Cocteau-Menton, difficulté et douceur de vivre

août 20th, 2012

 

Il faudra que je revienne voir le jardin du palais Carnolès lorsque les agrumes auront mûri. En effet, je n’ai vu ni citron, ni orange, ni mandarine ou pamplemousses sur les arbres de ce jardin réputé.

jardin du palais Carnolès

Il y avait aussi, parmi tant d’autres espèces d’arbres, le Kumquat Marami et le Bigardier commun. Les cigales chantaient sans relâche pendant que je me promenais dans ce jardin qui n’a rien d’apprêté. A cent lieues de la parfaite, trop parfaite géométrie d’un jardin à la française. Il y a quelque chose de simple, un peu joliment négligé dans la disposition de ces arbres. Ça et là, des sculptures et des bustes. À l’entrée, de petites têtes de personnalités comme Cocteau, Noureev (des araignées ont tissé d’épaisses toiles sous son menton) puis des sculptures contemporaines ou abstraites et d’autres de styles classiques. Quelques-unes abstraites en métal noir, un nu bleu, les autres en pierre. Je suppose que la disposition a été pensée, mais j’en ignore la signification et je me demande si c’est bien important. La proximité de certaines sculptures avait parfois quelque chose d’étonnant, de gracieux ou de grave.

Un « Couple allongé » en pierre, dans un style sobre (je n’ai pas noté le nom du sculpteur) se tenait à l’ombre d’un pamplemoussier. La « Jeunesse au féminin » s’épanouissait à côté d’un oranger. Le voisinage entre les œuvres de la nature et celles des hommes était harmonieux sans qu’on puisse dire que l’un était plus important que l’autre, ils se mettaient en valeur mutuellement.

Cette pensée m’a semblé douce, presque réconfortante, comme un lien supplémentaire, pacifique et auquel on songe peu entre les créations de la nature et celles des hommes (qu’il s’agisse de beaux-arts comme ici, de littérature ou de musique par exemple).

Nice est une ville déjà italienne, riante, aussi bruyante que reposante, à la fois populaire et chic, offrant aussi bien le plein soleil d’une baie angélique que la pénombre des ruelles à la romaine. Menton, plus petite bien qu’étendue en longueur et en hauteur, incarne la douceur de vivre. Je peux comprendre que des personnes atteintes d’une maladie incurable aient pu décider de finir leurs jours à Menton (le vieux cimetière, dans les hauteurs, est rempli d’étrangers dont quelques célébrités, notamment « l’inventeur » du rugby, William Webb Ellis).

Le jaune du fameux citron mentonais résume cette impression : une petite ville ensoleillée où l’on peut se permettre de négliger les nécessités du quotidien pour se laisser vivre à regarder les façades ocre des vieilles maisons et les clochers simples et joyeux sous le fond bleu intense du ciel ou le coucher du soleil se reflétant sur la mer chaude et infinie. Même lorsque le soleil dessine des ombres franches, on ne ressent pas une angoisse à la Chirico, ni l’abrutissement de ce soleil du Sud qui peut rendre fou et désespérer. Les ombres des oliviers, des palmiers ou des autres arbres sur lesquels je ne peux mettre un nom, les petites rues étroites mais pas aussi sombres que dans le vieux Nice, adoucissent la violence des paysages méditerranéens pour ne nous laisser que sa douceur et sa bienveillance.

Jean Cocteau fait partie des figures artistiques les plus célèbres de la côte d’Azur, parmi les nombreux artistes qui ont vécu dans la région pour des raisons de santé et/ou pour créer.

La côte d’Azur est comme une très jolie femme qui se laisse contempler et sert de modèle avec une paresse teintée d’une légère indifférence.

De son vivant, Cocteau avait créé son propre petit musée à Menton dans le Bastion. Depuis les meurtrières, on voit la mer mais pas le rivage. Cela donne une idée d’infini à laquelle Cocteau n’a sans doute pas été indifférent. Dans ce petit espace, des dessins de la série des Innamorati. Les amoureux. J’ai plutôt aimé les dessins au crayon mais assez peu ceux en couleurs. Je trouve que Cocteau ne sait pas traiter la couleur. Dans mon esprit, il est un dessin au crayon.

Quand j’ai su que ce premier musée, dont Cocteau a orné la façade, présentait une série d’amoureux, j’ai espéré voir le dessin qu’il a réalisé représentant Sand et Musset à Venise sur une gondole (quoique pour les représenter en état amoureux, ils auraient mieux valu les imaginer dans l’appartement de Sand quais Malaquais même si esthétiquement cela aurait été moins gracieux que les lignes d’une gondole).

Ces amants n’étaient pas là, ni à l’autre musée (où j’ai bien regardé, avec à nouveau un léger espoir).

Séverin Wunderman

Cocteau, comme le rappelle la chronologie détaillée à l’entrée du nouveau musée, est partout dans sa moitié de siècle (1889-1963). C’est un artiste protéiforme qui fréquente peintres, sculpteurs, acteurs, couturiers, musiciens, écrivains, cinéastes. Il n’est pas un domaine artistique auquel il soit resté complètement étranger, je pense qu’il est un cas unique ou presque. C’est peut-être ce qui le rend antipathique ou inspire un peu de mépris de la part de beaucoup, de son vivant et aujourd’hui. Trop touche-à-tout, trop mondain et trop dans la mise en scène de lui-même pour être un grand (comme s’il n’existait qu’une façon d’être un grand artiste).

Des œuvres exposées et des thèmes déclinés je retiens un homme qui a beaucoup souffert : souffert réellement par la perte d’êtres chers et hanté par des angoisses métaphysiques. Il écrit ainsi « La vie est la première partie de la mort » dans sa série de dessins Jean l’oiseleur, réalisés après la mort prématurée de Radiguet, deuil qui l’affecta beaucoup.

Planche de Jean l’oiseleur, Cocteau

Cocteau, un artiste à la fois dans le monde et ailleurs c’est-à-dire dans un univers fantasmagorique, irréel, intemporel.

Esplanade du musée Cocteau

L’entrée du musée est blanche, éblouissante. Le soleil frappe fort. Le musée est un bâtiment rectangulaire en verre entouré de piliers larges aux formes ondulées (ces courbes douces qu’affectionnait Matisse). L’ensemble est blanc et noir avec des nuances de gris. Les salles d’exposition sont toutes blanches (sols, plafonds, murs, sièges). Un peu froid diront certains, jouant à l’excès avec le graphisme. Peut-être mais cette froideur est justement atténuée par le va-et-vient des passants dehors, la couleur de la vie qui se déroule derrière les vitres légèrement fumées.

On entre (sans frapper comme indiqué sur la porte d’entrée en verre) et on est happé par un air frais, conditionné. L’inverse d’Orphée descendant aux enfers ? Dans le musée, on n’entend absolument pas le bruit de la rue mais une bande-son qui crée une ambiance à la fois un peu surréaliste tout en nous projetant dans le passé avec des extraits de musique de films et de dialogues de Cocteau ou de ses contemporains.

Je ne sais pas exactement quoi penser de Cocteau, j’ai lu très peu de ses livres. J’ai vu ses films où je trouve des scènes magnifiques et émouvantes et d’autres fausses, prétentieuses et agaçantes.

La Voix humaine me semble l’une des plus belles œuvres qui dit la détresse d’une femme abandonnée par l’homme aimé et qui se raccroche désespérément à une présence à l’autre bout du téléphone. Mais étrangement, Cocteau s’est toujours trouvé sur mon chemin : il est toujours là lorsque je cherche un dessin ou une citation pour exprimer quelque chose indirectement.

Jean Cocteau s’est invité dans ma vie personnelle sans que je l’appelle mais je ne puis penser à lui ou lire son nom sans me remémorer d’autres souvenirs auxquels il est pourtant étranger.

En sortant, j’ai acheté en carte postale la planche 4 de la série de Jean l’oiseleur, cette époque où il sombrait dans l’opium pour oublier.

Est-ce de sa faute ou est-ce celle des autres ? Il fait partie de ces artistes dont on sait pourtant qu’ils ont eu des moments difficiles dans leur existence mais qu’on ne plaint pas. À la différence d’un Van Gogh ou d’un Modigliani dont les souffrances et le dénuement participent à leur légende. On peut pourtant être malheureux comme les pierres dans un bel hôtel de la Riviera. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », écrit justement Lamartine dans L’Isolement. Certes, on est délivré de l’angoisse matérielle de trouver de quoi manger et avoir le nécessaire pour créer mais dans les tourments d’un Van Gogh ou d’un Modigliani ces nécessités matérielles entraient finalement peu. S’ils avaient vécu dans l’opulence, ils n’auraient pas été moins tourmentés par l’existence. Ils étaient nés ainsi. D’autres, aussi pauvres, abordent la vie avec une sérénité innée.

Cocteau était un angoissé en nœud papillon.

Informations :

Jardin du palais Carnolès, Menton

http://www.jardins-menton.fr/Jardin-du-Palais-Carnoles

Musée Jean Cocteau

collection Séverin Wunderman

2 quai de Monléon 06500 Menton

http://museecocteaumenton.fr/

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