Voyage intérieur en Sibérie

mars 26th, 2012

On se laisse facilement distraire chaque jour par le contingent et l’anecdotique qui certes, sur le moment, ont leur importance puisqu’ils appartiennent à notre quotidien, mais qui, en prenant trop de place, agissent comme un filtre entre nous et notre âme profonde.

Il ne faudrait pas privilégier un petit événement ponctuel au détriment d’un acte ou d’un moment essentiel. C’est ce à quoi je pensais l’autre jour lorsqu’une personne qui m’est très chère m’a dit qu’elle n’avait plus beaucoup d’années à vivre. Brutalement elle disait ce qui était enfoui dans mon esprit, une pensée que plus d’une fois j’ai voulu écarter parce qu’elle me semble irréelle, trop douloureuse pour être vraie, mais aussi parce cette pensée pouvait m’empêcher de me livrer librement à une activité agréable sur le moment, mais sans réelle importance.

Le quotidien nous éloigne de l’essentiel je veux dire ici de ce qui fait l’essence de notre âme.

Sylvain Tesson a trouvé un moyen de revenir à son essentiel, de se concentrer sur lui-même : il est parti de février à juillet 2010 vivre dans une cabane en Sibérie au bord du lac Baïkal dont la superficie avoisine les 31 000 m2. Ses plus proches voisins sont à plusieurs jours de marche.

« La cabane, royaume de simplification. Sous le couvert des pins, la vie se réduit à des gestes vitaux. Le temps arraché aux corvées quotidiennes est occupé au repos, à la contemplation et aux menues jouissances. L’éventail de choses à accomplir est réduit. Lire, tirer de l’eau, couper le bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies. En ville, chaque acte se déroule au détriment de mille autres. La forêt resserre ce que la ville disperse. »

Durant ces six mois, ses fréquentations humaines se limiteront à la visite de quelques amis à la fin de son séjour, lorsque la température est agréable, et de gardiens de la réserve naturelle et inspecteurs, ces Sergueï, Volodia ou encore Youra qui eux sont habitués au -30°C hivernaux. En lisant les scènes que Sylvain Tesson raconte avec ses « voisins » éloignés de quelques dizaines de kilomètres, j’imaginais qu’elles pourraient être filmées à merveille par Pavel Longuine, (La Noce, Un nouveau Russe). La vodka coule à flot, comme de l’eau minérale. Les scènes où Sylvain Tesson est seul, dans sa cabane ou lors de ses randonnées, seraient filmées par Andreï Zviaguintsev, dont le premier film Le Retour était une splendeur.

Il faut être seul pour se connaître, pour découvrir ce qui nous anime véritablement, intimement. Au contact des autres en effet, nous n’agissons pas toujours en accord avec nous-mêmes, nous sommes en représentation, une représentation qui peut nous enfermer.

Vouloir se connaître peut apparaître comme un exercice égocentrique ou égotiste. Poussé à son extrême certainement, mais je crois également que mieux se connaître c’est aussi mieux vivre et par conséquent mieux vivre avec les autres et pour les autres.

Quand, au début du livre, Sylvain Tesson parle de sa solitude et de son choix de quitter quelques mois la France, la société de consommation, j’ai d’abord trouvé un peu de pose dans ses propos, comme si évoquant cette solitude et cette vie rigoureuse et ascétique, il s’en délectait avec snobisme. Mais rapidement, il se décivilise : il laisse la nature qui est en lui parler, lui révéler sa force, ses faiblesses, ses enthousiasmes et ses angoisses. Le lac Baïkal, les ours, les pins, la lune, les rayons de soleil, les oiseaux deviennent ses compagnons sans oublier les pensées qui le rattachent aux êtres qu’il aime. Pour moi, il n’est donc jamais exactement seul, il est plus justement le seul représentant de la race humaine.

La fréquentation de la nature développe en l’homme une certaine délicatesse et sensibilité. Comme Sylvain Tesson le souligne on devient plus attentif aux détails, à la variation des couleurs et de l’atmosphère, au fil des heures. La contemplation aboutit à la méditation, à la capacité de prendre le temps de vivre en s’enchantant d’un spectacle simple. Dès le début de ma lecture, j’ai songé que Sylvain Tesson rendait hommage en quelque sorte à cette délicatesse de l’homme de la nature (mais qui n’a pas forcément le moyen intellectuel de l’exprimer avec justesse). J’ai noté cette belle réflexion : « la vie en cabane est un papier de verre. Elle décape l’âme, met l’être à nu, ensauvage l’esprit et embroussaille le corps, mais elle déploie au fond du cœur des papilles aussi sensibles que les spores. L’ermite gagne en douceur ce qu’il perd en civilité. »

Mésange boréale

J’ai beaucoup aimé ces passages où Sylvain Tesson évoque ses rapports avec une mésange, « mon ange », écrit-il. Cela m’a fait penser au plaisir que j’ai de voir des oiseaux dans l’arbre sous mes fenêtres, les regarder s’affairer et m’imaginer que je pourrais établir des liens avec eux, m’imaginer qu’ils me reconnaissent et viennent me voir. J’ai bien du mal à admettre l’idée que l’oiseau n’a qu’une toute petite cervelle et qu’il est loin de partager mes pensées amicales.

On trouve dans ce livre les deux faces de la nature développée déjà par les écrivains romantiques.

Il y a la nature qui nous écrase, soumise au temps cyclique, éternelle : la nature qui se régénère toujours alors que dès notre naissance nous commençons à mourir. L’homme m’apparaît alors comme une mouche dans un pot de confiture, se débattant avec ses angoisses métaphysiques, ses violences réfléchies, ses sentiments complexes et l’irrémédiable travail du temps sur son corps et son esprit.

Et puis il y a la nature consolatrice : elle nous réconforte par sa solidité, son calme, sa logique (chez les romantiques, elle abrite aussi les amants de la société cancanière). Elle nous console lorsque l’homme arrive à avoir le sentiment de faire partie de cette nature, d’être en communion avec elle. Sylvain Tesson parvient souvent à cette harmonie au cours de ses contemplations.

Lac Baïkal, © Fabrice Tulane

« Je ne me fatigue pas de détailler mon paysage. Mes yeux reconnaissent chaque repli et les fouillent pourtant, tous les matins, avec avidité, comme s’ils les découvraient. Mon regard cherche trois choses : repérer de nouvelles nuances dans ce tableau mille fois observé, approfondir l’idée que ma mémoire s’en faisait et confirmer que le choix était bon de s’installer ici. L’immobilisme me contraint à cet exercice d’observation virginale. […]

On ne se lasse pas de la splendeur, vieux principe sédentaire. De quoi se plaindre d’ailleurs ? Les choses sont moins figées qu’elles n’y paraissent. La lumière nuance la beauté, la métamorphose. Celle-ci se cultive et jour après jour se renouvelle. ».

L’auteur décrit fréquemment en quelques mots les coloris, le temps qu’il fait, l’impression qui se dégage du paysage. Il utilise des mots à la fois précis et lyriques sans jamais se répéter. La nature n’est jamais la même : quel artiste dont la palette est inépuisable.

Grâce à Sylvain Tesson je sais que sur les bords du lac Baïkal, à la naissance du printemps, poussent des azalées, des rhododendrons, des anémones… moi qui croyais que ces fleurs ne pouvaient pousser que grâce aux soins patients d’un jardinier. À la place de l’auteur, j’aurais cueilli quelques fleurs pour la cabane. Cueillir des fleurs sauvages qui ont poussé sans la main humaine me semble un luxe, après avoir été un plaisir lorsque j’étais enfant.

Sylvain Tesson a emporté une soixantaine de livres : la bibliothèque d’un honnête homme au sens du XVIIIe siècle. Il donne la liste, où figure notamment Kierkegaard et son Traité du désespoir, D.H Lawrence avec L’amant de Lady Charteley, La chute et Noces de Camus, Les Rêveries d’un promeneur solitaire de Rousseau, les Carnets de Montherlant, Les Stoïciens en Pléiade, Segalen, Shakespeare, Chrétien de Troyes, Mishima, Lao Tseu, Casanova, Nietzsche, Cendrars, Hemingway, Goethe, Chateaubriand, Daniel Defoe, Schopenhauer.

L'amant de Lady Chatterley, film de Pascale Ferran

Je suppose qu’il a bien réfléchi en faisant son choix, il était obligé de s’imaginer ce qu’il aurait envie de lire, ce qu’il aurait besoin de lire avant même de se retrouver dans sa cabane. Rien de plus terrible que de se tromper et de se retrouver avec des livres qu’on n’a pas envie d’ouvrir, qui ne viennent pas à point nommé.

Sylvain Tesson est un lettré : dès lors, ses descriptions, sa vision de la nature reflètent sa culture. Par exemple il lui arrive d’aller patiner en écoutant Maria Callas ou Beethoven (quelle chance ! cette image m’a fait rêver car la musique est si belle quand elle remplit le vide immense d’une plaine ou d’une montagne).

Il établit aussi des rapprochements entre ses lectures sérieuses, ses goûts d’homme cultivé et la nature toute simple qui l’entoure.

« J’aime entrer dans le bois. Derrière l’orée, les sons s’atténuent. Lorsque je pénètre sous la voûte d’une cathédrale gothique, en France en Belgique, j’éprouve le même engourdissement. Une douceur dans l’être qui alourdit les paupières et diffuse sa tiédeur derrière l’os frontal. Quelque chose réagit en moi au rayonnement de la pierre calcaire comme au rayonnement des résineux. À présent je préfère les futaies aux nefs de pierre. »

Cathédrale de Bourges

Il peut y avoir une opposition entre nature et civilisation comme on l’apprend en terminale en classe de philosophie, mais il me semble aussi que la civilisation dans son expression artistique et intellectuelle nous permet d’avoir une approche non pas scientifique, mais humaine, humaniste de la nature. De l’anthropocentrisme certes, mais après tout n’est-ce pas l’homme qui a le plus d’influence sur la planète ? La Terre certes pourrait se passer de l’homme, sur certains points elle ne s’en porterait que mieux, mais alors la Terre ne serait pas aussi riche et aussi unique dans le système solaire.

« Il faudrait dresser une psychophysiologique des écosystèmes en attribuant à chacun d’eux un sentiment. Il y aurait la mélancolie des forêts, la joie des torrents de montagnes, l’hésitation des marécages, la haute sévérité des cimes, la légèreté aristocratique des clapots… Nouvelle discipline : l’anthropocentrisme du paysage. »

Boulevard des Italiens

J’ai songé alors aux annotations de Barbey d’Aurevilly décrivant quotidiennement dans ses Memoranda le boulevard des Italiens à qui il prête des états d’âme (un miroir de sa propre humeur en fait). Anthropocentrisme de la ville.

Dans sa cabane sibérienne, Sylvain Tesson renoue avec une vie quotidienne d’homme assez primitif. Il coupe du bois pour se chauffer, pêche des ombles. Seuls le Tabasco, les cigares Partagas, le thé et la vodka, produits manufacturés, sont, en quelque sorte, des sacrifices à la modernité !

J’ai été frappée par le fait que dès le début il établit des rituels sécurisants (sans rituel, on devient sauvage et désordonné). J’ai remarqué aussi que l’une des premières choses qu’il fait est de se construire une sorte de petit autel. Comme les hommes primitifs, à partir du moment où ils enterrent leurs morts, l’homme du XXIe siècle, le consommateur entouré de progrès scientifiques et de produits de haute technologie, ne peut toutefois se passer d’une vie spirituelle avec des dieux, un dieu…

Il est cependant tragique que ce désir de spiritualité commun à tous les hommes aboutisse parfois à du fanatisme ou à une tyrannie. Mais c’est le cas depuis des siècles et ne changera sans doute pas, hélas.

La vie spirituelle peut aussi être liée à un être si cher qu’il semble être un intermédiaire entre une divinité et nous. Aimer, c’est aussi voir en l’autre un être divin parce qu’il est capable de transporter notre âme, de nous transformer, de nous élever vers un sentiment noble (cela ne signifie pas que nous sommes dans une adoration aveugle de l’autre, mais juste d’admettre que grâce au sentiment amoureux notre énergie vitale et notre intelligence sont exaltées).

Icône Russe. L’Archange Michel. 14e siècle. Galerie Tretyakov, Moscou, Russie.

« Avant de dormir, j’allume un cierge devant la photo de ma petite chérie et je fume en regardant la flamme danser sur la photo. De quoi se plaignent les amants éloignés ? Pour se consoler, il suffit de croire à l’incarnation de l’être dans l’icône. »

Ces six mois en Sibérie c’est aussi l’histoire d’une rupture : Sylvain Tesson a laissé derrière lui une femme qu’il aime, à qui manifestement il avait proposé de l’accompagner dans cette aventure. Quelquefois il évoque discrètement son absence. Le manque qu’il éprouve semble plus grand que la solitude qui est la sienne dans sa cabane.

« L’ennui ne me fait aucune peur. Il y a morsure plus douloureuse : le chagrin de ne pas partager avec un être aimé la beauté des moments vécus. »

« Penser à ce qu’aurait pu être cette journée si mon être chéri, la seule personne sur terre qui me manque même quand elle est près de moi, avait dénié être là. Ne pas penser aux raisons qui l’ont poussé à ne pas venir. Se saouler doucement à cause de l’impossibilité de ne pas y penser. »

Avec le temps, l’arrivée du printemps, la mélancolie gagne l’auteur et l’incite à faire le bilan de sa vie, action salutaire, mais aussi perturbante, d’autant plus que personne n’est là pour lui répondre.

« Que suis-je ? Un pleutre, affolé par le monde, reclus dans une cabane, au fond des bois. Un couard qui s’alcoolise pour ne pas risquer d’assister au spectacle de son temps ni de croiser sa conscience faisant les cent pas sur la grève. »

Forêt de Sibérie, près de Novosibirsk. © Beggs CC by

Le 16 juin, un peu plus d’un mois avant son retour en France l’être aimé le quitte en quelques lignes lapidaires laissées sur un téléphone.

« J’ai envie de moucher ma peine dans cette forêt qui ne sait rien du chagrin ».

Le 16 juin la vie rattrape l’auteur : l’amour nous fait intensément ressentir la vie que ce soit sous forme de bonheur ou de souffrance. Vaut-il mieux ne pas sentir la vie ou bien la sentir, mais douloureuse quand le chagrin s’installe en nous telle une marmotte pour un long hiver ?

« Le bonheur dure une seconde. Lorsqu’on se réveille, à l’aube, il y a un moment agréable, juste avant que la conscience se souvienne et que le cœur se serre. »

En lisant Sylvain Tesson, je l’enviais parfois. Certes, même si je rêve d’aller en Russie, je ne bivouaquerais pas seule en Sibérie (mes chances de survie seraient d’ailleurs assez réduites), mais j’aimerais aller dans cet ermitage dont je rêve depuis des années et que je ne connaîtrais sans doute jamais : une maison dans une clairière où je pourrais me rendre librement avec la conscience tranquille et le cœur apaisé. Il y aurait un grand salon avec une bibliothèque en bois bien garnie, des fauteuils crapaud dans lesquels on s’enfonce, du parquet en chêne patiné, une cheminée.

J’enviais Sylvain Tesson de pouvoir gagner cette liberté intérieure, de pouvoir affronter ses angoisses, d’aller jusqu’au bout, d’être capable quelques mois de détachement et certainement d’en sortir grandi.

Je n’approfondirais pas la question ici, mais je crois que les femmes sont moins capables de supporter la solitude, qu’elles sont rares à y aspirer et qu’elles s’ennuient moins. Une femme comme George Sand apprécie des randonnées seule dans sa campagne berrichonne, mais cette campagne c’est sa maison. Il lui arrive d’aller se promener seule lors de ses voyages, mais elle reste attachée au reste de son existence par ses enfants et les pages qu’elle doit fournir à son éditeur.

La tentation de la solitude complète est certainement davantage un trait masculin même s’il existe quelques grandes aventurières.

Je ne peux tout citer et tout dire ici de ce livre qui m’a fait réfléchir et m’a émue. Je termine par cette dernière citation :

© Pascale Ducasse

« Il pleut, il fait froid et les ramures des cèdres ruissellent vernissées. La beauté ne sauvera jamais le monde, tout juste offrira-t-elle de beaux décors pour l’entre-tuerie des hommes. »

Question subsidiaire : pourquoi Sylvain Tesson parle-t-il de « l’affreux marquis de Custine », en citant quelques mots extraits de son séjour en Russie en 1839 ? Je regrette qu’il ne justifie pas cet adjectif qui me paraît si mal convenir à cet homme tendre, auteur lui aussi de récits de voyage, riches en réflexions, en contemplation et en humanité.

« Dans les forêts de Sibérie », de Sylvain Tesson, éditions Gallimard, 267 pages

This entry was posted on Lundi, mars 26th, 2012 at 8 h 15 min and is filed under Critique littéraire, Ecrivains. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.