Blondin, l’alcool et la rentrée littéraire

août 8th, 2012

L’alcool et les écrivains (plus généralement les artistes), vaste sujet. Si nous sommes prêts à nous désoler ou à condamner la consommation excessive d’alcool chez n’importe qui, celle-ci fait souvent entrer bon nombre d’écrivains dans la légende. L’alcool fait partie de la panoplie de l’artiste. Une sorte de noblesse s’attache aux auteurs qui avaient besoin d’alcool pour vivre et écrire. Ils sont désespérés, ils ont besoin de brûler leur vie, mais au bout du compte quelle grandeur ! Si cela s’accompagne d’une vie chaotique, miséreuse, l’auteur en question accède facilement au rang de génie. Il devient une légende avant même parfois que vin ou alcool fort l’aient rongé complètement et envoyé dans la tombe directement ou pas. Au contraire, l’écrivain qui fait profession de sobriété est souvent perçu comme l’ennuyeux de service, le laborieux, le type qui ne sait pas ce qu’est l’existence. Et un écrivain qui ne boit jamais ? Impossible ou bien il s’agit d’un ancien alcoolique qui a arrêté non par crainte pour sa vie, mais par désenchantement pour cette petite fée à 10°, 20° ou davantage. La petite fée qui, finalement, n’est pas parvenue à lui faire oublier son mal de vivre voire l’a augmenté. Dans son essai, Se noyer dans l’alcool (PUF), Alexandre Lacroix convoque quelques grands auteurs alcooliques ou ayant traité du sujet et en tire des réflexions plus philosophiques ou psychanalytiques que littéraires pour conclure que l’ivresse est l’ennemie de tous les hommes, même des artistes. Constat sombre, mais pertinent.

Relisant dans le même temps un peu de Blondin, je me suis demandée comment cet écrivain qui se servait de bouteilles comme de béquilles pouvait écrire avec tant de limpidité, d’esprit et de légèreté. Non que je pense que les écrivains qui boivent à l’excès perdent forcément leur style et leur intelligence (quoique… l’idée que le génie frappe à la porte à l’heure de l’ivresse est un mythe aussi). Non, mais les textes de Blondin coulent comme de l’eau de source… Les phrases parfois longues sont parfaitement fluides. Les traits d’esprit, les jeux de mots et les moments de poésie habitent ses textes naturellement. On ne sent ni le travail ni l’ivresse qui a tendance sinon à embrouiller le cerveau du moins à le porter à des pensées désespérées. C’est d’autant plus étonnant que Blondin, qu’on accusait de paresse parce qu’il publiait peu (reproche qu’on adressait aussi à Musset par exemple, comme si un écrivain était un ouvrier qui doit débiter de la page quotidiennement), c’est donc d’autant plus étonnant que Blondin écrivait avec beaucoup de difficulté. Il ne cachait pas que l’écriture était une torture, certes délicieuse, mais une torture surtout. À la fin de sa vie, alors qu’il n’écrivait pratiquement plus depuis des années, il considérait que son œuvre était bien mince.

Une vraie modestie que devrait suivre tant d’auteurs aujourd’hui qui au bout d’un livre ou deux publiés se posent en Ecrivain, prétention alimentée par les journalistes qui ne sont pas avares de superlatifs pour qualifier n’importe quel roman. La rentrée littéraire va sans doute être encore pleine de textes « poignants », « bouleversants », « formidables », « de chef-d’œuvre d’émotion » forcément « incontournables », portés par une « sensibilité fulgurante », « une vraie maîtrise de style » avec des phrases courtes, acérées, mordantes (le champ lexical du critique littéraire des années 2000 est guerrier, violent, extatique). Tout bon roman doit être un coup de poing. Le lecteur ne doit pas en sortir indemne !!

Hugo, Balzac ou Proust avec leurs phrases longues, leurs digressions, leur lyrisme recevraient des lettres de refus ou, publiés, seraient qualifiés de précieux et difficiles.

Loin de moi l’idée de mépriser mes contemporains, mais il me semble qu’un peu de modestie, de distance et d’analyse ne seraient pas en trop, même si c’est moins vendeur… D’ailleurs, je pense que la plupart des lecteurs de ces articles dithyrambiques (je n’ose dire de critique littéraire), ne sont pas dupes. Du moins, je l’espère.

Revenons à Antoine Blondin et son style si coulant qu’il offre dans Quat’saisons, un recueil de nouvelles (1975, Goncourt de la Nouvelle). Il y a douze nouvelles comme les douze mois de l’année, l’hiver comportant quatre textes. La question des saisons n’a pas beaucoup d’importance si ce n’est dans quelques-unes qui se passent à Noël, pendant les grandes vacances ou les prix littéraires d’automne. « Pauvre homme » ou « Trio en chambre » auraient bien pu appartenir à une autre saison.

Ces nouvelles sont un bon échantillon de Blondin avant de se plonger dans ses meilleurs romans, bijoux d’humour et d’esprit dans un style aussi raffiné, L’Humeur vagabonde ou L’Europe buissonnière. Né en 1922, il est mort une première fois en 1962 à la disparition de son ami Roger Nimier et une seconde en 1991. Son texte le plus connu Un singe en hiver (rendu encore plus populaire par le film de Verneuil avec le duo Gabin-Belmondo) est une histoire entre deux alcooliques, un vieux qui essaye d’être sobre et le jeune qui n’y songe pas encore.

Même si je me demande comment Blondin faisait pour écrire en consommant autant d’alcool (pour oublier et par esprit de camaraderie car l’alcool est un lien social), je crois qu’il faut savoir mettre cet aspect de sa vie de côté pour apprécier sa prose, tout simplement.

« Petite Musique de Nuit » aurait pu être écrit par Marcel Aymé. Un modeste employé de bureau enchante ses voisins avec sa machine à écrire. « Posteriores Terrae » est un court pastiche des romans de Mauriac. Dans le recueil, j’ai moins aimé « Les Compagnons de la dernière heure » et « La Globule », l’intrigue me semble plus lâche et l’écriture est plus faible.

Photo Larousse

Parmi mes préférées, « La Plume du Paon » et « Midi à Quatorze heures » qui mettent en scène des écrivains et le monde littéraire. Blondin n’a pas son pareil pour pointer avec malice et pertinence les ridicules du monde germanopratin. Il le fait non pas avec aigreur, ni désir de polémique ou de scandale, mais avec une subtilité et un fond de gentillesse. Ce n’est pas niais ou fade, ce que pourrait laisser penser le mot gentillesse. Ici, la gentillesse est synonyme d’humanité. Cet écrivain Merguez, mis en scène dans les deux nouvelles, est ridicule et prétentieux (on peut chercher à deviner quelles personnalités l’ont inspiré), mais il est surtout très humain, il vit sous nos yeux. Quant à Abel Perrin qui décide d’aller se faire « masser » en face du restaurant où les femmes du prix Minerva décident d’une partie de son avenir en lui donnant ou pas son prix, il est une sorte d’autoportrait de Blondin avec une bonne dose d’auto-dérision. Quant à l’opposition entre les filles qui massent (toutes dévouées aux hommes moyennant finance et qu’Abel Perrin peut choisir sur catalogue) et les dames de lettres toutes puissantes et soucieuses de défendre la cause des femmes, cette opposition peut paraître provocante, mais l’esprit déployé par Blondin ôte toute vulgarité aux propos. C’est parfaitement drôle et nous invite à penser au monde littéraire, aux rapports hommes femmes d’une façon plus légère, plus humaine, mais tout aussi intelligente (voire davantage) que les imprécations de ces « écrivaines » en conflit avec la moitié mâle de l’humanité au nom des droits et de l’égalité bafoués pendant des millénaires.

J’ai beaucoup aimé aussi « Pauvre homme ». La nouvelle la moins humoristique même si elle ne manque pas d’esprit. Blondin décrit un moment de la vie d’un couple d’amants, quand l’homme accompagne sa maîtresse à la campagne pour qu’elle avorte. Le ton est plus sombre, plus mélancolique, comme une fin d’été qui sonne la fin du bonheur, de l’insouciance et peut-être la mort si jamais Jeanne ne survit pas à l’intervention. L’amant impuissant, anxieux, porté par la culpabilité vit ces quelques heures d’angoisse à parler abeille et faux bourdon avec le mari de la fermière chargée de l’avortement. Fermière : forte femme, accompagnée de sa marmaille et qui régente tout avec bonne humeur malgré la misère. Une ambiance de colonie de vacances. Ce décalage n’a rien d’artificiel. Blondin sait à merveille mêler humour et tragédie, petitesse de l’humanité et grandeur, égoïsme et générosité. Peut-être comme une soirée entre alcooliques où parfois le ton monte, où chacun se montre sous son mauvais jour pour, un quart d’heure plus tard, se prendre dans les bras et s’entraider dans la détresse qui rime toujours avec ivresse.

Deux extraits pour bien finir ce billet :

« La veille, son éditeur lui avait donné de l’argent pour aller chez le coiffeur. À ce signe infaillible, un écrivain, sous toutes les altitudes reconnaîtra qu’un prix littéraire ne va pas tomber loin. Les condamnés à mort sont également sensibles à ce genre de présage. Sans qu’aucune parole eût été prononcée, Abel Perrin avait compris que son premier roman, enfin publié, conservait une chance de lui valoir le « Minerva » fabuleuse récompense décernée dans quelques heures par une dizaine de dames sorties tout armées du cerveau de Jupiter. » incipit de Midi à Quatorze heures.

« Je n’eus pas la force de manger, au désespoir de la patronne qui avait mitonné une mouclade de table d’hôtes (Jeanne aurait aimé) et montai dans l’unique chambre mansardée, tendue de cretonne fraîche (Jeanne aurait aimé). La fenêtre ouvrait sur la campagne. On devinait dans le contre-jour d’un couchant radieux de longs tapis d’herbage cloués par des saules bougons, puis, enchâssé dans des talus jaunis, le miroitement des marais sous un ciel bouleversé de volutes où la mer, cette fois, était inscrite. (Là, Jeanne aurait vraiment aimé.)

Mais le partage était désormais interdit entre nous, pour quelques heures, ou pour toujours. Elle était dans d’autres mains, avant de retourner dans celle de son mari, qui croirait qu’elle avait choisi. Enfin, quoi ! Nous avions été deux. Jeanne et moi, tous les deux ensemble pour toutes choses. Et du bonheur s’était produit. Du bonheur pour elle ? Le savais-je ? Il aurait fallu s’appliquer davantage à se voir avec les yeux des autres. Comment pensait-elle à moi en ce moment même où j’offrais au soir mon personnage irresponsable, mon absence d’emploi dans la tragédie, quand toute la part active lui était maintenant réservée ?… Mon être tendait vers Jeanne. » Pauvre homme

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