D’amour et d’eau fraîche

mai 7th, 2012

Jean Giraudoux, vers 1927

Ondine de Jean Giraudoux a été créé le 4 mai 1939, il y a 73 ans au théâtre de l’Athénée, par Louis Jouvet.

Giraudoux (1882-1944), influencé et passionné par la littérature allemande, travailla à cette pièce pendant de nombreuses années, s’inspirant d’Undine de Frédéric de la Motte-Fouqué, écrivain allemand romantique. L’intrigue de cette pièce féerique se situe dans une région au bord du Rhin dans une ambiance médiévale. Elle fut montée par Louis Jouvet alors que l’Allemagne nazie se préparait à envahir la France et à ravager l’Europe par sa barbarie. Il y a un fossé entre ce texte littéraire subtil et poétique et la situation politique. Et pourtant, Giraudoux a aussi l’art de reprendre des textes mythologiques, des légendes pour leur donner une résonance actuelle, une symbolique intemporelle (La Guerre de Troie n’aura pas lieu).

Ondine est une pièce shakespearienne : pas moins de 46 rôles si on la joue intégralement, un mélange de lyrisme, de comique et de dramatique, des scènes de groupes et des duos plus intimes. Des répliques un peu prosaïques voisinent avec des tirades ou des répliques lyriques.

Fanny Ellsler dans le ballet Ondine de J. Perrot

Une ondine  est un génie des eaux dans la mythologie germanique.  C’est un joli prénom, rare, simple et mélodieux.

Ondine, ici, aime un homme et aspire à être une femme pour être vraiment son épouse. Elle a quitté son monde aquatique pour celui des hommes fait de misères et de grandeurs, de trahisons, de lâchetés mais aussi de passion. Le roi des Ondins lui a proposé un pacte : si Hans, l’Homme, le chevalier, la trahit, il mourra et Ondine l’oubliera à jamais. Ondine va tout faire pour sauver son amour mais peine perdue.

Avec cette pièce, Giraudoux nous invite à nous interroger sur l’un des sentiments humains les plus complexes. Pourquoi l’amour est-il fragile et en même temps capable de nous donner force et énergie ? Peut-on y croire ? Pourquoi l’entourage, le monde peut-il le mettre en péril (ici la cour du roi et la rivale d’Ondine, Bertha) ?

À la fin de la pièce, j’ai songé que les plus grandes passions sont peut-être les plus vulnérables. Le pacte du roi des Ondins c’est symboliquement tout ce qui menace l’amour, à commencer par la faiblesse de ceux qui l’éprouvent. Constat pessimiste, peut-être mais qui ne doit pas faire oublier qu’il y a aussi de la grandeur à aimer, de la grandeur à accepter les souffrances parce qu’il vaut sans doute mieux être sincère avec son cœur plutôt que de le protéger avec une sorte de mesquinerie et de lâcheté.

Ondine déclare ainsi : « que je sois malheureuse ne prouve pas que je ne sois pas heureuse ».

En devenant une femme amoureuse, Ondine apprend la souffrance mais gagne une âme dont ces petites déesses aquatiques sont dénuées.

Ondine est une ondine qui veut devenir femme. Clémentine Stépanoff est une femme qui devient une ondine. Elle joue avec tant de grâce, mélange de naïveté, de légèreté et d’assurance, qu’elle semble être vraiment un être un peu évanescent provenant d’une paisible rivière. Hans, le chevalier, joué par Jeff Esperansa, n’est pas moins crédible. Il a la force, la brutalité de l’homme, ses accès de colère irréfléchis, mais aussi le caractère enfantin et attendrissant qui demeure chez l’adulte. Il parvient à manifester ses sentiments, il ose se laisser éblouir par l’amour tout en tremblant de ne plus être qu’un géant aux pieds d’argile devant sa petite Ondine, frêle mais plus forte par son immortalité et sa simplicité.

Diane de Segonzac, par sa mise en scène sobre, légère, sans temps mort, nous laisse entendre ce beau texte, qui en cette période agitée et violente, a le don d’apaiser l’esprit avec intelligence et sensibilité. Bien sûr on ne peut rester indifférent au présent ou au futur proche, on ne peut pas être indifférent à ce qui fait notre quotidien. Mais comme il est bon et salutaire de pouvoir pendant deux heures s’en détacher pour revenir à des pensées plus essentielles, pour réfléchir à ce qui profondément nous anime. Pour laisser notre esprit se libérer du contingent, du matériel, de tout ce qui le divertit dans le mauvais sens du terme.

L’univers enchanté que Diane de Segonzac a réussi à créer avec très peu de moyens donne à la pièce un côté théâtre de marionnettes. En insistant sur le côté féerique, irréel, elle nous rend le texte paradoxalement plus saisissant, réaliste. L’illusion théâtrale débarrasse notre esprit de repères matériels pour nous permettre de nous concentrer sur les sentiments et les idées exprimés, sur les comportements. Le chant a capella (par Estelle Kaïque) qui accompagne les apparitions des êtres aquatiques participe discrètement aussi à cet envoûtement.

J’ai songé aussi à Pelléas et Mélisande de Maeterlinck et à l’Annonce faite à Marie de Claudel. Mais le drame de Maeterlinck (pardon Thomas !) n’a pas la richesse de contenu de la pièce de Giraudoux, elle est enfermée dans un symbolisme qui a beaucoup vieilli et qui, par moment, est un peu ridicule même si certains passages ne sont pas dénués de poésie. Cette poésie qui a su toucher Debussy lorsqu’il a composé son opéra. Quant à la pièce de Claudel, sorte de mystère moyennageux, elle vire trop souvent à la pièce à thèse religieuse, elle ne sait pas avoir la fantaisie et le comique que s’autorise Giraudoux.

J’ai particulièrement aimé la scène de rencontre entre Hans et Ondine : c’est la beauté des premiers temps de l’amour, ici, symboliquement avant même le premier baiser échangé, lorsqu’on sait que notre cœur a trouvé un autre cœur qui nous comprend sans lui avoir encore parlé. Bonheur mais déjà souffrance pour une ondine qui devine les codes humains en croyant, avec candeur, pouvoir les changer. Ondine, dans cette scène 9 de l’acte I dit, presque successivement : « Depuis que je t’aime, ma solitude commence à deux pas de toi » et « les bras des hommes leur servent surtout à se dégager. »

J’ai beaucoup apprécié également le tête-à-tête entre la reine Iseult (Estelle Kaïque) et Ondine. Iseult est la seule humaine avec laquelle Ondine peut se confier. Le dialogue entre une reine qui, devine-t-on a aimé et compris que le bonheur est de courte durée dans la passion, et une ondine, consciente de la fragilité des cœurs humains mais déterminée à sauver Hans menacé par le pacte.

J’ai aussi aimé, toute différente, la scène du procès d’Ondine et de l’amour avec deux juges (Fred Tremege et Jean Marzouk) de comédie, drôles et confrontés à un cas qui les dépasse.

Le roi des Ondins (Valentin Terrer) intervient pour déjouer le stratagème d’Ondine qui a voulu faire croire à son infidélité pour cacher celle de Hans. Le merveilleux du monde aquatique s’invite dans le monde des hommes : rien ne nous semble anormal, c’est la magie des vrais contes.

J’aime le théâtre du Nord-Ouest : c’est comme un théâtre de bois, presque nu, où seuls les textes comptent, où les comédiens sont si prêts des spectateurs que la frontière est là, sans être là. Une exigence, une authenticité qui demeurent quand elles ont parfois disparu de scènes plus médiatiques, aux moyens financiers plus considérables mais qui en perdent leur âme.

Ce spectacle se joue encore ce printemps et en septembre ainsi que bien d’autres pièces de Giraudoux dans le cadre de cette intégrale. Avouons qu’il faut le courage du directeur Jean-Luc Jeener, pour proposer tout Giraudoux : écrivain un peu trop oublié, qui par ses références littéraires, son humour civilisé, est a mille lieues de la plupart des succès populaires d’aujourd’hui.

Et pourtant, (rêvons un peu) j’encourage même les spectateurs de TF1 et de M6, les lecteurs de Marc Lévy ou Guillaume Musso ou les amateurs de grosses pièces au comique facile d’oser venir écouter et voir cette Ondine. Passé le moment de surprise, la crainte de ne pas accrocher, il me semble impossible de ne pas se laisser emporter naturellement par ce spectacle comme une ondine nageant gracieusement au fil de l’eau…

Ondine, de Jean Giraudoux, mise en scène de Diane de Segonzac

Théâtre du Nord-Ouest

13 rue du faubourg Montmartre, 75009 Paris

http://theatredunordouest.com/

Plusieurs dates en mai, juin et septembre

Vendredi 18 mai à 20h45 Samedi 19 mai à 14h30 Mardi 22 mai à 20h45

Samedi 2 juin à 14h30 Mardi 5 juin à 20h45 Samedi 9 juin à 20h45 Lundi 11 juin à 20h45

Lundi 18 juin à 20h45 Vendredi 22 juin à 20h45 Samedi 23 juin à 14h30

Mardi 4 septembre à 20h45 Samedi 8 septembre à 14h30 Vendredi 14 septembre à 20h45 Mardi 18 septembre à 20h45

Mardi 25 septembre à 20h45 Jeudi 27 septembre à 20h45 Vendredi 28 septembre à 20h45

 A voir aussi dans le même théâtre, d’autres pièces de Giraudoux mais aussi, notamment, Knock de Jules Romain, A l’ombre d’Oscar Wilde de Lou Ferreira (pièce sur les écrivains français qui défendirent Wilde accusé d’immoralité, http://cercle-esthetique-et-philosophique-wildien.com), Caligula de Camus…

This entry was posted on Lundi, mai 7th, 2012 at 13 h 10 min and is filed under Actualité, Evénements/Publication. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. Both comments and pings are currently closed.

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