Pièces intimes

septembre 18th, 2012


Environ quatre-vingt dix aquarelles représentant des vues d’intérieurs sont présentées au Musée de la Vie romantique.

Attribué à C. M. Fredro (Pologne, actif dans les années 1830)
Une pièce du palais Reuss, à Dresde, 1835 © Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution, photo Matt Flynn

Il s’agit d’une collection appartenant au Cooper Hewitt Museum de New York à la suite d’un don du collectionneur Eugene V. Thaw.

On trouve dans les siècles précédents des tableaux dans lesquels sont peints des intérieurs bourgeois ou des palais mais il s’agit d’un décor pour présenter une scène de genre comme chez Fragonard ou Greuze, par exemple. Ces œuvres, souvent de petites tailles, étaient appréciées mais n’avaient pas la noblesse des peintures religieuses ou l’importance des portraits destinés à immortaliser le modèle.

Le genre de la « vue d’intérieur » apparaît au XIXe siècle : toujours en petit format, généralement à l’aquarelle, des pièces d’habitation deviennent le sujet unique d’une œuvre. Salon, boudoir, bibliothèque, jardin d’hiver, cabinet de travail, chambre : une classe aisée, bourgeoise ou aristocratique, veut garder un souvenir de son intérieur et le mettre en évidence. Objets, œuvre d’art, livres sont à la fois collectionnés et exposés. Le but est social mais aussi sentimental. La reine Victoria séjourna ainsi plusieurs fois au château d’Eu en Normandie, invitée par Louis-Philippe. Elle collectionnait ou faisait peindre des vues des lieux où elle passait. En 1855, elle confie dans une lettre avoir feuilleté l’album du château d’Eu avec mélancolie alors que Marie-Amélie, veuve de Louis-Philippe, va lui rendre visite.

James Roberts (Angleterre, vers 1800-1867)
Le Cabinet de travail du roi Louis-Philippe à Neuilly, 1845 © Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution, photo Matt Flynn

Dans ces aquarelles, des personnages sont parfois présents mais ils ne viennent que mettre en valeur la pièce. Une jeune femme jouant du piano ou de l’orgue, un homme assis à un bureau, en train de lire ou d’écrire. Des activités intellectuelles ou artistiques qui appartiennent à la vie quotidienne, intime et familiale des femmes comme des hommes.

Edouard Petrovitch Hau (Estonie, actif en Russie, 1807-1887) Petit Cabinet de l’impératrice Alexandra Feodorovna, 1830-1835
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution, photo Matt Flynn

À la Renaissance et jusqu’au XVIIe siècle, il y avait le cabinet de curiosité, reflet d’une passion pour les sciences, l’exotique, l’étrange. Au contraire, les intérieurs du XIXe siècle tels qu’ils sont peints, nous plongent dans un univers familier, personnel, protecteur. Ils reflètent l’âme, les goûts des occupants des lieux. Au XVII ou au XVIIIe siècle, on présente un roi, un prince ou un puissant dans des pauses imposantes. Louis-Philippe et sa famille sont peints dans leur quotidien. J’ai ainsi beaucoup aimé l’aquarelle représentant Louis-Philippe dans son cabinet de travail au château de Neuilly. Une pièce petite, protégée, assez simple et le roi, assis à son bureau. C’est à proximité de ce château que Ferdinand, son fils, devait trouver la mort, dans un accident de calèche, le 13 juillet 1842. Le château a été pillé et détruit lors de la révolution de 1848. Il subsiste une chapelle, élevée en hommage à Ferdinand, près du château et située aujourd’hui au milieu des immeubles en béton, à deux pas du périphérique et de la porte Maillot. Comme on est loin alors de l’atmosphère paisible, recueillie et délicate dont sont imprégnées toutes les aquarelles exposées dans cette exposition.

Bois, pierre, papiers peints variés, tissus : les détails sont rendus avec souvent beaucoup de précisions et de délicatesse par ces peintres peu connus. J’avais espéré voir quelques aquarelles d’Eugène Lamy, peintre magnifique de la période romantique française et que j’aime tant, mais elles ne font certainement pas partie des collections Eugène V. Thaw.

anonyme, Autriche
Intérieur avec alcôve tendue de rideaux, vers 1853
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution, photo Matt Flynn

On pourrait penser que voir des pièces, sans personnage ou presque est ennuyeux. Au contraire chaque intérieur semble nous raconter une histoire, celle des objets et des habitants. Ces aquarelles sont pleines de charme et pour certaines émouvantes. Cette mode picturale a son équivalent dans certains romans. Les écrivains comme Balzac décrivent en détail une pièce, s’arrêtent à des détails significatifs révélant le caractère des personnages.

La plupart des oeuvres présentent des intérieurs anglais et allemands. Ils témoignent notamment des styles victoriens et Biedermeier mais aussi néo-gothique, à la mode dans toute l’Europe même si chaque pays, chaque culture apporte aussi ses petites spécificités.

Les vues d’intérieurs sont en vogue en même temps que se développe la peinture de paysage. Ces deux modes ne s’opposent pas au contraire. Dans les deux cas, il s’agit de peintures intimes : soit du cadre de vie, soit, d’une nature qui reflète l’âme du peintre ou du personnage représenté. De la même façon, les intérieurs ou la nature décrits dans la littérature romantique entourent et dévoilent les hommes qui y évoluent.

Les amateurs d’art décoratif auront le plaisir de reconnaître les styles de meubles et apprécier tentures et objets.

Julius Eduard Wilhem Helfft (Allemagne, 1818 -1894)
Le Salon de musique de Fanny Hensel, 1849
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian institution, photo Matt Flynn

Les autres pourront admirer ces jolies pièces d’habitation et pourquoi pas imaginer qu’une porte va s’ouvrir et laisser entrer une Marie d’Orléans, une Fanny Mendelssohn-Hensel allant à son piano ou encore une Anna Karenine guettant Vronski, un Octave, enfant du siècle ou encore, Edouard et Charlotte, héros des Affinités électives, les balzaciens Henri de Marsay, Foedora, vicomtesse de Beauséant ou Clémence et Jules Desmarets…

Intérieurs romantiques

Aquarelles 1820-1890

Donation Eugène V. Thaw

Jusqu’au 13 janvier

Musée de la vie romantique

16 rue Chaptal

75009 Paris.

De 10h à 18h. Fermé lundi et jours fériés

http://www.paris.fr/loisirs/musees-expos/musee-de-la-vie-romantique/interieurs-romantiques-aquarelles-1820-1890/rub_5851_actu_117547_port_24533

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