Petit aperçu de la librairie en 1830

janvier 16th, 2012

Cette rentrée littéraire de janvier est l’occasion d’évoquer la librairie à l’époque d’Hugo et Balzac. Si certains écrivains savaient discuter avec les libraires-éditeurs et parvenaient à s’imposer comme Hugo et Dumas, d’autres, comme Musset et Nerval, en souffrirent, sans vouloir affronter un système qui leur semblait trop éloigné de l’art.
Dans Illusions perdues, le jeune Lucien de Rubempré surprend la conversation de deux libraires-commissionnaires (les diffuseurs de l’époque) : « Ce qu’il avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour les bonnetiers, une marchandise à vendre cher, à acheter bon marché. »
Les progrès de l’imprimerie profitèrent à l’édition : en 1829, parurent en France 6416 ouvrages soit 17 livres par jour. On multipliait les titres en espérant que l’un d’entre eux marcherait et résorberait le déficit. Les faillites d’éditeur étaient très nombreuses, c’est dernier renaissant souvent peu après avec de nouveaux capitaux.
Le prix d’un livre était élevé : 7,5 francs pour un in-octavo (environ 23 euros). Or la plupart des romans étaient vendus sous forme de deux volumes in-octavo voire sous forme de trois in-12 à 3 francs chaque tome. Seuls les gens les plus aisés pouvaient s’offrir un roman entier. On se passait donc les ouvrages même dans la bonne société. Emile Girardin, patron du quotidien La Presse, fit une étude commerciale de la librairie et estima qu’un roman vendu à 1000 exemplaires comptait 40 000 lecteurs réels. L’apparition du roman publié en feuilleton dans les journaux va bouleverser ces habitudes car en achetant le journal dont le prix avait diminué de moitié grâce à la publicité, on pouvait lire aussi un roman.
Dans les années 1830, le système éditorial ressemble assez au nôtre. Toute l’édition moderne était déjà là : multiplier les publications, suivre les goûts du grand public au détriment de la qualité littéraire parfois. La mode, la rentabilité financière sont déjà des maîtres mots à l’époque romantique. Les ruines ne sont pas rares à cause des insuccès.

George Sand

Antoinette Dupin, début 1833, se plaignait de Ladvocat (plainte qui  révèle le système de l’édition en générale). George Sand lui répondit . « Si vous ne lui étiez pas recommandée, il ne pouvait pas prendre votre manuscrit les yeux fermés. Il ne pouvait pas le lire non plus. Vous savez bien qu’il n’est pas un éditeur un peu en vogue qui ne reçoive trois manuscrits par jour. Sa vie ne suffirait pas à les lire, et puis lui, négociant, en livres, il n’est pas tenu de s’y connaître. Il n’est jamais juge lui-même de la bonté d’un ouvrage. Il faut qu’il lui soit recommandé par un juge compétent auquel il ait confiance, ou bien que le livre se recommande lui-même par une signature bien connue qui soit une valeur commerciale. Cela est cruel et brutal pour les commerçants. J’ai souffert peut-être autant que vous des mépris ou des méfiances de ces messieurs. Nous avons été mis à la porte mon manuscrit et moi, l’un portant l’autre, par l’éditeur de Mayeux et des contes de Perrault. Plus tard j’ai reçu des offres des plus gros bonnets. C’est l’histoire de tous les auteurs et Mr Ladvocat a fait son métier avec vous comme avec les autres. Il a subi les nécessités de son métier et vous les déboires du vôtre. Vous faites un beau livre. C’est être assez vengée. […] les premiers essais d’un auteur n’ont jamais de valeur réelle pour l’éditeur, et trois lignes d’impertinences signées de Balzac ou de J. Janin sont des billets de banque. Que voulez-vous, c’est la faute du public encore plus que celle des marchands. »

Le Cocu de P. de Kock, dessin d'André Tranck.

Les publicités pour les livres s’étalent sur les dernières pages des quotidiens. On voit aussi des réclames sous forme d’affiches collées un peu partout, invention de Ladvocat. Gautier raconte ainsi plaisamment le scandale que produisit l’affiche pour le roman de Paul de Kock intitulé Le Cocu : «  Ce fut un scandale merveilleux ; une affiche colossale se prélassait effrontément à tous les coins de la rue et derrière les carreaux de tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi la gent liseuse. […] Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à prononcer l’épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin étaient révoltées ; la rougeur montait au front des clercs d’huissiers. Il fallait bien pourtant se tenir au courant et demander le maudit roman. Alors (admirez l’escobarderie !) fut trouvée cette honnête périphrase : «  Avez-vous le dernier de M de Kock ? »

This entry was posted on Lundi, janvier 16th, 2012 at 18 h 53 min and is filed under Ecrivains, Romantisme. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. Both comments and pings are currently closed.

3 Responses to “Petit aperçu de la librairie en 1830”

  1. Aida Says:

    Super! merci! je te le pique! :)

  2. secondflore Says:

    Ainsi donc la cavalerie éditoriale existait bien avant l’invention de l’automobile…
    Merci pour cet aperçu.

  3. Régis Says:

    Très intéressant! J’aime beaucoup cet article! Bravo!