Quelques aspects de la lecture

octobre 16th, 2012

On ne saurait être exhaustif sur un thème aussi vaste que la lecture. Dans son excellent livre Le Lecteur, Nathalie Piégay-Gros aborde cependant les problématiques et les approches principales concernant la lecture (littéraire) et le lecteur dans une longue introduction ponctuée de citations illustrant ses propos, puis en s’appuyant sur une anthologie commentée. Le vade-mecum offre aussi des explications claires sur les notions abordées dans l’ouvrage. Nathalie Piégay-Gros a choisi quelques grands textes théoriques (Blanchot, Jauss, Eco…) mais a retenu surtout des extraits littéraires signés Balzac, Rousseau, Flaubert, Valéry, Pérec, Gracq, Baudelaire, Montaigne… On comprend ainsi que la lecture et le lecteur ne sont pas seulement une prolongation naturelle de la publication d’un livre mais aussi des acteurs de la littérature, participant au contenu même d’essais, romans, poèmes.

Un livre existe grâce à l’auteur et vit grâce aux lecteurs. Je me suis fait plusieurs fois la réflexion en faisant sortir des bibliothèques des textes de Roger de Beauvoir qui pour certains n’avaient pas dû bouger de leur rayonnage depuis des dizaines d’années, si ce n’est lors d’un déménagement. Je me souviens aussi de ces vieux numéros de la Revue des Deux Mondes à la bibliothèque d’étude de Bourges. Certains exemplaires des années 1830 étaient en très mauvais état. La bibliothécaire, sans doute étonnée de me voir passer mes vacances d’été dans cette salle d’étude, me les communiquait quand même pour ne pas me décevoir. Je dépliais les pages avec précaution, parfois le papier s’effritait, les reliures tombaient en lambeaux. J’y cherchais ce qui m’intéressait puis rendais les volumes qui partaient directement à la réparation… Il me semblait que Roger de Beauvoir et tous ces auteurs oubliés de textes auxquels je trouvais tant de charme se réveillaient et se tenaient derrière mon dos.

Je me plongeais dans un autre temps à tel point que le présent après des heures de bibliothèque m’apparaissait avec une étrangeté un peu désagréable. Quant à l’avenir, j’avais la bêtise de ne point y songer. Je vivais pleinement ce temps de la lecture, « une temporalité singulière, séparée du cours du temps ordinaire » (p.13) et sans doute puis-je dire que j’excellais alors dans cet « art de lire » (p.14) décrit par Nathalie Piégay-Gros. J’aime le rapprochement qu’elle établit entre la lecture et le fait de jouer une partition musicale. « elle donne vie et corps à un texte qui, sans cela, est lettre morte. » (p. 15). Si l’interprétation musicale réclame une maîtrise technique et un travail répétitif pour parvenir à lire les notes, l’interprète comme le lecteur fait vivre avec subjectivité un texte. Une interprétation qui varie aussi au fil des années, des siècles, comme le rappelle l’auteur en prenant comme exemple la réception de Bérénice : « certaines des questions qu’elle soulevait lors de sa parution cessent d’êtres posées ; d’autres, auparavant inaperçues, surgissent. » (p.20) Etudier la réception d’un texte, explorer l’histoire des critiques et des lectures successives permet d’avoir une autre approche d’un texte mais aussi de son auteur, notamment lorsqu’on le confronte à la réaction de ses contemporains.

Avec mes romantiques, j’étais seule sans l’être, expérimentant ce que Proust décrit : « la lecture, au rebours de la conversation, consist[e] pour chacun de nous à recevoir communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l’esprit sur lui-même ». ( Extrait de la préface Sésame et les lys de Ruskin, p. 29, cité en partie par Nathalie Piégay-Gros. Le texte intégral est téléchargeable ici : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k962762.r=s%C3%A9same+et+les+lys.langFR)

L’admiration est un sentiment dont on ne loue pas assez les mérites. Elle naît de notre intelligence et la développe sans jamais blesser. Chaque fois que je lis Proust je trouve une raison de l’admirer, j’y puise une source de bonheur réel même lorsqu’il décrit des sentiments ou des moments douloureux, mélancoliques ou peu glorieux pour la nature humaine, parce qu’outre le génie il ajoute à son regard de la douceur (mot qu’il emploie fréquemment) et une compréhension infinie.

Dans sa longue préface au Sésame et les lys de Ruskin qu’il a traduit, il livre une réflexion approfondie sur la lecture qui annonce déjà les théories modernes, notamment en montrant que le lecteur doit réagir face au texte, le faire vivre, l’interpréter.

Bien sûr, Proust revient à l’enfance. Même si on peut connaître le goût de la lecture à l’âge adulte seulement, il est rare que des enfants grands lecteurs abandonnent ensuite les livres. D’ailleurs même les lecteurs moyens se rappellent souvent en priorité leur lecture d’enfance ou d’adolescence. Ces lectures fondamentales, formatrices, même si par la suite, on saisit leurs insuffisances, nous marquent et se sont souvent accompagnées d’une évasion de notre imaginaire qui supportait alors mal les perturbations extérieures, le réel. « Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances, qu’on allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile. » (p.9)

Proust, dans sa préface, explique aussi que la lecture est source de déception et de mélancolie pour les êtres sensibles qui se sont attachés aux personnages. Il décrit le charme qui se brise quand le livre est fermé, que les personnages effectivement disparaissent. Qui n’a pas essayé une fois de lire plus lentement la fin d’un ouvrage pour repousser cet instant fatal où la dernière phrase tombera comme le rideau devant un théâtre de marionnettes, ce moment où ces héros si vivants dans notre esprit redeviendront des pantins affalés, aux fils emmêles qui ne se réveilleront que lorsqu’un autre lecteur les convoquera, les animera en ouvrant le livre. Proust est mort avant d’avoir, en tant qu’auteur, dû lui aussi abandonner ses personnages (mais l’aurait-il pu ?)

La lecture apparaît ainsi comme un apprentissage de la vie à travers la petite mort de ces personnages de fiction qui grâce à l’auteur et aux lecteurs ont flirté avec le réel et ont appartenu à notre existence.

Plus encore Proust démontre les limites spirituelles de la lecture, du moins ce qu’il ne faut pas en attendre, par là, il explique que l’action intellectuelle du lecteur est essentielle, au-delà même du livre. Pour lui, l’auteur éveille l’esprit mais ne le gouverne pas. Il ne faut pas croire que l’auteur peut penser à notre place. Il parle ici des bons livres, ceux qui nous grandissent et nous aident à nous diriger. Pour Proust, la lecture fait apprendre qu’il faut sonder les « régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de l’esprit. » (p. 36) La lecture est un exercice intellectuel par lequel on peut parvenir à atteindre notre vérité intime. Se contenter d’une vérité qui serait dans les livres sans réfléchir, c’est subir un discours. Solution de facilité. Proust avec drôlerie imagine un esprit fatigué qui irait chercher la vérité dans un vieil in-folio conservé jalousement dans un couvent en Hollande (p. 39). Cette quête réclamerait du temps, de la diplomatie mais aucunement un effort intellectuel.

Cette paresse (souvent naturelle) condamnée par Proust peut même s’avérer dangereuse.

Friedrich Heinrich Füger, Marie-Madeleine.

Dans son ouvrage, Nathalie Piégay-Gros aborde aussi les dangers de la lecture mais seulement sous un angle moral et individuel. Elle parle de ces livres (essentiellement des romans) condamnés parce qu’ils pouvaient faire tourner la tête des lecteurs (enfin, surtout des lectrices, comme Mme Bovary, malheureuse d’avoir lu trop de bluettes) ou détourner du droit chemin. Nathalie Piégay-Gros évoque aussi les excès de lecture qui mène à la folie comme chez Louis Lambert (en s’appuyant sur un extrait du roman de Balzac). Si les siècles précédents condamnaient certains textes au nom de la morale, le XXe siècle a fait aussi l’expérience du pouvoir de la lecture quand il est lié à une dictature. Les régimes totalitaires ont justement gouverné en empêchant ou en détournant les peuples de penser, de critiquer, les obligeant à croire à une vérité écrite dans un livre qui est devenu un programme de vie. Du danger individuel on est passé au danger collectif.

La Lecture, Esztergom, Hongrie, 1915 par André Kertész

Concluons par une note plus optimiste et joyeuse. Nathalie Piégay-Gros achève son introduction et son anthologie en traitant du plaisir de la lecture et de la sagesse du lecteur. De même, Proust termine en parlant d’amitié. « La lecture est une amitié. Mais du moins c’est une amitié sincère, et le fait qu’elle s’adresse à un mort, à un absent, lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C’est de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des autres. […] Avec les livres, pas d’amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée avec eux, c’est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu’à regret. Et quand nous les avons quittés, aucune de ces pensées qui gâtent l’amitié : Qu’ont-ils pensé de nous ? – N’avons-nous pas manqué de tact ? – Avons-nous plu ? – et la peur d’être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l’amitié expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu’est la lecture. Pas de déférence non plus ; nous ne rions de ce que dit Molière que dans la mesure exacte où nous le trouvons drôle : quand il nous ennuie nous n’avons pas peur d’avoir l’air ennuyé, et quand nous avons décidément assez d’être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement que s’il n’avait ni génie ni célébrité. » (p.46-47)

Une amitié qui aboutit à la liberté du lecteur. Point de départ du plaisir et de l’enrichissement de cette pratique, de cet art que tout homme devrait avoir le droit de posséder afin d’avoir aussi la chance de pouvoir entretenir un dialogue avec lui-même.

Nathalie Piégay-Gros, Le Lecteur, Paris, Garnier-Flammarion, coll. Corpus Lettres

Je signale aussi cet article plus complet sur « Le Lecteur » : http://www.fabula.org/revue/cr/332.php

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