30 ans dans la vie de l’édition française

octobre 24th, 2012

Sainte-Beuve

En 1839, Sainte-Beuve parlait de « détresse » et de « désastre » à propos de la littérature de son temps (« De la littérature industrielle », article publié p. 199 sqs dans Pour la critique, folio essais). Même si à ses yeux la situation empirait, Sainte-Beuve reconnaissait cependant que depuis Gutenberg la littérature est liée à l’industrie.

L’influence de l’économie sur la vie des lettres n’a fait qu’augmenter depuis Sainte-Beuve. Au fil des décennies, le milieu de l’édition et des lettres évolue, selon les modes, les événements historiques, les crises économiques et sociologiques et les acteurs du milieu. Force est de constater cependant que depuis un peu plus de trente ans, le monde des lettres, au sens très large, connaît des changements de plus en plus rapides et se trouve en proie à des contradictions qui le rende encore plus fragile.

C’est cette période, depuis 1975, avec la naissance d’Apostrophe et la mort de Gaston Gallimard qu’Olivier Bessard-Banquy a étudié à la loupe. Il nous offre ainsi en détail un vaste panorama du milieu éditorial, une vraie sociologie de la vie littéraire et intellectuelle française avec ses modes, ses crises, ses vices et ses vertus ainsi que ses figures que l’auteur, pour la plupart, a rencontré et interrogé pour son ouvrage.

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La multiplications des petites maisons d’édition, la montée en puissance du poche, les nouvelles collections, l’émergence de nouveaux lieux de vente du livre, l’augmentation des enjeux financiers, obligations du best-seller pour compenser la baisse des ventes littéraires, les rivalités entre maisons surtout à l’heure des prix ou des rachats d’auteurs, les problèmes de diffusion, de prêts en bibliothèque, etc : l’auteur revient sur tous ces aspects de façon chronologique et thématique.

Olivier Bessard-Banquy aborde aussi bien l’histoire de la Bicyclette bleue, les carrières d’un Claude Durand, d’un Jean-Marc Roberts ou encore d’un Jérôme Lindon (auquel l’auteur rend hommage), le déclin des livres de sciences humaines dans les années 1980, l’arrivée des livres à 10 francs, l’échec de Crystal, l’ebook de l’année 2000, la naissance de Viviane Hamy, du Dilettante ou encore de Verticale et de Quai Voltaire, les transformations de maisons comme Calmann-Lévy, Stock ou encore le Seuil dont le rachat par La Martinière a fait tant de vagues ou encore l’aventure éditoriale et médiatiques de Houellebecq depuis l’Extension du domaine de la lutte jusqu’à la Tentation d’une île. L’auteur nous raconte ou nous rappelle ces grandes et petites histoires qui ont fait trembler Saint-Germain-des-Près, qui ont donné lieu à des articles, des tribunes, des interviews, des polémiques qui, sur le moment, prenaient des allures de révolution ou de drame. Loin d’être un catalogue chronologique d’anecdotes, la suite de ces récits et analyses fait bien comprendre l’évolution et les problématiques du milieu littéraire. Ce panorama de trente ans invite également à s’interroger sur l’avenir des lettres avec Internet et le numérique dont les rôles deviendront sinon déterminants du moins de plus en plus importants.

Certes, on peut trouver triste que l’argent soit si étroitement lié à la littérature qui reste avant tout une création artistique et intellectuelle. On peut trouver regrettable ces « jeux de chaises musicales » qui font ressembler le monde éditorial à une cour versaillaise où petits et grands s’affrontent sans relâche et sans scrupule.

Mais Olivier Bessard-Banquy montre aussi l’extrême diversité de l’édition française et que quelques acteurs ont encore foi en leur métier. Certains livres n’auraient pas vu le jour sans tel éditeur ou telle collection peut-être même certains écrivains, comme Pierre Michon, n’auraient-ils jamais été publiés ou plus tardivement sans cette capacité du monde de l’édition française à accepter aussi ce qui n’est pas à la mode.

Certes, l’auteur rappelle comment Hans d’Islande par exemple, a été refusé par toutes les maisons d’édition après avoir été envoyé sous forme manuscrite par quelques petits malins. Certes, il n’a pas tort de dire que très probablement certains chefs-d’œuvre ne verront jamais le jour parce que le manuscrit a échappé à tout le monde. Cette diversité n’est pas sans poser des problèmes, de même que le phénomène de rentrée littéraire, par exemple, qui a l’avantage de faire parler des livres dans les médias mais à propos de quelques titres au détriment de textes peut-être meilleurs mais moins vendeurs. Face à tant de complexités et de paradoxes, Olivier Bessard-Banquy reste toujours nuancé, sachant montrer avantages et inconvénients des différentes évolutions.

L’ouvrage est découpé en chapitres chacun divisé en sous-parties avec des titres, ce qui facilite une éventuelle recherche thématique. Les chapitres sont ponctués par des intermezzi qui permettent de revenir sur un thème révélateur ou sur un nom comme les aventures de Gallimard depuis la NRF jusqu’à aujourd’hui, où l’on voit que la « reine Victoria » a aussi connu ses drames même si son avenir n’a jamais été menacé (et son meilleur gage de longévité n’est-il pas justement la Littérature dont on annonce pourtant la fin depuis tant de décennies et aujourd’hui, plus que jamais ?)

La littérature, tout comme les autres formes de créations artistiques, n’a jamais pu se tenir loin de l’argent et de l’économie. Certes, quand elle ne concernait qu’une élite qui la produisait, la lisait et la subventionnait, les enjeux financiers étaient de moindre importance. Le XIXe siècle a vu naître la « démocratisation littéraire ». Sainte-Beuve, qui emploie ce terme, comme d’autres de ses contemporains dénoncent cet état qui aboutit à ce que les éditeurs cherchent d’abord à flatter les goûts de la masse et à ce que tout le monde veuille écrire (voir ce passage drôle mais non moins pertinent d’Alphonse Karr dans Sous les tilleuls : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80713w/f191.image.r=sous%20les%20tilleuls.langFR). Au lieu de dénoncer cet état de fait contre lequel on ne peut lutter, le mieux est certainement de savoir s’y adapter sans céder à la mélancolie (même si ce n’est pas facile tous les jours).

Balzac (http://carraud.com/index.php)

Fasciné par les jeux du monde littéraire et journalistique dont il était un acteur à la fois génial et maladroit, Balzac a décrit sous forme romanesque et de physiologie la littérature de son temps. À le lire, tout comme à lire Sainte-Beuve ou Gustave Planche, on songe, que rien ne change vraiment. La somme d’Olivier Bessard-Banquy a quelque chose de balzacien. Son ouvrage est remarquable par la quantité d’informations données : chiffres, statistiques, articles et livres spécialisés, le tout référencé par des notes en bas de page (ce qui apporte un réel confort de lecture). Ce livre est un indispensable pour qui s’intéresse à l’économie littéraire mais il peut aussi se lire d’un bout à l’autre comme une sorte de roman. Le passage le plus romanesque est sans doute l’intermezzo consacré à l’étrange notaire Gérard Voitey qui voulait fonder une maison d’édition et contacte Daniel Rondeau, donnant naissance au Quai Voltaire. On se passionne pour ces personnalités qui vont et viennent dans cette comédie humaine germanopratine comme la fameuse Françoise Verny.

Dans cet ouvrage, très bien écrit, comme sur le ton de la conversation, Olivier Bessard-Banquy apporte des explications claires et référencées, usant d’images pour rendre concret certains aspects ardus ou complexes de cette industrie. Mais il s’autorise aussi des propos plus subjectifs, qui n’ôtent en rien le sérieux de son travail, et nous rappellent que les lettres sont d’abord une histoire humaine.

Photo Gérard Aimé

Sa conclusion est avant tout un appel à la préservation de la littérature par ses acteurs : auteurs, éditeurs, libraires mais aussi lecteurs, clé de voûte de cette économie, même s’ils ignorent les arcanes du milieu dont la culture du mystère participe aussi à son prestige…

L’industrie des lettres, d’Olivier Bessard-Banquy, (préface de Pierre Jourde) Pocket, 540 pages

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2 Responses to “30 ans dans la vie de l’édition française”

  1. aymeric p Says:

    J’aime beaucoup la phrase, vers la fin: « le mieux est certainement de savoir s’y adapter sans céder à la mélancolie (même si ce n’est pas facile tous les jours). » :)
    Ce serait valable pour tellement d’autres choses ! :)

  2. Avatar de arianecharton arianecharton Says:

    En effet… c’est valable presque au quotidien
    la mélancolie est inspiratrice certes mais un excès devient un frein.
    Je te conseille en tout cas cette Industrie des lettres !