pensée et la langue françaises.

On peut imaginer que nos arrières-petits enfants, s’ils lisent un jour Jean-Marie Domenach, Richard Millet ou encore Renaud Camus songeront que ces propos sur le déclin de la littérature étaient des plaintes ou des craintes peu justifiées. Le déclin ou la fin est un fantasme qui a toujours donné lieu à quantité de publications et comme le résume Dominique Viart au début de Fins de la littérature ? « il y a bien longtemps que la fin a commencé ». Mais à chaque période, ses menaces. Dominique Viart analyse ainsi les menaces actuelles (qui pour la partie commerciale et éducative ne datent pas d’hier), ses menaces qui alimentent les cris d’alarme. Il y a quelque temps, je me moquais des diatribes de Yann Moix contre le livre numérique. Lui faisant crédit d’une certaine intelligence, je trouvais ses arguments non recevables (et sur certains points de mauvais goût) et me demandais s’il était sincère ou s’il ne se posait pas en défenseur du passé pour justement poser.

Bien sûr que je suis attachée au livre papier (ma liseuse dort paisiblement contre le volume des lettres de Balzac à sa famille et je la réveille rarement faute de penser à elle) mais il me semble que le livre numérique n’est pas la fin de la littérature et de la lecture même si certainement cette pratique aura une influence sur le cerveau humain et dès lors la production intellectuelle à venir. Elle sera autre, pourquoi penser qu’elle sera forcément nulle ou plus faible ? Du reste, rien ne nous empêche de continuer à se délecter de textes écrits il y a des siècles.

La mélancolie habite tout écrivain et tout lecteur (de littérature). Comment admirer voire prendre modèle sur un génie d’hier sans regretter de n’avoir pas été son contemporain, sans idéaliser l’époque passée. Bien que trouvant aussi des raisons d’aimer vivre en 2012, je ne peux m’empêcher chaque jour, en passant devant les bâtiments de la Garde républicaine et la bibliothèque de l’Arsenal, parfois en respirant bien fort pour sentir le crottin de cheval, je ne peux m’empêcher d’imaginer la fine silhouette de Nodier derrière une fenêtre, celle de Musset sortant avec sa grande cape noire ou la blonde Delphine Gay, le regard bleu illuminé par l’amour qui la lie à Vigny. Une simple chronologie des publications en France des années 1830 émerveille déjà par sa richesse, même si on aime peu Hugo, Musset, Vigny, Balzac ou encore Nerval, Mérimée et George Sand. Alexandre Gefen dresse la longue généalogie des « déclinologues » qui a l’avantage de nous réconforter : « la décadence des lettres est aussi ancienne que le premier écrivain », écrit-il. Il cite aussi les propos d’Augustin Chaho en exergue de sa communication : « La grande littérature est morte : c’est là un fait qui n’a pas besoin d’être prouvé » Propos paru en 1834, de la part d’un jeune homme de 23 ans… Désiré Nisard, lorsqu’il tire à boulets rouges contre la « littérature facile » s’en prend certes à une partie de la littérature de consommation (des textes courts et faciles à lire) mais aussi à des textes qui devaient connaître une postérité plus grande que les siens. De même Gustave Planche même si ses attaques contre les romantiques ne font pas de lui un réel ennemi. Nisard, quand il publie son pamphlet, est un jeune homme mais qui ne parvient pas se détacher de ses maîtres, de ses modèles, les classiques. Déclarer la mort de la littérature n’est donc pas seulement le fait d’écrivains ou d’intellectuels vieillissants comme ceux qui condamnant les Contes d’Espagne et d’Italie incite le jeune poète de vingt ans à faire ses excuses au grand Voltaire dont les vers faisaient encore sa gloire. Au contraire, jeune, on craint facilement d’être né au mauvais moment, on craint un avenir qui ne saurait être aussi merveilleux que le passé qu’on admire.

La réponse à un déclin supposé peut venir de l’action et de la liberté de créer avec l’ambition d’égaler voire de dépasser ses modèles, de créer une nouvelle forme qui saura aussi s’imposer. C’est Hugo déclarant vouloir être « Chateaubriand ou rien » et Musset, Schiller ou rien. La mélancolie qui connaît alors une heure faste au point d’être une sorte de « volupté » comme le dit Senancour ne naît pas tant alors par rapport à la littérature et à la pensée que par rapport à l’Histoire. Privés d’action et d’héroïsme, les romantiques prennent la plume avec une ambition et une force créatrice que je trouve admirable et jouissive.

Alexandre Gefen revient aussi sur les raisons pour lesquelles la littérature paraît prête à finir. Ce qu’on pointe comme des symptômes d’une fin de la littérature reflète au bout du compte ce qu’est la littérature ou ce qui peut la nourrir. On remarque que ceux qui clament le déclin se font toujours une idée précise de la littérature comme une statue en marbre immuable alors qu’elle est comme de l’argile malléable. « Notre idée de la littérature est le produit de nos influences et de nos tropismes […] Les critères eux-mêmes varient selon les époques, les goûts, les consensus dominants. » note Jean-Pierre Martin. Engagement politique ou pas, thèmes considérés comme nobles et d’autres pas. Et pourtant, on peut trouver aussi admirables Camus que Larbaud et songer qu’Adolphe, roman d’inspiration autobiographie de Benjamin Constant, tentative de guérison d’une vie sentimentale agitée, s’avère supérieur à ses autres publications à la portée finalement moins universelle.

Paul de Kock

Le risque cependant est d’accepter tout et n’importe quoi sous le nom de littérature (notamment quand il est question de roman, genre littéraire fourre-tout). Risque de plus en plus grand depuis que l’imprimerie s’est améliorée, que la production matérielle de livres est moins chère, que la presse s’est développée et que l’alphabétisation progresse. Olivier Bessard-Banquy écrit ainsi : « les frontières s’effacent entre une littérature digne de ce nom, publiée par des maisons de prestige, défendue par des critiques de renom, et une sous-littérature, encensée de la même manière par des journalistes entendant satisfaire les exigences de plus en plus grand public des lecteurs chaque jour plus occasionnels. »

On s’interroge sur la fin de la littérature et à chaque rentrée littérature, on assiste à un déluge de chef-d’œuvre, de livres poignants, fulgurants, etc.

Daniel Martin, à ce sujet, évoque les grandeurs mais aussi et surtout les misères du critique actuel, travail précaire, soumis aux pressions des rédacteurs en chef, de la publicité et des modes. On pourrait dire ainsi qu’un journal (quotidien, hebdo ou mensuel) dans ses pages livres ferait presque preuve d’héroïsme en s’abstenant de consacrer un papier à l’Amélie Nothomb annuel. Un article qui occupe de la place pour rien car Nothomb se vend très bien sans les médias, bien installée en pile au supermarché ou au pied des escalators, et je doute que la majorité de ses lecteurs fidèles lisent la presse la concernant. Au mieux, il la regarde au Grand Journal de Canal +. Presse qui ne contient nulle critique réelle car rares sont les journalistes émettant un avis tranché sur Nothomb : il ne faut pas froisser le client.

Quand j’avais travaillé sur les articles de presse consacrés aux prix Goncourt, fouillant dans la presse depuis 1903 jusqu’à 2002, j’avais pris conscience que la critique au fil du temps connaissait une crise avec un appauvrissement du style, du contenu et une réduction de la place dramatique. Lisant les analyses brillantes de Paul Souday dans le Temps, je songeais qu’aujourd’hui, il lui faudrait parler d’A l’ombre des jeunes filles en fleur en 2500 signes. Parler de Proust sur un timbre-poste.

Les blogs et sites pourraient sauver la critique. Olivier Bessard-Banquy rappelle que certains blogs ont, aujourd’hui, plus d’influence que la presse écrire. Mais un petit tour d’horizon prouve que la plupart des « critiques » traitent de livres médiatiques et que le contenu est dans l’ensemble assez pauvre. Les billets d’ailleurs sont aussi courts que dans la presse écrite ou dans une chronique radio parce que personne ne veut lire un article long ni sur écran ni sur papier.

La multiplication des loisirs et des sources d’information aboutissent à un zapping auquel il est difficile de résister même lorsqu’on aime la retraite d’un cabinet de travail. Certes, cela participe à la baisse de la lecture savante (alors que la production et la consommation livresques augmentent) mais de même qu’il y a peu de grands écrivains qui restent à chaque siècle, il y a et il y aura toujours peu de vrais lecteurs. Si toute la population française avait été scolarisée du temps de Rabelais ou de La Rochefoucauld, je doute fort qu’ils auraient été des best-sellers. En revanche, il y aurait eu des Paul de Kock ou des Marc Lévy.

Il arrive que de grands livres parlent à un large public, par exemple Les Misérables (lecture peut-être trop difficile aujourd’hui pour une tranche sociale équivalente mais passons). C’est une grâce. Elle s’est produite et se reproduira. En attendant, on peut toujours se plonger dans cette Fins de la littérature ? aux contributions variées dont je ne donne ici qu’un aperçu et continuer à faire vivre la littérature en la lisant.

 

Fins de la littérature ? sous la direction de Dominique Viart et Laurent Demanze, éditions Armand Colin.

La rentrée de Claire Devarrieux

août 30th, 2012

Marc Lévy, © Alastair Miller

Durant cet été j’ai entendu Marc Lévy interviewé sur Europe 1. Certains de ses propos m’avaient fait sourire et j’avais même été sur le point de consacrer un billet à cette intervention radiophonique, petit festival de lieux communs et de propos assez ridicules dont celui que j’ai encore en mémoire : Marc Lévy expliquant qu’il n’écrit jamais dans les cafés parce qu’il trouve cela impudique. Je me suis donc demandé si lorsqu’il écrit (?), il se livre à cette activité intellectuelle dans le plus simple appareil ? Ou en prenant des poses lascives ? Ou en se livrant à un vice particulier ? Enfin, cela ne nous regarde pas.

Dans mon billet sur Blondin j’avais fait une petite allusion aux ridicules de la rentrée littéraire. Mais j’avoue qu’avant la mise en ligne j’avais réduit cette partie là de mon propos afin de rester tout de même centrée sur le recueil de nouvelles de Blondin qui me semblait plus intéressant.

Et voilà que je tombe sur un lien de Baptiste Ligier m’indiquant un article signé aujourd’hui par Claire Devarrieux dans Libération. En fait il ne s’agit pas réellement d’un article mais d’un tchat avec des internautes questionnant la critique littéraire sur la rentrée. Ce principe n’est pas sans intérêt, il permet à des internautes, des anonymes de poser des questions et au fond de participer un petit peu à l’actualité. Cela dit, je ne suis pas sûre que l’avenir de la presse écrite soit dans ce journalisme participatif. Il me semble qu’il vaut mieux laisser la place à des analyses ou des critiques justifiées. On est loin tout de même des analyses brillantes d’un Paul Souday, au début du XXe siècle, dans le Temps ou même plus récemment d’un Pascal Pia, Renaud Matignon, Bernard Frank livrant de vraies chroniques littéraires. Ces derniers n’auraient certainement pas jugé bien pertinent de répondre à des questions d’internautes. Dans le cas présent la plupart des questions retenues ne brillent pas par leur pertinence ou leur originalité.

Mais le plus drôle dans l’histoire ce ne sont pas les questions des internautes mais les réponses de Claires Devarrieux.

Elle m’a offert quelques minutes de divertissement pour ma journée. Il paraît qu’il est très bon de rire tous les jours, malheureusement ce n’est pas toujours facile de trouver de quoi rire…

La première chose qui m’a amusée c’est lorsqu’elle parle du roman phare de la rentrée. Elle se livre à un éloge en quelques mots du roman de Christine Angot, usant de ces adjectifs excessifs et finalement sans grand effet du fait de la banalité de leur usage. Je cite : « Il me semble, cependant, que Christine Angot domine de très haut cette rentrée, avec un texte court, dense, inclassable, et stupéfiant, Une semaine de vacances. »

Christine Angot (Photo Sipa)

Je ne me prononcerai pas sur ce roman de Christine Angot que je n’ai pas ouvert mais si j’en juge par les précédents livres que j’ai lus en entier ou partiellement il me semble que le seul point positif des livres de Christine Angot c’est justement qu’ils sont courts. Du coup, on perd assez peu de temps de son existence quand on les ouvre.

Ensuite un internaute demande à Claire Devarrieux, grande critique littéraire de Libération : « Comment découvre-t-on un jeune auteur, et de plus talentueux ? » Elle répond : « La seule manière de découvrir un auteur, c’est d’ouvrir son livre ! »

Il me semble qu’il est difficile en effet de découvrir un livre sans l’ouvrir. Peut-être avait-elle répondu plus longuement à cette question mais en ce cas avoir réduit sa réponse à cette seule phrase la fait vraiment passer pour une idiote. Peut-être aussi n’a-t-elle répondu à cette question que par cette phrase parce qu’au fond elle la trouvait bateau et sans intérêt. Alors à quoi bon faire un effort. Du reste, Claire Devarrieux n’est pas connue comme une grande défricheuse de talents nouveaux…

Autre question : « Pourquoi autant de romans sur les mutations de la société ? » Et notre Claire Devarrieux de nous répondre : « Les écrivains sont par définition les témoins et les symptômes de la société. »

Par définition ? Il me semble que c’est un petit peu réducteur… Qu’ils soient des symptômes, c’est très discutable et n’est pas réellement un compliment. En effet, cela signifierait que les écrivains sont la manifestation des maladies dont souffre une société. Certes, c’est valable pour des Angot qui illustrent l’égocentrisme hystérique, l’égoïsme courant dans notre société capitaliste sans idéal et sans grandes pensées. Mais il y a des écrivains dont le souffle porte plus loin que celui d’une fumée de cigarette. Qu’ils soient souvent des témoins oui, mais justement les grands écrivains sont ceux qui parviennent à rester en marge de cette société pour mieux pouvoir l’examiner.

Interrogée sur le roman d’Aurélien Bélanger que la rédaction de Libération a mis en avant comme tout le monde, Claire Devarrieux ne s’étend pas. Sans doute pour ne pas faire doublon mais emploie tout de même l’un des adjectifs utilisés déjà pour Christine Angot « surprenant ». Au fond Claire Devarrieux doit garder un petit côté naïf, une âme d’enfant puisqu’elle arrive à être surprise par tant de livres chaque année. En bilan de cette année elle ajoute : « excellent cru, varié, généreux ». Comme c’est beau. L’avantage c’est que ces adjectifs pourront lui servir encore l’année prochaine et encore l’année prochaine et encore l’année prochaine…

Sur le pronostic pour le Goncourt, elle cite Olivier Adam grand favori depuis la fin juin et Patrick Deville. Elle n’aurait pas cité ce dernier si deux jours auparavant il n’avait pas été couronné par le prix du roman Fnac.

Hanna lui demande : «  La sempiternelle compétition pour les prix se profile déjà entre Gallimard et Grasset (Bellanger/Binet). Est-ce qu’une petite maison d’édition (comme Galaade avec S. Taussig) aura un jour sa chance ? » La plupart des critiques littéraires lorsqu’on les interroge sur les compétitions entre maisons répètent que ce qui compte ce sont tout de même les textes et non les éditeurs, histoire de ne pas discréditer la notion de prix et leur métier car, force est de constater que les pages et émissions littéraires sont d’abord consacrées aux romans bien placés pour la course aux prix. Le prix Goncourt, par exemple, devait être remis à un jeune auteur prometteur, si l’on se réfère au testament d’Edmond de Goncourt. On en est loin. Le roman d’Olivier Adam, qui ne débute pas, était favori, alors que presque personne ne l’avait encore lu… 

Claire Devarrieux effectivement confirme que cette compétition est avant tout une question d’éditeurs : « Gallimard ayant eu le Goncourt l’année dernière pour le premier roman d’Alexis Jenni, le nom de Bellanger ne circule pas tellement, du moins à ma connaissance ». Bref en admettant que le roman d’Aurélien Bellanger soit vraiment un très bon livre (je ne l’ai pas lu) de toute façon il n’aura pas le Goncourt parce que précédemment son éditeur l’a eu. Comme on est loin de la littérature !

Barbey d’Aurevilly

Ce matin je m’apprêtais à réfléchir à mon billet sur le Dictionnaire du romantisme sous la direction d’Alain Vaillant (édition du CNRS). Ce sera pour bientôt. Mais je ne peux m’empêcher, presque de regretter, que toute cette comédie de la rentrée littéraire des prix etc. n’ait pas existé en 1830 car comme la plume, l’esprit d’un Stendhal, d’un Balzac, d’un Musset, d’un Barbey d’Aurevilly ou d’un Théophile Gautier aurait pu s’en donner à cœur joie ! 

Cocteau-Menton, difficulté et douceur de vivre

août 20th, 2012

 

Il faudra que je revienne voir le jardin du palais Carnolès lorsque les agrumes auront mûri. En effet, je n’ai vu ni citron, ni orange, ni mandarine ou pamplemousses sur les arbres de ce jardin réputé.

jardin du palais Carnolès

Il y avait aussi, parmi tant d’autres espèces d’arbres, le Kumquat Marami et le Bigardier commun. Les cigales chantaient sans relâche pendant que je me promenais dans ce jardin qui n’a rien d’apprêté. A cent lieues de la parfaite, trop parfaite géométrie d’un jardin à la française. Il y a quelque chose de simple, un peu joliment négligé dans la disposition de ces arbres. Ça et là, des sculptures et des bustes. À l’entrée, de petites têtes de personnalités comme Cocteau, Noureev (des araignées ont tissé d’épaisses toiles sous son menton) puis des sculptures contemporaines ou abstraites et d’autres de styles classiques. Quelques-unes abstraites en métal noir, un nu bleu, les autres en pierre. Je suppose que la disposition a été pensée, mais j’en ignore la signification et je me demande si c’est bien important. La proximité de certaines sculptures avait parfois quelque chose d’étonnant, de gracieux ou de grave.

Un « Couple allongé » en pierre, dans un style sobre (je n’ai pas noté le nom du sculpteur) se tenait à l’ombre d’un pamplemoussier. La « Jeunesse au féminin » s’épanouissait à côté d’un oranger. Le voisinage entre les œuvres de la nature et celles des hommes était harmonieux sans qu’on puisse dire que l’un était plus important que l’autre, ils se mettaient en valeur mutuellement.

Cette pensée m’a semblé douce, presque réconfortante, comme un lien supplémentaire, pacifique et auquel on songe peu entre les créations de la nature et celles des hommes (qu’il s’agisse de beaux-arts comme ici, de littérature ou de musique par exemple).

Nice est une ville déjà italienne, riante, bruyante, entre le populaire et le chic. Menton, plus petite bien qu’étendue en longueur et en hauteur, incarne la douceur de vivre. Je peux comprendre que des personnes atteintes d’une maladie incurable aient pu décider de finir leurs jours à Menton (le vieux cimetière, dans les hauteurs, est rempli d’étrangers dont quelques célébrités, notamment « l’inventeur » du rugby, William Webb Ellis).

Le jaune du fameux citron mentonais résume cette impression : une petite ville ensoleillée où l’on peut se permettre de négliger les nécessités du quotidien pour se laisser vivre à regarder les façades ocre des vieilles maisons et les clochers simples et joyeux sous le fond bleu intense du ciel ou le coucher du soleil se reflétant sur la mer chaude et infinie. Même lorsque le soleil dessine des ombres franches, on ne ressent pas une angoisse à la Chirico, ni l’abrutissement de ce soleil du Sud qui peut rendre fou et désespérer. Les ombres des oliviers, des palmiers ou des autres arbres sur lesquels je ne peux mettre un nom, les petites rues étroites mais pas aussi sombres que dans le vieux Nice, adoucissent la violence des paysages méditerranéens pour ne nous laisser que sa douceur et sa bienveillance.

Jean Cocteau fait partie des figures artistiques les plus célèbres de la côte d’Azur, parmi les nombreux artistes qui ont vécu dans la région pour des raisons de santé et/ou pour créer.

La côte d’Azur est comme une très jolie femme qui se laisse contempler et sert de modèle avec une paresse teintée d’une légère indifférence.

De son vivant, Cocteau avait créé son propre petit musée à Menton dans le Bastion. Depuis les meurtrières, on voit la mer mais pas le rivage. Cela donne une idée d’infini à laquelle Cocteau n’a sans doute pas été indifférent. Dans ce petit espace, des dessins de la série des Innamorati. Les amoureux. J’ai plutôt aimé les dessins au crayon mais assez peu ceux en couleurs. Je trouve que Cocteau ne sait pas traiter la couleur. Dans mon esprit, il est un dessin au crayon.

Quand j’ai su que ce premier musée, dont Cocteau a orné la façade, présentait une série d’amoureux, j’ai espéré voir le dessin qu’il a réalisé représentant Sand et Musset à Venise sur une gondole (quoique pour les représenter en état amoureux, ils auraient mieux valu les imaginer dans l’appartement de Sand quais Malaquais même si esthétiquement cela aurait été moins gracieux que les lignes d’une gondole).

Ces amants n’étaient pas là, ni à l’autre musée (où j’ai bien regardé, avec à nouveau un léger espoir).

Séverin Wunderman

Cocteau, comme le rappelle la chronologie détaillée à l’entrée du nouveau musée, est partout dans sa moitié de siècle (1889-1963). C’est un artiste protéiforme qui fréquente peintres, sculpteurs, acteurs, couturiers, musiciens, écrivains, cinéastes. Il n’est pas un domaine artistique auquel il soit resté complètement étranger, je pense qu’il est un cas unique ou presque. C’est peut-être ce qui le rend antipathique ou inspire un peu de mépris de la part de beaucoup, de son vivant et aujourd’hui. Trop touche-à-tout, trop mondain et trop dans la mise en scène de lui-même pour être un grand (comme s’il n’existait qu’une façon d’être un grand artiste).

Des œuvres exposées et des thèmes déclinés je retiens un homme qui a beaucoup souffert : souffert réellement par la perte d’êtres chers et hanté par des angoisses métaphysiques. Il écrit ainsi « La vie est la première partie de la mort » dans sa série de dessins Jean l’oiseleur, réalisés après la mort prématurée de Radiguet, deuil qui l’affecta beaucoup.

Planche de Jean l’oiseleur, Cocteau

Cocteau, un artiste à la fois dans le monde et ailleurs c’est-à-dire dans un univers fantasmagorique, irréel, intemporel.

Esplanade du musée Cocteau

L’entrée du musée est blanche, éblouissante. Le soleil frappe fort. Le musée est un bâtiment rectangulaire en verre entouré de piliers larges aux formes ondulées (ces courbes douces qu’affectionnait Matisse). L’ensemble est blanc et noir avec des nuances de gris. Les salles d’exposition sont toutes blanches (sols, plafonds, murs, sièges). Un peu froid diront certains, jouant à l’excès avec le graphisme. Peut-être mais cette froideur est justement atténuée par le va-et-vient des passants dehors, la couleur de la vie qui se déroule derrière les vitres légèrement fumées.

On entre (sans frapper comme indiqué sur la porte d’entrée en verre) et on est happé par un air frais, conditionné. L’inverse d’Orphée descendant aux enfers ? Dans le musée, on n’entend absolument pas le bruit de la rue mais une bande-son qui crée une ambiance à la fois un peu surréaliste tout en nous projetant dans le passé avec des extraits de musique de films et de dialogues de Cocteau ou de ses contemporains.

Je ne sais pas exactement quoi penser de Cocteau, j’ai lu très peu de ses livres. J’ai vu ses films où je trouve des scènes magnifiques et émouvantes et d’autres fausses, prétentieuses et agaçantes.

La Voix humaine me semble l’une des plus belles œuvres qui dit la détresse d’une femme abandonnée par l’homme aimé et qui se raccroche désespérément à une présence à l’autre bout du téléphone. Mais étrangement, Cocteau s’est toujours trouvé sur mon chemin : il est toujours là lorsque je cherche un dessin ou une citation pour exprimer quelque chose indirectement.

Jean Cocteau s’est invité dans ma vie personnelle sans que je l’appelle mais je ne puis penser à lui ou lire son nom sans me remémorer d’autres souvenirs auxquels il est pourtant étranger.

En sortant, j’ai acheté en carte postale la planche 4 de la série de Jean l’oiseleur, cette époque où il sombrait dans l’opium pour oublier.

Est-ce de sa faute ou est-ce celle des autres ? Il fait partie de ces artistes dont on sait pourtant qu’ils ont eu des moments difficiles dans leur existence mais qu’on ne plaint pas. À la différence d’un Van Gogh ou d’un Modigliani dont les souffrances et le dénuement participent à leur légende. On peut pourtant être malheureux comme les pierres dans un bel hôtel de la Riviera. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », écrit justement Lamartine dans L’Isolement. Certes, on est délivré de l’angoisse matérielle de trouver de quoi manger et avoir le nécessaire pour créer mais dans les tourments d’un Van Gogh ou d’un Modigliani ces nécessités matérielles entraient finalement peu. S’ils avaient vécu dans l’opulence, ils n’auraient pas été moins tourmentés par l’existence. Ils étaient nés ainsi. D’autres, aussi pauvres, abordent la vie avec une sérénité innée.

Cocteau était un angoissé en nœud papillon.

Informations :

Jardin du palais Carnolès, Menton

http://www.jardins-menton.fr/Jardin-du-Palais-Carnoles

Musée Jean Cocteau

collection Séverin Wunderman

2 quai de Monléon 06500 Menton

http://museecocteaumenton.fr/

Hélas Perdican !

juin 12th, 2012

Je suis sortie de la représentation de On ne badine pas avec l’amour à la Comédie-Française avec un sentiment mitigé. Je ne peux m’empêcher de penser que ce théâtre, cette institution a maltraité Musset, d’abord en l’ignorant puis en jouant certaines de ses pièces avec des coupures et des adaptations pour éviter la censure et contourner ce qui apparaissait comme des difficultés de mise en scène, les changements de décor. Ce sont les rapports ambigus entre le plus grand dramaturge français du XIXe siècle et cette vieille maison de Molière.

J’ai d’abord été un peu surprise par le décor : sombre, un peu misérable, je dois dire, et des costumes qui vaguement évoquent les années 50. La musique également si elle allait justement avec le décor et les costumes ne me semblait pas très en harmonie avec l’esprit de Musset. Mais après tout j’admets avoir des conceptions parfois peut-être trop « classiques » et au fil de la pièce cet aspect m’a moins gênée. Je ne dirais pas que la mise en scène m’a enchantée non plus. Je trouve que parfois elle est confuse avec des scènes entre drame et comique qui se juxtaposent mal au lieu d’alterner avec légèreté. L’utilisation du rideau transparent gris Isabelle me semble plus artificielle et peu esthétique que moderne et pertinente. Quant aux nombreux silences entre Perdican et Camille ils sont pesants sans rien signifier (on se demande plutôt si les comédiens n’ont pas un trou…). Enfin, la grande confrontation entre Camille et Perdican se fait en partie sans que les comédiens soient face à face (Perdican est dans la salle et Camille sur scène). Cela met en évidence leur éloignement, leur différence de conception de la vie certes mais cela rend la scène moins intense. Bref, les idées de mise en scène ne m’ont pas vraiment séduite même si je comprends qu’elles correspondent bien à la vision de la pièce d’Yves Beaunesne tel qui s’en explique dans le programme. Il voit dans cette pièce une confrontation de classe sociale entre les paysans incarnés par Rosette et l’aristocratie avec Perdican, Camille et le baron. Une opposition aussi de générations entre les jeunes gens et le baron, maître Blazius, maître Bridaine et Dame Pluche. Personnages grotesques, comiques, mais qui derrière leurs ridicules révèlent aussi des traits du caractère humain : le grotesque shakespearien tel que Musset a su le maîtriser à la perfection.

Ces personnages comiques et vieux étaient très bien joués par Roland Bertin, Pierre Vial, Christian Blanc et Danièle Lebrun. J’ai trouvé Rosette (jouée par Françoise Gillard) pleine de charme, évanescente avec quelque chose de naïf, de simple et de tendre me rappelant un peu l’Ondine de Giraudoux vue au Nord-Ouest et incarnée par Clémentine Stépanoff. Quant à Camille (Marion Malenfant) le personnage féminin principal dans la pièce je me suis surprise à avoir le cœur serré en entendant ses répliques. Comme Marianne dans les Caprices Camille est un personnage sans doute difficile à jouer car elle est jeune, jolie et en même temps inspire plutôt de l’antipathie par son orgueil, sa froideur apparente qui cache le feu qui habite naturellement une jeune fille de 18 ans. Camille, comme Marianne, a peur d’aimer par crainte de ne plus être aimée et de souffrir. Je me rappelais très bien ses répliques ayant appris la pièce par coeur lorsque j’étais étudiante mais ce soir les paroles de Camille ont eu en moi une résonance particulière que j’aurais peine à définir ou à avouer.

Passé mon malaise lié à la mise en scène et au décor je pense que j’aurais été assez convaincue par ce On ne badine pas avec l’amour mais hélas ! comme pour Fantasio où j’avais tout aimé sauf l’actrice qui jouait Fantasio j’ai plutôt aimé la pièce sauf le comédien qui jouait Perdican, Loïc Corbery. Il m’a semblé jouer de façon trop brouillonne, trop saccadée, n’articulant pas assez, parlant trop vite et disant du Musset avec une intonation populaire et moderne qui rendait presque chaque phrase prosaïque. Il ôtait toute la profondeur poétique et spirituelle de son rôle. Les phrases simples comme les répliques plus littéraires perdaient leur charme. Même la fameuse tirade qui commence par « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches… » était mal dite. Bref il a gâté mon plaisir et en le voyant, j’étais mélancolique de la voix ardente de Gérard Philipe que j’avais entendue sur cassette quand j’apprenais le rôle par cœur.

La salle était pleine et enthousiaste et la pièce a été très applaudie… tout le monde n’a donc pas eu mes réserves.

En rentrant j’ai repris Aurélien. Quelques jours auparavant, subitement, j’ai été prise d’envie de rouvrir ce roman d’Aragon. En le lisant, hier et bien que je ne me permettrais pas de penser à la place de Musset, je me suis dit qu’il aurait aimé certains passages. Hier soir, émerveillée, j’ai relu justement ce moment où Aurélien revoit Bérénice lors d’une soirée au Lulli’s.

On se souvient de la première phrase d’Aurélien qui fait partie des incipit célèbres : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Dans ce passage, cent pages plus loin, Aurélien danse avec Bérénice et Aragon écrit : « Elle ferma les yeux. Alors, se penchant sur elle, il la vit pour la première fois. Il régnait sur son visage un sourire de sommeil, vague, irréel, suivant une image intérieure. Ce qu’il y avait de heurté de disparate en elle, s’était fondu, harmonisée. Portée par la mélodie, abandonné à son danseur, elle avait enfin son vrai visage, sa bouche enfantine, et l’air, comment dire ? d’une douleur heureuse. Aurélien se répéta qui n’avait encore jamais vu cette femme qui venait d’apparaître. »

Un coup de foudre à retardement.

La simplicité de cet instant, le moment où un homme regarde enfin la femme qu’il va follement aimer, qu’il aime déjà d’ailleurs sans en avoir conscience… Il m’a semblé que si Musset n’a pas exactement décrit un pareil moment, il avait dû ressentir la même chose une fois dans sa vie. Dans mon esprit en tout cas une fraternité s’est établie hier entre Aragon et Musset. Il y a sans doute quelques longueurs dans Aurélien (756 pages en Folio) mais tant de moments de grâce également. J’ai toujours été frappée du fait que la plupart des grandes scènes d’amour en littérature sont souvent décrites avec une certaine économie de mots avec parfois une ou deux répliques, une phrase courte qui pourtant dit tout.

Le visage de Bérénice, vu par Aurélien m’a aussi fait penser à ces portraits de Modigliani, notamment ceux de Jeanne vus récemment à la Pinacothèque. L’incarnation de la beauté énigmatique et douloureuse.

Une grâce qui manquait finalement au On ne badine pas avec l’amour du Théâtre Français.

Visites chez des artistes

mai 28th, 2012

Depuis que je suis petite je visite des maisons et musées hommage à des écrivains, artistes et personnalités. L’un de mes souvenirs d’enfance les plus lointains est ainsi l’escalier menant au grenier de la maison de Beethoven à Bonn que j’ai gravi en tenant la main de ma mère. Je ne garde en mémoire que le sentiment d’avoir été impressionnée par cette visite effectuée à l’âge de 4 ou 5 ans.

Je ne me suis jamais lassée de ces pèlerinages. Certes j’ai conscience que certains lieux ont été complètement réaménagés et qu’en dehors des documents et objets présentés, parfois du cadre encore existant, tout a perdu de son authenticité. C’est frappant à Auvers-sur-Oise dans la chambre de Van Gogh que j’ai vue un été : elle était envahie par tant de touristes japonais qu’on avait l’impression que l’âme du peintre était une attraction de foire. Je le regrette tout en songeant que dans la masse de touristes, il pouvait se trouver quelques-uns pour qui cette visite représentait sincèrement quelque chose et ce bien que l’ambiance soit loin de nous laisser le loisir de méditer ou de se recueillir.

auberge Ravoux, Auvers-sur-Oise, photo www.van-gogh.fr

D’autres lieux, liés souvent à des personnalités moins célèbres et populaires, apparaissent comme plus vrais parce que plus paisibles. Il arrive d’ailleurs que ces demeures ne soient ouvertes que ponctuellement ou sur rendez-vous… Avec un peu d’imagination, on peut presque penser que l’écrivain ou l’artiste va entrer chez lui et bousculer un peu les objets bien agencés sur son bureau ou dans son atelier. A cet instant, un gardien ou une gardienne entre, l’air un peu ennuyé ou fatigué, s’assoit sur la chaise qui lui est réservée pour vaguement vous surveiller en attendant que vous quittiez la pièce.

Malgré tout, je ne me suis jamais lassée de ces pèlerinages et il y a de nombreuses maisons ou lieux habités par des écrivains ou des artistes que j’aime et que je rêve encore de visiter avec l’espoir d’appréhender l’existence de l’homme qui a vécu là.

En attendant, je me suis plongée dans la lecture du livre d’Hélène Rochette, Maisons d’écrivains et d’artistes Paris et ses alentours (Parigramme). L’auteur propose quarante-neuf visites. Hugo, Balzac, Delacroix par exemple à Paris, la Vallée-aux-loups chère à Chateaubriand, Milly-la-forêt, chez Cocteau, Proust à Illiers-Combray, Renoir à Chatou, Monet à Giverny ou encore Dumas à Port-Marly dans son château de Monte-Cristo parfait décor pour ses romans mais vite revendu pour cause de dettes. On entre aussi dans l’univers de personnalités moins célèbres comme Michelet à Vascoeuil, Barbusse à Aumon-en-Halatte, Caillebotte à Yerres, Maeterlinck à Médan, voisinant avec Zola. Si Hélène Rochette nous promène dans des lieux connus, où se pressent déjà beaucoup de touristes, elle a su également choisir bon nombre de maisons et musées plus confidentiels qu’elle nous fait découvrir.

Maison de Chateaubriand, Vallée-aux-loups

Il s’agit ici moins d’un guide que de promenades dans le monde de chaque personnalité. L’auteur consacre quatre à dix pages par lieu, non selon un plan systématique mais en s’adaptant à l’importance de la maison dans la vie de l’artiste et à son style. Si Mauriac, par exemple, est lié intimement au Bordelais, on découvre que la demeure de sa femme, à Vémars, dans le Val d’Oise, fut également un lieu important non pas dans son œuvre mais dans son existence. Un cadre dans lequel il a pu aussi écrire et se sentir bien. Dans le cas de Satie à Honfleur, on est en présence d’une maison d’enfance qu’il n’a plus habitée ensuite. Le musée qui lui est consacré n’est pas un lieu de vie mais un espace dans lequel on peut s’imprégner pleinement de l’univers particulier et excentrique du compositeur des Gymnopédies avec notamment son incroyable collection de parapluies. Le Moulin de Villeneuve est, pour le couple Louis Aragon Elsa Triolet, une demeure dans laquelle ils ont écrit leur histoire commune. Chez Pierre Marc-Orlan à Saint-Cyr-sur-Morin, on voit ses pipes, ses bérets à pompon, la tombe de son perroquet Dagobert et à travers eux l’esprit de l’écrivain et de son époque, proche de nous.

Hélène Rochette traite essentiellement d’artistes du XIXe et XXe siècle. Les souvenirs sont plus nombreux et plus accessibles. Pour les personnalités plus lointaines, Corneille, Rousseau et les frères Le Nain à Bourguignon-sous-Montbavin, il est moins facile d’imaginer leur présence, tant leur quotidien était différent du nôtre. Ces visites si elles touchent peut-être moins sont cependant l’occasion d’un voyage historique intéressant.

Hélène Rochette mêle très bien informations biographiques, anecdotes et descriptions pour nous faire entrer non seulement dans ces maisons mais aussi dans l’existence de ceux qui l’ont habitée. Des citations et des photos complètent à merveille ces promenades. Un bon avant-goût avant de les effectuer pour de vrai.

Château de Monte-Cristo, salon. Photo d'André Larané

Hélène Rochette nous donne aussi envie de mieux connaître les artistes dont elle parle : cette porte ouverte sur leur existence réelle rend passionnant leur univers et leur œuvre qui se dévoilent en filigrane. Qu’ils soient touchants comme Millet à Barbizon menant une vie plus que rustique, originaux comme Rosa Bonheur à Thomery ou romanesques comme Maurice Leblanc à Etretat, dans le clos d’Arsène Lupin, tous ces lieux, considérablement réaménagés ou pas, demeurent des lieux de mémoire. L’imagination même sous l’œil du gardien ou de la caméra de surveillance peut s’envoler en contemplant un objet, un manuscrit, un meuble…

Maisons d’écrivains et d’artistes Paris et ses alentours, d’Hélène Rochette, éditions Parigramme, 279 pages, 22 euros

A lire aussihttp://livresdemalice.blogspot.fr/2008/08/escapade-flaubert-maupassant-leblanc.html et http://livresdemalice.blogspot.fr/2009/12/marcel-proust-sur-la-lecture.html

D’amour et d’eau fraîche

mai 7th, 2012

Jean Giraudoux, vers 1927

Ondine de Jean Giraudoux a été créé le 4 mai 1939, il y a 73 ans au théâtre de l’Athénée, par Louis Jouvet.

Giraudoux (1882-1944), influencé et passionné par la littérature allemande, travailla à cette pièce pendant de nombreuses années, s’inspirant d’Undine de Frédéric de la Motte-Fouqué, écrivain allemand romantique. L’intrigue de cette pièce féerique se situe dans une région au bord du Rhin dans une ambiance médiévale. Elle fut montée par Louis Jouvet alors que l’Allemagne nazie se préparait à envahir la France et à ravager l’Europe par sa barbarie. Il y a un fossé entre ce texte littéraire subtil et poétique et la situation politique. Et pourtant, Giraudoux a aussi l’art de reprendre des textes mythologiques, des légendes pour leur donner une résonance actuelle, une symbolique intemporelle (La Guerre de Troie n’aura pas lieu).

Ondine est une pièce shakespearienne : pas moins de 46 rôles si on la joue intégralement, un mélange de lyrisme, de comique et de dramatique, des scènes de groupes et des duos plus intimes. Des répliques un peu prosaïques voisinent avec des tirades ou des répliques lyriques.

Fanny Ellsler dans le ballet Ondine de J. Perrot

Une ondine  est un génie des eaux dans la mythologie germanique.  C’est un joli prénom, rare, simple et mélodieux.

Ondine, ici, aime un homme et aspire à être une femme pour être vraiment son épouse. Elle a quitté son monde aquatique pour celui des hommes fait de misères et de grandeurs, de trahisons, de lâchetés mais aussi de passion. Le roi des Ondins lui a proposé un pacte : si Hans, l’Homme, le chevalier, la trahit, il mourra et Ondine l’oubliera à jamais. Ondine va tout faire pour sauver son amour mais peine perdue.

Avec cette pièce, Giraudoux nous invite à nous interroger sur l’un des sentiments humains les plus complexes. Pourquoi l’amour est-il fragile et en même temps capable de nous donner force et énergie ? Peut-on y croire ? Pourquoi l’entourage, le monde peut-il le mettre en péril (ici la cour du roi et la rivale d’Ondine, Bertha) ?

À la fin de la pièce, j’ai songé que les plus grandes passions sont peut-être les plus vulnérables. Le pacte du roi des Ondins c’est symboliquement tout ce qui menace l’amour, à commencer par la faiblesse de ceux qui l’éprouvent. Constat pessimiste, peut-être mais qui ne doit pas faire oublier qu’il y a aussi de la grandeur à aimer, de la grandeur à accepter les souffrances parce qu’il vaut sans doute mieux être sincère avec son cœur plutôt que de le protéger avec une sorte de mesquinerie et de lâcheté.

Ondine déclare ainsi : « que je sois malheureuse ne prouve pas que je ne sois pas heureuse ».

En devenant une femme amoureuse, Ondine apprend la souffrance mais gagne une âme dont ces petites déesses aquatiques sont dénuées.

Ondine est une ondine qui veut devenir femme. Clémentine Stépanoff est une femme qui devient une ondine. Elle joue avec tant de grâce, mélange de naïveté, de légèreté et d’assurance, qu’elle semble être vraiment un être un peu évanescent provenant d’une paisible rivière. Hans, le chevalier, joué par Jeff Esperansa, n’est pas moins crédible. Il a la force, la brutalité de l’homme, ses accès de colère irréfléchis, mais aussi le caractère enfantin et attendrissant qui demeure chez l’adulte. Il parvient à manifester ses sentiments, il ose se laisser éblouir par l’amour tout en tremblant de ne plus être qu’un géant aux pieds d’argile devant sa petite Ondine, frêle mais plus forte par son immortalité et sa simplicité.

Diane de Segonzac, par sa mise en scène sobre, légère, sans temps mort, nous laisse entendre ce beau texte, qui en cette période agitée et violente, a le don d’apaiser l’esprit avec intelligence et sensibilité. Bien sûr on ne peut rester indifférent au présent ou au futur proche, on ne peut pas être indifférent à ce qui fait notre quotidien. Mais comme il est bon et salutaire de pouvoir pendant deux heures s’en détacher pour revenir à des pensées plus essentielles, pour réfléchir à ce qui profondément nous anime. Pour laisser notre esprit se libérer du contingent, du matériel, de tout ce qui le divertit dans le mauvais sens du terme.

L’univers enchanté que Diane de Segonzac a réussi à créer avec très peu de moyens donne à la pièce un côté théâtre de marionnettes. En insistant sur le côté féerique, irréel, elle nous rend le texte paradoxalement plus saisissant, réaliste. L’illusion théâtrale débarrasse notre esprit de repères matériels pour nous permettre de nous concentrer sur les sentiments et les idées exprimés, sur les comportements. Le chant a capella (par Estelle Kaïque) qui accompagne les apparitions des êtres aquatiques participe discrètement aussi à cet envoûtement.

J’ai songé aussi à Pelléas et Mélisande de Maeterlinck et à l’Annonce faite à Marie de Claudel. Mais le drame de Maeterlinck (pardon Thomas !) n’a pas la richesse de contenu de la pièce de Giraudoux, elle est enfermée dans un symbolisme qui a beaucoup vieilli et qui, par moment, est un peu ridicule même si certains passages ne sont pas dénués de poésie. Cette poésie qui a su toucher Debussy lorsqu’il a composé son opéra. Quant à la pièce de Claudel, sorte de mystère moyennageux, elle vire trop souvent à la pièce à thèse religieuse, elle ne sait pas avoir la fantaisie et le comique que s’autorise Giraudoux.

J’ai particulièrement aimé la scène de rencontre entre Hans et Ondine : c’est la beauté des premiers temps de l’amour, ici, symboliquement avant même le premier baiser échangé, lorsqu’on sait que notre cœur a trouvé un autre cœur qui nous comprend sans lui avoir encore parlé. Bonheur mais déjà souffrance pour une ondine qui devine les codes humains en croyant, avec candeur, pouvoir les changer. Ondine, dans cette scène 9 de l’acte I dit, presque successivement : « Depuis que je t’aime, ma solitude commence à deux pas de toi » et « les bras des hommes leur servent surtout à se dégager. »

J’ai beaucoup apprécié également le tête-à-tête entre la reine Iseult (Estelle Kaïque) et Ondine. Iseult est la seule humaine avec laquelle Ondine peut se confier. Le dialogue entre une reine qui, devine-t-on a aimé et compris que le bonheur est de courte durée dans la passion, et une ondine, consciente de la fragilité des cœurs humains mais déterminée à sauver Hans menacé par le pacte.

J’ai aussi aimé, toute différente, la scène du procès d’Ondine et de l’amour avec deux juges (Fred Tremege et Jean Marzouk) de comédie, drôles et confrontés à un cas qui les dépasse.

Le roi des Ondins (Valentin Terrer) intervient pour déjouer le stratagème d’Ondine qui a voulu faire croire à son infidélité pour cacher celle de Hans. Le merveilleux du monde aquatique s’invite dans le monde des hommes : rien ne nous semble anormal, c’est la magie des vrais contes.

J’aime le théâtre du Nord-Ouest : c’est comme un théâtre de bois, presque nu, où seuls les textes comptent, où les comédiens sont si prêts des spectateurs que la frontière est là, sans être là. Une exigence, une authenticité qui demeurent quand elles ont parfois disparu de scènes plus médiatiques, aux moyens financiers plus considérables mais qui en perdent leur âme.

Ce spectacle se joue encore ce printemps et en septembre ainsi que bien d’autres pièces de Giraudoux dans le cadre de cette intégrale. Avouons qu’il faut le courage du directeur Jean-Luc Jeener, pour proposer tout Giraudoux : écrivain un peu trop oublié, qui par ses références littéraires, son humour civilisé, est a mille lieues de la plupart des succès populaires d’aujourd’hui.

Et pourtant, (rêvons un peu) j’encourage même les spectateurs de TF1 et de M6, les lecteurs de Marc Lévy ou Guillaume Musso ou les amateurs de grosses pièces au comique facile d’oser venir écouter et voir cette Ondine. Passé le moment de surprise, la crainte de ne pas accrocher, il me semble impossible de ne pas se laisser emporter naturellement par ce spectacle comme une ondine nageant gracieusement au fil de l’eau…

Ondine, de Jean Giraudoux, mise en scène de Diane de Segonzac

Théâtre du Nord-Ouest

13 rue du faubourg Montmartre, 75009 Paris

http://theatredunordouest.com/

Plusieurs dates en mai, juin et septembre

Vendredi 18 mai à 20h45 Samedi 19 mai à 14h30 Mardi 22 mai à 20h45

Samedi 2 juin à 14h30 Mardi 5 juin à 20h45 Samedi 9 juin à 20h45 Lundi 11 juin à 20h45

Lundi 18 juin à 20h45 Vendredi 22 juin à 20h45 Samedi 23 juin à 14h30

Mardi 4 septembre à 20h45 Samedi 8 septembre à 14h30 Vendredi 14 septembre à 20h45 Mardi 18 septembre à 20h45

Mardi 25 septembre à 20h45 Jeudi 27 septembre à 20h45 Vendredi 28 septembre à 20h45

 A voir aussi dans le même théâtre, d’autres pièces de Giraudoux mais aussi, notamment, Knock de Jules Romain, A l’ombre d’Oscar Wilde de Lou Ferreira (pièce sur les écrivains français qui défendirent Wilde accusé d’immoralité, http://cercle-esthetique-et-philosophique-wildien.com), Caligula de Camus…

Scènes romantiques

avril 26th, 2012


Jean Pezous (1815-1885). "Le mime Charles Debureau (1829-1873) en costume de Pierrot". Huile sur toile. Paris, musée Carnavalet.

Si Paris, au XIXe siècle, était surnommé la ville des théâtres c’était autant pour le nombre de ses salles, l’étendue du répertoire, la variété des styles que pour ses acteurs parfois connus dans l’Europe entière. Talma adoré de Napoléon, Mademoiselle George, Mademoiselle Duchesnois et Déjazet, figures fameuses sous l’Empire et la Restauration. Mademoiselle Mars, Marie Dorval, Rachel, incarnant les héroïnes de Dumas, Hugo, Vigny et Musset, le romantique Frédérick Lemaître qui joue Kean de Dumas et incarne Robert Macaire dans l’Auberge des Adrets, Bocage jeune premier «  beau comme Apollon » dit Heine incarnation vivante d’Antony, le héros de Dumas dans la pièce éponyme. De quoi enflammer la plus timide des bourgeoises ou le plus blasé des séducteurs, faire rêver de Londres à Saint-Pétersbourg… Tous les grands artistes allaient à Paris pour être connus dans l’Europe entière. Un grand nombre de pièces françaises étaient traduites.

Théâtre des variétés

Le théâtre était une distraction pour toutes les classes : ouvriers, bourgeois, aristocrates. Seul le genre de scène et de spectacle changeait. Marcel Carné, dans les Enfants du Paradis a réussi à faire revivre ce boulevard du Crime où vaudevilles, mélodrames et spectacles variés étaient présentés dans un grand nombre de petites salles. Sous la monarchie de Juillet, on créait à Paris environ 200 pièces par an. Une nouveauté qui ne marchait pas était immédiatement remplacée, Musset en fit la triste expérience en 1831 avec sa Nuit vénitienne sifflée à l’Odéon et retirée de l’affiche impitoyablement. En revanche, si une pièce marchait, elle était reprise très souvent. Marie Dorval est capable de jouer au pied levé plusieurs rôles. L’une des pièces qu’elle interprétera le plus souvent, à Paris comme en province est un mélodrame intitulé Trente ans, ou la vie d’un joueur de Ducange.

Les Enfants du Paradis (Arletty et Jean-Louis Barrault)

L’exposition au musée de la Vie romantique présente des collections du musée Carnavalet pour évoquer le théâtre et le ballet au XIXe siècle avec tableaux, gravures et dessins essentiellement. Une large place est accordée à l’époque romantique. On croise les vedettes de l’époque comme Rachel, le mime Debureau (incarné par Jean-Louis Barrault, dans le film de Carné, la danseuse Fanny Elssler…) On pénètre dans les grands théâtres et on découvre un peu les coulisses de ce monde avec des dessins de costumes et de décors (notamment ceux du fameux décorateur Ciceri). Le soin accordé à ces études scénographiques et ces dessins, la délicatesse des détails me font penser combien lorsque l’homme n’utilisait que l’adresse de sa main, il était aussi capable de grandes et belles choses que l’informatique et d’autres moyens techniques font souvent oublier.

Marie Dorval

Cette exposition est également l’occasion de découvrir de petites pièces qui certes ne sont pas des chefs-d’œuvre mais qui plaisaient à l’époque. Le théâtre qui depuis la Grèce antique est à même de réunir des gens de conditions et de goûts différents n’est-il pas l’un des meilleurs révélateurs d’une époque ? Il vaut bien des études sociologiques.

Ce qui m’a le plus touché ? De petites chaussures portées par Rachel et présentées avec quelques bijoux. Rachel n’est pas la comédienne que je préfère, ce n’est pas une femme de passion mais une femme de pouvoir qui joue pour reprendre une revanche sur le destin qui l’a fait naître miséreuse. Je suis bien plus émue par Marie Dorval, une vraie romantique et une vraie amoureuse. Mais en voyant ces chaussures, j’avais l’impression que la tragédienne était un peu vivante. J’ai songé à ce texte formidable de Musset, Un souper chez mademoiselle Rachel, compte rendu en dialogue que l’écrivain adressa par lettre à Mme Jaubert de sa soirée chez la comédienne le 29 mai 1839 après une représentation de Tancrède de Voltaire (autre pièce bien oubliée mais que la mode de la tragédie classique à la fin de la monarchie de Juillet avait remis au goût du jour).

Après cette promenade dans un monde du spectacle bien loin du nôtre, l’idéal n’est-il pas de s’arrêter dans le petit salon de thé du musée installé au milieu du petit jardin en compagnie d’une femme ou d’un homme charmant ?

Musée de la vie romantique

Théâtres romantiques à Paris

16 rue Chaptal

75009 Paris

Jusqu’au 15 juillet. Tous les jours sauf lundi et jours fériés. Catalogue : 30 euros

A lire aussi : Lettres pour lire au lit, correspondance amoureuse entre Marie Dorval et Vigny, Mercure de France, coll. Le Temps retrouvé.

Portraits romantiques

février 26th, 2012

David d'Angers

Angers, où je ne suis jamais allée encore, me fait penser à quelque chose de doux et de riant, à quelques vers de Ronsard, mais aussi au romantisme. Je pense ainsi à David d’Angers bien sûr mais également à Victor Pavie un modeste littérateur de la même époque, ami d’Hugo et de Sainte-Beuve et qui laissa des livres de souvenirs et à la sœur de Musset qui y vécut après son mariage avec Timoléon Lardin.

Le département des Monnaies de la Bibliothèque nationale propose une exposition intitulée David d’Angers les visages du romantique. Le romantisme étant peu à la mode non seulement je n’ai pas eu à faire la queue pour entrer mais je dois dire que j’avais la salle pour moi toute seule. J’ai ainsi passé quelques quarts d’heure dans les années 1830. Cette fois encore un moment de réconfort. Comme si je retrouvais un monde que malheureusement je ne connais que par des livres, des œuvres d’art et mon imagination mais qui a tout de même le pouvoir de me faire oublier un moment la réalité.

Pierre-Jean David dit David d’Angers (1788-1857) est essentiellement connu pour ses fameux médaillons. Avoir son médaillon signé David d’Angers signifiait que vous étiez entré sinon dans l’éternité du moins que vous faisiez partie des personnalités importantes de la Restauration, de la Monarchie de juillet. Les médaillons présentés sont placés par thème : les littérateurs ensemble, les musiciens, les architectes et peintres, les hommes politiques, les scientifiques, etc. Je me suis amusée avoir qui avait été mis à côté de qui. On voit ainsi Henri Beyle dit Stendhal faire face à Alexandre Dumas (je ne me souvenais pas du tout avoir vu ce médaillon de Dumas jeune avec ses abondants cheveux crépus). Victor Hugo était à côté du médaillon d’Adèle. Musset se trouvait entre George Sand et Lamartine désigné comme poète et homme politique quand Hortense Allart (l’une des plus jolies parmi les femmes représentées, soit dit avec objectivité) se trouvait entre Chateaubriand l’un de ses amants et Lady Morgan une femme de lettres irlandaise qui est essentiellement célèbre pour toutes les anecdotes qu’elle a racontées notamment sur la vie à Paris.

Hortense Allart

J’ai beaucoup aimé aussi ce médaillon d’une certaine Joséphine de Forget daté de 1847 et dont le titre de gloire et d’être une muse. J’ai trouvé cela joli être restée célèbre parce qu’on a été muse. Je songe aujourd’hui que ce terme est sans doute un peu désuet et elles sont bien rares ces femmes qui sont les muses d’un homme ou d’une époque. Cette Joséphine, entre autre, a eu une liaison avec Delacroix entre 1834 et 1850 avant de devenir son amie intime, sa « consuelo », comme il disait.

Lorsque l’on voit de près ces médaillons, on est surtout frappé par la vie qui se dégage de la plupart. Certains semblent prêts à se mouvoir. Le profil ainsi de Rossini donne l’impression que le musicien italien va parler et rire. En représentant Musset, âgé alors de 21 ans, David d’Angers lui a donné un cou assez puissant et athlétique et il semble que la jeunesse coule dans ces veines de bronze.

À côté George Sand de profil semble un peu endormie. J’ai beaucoup aimé également le médaillon de Géricault que je ne connaissais pas. L’expression est grave et cette fois le peintre semble déjà d’âge mûr. Géricault est mort à l’âge de 33 ans en 1824. David d’Angers réalisa son médaillon en 1830. Au contraire donc de Musset qui posa celui-ci fut réalisé de mémoire et en vieillissant le peintre David d’Angers voulait peut-être le faire entrer pleinement dans l’éternité.

Ces médaillons étaient de petits formats et pouvait être reproduits assez facilement. Pourquoi David Angers réalisa-t-il ainsi près de 500 médaillons représentant peu ou prou toutes les personnalités célèbres de son temps ? Par foi. Une foi dans une religion humaine, humaniste. Pour lui les saints de cette religion ce sont « les grands hommes dont le génie a fait avancer l’esprit humain ». Dès lors réaliser ces médaillons qui seront facilement diffusables c’est pour David d’Angers éduquer les foules et rendre hommage aux grands hommes. Cet artiste confère à l’art la même mission qu’un Hugo pour la poésie. Le poète comme un mage, un intermédiaire entre les hommes et Dieu et un modèle. Après le traumatisme de la Révolution française, la période héroïque de Napoléon, le capitalisme, l’industrialisation devenaient les grands maîtres de l’Europe et même déjà du monde entier. Mais à cette époque encore il se trouvait des hommes et des femmes qui avaient la foi. Ils s’engageaient dans des causes, ils s’engageaient pour l’art, ils étaient prêts à mourir sur une barricade, lors d’un duel pour défendre leurs idées et la création. Ils s’engageaient parce qu’ils croyaient que même si le matérialisme devenait de plus en plus important ce monde pouvait encore s’améliorer. Ils pensaient que demain donnerait le jour à un monde plus juste, spirituel, où l’homme avec un grand H dans son acception la plus noble aurait toute sa place.

Il se trouvait des êtres plus sceptiques qui redoutaient que le matérialisme, l’égoïsme, l’hypocrisie le profit triomphent. Pourtant même ces sceptiques au fond en continuant à se battre avec une plume, une épée, des mots, un pinceau gardaient encore une certaine part d’idéalisme.

Et je songeais tristement qu’aujourd’hui sans doute David d’Angers serait bien déçu. Qui représenterait-il en médaillon ? Certes il trouverait des personnalités qui le mériteraient mais d’un point de vue politique ? C’était un homme très engagé politiquement qui fut représentant du peuple pour le département du Maine-et-Loire en 1848 puis s’exila à l’arrivée de Napoléon III. Aujourd’hui il serait sans doute bien déçu de voir qu’aucun des orateurs politiques n’a cette bosse du génie qu’il attribuait aux personnalités qu’il admirait.

En effet, ces médaillons par certains détails physiques sont assez réalistes si on les compare à des gravures, des tableaux voir des photos mais David d’Angers y ajoute de l’art c’est-à-dire une part à la fois de rêverie mais aussi d’idéalisme et de subjectivité. Ainsi par exemple si le médaillon de Musset est relativement loin des autres portraits qu’on connaît du poète, David d’Angers a sans doute saisi la vivacité qui habitait alors le jeune homme à qui tout souriait (le médaillon est réalisé en 1830 juste après le succès des Contes d’Espagne et d’Italie). Assurément s’il avait été exécuté trois ou quatre ans plus tard on aurait perçu dans les traits de Musset les douleurs de l’amour, les douleurs du deuil, les déceptions et la solitude qui creusent le visage. L’un des médaillons d’Hugo, non daté, représente un écrivain triomphant, jeune, les cheveux au vent. Celui de Vigny a quelque chose de l’austérité de l’auteur de la Mort du loup.

Enfin les médaillons de David d’Angers sont aussi révélateurs d’une science certes aujourd’hui bien décriée mais qui montrait combien l’humain était au centre des préoccupations. En effet David d’Angers se passionne et étudie la phrénologie et les théories du docteur Gall. Cette science nouvelle alors attribue des aptitudes intellectuelles et des caractères selon les protubérances crâniennes d’un individu. Une espèce de cartographie phrénologique avait été ainsi réalisée. Une trentaine d’espaces dans le crâne sont ainsi établis. J’ai beaucoup aimé cet espace situé un peu au-dessus des yeux appelé la merveillosité. David d’Angers attribue aux historiens une protubérance au niveau d’un espace appelé l’éventualité, cet espace du crâne montrerait la capacité des historiens à se souvenir mieux que les autres des événements. La merveillosité révèle cette aptitude à capter, à traduire le beau. On trouve aussi la causticité, la secrétivité, etc. Certes, les théories de cette science surtout appliquée aux beaux-arts peuvent sembler un peu ridicule aujourd’hui. Malgré tout cela annonce d’autres recherches comme celle du docteur Broca qui établit l’ère du langage dans le cerveau et permet d’expliquer certains troubles. Observez ainsi un crâne et ses caractéristiques physiques c’était aussi deviner que l’âme et le génie cachent bien des mystères et tenter de les mettre à jour par une observation physique. Ces mystères demeurent mais par leur existence, ils nous rappellent que chaque homme est un vrai monde intérieur.

David d’Angers, les visages du romantisme

Département des Monnaies, médailles et antiques de la BN

5 rue Vivienne, 75002 Paris

Jusqu’au 25 mars

Entrée gratuite.

Catalogue par Inès Villela-Petit et Thierry Laugee, édition Gourcuff Gradenigo, http://librairie.actualitte.com/livres/david-d-angers-les-visages-du-romantisme-9782353401130.html

Le gloubi-boulga de Yann Moix

février 3rd, 2012

Quand j’étais petite il y avait une émission qui s’appelait « L’île aux enfants ». J’en garde un souvenir assez vague. Je me rappelle cependant le personnage de Casimir, une sorte de dinosaure orange. En lisant l’article de Yann Moix sur le blog de La Règle du jeu :  http://laregledujeu.org/moix/2012/02/02/649/apologie-de-le-todafe/  j’ai pensé à Casimir ou plus précisément au gloubi-boulga. Il s’agissait de la nourriture préférée de Casimir. « Un gâteau réputé immangeable et dont seul le Casimir est friand » écrit Wikipédia (j’ai vérifié l’orthographe du plat de Casimir sur Internet).
La prose de Moix me fait penser au gloubi-boulga dont Moix semble se délecter car quand on sent en le lisant que les mots qu’il déverse lui procurent une immense satisfaction. On dirait aussi qu’il essaye de faire du Charles Peguy (essaye…)  : « Fluide, le net ? Rien n’est plus encombrant. Rien n’est plus massif. Rien n’est plus mastoc. Rien n’est plus roc. Rien n’est plus amoncellement. Rien n’est plus gros monument. Rien de plus granitique que le Web. »
Son gloubi-boulga me semble immangeable, il y a dans son article des phrases qui m’ont arrêtée et auxquelles je ne comprends rien même en les replaçant dans leur contexte du genre : « L’accessibilité aux réservoirs galactiques de la connaissance humaine interdit tout accès à la simplicité de la parole. » ou « D’un instant à l’autre, le texte se transforme en autre chose que lui-même, il s’évade de son propos, il échappe à son contexte pour aller courir ailleurs, il s’arrache à sa pensée pour penser autre chose qui ne pensera d’ailleurs pas : un dessin, une photo, une illustration, un film, une « explication ». »
Enfin avec cette bise venue de Sibérie et bien qu’appréciant plutôt ce froid sec et ensoleillé, il se peut que mon cerveau souffre de quelques déficiences.
Cela dit il y a des phrases de Moix que j’ai comprises. À la première lecture, elles m’ont fait sourire (pour d’autres raisons que celles de Guillaume Musso l’autre jour), pour ensuite me sembler bien lamentables.
« Les œuvres, comme les êtres vivants (mais une œuvre est un être vivant) doivent avoir un destin, c’est-à-dire une naissance, une vie et une mort. Leur itinéraire doit avoir un début, un milieu et une fin. […] Ce qui compte, c’est la diffusion de la parole. Cette parole est plus forte que la plupart des ouvrages, qui par ailleurs ne la diffusent pas. Un livre contenant une parole, transmettant une parole, autrement dit un livre qui pense, parviendra toujours à se faire connaître, à persévérer dans l’éternité, à se frayer un passage dans le temps, à se hisser jusqu’à la postérité, qui transmettra à la postérité suivante, et ainsi de suite. »
Je me suis dit que Moix sans évoquer le destin ou le non destin de ses livres rêvait à sa postérité. Et je l’imaginais écrivant son article avec une plume d’oie comme Léautaud (avant qu’une secrétaire le tape au propre) songeant que sa parole à lui, ses chefs-d’œuvre triompheraient du temps. Il lui suffit de dire que certains textes triomphent pour déposer les siens sur l’autel de l’éternité.
Il est beau de songer à l’éternité, mais c’est une facilité aussi : affronter le quotidien est peut-être moins noble, mais plus difficile. Avant de se demander si on sera lu dans deux siècles, il faut tâcher déjà de réussir chaque jour à vivre et à accomplir quelque chose pour ceux qui nous entourent.
« L’e-lecteur fait face à une tour de ciment remplie de livres qu’il ne lira que fantasmagoriquement, qu’hypothétiquement, que virtuellement » Dans son article, Moix s’en prend au livre numérique il semble dire que quelqu’un qui lit sur une tablette ne lit pas. Il est possible qu’une lecture sur écran ne marque pas autant le cerveau  encore qu’il me semble que c’est surtout une question d’habitude. À son âge, Moix est assez peu habitué à lire sur écran. Moi-même un peu plus jeune que lui je préfère la lecture sur papier, j’ai l’impression de mieux lire, mais je n’irais pas prétendre qu’il est impossible de lire sérieusement sur un écran.
En fait, là où les arguments de Yann Moix contre les livres numériques et les lecteurs de texte en format numérique m’étonnent c’est lorsqu’il regrette que le numérique permette un stockage presque infini  : « On ne mesure pas une civilisation à sa capacité de stockage. Mais, bien au contraire, à sa capacité de pouvoir se soulager de son propre sang, à sa capacité de pouvoir s’alléger de ses propres stocks, de ses milliards de milliards de références.  Une société qui va bien n’est pas une société dans laquelle tout est gardé, sauvegardé, accumulé, stocké, répertorié, emmagasiné. Il s’agit, pour avancer, de se délester du poids des documents, des monuments, des volumes. »
Cet argument me semble complètement stupide. Depuis la naissance de l’écriture les hommes rassemblent des textes, cherchent à les conserver à tout prix. Les plus grandes civilisations ont justement essayé de stocker (ou plutôt de préserver car stocker, c’est un vilain mot bon pour de la marchandise). Il est impossible de tout conserver. Des pans entiers du passé de l’humanité ont disparu par la main de l’homme, des accidents ou des catastrophes naturelles. Des civilisations entières ont presque disparu. J’admire toujours ces archéologues ou ces historiens qui après des années et des années de labeur parviennent parfois à redécouvrir un fragment d’histoire qui nous éclaire sur toute l’humanité. Quelle richesse.
Si on décide de ne pas tout stocker, qui fera le choix ? D’ailleurs, l’idée que grâce au numérique, à Internet tout restera est un leurre. Il est bien évident que certains documents sous certains formats seront un jour illisibles. Il est bien évident que les aléas de l’Histoire entraîneront à nouveau des destructions de documents. Il est bien évident que les hommes détruiront encore des documents et que dans trois siècles il ne restera pas grand-chose de l’année 2012. Alors dénoncer un moyen qui permette peut-être d’en sauver plus qu’hier me semble bête et même choquant. Comme je trouve choquante cette image d’une liseuse dans les flammes ouvrant l’article de Moix et son titre « apologie de l’e-todafé » de très mauvais goût. C’est brûler un appareil qui manifestement déplaît à Moix, mais c’est aussi brûler le contenu et comment ne pas penser à tous ces livres que les nazis ont brûlés ? Comment ne pas penser à l’institut d’Egypte détruit au Caire l’an dernier ? Je pense aussi à la destruction d’archives lors de la Commune à Paris, je songe à toutes ces catastrophes naturelles ou à ces fureurs humaines qui ont fait disparaître la vie, l’âme, l’esprit de tant d’hommes qui sont nés et qui sont morts avant nous.
Je songe aussi à la joie que j’ai eue souvent en lisant les journaux de l’époque romantique, de petites gazettes qui certes n’ intéressent peut-être que quelques spécialistes, mais qui me permettent de me replonger dans cette époque passionnante. Un temps je fuis le présent avec toutes ces violences et ces tourments, pour essayer de vivre un peu ce passé qui m’enchante.

Peut-être est-ce de ma part un excès de nostalgie, mais c’est aussi de la passion et un respect pour ces hommes et ces femmes qui ont vécu. Je me suis délectée de la lecture du « Vert vert », un journal plein de petits échos sur les coulisses et le théâtre de l’époque romantique ou du Monde dramatique, journal fondé par Nerval grâce à un héritage. Je me rappelle aussi l’émotion que j’ai eue en découvrant un numéro spécial du Figaro en 1844 consacré à la publication des « Contemplations ». Le journal apparaissait sur mon écran, via Gallica. N’était-ce pas magique ? Je trouve que la numérisation de tous ces documents par la Bibliothèque nationale notamment  est une chance formidable. C’est également un confort pour beaucoup de chercheurs ou d’amateurs qui n’ont pas forcément la possibilité de se rendre à la Bibliothèque nationale. Les propos de Moix me font penser à ceux de Jean-Marc Roberts cet été qui s’insurgeait contre la vente de livres sur Internet et qui voulait sauver les librairies réelles. Certes quand on habite Saint-Germain-des-Prés on a effectivement assez peu de difficulté à trouver un livre encore que lorsqu’on cherche un livre ancien on est parfois bien content de pouvoir l’acheter par Internet à un libraire installé à des centaines de kilomètres. Il est regrettable que des librairies disparaissent, mais ce n’est pas à cause d’amazon et autres, mais parce que les livres se vendent moins. On se plaint que les gens ne lisent plus : effectivement les gens lisent de moins en moins parce que d’autres distractions plus simples s’offrent à eux. En même temps, on ne peut pas dénoncer les moyens modernes de combattre cette disparition de la lecture. Le numérique, Internet donnent la possibilité à des gens qui habitent loin de grandes villes ou qui ont peu de place chez eux d’avoir un moyen d’accès à la culture, à la littérature. Les gens cultivés ne vivent pas tous entre le 6e et le 7e arrondissement de Paris.
Certes la quantité d’informations sur le net rend difficile le tri. Sur la toile, il y a tout et n’importe quoi. Mais si au lieu de se plaindre de l’abondance, des « intellectuels » comme Moix s’efforçaient de mettre en valeur la qualité, essayaient d’instruire ceux qui n’ont pas autant de savoir mais ont l’envie d’apprendre ? S’ils essayaient d’ajouter de la conscience, de la raison à cette masse d’informations (comme disait Rabelais « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », internet sans conscience et réflexion n’est que ruine de l’âme). Pourquoi nos intellectuels ne pourraient-ils justement pas être des guides ? Enfin, Moix préfère jouer au vieux bougon en se prenant pour un humaniste et polémiquer pour faire parler de lui. C’est la règle du jeu du cirque médiatique !
C’est ridicule. Ses arguments me semblent bien manquer d’humanité.
Le seul danger du numérique c’est effectivement pour les écrivains comme pour les autres artistes de voir leurs droits d’auteur bafoués. Leur combat c’est aussi une plus juste rémunération sous ce format.
Pour conclure, je m’étonne que Moix publie sa prose sur Internet, je m’étonne qu’il ne s’oppose pas à la commercialisation de ses textes en format numérique… Il faut dire que Moix y perdrait financièrement… Quand le virtuel triomphe, gardons les pieds sur terre, n’est-ce pas.

Lectures de Guillaume Musso

janvier 19th, 2012

Je m’apprêtais ce matin à corriger un article sur le solanum. Ma foi, une bien jolie plante avec des fleurs gracieuses et aériennes dans les tons de bleu, mauve ou blanc. Le hasard d’un petit tour sur Internet m’a fait tomber sur une interview de Guillaume Musso sur le Figaro.fr : www.lefigaro.fr/livres/2012/01/18/03005-20120118ARTFIG00583-guillaume-musso-je-n-ai-ni-recette-ni-methode.php

Cet auteur de best-sellers est interviewé parce qu’il est  le plus gros vendeur français de livres cette année. Il bat Marc Lévy de 66 000 exemplaires environ.
Voici la liste des ventes donnée par Le Figaro :
Guillaume Musso, 1.567.500 exemplaires
Marc Levy, 1.509.000 exemplaires
Katherine Pancol, 1.213.000 exemplaires
David Foenkinos, 967.000 exemplaires
Fred Vargas, 790.500 exemplaires
Tatiana de Rosnay, 674.000 exemplaires
Delphine de Vigan, 519.500 exemplaires
Françoise Bourdin, 470.000 exemplaires
Amélie Nothomb, 429.500 exemplaires
Maxime Chattam, 421.500 exemplaires
L’intitulé de la vidéo m’a fait penser à ce livre que j’ai lu récemment publié chez Flammarion Une histoire de best-sellers de Frédéric Rouvillois. Le livre m’avait plutôt déçue car il n’apportait aucune véritable analyse sur le best-seller étant davantage un catalogue de tous les types de grosses ventes avec des anecdotes et des chiffres de vente. Mais l’auteur judicieusement expliquait qu’il était impossible de dire comment on pouvait faire un best-seller. Les auteurs ayant essayé de livrer des recettes n’ayant jamais fait vraiment recette… D’ailleurs si un auteur détenait le secret il écrirait des best-sellers plutôt que des livres sur les secrets de fabrication.
Donc bien sûr pour la unième fois (car on lui pose à chaque fois la question, comme on la pose à Lévy (Marc pas BH), Chattam et cie). Guillaume Musso a expliqué qu’il n’avait ni recette ni méthode. La plupart des auteurs de best-sellers répondent exactement les mêmes choses aux questions que tous les journalistes leur posent. J’ai remarqué également qu’un auteur de best-sellers ne dit jamais du mal des autres auteurs de best-sellers ainsi Guillaume Musso a-t-il dit que parmi ses lectures favorites figuraient Maxime Chattam et Fred Vargas. Chez les best-sellers, pas de polémiques, pas d’attaques, pas de soupçons de plagiat moral comme chez les femmes de lettres de Saint-Germain-des-Près. L’auteur de best-sellers doit être un auteur gentil : il est habillé classique, il a les cheveux bien coupés, souvent une petite barbe de quelques jours pour la touche bohème. Le gendre idéal qui aime faire plaisir à la ménagère, qui pense à ses lecteurs et se garde de tout sentiment de jalousie, de prétention à l’égard du monde littéraire.
Guillaume Musso est un grand sentimental comme dit Dominique Guiou chargé de l’interview.
J’ai bien ri lorsque Musso a déclaré : « j’écris le livre que j’aimerais écrire »… Serait-ce un petit lapsus révélateur ?
Ensuite il a expliqué qu’il prenait un an à un an et demi pour écrire ses livres mais que souvent c’était des histoires qui avaient mûri dans son esprit pendant des années. Cette fois j’ai souri en songeant à Stendhal qui a écrit ou plutôt dicté La Chartreuse de Parme en une soixantaine de jours après l’avoir mûri pendant plusieurs décennies. Guillaume Musso a ainsi expliqué que son dernier livre L’Appel de l’ange était lié à une histoire qui lui était arrivée (car il arrive toujours beaucoup choses aux écrivains) : un jour il a échangé son portable dans un aéroport.
Il a ensuite eu l’idée de faire un roman mêlant suspense et comédie romantique. Le mot romantique m’a un peu fait grincer des dents tout en me faisant à nouveau sourire. Je me suis représenté Victor Hugo ou Alfred de Musset en habits du XIXe siècle perdus dans la foule de Roissy tâtant leur poche en se demandant où se trouve ce petit boîtier magique grâce auquel ils peuvent parler à leur maîtresse…
Ensuite Dominique Guiou lui a dit : mais un écrivain c’est d’abord un lecteur ! Musso a expliqué  (ou plutôt répété) que bien sûr il avait toujours aimé lire parce que sa mère était bibliothécaire (comme si tous les enfants dont les parents exerçaient un métier autour du livre étaient censés aimer lire). Bref, depuis 13-14 ans il est « accro à la lecture ». Je ne sais pas mais je me suis dit qu’un vrai lecteur ne dit pas qu’il est accro à la lecture. C’est une tournure qui fait faux. Il a dit beaucoup de bien des auteurs de policiers français (toujours cette politique de non-agression entre auteurs de best-sellers). Citant Grangé, « un maître » dans le domaine Chattam et Thilliez.
Il a poursuivi en disant qu’il lisait aussi « des romans entre guillemets plus littéraires ». Là on voyait bien qu’il ramait un petit peu :  il était un peu hésitant comme un élève qu’on interroge à l’oral et qui a révisé au dernier moment. On avait l’impression que le nom de David Grossman était enfoui au fin fond de son cerveau et qu’il peinait à sortir. Je suis peut-être un peu injuste, après tout peut-être son hésitation était-elle liée à l’émotion que provoque la littérature, entre guillemets !!
Ensuite très curieusement il a dit qu’il avait relu récemment Annie Ernaux sortie en collection Omnibus (en fait c’est en Quarto mais ce n’est pas pour mettre sa parole en doute). Il a précisé l’avoir découverte en faisant des études de sociologie. Je ne sais pas si c’est vraiment très flatteur pour Ernaux…
Dominique Guiou a conclu en lui disant : bref vous est un grand lecteur n’hésitant pas à lire David Grossman qui fait près de 1000 pages. N’exagérons pas tout de même l’exploit de Guillaume Musso le roman La femme fuyant l’annonce ne faisant que 666 pages.
Je me moque ce n’est pas très gentil car ensuite Musso nous a expliqué que son roman préféré était très long Le Prince des marées de Pat Conroy (j’ai dû chercher sur Amazon des informations sur l’auteur et le livre de 1069 pages que je ne connais pas du tout). Donc Musso a précisé que les livres qui l’avaient le plus marqué étaient toujours des romans longs (il est vrai que chez les accros de lecture l’épaisseur est un argument utilisé pour prouver leur passion et prouver la qualité d’un auteur qui a eu le courage de tartiner des centaines et des centaines de pages. C’est peut-être oublier un peu vite que la brièveté est parfois plus difficile).
Guillaume Musso a conclu par son choc littéraire à 18 ans : Belle du seigneur autre roman très long (que Cohen a mûri des décennies). Il a expliqué avec un sourire un brin coquin que ce roman lui avait appris beaucoup de choses sur les femmes…. Ariane, son modèle de femme ???
Finalement ces 7 minutes de vidéo m’ont divertie. Divertir ses lecteurs n’est-ce pas le but de Guillaume Musso ? Sans doute le divertissement qu’il m’a procuré par ses paroles d’une qualité littéraire et intellectuelle extraordinaires n’est-il pas celui auquel il songe mais après tout seul compte le résultat,  non ?
Sur ce, je retourne cultiver mon jardin.

Approches de la Bible

décembre 13th, 2011

Plus qu’un dictionnaire à proprement parler ce Dictionnaire intime de la Bible signé Salomon Malka est une promenade personnelle à partir de la Bible découpée en petits chapitres classés par ordre alphabétique.

Dans son introduction, Salomon Malka, journaliste, écrivain, directeur de la radio RCJ, nous rappelle que ce qui nous construit ce sont souvent des textes lus ou écoutés : c’est ainsi que je comprends l’attachement de certaines personnes pour un livre même chez ceux qui justement ne lisent presque jamais. C’est aussi ce qui me fait penser que les êtres humains qui n’ont pas la chance d’apprendre à lire n’ont pas la chance un jour de pouvoir construire un dialogue intime avec un livre quel qu’il soit.

Hasard de la vie, il y a quelques jours j’ai vu Le Capitaine Achab de Philippe Ramos, film inspiré du roman Moby Dick d’Herman Melville. Le capitaine se livre à un combat contre une baleine non comme le vieil homme de la mer d’Hemingway et son gros poisson pour gagner de quoi vivre mais par orgueil. Cet homme redoutable garde comme une relique la Bible de sa mère avec laquelle il a appris à lire. Il la garde en la cachant comme la part la plus intime de sa personne. Même si le pasteur qui l’a recueilli se trompe en croyant déceler en lui un véritable sentiment religieux, il est certain que cette Bible a toute son importance dans l’esprit du capitaine. Je n’ai pas lu le roman de Melville mais je suppose que cet aspect est bien plus développé qu’on ne peut le faire dans un film.

Achab est protestant, Salomon Malka est de confession juive. Il revendique d’ailleurs sa religion comme une part de lui-même et fait une lecture de la Bible guidée par sa foi. Il évoque aussi les rituels liés à la pratique de sa religion, il souligne l’importance qu’elle a dans son existence, les liens qu’elle lui permet de tisser avec sa famille ou avec ses amis (il évoque notamment la figure de son père). Mais, au-delà de sa lecture juive, il sait aussi interroger sa foi avec intelligence afin de montrer que la croyance, c’est être capable de discuter les interprétations sans asséner une vérité unique.

Ce qui m’a frappé dans son Dictionnaire c’est son attachement à nouer une véritable relation entre les juifs et les chrétiens. Il rappelle deux fois à ce sujet une déclaration de Jean-Paul II. Si ce grand pape était avant tout le chef de l’Église catholique, il a fait beaucoup également pour le rapprochement entre les religions. Il a déclaré ainsi que « juifs et chrétiens doivent être une bénédiction les uns pour les autres ».

La culture judéo-chrétienne quoi qu’on en dise est le vrai ciment de l’Europe. Dès lors, les textes fondateurs tiennent une place essentielle jusque dans notre vie quotidienne. Pas une journée sans qu’une référence à l’Ancien ou au Nouveau Testament vienne à nous ne serait-ce qu’au détour d’une publicité, d’un fait divers ou d’une déclaration publique (avec plus ou moins de bon goût je le reconnais).

Le hasard de la publication me fait lire cet ouvrage au mois de décembre. Ce mois de fêtes me semble aussi le mois idéal pour réfléchir à ce que nous sommes, s’autoriser une pause spirituelle, penser à ceux que nous aimons, s’interroger sur ce qui mène notre existence et sur son but. Une réflexion à laquelle ce livre nous invite également. Il est bien sûr essentiellement question de l’Ancien Testament alors que nous approchons de la commémoration de la naissance du Christ : mais qu’importe tout est dit dans l’entrée amitié. Amitié qui signifie écoute, discussion dans la paix et non dans l’affrontement. Le monde est gouverné par les violences, les guerres physiques ou psychologiques. Et pourtant à quoi aboutissent ces violences ? À la paix, après beaucoup de souffrances ou bien à l’oubli car avec le temps, on finit par oublier les raisons de la querelle et l’on cesse le combat devenu absurde.

Si Salomon Malka nous fait part de ses propres réflexions, raconte des éléments de sa vie, il nous invite à réfléchir sur des thèmes comme l’attente, l’amour, la bonté…

Esther devant Assuerus de Giovanni Andrea SIRANI, 1630

Plusieurs entrées traitent de figures bibliques comme Jonas, Esther, Job, Paul, Samson… que l’auteur analyse avec sagesse et subjectivité. Ces chapitres m’ont particulièrement plu : ce sont à la fois des résumés d’épisodes bibliques mais aussi une réflexion plus large sur ce que symbolisent les actes ou les destinées de ces figures. Bien sûr la littérature n’est jamais loin puisque Salomon Malka évoque des écrivains qui se sont référés directement à certains épisodes comme Esther avec Racine, Boaz avec Victor Hugo, Samson avec Vigny. Il est remarquable que ces écrivains s’approprient ces passages pour servir leurs discours. Appropriations respectueuses mais personnelles. N’est-ce pas une des meilleures lectures et utilisations des textes saints ?

Salomon Malka consacre également des entrées à des personnalités comme Rachi un grand exégète de la Bible qui vécut au Xe siècle. Cet érudit champenois dont l’auteur parle avec tendresse et enthousiasme est d’ailleurs le fil conducteur du dictionnaire puisqu’il est cité maintes fois. Salomon Malka parle aussi d’exégètes ou philosophes comme Franz Rosenzweig, Adin Steinsaltz et Benny Lévy. Il rend hommage à ce dernier et évoque sa mort brutale dans l’entrée Retour, qui voisine avec l’entrée Résurrection comme un message d’espoir. Hasard de la langue française mais certains hasards ne sont-ils pas significatifs ?

L’auteur se sert aussi de mots bibliques lors de brèves réflexions sur le monde contemporain: Noé et la téléréalité, Houellebecq dans l’entrée Babel. Fêlure est l’occasion d’un portrait d’Ariel Sharon, Ecriture d’un portrait d’Erri De Luca, auteur italien et grand lecteur des Écritures saintes.

Un glossaire permet de trouver des explications sur de nombreux termes appartenant aux rites juifs ou à l’Ancien Testament. Un glossaire bienvenu auquel on peut se référer en lisant l’ouvrage ou à lire indépendamment. Des pages biographiques sont également consacrées à des figures bibliques et à des personnalités traitées par Salomon Malka.

Enfin, le cahier d’images présente des œuvres d’art racontant des scènes bibliques : une autre façon, belle et subjective, de les redécouvrir et de les lire. Les images : c’est par ce biais et la voix du prêtre que pendant des siècles des hommes et des femmes illettrés ont vécu leur foi.

L’image s’impose à nous, matérialise ce que nous imaginons mais aussi nous permet de nous livrer à une contemplation apaisante. N’est-ce pas salutaire ?

Dictionnaire intime de la Bible, de Salomon Malka, éditions Armand Colin

Quelques années dans la vie de Musset

novembre 24th, 2011

Que faire du temps qui nous est imparti sur terre et dont on ignore la durée ? Faut-il l’occuper le plus agréablement possible mais sans s’attacher, sans prendre le risque de souffrir, sachant que tout finira par mourir ? Ou bien faut-il essayer de vivre pleinement en créant, en pensant, en aimant, même s’il peut en résulter aussi des douleurs qui pourraient paraître inutiles aux yeux de ceux qui ne font qu’occuper leur vie ?

C’est cette question, entre autres, que pose la pièce Le Bruit de la vie de Georges Dupuis. L’auteur met en scène Alfred de Musset et Desgenais qu’il incarne lui-même. Desgenais, c’est à la fois l’ami libertin dans la Confession d’un enfant du siècle, c’est aussi Alfred Tattet, ami de Musset, fils d’agent de change fortuné et amateur de débauche de toutes les sortes. C’est aussi Octave dans les Caprices de Marianne et même Lorenzaccio dans sa face visible, l’idéaliste marchant avec son masque de débauché. Mais c’est aussi et surtout Alfred de Musset lui-même comme le laisse entendre les premiers mots de la pièce inspirés de la merveilleuse Nuit de décembre, long poème dans lequel l’auteur évoque son double, ce jeune homme vêtu de noir qui le suit toute sa vie et qui s’appelle la solitude. C’est le Musset indécis sur le chemin qu’il doit suivre et qui s’enivre pour ne pas penser.

Le Bruit de la vie évoque quelques années dans la vie de Musset depuis le moment où adolescent il proclame qu’il veut être Shakespeare, Schiller ou rien jusqu’au moment où il perd son père, victime du choléra, juste avant de rencontrer George Sand. Cette mort et cet amour vont bouleverser sa vie, comme ils bouleversent celle d’Octave dans la Confession. Ils bouleversent mais aussi donnent naissance à des chefs-d’œuvre en à peine de quatre ans. En à peine quatre ans Musset écrit Un Spectacle dans un fauteuil, Fantasio, les Caprices de Marianne, On ne badine pas avec l’amour, Lorenzaccio et La Confession d’un enfant du siècle.

Mais pour parvenir à écrire en si peu de temps ces textes éblouissants, Musset est passé par différentes expériences ou les idéaux et les rêves de bonheur d’un adolescent ont été battus en brèche par les trahisons sentimentales, les soirées mondaines et les débauches jusqu’à l’aube.

Dans un joli décor évoquant le cadre de vie d’un jeune poète du XIXe siècle admirateur de Bonaparte, Musset et Desgenais s’affrontent et pactisent tout à la fois. S’ils s’accordent lorsqu’ils croisent le fer, Musset ayant bien besoin de quelques leçons d’escrime, si Musset se laisse habillé en dandy, il est en position de force lorsqu’il prend la plume.

Leur dialogue s’inspire de lettres de Musset tandis qu’une voix off ponctue les scènes par des extraits de La Confession d’un enfant du siècle. Le début de la vie d’Octave dans La Confession ressemble un peu à celle de Musset, la création littéraire en moins. En effet, ce qui a sauvé Musset ce qui l’a empêché de ne faire qu’occuper sa vie, c’est l’amour et la littérature, l’un se nourrissant de l’autre et vice versa.

Les courts passages de La Confessions sont accompagnés d’extraits de pièces pour piano de Chopin. On est en plein romantisme, non ce romantisme mièvre qu’on sert à toutes les sauces entre rose fanée et comédie sentimentale américaine, mais le vrai romantisme. Celui qui fait que la musique de Chopin, les mots de Musset, la peinture de Delacroix ou de Géricault parlent à l’âme encore aujourd’hui et nous invitent à réfléchir sur ce que nous sommes profondément, loin des bruits superficiels de la vie encore plus abrutissants aujourd’hui qu’en 1830.

Théodore Géricault, autoportait

J’ai été émue aussi d’écouter les premières mesures de cette petite valse posthume de Chopin interprétée sur un vieux piano. (http://www.youtube.com/watch?v=xMn83QhrKas&feature=related)

Je me revoyais à 10 ou 11 ans jouant ce morceau sur le splendide quart de queue Bösendorfer de mon professeur. Petite fille sage, ignorant combien Musset tiendrait une place importante dans sa vie, ignorant l’existence de cette salle du théâtre du Nord Ouest à laquelle on accède en passant sur la scène et que j’ai déjà remplie de tant de souvenirs depuis la première fois où j’y suis entrée, fière d’inviter mon père à une représentation d’Horace de Corneille.

Dans la pièce Desgenais reste à peu près égal à lui-même se flattant de ses conquêtes d’une nuit, esquissant un glissando sur le piano, sirotant une coupe de champagne, maniant avec l’adresse l’épée. Georges Dupuis joue parfaitement son rôle avec un mélange de flegme britannique à la Brummell et de raillerie et cynisme de libertin français. Musset tout au long de la pièce évolue passant du jeune homme frondeur et influençable, se grisant des mondanités et des débauches dans lequel l’entraîne son ami un peu méphistophélique au rôle de poète. Au fil des scènes il s’impose, comprenant que la vraie vie, c’est le recueillement, l’amour et la souffrance sincères, la poésie. Il est très bien incarné par un Bertrand Monbaylet à la fois fort et fragile, à la fois fatigué et en révolte.

Toute sa vie Alfred de Musset a alterné entre ces deux attitudes, ces deux visages, le Desgenais qui était en lui ne mourant jamais. Mais dans ce combat intérieur contre son démon, il est sorti vainqueur. Si à un âge où l’on a encore de l’avenir, il était déjà un jeune homme de beaucoup de passé comme le dit Heine, si sa vie a été une longue déchéance, son œuvre elle reste jeune, vivante et retentit avec une grande justesse dans cette pièce.

Certains pourraient penser qu’un spectacle conçu à partir d’extraits de correspondance risque d’être artificiel et ennuyeux. Ils se trompent. Le texte de Georges Dupuis est un vrai dialogue et la mise en scène dynamique de Marie Véronique Raban rend cet échange très vivant avec une alternance de scènes passionnées et actives et de moment plus mélancoliques jusqu’au moment où Musset souffle les bougies… La première jeunesse du poète s’achève après ce parcours initiatique place à la jeunesse créatrice, aux grandes œuvres, au grand chagrin et au grand amour.

Ce qui ne connaissent que très peu Musset ne pourront manquer de se laisser emporter par ces paroles à la fois poétiques et saisissantes, ceux pour qui l’écrivain est familier se plairont, comme moi, à retrouver d’où sont extraits les citations de Musset.

Le Bruit de la vie de Georges Dupuis, d’après Alfred de Musset

Mise en scène de Marie Véronique Raban

Avec Georges Dupuis et Bertrand Monbaylet

Le 26 novembre à 17 h, le 28, 30 novembre, 3 et 10 décembre à 20h45

Théâtre du Nord Ouest

13 rue du Faubourg Montmartre

http://www.billetreduc.com/liste.htm?ar=bruit+de+la+vie&type=3

http://theatredunordouest.com/

Louise Michel : femme engagée

novembre 14th, 2011

Louise Michel fait partie de ces personnalités que l’on connaît de nom sans pouvoir vraiment dire qui elle était. Son visage grave, aux traits irréguliers et sans grande finesse, que quelques photos ont éternisé reste lié à la Commune. Épisode de l’histoire de France souvent d’ailleurs mal connu (dans les cours d’histoire, par manque de temps, on passe souvent de l’épopée napoléonienne à la Première Guerre mondiale sans beaucoup s’arrêter sur les grands événements du XIXe siècle). Révolutionnaire et indépendante, Louise Michel l’a été pleinement depuis sa jeunesse. Enfant bâtarde d’un châtelain et de l’une de ses servantes née en 1830, elle bénéficia tout de même d’une bonne éducation. Cette chance de pouvoir apprendre à lire, à écrire et à réfléchir elle avait conscience que bon nombre de femmes ne l’avaient pas à commencer par sa mère. Toute sa vie Louise Michel s’engagea dans l’éducation des enfants et des femmes. Il me semble que cet engagement pour améliorer le sort et la vie des plus modestes en France, en Nouvelle-Calédonie et à Nouméa avait finalement plus d’importance que son anarchisme.

La pièce écrite par Émilie Sandre évoque quelques grands moments de la vie de Louise. Évocation lyrique et symbolique. L’auteur n’a pas cherché à présenter avec précision des épisodes marquants : c’est parfois l’écueil des pièces biographiques qui pour donner des détails, être réalistes et précises rendent l’ensemble assez artificiel. Ici Émilie Sandre cherche surtout à brosser un portrait de Louise Michel, à en donner une image évocatrice.

Trois personnes encadrent l’héroïne : sa mère, Théophile Ferré, un communard, et Henri Rochefort, journaliste polémiste.

La mère de Louise Michel apparaît plusieurs fois : au début dans l’évocation de l’enfance et de la jeunesse de Louise, admiratrice d’Hugo, puis lors de la déportation de Louise en Nouvelle-Calédonie et enfin lorsque Louise obtient d’être libérée pour aller au chevet de sa mère mourante alors qu’elle purgeait l’une de ses nombreuses peines de prison. La mère est incarnée par Lisbeth Wagner. Discrète et pourtant présente, elle joue bien les élans affectueux et inquiets d’une femme dépassée par les événements et les choix de son enfant.

Il est frappant de constater que bien de ces êtres qui se sont battus d’une façon ou d’une autre, pour une cause restent souvent très profondément attachés à leur mère au point d’être capable de sacrifier leur combat pour cette femme qui les a mis au monde. L’attitude de Louise Michel dans le spectacle m’a fait songer à l’attachement de Camus pour sa mère, s’opposant ainsi aux actions violentes du FLN susceptibles de toucher des innocents comme elle. À l’instar de la mère de Louise Michel, celle de Camus était illettrée. Ces mères affectueuses, mais vulnérables par leur illettrisme et leur pauvreté ne symbolisent-elles pas les convictions et le combat de ces intellectuels ?

Amoureuse de Ferré, Louise Michel lui dédia le poème les Œillets rouges (http://fr.wikisource.org/wiki/Les_%C5%92illets_rouges) lorsque celui-ci fut condamné à mort. Le dernier échange entre Louise et Théophile Ferré est mis en scène dans la pièce. Un moment émouvant et grave durant lequel on sent que même les héros peuvent s’abandonner aux mouvements intimes de leur cœur, à leur peur et leur fragilité.

J’ai appris en faisant quelques recherches ensuite que Ferré avait été emprisonné au camp de Satory à Versailles en 1871 où il fut exécuté. Il a peut-être croisé le père de Debussy et son compagnon d’infortune, Charles de Sivry, beau-frère de Verlaine. Le monde est petit.

Christine Liétot incarne une Louise Michel passionnée, mais sans tomber dans des excès de jeu ou de déclamation qui auraient rendu ses propos moins crédibles. Peut-être est-ce aussi révélateur de ce qu’était Louise Michel : une flamme sachant toujours rester debout.

Henri Rochefort peint par Gustave Courbet

Christian Louis incarne Henri Rochefort journaliste de conviction certes, mais qui n’ignore pas que les réalités du pouvoir sont rarement compatibles avec de grands idéaux. Il soutient surtout Louise Michel par admiration. Le comédien a une attitude protectrice qui alterne avec des traits d’esprit et un humour destiné à dédramatiser les moments difficiles qu’ils vivent. Ils se rencontrent sur le bateau qui les mène au bagne de Nouvelle-Calédonie d’où Rochefort s’évadera. Louise Michel y purgera une peine de sept ans et en profitera pour éduquer des Canakes. Toute sa

vie, elle devait rester fidèle à sa vocation d’institutrice.

Théophile Ferré

Théophile Ferré, joué par Paul Néri, est un révolutionnaire qui au début n’est pas certain que les femmes puissent avoir une place importante dans le combat. Louise Michel lui prouvera le contraire. J’avoue parfois avoir été un peu inattentive lors des apparitions de Théophile Ferré. En effet, le comédien avec ses yeux clairs, sa barbe et ses cheveux ondulés ressemblait à s’y méprendre à Musset. J’en étais un peu troublée comme si soudainement Musset apparaissait sur la scène pour tenir un rôle. Certes, le discours révolutionnaire était bien étrange dans sa bouche, lui qui considérait qu’un poète devait rester étranger à la politique. Paul Néri parle avec passion à Louise Michel : on devine le bouillonnant communard qui meurt à 25 ans. La politique mène la vie de Ferré, comme l’amour celle de Musset. Tous les deux sont des êtres de feu, malgré tout.

J’évoquais un peu plus haut Camus. Lors de l’achat du billet pour la pièce, il m’avait adressé une sorte de clin d’œil puisque l’homme qui vendait des billets n’était autre que le vieux domestique du Malentendu vu il y a quelques semaines. Le théâtre du Nord-Ouest est vraiment une grande famille où les écrivains se croisent…

Je ne me prononcerai pas sur la qualité littéraire des écrits de Louise Michel, je ne les ai pas lus. La pièce Louise aux spectres rouges m’a donné envie de découvrir ses mémoires, ses lettres et ses poèmes. On sort de la pièce en en sachant un peu plus sur Louise Michel, certes, mais surtout avec la curiosité de découvrir dans le détail les grands moments de la vie exceptionnelle et héroïque d’une femme qui a choisi d’être libre pour se battre en faveur des autres : tous ces êtres pauvres et opprimés qui n’auraient pas la capacité de s’affranchir comme elle l’a fait.

Mais derrière cette figure glorieuse, Émilie Sandre laisse percer également une personnalité plus fragile et tendre qui ici se révèle essentiellement dans son attitude avec sa mère. Il arrive que de grands héros des combats politiques et sociaux perdent pied avec la réalité, grisés par leur succès auprès des foules, grisés d’être toujours placés sur le devant de la scène, ils deviennent paradoxalement un peu inhumains. Ce ne fut pas le cas de Louise Michel, héroïne de ce XIXe siècle, décidément riche en personnalités passionnantes dignes d’êtres redécouvertes.

Informations :

Théâtre du Nord Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre. Métro Grands Boulevards

www.theatredunordouest.com

Représentations de Louise aux spectres rouges  d’Emilie Sandre : dimanche 20 novembre 12h30 / dimanche 27 novembre 12h30 / samedi 3 décembre 12h30 / lundi 5 décembre 19h00 / dimanche 11 décembre 12h30 / samedi 24 décembre 19h30 / jeudi 29 décembre 19h00

Chère Louise de Vilmorin

octobre 30th, 2011

À l’occasion de la parution de deux volumes en Pléiade, on parle beaucoup de Marguerite Duras cet automne.

On voit aussi son portrait dans le métro, parmi d’autres écrivains, sur les affiches de l’exposition consacrée au centenaire des éditions Gallimard de la Galerie des bibliothèques de Paris, rue Malher.

Une autre femme pendant trente ans a pourtant aussi rayonné chez Gallimard, séduisant Gaston ainsi que des écrivains vedettes de la maison : Malraux, Cocteau, Nimier. Elle est jolie, élégante, s’amuse à être légère pour cacher ses chagrins et joue avec les mots avec fantaisie et gourmandise. Tout le contraire de Marguerite Duras en somme… Cette femme, un peu trop oubliée, s’appelle Louise de Vilmorin.

Il y a dix jours, je ne la connaissais que de nom. Je savais qu’elle avait écrit l’adaptation des Amants de Louise Malle (d’après un récit de Vivant Denon, auteur du XVIIIe siècle) mais je croyais que l’extraordinaire beauté de ce film ne tenait qu’à Malle et aux comédiens. Or, maintenant que Louise de Vilmorin m’est un peu plus familière, je la retrouve.

Ce film, comme coupé en deux lui ressemble : la première partie est réaliste, mettant en scène des personnages mondains avec une Jeanne Moreau assez superficielle, coquette et capricieuse. Elle tombe en panne sur une route et un jeune archéologue, joué par Jean-Marc Bory, la prend en voiture. Un homme rêveur, simple, prenant le temps de s’émerveiller d’un arbre ou d’une vieille pierre en conduisant sa 2 CV. Jeanne Moreau est d’abord agacée par ce rêveur qui traîne en route alors qu’elle a des invités le soir. En remerciement, le mari, joué par Alain Cuny, convie l’archéologue à rester dîner et passer la nuit chez eux. Alors que tout le monde est couché, Jeanne Moreau se relève et tombe sous le charme de cet homme qui est resté dans le grand salon pour écouter un disque.

Il n’y a rien de rationnel, pourtant, cet amour subit arrive comme une évidence. L’évidence de la passion que rien ne peut expliquer. Le couple se promène dans le parc de la propriété, fait un tour en barque, regagne les appartements de Jeanne pour y prendre un bain et dormir. Au petit matin, les amoureux s’enfuient : ils ont un peu peur de se confronter à la vie, à la lumière du jour, mais Jeanne, qui abandonne tout, préfère cela à l’existence morne qu’elle subit. (Deux extraits :

http://www.youtube.com/watch?v=M9nzhmLsILA&feature=related,

http://www.youtube.com/watch?v=Mtnf1dWh3Us&feature=related )

Comment ai-je découvert Louise de Vilmorin ? En allant au théâtre du Petit Montparnasse voir Madame de… Vilmorin.

L’auteur est magnifiquement incarné par Coralie Seyrig. Le spectacle, écrit par cette dernière et Annick Le Goff, a été composé d’après des entretiens entre la femme de lettres et André Parinaud et des textes de Louise de Vilmorin. Le spectacle est un monologue vivant, on croit entendre les questions auxquelles Louise/Coralie répond avec un mélange de légèreté et de gravité. Elle évoque sa vie : son appartenance à une grande famille de grainetiers, sa poupée préférée, son père qu’elle admire et qu’elle a perdu adolescente, ses fiançailles avec Saint-Exupéry, sa rencontre avec Malraux et Gaston Gallimard, son amitié avec Jean Cocteau et René Clair, son mariage avec un aristocrate hongrois, la nature dans sa propriété de Verrières-le-Buisson, etc.

Coralie Seyrig-Photo Laurencine Lot

Elle raconte des anecdotes mondaines avec charme et humour, lance quelques réflexions sur la vie et la mort, la création littéraire, le tout ponctué de silence expressif, au milieu des volutes d’une cigarette fumée avec distinction.

Trois ou quatre fois, la comédienne se met au piano, pour faire retentir quelques notes et tenir des propos empreints de mélancolie. Coralie Seyrig récite aussi deux poèmes bouleversants : Plus jamais ( http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13915946/Plus_jamais ) et La Maison des enfants, ( http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13927826/La_maison_des_enfants ) dans lequel la poétesse évoque la douleur et la nostalgie d’une mère quand les enfants quittent le nid familial. Louise avait eu trois filles de son premier mariage.

On sort de ce spectacle enchanté d’avoir passé une heure et demie avec cette femme de lettres, curieux de la lire pour mieux la connaître, désireux de retrouver sa poésie et sa prose caressante, féminine, généreuse et fragile.

J’ai lu peu après son premier roman, Sainte-Unefois, publié en 1934. Livre étonnant, très bref, un style alerte, soigné pour un contenu qui tient autant du conte que du récit surréaliste. Louise de Vilmorin joue avec les mots avec une fantaisie élégante. Le roman commence ainsi : « C’est en regardant une plume volant dans le courant d’air que Mademoiselle de Sainte-Unefois eut l’idée de monter à la chambre d’en haut. »

Dessin de Jean Cocteau

Sainte-Unefois est une histoire d’amour mettant en scène Grâce Sainte-Unefois, le comte Sylvio et Milrid. On croise aussi une marquise et un colonel. On est dans un monde féerique loin des nécessités matérielles, sans cadre réaliste mais où les sentiments sont exprimés au détour de petites phrases poétiques et émouvantes. Rien d’appuyé. Le cœur bat mais sa musique n’a rien de violent. C’est plutôt comme le frissonnement des feuilles d’un arbre sous une faible brise. Mais effleurement ne veut pas dire manque de sincérité ou superficialité : l’intensité des sentiments paraît d’autant plus grande lorsqu’elle est enveloppée de tant de délicatesse. Louise de Vilmorin a eu beaucoup d’amants (notamment Malraux avec lequel elle eut une brève liaison en 1930 avant de renouer  peu avant sa mort en 1969, à l’âge de 67 ans), c’était une grande amoureuse et j’imagine qu’elle vivait ses passions comme sa première héroïne qui se demande : « A qui m’offrirai-je avec, dans la main, quelque chose qui serre le cœur ? »

J’ai lu aussi Les Belles Amours, presque sans lâcher le livre. Le caractère surréaliste a disparu mais la beauté du style est encore plus grande. Le contexte est un peu plus réaliste mais l’impression de magie demeure. On retrouve deux scènes de coup de foudre. Les amoureux se parlent peu, ils lisent dans les yeux de l’autre et cela suffit. Point de longue analyse psychologique et pourtant on croit aux sentiments exprimés comme si en effleurant le cœur des personnages, Louise de Vilmorin réussissait à nous en révéler l’essentiel. Le premier paragraphe, lu dans le bus, m’a emportée d’emblée.

« Chaque fois qu’il était question d’amour, M. Zaraguirre disait qu’aimer c’est inventer il disait aussi que l’amour occupe l’imagination avant de s’emparer du cœur. C’était un homme courageux et volontaire, sans vanité ni dédain. Son enfance avait été bercée par plus de plaintes que de chansons il en gardait le souvenir d’un îlot de tristesse d’où il s’était évadé de bonne heure pour aller conquérir d’autres réalités. Il connaissait l’aventure, le travail et le succès. L’esprit d’observation, plus vif encore en lui que les mouvements du cœur, avait fait sa fortune et continuait de l’assurer, mais cette fortune, qu’il regardait comme un fruit du bon sens et une réussite d’ordre sentimental, était souvent attribué à la chance, c’est-à-dire au déséquilibre moral du sort humain. »

Parfois, la vie et ses tristes réalités nous hantent tant qu’elles nous empêchent d’être sensibles à la beauté et nous tiennent l’esprit rivé au sol comme si nous avions un boulet à la cheville. Et d’un seul coup, alors qu’on croit que notre esprit ne peut plus être enchanté, on tombe sur des phrases comme celles-ci et le charme opère. Pour quelques minutes, quelques heures des mots nous apportent l’oubli et par là un certain réconfort.

Lettre de Louise de Vilmorin

Samedi, j’ai acheté sa correspondance et commencé à lire quelques lettres.

En 1935, Louise de Vilmorin est amoureuse de Pierre Brisson (critique littéraire et directeur du Figaro) et lui écrit : « Je t’aime et j’ai peur d’être encombrante. Je voudrais pouvoir me réduire à rien. [...] Je voudrais que tu sois ici près de moi, nos visages du matin tendus l’un vers l’autre. Les plaisirs que je te dois, l’admiration que j’ai pour toi me font t’aimer et m’attachent à toi en dehors de toute question d’amour. Je me donne raison de t’aimer.

Pardonne-moi ma turbulence : Pierre je t’aime avec recueillement, mais je t’embrasse sans mesure, sans pouvoir me détacher de toi, réalisant qu’il n’existe pas sur terre de meilleurs baisers que les tiens. »

 

Madame de… Vilmorin avec Coralie Seyrig. Mise en scène de Christine Dejoux.

Théâtre du Petit Montparnasse

31 rue de la Gaîté

75014 Paris

Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 17h

http://www.theatremontparnasse.com (un extrait est en ligne)

Quelques références bibliographiques :

Sainte-Unefois et les Belles amours, en folio

Correspondance avec ses amis, éditions Le Promeneur.

L’alphabet des aveux, poésie, Gallimard.

 

 

Courez voir les grisettes !

octobre 22nd, 2011

 

 

 

Paul Gavarni, La Grisette, 1840 © Paris, Maison de Balzac.

Balzac était fasciné par les comtesses et autres duchesses qu’il chercha toute sa vie à séduire. Jusqu’au 15 janvier ce sont cependant des jeunes femmes sans particule mais non moins charmantes et au caractère plus simple qu’il accueille dans sa maison de la rue Raynouard : les grisettes.

Ces dernières apparaissent d’ailleurs dans la Comédie humaine : rapides silhouettes, petits personnages qu’on oublie peut-être mais qui font pleinement partie de la première moitié du XIXe siècle et donc du monde balzacien. Citons Ida Gruget, maîtresse de Ferragus dans le roman du même nom.

Le mot grisette, issu de la couleur grise d’une étoffe portée par des femmes de conditions modestes, se trouve déjà chez La Fontaine mais c’est à l’époque romantique que ce terme prend tout sens et s’invite en littérature, dans la presse sous forme de dessins, en chanson et au théâtre.

La grisette est une Parisienne qui travaille le linge et les tissus : couturière, lingère, dentellière ou encore modiste, corsetière et autres petites mains. Elle travaille chez elle ou dans de petits ateliers (qui s’agrandiront à mesure de l’industrialisation du secteur du prêt-à-porter). Elle appartient au peuple de Paris qui fait l’objet d’une exposition au Musée Carnavalet et dont je reparlerai (http://carnavalet.paris.fr/). Il ne faut pas les confondre avec les femmes entretenues, les lorettes, qui étaient regroupées autour de l’église Notre-Dame de Lorette.

Josep-Désiré Court, Rigolette cherchant à se distraire pendant l'absence de Germain, 1844

 

L’exposition de la Maison de Balzac brosse le portrait de la grisette à travers ses diverses représentations, ses caractéristiques et ses activités.

 

Les très nombreux dessins, gravures, lithographies, caricatures mais aussi morceaux d’étoffes et accessoires exposés à la Maison de Balzac nous transportent dans un monde certes idéalisé, fictif mais aussi moderne et très vivant. En effet, dans la représentation de la grisette, écrivains, dessinateurs, chansonniers s’amusent à se répondre, glissent des allusions à l’actualité et nous révèlent avec beauté bien des détails de la vie quotidienne principalement sous la monarchie de Juillet.

La grisette dans sa mansarde, lithographie signée Morisseau comporte en légende une citation de Buffon dont l’Histoire naturelle est une référence

"Variétés de l'espèce : La grisette", de E. Morisseau. © Paris, musée Carnavalet.

à l’époque. Sur la gravure, un dessin accroché représentant Louis-Philippe caricaturé en poire est un clin d’œil à l’auteur du fameux fruit royal, Charles Philipon.

De même, un dessin d’Henry Monnier est légendé avec l’extrait d’une chanson de Béranger, Le Grenier.

 

La grande richesse iconographique de cette exposition permet de pénétrer pleinement dans cet univers populaire, où la bohème devient une sorte d’art de vivre.

La grisette fait l’objet de physiologies, notamment celle signée de Louis Huart, un maître en la matière. Elle ne manque pas, sous ses différentes déclinaisons, dans les volumes collectifs comme Les Français peints par eux-mêmes, Le Diable à Paris et autres tableaux de mœurs. L’une des plus connues reste Rigolette, le personnage d’Eugène Sue, dans les Mystères de Paris. Curieusement et malgré le léger anachronisme, son portrait, peint par Joseph-Désir Court, est souvent choisie pour représenter Madame Bovary… qui n’a rien d’une rigolote.

Dans Les grisettes, une courte nouvelle, Paul de Kock nous fait une bonne description : « La grisette aime l’indépendance ; elle a sa chambre, son chez-soi ; elle est sage, tant qu’elle n’a pas rencontré le beau ou l’aimable jeune homme que son imagination a créé ; elle est honnête, tant qu’elle reste fidèle à son amant. Mais elle ne veut pas qu’on lui fasse des traits, car alors elle se venge, et, une fois en train, elle ne s’arrête plus. Assez souvent, à Paris, deux grisettes logent ensemble. Une seule chambre leur suffit : il y a toujours assez de place pour leurs meubles, et on paye le loyer à deux ; c’est une économie, et les grisettes ont besoin d’être économes ; ne les confondons pas avec les femmes entretenues. » Parmi leur meuble, une table en noyer avec un tiroir qui ferme mal « où l’on fourre cependant un peigne, des couverts d’étain, une boîte de veilleuses, du papier à lettre, des plumes, du sel et du poivre, des bandes de feston, de vieux gants, des couteaux, de la pommade, des cure-dents, une brosse à souliers, des patrons de corsages, du cirage anglais et des pralines. »

 

Capote, vers 1845-1850 © Stéphane Piera/Galliera/Roger Viollet

Mimi Pinson est une autre célèbre grisette. Le conte éponyme de Musset fait de la jeune femme un personnage central, inspiré par des sentiments nobles, ce n’est plus seulement une vignette charmante mais une femme certes simple, légère, aimant s’amuser mais aussi capable de sacrifice discret et de délicatesse. L’éloge des grisettes que Musset fait au début de son conte n’est pas une petite physiologie mais plutôt un hommage rendu à ces femmes du peuple qu’il a fréquentées de temps à autres et qui l’ont touché en dépit du fossé social qui les séparait. Dans son éloge en plusieurs points il souligne notamment : « qu’elles sont capables de passion véritable par la grande quantité d’entre elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenêtre ou qui s’asphyxient dans leurs domiciles. » Et de conclure : « Elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées. »

Si Aimée d’Alton, sa maîtresse entre 1837 et 1839, est une femme de bonne famille qui ne travaille pas, leur liaison a quelque chose de ces amours de grisette à la fois léger, tendre mais aussi passionné et sincère. D’ailleurs, le premier cadeau d’Aimée à Musset n’est-il pas une bourse qu’elle a cousue elle-même afin de l’inciter à moins jouer ?

Outre ses travaux d’aiguille qui la font vivre, la grisette s’accorde des moments de détente en allant au spectacle applaudir vaudevilles ou mélodrames boulevard du Crime, en allant danser dans les bals musettes ou se promener dans la campagne toute proche. Une salle est consacrée à ses loisirs de jour et de nuit. Ce temps de repos du peuple, une réalité, a d’ailleurs permis le développement, dans la capitale et ses villages avoisinants, de lieux de loisirs comme le bal Mabille où l’on danse le Cancan. « Quel mal font ces pauvres filles, qui ont cousu, bâti, ourlé, piqué et ravaudé toute la semaine, en prêchant d’exemple, le dimanche, l’oubli des maux et l’amour du prochain ? écrit Musset dans Mimi Pinson. Et que peut faire de mieux un honnête homme, qui, de son côté, vient de passer huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle nature ? »

On pourra trouver que la grisette est un thème joliment suranné. Il n’est pourtant pas dénué de modernité. La dernière salle est notamment consacrée aux dessins de Constantin Guys si admiré de Baudelaire. Baudelaire qui, à sa façon, traite aussi le thème sous la forme d’une passante dans les Fleurs du Mal.

En effet, la grisette, c’est aussi la jeune femme anonyme dans la capitale, la passante du quotidien qui tantôt vaque à ses occupations, tantôt flâne, rêvant à une vie plus douce ou à son amoureux. La grisette, c’est également une façon de placer au centre de la littérature et de l’art l’individu, ordinaire et pourtant sans qui la ville manquerait d’âme. La grisette, c’est l’ouvrière idéalisée de l’ère capitaliste et industrielle mais aussi l’ouvrière reconnue en tant qu’individu. Elle a un prénom, elle a des petites joies, des tristesses, de menus trésors qu’elle a gagnés par son travail ou son charme. Elle existe.

Que des auteurs aussi célèbres en leur temps comme Paul de Kock ou Eugène Scribe écrivent romans ou vaudevilles pour elles et en les mettant en scène montrent l’importance de cette population féminine travailleuse et indépendante. Si les droits des femmes ne sont pas les mêmes que ceux des hommes, si un fossé et des inégalités existent encore entre le peuple et le bourgeois et l’élite, la grisette témoigne aussi d’une évolution des mœurs et des rapports hommes et femmes. Si tous les hommes ne sont pas les galants amoureux des vignettes, ces figures d’étudiants, de rapins ou de commis, compagnons de la grisette témoignent d’une certaine égalité et harmonie dans l’intimité de ces couples. Les rapports amoureux sont plus subtiles grâce à une plus grande alphabétisation entraînant l’émergence d’une culture populaire qu’un Henry Monnier, dans ses petites scènes, a su bien saisir. L’étudiante (grisette compagne de l’étudiant), croquée par Gavarni est montrée fumant un cigare, dans une attitude pleine d’assurance. La compagne du rapin pose pour une scène mythologique tout en cousant. La grisette aide, accompagne son amoureux tout en conservant son indépendance parce qu’elle a un gagne-pain. Une liberté de mœurs et de comportement plus grande que celles des bourgeoises ou des aristocrates mariées jeunes et condamnées à une vie conjugale sans amour.

Ces instants de vie saisis au crayon, au théâtre se retrouvent aussi dans des romans. Je me souviens ainsi d’un passage d’Horace dans lequel George Sand décrit une jeune femme dans la rue, tenant son panier, un châle sur ses épaules. L’image peut semblait banale, Sand emploie des mots simples et pourtant en lisant on voit cette femme avec précision comme si on mettait en mouvement une série de photos d’Adget ou de Charles Nègre.

 

Schenck. Paire d'escarpins à bout carré et tige en satin noir, rubans en taffetas de soie noir.. Vers 1840. ©Galliera/Roger Viollet

La même impression m’a saisie en visitant  l’exposition devant des escarpins comme on en voit sur les gravures de grisettes dont les robes un peu courtes laissent voir leurs chevilles ou dans les représentations des mansardes où de petites chaussures sont abandonnées sur une chaise ou au pied du lit de sangle. Devant ces escarpins en satin noir parfaitement conservés et qui n’ont sans doute pas été portées ou si peu, il me semblait que de petits pieds charmants qu’un Balzac ou un Musset  décrit avec délicatesse allaient se glisser dedans.

Pendant quelques instants, dans la quiétude de cette maison de la rue Raynouard,  je quitte 2011, mon esprit s’échappe dans le passé et l’époque romantique me semble reprendre vie comme par miracle à travers cet objet. Apaisant, magique et furtif.

 

Elle coud, elle court, la grisette !

Jusqu’au 15 janvier 2012

Maison de Balzac

47 rue Raynouard

75016 Paris – Métro Passy

Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Fermé les lundis et jours fériés.

Catalogue : 29 euros

www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/p6837

 

Le Malentendu d’Albert Camus

octobre 3rd, 2011

En Folio, on peut trouver dans un seul volume deux pièces de Camus : Le Malentendu et Caligula. Je me souviens avoir lu ces deux pièces au lycée au moment où j’étudiais la Peste. Caligula est une pièce politique terrible mais la cruauté d’un empereur semble moins terrible que la frustration de la jeune femme du Malentendu, frustration qui mène au meurtre, sans état d’âme. Je me souviens avoir eu le sang glacé en lisant le Malentendu. Tout le drame de cette pièce est effectivement un malentendu comme le dit l’un des personnages. Mot qui semble tellement dérisoire puisque ce malentendu mène à la mort d’un innocent, au suicide de deux femmes et au désespoir d’une troisième.

Martha et sa mère tiennent une modeste auberge. Elle rêve, enfin surtout Martha, de partir loin de ce pays gris et pluvieux pour vivre dans un pays chaud au bord de la mer. Pour réaliser ce rêve, elles tuent des voyageurs descendus dans leur établissement puis les dépouillent de leur argent. Au moment où débute la pièce la mère est fatiguée, fatiguée de tuer et d’attendre, presser au fond d’en finir avec cette vie sans but. Martha croit encore au bonheur, elle à la soif de vivre, c’est-à-dire de jouir, de sentir le vent chaud et le soleil sur sa peau, d’être aimée et admiré, de respirer librement. Comme disait Chamfort, philosophe que Camus admirait, il faut que le coeur se brise ou se bronze. Le coeur de Martha lui s’est bronzé depuis des années. Ce qui fait ce qui fait tenir cette femme frustrée c’est cependant l’espoir d’un bonheur possible auquel elle se raccroche au point d’être capable de tuer. Les propos de cette femme sont terribles mais même si rien ne peut excuser le crime on comprend aussi combien Matha souffre, souffre d’être isolée du monde, c’est-à-dire isolée du bonheur auquel les autres ont droit. Elle aussi veut avoir droit au bonheur. Elle répète tant de fois ces mots bonheur et soleil.

On retrouve les deux images du soleil que développe Camus : le soleil des textes Noces et L’été où il exalte le climat de son Algérie natale avec ce soleil qui rend les corps splendides la nature luxuriante. Mais le soleil rend fou aussi n’est-ce pas un éblouissement sur une plage qui a conduit Meursault, l’étranger, a tué ? Paradoxalement, la chaleur du soleil peut glacer notre cœur.

La femme qui m’a vendu mon billet pour la pièce était un peu agitée, elle cherchait son carnet de billets tout en s’excusant : je viens de jouer Huis clos. Car le théâtre du Nord-Ouest dirigé par Jean-Luc Jeener est vraiment une grande famille où tout le monde participe et où les spectacles s’enchaînent toute l’année.

Je songeais que dans Huis clos chacun est le bourreau de l’autre. Le regard de l’autre nous enferme, nous juge, thème que Sartre résume par cette fameuse phrase : « l’enfer c’est les autres ». Au fond dans le Malentendu la mère et la fille sont aussi le bourreau l’une de l’autre. Les années de tête-à-tête vécus dans le crime ne les ont pas rapprochés au contraire. Comme le dit la mère, on est toujours seule avec ses crimes mêmes lorsque l’on a un complice.

Anne Barthel incarne Martha. Par sa voix grave et certaines de ses expressions, je songeais à Maria Casarès. Maria Casarès qui a justement créé le rôle de Martha en 1944. Grand rôle d’une femme triste et frustrée qui ne croit plus en rien et surtout pas aux élans du cœur. Le jeu d’Anne Barthel est digne de celui de Maria Casarès. Elle parvient très bien à alterner propos glaciaux, dénués d’humanité et cris de désespoir devant un bonheur qui se dérobe à elle.

La mère est jouée par Marie-Véronique Raban non moins saisissante avec sa voix lasse, son dos voûté, sa lassitude et son angoisse lorsqu’elle se met à songer à Dieu et à son châtiment.

L’entrée de Jan, le frère disparu depuis 20 ans sans donner de nouvelles, est comme un courant d’air rafraîchissant et plein de vie. Autant les gestes de Martha sont froids, précis, ceux de sa mère fatigués, autant la gestuelle de Jan incarné par Bertrand Monbaylet et celle de sa femme Maria jouée par Émilie Duchênoy sont amples, plein de passion et de douceur.

Maria essaie de convaincre son mari de révéler tout de suite son identité à sa mère et à sa sœur. Mais il veut d’abord passé une nuit incognito pour dit-il savoir ce qui rendrait heureuses ces deux femmes qu’il aime. Il a fait fortune en Afrique pays chaud où le soleil brûle comme en rêve Martha. Comme dans les légendes grecques, il revient après un long voyage auprès de sa famille.  « On ne peut pas être heureux dans l’exil ou dans l’oubli », dit-il.

L’unique tête-à-tête entre le couple est un peu comme une parenthèse dans cette tragédie. Maria jeune femme amoureuse exprime son malheur à l’idée d’être séparée de son mari pour une nuit : « la séparation est toujours quelque chose pour ceux qui s’aiment comme il faut. »

Les propos de Maria sont inspirés par un mauvais pressentiment, un mauvais pressentiment que son mari ne comprend pas. En guise de réplique Maria résume bien ce qui différencie la façon d’aimer d’une femme et d’un homme. « Les hommes ne savent jamais comment il faut aimer. Rien ne les contente. Tout ce qu’ils savent, c’est rêver, imaginer de nouveaux devoirs, chercher de nouveaux pays et de nouvelles demeures. Tandis que nous, nous savons qu’il faut se dépêcher d’aimer, partager le même lit, se donner la main, craindre l’absence. »

Cette réplique m’a fait penser à ce qui avait aussi séparé Marie d’Agoult, pressée de vivre son amour pleinement avec Liszt et le musicien, ambitieux, qui voulait toujours avancer au lieu de profiter du temps présent.

Cette petite scène d’amoureux est la scène d’innocence qui annonce la tragédie à venir.

Martha ne reconnaît pas son frère, il faut dire qu’il est parti alors qu’elle était encore une enfant. La mère aurait pu le reconnaître mais ses crimes pèsent si lourd sur sa conscience qu’elle explique ç sa fille qu’elle ne regarde plus les voyageurs c’est-à-dire leurs futures victimes. Elle ne regarde pas leur visage pour avoir encore le courage de les tuer (c’est-à-dire leur donner à boire un thé contenant un puissant somnifère qui endormira le voyageur et permettra aux deux femmes d’aller le noyer dans la rivière voisine). Coïncidence j’avais songé auparavant dans l’après-midi à Levinas qui considère que la base de l’éthique est le visage de l’autre, point central de sa vulnérabilité, le visage del’autre qui doit inspirer protection respect. Contempler le visage de l’autre empêche de le tuer. Si la mère avait osé regarder le voyageur dans les yeux on peut supposer qu’elle aurait reconnu son fils et que la tragédie aurait été évitée. 

Camus parvient à créer une tension permanente car face à ce voyageur qui doit être le dernier de leurs victimes face à ce voyageur qui essaye de faire parler le cœur de Martha les deux femmes hésitent à le tuer. Elles essayent même chacune à leur façon de le convaincre de partir immédiatement. Mais Yan reste et boit le thé.

Une fois leur crime commis, le serviteur de l’auberge, en fait une incarnation du destin et de Dieu, rapporte le passeport du voyageur. Martha et sa mère découvrent qu’il leur avait menti sur son identité. Pas une émotion ne passe sur le visage d’Anne Barthel quand elle lit. Elle tend ensuite le passeport à Marie-Véronique Raban en jetant un regard ironique et presque diabolique vers elle. La mère lit également le nom du voyageur et ne pousse pas un cri comme dans les mauvais drames mais reste muette. Elle annonce ensuite à sa fille qu’elle va se suicider puisqu’elle a tué son fils. Rien jusqu’ici ne semblait capable de remuer le cœur glacé de Martha. Mais face à l’abandon de sa mère, elle manifeste son sentiment de désespoir et d’injustice. Sa mère préfère donc son frère qui les a laissées vingt ans sans nouvelles à elle qui s’est longtemps sacrifiée, qui a tué pour leur apporter du bonheur ? Martha décide aussi de se suicider non pas en se jetant dans la rivière comme sa mère pressée de rejoindre son fils aimé mais seule dans sa chambre, cette pièce qui, des années, a accueilli ses rêves de bonheur et de soleil.

Auparavant, on assiste à un face-à-face entre Martha et Maria, la femme de Yan. Martha raconte tout avec froideur, blessée par le désespoir de Maria. Elle ne supporte pas qu’on puisse pleurer, qu’on puisse souffrir et sa dernière vengeance contre un destin qui l’a privé d’amour est de désespérer la jeune femme. « Priez votre Dieu qu’il vous fasse semblable à la pierre », dit Martha.

Maria implore l’aide de Dieu et le serviteur réapparaît pour ne prononcer que ce mot : non.

Le décor est simple symbolisant bien une auberge est à côté une chambre. Rien d’ostentatoire pour laisser cette tragédie se jouer à nue. Du vrai beau théâtre authentique sans excès de mise en scène, sans rien pour troubler l’attention. Du théâtre qui laisse toute sa place à la langue de Camus simple, nette avec parfois des élans lyriques splendides.

Il était étrange ensuite de sortir et d’être plongée dans l’ambiance pleine de nervosité propre au dimanche soir. Tout le monde semblait pressé de rentrer rentrer chez soi, affronter le classique spleen du dimanche soir, spleen renforcé sans doute par le fait que nous venions de vivre le dernier dimanche d’été avant plusieurs mois.

Encore habitée par cette pièce de Camus, je me sentais étrangère à cette nervosité qui cependant me semblait menaçante. Sur mon vélo, je me sentais comme une petite chose qu’une pichenette du destin aurait suffi à faire tomber.

En résumé courez vite au théâtre du Nord-Ouest voir cette pièce de Camus ainsi que d’autres pièces programmées jusqu’au 31 décembre déclinant la thématique Sartre, Camus, de Gaulle, la politique. Vous ferez une bonne action pour soutenir le grand théâtre cultivé comme du temps du TNP et vous ferez une bonne action pour votre esprit qui saura se nourrir des paroles de ces grands écrivains. Car au contraire de la télévision et du cinéma, au théâtre le spectateur participe au spectacle, en pensant, en s’émouvant devant ces vies qui se déroulent physiquement sous ses yeux, une participation d’autant plus grande au théâtre du Nord-Ouest tant nous sommes proches de la scène. Une expérience d’autant plus saisissante lorsqu’on a la chance de se voir offrir une belle interprétation comme celle donnée par Anne Barthel et ses compagnons.

Le Malentendu : plusieurs dates à partir du 11 octobre et jusqu’au 22 décembre.

Théatre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre. Métro Grands Boulevards

http://theatredunordouest.com/

Le mix de Beigbeder

septembre 20th, 2011

Je reviens du vernissage de l’exposition « Pompéi un art de vivre », au musée Maillol. Ma visite d’Herculanum il y a quelques années et le dossier de presse de l’exposition m’avaient déjà permis de deviner le contenu. Pourtant, j’avais beau avoir déjà vu des restes de fresque, des objets, des moulages de corps surpris par l’éruption du Vésuve, en 79 après J.-C., j’ai été à nouveau fascinée par ces vestiges qui avait voyagé de la Campanie à Paris. Fascinée et émue par ces traces de vies humaines. Outre l’enrichissement intellectuel, la découverte du passé aide à relativiser le présent dans lequel nous vivons. Ces vestiges forment le présent d’hommes et de femmes qui ont été comme nous. On est frappé par le raffinement de leur civilisation, mais aussi leur stabilité : ils ont des rituels, des croyances. Leur religion est dite païenne, mais elle joue le même rôle que toute autre religion, toute méritant le respect : lier les hommes entre eux, répondre à leur angoisse métaphysique, les aider à vivre. Les objets du quotidien sont étudiés, pratiques, les maisons décorées avec soin, des décors souvent symboliques parce que la vie de tous les jours est rythmée, donc rassurante. L’érotisme fameux des fresques de Pompéi (qui oblige à l’entrée des expositions de mettre un panneau d’avertissement pour les parents accompagnés d’enfants), fait partie du quotidien, comme les bains, les repas, le commerce. Leur existence paraissait plus naturelle et moins compliquée que la nôtre. Est-ce à dire que leur intelligence était moins développée ? Certes non. Nous ne sommes ni mieux ni pire qu’un Romain de l’an 0. Ces Romains, comme les contemporains d’Alexandre ou de Néfertiti, ne connaissaient pas le livre, cet objet fait de feuilles de papier reliées sur lequel sont imprimés mécaniquement des caractères.

L’invention de l’imprimerie m’a semblé bien récente et j’ai songé que longtemps, on a pu penser sans livre. Socrate n’a rien publié et pourtant sa pensée nous parle toujours. De là, je me suis remise à songer à la soirée promotionnelle animée par Beigbeder qui, sincère ou pas, s’inquiète du développement du livre numérique. C’est en tout cas le prétexte à une liste de 100 livres du XXe siècle qu’il sauverait de l’apocalypse. Le fait qu’il s’agisse d’un premier bilan me fait « espérer » que les suivants seront consacrés aux siècles précédents. Le bandeau indiquant « mes 100 livres préférés » annonce qu’il s’agit d’un exercice autobiographique (ou égocentrique), mais après tout, la lecture est un exercice de subjectivité.

J’étais sortie de cette soirée peu enthousiasmée, mais non révoltée. J’avais la tête ailleurs. En visitant l’exposition sur Pompéi, je me suis mise à reconsidérer cette prestation qui était aussi active qu’une émission littéraire à la télévision.

Je me suis dit que les participants étaient venus là sans se donner la peine de faire marcher leur cerveau pourtant d’intellectuels (le salaire ne devait pas être assez élevé). La noblesse des Romains tranchait avec la médiocrité de ces quatre écrivains qui n’étaient venus faire que leur promotion, s’adresser des éloges, se piquer d’être scandaleux et libres et jouer leur petit rôle habituel. Au lieu de donner le meilleur d’eux-mêmes, ils se sont placés en mode automatique. Je n’aime guère Céline, quand il parlait certes, il jouait un rôle, mais derrière ses allures de clochard et ses sarcasmes, il y avait une pensée profonde sur l’art d’écrire. Ici, c’était le désert de la pensée.

Quelques fois, ils ont fait semblant de ne pas être d’accord, mais le débat s’achevait comme un pétard mouillé. Les échanges manquaient de spontanéité, à croire qu’ils avaient tous répété leur rôle comme DSK pour son 20h. Si celui-ci semblait imiter un comédien du Français jouant Tartuffe, Beigbeder (Yann Moix, Régis Jauffret, Simon Liberati, Frédéric Taddei et Gaspard Proust) étaient sur scène comme des femmes savantes : ils posaient. Ils se donnaient des airs très intelligents sans élever leur débat parce qu’à quoi bon gâcher tant de génie devant 700 spectateurs. Les spectateurs, moins de 40 ans en majorité, suivaient sagement la soirée. Comprendre qu’ils s’ennuyaient. Comment leur reprocher ? Est-ce donc cela la littérature tendance des années 2000 ? Je n’imaginais pas que les débats seraient riches intellectuellement, Beigbeder et ses compères ne sont pas payés pour être un peu sérieux. Mais au lieu de s’auto-promouvoir et s’auto-congratuler tout en snobant le reste du monde, était-ce trop demander que de faire preuve d’un peu d’enthousiasme pour l’art qu’ils sont censés aimer et cultiver : la littérature. La soirée était entrecoupée d’extraits de film, notamment avec Jayne Mansfield faisant un pub pour un rouge à lèvres extrait du film « La Blonde explosive ». Finalement, cette séquence américaine idiote était dans le ton. Jayne Mansfiel était là car si j’ai bien compris Simon Liberati lui a consacré un livre.

Les extraits lus des écrivains invités m’ont frappé par leur violence (enfin, j’avoue l’extrait de Liberati, je ne m’en souviens plus du tout), mais celui de Jauffret (une microfiction) n’était que la mise en scène de la violence masculine de façon caricaturale. Celle de Moix racontait le lynchage de pro-Claude François contre des pro-Sardou dans un bowling d’Olivet, banlieue déprimante d’Orléans. Violents et nuls, surtout le Yann Moix qui ressemble à un délire écrit par un adolescent qui s’ennuie. Mais il me semble pas que Yann Moix écrive pour faire penser ses lecteurs.

La soirée s’est achevée par une lecture d’un extrait d’ « American Psycho » par Gaspard Proust. Beigbeder adore ce livre qui est tout de même un modèle répugnant de violence gratuite. L’extrait était une scène de torture pratiquée par le « héros » Patrick sur une fille… Les scènes de tortures pornographiques constituant l’essentiel du livre, difficile de trouver autre chose.

Faisons preuve d’ouverture d’esprit, après tout, « American Psycho » est peut-être un grand livre, même s’il me révolte (pour moi, ce roman est une sorte de crime contre l’humanité)… mais Beigbeder n’aurait-il pu trouver mieux pour achever sa soirée ? Puisqu’il dit aimer Paul-Jean Toulet, pourquoi ne pas en faire lire un extrait à Proust (Gaspard) ? C’est un beau style, un peu vieilli certes, mais où l’être humain est respecté et où la littérature n’est pas un vain mot.

La littérature manquait cruellement hier soir. La femme aussi manquait, n’étant présente qu’à travers Jayne Manfield, Audrey Hepburn dans des extraits de films (modèles de femmes objets) et à travers l’extrait du roman de Bret Easton Ellis. Je ne suis pas une acharnée de la parité, je reconnais volontiers qu’il y a eu dans l’histoire plus de grands écrivains hommes que de grands écrivains femmes et que certaines « écrivaines » aujourd’hui prétentieuses se plaisent surtout à écraser les hommes pour se venger de tant de siècles d’oppression et rivalisent de vulgarité avec leurs confrères ! Mais j’ose espérer qu’il y a des femmes qui écrivent autant avec talent qu’avec cœur encore aujourd’hui. Pourquoi ne pas avoir fait une place respectable à la femme ? La femme qui a inspiré tant de romans d’amour sublimes et les femmes qui achètent  les romans des messieurs présents sur la scène sans lesquelles ils ne pourraient s’acheter des jeans Diesel et des pulls Zadig et Voltaire.

Je voulais aussi parler des livres qui aujourd’hui se périment plus vite que les plats surgelés, mais ce sera pour un autre jour.

 

Pompéi, un art de vivre, musée Maillol, 61 rue de Grenelle. Jusqu’au 12 février 2012

Etre professeur, être français

juillet 16th, 2011

L’Education nationale a des difficultés à recruter : le Capes ne fait plus recette, faute de candidats. Le ministère passe par la presse pour proposer ses 17 000 postes disponibles ! La publicité montre Laura ou Julien ayant trouvé le poste de leurs rêves et à la hauteur de leurs ambitions.

Lorsqu’on lit les premières pages du livre d’Aymeric Patricot, on comprend que lorsqu’on accepte de devenir professeur, l’Education nationale lâche ses serviteurs dans la nature et ne se souvient d’eux que pour les réprimander s’ils ne savent pas tenir leur classe. Les élèves s’en prennent à un professeur ? C’est de la faute de ce dernier déclare le proviseur, soucieux de ménager la réputation de son établissement même en banlieue, soucieux d’éviter les représailles de la part des élèves. Quand il s’agit de jeunes issus de l’immigration, on hésite à être sévère, on pardonne facilement parce que leur vie est difficile, parce qu’ils sont victimes de discriminations et de racisme. Cette attitude, qui née d’un sentiment généreux, ne fait qu’aggraver le cas de ces élèves, discriminés par le laxisme dont on fait preuve avec eux… Une façon aussi d’avoir la paix à bon compte sans penser à l’avenir de ces jeunes qui pour la plupart risquent de rester à l’écart. Aymeric Patricot évoque le cas de Karen Montet-Toutain poignardée par l’un de ses élèves, abandonnée par l’Education nationale sourde à ses appels au secours avant le drame et finissant par croire qu’elle est plus coupable que son agresseur.

On est loin des Hussards noirs de la République chers à Péguy et de l’école de Jules Ferry. En un siècle, l’instituteur et le professeur n’ont plus aucun prestige, aucune autorité. Enseigner est pourtant l’une des plus nobles activités humaines, car offrir la connaissance à un enfant, c’est lui apprendre à penser par lui-même, c’est lui offrir la liberté et enrichir son esprit.

Enseigner aujourd’hui, c’est souvent faire de la garderie, c’est guetter l’intérêt d’un élève ou deux en essayant de ne pas se faire chahuter par les autres. Beaucoup d’élèves n’acceptent pas l’autorité, ni celle de leurs parents, ni celle des professeurs. Beaucoup d’élèves, hélas, ne se sentent pas concernés par le savoir et n’ont pas le goût de l’apprentissage, faute d’éducation au sein de leur famille et faute parfois de se retrouver dans la culture enseignée, différente de celle de leur origine.

Les problèmes d’éducation dans les zones sensibles donnent lieu régulièrement à des livres témoignages, à des essais mais aussi à des reportages souvent à l’occasion de faits divers assez dramatiques pour être portés à la connaissance des médias.

Depuis des décennies, l’Education nationale est une grosse machine qui semble sans cesse en panne, un malade qui ne sort pas de la convalescence. Son budget est énorme mais les zones d’éducation prioritaire restent des zones, et les différents problèmes s’accumulent plus qu’ils ne se règlent. Quant aux professeurs, ils sont soient considérés comme des fonctionnaires privilégiés du fait du nombre de jours de vacances dont ils bénéficient, soient considérées comme des sacrifiés d’une société en pleine quête d’identité, en pleine crise morale et économique.

Il y a des professeurs qui enseignent, dans des établissements dits privilégiés parce qu’ils sont calmes, et d’autres qui tentent d’établir une sorte de cohésion sociale et culturelle au sein d’un groupe d’enfants ou d’adolescents de classe moyenne voir pauvre et d’origines variées.

Dans son livre, Aymeric Patricot nous fait partager la « violence de l’expérience » d’un jeune agrégé de lettres envoyé dans un collège puis un  lycée de banlieue parisienne, sans armes et sans soutien de sa hiérarchie. Son témoignage n’est aucunement un inventaire de faits divers et incidents. Au contraire, l’auteur fait preuve de réserve, évoque quelques anecdotes, des réflexions de ses élèves très révélatrices mais n’entre pas dans les détails : il sait prendre des distances pour pousser plus loin sa réflexion. Et c’est justement cette réflexion qui m’a le plus intéressée. Dans le titre, le mot le plus important me semble « autoportrait ». Mais cet essai on l’on sent que chaque mot est pesé n’a rien d’un texte égocentrique. Bien au contraire, Aymeric Patricot nous incite tous à mener la même réflexion sur notre identité dans un monde paradoxal : mondialisé, uniformisé mais où les spécificités culturelles, religieuses n’ont jamais été autant défendues souvent avec violence. Aymeric Patricot réfléchit à sa place d’enseignant dans une France à deux vitesses.

Robert Doisneau

Le récit qu’il fait de son enfance et de son adolescence au Havre dans des établissements de centre-ville m’a fait penser à celle que j’ai connue dans une autre ville de province de taille moyenne. La France a-t-elle vraiment changé en l’espace de vingt ans ? A moins qu’en vivant dans une ville de province au centre-ville dans un environnement « bourgeois » et cultivé, je n’ai pas pris conscience qu’une autre France coexistait.

L’auteur évoque aussi sa vie au Japon, la façon dont il était exclu en tant qu’étranger dans certains lieux. Exclusion qu’il comprenait. « Accepter ce racisme latent, c’était […] préserver dans mon imaginaire des sortes de lieux mythiques, à jamais inaccessibles au pauvre petit Blanc que j’étais. » Attitude pleine de sagesse mais peu commune, l’être humain étant sans doute naturellement agressif avec ce qui lui est étranger ou désireux de le dominer.

Cette expérience au Japon et celle en banlieue parisienne a incité l’auteur à établir sa propre carte d’identité ou plutôt d’identités… Le discours d’Aymeric Patricot ne plaira pas forcément à tous, car il va à l’encontre des beaux discours visant à gommer les identités au nom d’une universalité illusoire mais dont la France est l’une des championnes. L ‘auteur a la même nationalité que ses élèves et pourtant, il n’a pas les mêmes repères, les mêmes traditions, les mêmes croyances… « Pour le professeur comme pour l’élève, dans ces établissements-là, le mot France perd tout à coup son évidence – il leur revient de le réinventer. » Si possible…

Enseigner, c’est transmettre ce qu’on possède, cela incite à s’interroger sur la nature même de cette possession. C’est ce que fait Aymeric Patricot avec justesse. Il est d’autant plus à même de le faire qu’il enseigne la littérature et le français. Molière et Maupassant, deux auteurs qui plaisent aux élèves dit-il, sont à la fois deux écrivains très ancrés dans la culture et l’Histoire française tout en s’adressant plus largement à l’humanité. Toute la tâche du professeur est de le faire comprendre à ses élèves.

La quatrième partie intitulée « ce qui m’a sauvé » est dédiée à la littérature. Aymeric Patricot a été sauvé par la lecture et l’écriture, en dehors de ses heures de cours. La liberté. Une liberté qu’il tente de faire partager à ses élèves. Quelques-uns se passionnent pour des livres, font preuve d’un certain talent d’écriture. La littérature fait découvrir  les spécificités de chaque pays à diverses époques et nous transporte dans l’univers d’un écrivain tout en nous faisant comprendre que les grands textes parlent à tous, au-delà des années et des frontières. Pour preuve, la citation qui clôt l’ouvrage : A l’est d’Eden, de Steinbeck. Ou comment un auteur américain en 1952 décrit les difficultés d’un professeur californien en territoire difficile…

Aymeric Patricot, Autoportrait du professeur en territoire difficile, Gallimard.

Blog de l’auteur : http://www.aymericpatricot.com

La coiffeuse et le professeur de philosophie

mai 31st, 2011

Depuis le Renoncement Philippe Vilain propose une sorte de thème et variation sur le séducteur. Le séducteur confronté à la maladie, à la mélancolie d’une femme mariée, à une paternité non désirée ou bien à une femme toute simple ordinaire, comme on en croise tous les jours. Cette femme se trouvait déjà dans le Renoncement et revient dans Pas son genre. Il s’est écoulé dix ans.

L’héroïne du Renoncement travaillait comme vendeuse dans un grand magasin parisien. L’étudiant intellectuel et oisif initiait sa maîtresse à la littérature, il lui faisait découvrir des auteurs qu’il aimait, notamment Pavese. Dans Pas son genre, la femme mûre est devenue une trentenaire divorcée avec un enfant. Le narrateur, lui, est plus âgé et sur certains détails ressemble moins à l’auteur lui-même. Dans Le Renoncement, le narrateur était un jeune homme en quête d’aventures. Premier volume comme un roman d’initiation puisque la femme sur laquelle il avait jeté son dévolu était plus âgée. Un roman dans le sillage de l’Adolphe de Benjamin Constant. Dans Pas son genre, le séducteur est un professeur de philo très parisien qui se retrouve nommé à Arras. Il n’a pas acquis une véritable maturité, mais il est plus cynique et par là plus résigné. Il décide de séduire une modeste coiffeuse appelée Jennifer, lectrice de journaux people, habitant un appartement dans la banlieue d’Arras, élevant seule son fils Kevin, rêvant de vacances dans un hôtel club.

La description que Philippe Vilain fait de Jennifer corsetée dans son tee-shirt moulant est cruelle, mais réaliste même si la description par l’accumulation peut faire cliché. Elle souligne le fossé entre cette jeune femme et le professeur de philosophie. Pourquoi François s’intéresse-t-il à Jennifer ? Pour tromper son ennui. Il n’a même pas le coup de foudre pour la coiffeuse puisqu’il prétend l’avoir choisie par hasard. C’est le séducteur indécis, qui feint de se laisser porter par les événements tout en gardant son libre arbitre. Une lâcheté face à la vie, une incapacité à aimer profondément. L’attitude peut paraître répugnante et méprisante. On peut aussi plaindre de tels hommes qui ne connaîtront jamais l’ivresse d’un sentiment amoureux complet corps et âme. En redoutant l’engagement amoureux, on reste prisonnier de sa petite personne.

La description que Philippe Vilain fait de François reste ambiguë, elle varie entre la condamnation et l’adhésion. Avec subtilité, dans les méandres de phrases longues, il ménage une distance entre lui et le narrateur. Il analyse les sentiments et les réflexions de François avec précision, suivant chaque variation de ses sentiments à l’égard de Jennifer sans jamais rien dire de définitif. L’indécision du narrateur est aussi celle de l’auteur devant sa créature. Un ressassement labyrinthique reflétant la complexité des sentiments, l’impossibilité peut-être de voir clair entre ce qu’on est et ce qu’on voudrait être, entre l’idéal et le scepticisme. L’indécision est aussi l’expression de l’ennui que Philippe Vilain a déjà longuement analysé. Un ennui viscéral synonyme de désenchantement.

Paradoxalement, Jennifer, scrutée comme si elle était dans une sorte de téléréalité, paraît plus vivante. Les phrases pour parler d’elle, de ses attitudes et de ses sentiments sont d’ailleurs plus courtes, plus précises.

Mais au-delà de son style, de son langage Jennifer est une femme seule, qui a été trahie par des hommes. Même des femmes élégantes ayant lu Pavese et Proust verront en Jennifer une sœur.

Le plaisir physique avec une femme peut être une fin en soi pour un homme surtout pour un intellectuel. Cela s’apparente à une récréation, à une plongée dans une réalité moins noble voire vulgaire mais que l’intellectuel traverse en touriste certain qu’il lui sera facile de reprendre sa place dans les hauteurs dès qu’il le voudra, rejetant d’emblée la possibilité d’être enchaîné par les sens. François s’amuse ainsi de la vulgarité verbale qui accompagne ses rapports physiques avec Jennifer, comme une sorte d’expérience exotique.

En lisant Pas son genre, j’ai songé également à l’Ennui de Moravia. Le narrateur de l’Ennui se prend de désir pour une femme qu’il méprise. C’est une fille toute simple qui n’a que l’intelligence du quotidien, dont les réflexions ne dépassent pas la logique domestique. Le narrateur, bourgeois cultivé, bientôt ne peut plus se passer d’elle, de son corps, de sa présence sensuelle au point d’être fou de jalousie à l’idée qu’un autre puisse la posséder. La jalousie devient pathologique. De la même façon, dans Pas son genre, François feint de ne pas être jaloux, feignant un amour supérieur, dégagé d’un tel sentiment. Mais comme dans les autres romans de Philippe Vilain, c’est au moment où la femme se refuse, au moment où elle agit librement, au moment où elle est peut-être infidèle que le narrateur se met à l’aimer avec folie. Un amour possessif, égocentrique. C’est ainsi que Philippe Vilain décrit la passion. La femme est une proie qui n’a d’intérêt que lorsqu’elle s’échappe. Lorsqu’elle se donne, elle perd son charme. Même la jolie femme riche et mal mariée de Paris l’après-midi finit par lasser le narrateur pauvre et d’origine modeste. Il célèbre son corps, il est flatté d’avoir été choisi comme amant avant que l’habitude devienne ennui. Philippe Vilain aime camper des amants très opposés pour en conclure que ces différences qui pimentent d’abord la relation n’empêchent pas l’ennui. François s’amuse ou se dégoûte de la personnalité et du mode de vie de Jennifer. Si elle lui avait été plus proche, il lui aurait reproché de trop lui ressembler. Dans tous les cas, la passion n’est condamnée à vivre que quelques mois. La façon dont Philippe Vilain donne quelques détails sur la saison fait bien sentir le temps qui passe fatalement sur le cœur du séducteur.

Dans tous les romans psychologiques, comme dans une tragédie, il y a un moment où l’intrigue bascule. Ici, c’est lorsque François essaye de cacher Jennifer à une collègue rencontrée dans la rue, lorsqu’il s’abstient de la présenter. Ce roman aurait pu s’intituler La Honte. Jennifer prend conscience que son petit ami ne l’aime pas. S’il l’avait aimé sincèrement, il aurait dépassé ses préjugés sociaux.

Dans tous les romans de Philippe Vilain, la femme convoitée puis séduite est jolie, souvent assez artificielle, à l’esprit plus pratique que philosophique. Mais chaque fois, c’est elle qui sort grandie de l’histoire. Le séducteur aime surtout l’amour lorsqu’il est seul car l’amour devient alors un synonyme de désir. C’est pourquoi il dit préférer l’amour à la solitude.

La femme aime un homme, dans une quête pathétique de tendresse et de complicité, prête à des efforts pour être au niveau de l’homme aimé, alors que rares sont les hommes ayant l’intelligence de se mettre au niveau de la femme aimée ou à s’intéresser à ce qui la passionne, au nom d’un orgueil masculin qui les prive d’un enrichissement et d’une complicité totale.

Dans tous les romans de Philippe Vilain, la femme n’est chaque fois ni tout à fait une autre ni tout à fait la même. Chaque fois pourtant, au fil du récit, elle devient émouvante jusqu’à atteindre le rang d’héroïne ayant le courage de prendre son destin en main même au prix de souffrance. Devant l’indécision du séducteur, elle agit. La petite coiffeuse d’Arras, par sa résolution finale, montre son courage, préférant partir plutôt que de s’humilier en vain et se voiler la face.

Jennifer aspire à un amour « sans prise de tête », avec le quotidien comme ciment. François rêve d’un idéal qu’il préfère considérer comme impossible afin de s’épargner effort, souffrance et déception. Ce qui les sépare, ce n’est pas tant les différences de niveaux social et intellectuel mais de conception de l’amour, des conceptions que ce roman nous invite à discuter…  jusqu’au bout de la nuit.

 

Pas son genre, de Philippe Vilain, éditions Grasset, 187 pages.

 

Ce roman fait partie des ouvrages sélectionnés pour le prix Rive Gauche de Paris,

https://www.facebook.com/#!/pages/Prix-littéraire-Rive-Gauche-à-Paris/163199513740598

 

Famille et littérature

février 22nd, 2011

On élève un enfant en sachant qu’un jour il sera totalement indépendant de vous, qu’il n’aura peut-être pas conscience des sacrifices faits pour lui, qu’il jugera votre comportement quel qu’il soit et qu’il n’aura aucunement à vous rendre compte de la façon dont il deviendra à son tour un adulte.

L’expression artistique est peut-être, a priori, l’activité qui semble la plus indépendante de nos origines. Combien d’artistes sont nés de parents dénués de tout talent ? La grande majorité. Et pourtant, il est difficile de comprendre leur cheminement artistique en faisant abstraction de leur origine et de leur enfance. En somme, un artiste est peut-être celui qui est le plus « étranger » à ses parents et en même temps, dans le cas de la littérature, il reste lié à ces derniers bien plus qu’un enfant devenu plombier, ingénieur, commerçant ou toute autre profession  » normale « .

En effet, écrire est à la fois un acte d’adulte, une démarche intellectuelle et artistique et plus ou moins un métier tout en étant un lien fort entretenu même involontairement avec ses parents. Les parents d’écrivains, hostiles ou enthousiastes – jamais indifférents – interfèrent toujours, tant qu’ils vivent et parfois au-delà, sur l’œuvre ou l’état d’esprit de leurs enfants auteurs. Alors qu’un peintre ou un musicien, par exemple, a beaucoup plus de facilité à prendre son indépendance.

Tout le mérite de cette Histoire des parents d’écrivains, d’Anne Boquel et Etienne Kern (Flammarion) est d’évoquer un certain nombre d’écrivains français du XIXe e XXe siècle en nous parlant de leurs parents. Certains sont assez célèbres comme Sido, la mère Colette, ou encore les mères de Jules Renard, d’Hervé Bazin, de Proust ou de Balzac, créancière et secrétaire de son fils. D’autres ne sont pas entrés dans la postérité, comme les pères de Théophile Gautier et de Jules Verne. On revisite des liens qui appartiennent à la légende littéraire, on en découvre qui sont restés plus confidentiels alors qu’ils ont beaucoup compté dans la vie de l’auteur, malgré tout. J’ai été frappée que la plupart du temps c’est avec son père ou avec sa mère que l’écrivain entretient un rapport particulier, comme si l’un des deux se sentait plus concerné (en dehors des cas de veuvage).

On pourrait croire que ces histoires ne sont qu’anecdotiques alors que ces liens variés sont de vrais romans passionnants, parfois attendrissants, parfois cruels. La littérature, même pour des gens non littéraires, provoque toujours des réactions vives en famille. Etre lus par ses parents est sans doute la plus grande épreuve pour un écrivain. Ne pas être lus également. Rien n’est indifférent. L’auteur attend non pas une critique littéraire objective (même si certains parents se permettent de corriger ou conseiller leur enfant, Anne Boquel et Etienne Kern nous donnent quelques exemples qui ne manquent pas de faire sourire). L’auteur, en donnant son livre à lire à ses parents sait qu’il sera lu comme un enfant qui a grandi mais qui reste un enfant. Même un écrivain qui prétend haïr ses parents ou se moquer de leur opinion songe quand même à eux en tenant sa plume. Que va penser Papa ? Que va penser Maman ? J’ai aimé découvrir ces couples qui sans se douter ont conçu un écrivain. « Une chose très difficile », s’exclame la maman de Jean Cocteau à la fois fière, inquiète et totalement envahissante.

Certains n’inspirent pas la sympathie comme les parents d’André Breton mais au fond, ils sont assez rares. Au fond, je leur trouve presque toujours des circonstances atténuantes. Il est difficile de comprendre ses enfants. C’est un autre, un être humain à part entière et en même temps tellement de soi, que les parents s’imaginent avoir des facilités pour comprendre leur enfant, au nom d’un certain instinct. Quand ils s’aperçoivent qu’ils se trompent, comment ne pourraient-ils pas souffrir ? La claque est d’autant plus vive face à une œuvre littéraire qu’ils la prennent au sérieux ou pas. A cela s’ajoute les inquiétudes matérielles, les déceptions de ne pas voir le fils prendre la suite… heureusement souvent qu’un autre enfant est là pour prendre la relève comme les frères aînés de Flaubert et Proust qui deviennent médecins à la suite du père.

Anne Boquel et Etienne Kern nous font partager ces angoisses qui pourraient paraître mesquines, matérialistes ou égoïstes alors qu’elles sont souvent légitimes. Au fond, quel parent ne souhaite pas le meilleur pour son enfant ? Et précisément publier des livres n’est pas toujours la voie royale rêvée surtout lorsque le succès se fait attendre ou que le scandale s’en mêle. Ces questions prennent tout leurs sens à partir de la fin XVIIIe siècle avec la naissance de la famille moderne, où les liens parents/enfants sont plus étroits et où l’augmentation de l’espérance de vie permet à de plus en plus d’enfants de grandir sans être orphelins.

Les auteurs nous offrent dans leur Histoire un beau panorama des liens et des réactions parentales. Et même si la plupart de leurs lecteurs ne sont pas des écrivains,Anne Boquel et Etienne Kern posent à mon avis plus largement la question des rapports que nous entretenons, implicitement ou pas, avec nos parents lorsque nous faisons quelque chose d’artistique ou du moins qui révèle une part de nous-mêmes. La rapidité de notre vie moderne, ces moyens de communication perfectionnés qui nous font oublier les conversations réelles ne pourront jamais empêcher que les rapports humains sont d’abord des dialogues difficiles mais passionnants d’âme à âme… comme nous le rappelle la littérature.

Etienne Kern est le prochain invité des mercredis littéraires (voir rubrique événement)