Welcome!

D’amour et d’eau fraîche

mai 7th, 2012

Jean Giraudoux, vers 1927

Ondine de Jean Giraudoux a été créé le 4 mai 1939, il y a 73 ans au théâtre de l’Athénée, par Louis Jouvet.

Giraudoux (1882-1944), influencé et passionné par la littérature allemande, travailla à cette pièce pendant de nombreuses années, s’inspirant d’Undine de Frédéric de la Motte-Fouqué, écrivain allemand romantique. L’intrigue de cette pièce féerique se situe dans une région au bord du Rhin dans une ambiance médiévale. Elle fut montée par Louis Jouvet alors que l’Allemagne nazie se préparait à envahir la France et à ravager l’Europe par sa barbarie. Il y a un fossé entre ce texte littéraire subtil et poétique et la situation politique. Et pourtant, Giraudoux a aussi l’art de reprendre des textes mythologiques, des légendes pour leur donner une résonance actuelle, une symbolique intemporelle (La Guerre de Troie n’aura pas lieu).

Ondine est une pièce shakespearienne : pas moins de 46 rôles si on la joue intégralement, un mélange de lyrisme, de comique et de dramatique, des scènes de groupes et des duos plus intimes. Des répliques un peu prosaïques voisinent avec des tirades ou des répliques lyriques.

Fanny Ellsler dans le ballet Ondine de J. Perrot

Une ondine  est un génie des eaux dans la mythologie germanique.  C’est un joli prénom, rare, simple et mélodieux.

Ondine, ici, aime un homme et aspire à être une femme pour être vraiment son épouse. Elle a quitté son monde aquatique pour celui des hommes fait de misères et de grandeurs, de trahisons, de lâchetés mais aussi de passion. Le roi des Ondins lui a proposé un pacte : si Hans, l’Homme, le chevalier, la trahit, il mourra et Ondine l’oubliera à jamais. Ondine va tout faire pour sauver son amour mais peine perdue.

Avec cette pièce, Giraudoux nous invite à nous interroger sur l’un des sentiments humains les plus complexes. Pourquoi l’amour est-il fragile et en même temps capable de nous donner force et énergie ? Peut-on y croire ? Pourquoi l’entourage, le monde peut-il le mettre en péril (ici la cour du roi et la rivale d’Ondine, Bertha) ?

À la fin de la pièce, j’ai songé que les plus grandes passions sont peut-être les plus vulnérables. Le pacte du roi des Ondins c’est symboliquement tout ce qui menace l’amour, à commencer par la faiblesse de ceux qui l’éprouvent. Constat pessimiste, peut-être mais qui ne doit pas faire oublier qu’il y a aussi de la grandeur à aimer, de la grandeur à accepter les souffrances parce qu’il vaut sans doute mieux être sincère avec son cœur plutôt que de le protéger avec une sorte de mesquinerie et de lâcheté.

Ondine déclare ainsi : « que je sois malheureuse ne prouve pas que je ne sois pas heureuse ».

En devenant une femme amoureuse, Ondine apprend la souffrance mais gagne une âme dont ces petites déesses aquatiques sont dénuées.

Ondine est une ondine qui veut devenir femme. Clémentine Stépanoff est une femme qui devient une ondine. Elle joue avec tant de grâce, mélange de naïveté, de légèreté et d’assurance, qu’elle semble être vraiment un être un peu évanescent provenant d’une paisible rivière. Hans, le chevalier, joué par Jeff Esperansa, n’est pas moins crédible. Il a la force, la brutalité de l’homme, ses accès de colère irréfléchis, mais aussi le caractère enfantin et attendrissant qui demeure chez l’adulte. Il parvient à manifester ses sentiments, il ose se laisser éblouir par l’amour tout en tremblant de ne plus être qu’un géant aux pieds d’argile devant sa petite Ondine, frêle mais plus forte par son immortalité et sa simplicité.

Diane de Segonzac, par sa mise en scène sobre, légère, sans temps mort, nous laisse entendre ce beau texte, qui en cette période agitée et violente, a le don d’apaiser l’esprit avec intelligence et sensibilité. Bien sûr on ne peut rester indifférent au présent ou au futur proche, on ne peut pas être indifférent à ce qui fait notre quotidien. Mais comme il est bon et salutaire de pouvoir pendant deux heures s’en détacher pour revenir à des pensées plus essentielles, pour réfléchir à ce qui profondément nous anime. Pour laisser notre esprit se libérer du contingent, du matériel, de tout ce qui le divertit dans le mauvais sens du terme.

L’univers enchanté que Diane de Segonzac a réussi à créer avec très peu de moyens donne à la pièce un côté théâtre de marionnettes. En insistant sur le côté féerique, irréel, elle nous rend le texte paradoxalement plus saisissant, réaliste. L’illusion théâtrale débarrasse notre esprit de repères matériels pour nous permettre de nous concentrer sur les sentiments et les idées exprimés, sur les comportements. Le chant a capella (par Estelle Kaïque) qui accompagne les apparitions des êtres aquatiques participe discrètement aussi à cet envoûtement.

J’ai songé aussi à Pelléas et Mélisande de Maeterlinck et à l’Annonce faite à Marie de Claudel. Mais le drame de Maeterlinck (pardon Thomas !) n’a pas la richesse de contenu de la pièce de Giraudoux, elle est enfermée dans un symbolisme qui a beaucoup vieilli et qui, par moment, est un peu ridicule même si certains passages ne sont pas dénués de poésie. Cette poésie qui a su toucher Debussy lorsqu’il a composé son opéra. Quant à la pièce de Claudel, sorte de mystère moyennageux, elle vire trop souvent à la pièce à thèse religieuse, elle ne sait pas avoir la fantaisie et le comique que s’autorise Giraudoux.

J’ai particulièrement aimé la scène de rencontre entre Hans et Ondine : c’est la beauté des premiers temps de l’amour, ici, symboliquement avant même le premier baiser échangé, lorsqu’on sait que notre cœur a trouvé un autre cœur qui nous comprend sans lui avoir encore parlé. Bonheur mais déjà souffrance pour une ondine qui devine les codes humains en croyant, avec candeur, pouvoir les changer. Ondine, dans cette scène 9 de l’acte I dit, presque successivement : « Depuis que je t’aime, ma solitude commence à deux pas de toi » et « les bras des hommes leur servent surtout à se dégager. »

J’ai beaucoup apprécié également le tête-à-tête entre la reine Iseult (Estelle Kaïque) et Ondine. Iseult est la seule humaine avec laquelle Ondine peut se confier. Le dialogue entre une reine qui, devine-t-on a aimé et compris que le bonheur est de courte durée dans la passion, et une ondine, consciente de la fragilité des cœurs humains mais déterminée à sauver Hans menacé par le pacte.

J’ai aussi aimé, toute différente, la scène du procès d’Ondine et de l’amour avec deux juges (Fred Tremege et Jean Marzouk) de comédie, drôles et confrontés à un cas qui les dépasse.

Le roi des Ondins (Valentin Terrer) intervient pour déjouer le stratagème d’Ondine qui a voulu faire croire à son infidélité pour cacher celle de Hans. Le merveilleux du monde aquatique s’invite dans le monde des hommes : rien ne nous semble anormal, c’est la magie des vrais contes.

J’aime le théâtre du Nord-Ouest : c’est comme un théâtre de bois, presque nu, où seuls les textes comptent, où les comédiens sont si prêts des spectateurs que la frontière est là, sans être là. Une exigence, une authenticité qui demeurent quand elles ont parfois disparu de scènes plus médiatiques, aux moyens financiers plus considérables mais qui en perdent leur âme.

Ce spectacle se joue encore ce printemps et en septembre ainsi que bien d’autres pièces de Giraudoux dans le cadre de cette intégrale. Avouons qu’il faut le courage du directeur Jean-Luc Jeener, pour proposer tout Giraudoux : écrivain un peu trop oublié, qui par ses références littéraires, son humour civilisé, est a mille lieues de la plupart des succès populaires d’aujourd’hui.

Et pourtant, (rêvons un peu) j’encourage même les spectateurs de TF1 et de M6, les lecteurs de Marc Lévy ou Guillaume Musso ou les amateurs de grosses pièces au comique facile d’oser venir écouter et voir cette Ondine. Passé le moment de surprise, la crainte de ne pas accrocher, il me semble impossible de ne pas se laisser emporter naturellement par ce spectacle comme une ondine nageant gracieusement au fil de l’eau…

Ondine, de Jean Giraudoux, mise en scène de Diane de Segonzac

Théâtre du Nord-Ouest

13 rue du faubourg Montmartre, 75009 Paris

http://theatredunordouest.com/

Plusieurs dates en mai, juin et septembre

Vendredi 18 mai à 20h45 Samedi 19 mai à 14h30 Mardi 22 mai à 20h45

Samedi 2 juin à 14h30 Mardi 5 juin à 20h45 Samedi 9 juin à 20h45 Lundi 11 juin à 20h45

Lundi 18 juin à 20h45 Vendredi 22 juin à 20h45 Samedi 23 juin à 14h30

Mardi 4 septembre à 20h45 Samedi 8 septembre à 14h30 Vendredi 14 septembre à 20h45 Mardi 18 septembre à 20h45

Mardi 25 septembre à 20h45 Jeudi 27 septembre à 20h45 Vendredi 28 septembre à 20h45

 A voir aussi dans le même théâtre, d’autres pièces de Giraudoux mais aussi, notamment, Knock de Jules Romain, A l’ombre d’Oscar Wilde de Lou Ferreira (pièce sur les écrivains français qui défendirent Wilde accusé d’immoralité, http://cercle-esthetique-et-philosophique-wildien.com), Caligula de Camus…

Scènes romantiques

avril 26th, 2012


Jean Pezous (1815-1885). "Le mime Charles Debureau (1829-1873) en costume de Pierrot". Huile sur toile. Paris, musée Carnavalet.

Si Paris, au XIXe siècle, était surnommé la ville des théâtres c’était autant pour le nombre de ses salles, l’étendue du répertoire, la variété des styles que pour ses acteurs parfois connus dans l’Europe entière. Talma adoré de Napoléon, Mademoiselle George, Mademoiselle Duchesnois et Déjazet, figures fameuses sous l’Empire et la Restauration. Mademoiselle Mars, Marie Dorval, Rachel, incarnant les héroïnes de Dumas, Hugo, Vigny et Musset, le romantique Frédérick Lemaître qui joue Kean de Dumas et incarne Robert Macaire dans l’Auberge des Adrets, Bocage jeune premier «  beau comme Apollon » dit Heine incarnation vivante d’Antony, le héros de Dumas dans la pièce éponyme. De quoi enflammer la plus timide des bourgeoises ou le plus blasé des séducteurs, faire rêver de Londres à Saint-Pétersbourg… Tous les grands artistes allaient à Paris pour être connus dans l’Europe entière. Un grand nombre de pièces françaises étaient traduites.

Théâtre des variétés

Le théâtre était une distraction pour toutes les classes : ouvriers, bourgeois, aristocrates. Seul le genre de scène et de spectacle changeait. Marcel Carné, dans les Enfants du Paradis a réussi à faire revivre ce boulevard du Crime où vaudevilles, mélodrames et spectacles variés étaient présentés dans un grand nombre de petites salles. Sous la monarchie de Juillet, on créait à Paris environ 200 pièces par an. Une nouveauté qui ne marchait pas était immédiatement remplacée, Musset en fit la triste expérience en 1831 avec sa Nuit vénitienne sifflée à l’Odéon et retirée de l’affiche impitoyablement. En revanche, si une pièce marchait, elle était reprise très souvent. Marie Dorval est capable de jouer au pied levé plusieurs rôles. L’une des pièces qu’elle interprétera le plus souvent, à Paris comme en province est un mélodrame intitulé Trente ans, ou la vie d’un joueur de Ducange.

Les Enfants du Paradis (Arletty et Jean-Louis Barrault)

L’exposition au musée de la Vie romantique présente des collections du musée Carnavalet pour évoquer le théâtre et le ballet au XIXe siècle avec tableaux, gravures et dessins essentiellement. Une large place est accordée à l’époque romantique. On croise les vedettes de l’époque comme Rachel, le mime Debureau (incarné par Jean-Louis Barrault, dans le film de Carné, la danseuse Fanny Elssler…) On pénètre dans les grands théâtres et on découvre un peu les coulisses de ce monde avec des dessins de costumes et de décors (notamment ceux du fameux décorateur Ciceri). Le soin accordé à ces études scénographiques et ces dessins, la délicatesse des détails me font penser combien lorsque l’homme n’utilisait que l’adresse de sa main, il était aussi capable de grandes et belles choses que l’informatique et d’autres moyens techniques font souvent oublier.

Marie Dorval

Cette exposition est également l’occasion de découvrir de petites pièces qui certes ne sont pas des chefs-d’œuvre mais qui plaisaient à l’époque. Le théâtre qui depuis la Grèce antique est à même de réunir des gens de conditions et de goûts différents n’est-il pas l’un des meilleurs révélateurs d’une époque ? Il vaut bien des études sociologiques.

Ce qui m’a le plus touché ? De petites chaussures portées par Rachel et présentées avec quelques bijoux. Rachel n’est pas la comédienne que je préfère, ce n’est pas une femme de passion mais une femme de pouvoir qui joue pour reprendre une revanche sur le destin qui l’a fait naître miséreuse. Je suis bien plus émue par Marie Dorval, une vraie romantique et une vraie amoureuse. Mais en voyant ces chaussures, j’avais l’impression que la tragédienne était un peu vivante. J’ai songé à ce texte formidable de Musset, Un souper chez mademoiselle Rachel, compte rendu en dialogue que l’écrivain adressa par lettre à Mme Jaubert de sa soirée chez la comédienne le 29 mai 1839 après une représentation de Tancrède de Voltaire (autre pièce bien oubliée mais que la mode de la tragédie classique à la fin de la monarchie de Juillet avait remis au goût du jour).

Après cette promenade dans un monde du spectacle bien loin du nôtre, l’idéal n’est-il pas de s’arrêter dans le petit salon de thé du musée installé au milieu du petit jardin en compagnie d’une femme ou d’un homme charmant ?

Musée de la vie romantique

Théâtres romantiques à Paris

16 rue Chaptal

75009 Paris

Jusqu’au 15 juillet. Tous les jours sauf lundi et jours fériés. Catalogue : 30 euros

A lire aussi : Lettres pour lire au lit, correspondance amoureuse entre Marie Dorval et Vigny, Mercure de France, coll. Le Temps retrouvé.

Voyage intérieur en Sibérie

mars 26th, 2012

On se laisse facilement distraire chaque jour par le contingent et l’anecdotique qui certes, sur le moment, ont leur importance puisqu’ils appartiennent à notre quotidien, mais qui, en prenant trop de place, agissent comme un filtre entre nous et notre âme profonde.

Il ne faudrait pas privilégier un petit événement ponctuel au détriment d’un acte ou d’un moment essentiel. C’est ce à quoi je pensais l’autre jour lorsqu’une personne qui m’est très chère m’a dit qu’elle n’avait plus beaucoup d’années à vivre. Brutalement elle disait ce qui était enfoui dans mon esprit, une pensée que plus d’une fois j’ai voulu écarter parce qu’elle me semble irréelle, trop douloureuse pour être vraie, mais aussi parce cette pensée pouvait m’empêcher de me livrer librement à une activité agréable sur le moment, mais sans réelle importance.

Le quotidien nous éloigne de l’essentiel je veux dire ici de ce qui fait l’essence de notre âme.

Sylvain Tesson a trouvé un moyen de revenir à son essentiel, de se concentrer sur lui-même : il est parti de février à juillet 2010 vivre dans une cabane en Sibérie au bord du lac Baïkal dont la superficie avoisine les 31 000 m2. Ses plus proches voisins sont à plusieurs jours de marche.

« La cabane, royaume de simplification. Sous le couvert des pins, la vie se réduit à des gestes vitaux. Le temps arraché aux corvées quotidiennes est occupé au repos, à la contemplation et aux menues jouissances. L’éventail de choses à accomplir est réduit. Lire, tirer de l’eau, couper le bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies. En ville, chaque acte se déroule au détriment de mille autres. La forêt resserre ce que la ville disperse. »

Durant ces six mois, ses fréquentations humaines se limiteront à la visite de quelques amis à la fin de son séjour, lorsque la température est agréable, et de gardiens de la réserve naturelle et inspecteurs, ces Sergueï, Volodia ou encore Youra qui eux sont habitués au -30°C hivernaux. En lisant les scènes que Sylvain Tesson raconte avec ses « voisins » éloignés de quelques dizaines de kilomètres, j’imaginais qu’elles pourraient être filmées à merveille par Pavel Longuine, (La Noce, Un nouveau Russe). La vodka coule à flot, comme de l’eau minérale. Les scènes où Sylvain Tesson est seul, dans sa cabane ou lors de ses randonnées, seraient filmées par Andreï Zviaguintsev, dont le premier film Le Retour était une splendeur.

Il faut être seul pour se connaître, pour découvrir ce qui nous anime véritablement, intimement. Au contact des autres en effet, nous n’agissons pas toujours en accord avec nous-mêmes, nous sommes en représentation, une représentation qui peut nous enfermer.

Vouloir se connaître peut apparaître comme un exercice égocentrique ou égotiste. Poussé à son extrême certainement, mais je crois également que mieux se connaître c’est aussi mieux vivre et par conséquent mieux vivre avec les autres et pour les autres.

Quand, au début du livre, Sylvain Tesson parle de sa solitude et de son choix de quitter quelques mois la France, la société de consommation, j’ai d’abord trouvé un peu de pose dans ses propos, comme si évoquant cette solitude et cette vie rigoureuse et ascétique, il s’en délectait avec snobisme. Mais rapidement, il se décivilise : il laisse la nature qui est en lui parler, lui révéler sa force, ses faiblesses, ses enthousiasmes et ses angoisses. Le lac Baïkal, les ours, les pins, la lune, les rayons de soleil, les oiseaux deviennent ses compagnons sans oublier les pensées qui le rattachent aux êtres qu’il aime. Pour moi, il n’est donc jamais exactement seul, il est plus justement le seul représentant de la race humaine.

La fréquentation de la nature développe en l’homme une certaine délicatesse et sensibilité. Comme Sylvain Tesson le souligne on devient plus attentif aux détails, à la variation des couleurs et de l’atmosphère, au fil des heures. La contemplation aboutit à la méditation, à la capacité de prendre le temps de vivre en s’enchantant d’un spectacle simple. Dès le début de ma lecture, j’ai songé que Sylvain Tesson rendait hommage en quelque sorte à cette délicatesse de l’homme de la nature (mais qui n’a pas forcément le moyen intellectuel de l’exprimer avec justesse). J’ai noté cette belle réflexion : « la vie en cabane est un papier de verre. Elle décape l’âme, met l’être à nu, ensauvage l’esprit et embroussaille le corps, mais elle déploie au fond du cœur des papilles aussi sensibles que les spores. L’ermite gagne en douceur ce qu’il perd en civilité. »

Mésange boréale

J’ai beaucoup aimé ces passages où Sylvain Tesson évoque ses rapports avec une mésange, « mon ange », écrit-il. Cela m’a fait penser au plaisir que j’ai de voir des oiseaux dans l’arbre sous mes fenêtres, les regarder s’affairer et m’imaginer que je pourrais établir des liens avec eux, m’imaginer qu’ils me reconnaissent et viennent me voir. J’ai bien du mal à admettre l’idée que l’oiseau n’a qu’une toute petite cervelle et qu’il est loin de partager mes pensées amicales.

On trouve dans ce livre les deux faces de la nature développée déjà par les écrivains romantiques.

Il y a la nature qui nous écrase, soumise au temps cyclique, éternelle : la nature qui se régénère toujours alors que dès notre naissance nous commençons à mourir. L’homme m’apparaît alors comme une mouche dans un pot de confiture, se débattant avec ses angoisses métaphysiques, ses violences réfléchies, ses sentiments complexes et l’irrémédiable travail du temps sur son corps et son esprit.

Et puis il y a la nature consolatrice : elle nous réconforte par sa solidité, son calme, sa logique (chez les romantiques, elle abrite aussi les amants de la société cancanière). Elle nous console lorsque l’homme arrive à avoir le sentiment de faire partie de cette nature, d’être en communion avec elle. Sylvain Tesson parvient souvent à cette harmonie au cours de ses contemplations.

Lac Baïkal, © Fabrice Tulane

« Je ne me fatigue pas de détailler mon paysage. Mes yeux reconnaissent chaque repli et les fouillent pourtant, tous les matins, avec avidité, comme s’ils les découvraient. Mon regard cherche trois choses : repérer de nouvelles nuances dans ce tableau mille fois observé, approfondir l’idée que ma mémoire s’en faisait et confirmer que le choix était bon de s’installer ici. L’immobilisme me contraint à cet exercice d’observation virginale. [...]

On ne se lasse pas de la splendeur, vieux principe sédentaire. De quoi se plaindre d’ailleurs ? Les choses sont moins figées qu’elles n’y paraissent. La lumière nuance la beauté, la métamorphose. Celle-ci se cultive et jour après jour se renouvelle. ».

L’auteur décrit fréquemment en quelques mots les coloris, le temps qu’il fait, l’impression qui se dégage du paysage. Il utilise des mots à la fois précis et lyriques sans jamais se répéter. La nature n’est jamais la même : quel artiste dont la palette est inépuisable.

Grâce à Sylvain Tesson je sais que sur les bords du lac Baïkal, à la naissance du printemps, poussent des azalées, des rhododendrons, des anémones… moi qui croyais que ces fleurs ne pouvaient pousser que grâce aux soins patients d’un jardinier. À la place de l’auteur, j’aurais cueilli quelques fleurs pour la cabane. Cueillir des fleurs sauvages qui ont poussé sans la main humaine me semble un luxe, après avoir été un plaisir lorsque j’étais enfant.

Sylvain Tesson a emporté une soixantaine de livres : la bibliothèque d’un honnête homme au sens du XVIIIe siècle. Il donne la liste, où figure notamment Kierkegaard et son Traité du désespoir, D.H Lawrence avec L’amant de Lady Charteley, La chute et Noces de Camus, Les Rêveries d’un promeneur solitaire de Rousseau, les Carnets de Montherlant, Les Stoïciens en Pléiade, Segalen, Shakespeare, Chrétien de Troyes, Mishima, Lao Tseu, Casanova, Nietzsche, Cendrars, Hemingway, Goethe, Chateaubriand, Daniel Defoe, Schopenhauer.

L'amant de Lady Chatterley, film de Pascale Ferran

Je suppose qu’il a bien réfléchi en faisant son choix, il était obligé de s’imaginer ce qu’il aurait envie de lire, ce qu’il aurait besoin de lire avant même de se retrouver dans sa cabane. Rien de plus terrible que de se tromper et de se retrouver avec des livres qu’on n’a pas envie d’ouvrir, qui ne viennent pas à point nommé.

Sylvain Tesson est un lettré : dès lors, ses descriptions, sa vision de la nature reflètent sa culture. Par exemple il lui arrive d’aller patiner en écoutant Maria Callas ou Beethoven (quelle chance ! cette image m’a fait rêver car la musique est si belle quand elle remplit le vide immense d’une plaine ou d’une montagne).

Il établit aussi des rapprochements entre ses lectures sérieuses, ses goûts d’homme cultivé et la nature toute simple qui l’entoure.

« J’aime entrer dans le bois. Derrière l’orée, les sons s’atténuent. Lorsque je pénètre sous la voûte d’une cathédrale gothique, en France en Belgique, j’éprouve le même engourdissement. Une douceur dans l’être qui alourdit les paupières et diffuse sa tiédeur derrière l’os frontal. Quelque chose réagit en moi au rayonnement de la pierre calcaire comme au rayonnement des résineux. À présent je préfère les futaies aux nefs de pierre. »

Cathédrale de Bourges

Il peut y avoir une opposition entre nature et civilisation comme on l’apprend en terminale en classe de philosophie, mais il me semble aussi que la civilisation dans son expression artistique et intellectuelle nous permet d’avoir une approche non pas scientifique, mais humaine, humaniste de la nature. De l’anthropocentrisme certes, mais après tout n’est-ce pas l’homme qui a le plus d’influence sur la planète ? La Terre certes pourrait se passer de l’homme, sur certains points elle ne s’en porterait que mieux, mais alors la Terre ne serait pas aussi riche et aussi unique dans le système solaire.

« Il faudrait dresser une psychophysiologique des écosystèmes en attribuant à chacun d’eux un sentiment. Il y aurait la mélancolie des forêts, la joie des torrents de montagnes, l’hésitation des marécages, la haute sévérité des cimes, la légèreté aristocratique des clapots… Nouvelle discipline : l’anthropocentrisme du paysage. »

Boulevard des Italiens

J’ai songé alors aux annotations de Barbey d’Aurevilly décrivant quotidiennement dans ses Memoranda le boulevard des Italiens à qui il prête des états d’âme (un miroir de sa propre humeur en fait). Anthropocentrisme de la ville.

Dans sa cabane sibérienne, Sylvain Tesson renoue avec une vie quotidienne d’homme assez primitif. Il coupe du bois pour se chauffer, pêche des ombles. Seuls le Tabasco, les cigares Partagas, le thé et la vodka, produits manufacturés, sont, en quelque sorte, des sacrifices à la modernité !

J’ai été frappée par le fait que dès le début il établit des rituels sécurisants (sans rituel, on devient sauvage et désordonné). J’ai remarqué aussi que l’une des premières choses qu’il fait est de se construire une sorte de petit autel. Comme les hommes primitifs, à partir du moment où ils enterrent leurs morts, l’homme du XXIe siècle, le consommateur entouré de progrès scientifiques et de produits de haute technologie, ne peut toutefois se passer d’une vie spirituelle avec des dieux, un dieu…

Il est cependant tragique que ce désir de spiritualité commun à tous les hommes aboutisse parfois à du fanatisme ou à une tyrannie. Mais c’est le cas depuis des siècles et ne changera sans doute pas, hélas.

La vie spirituelle peut aussi être liée à un être si cher qu’il semble être un intermédiaire entre une divinité et nous. Aimer, c’est aussi voir en l’autre un être divin parce qu’il est capable de transporter notre âme, de nous transformer, de nous élever vers un sentiment noble (cela ne signifie pas que nous sommes dans une adoration aveugle de l’autre, mais juste d’admettre que grâce au sentiment amoureux notre énergie vitale et notre intelligence sont exaltées).

Icône Russe. L’Archange Michel. 14e siècle. Galerie Tretyakov, Moscou, Russie.

« Avant de dormir, j’allume un cierge devant la photo de ma petite chérie et je fume en regardant la flamme danser sur la photo. De quoi se plaignent les amants éloignés ? Pour se consoler, il suffit de croire à l’incarnation de l’être dans l’icône. »

Ces six mois en Sibérie c’est aussi l’histoire d’une rupture : Sylvain Tesson a laissé derrière lui une femme qu’il aime, à qui manifestement il avait proposé de l’accompagner dans cette aventure. Quelquefois il évoque discrètement son absence. Le manque qu’il éprouve semble plus grand que la solitude qui est la sienne dans sa cabane.

« L’ennui ne me fait aucune peur. Il y a morsure plus douloureuse : le chagrin de ne pas partager avec un être aimé la beauté des moments vécus. »

« Penser à ce qu’aurait pu être cette journée si mon être chéri, la seule personne sur terre qui me manque même quand elle est près de moi, avait dénié être là. Ne pas penser aux raisons qui l’ont poussé à ne pas venir. Se saouler doucement à cause de l’impossibilité de ne pas y penser. »

Avec le temps, l’arrivée du printemps, la mélancolie gagne l’auteur et l’incite à faire le bilan de sa vie, action salutaire, mais aussi perturbante, d’autant plus que personne n’est là pour lui répondre.

« Que suis-je ? Un pleutre, affolé par le monde, reclus dans une cabane, au fond des bois. Un couard qui s’alcoolise pour ne pas risquer d’assister au spectacle de son temps ni de croiser sa conscience faisant les cent pas sur la grève. »

Forêt de Sibérie, près de Novosibirsk. © Beggs CC by

Le 16 juin, un peu plus d’un mois avant son retour en France l’être aimé le quitte en quelques lignes lapidaires laissées sur un téléphone.

« J’ai envie de moucher ma peine dans cette forêt qui ne sait rien du chagrin ».

Le 16 juin la vie rattrape l’auteur : l’amour nous fait intensément ressentir la vie que ce soit sous forme de bonheur ou de souffrance. Vaut-il mieux ne pas sentir la vie ou bien la sentir, mais douloureuse quand le chagrin s’installe en nous telle une marmotte pour un long hiver ?

« Le bonheur dure une seconde. Lorsqu’on se réveille, à l’aube, il y a un moment agréable, juste avant que la conscience se souvienne et que le cœur se serre. »

En lisant Sylvain Tesson, je l’enviais parfois. Certes, même si je rêve d’aller en Russie, je ne bivouaquerais pas seule en Sibérie (mes chances de survie seraient d’ailleurs assez réduites), mais j’aimerais aller dans cet ermitage dont je rêve depuis des années et que je ne connaîtrais sans doute jamais : une maison dans une clairière où je pourrais me rendre librement avec la conscience tranquille et le cœur apaisé. Il y aurait un grand salon avec une bibliothèque en bois bien garnie, des fauteuils crapaud dans lesquels on s’enfonce, du parquet en chêne patiné, une cheminée.

J’enviais Sylvain Tesson de pouvoir gagner cette liberté intérieure, de pouvoir affronter ses angoisses, d’aller jusqu’au bout, d’être capable quelques mois de détachement et certainement d’en sortir grandi.

Je n’approfondirais pas la question ici, mais je crois que les femmes sont moins capables de supporter la solitude, qu’elles sont rares à y aspirer et qu’elles s’ennuient moins. Une femme comme George Sand apprécie des randonnées seule dans sa campagne berrichonne, mais cette campagne c’est sa maison. Il lui arrive d’aller se promener seule lors de ses voyages, mais elle reste attachée au reste de son existence par ses enfants et les pages qu’elle doit fournir à son éditeur.

La tentation de la solitude complète est certainement davantage un trait masculin même s’il existe quelques grandes aventurières.

Je ne peux tout citer et tout dire ici de ce livre qui m’a fait réfléchir et m’a émue. Je termine par cette dernière citation :

© Pascale Ducasse

« Il pleut, il fait froid et les ramures des cèdres ruissellent vernissées. La beauté ne sauvera jamais le monde, tout juste offrira-t-elle de beaux décors pour l’entre-tuerie des hommes. »

Question subsidiaire : pourquoi Sylvain Tesson parle-t-il de « l’affreux marquis de Custine », en citant quelques mots extraits de son séjour en Russie en 1839 ? Je regrette qu’il ne justifie pas cet adjectif qui me paraît si mal convenir à cet homme tendre, auteur lui aussi de récits de voyage, riches en réflexions, en contemplation et en humanité.

« Dans les forêts de Sibérie », de Sylvain Tesson, éditions Gallimard, 267 pages

Puissance d’une femme artiste

mars 15th, 2012

Marguerite Yourcenar

En lisant dernièrement Ces femmes qui écrivent, suite de douze portraits de femmes de lettres françaises, j’ai été touchée par le combat de certaines d’entre elles notamment entre le Moyen Âge et la fin du XIXe siècle. Époque où le combat des femmes pour plus de liberté, d’indépendance et de droits notamment de droits civiques me semble tout à fait légitime. Les luttes plus récentes des féministes en France me paraissent parfois caricaturales et stériles. Ce n’est pas en écrasant les hommes que les femmes sortiront grandies et plus fortes et j’aime mieux penser à ce qui lie les hommes et femmes que ce qui les oppose même si j’ai bien conscience que ce qui nous oppose compte souvent davantage dans nos rapports quotidiens. En tout cas, ce n’est pas en ayant l’air de prendre une revanche sur des siècles d’oppression masculine que les femmes d’aujourd’hui et de demain pourront s’épanouir.

Dans cet ouvrage d’Élisabeth Seys j’ai beaucoup apprécié le portrait de Marguerite Yourcenar qui considère que la création artistique doit être asexuée. Telle était ma conviction profonde lorsque j’étais une jeune fille qui écrivait d’improbables romans asexués tout en suivant des études de lettres.

Curieusement une œuvre signée d’un homme est considérée comme une œuvre mais s’il s’agit d’une œuvre créée par une femme c’est une œuvre de femme. Cette distinction m’a toujours paru dommage parce qu’il me semble dès lors que l’œuvre d’une femme est d’emblée appréhendée à travers le prisme de son identité sexuelle. Il vaudrait mieux qu’une œuvre de femme soit jugée comme une œuvre d’homme. Vœu pieux certainement. Je reconnais cependant que l’identité féminine s’exprime dans une œuvre d’art ou un livre et qu’il faut parfois en prendre en compte pour apprécier ou mieux comprendre l’œuvre proprement dite.

Artemisia Gentileschi Cléopâtre c. 1635 Huile sur toile 117 x 175,5 cm Rome, collection particulière © Collection particulière

C’est ce à quoi je songeais en me retrouvant devant les tableaux d’Artemisia au musée Maillol. Il s’agit d’une femme peintre italienne, fille d’artiste née en 1593. Tout comme les sculptures de Camille Claudel, j’ai bien eu conscience que ma réaction face aux peintures d’Artemisia était conditionnée par son sexe. Je ne regardais pas les femmes qu’elle avait peintes de la même manière que si elles étaient nées sous le pinceau d’un homme. Je sentais dans ses Cléopâtre, Judith, Marie-Madeleine une sorte de fraternité féminine. Fraternité mais aussi combat car toutes ces femmes ont quelque chose de virile. Il y a dans le style d’Artemisia une puissance masculine au service d’un combat féminin, combat pour s’affirmer en tant que femme.

La vie d’Artemisia éclaire la sensation que j’ai éprouvée devant ses tableaux. Elle a commencé très jeune la peinture dans l’atelier de son père Orazio Gentileschi.

Elle a fait preuve dès son plus jeune âge de beaucoup de précocité et de gravité. Elle a mis sa technique parfaite au service d’un style fort évoquant celui de Caravage (né en 1571).

Judith et Holopherne, Le Caravage, 1599

Artemisia Gentileschi Judith et Holopherne c. 1612 Huile sur toile 159 x 126 cm Naples, Museo Nazionale di Capodimonte © Fototeca Soprintendenza per il PSAE e per il Polo museale della città di Napoli

La jeune femme a été violée par Agostino Tassi, un ami et collaborateur de son père. Après ce viol elle a dû affronter un procès intenté par son père puis elle s’est mariée avec Pierantonio Stiattesi en 1612. Elle aura plus tard des amants et obtiendra un grand succès, invitée par tous les puissants comme les Médicis, le duc d’Alcalà, vice-roi de Naples ou encore les papes Paul V et Grégoire XV. En somme Artemisia a réussi à s’imposer « malgré son sexe » tout en restant certainement marquée par ce viol qui lui avait rappelé la faiblesse de son sexe. De là mon impression que sa peinture a parfois la forme d’une vengeance artistique. Elle a plusieurs fois décliné le thème de Judith et Holopherne (et avec quelle intensité), mais aussi de Cléopâtre, Samson et Dalila, Lucrèce : des figures féminines portées par une certaine violence. Violence mais aussi force et courage car ces femmes sont héroïques et sont peintes dans des états d’extase à la fois douloureux et puissants. La maîtrise des clairs-obscurs caravagesques ne fait que renforcer cette puissance sensuelle et morale.

Artemisia Gentileschi Judith et la servante avec la tête d’Holopherne 1617-18 Huile sur toile 114 x 93,5 cm Florence, Galleria Palatina © Studio Fotografico Perotti, Milano/Su concessione del Ministero per i Beni e le Attività Culturali

Les corps de femme peints par Artemisia semblent frémissants vivants, habités par les passions. Il y a toute l’ardeur des Italiennes passionnées. Je ne sais pas si Stendhal a vu des tableaux d’Artemisia et s’il en a parlé, je n’ai pas à ma disposition ses livres qui m’auraient renseigné sur ce point mais j’imagine que devant une de ces Judith ou Marie-Madeleine, il aurait fait le rapprochement avec ces Italiennes qu’il aimait pour leur ardeur, leur capacité à se donner toute entière à leur passion. Je me suis arrêtée aussi devant l’autoportrait d’Artemisia Gentileschi, autoportrait dans lequel elle se représente en train de peindre… le portrait d’un homme.

J’ai apprécié aussi cette Vierge allaitant, peut-être le seul où la douceur féminine exprimée naturellement domine.

Artemisia Gentileschi Vierge allaitant 1616-18 Huile sur toile 118 x 86 cm Collection particulière © Mathieu Ferrier, Paris

Étrangement Artemisia qui, dans le milieu artistique italien, a été très puissante, à la tête d’un atelier, admirée et réclamée, disparaît en 1654. À partir de cette date, on ne sait plus rien d’elle et tout juste les spécialistes supposent qu’elle a succombé à la peste en 1656. De même, on sait que de nombreux tableaux ont été peints par elle sans qu’on puisse exactement les identifier. Bien sûr de pareils mystères entourent des peintres hommes comme le Caravage mais il me semble que les mystères d’Artemisia, redécouverte au début du XXe siècle, révèlent aussi les difficultés intimes qu’elle a pu rencontrer en tant qu’artiste et en tant que femme.

La superbe exposition au musée Maillol est en tout cas l’occasion de voir des tableaux saisissants par la précision des traits, la minutie des détails et la maîtrise de la lumière.

Artemisia, pouvoir, gloire et passions d’une femme peintre

Musée Maillol, jusqu’au 15 juillet

61 rue de Grenelle

75007 Paris

http://www.museemaillol.com/

Ces femmes qui écrivent, d’Elisabeth Seys, éditions Ellipses

Portraits romantiques

février 26th, 2012

David d'Angers

Angers, où je ne suis jamais allée encore, me fait penser à quelque chose de doux et de riant, à quelques vers de Ronsard, mais aussi au romantisme. Je pense ainsi à David d’Angers bien sûr mais également à Victor Pavie un modeste littérateur de la même époque, ami d’Hugo et de Sainte-Beuve et qui laissa des livres de souvenirs et à la sœur de Musset qui y vécut après son mariage avec Timoléon Lardin.

Le département des Monnaies de la Bibliothèque nationale propose une exposition intitulée David d’Angers les visages du romantique. Le romantisme étant peu à la mode non seulement je n’ai pas eu à faire la queue pour entrer mais je dois dire que j’avais la salle pour moi toute seule. J’ai ainsi passé quelques quarts d’heure dans les années 1830. Cette fois encore un moment de réconfort. Comme si je retrouvais un monde que malheureusement je ne connais que par des livres, des œuvres d’art et mon imagination mais qui a tout de même le pouvoir de me faire oublier un moment la réalité.

Pierre-Jean David dit David d’Angers (1788-1857) est essentiellement connu pour ses fameux médaillons. Avoir son médaillon signé David d’Angers signifiait que vous étiez entré sinon dans l’éternité du moins que vous faisiez partie des personnalités importantes de la Restauration, de la Monarchie de juillet. Les médaillons présentés sont placés par thème : les littérateurs ensemble, les musiciens, les architectes et peintres, les hommes politiques, les scientifiques, etc. Je me suis amusée avoir qui avait été mis à côté de qui. On voit ainsi Henri Beyle dit Stendhal faire face à Alexandre Dumas (je ne me souvenais pas du tout avoir vu ce médaillon de Dumas jeune avec ses abondants cheveux crépus). Victor Hugo était à côté du médaillon d’Adèle. Musset se trouvait entre George Sand et Lamartine désigné comme poète et homme politique quand Hortense Allart (l’une des plus jolies parmi les femmes représentées, soit dit avec objectivité) se trouvait entre Chateaubriand l’un de ses amants et Lady Morgan une femme de lettres irlandaise qui est essentiellement célèbre pour toutes les anecdotes qu’elle a racontées notamment sur la vie à Paris.

Hortense Allart

J’ai beaucoup aimé aussi ce médaillon d’une certaine Joséphine de Forget daté de 1847 et dont le titre de gloire et d’être une muse. J’ai trouvé cela joli être restée célèbre parce qu’on a été muse. Je songe aujourd’hui que ce terme est sans doute un peu désuet et elles sont bien rares ces femmes qui sont les muses d’un homme ou d’une époque. Cette Joséphine, entre autre, a eu une liaison avec Delacroix entre 1834 et 1850 avant de devenir son amie intime, sa « consuelo », comme il disait.

Lorsque l’on voit de près ces médaillons, on est surtout frappé par la vie qui se dégage de la plupart. Certains semblent prêts à se mouvoir. Le profil ainsi de Rossini donne l’impression que le musicien italien va parler et rire. En représentant Musset, âgé alors de 21 ans, David d’Angers lui a donné un cou assez puissant et athlétique et il semble que la jeunesse coule dans ces veines de bronze.

À côté George Sand de profil semble un peu endormie. J’ai beaucoup aimé également le médaillon de Géricault que je ne connaissais pas. L’expression est grave et cette fois le peintre semble déjà d’âge mûr. Géricault est mort à l’âge de 33 ans en 1824. David d’Angers réalisa son médaillon en 1830. Au contraire donc de Musset qui posa celui-ci fut réalisé de mémoire et en vieillissant le peintre David d’Angers voulait peut-être le faire entrer pleinement dans l’éternité.

Ces médaillons étaient de petits formats et pouvait être reproduits assez facilement. Pourquoi David Angers réalisa-t-il ainsi près de 500 médaillons représentant peu ou prou toutes les personnalités célèbres de son temps ? Par foi. Une foi dans une religion humaine, humaniste. Pour lui les saints de cette religion ce sont « les grands hommes dont le génie a fait avancer l’esprit humain ». Dès lors réaliser ces médaillons qui seront facilement diffusables c’est pour David d’Angers éduquer les foules et rendre hommage aux grands hommes. Cet artiste confère à l’art la même mission qu’un Hugo pour la poésie. Le poète comme un mage, un intermédiaire entre les hommes et Dieu et un modèle. Après le traumatisme de la Révolution française, la période héroïque de Napoléon, le capitalisme, l’industrialisation devenaient les grands maîtres de l’Europe et même déjà du monde entier. Mais à cette époque encore il se trouvait des hommes et des femmes qui avaient la foi. Ils s’engageaient dans des causes, ils s’engageaient pour l’art, ils étaient prêts à mourir sur une barricade, lors d’un duel pour défendre leurs idées et la création. Ils s’engageaient parce qu’ils croyaient que même si le matérialisme devenait de plus en plus important ce monde pouvait encore s’améliorer. Ils pensaient que demain donnerait le jour à un monde plus juste, spirituel, où l’homme avec un grand H dans son acception la plus noble aurait toute sa place.

Il se trouvait des êtres plus sceptiques qui redoutaient que le matérialisme, l’égoïsme, l’hypocrisie le profit triomphent. Pourtant même ces sceptiques au fond en continuant à se battre avec une plume, une épée, des mots, un pinceau gardaient encore une certaine part d’idéalisme.

Et je songeais tristement qu’aujourd’hui sans doute David d’Angers serait bien déçu. Qui représenterait-il en médaillon ? Certes il trouverait des personnalités qui le mériteraient mais d’un point de vue politique ? C’était un homme très engagé politiquement qui fut représentant du peuple pour le département du Maine-et-Loire en 1848 puis s’exila à l’arrivée de Napoléon III. Aujourd’hui il serait sans doute bien déçu de voir qu’aucun des orateurs politiques n’a cette bosse du génie qu’il attribuait aux personnalités qu’il admirait.

En effet, ces médaillons par certains détails physiques sont assez réalistes si on les compare à des gravures, des tableaux voir des photos mais David d’Angers y ajoute de l’art c’est-à-dire une part à la fois de rêverie mais aussi d’idéalisme et de subjectivité. Ainsi par exemple si le médaillon de Musset est relativement loin des autres portraits qu’on connaît du poète, David d’Angers a sans doute saisi la vivacité qui habitait alors le jeune homme à qui tout souriait (le médaillon est réalisé en 1830 juste après le succès des Contes d’Espagne et d’Italie). Assurément s’il avait été exécuté trois ou quatre ans plus tard on aurait perçu dans les traits de Musset les douleurs de l’amour, les douleurs du deuil, les déceptions et la solitude qui creusent le visage. L’un des médaillons d’Hugo, non daté, représente un écrivain triomphant, jeune, les cheveux au vent. Celui de Vigny a quelque chose de l’austérité de l’auteur de la Mort du loup.

Enfin les médaillons de David d’Angers sont aussi révélateurs d’une science certes aujourd’hui bien décriée mais qui montrait combien l’humain était au centre des préoccupations. En effet David d’Angers se passionne et étudie la phrénologie et les théories du docteur Gall. Cette science nouvelle alors attribue des aptitudes intellectuelles et des caractères selon les protubérances crâniennes d’un individu. Une espèce de cartographie phrénologique avait été ainsi réalisée. Une trentaine d’espaces dans le crâne sont ainsi établis. J’ai beaucoup aimé cet espace situé un peu au-dessus des yeux appelé la merveillosité. David d’Angers attribue aux historiens une protubérance au niveau d’un espace appelé l’éventualité, cet espace du crâne montrerait la capacité des historiens à se souvenir mieux que les autres des événements. La merveillosité révèle cette aptitude à capter, à traduire le beau. On trouve aussi la causticité, la secrétivité, etc. Certes, les théories de cette science surtout appliquée aux beaux-arts peuvent sembler un peu ridicule aujourd’hui. Malgré tout cela annonce d’autres recherches comme celle du docteur Broca qui établit l’ère du langage dans le cerveau et permet d’expliquer certains troubles. Observez ainsi un crâne et ses caractéristiques physiques c’était aussi deviner que l’âme et le génie cachent bien des mystères et tenter de les mettre à jour par une observation physique. Ces mystères demeurent mais par leur existence, ils nous rappellent que chaque homme est un vrai monde intérieur.

David d’Angers, les visages du romantisme

Département des Monnaies, médailles et antiques de la BN

5 rue Vivienne, 75002 Paris

Jusqu’au 25 mars

Entrée gratuite.

Catalogue par Inès Villela-Petit et Thierry Laugee, édition Gourcuff Gradenigo, http://librairie.actualitte.com/livres/david-d-angers-les-visages-du-romantisme-9782353401130.html

Modiano. Les raisons égoïstes de lire un auteur

février 8th, 2012

« Tous les garçons s’appellent Patrick » : ce court-métrage de Jean-Luc Godard avec Jean-Claude Brialy est cité plusieurs fois dans ce Cahier de l’Herne consacré à Modiano. Non parce que le personnage du film ressemble à l’écrivain mais parce qu’il flotte dans ce recueil un air de Nouvelle Vague qui pour ma génération a de quoi faire rêver : une France sans crise, où la liberté a un goût agréable d’insouciance, sans violence, sans angoisse, où travail et vie amoureuse semblent faciles.

Modiano, fils d’une comédienne, a aimé les cinéastes des années 1960 et s’en est nourri pour écrire comme il l’explique dans le long entretien avec Antoine de Gaudemar publié dans cet ouvrage collectif.

Les personnages de Modiano sont libérés des contingences matérielles : ils ont le loisir d’entretenir une vie mystérieuse, d’errer ou de fuguer, de se lancer dans des quêtes pour comprendre le passé et se comprendre eux-même (l’un n’allant pas sans l’autre chez Modiano). L’Occupation est un thème récurrent avec ses aspects tragiques. Mais l’Occupation a quelque chose aussi d’une fête mystérieuse et rêvée dans Paris, son exploration s’apparente souvent à une quête initiatique. Je pense à Nerval et à Alain Fournier. Loin de moi l’idée de diminuer les horreurs de cette période. Cependant chez Modiano ces années noires ne sont plus tant l’Histoire mais des histoires dans l’univers si particulier de l’écrivain. Ce monde n’est pas aussi vaste que celui de Balzac ou de Proust mais il sait s’articuler entre la réalité et la fiction. Son Paris, par exemple, est un Paris nostalgique qui paraît toujours d’hier, mais un hier présent dont on peut retrouver la trace.

Il faut avoir lu au moins quelques romans de Modiano pour bien comprendre les textes des contributeurs.

D.R

Certains comportent des analyses nourries de jargon universitaire et de références peu accessibles au grand public mais dans l’ensemble, ces textes sont avant tout des textes enthousiastes et personnels où chaque contributeur évoque son Modiano.

Ce que l’écrivain écrit à propos de Gracq semble s’adresser à ce que certains contributeurs en tout cas doivent ressentir en le lisant : « Nous avons chacun des raisons égoïstes de relire un écrivain : c’est qu’il exprime ce que nous éprouvons confusément. »

Quelle belle phrase pleine de justesse ! Comme on est heureux lorsque le hasard de la vie nous permet de lire un texte qui répond à nos sentiments. On est réconforté à l’idée qu’un écrivain, un autre homme, avant nous, a su, mieux que nous le ferions, exprimer ce que nous ressentons. On se sent moins seul en trouvant chez cet écrivain une sorte de frère. On se console un peu grâce à ces lignes imprimées lorsque nos sentiments sont douloureux. On remercie Dieu ou le destin de nous avoir permis de retrouver ou de tomber sur le livre ami, confident réconfortant et tendre. On peut entretenir une sorte de dialogue secret avec ce texte qui résonne dans notre cœur avec tant de profondeur.

Le Cahier de l’Herne propose aussi des photos personnelles de l’écrivain et plusieurs textes de lui qui méritent vraiment la lecture. Il y a donc ces pages sur Julien Gracq et aussi celles sur Joseph Roth très belles. Modiano retrace le parcours de cet écrivain austro-hongrois, ami de Zweig et qui noya son mal de vivre et ses souffrances dans l’alcool. Il a vécu les dernières années de sa vie rue de Tournon, près du Luxembourg. Une plaque rappelle son passage, sa vie qui était comme une sorte d’exil perpétuel comme si appartenant pourtant au monde des hommes il n’était pas à sa place.

On trouvera aussi une nouvelle inédite intitulée « Le Temps » avec comme personnage central un homme mystérieux qui ne vient jamais au rendez-vous fixé au narrateur. Une bonne façon d’entrer dans le monde de l’auteur de « La Place de l’étoile ».

Un cahier photos et des documents sont aussi consacrés à « Dora Bruder ». Un des plus beaux livres de Modiano pour moi. L’écrivain étant tombé sur un avis de recherche concernant Dora Bruder, il découvre qu’elle a été déportée et retrace sa vie grâce à des indices et son imagination. Cette jeune fille de 15 ans a une identité grâce à Modiano et à travers elle, peut-être, tous ces innocents disparus.

J’ai été aussi bouleversée par ce passage d’un journal intime de Modiano, écrit à 16 ans alors qu’il était pensionnaire au collège Saint-Joseph de Thônes, en Haute-Savoie. Il évoque un camarade appelé Lévy.

« Il avait un numéro tracé sur l’épaule, souvenir du camp de concentration où il avait accompagné ses parents, parce qu’ils étaient juifs. [...]

Il bégayait, autre conséquence des mauvais traitements qu’il avait subis.

Un soir, il vient dans notre chambre, un livre de la Pléiade à la main. Il était si enthousiasmé à sa lecture qu’il avait ressenti le besoin de faire part de son enthousiasme à d’autres. [...] Il fallait qu’il l’exprimât à haute voix. Lévy nous expliquait donc, en bégayant, que le livre était «formidable», et il était très touchant d’entendre ces phrases maladroites, ces mots qu’il avait de la peine à prononcer, et dont il se servait pour déverser le trop-plein de son enthousiasme, de son coeur. Puis il nous quitta pour reprendre sa lecture. À peine avait-il fermé la porte que mes camarades imitèrent son bégayement et se mirent à rire. Je ne pouvais pas participer à leur gaieté et il me semblait que leurs éclats de rire sonnaient étrangement faux. J’étais ému par l’apparition que venait de faire Lévy et je pensais au petit numéro qu’il porterait toujours à l’épaule. Je leur dis qu’il ne fallait pas se moquer de lui. Je n’avais pas fini de parler, que la porte s’ouvrit. Je restai pétrifié en voyant Lévy qui me regardait droit dans les yeux. « Merci, Modiano » me dit-il lentement ; et il referma la porte. [...]

Collège Saint-Joseph de Thônes

C’était un terrible reproche de Lévy adressé à ce monde qui l’avait blessé dans sa chair et surtout dans son âme puisqu’il lui faisait subir la pitié des autres. Et je l’imagine, rentrant dans sa chambre, le livre de la Pléiade à la main, après s’être laissé entraîner par son enthousiasme, mais pour ne rencontrer finalement chez les autres que de la pitié. »

Cet extrait m’a fait songer que dès l’enfance, la vie en société est d’abord une confrontation douloureuse entre nous et les autres. Si on ne peut vivre seul car on deviendrait ou resterait un sauvage, si la vie peut nous permettre de rencontrer quelques êtres avec lesquels nous pourrons connaître une profonde intimité, amicale ou amoureuse, la société des autres est souvent source de souffrance. Le moindre défaut ou originalité inspire moquerie ou pitié : une façon de nous repousser du monde des autres, de la normalité. Je comprends que des enfants ou des adolescents fragiles puissent en venir au suicide (je songe à un fait divers récent). Lévy a voulu partager son âme. J’imagine qu’il était peut-être tombé sur l’un de ces textes qui exprimaient confusément ses sentiments, son Julien Gracq à lui. Il ose se livrer, bégaye encore plus sous le coup d’une émotion, croyant qu’on le comprendra, qu’il ne sera pas seul avec son livre et s’attire moquerie et pitié… Qui n’a pas connu cet instant au cours de sa scolarité ? Par ce récit d’adolescent, Modiano était déjà un grand écrivain parce qu’il savait se placer à coté des autres. Un écrivain est toujours à côté et non au milieu de la vie pour mieux l’observer et l’analyser.

Je donnerais cher pour savoir ce qu’est devenu ce Lévy qui me semble comme un frère. J’espère de tout cœur qu’il est heureux.

Cahier de l’Herne Modiano, 279 pages, 39 euros, www.lherne.com

Le gloubi-boulga de Yann Moix

février 3rd, 2012

Quand j’étais petite il y avait une émission qui s’appelait « L’île aux enfants ». J’en garde un souvenir assez vague. Je me rappelle cependant le personnage de Casimir, une sorte de dinosaure orange. En lisant l’article de Yann Moix sur le blog de La Règle du jeu :  http://laregledujeu.org/moix/2012/02/02/649/apologie-de-le-todafe/  j’ai pensé à Casimir ou plus précisément au gloubi-boulga. Il s’agissait de la nourriture préférée de Casimir. « Un gâteau réputé immangeable et dont seul le Casimir est friand » écrit Wikipédia (j’ai vérifié l’orthographe du plat de Casimir sur Internet).
La prose de Moix me fait penser au gloubi-boulga dont Moix semble se délecter car quand on sent en le lisant que les mots qu’il déverse lui procurent une immense satisfaction. On dirait aussi qu’il essaye de faire du Charles Peguy (essaye…)  : « Fluide, le net ? Rien n’est plus encombrant. Rien n’est plus massif. Rien n’est plus mastoc. Rien n’est plus roc. Rien n’est plus amoncellement. Rien n’est plus gros monument. Rien de plus granitique que le Web. »
Son gloubi-boulga me semble immangeable, il y a dans son article des phrases qui m’ont arrêtée et auxquelles je ne comprends rien même en les replaçant dans leur contexte du genre : « L’accessibilité aux réservoirs galactiques de la connaissance humaine interdit tout accès à la simplicité de la parole. » ou « D’un instant à l’autre, le texte se transforme en autre chose que lui-même, il s’évade de son propos, il échappe à son contexte pour aller courir ailleurs, il s’arrache à sa pensée pour penser autre chose qui ne pensera d’ailleurs pas : un dessin, une photo, une illustration, un film, une « explication ». »
Enfin avec cette bise venue de Sibérie et bien qu’appréciant plutôt ce froid sec et ensoleillé, il se peut que mon cerveau souffre de quelques déficiences.
Cela dit il y a des phrases de Moix que j’ai comprises. À la première lecture, elles m’ont fait sourire (pour d’autres raisons que celles de Guillaume Musso l’autre jour), pour ensuite me sembler bien lamentables.
« Les œuvres, comme les êtres vivants (mais une œuvre est un être vivant) doivent avoir un destin, c’est-à-dire une naissance, une vie et une mort. Leur itinéraire doit avoir un début, un milieu et une fin. […] Ce qui compte, c’est la diffusion de la parole. Cette parole est plus forte que la plupart des ouvrages, qui par ailleurs ne la diffusent pas. Un livre contenant une parole, transmettant une parole, autrement dit un livre qui pense, parviendra toujours à se faire connaître, à persévérer dans l’éternité, à se frayer un passage dans le temps, à se hisser jusqu’à la postérité, qui transmettra à la postérité suivante, et ainsi de suite. »
Je me suis dit que Moix sans évoquer le destin ou le non destin de ses livres rêvait à sa postérité. Et je l’imaginais écrivant son article avec une plume d’oie comme Léautaud (avant qu’une secrétaire le tape au propre) songeant que sa parole à lui, ses chefs-d’œuvre triompheraient du temps. Il lui suffit de dire que certains textes triomphent pour déposer les siens sur l’autel de l’éternité.
Il est beau de songer à l’éternité, mais c’est une facilité aussi : affronter le quotidien est peut-être moins noble, mais plus difficile. Avant de se demander si on sera lu dans deux siècles, il faut tâcher déjà de réussir chaque jour à vivre et à accomplir quelque chose pour ceux qui nous entourent.
« L’e-lecteur fait face à une tour de ciment remplie de livres qu’il ne lira que fantasmagoriquement, qu’hypothétiquement, que virtuellement » Dans son article, Moix s’en prend au livre numérique il semble dire que quelqu’un qui lit sur une tablette ne lit pas. Il est possible qu’une lecture sur écran ne marque pas autant le cerveau  encore qu’il me semble que c’est surtout une question d’habitude. À son âge, Moix est assez peu habitué à lire sur écran. Moi-même un peu plus jeune que lui je préfère la lecture sur papier, j’ai l’impression de mieux lire, mais je n’irais pas prétendre qu’il est impossible de lire sérieusement sur un écran.
En fait, là où les arguments de Yann Moix contre les livres numériques et les lecteurs de texte en format numérique m’étonnent c’est lorsqu’il regrette que le numérique permette un stockage presque infini  : « On ne mesure pas une civilisation à sa capacité de stockage. Mais, bien au contraire, à sa capacité de pouvoir se soulager de son propre sang, à sa capacité de pouvoir s’alléger de ses propres stocks, de ses milliards de milliards de références.  Une société qui va bien n’est pas une société dans laquelle tout est gardé, sauvegardé, accumulé, stocké, répertorié, emmagasiné. Il s’agit, pour avancer, de se délester du poids des documents, des monuments, des volumes. »
Cet argument me semble complètement stupide. Depuis la naissance de l’écriture les hommes rassemblent des textes, cherchent à les conserver à tout prix. Les plus grandes civilisations ont justement essayé de stocker (ou plutôt de préserver car stocker, c’est un vilain mot bon pour de la marchandise). Il est impossible de tout conserver. Des pans entiers du passé de l’humanité ont disparu par la main de l’homme, des accidents ou des catastrophes naturelles. Des civilisations entières ont presque disparu. J’admire toujours ces archéologues ou ces historiens qui après des années et des années de labeur parviennent parfois à redécouvrir un fragment d’histoire qui nous éclaire sur toute l’humanité. Quelle richesse.
Si on décide de ne pas tout stocker, qui fera le choix ? D’ailleurs, l’idée que grâce au numérique, à Internet tout restera est un leurre. Il est bien évident que certains documents sous certains formats seront un jour illisibles. Il est bien évident que les aléas de l’Histoire entraîneront à nouveau des destructions de documents. Il est bien évident que les hommes détruiront encore des documents et que dans trois siècles il ne restera pas grand-chose de l’année 2012. Alors dénoncer un moyen qui permette peut-être d’en sauver plus qu’hier me semble bête et même choquant. Comme je trouve choquante cette image d’une liseuse dans les flammes ouvrant l’article de Moix et son titre « apologie de l’e-todafé » de très mauvais goût. C’est brûler un appareil qui manifestement déplaît à Moix, mais c’est aussi brûler le contenu et comment ne pas penser à tous ces livres que les nazis ont brûlés ? Comment ne pas penser à l’institut d’Egypte détruit au Caire l’an dernier ? Je pense aussi à la destruction d’archives lors de la Commune à Paris, je songe à toutes ces catastrophes naturelles ou à ces fureurs humaines qui ont fait disparaître la vie, l’âme, l’esprit de tant d’hommes qui sont nés et qui sont morts avant nous.
Je songe aussi à la joie que j’ai eue souvent en lisant les journaux de l’époque romantique, de petites gazettes qui certes n’ intéressent peut-être que quelques spécialistes, mais qui me permettent de me replonger dans cette époque passionnante. Un temps je fuis le présent avec toutes ces violences et ces tourments, pour essayer de vivre un peu ce passé qui m’enchante.

Peut-être est-ce de ma part un excès de nostalgie, mais c’est aussi de la passion et un respect pour ces hommes et ces femmes qui ont vécu. Je me suis délectée de la lecture du « Vert vert », un journal plein de petits échos sur les coulisses et le théâtre de l’époque romantique ou du Monde dramatique, journal fondé par Nerval grâce à un héritage. Je me rappelle aussi l’émotion que j’ai eue en découvrant un numéro spécial du Figaro en 1844 consacré à la publication des « Contemplations ». Le journal apparaissait sur mon écran, via Gallica. N’était-ce pas magique ? Je trouve que la numérisation de tous ces documents par la Bibliothèque nationale notamment  est une chance formidable. C’est également un confort pour beaucoup de chercheurs ou d’amateurs qui n’ont pas forcément la possibilité de se rendre à la Bibliothèque nationale. Les propos de Moix me font penser à ceux de Jean-Marc Roberts cet été qui s’insurgeait contre la vente de livres sur Internet et qui voulait sauver les librairies réelles. Certes quand on habite Saint-Germain-des-Prés on a effectivement assez peu de difficulté à trouver un livre encore que lorsqu’on cherche un livre ancien on est parfois bien content de pouvoir l’acheter par Internet à un libraire installé à des centaines de kilomètres. Il est regrettable que des librairies disparaissent, mais ce n’est pas à cause d’amazon et autres, mais parce que les livres se vendent moins. On se plaint que les gens ne lisent plus : effectivement les gens lisent de moins en moins parce que d’autres distractions plus simples s’offrent à eux. En même temps, on ne peut pas dénoncer les moyens modernes de combattre cette disparition de la lecture. Le numérique, Internet donnent la possibilité à des gens qui habitent loin de grandes villes ou qui ont peu de place chez eux d’avoir un moyen d’accès à la culture, à la littérature. Les gens cultivés ne vivent pas tous entre le 6e et le 7e arrondissement de Paris.
Certes la quantité d’informations sur le net rend difficile le tri. Sur la toile, il y a tout et n’importe quoi. Mais si au lieu de se plaindre de l’abondance, des « intellectuels » comme Moix s’efforçaient de mettre en valeur la qualité, essayaient d’instruire ceux qui n’ont pas autant de savoir mais ont l’envie d’apprendre ? S’ils essayaient d’ajouter de la conscience, de la raison à cette masse d’informations (comme disait Rabelais « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », internet sans conscience et réflexion n’est que ruine de l’âme). Pourquoi nos intellectuels ne pourraient-ils justement pas être des guides ? Enfin, Moix préfère jouer au vieux bougon en se prenant pour un humaniste et polémiquer pour faire parler de lui. C’est la règle du jeu du cirque médiatique !
C’est ridicule. Ses arguments me semblent bien manquer d’humanité.
Le seul danger du numérique c’est effectivement pour les écrivains comme pour les autres artistes de voir leurs droits d’auteur bafoués. Leur combat c’est aussi une plus juste rémunération sous ce format.
Pour conclure, je m’étonne que Moix publie sa prose sur Internet, je m’étonne qu’il ne s’oppose pas à la commercialisation de ses textes en format numérique… Il faut dire que Moix y perdrait financièrement… Quand le virtuel triomphe, gardons les pieds sur terre, n’est-ce pas.

Lectures de Guillaume Musso

janvier 19th, 2012

Je m’apprêtais ce matin à corriger un article sur le solanum. Ma foi, une bien jolie plante avec des fleurs gracieuses et aériennes dans les tons de bleu, mauve ou blanc. Le hasard d’un petit tour sur Internet m’a fait tomber sur une interview de Guillaume Musso sur le Figaro.fr : www.lefigaro.fr/livres/2012/01/18/03005-20120118ARTFIG00583-guillaume-musso-je-n-ai-ni-recette-ni-methode.php

Cet auteur de best-sellers est interviewé parce qu’il est  le plus gros vendeur français de livres cette année. Il bat Marc Lévy de 66 000 exemplaires environ.
Voici la liste des ventes donnée par Le Figaro :
Guillaume Musso, 1.567.500 exemplaires
Marc Levy, 1.509.000 exemplaires
Katherine Pancol, 1.213.000 exemplaires
David Foenkinos, 967.000 exemplaires
Fred Vargas, 790.500 exemplaires
Tatiana de Rosnay, 674.000 exemplaires
Delphine de Vigan, 519.500 exemplaires
Françoise Bourdin, 470.000 exemplaires
Amélie Nothomb, 429.500 exemplaires
Maxime Chattam, 421.500 exemplaires
L’intitulé de la vidéo m’a fait penser à ce livre que j’ai lu récemment publié chez Flammarion Une histoire de best-sellers de Frédéric Rouvillois. Le livre m’avait plutôt déçue car il n’apportait aucune véritable analyse sur le best-seller étant davantage un catalogue de tous les types de grosses ventes avec des anecdotes et des chiffres de vente. Mais l’auteur judicieusement expliquait qu’il était impossible de dire comment on pouvait faire un best-seller. Les auteurs ayant essayé de livrer des recettes n’ayant jamais fait vraiment recette… D’ailleurs si un auteur détenait le secret il écrirait des best-sellers plutôt que des livres sur les secrets de fabrication.
Donc bien sûr pour la unième fois (car on lui pose à chaque fois la question, comme on la pose à Lévy (Marc pas BH), Chattam et cie). Guillaume Musso a expliqué qu’il n’avait ni recette ni méthode. La plupart des auteurs de best-sellers répondent exactement les mêmes choses aux questions que tous les journalistes leur posent. J’ai remarqué également qu’un auteur de best-sellers ne dit jamais du mal des autres auteurs de best-sellers ainsi Guillaume Musso a-t-il dit que parmi ses lectures favorites figuraient Maxime Chattam et Fred Vargas. Chez les best-sellers, pas de polémiques, pas d’attaques, pas de soupçons de plagiat moral comme chez les femmes de lettres de Saint-Germain-des-Près. L’auteur de best-sellers doit être un auteur gentil : il est habillé classique, il a les cheveux bien coupés, souvent une petite barbe de quelques jours pour la touche bohème. Le gendre idéal qui aime faire plaisir à la ménagère, qui pense à ses lecteurs et se garde de tout sentiment de jalousie, de prétention à l’égard du monde littéraire.
Guillaume Musso est un grand sentimental comme dit Dominique Guiou chargé de l’interview.
J’ai bien ri lorsque Musso a déclaré : « j’écris le livre que j’aimerais écrire »… Serait-ce un petit lapsus révélateur ?
Ensuite il a expliqué qu’il prenait un an à un an et demi pour écrire ses livres mais que souvent c’était des histoires qui avaient mûri dans son esprit pendant des années. Cette fois j’ai souri en songeant à Stendhal qui a écrit ou plutôt dicté La Chartreuse de Parme en une soixantaine de jours après l’avoir mûri pendant plusieurs décennies. Guillaume Musso a ainsi expliqué que son dernier livre L’Appel de l’ange était lié à une histoire qui lui était arrivée (car il arrive toujours beaucoup choses aux écrivains) : un jour il a échangé son portable dans un aéroport.
Il a ensuite eu l’idée de faire un roman mêlant suspense et comédie romantique. Le mot romantique m’a un peu fait grincer des dents tout en me faisant à nouveau sourire. Je me suis représenté Victor Hugo ou Alfred de Musset en habits du XIXe siècle perdus dans la foule de Roissy tâtant leur poche en se demandant où se trouve ce petit boîtier magique grâce auquel ils peuvent parler à leur maîtresse…
Ensuite Dominique Guiou lui a dit : mais un écrivain c’est d’abord un lecteur ! Musso a expliqué  (ou plutôt répété) que bien sûr il avait toujours aimé lire parce que sa mère était bibliothécaire (comme si tous les enfants dont les parents exerçaient un métier autour du livre étaient censés aimer lire). Bref, depuis 13-14 ans il est « accro à la lecture ». Je ne sais pas mais je me suis dit qu’un vrai lecteur ne dit pas qu’il est accro à la lecture. C’est une tournure qui fait faux. Il a dit beaucoup de bien des auteurs de policiers français (toujours cette politique de non-agression entre auteurs de best-sellers). Citant Grangé, « un maître » dans le domaine Chattam et Thilliez.
Il a poursuivi en disant qu’il lisait aussi « des romans entre guillemets plus littéraires ». Là on voyait bien qu’il ramait un petit peu :  il était un peu hésitant comme un élève qu’on interroge à l’oral et qui a révisé au dernier moment. On avait l’impression que le nom de David Grossman était enfoui au fin fond de son cerveau et qu’il peinait à sortir. Je suis peut-être un peu injuste, après tout peut-être son hésitation était-elle liée à l’émotion que provoque la littérature, entre guillemets !!
Ensuite très curieusement il a dit qu’il avait relu récemment Annie Ernaux sortie en collection Omnibus (en fait c’est en Quarto mais ce n’est pas pour mettre sa parole en doute). Il a précisé l’avoir découverte en faisant des études de sociologie. Je ne sais pas si c’est vraiment très flatteur pour Ernaux…
Dominique Guiou a conclu en lui disant : bref vous est un grand lecteur n’hésitant pas à lire David Grossman qui fait près de 1000 pages. N’exagérons pas tout de même l’exploit de Guillaume Musso le roman La femme fuyant l’annonce ne faisant que 666 pages.
Je me moque ce n’est pas très gentil car ensuite Musso nous a expliqué que son roman préféré était très long Le Prince des marées de Pat Conroy (j’ai dû chercher sur Amazon des informations sur l’auteur et le livre de 1069 pages que je ne connais pas du tout). Donc Musso a précisé que les livres qui l’avaient le plus marqué étaient toujours des romans longs (il est vrai que chez les accros de lecture l’épaisseur est un argument utilisé pour prouver leur passion et prouver la qualité d’un auteur qui a eu le courage de tartiner des centaines et des centaines de pages. C’est peut-être oublier un peu vite que la brièveté est parfois plus difficile).
Guillaume Musso a conclu par son choc littéraire à 18 ans : Belle du seigneur autre roman très long (que Cohen a mûri des décennies). Il a expliqué avec un sourire un brin coquin que ce roman lui avait appris beaucoup de choses sur les femmes…. Ariane, son modèle de femme ???
Finalement ces 7 minutes de vidéo m’ont divertie. Divertir ses lecteurs n’est-ce pas le but de Guillaume Musso ? Sans doute le divertissement qu’il m’a procuré par ses paroles d’une qualité littéraire et intellectuelle extraordinaires n’est-il pas celui auquel il songe mais après tout seul compte le résultat,  non ?
Sur ce, je retourne cultiver mon jardin.

Petit aperçu de la librairie en 1830

janvier 16th, 2012

Cette rentrée littéraire de janvier est l’occasion d’évoquer la librairie à l’époque d’Hugo et Balzac. Si certains écrivains savaient discuter avec les libraires-éditeurs et parvenaient à s’imposer comme Hugo et Dumas, d’autres, comme Musset et Nerval, en souffrirent, sans vouloir affronter un système qui leur semblait trop éloigné de l’art.
Dans Illusions perdues, le jeune Lucien de Rubempré surprend la conversation de deux libraires-commissionnaires (les diffuseurs de l’époque) : « Ce qu’il avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour les bonnetiers, une marchandise à vendre cher, à acheter bon marché. »
Les progrès de l’imprimerie profitèrent à l’édition : en 1829, parurent en France 6416 ouvrages soit 17 livres par jour. On multipliait les titres en espérant que l’un d’entre eux marcherait et résorberait le déficit. Les faillites d’éditeur étaient très nombreuses, c’est dernier renaissant souvent peu après avec de nouveaux capitaux.
Le prix d’un livre était élevé : 7,5 francs pour un in-octavo (environ 23 euros). Or la plupart des romans étaient vendus sous forme de deux volumes in-octavo voire sous forme de trois in-12 à 3 francs chaque tome. Seuls les gens les plus aisés pouvaient s’offrir un roman entier. On se passait donc les ouvrages même dans la bonne société. Emile Girardin, patron du quotidien La Presse, fit une étude commerciale de la librairie et estima qu’un roman vendu à 1000 exemplaires comptait 40 000 lecteurs réels. L’apparition du roman publié en feuilleton dans les journaux va bouleverser ces habitudes car en achetant le journal dont le prix avait diminué de moitié grâce à la publicité, on pouvait lire aussi un roman.
Dans les années 1830, le système éditorial ressemble assez au nôtre. Toute l’édition moderne était déjà là : multiplier les publications, suivre les goûts du grand public au détriment de la qualité littéraire parfois. La mode, la rentabilité financière sont déjà des maîtres mots à l’époque romantique. Les ruines ne sont pas rares à cause des insuccès.

George Sand

Antoinette Dupin, début 1833, se plaignait de Ladvocat (plainte qui  révèle le système de l’édition en générale). George Sand lui répondit . « Si vous ne lui étiez pas recommandée, il ne pouvait pas prendre votre manuscrit les yeux fermés. Il ne pouvait pas le lire non plus. Vous savez bien qu’il n’est pas un éditeur un peu en vogue qui ne reçoive trois manuscrits par jour. Sa vie ne suffirait pas à les lire, et puis lui, négociant, en livres, il n’est pas tenu de s’y connaître. Il n’est jamais juge lui-même de la bonté d’un ouvrage. Il faut qu’il lui soit recommandé par un juge compétent auquel il ait confiance, ou bien que le livre se recommande lui-même par une signature bien connue qui soit une valeur commerciale. Cela est cruel et brutal pour les commerçants. J’ai souffert peut-être autant que vous des mépris ou des méfiances de ces messieurs. Nous avons été mis à la porte mon manuscrit et moi, l’un portant l’autre, par l’éditeur de Mayeux et des contes de Perrault. Plus tard j’ai reçu des offres des plus gros bonnets. C’est l’histoire de tous les auteurs et Mr Ladvocat a fait son métier avec vous comme avec les autres. Il a subi les nécessités de son métier et vous les déboires du vôtre. Vous faites un beau livre. C’est être assez vengée. […] les premiers essais d’un auteur n’ont jamais de valeur réelle pour l’éditeur, et trois lignes d’impertinences signées de Balzac ou de J. Janin sont des billets de banque. Que voulez-vous, c’est la faute du public encore plus que celle des marchands. »

Le Cocu de P. de Kock, dessin d'André Tranck.

Les publicités pour les livres s’étalent sur les dernières pages des quotidiens. On voit aussi des réclames sous forme d’affiches collées un peu partout, invention de Ladvocat. Gautier raconte ainsi plaisamment le scandale que produisit l’affiche pour le roman de Paul de Kock intitulé Le Cocu : «  Ce fut un scandale merveilleux ; une affiche colossale se prélassait effrontément à tous les coins de la rue et derrière les carreaux de tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi la gent liseuse. […] Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à prononcer l’épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin étaient révoltées ; la rougeur montait au front des clercs d’huissiers. Il fallait bien pourtant se tenir au courant et demander le maudit roman. Alors (admirez l’escobarderie !) fut trouvée cette honnête périphrase : «  Avez-vous le dernier de M de Kock ? »

Un an avec l’Eté 80

décembre 21st, 2011

Les éditions Cécile Defaut ont créé une collection intitulée « le livre la vie » dirigée par Isabelle Grell. Le principe de cette collection est de demander à un auteur contemporain de choisir un livre et d’évoquer sous forme de journal sa relation avec cet ouvrage pendant un an. La collection reprend l’idée d’un projet de Roland Barthes qu’il ne put concrétiser : «prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an. »

Philippe vilain dans son livre intitulé Dit-il a choisi L’Été 80 de Marguerite Duras.

De Marguerite Duras je n’ai lu que L’Amant et Le Ravissement Lol V. Stein sans en garder d’ailleurs un souvenir bien précis. Mais qu’importe, on peut lire les livres de cette collection sans forcément connaître l’ouvrage choisi. L’intérêt du texte de Philippe Vilain, et sans doute de la collection elle-même, est plutôt de voir dans le texte sélectionné un miroir dans lequel l’écrivain se reflète. En effet, bien souvent les livres qui nous accompagnent au fil des jours et des années sont souvent ceux qui font le mieux écho à notre propre vie réelle ou imaginaire.

Dans Dit-il c’est le cas puisque l’auteur raconte comment il s’est identifié au garçon de L’Été 80 allant même jusqu’à se rendre au rendez-vous que la monitrice du texte de Marguerite Duras fixe à l’enfant dix-huit ans plus tard. Un rendez-vous à Trouville, rue de Londres. La Normandie, cette ville : un écho familier dans l’esprit du Normand Philippe Vilain.

L’Été 80 n’a rien de romanesque puisqu’il s’agit de chroniques, il ne se passe rien de bien important et pourtant Philippe Vilain y voit une dimension romanesque semblable à celle qui est la sienne dans ses livres où le roman flirte avec l’auto-fiction. Ce n’est pas du romanesque à l’Alexandre Dumas mais du romanesque intérieur, Philippe Vilain nourrissant davantage ses livres de ses rêves, de ses déceptions, de ses désirs plus que d’actions réelles. Tous ces héros sont relativement passifs, se laissent porter par la vague du récit, de la vie mais dans cette inaction, il y a quelque chose d’inflexible parfois même de dur, de la même façon que le héros de Benjamin Constant dans Adolphe (un livre de chevet de Philippe Vilain) en ne prenant pas de décision fait tout de même plier Elléonore à sa volonté. Ne pas agir est souvent une forme de lâcheté soit pour ne pas souffrir et faire souffrir, soit pour ne pas s’exposer à l’obligation de décider et d’en porter la responsabilité.

« Je l’ai dit, mon enfance s’est déroulée en dehors des livres, du côté de ce qu’on appelle communément « la vie », près de la Seine. Je passais le plus clair de mon temps à pêcher et à jouer au football. La lecture m’a longtemps posé un problème. Avant l’âge de 18 ans, je ne lisais pas. »

Venu à la littérature de façon personnelle et anarchique comme il le dit, Philippe Vilain a aujourd’hui les moyens de rendre romanesque son enfance : non pas romanesque au sens de péripéties mais de façon à nous rendre intéressants, passionnants même, ses souvenirs.

Ce qui m’a le plus intéressé dans Dit-il est de retrouver des passages dans le style de ses premiers livres notamment La Dernière Année consacré à son père. Ici, l’auteur évoque ses grands-parents André et Yvette Buisson (dédicataires du livre) et ses vacances dans leur maison à Conches-en-Ouche, dans l’Eure. Il rend littéraire sa jeunesse qui a priori n’a rien d’extraordinaire. L’auteur décrit la maison de ses grands-parents, les chambres avec des détails sur les papiers peints, le sol, les bruits que le narrateur serait-on tenté d’écrire en clin d’œil à Proust, entend. Dans cette partie, datée de mars 2010, Philippe Vilain évoque également la cité ouvrière où il habitait avec ses parents, ses parties de pêche avec son père, etc.

« Du romanesque de l’inaction » voilà en effet qui résume bien en partie l’entreprise littéraire de Philippe Vilain, du « romanesque intérieur » qui s’il n’est peut-être pas né à l’époque romantique, a connu alors ses plus beaux jours avec des romans où l’aventure est celle du cœur et des états d’âme du héros, où la vie intérieure est l’action même du roman. Je songe par exemple à Obermann de Senancour et à Dominique de Fromentin.

Le livre de Marguerite Duras est aussi un prétexte pour Philippe Vilain d’analyser son rapport à la lecture mais aussi à l’écriture. Il en profite pour critiquer l’écriture parlée qui fait florès aujourd’hui dans bon nombre de romans où dit-il « l’oralité gagne du terrain sur l’écrit ». Je suis bien d’accord avec lui lorsqu’il écrit : « Pourquoi, en littérature, parle-t-on toujours « d’invention » de « modernité » pour caractériser une langue qui s’éloigne le plus de la maîtrise, de la clarté, du sensé ? Pourquoi tant d’indulgence envers l’oralité, ce prêt-à-écrire réclamant si peu d’exigence ? Le parlé est le médiocre moyen de ceux qui souhaitent écrire à peu de frais, sans en passer par l’apprentissage exigeant de la narration et de l’analyse… » Ce propos m’a fait penser à ces nombreuses critiques dans des journaux prestigieux dans lequel on fait l’éloge d’un livre en disant que les phrases sont courtes, de ces romans sans style et sans profondeur où la présence de deux compléments dans une phrase tient de l’exception. Cette sacro-sainte modernité où à force « d’épurer », de simplifier pour coller au réel, il n’y a plus rien, et où l’on relègue malheureusement au placard des antiquités des auteurs au style plus ample qui ne sont d’ailleurs pas forcément plus difficiles à lire. De ces écrivains qui ont un véritable souffle. Je songe par exemple aux écrivains romantiques. Il est évident que si aujourd’hui Victor Hugo, Chateaubriand ou Balzac proposaient leurs romans on le leur renverrait avec une lettre type.

Certes à chaque période ses modes mais il me semble toujours dommage de dénigrer un style sous prétexte qu’il n’est pas à la mode. De ce point de vue là, Philippe Vilain n’est effectivement pas à la pointe de la tendance surtout si on le compare à d’autres auteurs « d’auto-fiction ». Du reste, ranger des écrivains par catégorie me semble toujours assez peu pertinent car chaque écrivain véritable est unique.

Bien sûr ceux qui liront Dit-il n’auront pas forcément lu tous les livres de Philippe Vilain. Peut-être dès lors seront-ils un peu perdus lorsque l’auteur théorise son entreprise littéraire. Il est intéressant de suivre son parcours, de suivre la façon dont il analyse son œuvre mais la théorie qu’il élabore sur ses propres textes ne peut sans doute être comprise que de quelques lecteurs et finit parfois par paraître un peu répétitive. Il vaut mieux écrire plutôt que de se demander pourquoi on écrit, au risque de tourner en rond en tentant de répondre à une question qui sans doute est sans réponse.

Il existe d’excellents théoriciens et critiques, qui ont droit au titre d’écrivain, mais ce ne sont pas des créateurs (c’est ce qui différencie  le créateur Camus et l’intellectuel Sartre). Il me semble très difficile d’être l’un et l’autre avec le même talent. Philippe Vilain a choisi son camp en racontant qu’il est gêné lorsqu’on lui demande « pourquoi écrire » tant cette activité lui semble naturelle. Je ne le cache pas, je préfère de loin le Philippe Vilain décrivant sa vie réelle ou romanesque, le réel n’étant pas toujours le moins romanesque comme il le dit. Que Philippe Vilain laisse aux théoriciens le soin de théoriser. Qu’il se débarrasse de ce qu’il appelle son « démon de la critique » pour ne s’accorder de réfléchir à la littérature que lorsque cela sert ses aventures intérieures, non comme une analyse extérieure impossible.

Le livre s’achève par une superbe évocation de Trouville et d’une certaine Pauline : on a l’impression de lire les lignes de son prochain roman, tant mieux !

« Dit-il » de Philippe Vilain, éditions Cécile Defaut http://editionsceciledefaut.wordpress.com/

Approches de la Bible

décembre 13th, 2011

Plus qu’un dictionnaire à proprement parler ce Dictionnaire intime de la Bible signé Salomon Malka est une promenade personnelle à partir de la Bible découpée en petits chapitres classés par ordre alphabétique.

Dans son introduction, Salomon Malka, journaliste, écrivain, directeur de la radio RCJ, nous rappelle que ce qui nous construit ce sont souvent des textes lus ou écoutés : c’est ainsi que je comprends l’attachement de certaines personnes pour un livre même chez ceux qui justement ne lisent presque jamais. C’est aussi ce qui me fait penser que les êtres humains qui n’ont pas la chance d’apprendre à lire n’ont pas la chance un jour de pouvoir construire un dialogue intime avec un livre quel qu’il soit.

Hasard de la vie, il y a quelques jours j’ai vu Le Capitaine Achab de Philippe Ramos, film inspiré du roman Moby Dick d’Herman Melville. Le capitaine se livre à un combat contre une baleine non comme le vieil homme de la mer d’Hemingway et son gros poisson pour gagner de quoi vivre mais par orgueil. Cet homme redoutable garde comme une relique la Bible de sa mère avec laquelle il a appris à lire. Il la garde en la cachant comme la part la plus intime de sa personne. Même si le pasteur qui l’a recueilli se trompe en croyant déceler en lui un véritable sentiment religieux, il est certain que cette Bible a toute son importance dans l’esprit du capitaine. Je n’ai pas lu le roman de Melville mais je suppose que cet aspect est bien plus développé qu’on ne peut le faire dans un film.

Achab est protestant, Salomon Malka est de confession juive. Il revendique d’ailleurs sa religion comme une part de lui-même et fait une lecture de la Bible guidée par sa foi. Il évoque aussi les rituels liés à la pratique de sa religion, il souligne l’importance qu’elle a dans son existence, les liens qu’elle lui permet de tisser avec sa famille ou avec ses amis (il évoque notamment la figure de son père). Mais, au-delà de sa lecture juive, il sait aussi interroger sa foi avec intelligence afin de montrer que la croyance, c’est être capable de discuter les interprétations sans asséner une vérité unique.

Ce qui m’a frappé dans son Dictionnaire c’est son attachement à nouer une véritable relation entre les juifs et les chrétiens. Il rappelle deux fois à ce sujet une déclaration de Jean-Paul II. Si ce grand pape était avant tout le chef de l’Église catholique, il a fait beaucoup également pour le rapprochement entre les religions. Il a déclaré ainsi que « juifs et chrétiens doivent être une bénédiction les uns pour les autres ».

La culture judéo-chrétienne quoi qu’on en dise est le vrai ciment de l’Europe. Dès lors, les textes fondateurs tiennent une place essentielle jusque dans notre vie quotidienne. Pas une journée sans qu’une référence à l’Ancien ou au Nouveau Testament vienne à nous ne serait-ce qu’au détour d’une publicité, d’un fait divers ou d’une déclaration publique (avec plus ou moins de bon goût je le reconnais).

Le hasard de la publication me fait lire cet ouvrage au mois de décembre. Ce mois de fêtes me semble aussi le mois idéal pour réfléchir à ce que nous sommes, s’autoriser une pause spirituelle, penser à ceux que nous aimons, s’interroger sur ce qui mène notre existence et sur son but. Une réflexion à laquelle ce livre nous invite également. Il est bien sûr essentiellement question de l’Ancien Testament alors que nous approchons de la commémoration de la naissance du Christ : mais qu’importe tout est dit dans l’entrée amitié. Amitié qui signifie écoute, discussion dans la paix et non dans l’affrontement. Le monde est gouverné par les violences, les guerres physiques ou psychologiques. Et pourtant à quoi aboutissent ces violences ? À la paix, après beaucoup de souffrances ou bien à l’oubli car avec le temps, on finit par oublier les raisons de la querelle et l’on cesse le combat devenu absurde.

Si Salomon Malka nous fait part de ses propres réflexions, raconte des éléments de sa vie, il nous invite à réfléchir sur des thèmes comme l’attente, l’amour, la bonté…

Esther devant Assuerus de Giovanni Andrea SIRANI, 1630

Plusieurs entrées traitent de figures bibliques comme Jonas, Esther, Job, Paul, Samson… que l’auteur analyse avec sagesse et subjectivité. Ces chapitres m’ont particulièrement plu : ce sont à la fois des résumés d’épisodes bibliques mais aussi une réflexion plus large sur ce que symbolisent les actes ou les destinées de ces figures. Bien sûr la littérature n’est jamais loin puisque Salomon Malka évoque des écrivains qui se sont référés directement à certains épisodes comme Esther avec Racine, Boaz avec Victor Hugo, Samson avec Vigny. Il est remarquable que ces écrivains s’approprient ces passages pour servir leurs discours. Appropriations respectueuses mais personnelles. N’est-ce pas une des meilleures lectures et utilisations des textes saints ?

Salomon Malka consacre également des entrées à des personnalités comme Rachi un grand exégète de la Bible qui vécut au Xe siècle. Cet érudit champenois dont l’auteur parle avec tendresse et enthousiasme est d’ailleurs le fil conducteur du dictionnaire puisqu’il est cité maintes fois. Salomon Malka parle aussi d’exégètes ou philosophes comme Franz Rosenzweig, Adin Steinsaltz et Benny Lévy. Il rend hommage à ce dernier et évoque sa mort brutale dans l’entrée Retour, qui voisine avec l’entrée Résurrection comme un message d’espoir. Hasard de la langue française mais certains hasards ne sont-ils pas significatifs ?

L’auteur se sert aussi de mots bibliques lors de brèves réflexions sur le monde contemporain: Noé et la téléréalité, Houellebecq dans l’entrée Babel. Fêlure est l’occasion d’un portrait d’Ariel Sharon, Ecriture d’un portrait d’Erri De Luca, auteur italien et grand lecteur des Écritures saintes.

Un glossaire permet de trouver des explications sur de nombreux termes appartenant aux rites juifs ou à l’Ancien Testament. Un glossaire bienvenu auquel on peut se référer en lisant l’ouvrage ou à lire indépendamment. Des pages biographiques sont également consacrées à des figures bibliques et à des personnalités traitées par Salomon Malka.

Enfin, le cahier d’images présente des œuvres d’art racontant des scènes bibliques : une autre façon, belle et subjective, de les redécouvrir et de les lire. Les images : c’est par ce biais et la voix du prêtre que pendant des siècles des hommes et des femmes illettrés ont vécu leur foi.

L’image s’impose à nous, matérialise ce que nous imaginons mais aussi nous permet de nous livrer à une contemplation apaisante. N’est-ce pas salutaire ?

Dictionnaire intime de la Bible, de Salomon Malka, éditions Armand Colin

Quelques années dans la vie de Musset

novembre 24th, 2011

Que faire du temps qui nous est imparti sur terre et dont on ignore la durée ? Faut-il l’occuper le plus agréablement possible mais sans s’attacher, sans prendre le risque de souffrir, sachant que tout finira par mourir ? Ou bien faut-il essayer de vivre pleinement en créant, en pensant, en aimant, même s’il peut en résulter aussi des douleurs qui pourraient paraître inutiles aux yeux de ceux qui ne font qu’occuper leur vie ?

C’est cette question, entre autres, que pose la pièce Le Bruit de la vie de Georges Dupuis. L’auteur met en scène Alfred de Musset et Desgenais qu’il incarne lui-même. Desgenais, c’est à la fois l’ami libertin dans la Confession d’un enfant du siècle, c’est aussi Alfred Tattet, ami de Musset, fils d’agent de change fortuné et amateur de débauche de toutes les sortes. C’est aussi Octave dans les Caprices de Marianne et même Lorenzaccio dans sa face visible, l’idéaliste marchant avec son masque de débauché. Mais c’est aussi et surtout Alfred de Musset lui-même comme le laisse entendre les premiers mots de la pièce inspirés de la merveilleuse Nuit de décembre, long poème dans lequel l’auteur évoque son double, ce jeune homme vêtu de noir qui le suit toute sa vie et qui s’appelle la solitude. C’est le Musset indécis sur le chemin qu’il doit suivre et qui s’enivre pour ne pas penser.

Le Bruit de la vie évoque quelques années dans la vie de Musset depuis le moment où adolescent il proclame qu’il veut être Shakespeare, Schiller ou rien jusqu’au moment où il perd son père, victime du choléra, juste avant de rencontrer George Sand. Cette mort et cet amour vont bouleverser sa vie, comme ils bouleversent celle d’Octave dans la Confession. Ils bouleversent mais aussi donnent naissance à des chefs-d’œuvre en à peine de quatre ans. En à peine quatre ans Musset écrit Un Spectacle dans un fauteuil, Fantasio, les Caprices de Marianne, On ne badine pas avec l’amour, Lorenzaccio et La Confession d’un enfant du siècle.

Mais pour parvenir à écrire en si peu de temps ces textes éblouissants, Musset est passé par différentes expériences ou les idéaux et les rêves de bonheur d’un adolescent ont été battus en brèche par les trahisons sentimentales, les soirées mondaines et les débauches jusqu’à l’aube.

Dans un joli décor évoquant le cadre de vie d’un jeune poète du XIXe siècle admirateur de Bonaparte, Musset et Desgenais s’affrontent et pactisent tout à la fois. S’ils s’accordent lorsqu’ils croisent le fer, Musset ayant bien besoin de quelques leçons d’escrime, si Musset se laisse habillé en dandy, il est en position de force lorsqu’il prend la plume.

Leur dialogue s’inspire de lettres de Musset tandis qu’une voix off ponctue les scènes par des extraits de La Confession d’un enfant du siècle. Le début de la vie d’Octave dans La Confession ressemble un peu à celle de Musset, la création littéraire en moins. En effet, ce qui a sauvé Musset ce qui l’a empêché de ne faire qu’occuper sa vie, c’est l’amour et la littérature, l’un se nourrissant de l’autre et vice versa.

Les courts passages de La Confessions sont accompagnés d’extraits de pièces pour piano de Chopin. On est en plein romantisme, non ce romantisme mièvre qu’on sert à toutes les sauces entre rose fanée et comédie sentimentale américaine, mais le vrai romantisme. Celui qui fait que la musique de Chopin, les mots de Musset, la peinture de Delacroix ou de Géricault parlent à l’âme encore aujourd’hui et nous invitent à réfléchir sur ce que nous sommes profondément, loin des bruits superficiels de la vie encore plus abrutissants aujourd’hui qu’en 1830.

Théodore Géricault, autoportait

J’ai été émue aussi d’écouter les premières mesures de cette petite valse posthume de Chopin interprétée sur un vieux piano. (http://www.youtube.com/watch?v=xMn83QhrKas&feature=related)

Je me revoyais à 10 ou 11 ans jouant ce morceau sur le splendide quart de queue Bösendorfer de mon professeur. Petite fille sage, ignorant combien Musset tiendrait une place importante dans sa vie, ignorant l’existence de cette salle du théâtre du Nord Ouest à laquelle on accède en passant sur la scène et que j’ai déjà remplie de tant de souvenirs depuis la première fois où j’y suis entrée, fière d’inviter mon père à une représentation d’Horace de Corneille.

Dans la pièce Desgenais reste à peu près égal à lui-même se flattant de ses conquêtes d’une nuit, esquissant un glissando sur le piano, sirotant une coupe de champagne, maniant avec l’adresse l’épée. Georges Dupuis joue parfaitement son rôle avec un mélange de flegme britannique à la Brummell et de raillerie et cynisme de libertin français. Musset tout au long de la pièce évolue passant du jeune homme frondeur et influençable, se grisant des mondanités et des débauches dans lequel l’entraîne son ami un peu méphistophélique au rôle de poète. Au fil des scènes il s’impose, comprenant que la vraie vie, c’est le recueillement, l’amour et la souffrance sincères, la poésie. Il est très bien incarné par un Bertrand Monbaylet à la fois fort et fragile, à la fois fatigué et en révolte.

Toute sa vie Alfred de Musset a alterné entre ces deux attitudes, ces deux visages, le Desgenais qui était en lui ne mourant jamais. Mais dans ce combat intérieur contre son démon, il est sorti vainqueur. Si à un âge où l’on a encore de l’avenir, il était déjà un jeune homme de beaucoup de passé comme le dit Heine, si sa vie a été une longue déchéance, son œuvre elle reste jeune, vivante et retentit avec une grande justesse dans cette pièce.

Certains pourraient penser qu’un spectacle conçu à partir d’extraits de correspondance risque d’être artificiel et ennuyeux. Ils se trompent. Le texte de Georges Dupuis est un vrai dialogue et la mise en scène dynamique de Marie Véronique Raban rend cet échange très vivant avec une alternance de scènes passionnées et actives et de moment plus mélancoliques jusqu’au moment où Musset souffle les bougies… La première jeunesse du poète s’achève après ce parcours initiatique place à la jeunesse créatrice, aux grandes œuvres, au grand chagrin et au grand amour.

Ce qui ne connaissent que très peu Musset ne pourront manquer de se laisser emporter par ces paroles à la fois poétiques et saisissantes, ceux pour qui l’écrivain est familier se plairont, comme moi, à retrouver d’où sont extraits les citations de Musset.

Le Bruit de la vie de Georges Dupuis, d’après Alfred de Musset

Mise en scène de Marie Véronique Raban

Avec Georges Dupuis et Bertrand Monbaylet

Le 26 novembre à 17 h, le 28, 30 novembre, 3 et 10 décembre à 20h45

Théâtre du Nord Ouest

13 rue du Faubourg Montmartre

http://www.billetreduc.com/liste.htm?ar=bruit+de+la+vie&type=3

http://theatredunordouest.com/

Louise Michel : femme engagée

novembre 14th, 2011

Louise Michel fait partie de ces personnalités que l’on connaît de nom sans pouvoir vraiment dire qui elle était. Son visage grave, aux traits irréguliers et sans grande finesse, que quelques photos ont éternisé reste lié à la Commune. Épisode de l’histoire de France souvent d’ailleurs mal connu (dans les cours d’histoire, par manque de temps, on passe souvent de l’épopée napoléonienne à la Première Guerre mondiale sans beaucoup s’arrêter sur les grands événements du XIXe siècle). Révolutionnaire et indépendante, Louise Michel l’a été pleinement depuis sa jeunesse. Enfant bâtarde d’un châtelain et de l’une de ses servantes née en 1830, elle bénéficia tout de même d’une bonne éducation. Cette chance de pouvoir apprendre à lire, à écrire et à réfléchir elle avait conscience que bon nombre de femmes ne l’avaient pas à commencer par sa mère. Toute sa vie Louise Michel s’engagea dans l’éducation des enfants et des femmes. Il me semble que cet engagement pour améliorer le sort et la vie des plus modestes en France, en Nouvelle-Calédonie et à Nouméa avait finalement plus d’importance que son anarchisme.

La pièce écrite par Émilie Sandre évoque quelques grands moments de la vie de Louise. Évocation lyrique et symbolique. L’auteur n’a pas cherché à présenter avec précision des épisodes marquants : c’est parfois l’écueil des pièces biographiques qui pour donner des détails, être réalistes et précises rendent l’ensemble assez artificiel. Ici Émilie Sandre cherche surtout à brosser un portrait de Louise Michel, à en donner une image évocatrice.

Trois personnes encadrent l’héroïne : sa mère, Théophile Ferré, un communard, et Henri Rochefort, journaliste polémiste.

La mère de Louise Michel apparaît plusieurs fois : au début dans l’évocation de l’enfance et de la jeunesse de Louise, admiratrice d’Hugo, puis lors de la déportation de Louise en Nouvelle-Calédonie et enfin lorsque Louise obtient d’être libérée pour aller au chevet de sa mère mourante alors qu’elle purgeait l’une de ses nombreuses peines de prison. La mère est incarnée par Lisbeth Wagner. Discrète et pourtant présente, elle joue bien les élans affectueux et inquiets d’une femme dépassée par les événements et les choix de son enfant.

Il est frappant de constater que bien de ces êtres qui se sont battus d’une façon ou d’une autre, pour une cause restent souvent très profondément attachés à leur mère au point d’être capable de sacrifier leur combat pour cette femme qui les a mis au monde. L’attitude de Louise Michel dans le spectacle m’a fait songer à l’attachement de Camus pour sa mère, s’opposant ainsi aux actions violentes du FLN susceptibles de toucher des innocents comme elle. À l’instar de la mère de Louise Michel, celle de Camus était illettrée. Ces mères affectueuses, mais vulnérables par leur illettrisme et leur pauvreté ne symbolisent-elles pas les convictions et le combat de ces intellectuels ?

Amoureuse de Ferré, Louise Michel lui dédia le poème les Œillets rouges (http://fr.wikisource.org/wiki/Les_%C5%92illets_rouges) lorsque celui-ci fut condamné à mort. Le dernier échange entre Louise et Théophile Ferré est mis en scène dans la pièce. Un moment émouvant et grave durant lequel on sent que même les héros peuvent s’abandonner aux mouvements intimes de leur cœur, à leur peur et leur fragilité.

J’ai appris en faisant quelques recherches ensuite que Ferré avait été emprisonné au camp de Satory à Versailles en 1871 où il fut exécuté. Il a peut-être croisé le père de Debussy et son compagnon d’infortune, Charles de Sivry, beau-frère de Verlaine. Le monde est petit.

Christine Liétot incarne une Louise Michel passionnée, mais sans tomber dans des excès de jeu ou de déclamation qui auraient rendu ses propos moins crédibles. Peut-être est-ce aussi révélateur de ce qu’était Louise Michel : une flamme sachant toujours rester debout.

Henri Rochefort peint par Gustave Courbet

Christian Louis incarne Henri Rochefort journaliste de conviction certes, mais qui n’ignore pas que les réalités du pouvoir sont rarement compatibles avec de grands idéaux. Il soutient surtout Louise Michel par admiration. Le comédien a une attitude protectrice qui alterne avec des traits d’esprit et un humour destiné à dédramatiser les moments difficiles qu’ils vivent. Ils se rencontrent sur le bateau qui les mène au bagne de Nouvelle-Calédonie d’où Rochefort s’évadera. Louise Michel y purgera une peine de sept ans et en profitera pour éduquer des Canakes. Toute sa

vie, elle devait rester fidèle à sa vocation d’institutrice.

Théophile Ferré

Théophile Ferré, joué par Paul Néri, est un révolutionnaire qui au début n’est pas certain que les femmes puissent avoir une place importante dans le combat. Louise Michel lui prouvera le contraire. J’avoue parfois avoir été un peu inattentive lors des apparitions de Théophile Ferré. En effet, le comédien avec ses yeux clairs, sa barbe et ses cheveux ondulés ressemblait à s’y méprendre à Musset. J’en étais un peu troublée comme si soudainement Musset apparaissait sur la scène pour tenir un rôle. Certes, le discours révolutionnaire était bien étrange dans sa bouche, lui qui considérait qu’un poète devait rester étranger à la politique. Paul Néri parle avec passion à Louise Michel : on devine le bouillonnant communard qui meurt à 25 ans. La politique mène la vie de Ferré, comme l’amour celle de Musset. Tous les deux sont des êtres de feu, malgré tout.

J’évoquais un peu plus haut Camus. Lors de l’achat du billet pour la pièce, il m’avait adressé une sorte de clin d’œil puisque l’homme qui vendait des billets n’était autre que le vieux domestique du Malentendu vu il y a quelques semaines. Le théâtre du Nord-Ouest est vraiment une grande famille où les écrivains se croisent…

Je ne me prononcerai pas sur la qualité littéraire des écrits de Louise Michel, je ne les ai pas lus. La pièce Louise aux spectres rouges m’a donné envie de découvrir ses mémoires, ses lettres et ses poèmes. On sort de la pièce en en sachant un peu plus sur Louise Michel, certes, mais surtout avec la curiosité de découvrir dans le détail les grands moments de la vie exceptionnelle et héroïque d’une femme qui a choisi d’être libre pour se battre en faveur des autres : tous ces êtres pauvres et opprimés qui n’auraient pas la capacité de s’affranchir comme elle l’a fait.

Mais derrière cette figure glorieuse, Émilie Sandre laisse percer également une personnalité plus fragile et tendre qui ici se révèle essentiellement dans son attitude avec sa mère. Il arrive que de grands héros des combats politiques et sociaux perdent pied avec la réalité, grisés par leur succès auprès des foules, grisés d’être toujours placés sur le devant de la scène, ils deviennent paradoxalement un peu inhumains. Ce ne fut pas le cas de Louise Michel, héroïne de ce XIXe siècle, décidément riche en personnalités passionnantes dignes d’êtres redécouvertes.

Informations :

Théâtre du Nord Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre. Métro Grands Boulevards

www.theatredunordouest.com

Représentations de Louise aux spectres rouges  d’Emilie Sandre : dimanche 20 novembre 12h30 / dimanche 27 novembre 12h30 / samedi 3 décembre 12h30 / lundi 5 décembre 19h00 / dimanche 11 décembre 12h30 / samedi 24 décembre 19h30 / jeudi 29 décembre 19h00

Chère Louise de Vilmorin

octobre 30th, 2011

À l’occasion de la parution de deux volumes en Pléiade, on parle beaucoup de Marguerite Duras cet automne.

On voit aussi son portrait dans le métro, parmi d’autres écrivains, sur les affiches de l’exposition consacrée au centenaire des éditions Gallimard de la Galerie des bibliothèques de Paris, rue Malher.

Une autre femme pendant trente ans a pourtant aussi rayonné chez Gallimard, séduisant Gaston ainsi que des écrivains vedettes de la maison : Malraux, Cocteau, Nimier. Elle est jolie, élégante, s’amuse à être légère pour cacher ses chagrins et joue avec les mots avec fantaisie et gourmandise. Tout le contraire de Marguerite Duras en somme… Cette femme, un peu trop oubliée, s’appelle Louise de Vilmorin.

Il y a dix jours, je ne la connaissais que de nom. Je savais qu’elle avait écrit l’adaptation des Amants de Louise Malle (d’après un récit de Vivant Denon, auteur du XVIIIe siècle) mais je croyais que l’extraordinaire beauté de ce film ne tenait qu’à Malle et aux comédiens. Or, maintenant que Louise de Vilmorin m’est un peu plus familière, je la retrouve.

Ce film, comme coupé en deux lui ressemble : la première partie est réaliste, mettant en scène des personnages mondains avec une Jeanne Moreau assez superficielle, coquette et capricieuse. Elle tombe en panne sur une route et un jeune archéologue, joué par Jean-Marc Bory, la prend en voiture. Un homme rêveur, simple, prenant le temps de s’émerveiller d’un arbre ou d’une vieille pierre en conduisant sa 2 CV. Jeanne Moreau est d’abord agacée par ce rêveur qui traîne en route alors qu’elle a des invités le soir. En remerciement, le mari, joué par Alain Cuny, convie l’archéologue à rester dîner et passer la nuit chez eux. Alors que tout le monde est couché, Jeanne Moreau se relève et tombe sous le charme de cet homme qui est resté dans le grand salon pour écouter un disque.

Il n’y a rien de rationnel, pourtant, cet amour subit arrive comme une évidence. L’évidence de la passion que rien ne peut expliquer. Le couple se promène dans le parc de la propriété, fait un tour en barque, regagne les appartements de Jeanne pour y prendre un bain et dormir. Au petit matin, les amoureux s’enfuient : ils ont un peu peur de se confronter à la vie, à la lumière du jour, mais Jeanne, qui abandonne tout, préfère cela à l’existence morne qu’elle subit. (Deux extraits :

http://www.youtube.com/watch?v=M9nzhmLsILA&feature=related,

http://www.youtube.com/watch?v=Mtnf1dWh3Us&feature=related )

Comment ai-je découvert Louise de Vilmorin ? En allant au théâtre du Petit Montparnasse voir Madame de… Vilmorin.

L’auteur est magnifiquement incarné par Coralie Seyrig. Le spectacle, écrit par cette dernière et Annick Le Goff, a été composé d’après des entretiens entre la femme de lettres et André Parinaud et des textes de Louise de Vilmorin. Le spectacle est un monologue vivant, on croit entendre les questions auxquelles Louise/Coralie répond avec un mélange de légèreté et de gravité. Elle évoque sa vie : son appartenance à une grande famille de grainetiers, sa poupée préférée, son père qu’elle admire et qu’elle a perdu adolescente, ses fiançailles avec Saint-Exupéry, sa rencontre avec Malraux et Gaston Gallimard, son amitié avec Jean Cocteau et René Clair, son mariage avec un aristocrate hongrois, la nature dans sa propriété de Verrières-le-Buisson, etc.

Coralie Seyrig-Photo Laurencine Lot

Elle raconte des anecdotes mondaines avec charme et humour, lance quelques réflexions sur la vie et la mort, la création littéraire, le tout ponctué de silence expressif, au milieu des volutes d’une cigarette fumée avec distinction.

Trois ou quatre fois, la comédienne se met au piano, pour faire retentir quelques notes et tenir des propos empreints de mélancolie. Coralie Seyrig récite aussi deux poèmes bouleversants : Plus jamais ( http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13915946/Plus_jamais ) et La Maison des enfants, ( http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13927826/La_maison_des_enfants ) dans lequel la poétesse évoque la douleur et la nostalgie d’une mère quand les enfants quittent le nid familial. Louise avait eu trois filles de son premier mariage.

On sort de ce spectacle enchanté d’avoir passé une heure et demie avec cette femme de lettres, curieux de la lire pour mieux la connaître, désireux de retrouver sa poésie et sa prose caressante, féminine, généreuse et fragile.

J’ai lu peu après son premier roman, Sainte-Unefois, publié en 1934. Livre étonnant, très bref, un style alerte, soigné pour un contenu qui tient autant du conte que du récit surréaliste. Louise de Vilmorin joue avec les mots avec une fantaisie élégante. Le roman commence ainsi : « C’est en regardant une plume volant dans le courant d’air que Mademoiselle de Sainte-Unefois eut l’idée de monter à la chambre d’en haut. »

Dessin de Jean Cocteau

Sainte-Unefois est une histoire d’amour mettant en scène Grâce Sainte-Unefois, le comte Sylvio et Milrid. On croise aussi une marquise et un colonel. On est dans un monde féerique loin des nécessités matérielles, sans cadre réaliste mais où les sentiments sont exprimés au détour de petites phrases poétiques et émouvantes. Rien d’appuyé. Le cœur bat mais sa musique n’a rien de violent. C’est plutôt comme le frissonnement des feuilles d’un arbre sous une faible brise. Mais effleurement ne veut pas dire manque de sincérité ou superficialité : l’intensité des sentiments paraît d’autant plus grande lorsqu’elle est enveloppée de tant de délicatesse. Louise de Vilmorin a eu beaucoup d’amants (notamment Malraux avec lequel elle eut une brève liaison en 1930 avant de renouer  peu avant sa mort en 1969, à l’âge de 67 ans), c’était une grande amoureuse et j’imagine qu’elle vivait ses passions comme sa première héroïne qui se demande : « A qui m’offrirai-je avec, dans la main, quelque chose qui serre le cœur ? »

J’ai lu aussi Les Belles Amours, presque sans lâcher le livre. Le caractère surréaliste a disparu mais la beauté du style est encore plus grande. Le contexte est un peu plus réaliste mais l’impression de magie demeure. On retrouve deux scènes de coup de foudre. Les amoureux se parlent peu, ils lisent dans les yeux de l’autre et cela suffit. Point de longue analyse psychologique et pourtant on croit aux sentiments exprimés comme si en effleurant le cœur des personnages, Louise de Vilmorin réussissait à nous en révéler l’essentiel. Le premier paragraphe, lu dans le bus, m’a emportée d’emblée.

« Chaque fois qu’il était question d’amour, M. Zaraguirre disait qu’aimer c’est inventer il disait aussi que l’amour occupe l’imagination avant de s’emparer du cœur. C’était un homme courageux et volontaire, sans vanité ni dédain. Son enfance avait été bercée par plus de plaintes que de chansons il en gardait le souvenir d’un îlot de tristesse d’où il s’était évadé de bonne heure pour aller conquérir d’autres réalités. Il connaissait l’aventure, le travail et le succès. L’esprit d’observation, plus vif encore en lui que les mouvements du cœur, avait fait sa fortune et continuait de l’assurer, mais cette fortune, qu’il regardait comme un fruit du bon sens et une réussite d’ordre sentimental, était souvent attribué à la chance, c’est-à-dire au déséquilibre moral du sort humain. »

Parfois, la vie et ses tristes réalités nous hantent tant qu’elles nous empêchent d’être sensibles à la beauté et nous tiennent l’esprit rivé au sol comme si nous avions un boulet à la cheville. Et d’un seul coup, alors qu’on croit que notre esprit ne peut plus être enchanté, on tombe sur des phrases comme celles-ci et le charme opère. Pour quelques minutes, quelques heures des mots nous apportent l’oubli et par là un certain réconfort.

Lettre de Louise de Vilmorin

Samedi, j’ai acheté sa correspondance et commencé à lire quelques lettres.

En 1935, Louise de Vilmorin est amoureuse de Pierre Brisson (critique littéraire et directeur du Figaro) et lui écrit : « Je t’aime et j’ai peur d’être encombrante. Je voudrais pouvoir me réduire à rien. [...] Je voudrais que tu sois ici près de moi, nos visages du matin tendus l’un vers l’autre. Les plaisirs que je te dois, l’admiration que j’ai pour toi me font t’aimer et m’attachent à toi en dehors de toute question d’amour. Je me donne raison de t’aimer.

Pardonne-moi ma turbulence : Pierre je t’aime avec recueillement, mais je t’embrasse sans mesure, sans pouvoir me détacher de toi, réalisant qu’il n’existe pas sur terre de meilleurs baisers que les tiens. »

 

Madame de… Vilmorin avec Coralie Seyrig. Mise en scène de Christine Dejoux.

Théâtre du Petit Montparnasse

31 rue de la Gaîté

75014 Paris

Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 17h

http://www.theatremontparnasse.com (un extrait est en ligne)

Quelques références bibliographiques :

Sainte-Unefois et les Belles amours, en folio

Correspondance avec ses amis, éditions Le Promeneur.

L’alphabet des aveux, poésie, Gallimard.

 

 

Courez voir les grisettes !

octobre 22nd, 2011

 

 

 

Paul Gavarni, La Grisette, 1840 © Paris, Maison de Balzac.

Balzac était fasciné par les comtesses et autres duchesses qu’il chercha toute sa vie à séduire. Jusqu’au 15 janvier ce sont cependant des jeunes femmes sans particule mais non moins charmantes et au caractère plus simple qu’il accueille dans sa maison de la rue Raynouard : les grisettes.

Ces dernières apparaissent d’ailleurs dans la Comédie humaine : rapides silhouettes, petits personnages qu’on oublie peut-être mais qui font pleinement partie de la première moitié du XIXe siècle et donc du monde balzacien. Citons Ida Gruget, maîtresse de Ferragus dans le roman du même nom.

Le mot grisette, issu de la couleur grise d’une étoffe portée par des femmes de conditions modestes, se trouve déjà chez La Fontaine mais c’est à l’époque romantique que ce terme prend tout sens et s’invite en littérature, dans la presse sous forme de dessins, en chanson et au théâtre.

La grisette est une Parisienne qui travaille le linge et les tissus : couturière, lingère, dentellière ou encore modiste, corsetière et autres petites mains. Elle travaille chez elle ou dans de petits ateliers (qui s’agrandiront à mesure de l’industrialisation du secteur du prêt-à-porter). Elle appartient au peuple de Paris qui fait l’objet d’une exposition au Musée Carnavalet et dont je reparlerai (http://carnavalet.paris.fr/). Il ne faut pas les confondre avec les femmes entretenues, les lorettes, qui étaient regroupées autour de l’église Notre-Dame de Lorette.

Josep-Désiré Court, Rigolette cherchant à se distraire pendant l'absence de Germain, 1844

 

L’exposition de la Maison de Balzac brosse le portrait de la grisette à travers ses diverses représentations, ses caractéristiques et ses activités.

 

Les très nombreux dessins, gravures, lithographies, caricatures mais aussi morceaux d’étoffes et accessoires exposés à la Maison de Balzac nous transportent dans un monde certes idéalisé, fictif mais aussi moderne et très vivant. En effet, dans la représentation de la grisette, écrivains, dessinateurs, chansonniers s’amusent à se répondre, glissent des allusions à l’actualité et nous révèlent avec beauté bien des détails de la vie quotidienne principalement sous la monarchie de Juillet.

La grisette dans sa mansarde, lithographie signée Morisseau comporte en légende une citation de Buffon dont l’Histoire naturelle est une référence

"Variétés de l'espèce : La grisette", de E. Morisseau. © Paris, musée Carnavalet.

à l’époque. Sur la gravure, un dessin accroché représentant Louis-Philippe caricaturé en poire est un clin d’œil à l’auteur du fameux fruit royal, Charles Philipon.

De même, un dessin d’Henry Monnier est légendé avec l’extrait d’une chanson de Béranger, Le Grenier.

 

La grande richesse iconographique de cette exposition permet de pénétrer pleinement dans cet univers populaire, où la bohème devient une sorte d’art de vivre.

La grisette fait l’objet de physiologies, notamment celle signée de Louis Huart, un maître en la matière. Elle ne manque pas, sous ses différentes déclinaisons, dans les volumes collectifs comme Les Français peints par eux-mêmes, Le Diable à Paris et autres tableaux de mœurs. L’une des plus connues reste Rigolette, le personnage d’Eugène Sue, dans les Mystères de Paris. Curieusement et malgré le léger anachronisme, son portrait, peint par Joseph-Désir Court, est souvent choisie pour représenter Madame Bovary… qui n’a rien d’une rigolote.

Dans Les grisettes, une courte nouvelle, Paul de Kock nous fait une bonne description : « La grisette aime l’indépendance ; elle a sa chambre, son chez-soi ; elle est sage, tant qu’elle n’a pas rencontré le beau ou l’aimable jeune homme que son imagination a créé ; elle est honnête, tant qu’elle reste fidèle à son amant. Mais elle ne veut pas qu’on lui fasse des traits, car alors elle se venge, et, une fois en train, elle ne s’arrête plus. Assez souvent, à Paris, deux grisettes logent ensemble. Une seule chambre leur suffit : il y a toujours assez de place pour leurs meubles, et on paye le loyer à deux ; c’est une économie, et les grisettes ont besoin d’être économes ; ne les confondons pas avec les femmes entretenues. » Parmi leur meuble, une table en noyer avec un tiroir qui ferme mal « où l’on fourre cependant un peigne, des couverts d’étain, une boîte de veilleuses, du papier à lettre, des plumes, du sel et du poivre, des bandes de feston, de vieux gants, des couteaux, de la pommade, des cure-dents, une brosse à souliers, des patrons de corsages, du cirage anglais et des pralines. »

 

Capote, vers 1845-1850 © Stéphane Piera/Galliera/Roger Viollet

Mimi Pinson est une autre célèbre grisette. Le conte éponyme de Musset fait de la jeune femme un personnage central, inspiré par des sentiments nobles, ce n’est plus seulement une vignette charmante mais une femme certes simple, légère, aimant s’amuser mais aussi capable de sacrifice discret et de délicatesse. L’éloge des grisettes que Musset fait au début de son conte n’est pas une petite physiologie mais plutôt un hommage rendu à ces femmes du peuple qu’il a fréquentées de temps à autres et qui l’ont touché en dépit du fossé social qui les séparait. Dans son éloge en plusieurs points il souligne notamment : « qu’elles sont capables de passion véritable par la grande quantité d’entre elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenêtre ou qui s’asphyxient dans leurs domiciles. » Et de conclure : « Elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées. »

Si Aimée d’Alton, sa maîtresse entre 1837 et 1839, est une femme de bonne famille qui ne travaille pas, leur liaison a quelque chose de ces amours de grisette à la fois léger, tendre mais aussi passionné et sincère. D’ailleurs, le premier cadeau d’Aimée à Musset n’est-il pas une bourse qu’elle a cousue elle-même afin de l’inciter à moins jouer ?

Outre ses travaux d’aiguille qui la font vivre, la grisette s’accorde des moments de détente en allant au spectacle applaudir vaudevilles ou mélodrames boulevard du Crime, en allant danser dans les bals musettes ou se promener dans la campagne toute proche. Une salle est consacrée à ses loisirs de jour et de nuit. Ce temps de repos du peuple, une réalité, a d’ailleurs permis le développement, dans la capitale et ses villages avoisinants, de lieux de loisirs comme le bal Mabille où l’on danse le Cancan. « Quel mal font ces pauvres filles, qui ont cousu, bâti, ourlé, piqué et ravaudé toute la semaine, en prêchant d’exemple, le dimanche, l’oubli des maux et l’amour du prochain ? écrit Musset dans Mimi Pinson. Et que peut faire de mieux un honnête homme, qui, de son côté, vient de passer huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle nature ? »

On pourra trouver que la grisette est un thème joliment suranné. Il n’est pourtant pas dénué de modernité. La dernière salle est notamment consacrée aux dessins de Constantin Guys si admiré de Baudelaire. Baudelaire qui, à sa façon, traite aussi le thème sous la forme d’une passante dans les Fleurs du Mal.

En effet, la grisette, c’est aussi la jeune femme anonyme dans la capitale, la passante du quotidien qui tantôt vaque à ses occupations, tantôt flâne, rêvant à une vie plus douce ou à son amoureux. La grisette, c’est également une façon de placer au centre de la littérature et de l’art l’individu, ordinaire et pourtant sans qui la ville manquerait d’âme. La grisette, c’est l’ouvrière idéalisée de l’ère capitaliste et industrielle mais aussi l’ouvrière reconnue en tant qu’individu. Elle a un prénom, elle a des petites joies, des tristesses, de menus trésors qu’elle a gagnés par son travail ou son charme. Elle existe.

Que des auteurs aussi célèbres en leur temps comme Paul de Kock ou Eugène Scribe écrivent romans ou vaudevilles pour elles et en les mettant en scène montrent l’importance de cette population féminine travailleuse et indépendante. Si les droits des femmes ne sont pas les mêmes que ceux des hommes, si un fossé et des inégalités existent encore entre le peuple et le bourgeois et l’élite, la grisette témoigne aussi d’une évolution des mœurs et des rapports hommes et femmes. Si tous les hommes ne sont pas les galants amoureux des vignettes, ces figures d’étudiants, de rapins ou de commis, compagnons de la grisette témoignent d’une certaine égalité et harmonie dans l’intimité de ces couples. Les rapports amoureux sont plus subtiles grâce à une plus grande alphabétisation entraînant l’émergence d’une culture populaire qu’un Henry Monnier, dans ses petites scènes, a su bien saisir. L’étudiante (grisette compagne de l’étudiant), croquée par Gavarni est montrée fumant un cigare, dans une attitude pleine d’assurance. La compagne du rapin pose pour une scène mythologique tout en cousant. La grisette aide, accompagne son amoureux tout en conservant son indépendance parce qu’elle a un gagne-pain. Une liberté de mœurs et de comportement plus grande que celles des bourgeoises ou des aristocrates mariées jeunes et condamnées à une vie conjugale sans amour.

Ces instants de vie saisis au crayon, au théâtre se retrouvent aussi dans des romans. Je me souviens ainsi d’un passage d’Horace dans lequel George Sand décrit une jeune femme dans la rue, tenant son panier, un châle sur ses épaules. L’image peut semblait banale, Sand emploie des mots simples et pourtant en lisant on voit cette femme avec précision comme si on mettait en mouvement une série de photos d’Adget ou de Charles Nègre.

 

Schenck. Paire d'escarpins à bout carré et tige en satin noir, rubans en taffetas de soie noir.. Vers 1840. ©Galliera/Roger Viollet

La même impression m’a saisie en visitant  l’exposition devant des escarpins comme on en voit sur les gravures de grisettes dont les robes un peu courtes laissent voir leurs chevilles ou dans les représentations des mansardes où de petites chaussures sont abandonnées sur une chaise ou au pied du lit de sangle. Devant ces escarpins en satin noir parfaitement conservés et qui n’ont sans doute pas été portées ou si peu, il me semblait que de petits pieds charmants qu’un Balzac ou un Musset  décrit avec délicatesse allaient se glisser dedans.

Pendant quelques instants, dans la quiétude de cette maison de la rue Raynouard,  je quitte 2011, mon esprit s’échappe dans le passé et l’époque romantique me semble reprendre vie comme par miracle à travers cet objet. Apaisant, magique et furtif.

 

Elle coud, elle court, la grisette !

Jusqu’au 15 janvier 2012

Maison de Balzac

47 rue Raynouard

75016 Paris – Métro Passy

Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Fermé les lundis et jours fériés.

Catalogue : 29 euros

www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/p6837

 

Le Malentendu d’Albert Camus

octobre 3rd, 2011

En Folio, on peut trouver dans un seul volume deux pièces de Camus : Le Malentendu et Caligula. Je me souviens avoir lu ces deux pièces au lycée au moment où j’étudiais la Peste. Caligula est une pièce politique terrible mais la cruauté d’un empereur semble moins terrible que la frustration de la jeune femme du Malentendu, frustration qu’il mène aux meurtres, sans état d’âme. Je me souviens avoir eu le sang glacé en lisant le Malentendu. Tout le drame de cette pièce est effectivement un malentendu comme le dit l’un des personnages. Mot qui semble tellement dérisoire puisque ce malentendu mène à la mort d’un innocent, au suicide de deux femmes et au désespoir d’une troisième.

Martha et sa mère tiennent une modeste auberge. Elle rêve, enfin surtout Martha, de partir loin de ce pays gris et pluvieux pour vivre dans un pays chaud au bord de la mer. Pour réaliser ce rêve, elles tuent des voyageurs descendus dans leur établissement puis les dépouillent de leur argent. Au moment où débute la pièce la mère est fatiguée, fatiguée de tuer et d’attendre, presser au fond d’en finir avec cette vie sans but. Martha croit encore au bonheur, elle à la soif de vivre, c’est-à-dire de jouir, de sentir le vent chaud et le soleil sur sa peau, d’être aimée et admiré, de respirer librement. Comme disait Chamfort, philosophe que Camus admirait, il faut que le coeur se brise ou se bronze. Le coeur de Martha lui s’est bronzé depuis des années. Ce qui fait ce qui fait tenir cette femme frustrée c’est cependant l’espoir d’un bonheur possible auquel elle se raccroche au point d’être capable de tuer. Les propos de cette femme sont terribles mais même si rien ne peut excuser le crime on comprend aussi combien Matha souffre, souffre d’être isolée du monde, c’est-à-dire isolée du bonheur auquel les autres ont droit. Elle aussi veut avoir droit au bonheur. Elle répète tant de fois ces mots bonheur et soleil.

On retrouve les deux images du soleil que développe Camus : le soleil des textes Noces et L’été où il exalte le climat de son Algérie natale avec ce soleil qui rend les corps splendides la nature luxuriante. Mais le soleil rend fou aussi n’est-ce pas un éblouissement sur une plage qui a conduit Meursault, l’étranger, a tué ? Paradoxalement, la chaleur du soleil peut glacer notre cœur.

La femme qui m’a vendu mon billet pour la pièce était un peu agitée, elle cherchait son carnet de billets tout en s’excusant : je viens de jouer Huis clos. Car le théâtre du Nord-Ouest dirigé par Jean-Luc Jeener est vraiment une grande famille où tout le monde participe et où les spectacles s’enchaînent toute l’année.

Je songeais que dans Huis clos chacun est le bourreau de l’autre. Le regard de l’autre nous enferme, nous juge, thème que Sartre résume par cette fameuse phrase : « l’enfer c’est les autres ». Au fond dans le Malentendu la mère et la fille sont aussi le bourreau l’une de l’autre. Les années de tête-à-tête vécus dans le crime ne les ont pas rapprochés au contraire. Comme le dit la mère, on est toujours seule avec ses crimes mêmes lorsque l’on a un complice.

Anne Barthel incarne Martha. Par sa voix grave et certaines de ses expressions, je songeais à Maria Casarès. Maria Casarès qui a justement créé le rôle de Martha en 1944. Grand rôle d’une femme triste et frustrée qui ne croit plus en rien et surtout pas aux élans du cœur. Le jeu d’Anne Barthel est digne de celui de Maria Casarès. Elle parvient très bien à alterner propos glaciaux, dénués d’humanité et cris de désespoir devant un bonheur qui se dérobe à elle.

La mère est jouée par Marie-Véronique Raban non moins saisissante avec sa voix lasse, son dos voûté, sa lassitude et son angoisse lorsqu’elle se met à songer à Dieu et à son châtiment.

L’entrée de Jan, le frère disparu depuis 20 ans sans donner de nouvelles, est comme un courant d’air rafraîchissant et plein de vie. Autant les gestes de Martha sont froids, précis, ceux de sa mère fatigués, autant la gestuelle de Jan incarné par Bertrand Monbaylet et celle de sa femme Maria jouée par Émilie Duchênoy sont amples, plein de passion et de douceur.

Maria essaie de convaincre son mari de révéler tout de suite son identité à sa mère et à sa sœur. Mais il veut d’abord passé une nuit incognito pour dit-il savoir ce qui rendrait heureuses ces deux femmes qu’il aime. Il a fait fortune en Afrique pays chaud où le soleil brûle comme en rêve Martha. Comme dans les légendes grecques, il revient après un long voyage auprès de sa famille.  « On ne peut pas être heureux dans l’exil ou dans l’oubli », dit-il.

L’unique tête-à-tête entre le couple est un peu comme une parenthèse dans cette tragédie. Maria jeune femme amoureuse exprime son malheur à l’idée d’être séparée de son mari pour une nuit : « la séparation est toujours quelque chose pour ceux qui s’aiment comme il faut. »

Les propos de Maria sont inspirés par un mauvais pressentiment, un mauvais pressentiment que son mari ne comprend pas. En guise de réplique Maria résume bien ce qui différencie la façon d’aimer d’une femme et d’un homme. « Les hommes ne savent jamais comment il faut aimer. Rien ne les contente. Tout ce qu’ils savent, c’est rêver, imaginer de nouveaux devoirs, chercher de nouveaux pays et de nouvelles demeures. Tandis que nous, nous savons qu’il faut se dépêcher d’aimer, partager le même lit, se donner la main, craindre l’absence. »

Cette réplique m’a fait penser à ce qui avait aussi séparé Marie d’Agoult, pressée de vivre son amour pleinement avec Liszt et le musicien, ambitieux, qui voulait toujours avancer au lieu de profiter du temps présent.

Cette petite scène d’amoureux est la scène d’innocence qui annonce la tragédie à venir.

Martha ne reconnaît pas son frère, il faut dire qu’il est parti alors qu’elle était encore une enfant. La mère aurait pu le reconnaître mais ses crimes pèsent si lourd sur sa conscience qu’elle explique ç sa fille qu’elle ne regarde plus les voyageurs c’est-à-dire leurs futures victimes. Elle ne regarde pas leur visage pour avoir encore le courage de les tuer (c’est-à-dire leur donner à boire un thé contenant un puissant somnifère qui endormira le voyageur et permettra aux deux femmes d’aller le noyer dans la rivière voisine). Coïncidence j’avais songé auparavant dans l’après-midi à Levinas qui considère que la base de l’éthique est le visage de l’autre, point central de sa vulnérabilité, le visage del’autre qui doit inspirer protection respect. Contempler le visage de l’autre empêche de le tuer. Si la mère avait osé regarder le voyageur dans les yeux on peut supposer qu’elle aurait reconnu son fils et que la tragédie aurait été évitée. 

Camus parvient à créer une tension permanente car face à ce voyageur qui doit être le dernier de leurs victimes face à ce voyageur qui essaye de faire parler le cœur de Martha les deux femmes hésitent à le tuer. Elles essayent même chacune à leur façon de le convaincre de partir immédiatement. Mais Yan reste et boit le thé.

Une fois leur crime commis, le serviteur de l’auberge, en fait une incarnation du destin et de Dieu, rapporte le passeport du voyageur. Martha et sa mère découvrent qu’il leur avait menti sur son identité. Pas une émotion ne passe sur le visage d’Anne Barthel quand elle lit. Elle tend ensuite le passeport à Marie-Véronique Raban en jetant un regard ironique et presque diabolique vers elle. La mère lit également le nom du voyageur et ne pousse pas un cri comme dans les mauvais drames mais reste muette. Elle annonce ensuite à sa fille qu’elle va se suicider puisqu’elle a tué son fils. Rien jusqu’ici ne semblait capable de remuer le cœur glacé de Martha. Mais face à l’abandon de sa mère, elle manifeste son sentiment de désespoir et d’injustice. Sa mère préfère donc son frère qui les a laissées vingt ans sans nouvelles à elle qui s’est longtemps sacrifiée, qui a tué pour leur apporter du bonheur ? Martha décide aussi de se suicider non pas en se jetant dans la rivière comme sa mère pressée de rejoindre son fils aimé mais seule dans sa chambre, cette pièce qui, des années, a accueilli ses rêves de bonheur et de soleil.

Auparavant, on assiste à un face-à-face entre Martha et Maria, la femme de Yan. Martha raconte tout avec froideur, blessée par le désespoir de Maria. Elle ne supporte pas qu’on puisse pleurer, qu’on puisse souffrir et sa dernière vengeance contre un destin qui l’a privé d’amour est de désespérer la jeune femme. « Priez votre Dieu qu’il vous fasse semblable à la pierre », dit Martha.

Maria implore l’aide de Dieu et le serviteur réapparaît pour ne prononcer que ce mot : non.

Le décor est simple symbolisant bien une auberge est à côté une chambre. Rien d’ostentatoire pour laisser cette tragédie se jouer à nue. Du vrai beau théâtre authentique sans excès de mise en scène, sans rien pour troubler l’attention. Du théâtre qui laisse toute sa place à la langue de Camus simple, nette avec parfois des élans lyriques splendides.

Il était étrange ensuite de sortir et d’être plongée dans l’ambiance pleine de nervosité propre au dimanche soir. Tout le monde semblait pressé de rentrer rentrer chez soi, affronter le classique spleen du dimanche soir, spleen renforcé sans doute par le fait que nous venions de vivre le dernier dimanche d’été avant plusieurs mois.

Encore habitée par cette pièce de Camus, je me sentais étrangère à cette nervosité qui cependant me semblait menaçante. Sur mon vélo, je me sentais comme une petite chose qu’une pichenette du destin aurait suffi à faire tomber.

En résumé courez vite au théâtre du Nord-Ouest voir cette pièce de Camus ainsi que d’autres pièces programmées jusqu’au 31 décembre déclinant la thématique Sartre, Camus, de Gaulle, la politique. Vous ferez une bonne action pour soutenir le grand théâtre cultivé comme du temps du TNP et vous ferez une bonne action pour votre esprit qui saura se nourrir des paroles de ces grands écrivains. Car au contraire de la télévision et du cinéma, au théâtre le spectateur participe au spectacle, en pensant, en s’émouvant devant ces vies qui se déroulent physiquement sous ses yeux, une participation d’autant plus grande au théâtre du Nord-Ouest tant nous sommes proches de la scène. Une expérience d’autant plus saisissante lorsqu’on a la chance de se voir offrir une belle interprétation comme celle donnée par Anne Barthel et ses compagnons.

Le Malentendu : plusieurs dates à partir du 11 octobre et jusqu’au 22 décembre.

Théatre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre. Métro Grands Boulevards

http://theatredunordouest.com/

Le mix de Beigbeder

septembre 20th, 2011

Je reviens du vernissage de l’exposition « Pompéi un art de vivre », au musée Maillol. Ma visite d’Herculanum il y a quelques années et le dossier de presse de l’exposition m’avaient déjà permis de deviner le contenu. Pourtant, j’avais beau avoir déjà vu des restes de fresque, des objets, des moulages de corps surpris par l’éruption du Vésuve, en 79 après J.-C., j’ai été à nouveau fascinée par ces vestiges qui avait voyagé de la Campanie à Paris. Fascinée et émue par ces traces de vies humaines. Outre l’enrichissement intellectuel, la découverte du passé aide à relativiser le présent dans lequel nous vivons. Ces vestiges forment le présent d’hommes et de femmes qui ont été comme nous. On est frappé par le raffinement de leur civilisation, mais aussi leur stabilité : ils ont des rituels, des croyances. Leur religion est dite païenne, mais elle joue le même rôle que toute autre religion, toute méritant le respect : lier les hommes entre eux, répondre à leur angoisse métaphysique, les aider à vivre. Les objets du quotidien sont étudiés, pratiques, les maisons décorées avec soin, des décors souvent symboliques parce que la vie de tous les jours est rythmée, donc rassurante. L’érotisme fameux des fresques de Pompéi (qui oblige à l’entrée des expositions de mettre un panneau d’avertissement pour les parents accompagnés d’enfants), fait partie du quotidien, comme les bains, les repas, le commerce. Leur existence paraissait plus naturelle et moins compliquée que la nôtre. Est-ce à dire que leur intelligence était moins développée ? Certes non. Nous ne sommes ni mieux ni pire qu’un Romain de l’an 0. Ces Romains, comme les contemporains d’Alexandre ou de Néfertiti, ne connaissaient pas le livre, cet objet fait de feuilles de papier reliées sur lequel sont imprimés mécaniquement des caractères.

L’invention de l’imprimerie m’a semblé bien récente et j’ai songé que longtemps, on a pu penser sans livre. Socrate n’a rien publié et pourtant sa pensée nous parle toujours. De là, je me suis remise à songer à la soirée promotionnelle animée par Beigbeder qui, sincère ou pas, s’inquiète du développement du livre numérique. C’est en tout cas le prétexte à une liste de 100 livres du XXe siècle qu’il sauverait de l’apocalypse. Le fait qu’il s’agisse d’un premier bilan me fait « espérer » que les suivants seront consacrés aux siècles précédents. Le bandeau indiquant « mes 100 livres préférés » annonce qu’il s’agit d’un exercice autobiographique (ou égocentrique), mais après tout, la lecture est un exercice de subjectivité.

J’étais sortie de cette soirée peu enthousiasmée, mais non révoltée. J’avais la tête ailleurs. En visitant l’exposition sur Pompéi, je me suis mise à reconsidérer cette prestation qui était aussi active qu’une émission littéraire à la télévision.

Je me suis dit que les participants étaient venus là sans se donner la peine de faire marcher leur cerveau pourtant d’intellectuels (le salaire ne devait pas être assez élevé). La noblesse des Romains tranchait avec la médiocrité de ces quatre écrivains qui n’étaient venus faire que leur promotion, s’adresser des éloges, se piquer d’être scandaleux et libres et jouer leur petit rôle habituel. Au lieu de donner le meilleur d’eux-mêmes, ils se sont placés en mode automatique. Je n’aime guère Céline, quand il parlait certes, il jouait un rôle, mais derrière ses allures de clochard et ses sarcasmes, il y avait une pensée profonde sur l’art d’écrire. Ici, c’était le désert de la pensée.

Quelques fois, ils ont fait semblant de ne pas être d’accord, mais le débat s’achevait comme un pétard mouillé. Les échanges manquaient de spontanéité, à croire qu’ils avaient tous répété leur rôle comme DSK pour son 20h. Si celui-ci semblait imiter un comédien du Français jouant Tartuffe, Beigbeder (Yann Moix, Régis Jauffret, Simon Liberati, Frédéric Taddei et Gaspard Proust) étaient sur scène comme des femmes savantes : ils posaient. Ils se donnaient des airs très intelligents sans élever leur débat parce qu’à quoi bon gâcher tant de génie devant 700 spectateurs. Les spectateurs, moins de 40 ans en majorité, suivaient sagement la soirée. Comprendre qu’ils s’ennuyaient. Comment leur reprocher ? Est-ce donc cela la littérature tendance des années 2000 ? Je n’imaginais pas que les débats seraient riches intellectuellement, Beigbeder et ses compères ne sont pas payés pour être un peu sérieux. Mais au lieu de s’auto-promouvoir et s’auto-congratuler tout en snobant le reste du monde, était-ce trop demander que de faire preuve d’un peu d’enthousiasme pour l’art qu’ils sont censés aimer et cultiver : la littérature. La soirée était entrecoupée d’extraits de film, notamment avec Jayne Mansfield faisant un pub pour un rouge à lèvres extrait du film « La Blonde explosive ». Finalement, cette séquence américaine idiote était dans le ton. Jayne Mansfiel était là car si j’ai bien compris Simon Liberati lui a consacré un livre.

Les extraits lus des écrivains invités m’ont frappé par leur violence (enfin, j’avoue l’extrait de Liberati, je ne m’en souviens plus du tout), mais celui de Jauffret (une microfiction) n’était que la mise en scène de la violence masculine de façon caricaturale. Celle de Moix racontait le lynchage de pro-Claude François contre des pro-Sardou dans un bowling d’Olivet, banlieue déprimante d’Orléans. Violents et nuls, surtout le Yann Moix qui ressemble à un délire écrit par un adolescent qui s’ennuie. Mais il me semble pas que Yann Moix écrive pour faire penser ses lecteurs.

La soirée s’est achevée par une lecture d’un extrait d’ « American Psycho » par Gaspard Proust. Beigbeder adore ce livre qui est tout de même un modèle répugnant de violence gratuite. L’extrait était une scène de torture pratiquée par le « héros » Patrick sur une fille… Les scènes de tortures pornographiques constituant l’essentiel du livre, difficile de trouver autre chose.

Faisons preuve d’ouverture d’esprit, après tout, « American Psycho » est peut-être un grand livre, même s’il me révolte (pour moi, ce roman est une sorte de crime contre l’humanité)… mais Beigbeder n’aurait-il pu trouver mieux pour achever sa soirée ? Puisqu’il dit aimer Paul-Jean Toulet, pourquoi ne pas en faire lire un extrait à Proust (Gaspard) ? C’est un beau style, un peu vieilli certes, mais où l’être humain est respecté et où la littérature n’est pas un vain mot.

La littérature manquait cruellement hier soir. La femme aussi manquait, n’étant présente qu’à travers Jayne Manfield, Audrey Hepburn dans des extraits de films (modèles de femmes objets) et à travers l’extrait du roman de Bret Easton Ellis. Je ne suis pas une acharnée de la parité, je reconnais volontiers qu’il y a eu dans l’histoire plus de grands écrivains hommes que de grands écrivains femmes et que certaines « écrivaines » aujourd’hui prétentieuses se plaisent surtout à écraser les hommes pour se venger de tant de siècles d’oppression et rivalisent de vulgarité avec leurs confrères ! Mais j’ose espérer qu’il y a des femmes qui écrivent autant avec talent qu’avec cœur encore aujourd’hui. Pourquoi ne pas avoir fait une place respectable à la femme ? La femme qui a inspiré tant de romans d’amour sublimes et les femmes qui achètent  les romans des messieurs présents sur la scène sans lesquelles ils ne pourraient s’acheter des jeans Diesel et des pulls Zadig et Voltaire.

Je voulais aussi parler des livres qui aujourd’hui se périment plus vite que les plats surgelés, mais ce sera pour un autre jour.

 

Pompéi, un art de vivre, musée Maillol, 61 rue de Grenelle. Jusqu’au 12 février 2012

Splendeurs et misères de Paris

septembre 15th, 2011

 

L’anthologie « Je vous écris de Paris » est sous-titrée : De Pétrarque à Jack Kerouac, le portrait d’une ville en toutes lettres. J’ai donc pensé y trouver des lettres d’écrivains connus. Or si parmi la centaine d’auteurs de ces lettres certains sont célèbres, d’autres le sont beaucoup moins ou ne sont que des anonymes. Il y a bien sûr des écrivains tels  Mme de Sévigné, Diderot, Balzac, Mérimée, Jules de Goncourt, Kleist, Dostoïevski, Loti, Tolstoï, Colette, Simone de Beauvoir mais aussi des artistes tels que Chopin, Courbet, Mozart, des scientifiques et personnalités comme Robespierre, Bonaparte, Freud, Benjamin Franklin, la princesse Palatine. Français ou étrangers. À quelques exceptions près comme la lettre de Balzac à Mme Hanska, celle de Musset à sa marraine, de Stendhal à Sutton Sharpe, je ne connaissais pas ces lettres. Il s’agit toutes de missives intimes qui nous offrent des visions prises sur le vif de Paris et des Parisiens et plus largement des mœurs, des traditions et de l’esprit français.

On a beau dire, et sans négliger les spécificités de chaque région, Paris est un reflet de la France.

Les textes sont classés par ordre chronologique, le classement sans doute le plus pertinent car il permet de bien saisir l’évolution de style mais aussi les changements d’ambiance, les regards que Parisiens, provinciaux ou étrangers portent sur la capitale.

Une évolution mais aussi une continuité dans l’ensemble car ces lettres prouvent que Paris fait partie de ces villes qui ne laissent jamais indifférent. Fascination, adoration ou bien méfiance, détestation enthousiasme ou déception : Paris donne naissance à des émotions et des sentiments très variés tout au long de son histoire. Il est frappant également de constater que les grands événements qui se déroulent à Paris racontent aussi l’histoire de la France elle-même : La Fronde, la Révolution de 1789, celles de 1830 et de 1848, la Commune, l’Occupation. Paris est à la fois le centre de tout : artistiquement,  littérairement, politiquement tout en offrant une image assez complète de ce qu’est notre pays. Plusieurs épistoliers étrangers assimilent Paris et ses habitants à la France et aux Français. C’est le cas par exemple de Dostoïevski qui critique sévèrement le Français comme un être manquant d’idéal ou Freud effrayé par le peuple « possédé par mille démons ». Kleist ne voit dans Paris qu’une ville sale où les crimes en tout genre sont si habituels qu’on ne les remarque plus. Chopin étonné par la légèreté des Français et comprenant d’emblée le double visage de la capitale où « on trouve à la fois [...] le plus grand luxe et la plus grande saleté, la plus grande vertu et le plus grand vice ». Même dualité décrite par Eugène Fromentin âgé de 20 ans : « Il est de fait qu’ici le beau couvre le laid, et cela dans tout et partout ; c’est un travestissement universel, un masque sur tout. Il faudrait lever les jupons des femmes pour s’apercevoir qu’elles n’ont pas de chemise. »

Témoignages subjectifs qui soulignent souvent aussi les obsessions et les personnalités des épistoliers. L’exemple le plus frappant est la lettre de Léon Bloy se réjouissant du dramatique incendie du Bazar de la charité où de nombreuses aristocrates périrent alors qu’elles participaient à une vente de bienfaisance. Bloy y voit le rétablissement de la justice divine !
Certains textes donnent froid dans le dos comme la description de l’exécution de Damien par Robbé de Beauveset, poète libertin, celle d’un provincial décrivant une bousculade faisant des centaines de morts lors des célébrations du mariage entre le Dauphin et Marie-Antoinette ou encore cette lettre anonyme sur la Terreur et l’ambiance à l’arrivée des Prussiens dans la capitale en 1871 décrite par Victor Desplats. Ce dernier est l’auteur d’une correspondance : « Lettre d’un homme à la femme qu’il aime pendant le siège de Paris et la Commune », récit précieux par la précision des détails.

Ces épistoliers ne sont guère passés à la postérité, mais grâce à François Escaig nous pouvons découvrir des extraits de leur témoignage, imaginer et comprendre ces moments de l’histoire. N’est-ce pas l’accumulation de destins individuels, l’histoire de chaque être qui font la grande Histoire ?

D’autres textes signés d’étrangers surprennent par leur enthousiasme. En lisant Marie Bashkirtseff,

© Rémi DERRIEN

Katherine Mansfield, Joseph Roth, Henry Miller on se prend à croire qu’en vivant à Paris on vit dans la plus belle ville du monde. Leurs textes ont quelque chose de naïf peut-être mais qui expriment une joie de vivre sincère et nous révèlent des charmes de la ville auquel on ne prête pas ou plus attention. « Je suis retournée au jardin de Notre-Dame écrit Katherine Mansfield. Il faisait déjà sombre et le parfum des arbres en fleurs était une jouissance merveilleuse. [...] Les amoureux paressent le long des quais. Ils se penchent sur le parapet, regardent l’eau danser, ils se retournent pour s’embrasser, font quelque part, bras dessus bras dessous, puis s’arrêtent de nouveau et s’embrassent une fois de plus. » De même Marcellin Berthelot chimiste et homme politique français écrivant à Ernest Renan, enivré par le spectacle du bord de la Seine. Il fait une description magnifique et précise d’un coucher de soleil : « D’abord de la place de la Concorde, avec ses palais et ses eaux jaillissantes, on voyait à l’Occident, derrière les arbres des Champs-Élysées la masse rouge de feu qui entourait le soleil déjà l’horizon […] Les hirondelles voltigeaient avec de petits cris aigus au-dessus de ma tête devant le fronton de l’Assemblée, poursuivant les insectes du soir. À ce moment-là le soleil, passé tout entier sous l’horizon, illumina l’Occident tout entier de lueurs plus vives [...] Cette lueur se dégrada par degrés, jusqu’à ce que le ciel n’offrit plus qu’un front rosé de plus en plus rétréci, au sein duquel se reflétait la forme sombre de l’Arc de Triomphe. Ce spectacle m’a fait un plaisir indicible. »

Quelques textes enfin font sourire comme cette lettre collective pour s’opposer à l’érection de la « monstrueuse tour Eiffel » ou celle racontant en détail la querelle entre Pierre Reverdy et le peintre Pierre Ribera tournant à l’affrontement physique ou encore la description burlesque de l’Exposition Universelle de 1867 signée de Leconte de Lille.

Cette anthologie refermée, on songe que Paris est aussi bien une fête qu’une scène tragique et que si l’on « s’encoqueluche » comme Musset du faubourg Saint-Germain ou de tout autre quartier, il faut aussi savoir peut-être s’éloigner de la ville pour à nouveau être en mesure d’en goûter les charmes.

 

« Je vous écris de Paris », textes présentés et réunis par François Escaig, éditions Parigramme, 9,5 euros.

François Escaig est invité au prochain Mercredi littéraire animé par moi-même et Lauren Malka et qui aura lieu exceptionnellement le mardi 27 septembre à l’Entrepôt, à 19h15. Entrée libre. http://www.lentrepot.fr/ent_evenement.asp?eid=1734

Sombre Hongrois

août 4th, 2011

 

Ma connaissance des écrivains hongrois se limitait à peu près à Sándor Maraì, Peter Esterházy et Dezsö Kosztolányi dont j’ai lu sa célèbre Anna la Douce il y a plusieurs années déjà. J’avais emporté à Budapest un recueil de nouvelles de lui, Le Traducteur cleptomane, titre de la première nouvelle et non la moins savoureuse.

Désireuse de lire d’autres ouvrages, je me rends dans une bibliothèque de Paris qui en possédait plusieurs dans son catalogue. En rayon, les titres que j’ai déjà ou que je sais pouvoir acheter assez facilement en librairie. Quant aux autres titres, ils sont si peu souvent empruntés qu’ils sont dans la réserve. Je les demande à l’un des bibliothécaires. Parmi ma commande figurait Le Silence noir, un recueil de nouvelles avec comme cote CSA mais où figurait dans le descriptif du livre le nom de Kosztolányi.  Le bibliothécaire ne trouve pas le livre, perdu quelque part ou jamais rendu, comme cela arrive. À la place, il me rapporte En se comblant mutuellement de bonheur de Géza Csáth. Je me saisis du livre, attirée d’emblée par la beauté du titre, sans savoir cependant ce que je pourrais y trouver : des leçons de bonheur, un reflet de mes propres désirs de bonheur donné et offert… peu m’importe.

En attendant pour faire enregistrer mes livres, je commence à lire la quatrième de couverture qui m’en apprend davantage sur cet écrivain ; dramaturge, auteur de nouvelles, de critiques musicales, d’un ouvrage sur Puccini.

Géza Csáth, de son vrai nom Joszef Brenner (1887-1919, les dates sont de bon augure pour moi tout en annonçant une vie brève) a été médecin psychiatre à Budapest. Peu après, j’apprends qu’il a vécu sous la dépendance de la morphine. Il assassina sa femme… Non à la suite d’une scène de ménage mais par accès de folie. Il essaya de se tailler les veines devant sa femme mortellement blessée mais fut soigné à temps. Hospitalisé, il parvint à s’empoisonner quelques jours plus tard.

J’ai déjà deviné que le titre du recueil de nouvelles est d’une ironie cruelle. La nouvelle « pour bonheur mutuel » raconte comment Tera, une jeune femme assez pauvre enlaidit. Elle et sa mère passent une petite annonce pour trouver un mari, les premières annonces n’ayant pas abouti, Tera finit par proposer d’épouser un homme aisé mais affecté d’une tare physique. La jeune femme épouse un riche paralytique et se met à embellir…

Csáth, apparenté à Kosztolányi qui lui consacrera un grand article nécrologique, était un jeune homme doué : doué pour la peinture, la musique, la littérature mais aussi brillant scientifique.

Un professeur jugea que sa peinture était ridicule et l’Académie de musique qui n’apprécia pas sa composition musicale ne l’admit pas en ses murs. Ces critiques et refus, dont tant d’artistes furent victimes sans cependant se décourager, détournèrent le jeune homme de ces voies au regret de ses proches. Peut-être se sentait-il appelé ailleurs. Csáth abandonna ces arts  pour la médecine, moins sujette à discussion et se tourna ensuite vers la psychanalyse, avec succès. Quant à la littérature, Csáth la cultivait depuis le lycée et poursuivit.

Ces êtres doués comme Csáth sont souvent naturellement tourmentés… Csáth n’y échappe pas. Il reste bouleversé par la mort de l’une de ses sœurs, puis celle de sa mère et le remariage de son père. En 1910, des médecins le déclarèrent atteint de la tuberculose, maladie à laquelle sa mère avait succombé. Le diagnostic bientôt se révéla faux mais Csáth, désespéré, était déjà tombé dans la toxicomanie. On peut imaginer que son métier, son activité littéraire et tout ce qui bouillonnait en lui comme énergie créatrice et pensées tourmentées ne pouvaient qu’alimenter sa dépendance aux drogues, notamment la morphine.

Lorsqu’on lit ses nouvelles, on retrouve des thèmes et images récurrents notamment la figure maternelle, douce et fragile. Il décrit un enfant qui lors d’une paisible soirée familiale veut dire quelque chose à sa mère. À force d’attendre que ses parents aient fini leur conversation, il oublie ce qu’il voulait dire et ne s’en souviendra que devant sa mère morte.

Szinyei Merse Pál-Lilaruhás nő, Galerie nationale hongroise

Un autre enfant se perd dans la nature alors qu’il voulait rapporter un bouquet de fleurs à sa mère. Ramené chez lui, il n’ose pas offrir son bouquet par crainte d’être ridicule et demande à sa nounou de s’en charger. La mère le prit, sans sourire « Elle me regarda, et à cause de son regard, plein de tendresse et de bonté à tout comprendre, cet instant devint inoubliable à jamais ». (« Memorandum sur mon égarement », dédié à sa mère morte).

Dans le « Le Petit Józsi », un jeune garçon raconte l’une de ses journées auprès de sa grand-mère et de sa nounou, un enfant tout petit livrant des réflexions profondes. L’atmosphère décrite et le caractère méditatif de l’enfant m’ont rappelé des passages de La Jeunesse de Martin Bircks du suédois Soderberg. Je me suis demandé si les pays scandinaves et les pays slaves, par leur climat assez rigoureux, n’incitaient pas à ce genre de réflexions intérieures, au rêve pour s’évader d’une vie monotone et grise. La mélancolie du Nord et de l’Est bien différente de celle décrite par des Français ou des écrivains méditerranéens.

Mais, en dehors de cette figure maternelle, on se rend compte que la plupart des courtes nouvelles de Csáth, souvent moins de cinq pages, s’achèvent dans le désespoir, le désenchantement, le cynisme, la déception, un achèvement qui tombe dans les dernières lignes, dernières phrases, comme un couperet. Un peu comme se finit la Nuit de décembre de Musset à laquelle j’ai pensé en lisant « La Barque bleue ». Le narrateur attend Chloé, la femme aimée, dans une ville thermale, elle tarde à venir et n’arrive qu’à la fin de la saison. Le couple va faire une promenade dans cette barque où le jeune homme passait une bonne partie de ses journées en attendant.

« Lentement, je ramai sur l’eau mauve. Mon chapeau de paille reposait au fond de la barque, mes cheveux en bataille couvraient mon pâle visage émacié. L’eau nous chantait ses mélodies de clapotis, la forêt se profilait en brun, dans la nuit et sur l’autre rive, parmi les arbres, une lampe brûlait dans une maison paysanne.

« Alors que je ramais à bras tremblants, les épaules nues de Chloé s’approchèrent de moi, irradiées de blancheur.

« Sa fine robe d’été reposait, froissée, au fond de la barque. Elle se redressa, me sourit ; n’osant la regarder je cherchais dans le miroir de l’eau les vacillants reflets de son corps opalin, et j’attendis que Chloé s’assoie sur mes genoux. La barque nous emportait, silencieuse, vers l’autre rive. »

Peut-être l’auteur décrit-il ici l’un de ces instants de bonheur mutuel qu’il a connu, un moment de poésie et de pureté amoureuse.

Quelques paragraphes plus loin : le narrateur laisse Chloé endormie au fond de la barque et prend un train, heureux, débarrassé des « désirs cuisants de l’attente estivale » ayant précédé ce moment de félicité. Dans le train « une ombre grise et pâle pénétra dans mon compartiment : la Mélancolie – et s’assit face à moi. Mais il était trop tard pour descendre. La locomotive m’emportait à fond de train. »

Je ne sais que peu de choses de Géza Csáth, je n’ai lu que peu de textes en comparaison avec sa production importante mais je songe qu’il faisait partie, enfant, des bénis des dieux. Des drames intimes l’ont mis face à la réalité. Par crainte de trop souffrir, par crainte d’être blessé une nouvelle fois, il a sombré dans les bras de la morphine et a préféré voir la vie comme quelque chose d’impitoyable pour ne rien attendre… L’acquisition aujourd’hui chez Gibert de son journal intitulé Dépendances (éditions l’Arbre vengeur, 2009) m’en apprendra sans doute encore davantage sur cette personnalité hongroise, redécouverte dans son pays après avoir été mise à l’écart et oubliée sous le régime communiste, qui en effet, aurait eu du mal à en faire un modèle politique…

 Géza Csáth, En se comblant mutuellement de bonheur, éditions Ombres, coll. Petite bibliothèque, 1996.

Etre professeur, être français

juillet 16th, 2011

L’Education nationale a des difficultés à recruter : le Capes ne fait plus recette, faute de candidats. Le ministère passe par la presse pour proposer ses 17 000 postes disponibles ! La publicité montre Laura ou Julien ayant trouvé le poste de leurs rêves et à la hauteur de leurs ambitions.

Lorsqu’on lit les premières pages du livre d’Aymeric Patricot, on comprend que lorsqu’on accepte de devenir professeur, l’Education nationale lâche ses serviteurs dans la nature et ne se souvient d’eux que pour les réprimander s’ils ne savent pas tenir leur classe. Les élèves s’en prennent à un professeur ? C’est de la faute de ce dernier déclare le proviseur, soucieux de ménager la réputation de son établissement même en banlieue, soucieux d’éviter les représailles de la part des élèves. Quand il s’agit de jeunes issus de l’immigration, on hésite à être sévère, on pardonne facilement parce que leur vie est difficile, parce qu’ils sont victimes de discriminations et de racisme. Cette attitude, qui née d’un sentiment généreux, ne fait qu’aggraver le cas de ces élèves, discriminés par le laxisme dont on fait preuve avec eux… Une façon aussi d’avoir la paix à bon compte sans penser à l’avenir de ces jeunes qui pour la plupart risquent de rester à l’écart. Aymeric Patricot évoque le cas de Karen Montet-Toutain poignardée par l’un de ses élèves, abandonnée par l’Education nationale sourde à ses appels au secours avant le drame et finissant par croire qu’elle est plus coupable que son agresseur.

On est loin des Hussards noirs de la République chers à Péguy et de l’école de Jules Ferry. En un siècle, l’instituteur et le professeur n’ont plus aucun prestige, aucune autorité. Enseigner est pourtant l’une des plus nobles activités humaines, car offrir la connaissance à un enfant, c’est lui apprendre à penser par lui-même, c’est lui offrir la liberté et enrichir son esprit.

Enseigner aujourd’hui, c’est souvent faire de la garderie, c’est guetter l’intérêt d’un élève ou deux en essayant de ne pas se faire chahuter par les autres. Beaucoup d’élèves n’acceptent pas l’autorité, ni celle de leurs parents, ni celle des professeurs. Beaucoup d’élèves, hélas, ne se sentent pas concernés par le savoir et n’ont pas le goût de l’apprentissage, faute d’éducation au sein de leur famille et faute parfois de se retrouver dans la culture enseignée, différente de celle de leur origine.

Les problèmes d’éducation dans les zones sensibles donnent lieu régulièrement à des livres témoignages, à des essais mais aussi à des reportages souvent à l’occasion de faits divers assez dramatiques pour être portés à la connaissance des médias.

Depuis des décennies, l’Education nationale est une grosse machine qui semble sans cesse en panne, un malade qui ne sort pas de la convalescence. Son budget est énorme mais les zones d’éducation prioritaire restent des zones, et les différents problèmes s’accumulent plus qu’ils ne se règlent. Quant aux professeurs, ils sont soient considérés comme des fonctionnaires privilégiés du fait du nombre de jours de vacances dont ils bénéficient, soient considérées comme des sacrifiés d’une société en pleine quête d’identité, en pleine crise morale et économique.

Il y a des professeurs qui enseignent, dans des établissements dits privilégiés parce qu’ils sont calmes, et d’autres qui tentent d’établir une sorte de cohésion sociale et culturelle au sein d’un groupe d’enfants ou d’adolescents de classe moyenne voir pauvre et d’origines variées.

Dans son livre, Aymeric Patricot nous fait partager la « violence de l’expérience » d’un jeune agrégé de lettres envoyé dans un collège puis un  lycée de banlieue parisienne, sans armes et sans soutien de sa hiérarchie. Son témoignage n’est aucunement un inventaire de faits divers et incidents. Au contraire, l’auteur fait preuve de réserve, évoque quelques anecdotes, des réflexions de ses élèves très révélatrices mais n’entre pas dans les détails : il sait prendre des distances pour pousser plus loin sa réflexion. Et c’est justement cette réflexion qui m’a le plus intéressée. Dans le titre, le mot le plus important me semble « autoportrait ». Mais cet essai on l’on sent que chaque mot est pesé n’a rien d’un texte égocentrique. Bien au contraire, Aymeric Patricot nous incite tous à mener la même réflexion sur notre identité dans un monde paradoxal : mondialisé, uniformisé mais où les spécificités culturelles, religieuses n’ont jamais été autant défendues souvent avec violence. Aymeric Patricot réfléchit à sa place d’enseignant dans une France à deux vitesses.

Robert Doisneau

Le récit qu’il fait de son enfance et de son adolescence au Havre dans des établissements de centre-ville m’a fait penser à celle que j’ai connue dans une autre ville de province de taille moyenne. La France a-t-elle vraiment changé en l’espace de vingt ans ? A moins qu’en vivant dans une ville de province au centre-ville dans un environnement « bourgeois » et cultivé, je n’ai pas pris conscience qu’une autre France coexistait.

L’auteur évoque aussi sa vie au Japon, la façon dont il était exclu en tant qu’étranger dans certains lieux. Exclusion qu’il comprenait. « Accepter ce racisme latent, c’était […] préserver dans mon imaginaire des sortes de lieux mythiques, à jamais inaccessibles au pauvre petit Blanc que j’étais. » Attitude pleine de sagesse mais peu commune, l’être humain étant sans doute naturellement agressif avec ce qui lui est étranger ou désireux de le dominer.

Cette expérience au Japon et celle en banlieue parisienne a incité l’auteur à établir sa propre carte d’identité ou plutôt d’identités… Le discours d’Aymeric Patricot ne plaira pas forcément à tous, car il va à l’encontre des beaux discours visant à gommer les identités au nom d’une universalité illusoire mais dont la France est l’une des championnes. L ‘auteur a la même nationalité que ses élèves et pourtant, il n’a pas les mêmes repères, les mêmes traditions, les mêmes croyances… « Pour le professeur comme pour l’élève, dans ces établissements-là, le mot France perd tout à coup son évidence – il leur revient de le réinventer. » Si possible…

Enseigner, c’est transmettre ce qu’on possède, cela incite à s’interroger sur la nature même de cette possession. C’est ce que fait Aymeric Patricot avec justesse. Il est d’autant plus à même de le faire qu’il enseigne la littérature et le français. Molière et Maupassant, deux auteurs qui plaisent aux élèves dit-il, sont à la fois deux écrivains très ancrés dans la culture et l’Histoire française tout en s’adressant plus largement à l’humanité. Toute la tâche du professeur est de le faire comprendre à ses élèves.

La quatrième partie intitulée « ce qui m’a sauvé » est dédiée à la littérature. Aymeric Patricot a été sauvé par la lecture et l’écriture, en dehors de ses heures de cours. La liberté. Une liberté qu’il tente de faire partager à ses élèves. Quelques-uns se passionnent pour des livres, font preuve d’un certain talent d’écriture. La littérature fait découvrir  les spécificités de chaque pays à diverses époques et nous transporte dans l’univers d’un écrivain tout en nous faisant comprendre que les grands textes parlent à tous, au-delà des années et des frontières. Pour preuve, la citation qui clôt l’ouvrage : A l’est d’Eden, de Steinbeck. Ou comment un auteur américain en 1952 décrit les difficultés d’un professeur californien en territoire difficile…

Aymeric Patricot, Autoportrait du professeur en territoire difficile, Gallimard.

Blog de l’auteur : http://www.aymericpatricot.com

La coiffeuse et le professeur de philosophie

mai 31st, 2011

Depuis le Renoncement Philippe Vilain propose une sorte de thème et variation sur le séducteur. Le séducteur confronté à la maladie, à la mélancolie d’une femme mariée, à une paternité non désirée ou bien à une femme toute simple ordinaire, comme on en croise tous les jours. Cette femme se trouvait déjà dans le Renoncement et revient dans Pas son genre. Il s’est écoulé dix ans.

L’héroïne du Renoncement travaillait comme vendeuse dans un grand magasin parisien. L’étudiant intellectuel et oisif initiait sa maîtresse à la littérature, il lui faisait découvrir des auteurs qu’il aimait, notamment Pavese. Dans Pas son genre, la femme mûre est devenue une trentenaire divorcée avec un enfant. Le narrateur, lui, est plus âgé et sur certains détails ressemble moins à l’auteur lui-même. Dans Le Renoncement, le narrateur était un jeune homme en quête d’aventures. Premier volume comme un roman d’initiation puisque la femme sur laquelle il avait jeté son dévolu était plus âgée. Un roman dans le sillage de l’Adolphe de Benjamin Constant. Dans Pas son genre, le séducteur est un professeur de philo très parisien qui se retrouve nommé à Arras. Il n’a pas acquis une véritable maturité, mais il est plus cynique et par là plus résigné. Il décide de séduire une modeste coiffeuse appelée Jennifer, lectrice de journaux people, habitant un appartement dans la banlieue d’Arras, élevant seule son fils Kevin, rêvant de vacances dans un hôtel club.

La description que Philippe Vilain fait de Jennifer corsetée dans son tee-shirt moulant est cruelle, mais réaliste même si la description par l’accumulation peut faire cliché. Elle souligne le fossé entre cette jeune femme et le professeur de philosophie. Pourquoi François s’intéresse-t-il à Jennifer ? Pour tromper son ennui. Il n’a même pas le coup de foudre pour la coiffeuse puisqu’il prétend l’avoir choisie par hasard. C’est le séducteur indécis, qui feint de se laisser porter par les événements tout en gardant son libre arbitre. Une lâcheté face à la vie, une incapacité à aimer profondément. L’attitude peut paraître répugnante et méprisante. On peut aussi plaindre de tels hommes qui ne connaîtront jamais l’ivresse d’un sentiment amoureux complet corps et âme. En redoutant l’engagement amoureux, on reste prisonnier de sa petite personne.

La description que Philippe Vilain fait de François reste ambiguë, elle varie entre la condamnation et l’adhésion. Avec subtilité, dans les méandres de phrases longues, il ménage une distance entre lui et le narrateur. Il analyse les sentiments et les réflexions de François avec précision, suivant chaque variation de ses sentiments à l’égard de Jennifer sans jamais rien dire de définitif. L’indécision du narrateur est aussi celle de l’auteur devant sa créature. Un ressassement labyrinthique reflétant la complexité des sentiments, l’impossibilité peut-être de voir clair entre ce qu’on est et ce qu’on voudrait être, entre l’idéal et le scepticisme. L’indécision est aussi l’expression de l’ennui que Philippe Vilain a déjà longuement analysé. Un ennui viscéral synonyme de désenchantement.

Paradoxalement, Jennifer, scrutée comme si elle était dans une sorte de téléréalité, paraît plus vivante. Les phrases pour parler d’elle, de ses attitudes et de ses sentiments sont d’ailleurs plus courtes, plus précises.

Mais au-delà de son style, de son langage Jennifer est une femme seule, qui a été trahie par des hommes. Même des femmes élégantes ayant lu Pavese et Proust verront en Jennifer une sœur.

Le plaisir physique avec une femme peut être une fin en soi pour un homme surtout pour un intellectuel. Cela s’apparente à une récréation, à une plongée dans une réalité moins noble voire vulgaire mais que l’intellectuel traverse en touriste certain qu’il lui sera facile de reprendre sa place dans les hauteurs dès qu’il le voudra, rejetant d’emblée la possibilité d’être enchaîné par les sens. François s’amuse ainsi de la vulgarité verbale qui accompagne ses rapports physiques avec Jennifer, comme une sorte d’expérience exotique.

En lisant Pas son genre, j’ai songé également à l’Ennui de Moravia. Le narrateur de l’Ennui se prend de désir pour une femme qu’il méprise. C’est une fille toute simple qui n’a que l’intelligence du quotidien, dont les réflexions ne dépassent pas la logique domestique. Le narrateur, bourgeois cultivé, bientôt ne peut plus se passer d’elle, de son corps, de sa présence sensuelle au point d’être fou de jalousie à l’idée qu’un autre puisse la posséder. La jalousie devient pathologique. De la même façon, dans Pas son genre, François feint de ne pas être jaloux, feignant un amour supérieur, dégagé d’un tel sentiment. Mais comme dans les autres romans de Philippe Vilain, c’est au moment où la femme se refuse, au moment où elle agit librement, au moment où elle est peut-être infidèle que le narrateur se met à l’aimer avec folie. Un amour possessif, égocentrique. C’est ainsi que Philippe Vilain décrit la passion. La femme est une proie qui n’a d’intérêt que lorsqu’elle s’échappe. Lorsqu’elle se donne, elle perd son charme. Même la jolie femme riche et mal mariée de Paris l’après-midi finit par lasser le narrateur pauvre et d’origine modeste. Il célèbre son corps, il est flatté d’avoir été choisi comme amant avant que l’habitude devienne ennui. Philippe Vilain aime camper des amants très opposés pour en conclure que ces différences qui pimentent d’abord la relation n’empêchent pas l’ennui. François s’amuse ou se dégoûte de la personnalité et du mode de vie de Jennifer. Si elle lui avait été plus proche, il lui aurait reproché de trop lui ressembler. Dans tous les cas, la passion n’est condamnée à vivre que quelques mois. La façon dont Philippe Vilain donne quelques détails sur la saison fait bien sentir le temps qui passe fatalement sur le cœur du séducteur.

Dans tous les romans psychologiques, comme dans une tragédie, il y a un moment où l’intrigue bascule. Ici, c’est lorsque François essaye de cacher Jennifer à une collègue rencontrée dans la rue, lorsqu’il s’abstient de la présenter. Ce roman aurait pu s’intituler La Honte. Jennifer prend conscience que son petit ami ne l’aime pas. S’il l’avait aimé sincèrement, il aurait dépassé ses préjugés sociaux.

Dans tous les romans de Philippe Vilain, la femme convoitée puis séduite est jolie, souvent assez artificielle, à l’esprit plus pratique que philosophique. Mais chaque fois, c’est elle qui sort grandie de l’histoire. Le séducteur aime surtout l’amour lorsqu’il est seul car l’amour devient alors un synonyme de désir. C’est pourquoi il dit préférer l’amour à la solitude.

La femme aime un homme, dans une quête pathétique de tendresse et de complicité, prête à des efforts pour être au niveau de l’homme aimé, alors que rares sont les hommes ayant l’intelligence de se mettre au niveau de la femme aimée ou à s’intéresser à ce qui la passionne, au nom d’un orgueil masculin qui les prive d’un enrichissement et d’une complicité totale.

Dans tous les romans de Philippe Vilain, la femme n’est chaque fois ni tout à fait une autre ni tout à fait la même. Chaque fois pourtant, au fil du récit, elle devient émouvante jusqu’à atteindre le rang d’héroïne ayant le courage de prendre son destin en main même au prix de souffrance. Devant l’indécision du séducteur, elle agit. La petite coiffeuse d’Arras, par sa résolution finale, montre son courage, préférant partir plutôt que de s’humilier en vain et se voiler la face.

Jennifer aspire à un amour « sans prise de tête », avec le quotidien comme ciment. François rêve d’un idéal qu’il préfère considérer comme impossible afin de s’épargner effort, souffrance et déception. Ce qui les sépare, ce n’est pas tant les différences de niveaux social et intellectuel mais de conception de l’amour, des conceptions que ce roman nous invite à discuter…  jusqu’au bout de la nuit.

 

Pas son genre, de Philippe Vilain, éditions Grasset, 187 pages.

 

Ce roman fait partie des ouvrages sélectionnés pour le prix Rive Gauche de Paris,

https://www.facebook.com/#!/pages/Prix-littéraire-Rive-Gauche-à-Paris/163199513740598

 

Après une promenade et une lecture

mai 22nd, 2011

En lisant un roman dont je parlerai prochainement, quelques réflexions qui me sont venues en arpentant les petites rues du Marais.

Ariane abandonnée, T. Chassériau

La plupart des femmes s’humilient en amour. Elles mesurent la force des sentiments de l’homme aimé à sa façon de l’en respecter et de l’en aimer que davantage.

 

Aimer c’est d’abord admirer l’autre et vouloir s’imprégner de son univers, de ses goûts pour s’efforcer de les partager ou du moins de les comprendre. Imposer à l’autre, vouloir le modeler selon son idéal, c’est ne pas aimer et se mentir à soi-même. Imposer à l’autre est le contraire de la cristallisation décrite par Stendhal or il ne saurait y avoir d’amour vrai sans cristallisation, c’est-à-dire cette capacité à trouver à l’être aimé chaque jour perfection et intérêt supplémentaires.

 

La quête de l’amour, c’est croire en un idéal. Le séducteur (ou la séductrice) ne croit qu’au charme de la nouveauté. Ce qui paraît une facilité, une légèreté est un drame intérieur : l’incapacité à aimer profondément, à s’abandonner à un autre.

Amour et psyché, A. Canova

 

Voyage à Bethléem

mai 15th, 2011

De décembre 2002 à janvier 2003, Jean Rolin a séjourné à Bethléem et quelques autres villes de Palestine pour « s’enquérir du sort des chrétiens ». Un sujet laissé de côté par les médias qui préfèrent compter les blessés des attentats et évoquer les représailles militaires.

Mais Jean Rolin aime se mêler de ce qui ne le regarde pas, fureter dans des lieux improbables. Avec sa mince silhouette, son allure un peu gauche, il passe partout et inspire souvent la confiance. S’il a déjà été à la rencontre des Serbes, Bosniaques et Croates en guerre, des habitants du périphérique et de la banlieue parisienne, ses rapports avec les chrétiens de Palestine sont plus difficiles. Cette terre sacrée pour eux aussi, ils la laissent aux mosquées, ils ont vu la basilique de la Nativité servir de forteresse, ils ne sont plus qu’une minorité dans le conflit israélo-palestinien. Beaucoup s’exilent aux Etats-Unis ou en Europe, ceux qui restent vivotent entre l’Autorité, les islamistes et les couvre-feux israéliens. Ils ont peur, se méfient.

Jean Rolin persévère pourtant malgré leur mutisme ou leurs discours convenus, les obstacles matériels et même son ennui au couvent des Franciscaines de Bethléem cloîtrées pour cause de couvre-feux. Rolin tire des remarques drôles ou résignées de ces difficultés, souligne l’absurdité de certaines situations. Il parvient peu à peu à gagner la confiance de quelques chrétiens. Jihad, chauffeur de taxi et vendeur à la sauvette de keffiehs et de chapelets, Abou Johnny épicier après avoir été cuisinier et guide touristique en Israël, le Père Raed aussi éloquent pour dire la messe que vendre les stocks d’huile d’olive de ses paroissiens, le curé de Ramallah qui possède un vélo d’appartement « un instrument d’entretien ou de restauration de son énergie sacerdotale, sollicitée chaque jour ». Citoyens ordinaires, sauver par leur foi et leur débrouille vivant sous nos yeux grâce à l’écrivain.

Rolin, qui se désigne comme un « mécréant », ce qui en terre palestinienne ne manque pas de piquant, ne juge pas, ne milite pas, n’exploite pas un grand événement, ne mène pas une enquête pour se mettre en avant. En promeneur et voyeur impénitent il décrit ce qu’il voit : de jolies filles, un vieux couple qui ouvre sa boutique de souvenirs sans espérer vendre quoi que se soit, la rue de Naplouse à Jérusalem déserte le soir dès le départ du dernier bus. A la manière de Cartier Bresson ou de Boubat, Jean Rolin s’arrête sur ce que personne ne remarque vraiment et donne à la réalité une signification fantasmée, symbolique ou poétique. Subjectif certes et pourtant aucun reportage télévisé ne saurait décrire avec autant de justesse l’existence dans cet étrange pays plein de dieux, de chaînes télévisées et de chats errants.

Comme ces photographes ont un œil, Jean Rolin a un style. Et du plus beau. Précis, pur, délié joint à un humour bien à lui, ironique, empreint de dérision, réjouissant. Regardant par exemple des ouvriers fabriquer des têtes de Jésus, il note qu’elles « s’accumulent par centaines, toutes rigoureusement identiques, dans les caisses où elles sont peut-être appelées à demeurer stockées pour l’éternité.» C’est un bonheur de lire Chrétiens, on voudrait citer des passages entiers. « Le vent a fraîchi, il souffle maintenant en rafales qui animent d’une vie brève et furieuse les déchets dont le sol est jonché. Un grand emballage de carton, aplati, se redresse, reprend sa forme parallélépipédique et traverse en trombe la rue Paul VI avant de s’affaisser à nouveau ». En quelques mots c’est un paysage et une atmosphère qui s’offrent à nous.

 


Jardins intimes

avril 7th, 2011

« Regardez la lune qui s’élève derrière l’amphithéâtre des bois ; sa lumière pâle et argentée éclaire le monument et se reflète dans les eaux tranquilles et transparentes du lac ; cette clarté si douce, jointe au calme de toute nature vous dispose à une méditation profonde. […] Dans ces lieux solitaires, rien ne peut vous distraire de l’objet de votre amour ; vous le voyez, il est là. Laissez, laissez couler vos larmes, jamais vous n’en aurez versé de plus délicieuses. » Rousseau, Promenade ou itinéraire dans les jardins d’Ermenonville, 1788.

Antoine Duclaux (1783-1868), La Reine Hortense à Aix-les-Bains, 1813, Musée Napoléon, Arenenberg, Suisse © Musée Napoléon Thurgovie, Suisse

La notion de jardin et son esthétique ont changé au cours des siècles. À la fin du XVIIIe siècle, sous l’influence de Jean-Jacques Rousseau, le jardin n’est plus un lieu de mise en scène baroque ou un exercice d’architecture savante mais devient avant tout un reflet de l’état d’esprit de son propriétaire à travers des symboles parfois secrets.

C’est cette période entre 1770 et 1840 que nous invite à découvrir le Musée de la Vie romantique à travers une centaine de peintures, dessins et objets. On suit, entre autres, Rousseau à Ermenonville et l’impératrice Joséphine à Malmaison. Cette dernière fit aménager le parc avec notamment un temple de l’Amour et se livra à la botanique. Elle introduisit environ deux cent nouvelles espèces d’origine exotique dont le magnolia et le dahlia. Quelques planches de Redouté nous donne une idée de la richesse de sa collection.

Antoine-Honoré-Louis Boizot (1774-1817), Vue du parc d'Ermenonville la fontaine des amours dans le bocage, 1813, Musée national des châteaux de la Malmaison © RMN Franck Raux

De nombreux tableaux évoquent les créations de grands paysagistes comme Louis-Martin Berthault, décorateur pour la haute société de l’Empire. On songe aussi à l’une des propriétés romantiques les plus célèbres : la vallée aux Loups (les bois d’Aulnay) achetée par Chateaubriand qui y créa un parc avec des spécimens rapportés de son voyage en Amérique.

Ces arbres, qu’il dut abandonner à la vente de sa propriété en 1817, étaient à ces yeux, comme ses enfants et les adieux qu’il adresse à ces lieux sont parmi les plus beaux passages de ses Mémoires d’outre-tombe.

« Je ne verrai plus le magnolia qui promettait sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le platane de la Grèce, le chêne de l’Armorique, au pied desquels je peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces arbres naquirent et crûrent avec mes rêveries ; elles en étaient les Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire : leur nouveau maître les aimera-t-il comme je les aimais ? Il les laissera dépérir, il les abattra peut-être : je ne dois rien conserver sur la terre. C’est en disant adieu aux bois d’Aulnay que je vais rappeler l’adieu que je dis autrefois aux bois de Combourg : tous mes jours sont des adieux. »

L’attitude de Chateaubriand résume bien cette période riche en innovations techniques et esthétiques avec un mélange de passion pour la botanique et la découverte de nouvelles espèces et l’idée que le jardin est un refuge pour l’âme, un lieu intime accueillant nos sentiments. La nature tient alors ce rôle de confidente de nos cœurs et nous protège des attaques du monde en nous offrant un moment de solitude, seul ou avec l’être aimé.

 

Jardins romantiques français (1771-1840)

Jusqu’au 17 juillet

Musée de la Vie romantique

16 rue Chaptal

75009 Paris

Tel : 01-55-31-95-67

Internet : www.vie-romantique.paris.fr

Gallimard, le film

mars 26th, 2011

Documentaire signé William Karel et produit par Arte, « Gallimard, le roi lire »

à voir sur :  http://videos.arte.tv/fr/videos/gallimard_le_roi_lire-3773786.html

Ce film évoque en 94 minutes l’histoire de Gallimard à travers des photos et des films d’archives certains connus, d’autres moins. On y voit par exemple Gaston Gallimard avec à son bras Yvonne sa première épouse dont Jacques Rivière, l’un de collaborateurs de l’éditeur, tomba amoureux. Il en tirera un roman intitulé Aimée. On y voit également Camus mimant les gestes d’un toréador, on voit Céline entouré de ses chiens vitupérant contre Gaston qui ne lui donne pas assez d’argent ou encore Albert Cohen lisant un extrait de sa Belle du Seigneur. La première demi-heure raconte les débuts de la maison Gallimard à grands traits, traversés par Gide et Jean Schlumberger, des débuts mêlés de près à l’histoire littéraire du début du XX e siècle mais aussi à la grande Histoire. On voit ainsi défiler les visages de Charles Péguy ou encore Alain-Fournier et des images du front avec une voix off lisant l’une des plus célèbres lettres d’Apollinaire à Lou dans laquelle il lui écrit : « tes seins sont les seuls obus que j’aime ».

On revisite également histoire des ratages comme Proust refusé d’abord par Gide puis repiqué à Grasset pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs pour lequel il obtiendra le prix Goncourt 1919. De même Céline d’abord refusé par Gallimard avant d’y entrer à son tour, Gracq récupéré en pléiade.

On arrive ensuite à l’une des périodes les plus mystérieuses et les plus complexes de l’histoire de Gallimard:l’Occupation qui bouleverse d’ailleurs tout le monde littéraire. Pour préserver sa maison, Gaston Gallimard nomma Drieu la Rochelle à la tête de la NRF,celui-ci étant assez proche des autorités allemandes pour assurer la continuité des activités de la maison.

Après la Libération la maison n’est guère inquiétée grâce à l’appui d’écrivains de la NRF qui avaient choisi la Résistance.

Une fois cette période passée le documentaire présente surtout une suite d’écrivains avec toujours de très belles citations, d’extraits de films et d’images : on croise Romain Gary, Hemingway et Faulkner ou encore Borges, Michel Tournier et André Breton avec la lecture d’une petite lettre qu’il écrit à sa fille, Marguerite Yourcenar marchant dans son jardin, Marguerite Duras pique-niquant à côté de Robert Antelme, son mari qui racontera son expérience des camps de concentration, Nabokov chassant les papillons, Camus recevant le Nobel et un extrait lu de la lettre reconnaissante adressée à son instituteur.

Un spectateur néophyte supposera il s’agit d’écrivains publiés chez Gallimard mais on est un peu surpris par cette suite d’auteurs  parlant de ce qu’est l’écriture, la place de l’écrivain, évoquant la mort avec une sorte de liste des suicidés : Gary, Drieu Rochelle, Hemingway, Montherlant, Pavese. Autant d’extraits d’œuvres ou d’interviews magnifiques mais qui n’ont plus rien à voir avec l’histoire de la maison d’édition proprement dite. Il se trouve cependant au milieu de tout cela une évocation d’Harry Potter, la poule aux œufs d’or de la maison depuis des années, et les commentaires de spécialistes ou auteurs de la maison tels que Pierre Assouline, biographique de Gaston Gallimard, de Philippe Sollers, Roger Grenier, Daniel Pennac, Le Clézio ou encore Modiano, Alban Cerisier, gardien des archives et Antoine et Isabelle Gallimard.

On regrette de ne pas savoir la suite de l’histoire de Gallimard après 1945 avec la suite du règne de Jean Paulhan, la présence de Roger Nimier qui marqua également la maison de la rue Sébastien Bottin, la création de la revue l’Infini, de la pléiade, de la Série noire, la naissance du livre de poche ou encore le développement de secteurs comme celui de la jeunesse. Sans oublier les grands succès liés aux prix littéraires. Cela m’a donné l’impression étrange que la maison n’avait plus d’histoire après 1945… Ou bien que personne n’a réussi à faire le choix entre l’évocation précise de la maison et la succession prestigieuse d’écrivains français et étrangers dont le point commun est d’avoir été publiés sous le logo de la NRF.

À la fin de ce « Gallimard, le roi lire », il est indiqué en effet qu’en raison de la riche matière le film a dû être coupé.

Au fond il aurait fallu deux documentaires. Car il est dommage que histoire  de la maison ne soit pas développée de manière plus précise avec des dates, des repères, la présentation des grandes figures de cette maison qui travaillèrent auprès des Gallimard, des explications sur la naissance de quelques grands textes. En somme, comment d’un comptoir on passe à un empire.

Mais il aurait été dommage également de ne pas parler de tous ces grands noms qui depuis 100 ans ont fait l’histoire de la littérature française et internationale.

Cela dit le documentaire mérite amplement d’être visionné et écouté ne serait-ce que par les nombreuses citations de lettres ou d’extraits de textes, romans, récits autobiographiques. On aurait simplement aimé davantage de pédagogie car le téléspectateur curieux mais connaissant peu la littérature manquera sans doute de repères. On reste un petit peu entre gens de lettres et c’est regrettable tant la littérature signée de beaucoup d’écrivains publiés chez Gallimard parle à tout le monde, même au plus humble des lecteurs  ignorant tout de la petite cuisine éditoriale (en art comme dans toutes les autres activités humaines le grand côtoie le petit, le généreux, le mesquin, l’admiration, la jalousie.)

En conclusion si ce film ne nous renseigne pas tout à fait sur la maison Gallimard, il nous donne en tout cas envie de lire…

Théophile Gautier, invité de Balzac

mars 20th, 2011

Né à Tarbes il y a 200 ans Théophile Gautier a passé l’essentiel de sa vie à Paris. Il a plus de chance que Musset, farouche Parisien et parfaitement ignoré l’an dernier dans la capitale… (je ne suis même pas sûre que la minuscule bibliothèque Musset dans le 16e arrondissement ait fait autre chose que poser sur une table à l’entrée quelques-uns de ses livres).

Bref Gautier a plus de chance puisqu’une exposition lui est consacrée dans la capitale à la maison Balzac, rue Raynouard

L’exposition, jusqu’au 29 mai, nous présente un Théophile Gautier intime, entouré de sa famille et de quelques-uns de ses amis.

Théophile Gautier et Balzac se sont fréquentés et même s’ils n’ont jamais été très proches, Gautier a laissé sur le romancier un long et splendide témoignage comme seul il en avait le secret. Son texte est réédité pour l’occasion par la Mairie de Paris et le Castor astral. On voit, on entend parler Balzac. Texte d’écrivain et de peintre car Théophile Gautier s’est d’abord destiné à la peinture. L’exposition présente d’ailleurs quelques tableaux qui bien que maladroits possèdent un charme indéniables. Outre ces tableaux, on peut voir la dernière page manuscrite connue de Gautier orné d’un fin profil féminin dessiné au crayon.

Ces études artistiques à défaut d’avoir fait de Gautier un grand peintre ont éduqué son œil et ont développé son jugement esthétique. On parle souvent des critiques d’art de Baudelaire à juste raison mais la lecture des nombreux articles de Gautier consacré notamment au Salon annuel de peinture prouve qu’il avait également un jugement plein de finesse.

Dans cette exposition chez Balzac on y croise l’auteur de La Femme abandonnée bien sûr mais aussi George Sand ainsi que Delphine de Girardin, Joseph Méry et les femmes qui entourèrent Gautier en premier lieu la cantatrice Ernesta Grisi, son épouse avec qui il eut deux filles, Estelle et la fameuse Judith.

Une salle évoque les nombreux voyages de Gautier en Espagne , sa terre de prédilection, mais aussi en Orient et en Italie. Annick Lesure, arrière arrière-petite fille de l’écrivain a fait don au musée d’un sac de voyage que Gautier a acheté en Espagne. Au risque de paraître trop attachée à des objets a priori ordinaires j’ai regardé longuement ce sac usé certes vieux de 100 ans et qui pourtant gardait les traces d’un beau travail artisanal. J’ai imaginé Gautier utilisant ce sac, mais également aux mains de cet artisan qui l’avait fabriqué et qui peut être ensuite le lui avait vendu.

Une dernière salle est consacrée aux deux œuvres les plus célèbres de Gautier, le Capitaine Fracasse et le Roman de la momie à travers diverses illustrations notamment celle de Gustave Doré pour le Capitaine Fracasse. Il me semble avoir commencé le Roman de la momie à la fin de l’école primaire, probablement dans une version simplifiée. L’histoire ne m’a pas intéressée et je crois avoir abandonné la momie à son sort bien avant la fin. Je ne crois pas avoir jamais ouvert le Capitaine Fracasse. En revanche, je me souviens avoir apprécié la lecture de Mlle de Maupin au lycée. Je l’avais lu pour mon plaisir passionnée déjà par l’époque romantique. Je me souviens avoir été très intéressée par la préface, mais aussi toute l’histoire menée par cette femme Mlle de Maupin fascinante et aventureuse.

Théophile Gautier est célèbre pour son gilet rouge exhibé à la bataille d’Hernani. Il était à la tête d’une bande de jeunes gens venus soutenir Victor Hugo. Il a raconté cette soirée de février 1830 dans son Histoire du romantisme… la mort l’a emporté avant qu’il achève son récit qui s’arrête sur la douce Delphine Gay applaudissant comme un rapin !

« On s’est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien élevés, fous d’art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres, les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme un ramassis de truands sordides. Ce n’était pas les Huns d’Attila qui campaient devant le Théâtre français, malpropres, farouches, hérissés, stupides ; mais bien les chevaliers de l’avenir, les champions de l’idée, les défenseurs de l’art libre ; ils étaient beaux, libres et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux,-on ne peut naître avec des perruques- ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. [...] L’orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et classiques. Une rumeur d’orage grondait sourdement dans la salle, il était temps que la toile se levât : on n’en serait peut-être venu aux mains avant la pièce, tant l’animosité était grande de part et d’autre. Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur lui-même, et l’on vit dans une chambre à coucher du XVIe siècle, éclairée par une petite lampe, Dona Josefa Duarte, vieille en noir [...] écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un galant attendu par sa maîtresse. »

Mais, il serait dommage de réduire Gautier à ce seul témoignage même si son Histoire du romantisme est un document littéraire historique précieux. Théophile Gautier est un chroniqueur de son temps. Cela en a fait longtemps un écrivain mineur. En quoi témoigner de son temps serait-il inférieur à la rédaction de poèmes, de pièces de théâtre ou de romans ? Seul compte le style et les sentiments mis dans l’œuvre.

On connaît également Gautier pour ses nouvelles et pour ses fameuses lettres à la Présidente dont l’exposition à la maison de Balzac montre une page, quelques lignes assez subjectives, mais peu susceptibles de choquer le jeune public dont les yeux s’égareraient vers la vitrine.

J’ai regretté l’absence de Nerval, le grand ami de Gautier presque deux frères à l’époque notamment où ils vivaient impasse du Doyenné, le cénacle des Jeunes Frances où l’on voyait aussi Camille Rogier, Auguste de Châtillon, Arsène Houssaye, Roger de Beauvoir, les frères Devéria, Corot…  Camaraderie littéraire immortalisée par Nerval dans les Petits Châteaux de Bohème.

L’exposition de Balzac s’adresse peut-être davantage à des amateurs qu’à un public néophyte, il manque peut-être quelques panneaux plus  explicatifs pour suivre la carrière et la vie de Théophile Gautier. Mais le public pourra trouver ailleurs les moyens de se renseigner sur le père de la théorie de l’art pour l’art. On se laissera  aller agréablement à l’atmosphère paisible qui règne toujours dans les pièces de cette maison de Balzac, loin du bruit de la capitale, havre de paix comme l’est aussi le Musée de la vie romantique situé dans le neuvième arrondissement, au cœur de la Nouvelle Athènes.

Je reparlerai dans un article suivant de Théophile Gautier à travers la biographie que vient de lui consacrer  Stéphane Guégan. Je reparlerai notamment du Théophile Gautier feuilletoniste. Critique d’art, critique littéraire, Gautier a été l’un des esprits les plus ouverts et les plus subtils de son temps. Conscient qu’il n’arrivait pas à la hauteur des géants tels que Hugo, Vigny, Balzac ou même Dumas, il avait l’esprit de camaraderie. Sans louer aveuglément ses contemporains, il a su aider les autres artistes qu’il aimait, sans jalousie. Je me souviens ainsi avoir remarqué qu’il avait été l’un des seuls à comprendre la grandeur du théâtre de Musset lors de la création des Caprices de Marianne.

Certes l’écriture de tous ces feuilletons l’a peut-être empêché de mener à bout une carrière littéraire plus personnelle, mais nous aurait-il offert d’autres grandes oeuvres ? L’une d’elle n’est-elle pas justement ces textes écrits au fil des jours dans lesquelles il analysait les créations de ses contemporains ?

Certes tous les feuilletons de Théophile Gautier ne sont pas des bijoux. Il lui arrivait bien souvent d’être obligé de parler d’œuvre notamment de pièces de théâtre aussi vite montées qu’elles étaient oubliées. Mais qu’importe la littérature c’est aussi vivre avec son temps et ceux qui savent en exprimer l’âme mérite le nom d’artiste.


Maison de Balzac

47 rue Raynouard

75016 Paris

tel : 01-55-74-41-80

www.balzac.paris.fr

Entrée gratuite. De mardi au dimanche de 10h à 18h

Tout le programme du bicentenaire Gautier : www.theophilegautier.fr

George Sand et Musset

mars 9th, 2011

Que peut-on encore inventer sur la liaison entre Musset et George Sand qui incontestablement a été l’objet du plus grand nombre de livres et de spectacles depuis des décennies ? Que fait-il que ces amants soient si célèbres, au point de presque éclipser leurs œuvres ? Qu’est-ce qui nous fait vibrer lorsqu’on assiste à la passion de ces deux êtres exceptionnels ? Je ne sais pas.

Leurs lettres sont belles mais certains délires restent assez loin de ce que  la plupart des gens vivent. N’est-ce pas justement ce désir de vivre cette passion ? Parce qu’en aimant, on se senti vivre pleinement.

C’est le sentiment que j’ai eu lorsque j’ai lu leur correspondance à l’adolescence. Depuis mes connaissances de cette époque, mes propres expériences, le temps m’a rendue plus détachée de cette histoire et dans la vie de Musset comme dans celle de George Sand ce n’est justement pas ce moment qui me touche le plus. Je préfère les relations de Musset avec Madame Jaubert et la passion de Sand pour Michel de Bourges.

Cela dit, je reste toujours curieuse de savoir ce que peut ce que l’on peut faire de cette liaison fameuse.

Cette Dernière Nuit de Marie-Françoise Hans résume en réalité les dernières semaines de leur histoire avec une alternance d’exaltation et de haine de part et d’autre, vice et versa. En fait, Musset sombre dans une sorte de folie jalouse lorsqu’il apprend que Pagello n’est pas devenu l’amant de Sand après son propre départ de Venise mais avant, alors qu’il était convalescent.

Pendant les six premiers mois de leur histoire Musset n’avait pas éprouvé de jalousie. Son cœur vivait un nouvel période d’enfance ce qui explique ces mois de bonheur stable, riche en littérature. Un âge d’or.

Une fois que les soupçons et la jalousie se sont immiscés dans son cœur, il n’y a plus de retour possible. Son enfance, sa confiance sont définitivement perdues.

Sand pour répondre à la jalousie de son amant, lui fait remarquer que pendant qu’elle était malade à Venise, il ne s’était pas gêné pour fréquenter les maisons closes. Mais, au fond, sans l’affaire Pagello, elle aurait été capable d’accepter ses infidélités physiques de quelques heures. Musset lui sait qu’en étant infidèle, Sand, comme toute femme, est infidèle parce qu’elle aime ailleurs.

Mais sa jalousie révèle chez lui aussi une fragilité psychique, un mal-être avec lequel il est né et qu’aucune passion ne peut conjurer. Un mal-être que l’alcool ne fera qu’amplifier.

Sand, au contraire, même si elle est parfois très tourmentée et malheureuse, ne sombre pas dans la folie. Elle est maîtresse de ses souffrances amoureuses.

Gaëlle Billaut-Danno, la comédienne qui joue la femme de lettres, m’a semblé plus crédible lorsqu’elle est en train d’écrire que lorsqu’elle manifeste sa passion à Musset. Elle semble à la fois croire encore au bonheur possible et avoir la sagesse d’y renoncer, consciente que Musset est ingouvernable. Elle ne semble même pas prendre vraiment au sérieux les grandes déclarations de Musset.

Musset, bien joué par Xavier Clion, passe de l’exaltation à la cruauté, de l’adoration au soupçon, du cynisme à la naïveté. Il passe d’un extrême à l’autre, comme s’il était tantôt une sorte de Coelio, tantôt un Octave revenu de tout et prêt à maudire le beau sexe.

J’ai aimé la façon que les amants avaient de se mouvoir sur le lit : un très grand lit qui est au fond le terrain de l’amour et de la guerre. On trouve quelques petits clins d’œil au monde des lettres, à des poèmes ou à des pièces de Musset.

À la fin du spectacle, je ne songeais pas que l’amour était un sentiment bien difficile. Non, j’ai pensé qu’il était dommage que cet homme et cette femme qui pouvaient s’aimer officiellement au grand jour ne profitent pas de leur chance de bonheur.

Leur amour n’était pas impossible mais ils le rendent invivable.

Quels amants auraient-ils été s’ils avaient dû se cacher ? Leur passion aurait-elle été moins explosive et davantage nourri par l’absence, le manque ? Peut-être pas, car Musset aurait sans doute réagi comme Vigny, homme non moins jaloux, qui ne peut afficher trop clairement sa liaison avec Marie Dorval tout en lui faisant des scène de jalousie.

Dans les deux cas, c’est la jalousie qui les détruit. Les amants qui échappent à ces jalousies sont touchés par la grâce.

Dans la salle, il y avait plusieurs couples. Je me suis demandée s’ils allaient en parler, si cette nuit passionnée auquel ils avaient assister allait les inciter à réfléchir sur le propre état de leur cœur. Allaient-ils plaindre ces amants ? Les envier ? Reconsidérer leur propre situation amoureuse ?

En sortant,  je me suis aperçue qu’en face du théâtre se trouvait un l’hôtel appelé hôtel Ariane. Tout le confort moderne était-il écrit mais pas d’étoile. Un hôtel pour amoureux peu fortunés ai-je pensé en restant quelques instants devant l’établissement.

La porte était entrouverte et donnait sur un petit couloir éclairé d’une lumière au néon assez forte. Non pas glauque mais mystérieuse, mystérieuse comme cette alchimie qui fait que deux personnes s’aiment avec harmonie ou dans une guerre perpétuelle.

J’ai du mal à me mettre à la place d’un spectateur qui ne connaîtrait pas grand-chose à cette liaison que je connais presque trop.

Je crois que ce spectateur la comprendra en assistant à cette pièce d’une heure et quart jouée avec ardeur, surtout dans les moments de tendresse. Au fond, on sent une complicité entre les deux comédiens qui rendent les scènes de comédie ou d’amour plus crédibles et charmante que les scènes de querelle.

Par moment, Sand me paraissait presque trop forte et trop railleuse face à un Musset d’une extrême jeunesse de cœur malgré ses souffrances et ses expériences cuisantes. Mais, au fond, en lisant certaines lettres de George Sand à Musset on peut imaginer qu’elle s’est ainsi conduite avec lui en maîtresse plus raisonnable essayant de mettre de la distance entre elle et les propos passionnés de son amant pour retrouver un peu d’équilibre et de paix dans cette passion qui les dépassait l’un et l’autre.

On a parfois reproché à George Sand sa froideur avec le poète, on l’a accusé d’avoir piétiné son cœur sans le comprendre. C’est oublier les exaltations de Sand qui offrit une partie de sa chevelure à Musset dans une tête de mort. Cette froideur apparente est plutôt une aspiration à la paix et une manière de supporter ses souffrances. En effet, on ne saurait dire sans commettre une injustice que George Sand a autant pleuré et souffert que Musset pendant leur liaison.

Ensuite, la romancière a voulu protéger sa réputation et craignait les accusations dont elle était l’objet de la part de la famille de Musset. Il est dommage que sa justification s’intitule Elle et Lui qui n’est pas son meilleur texte. Mais, même si son attitude peut paraître un peu mesquine dans sa façon de se défendre, elle révèle une réalité : on pardonne davantage les folies amoureuses des hommes que celles des femmes.

La Dernière Nuit

Théâtre du Petit Saint-Martin

17 rue René Boulanger

75010 Paris

De mardi au vendredi à 21h, le samedi à 16h.

Dédicace

mars 2nd, 2011

Si Debussy avait mené jusqu’au bout tous les projets et partitions commencés, son œuvre serait peut-être deux fois plus importante, quantitativement parlant.

Il est incapable d’écrire sur commande et même les propositions de collaboration de ses amis intimes comme Pierre Louÿs ne parviennent pas l’inspirer suffisamment. Il n’entrait pas toujours d’ailleurs de la mauvaise volonté mais une difficulté à composer, à composer un morceau qui lui convienne parfaitement.

Debussy a également abandonné des projets dont il était à l’origine, pour divers motifs, parfois à cause d’aléas de sa vie personnelle.

L’un d’eux avorta pour une raison touchante et qui mit fin à son amitié avec le violoniste belge Eugène Ysaÿe.

Debussy avait commencé en 1896 trois Nocturnes pour violon et orchestre qu’il voulait dédier à Ysaÿe pour lequel il nourrissait une sincère admiration. Ce dernier, qui dirigeait notamment une formation à Bruxelles, lui expliqua qu’il ne pourrait créer en concert les Nocturnes à cause d’arrangement financier mais lui promit un soliste aussi bon que lui.

Debussy fut blessé qu’Ysaÿe dédaigne l’œuvre qu’il avait commencé à écrire pour lui et l’abandonna.

On peut comprendre Ysaÿe soumis à des obligations financières et qui souhaitait sans doute ne pas repousser l’audition des Nocturnes…

Mais on peut comprendre également le compositeur qui eut le sentiment que son ami n’accordait guère d’importance pour cette œuvre à venir écrite pour lui puisqu’il ne cherchait pas un moyen d’être le premier à la jouer.

Les dédicataires n’ont pas toujours conscience de ce que la dédicace peut révéler. Ces mots écrits au début d’un livre, d’une partition… sont parfois même la raison même de l’œuvre.

Famille et littérature

février 22nd, 2011

On élève un enfant en sachant qu’un jour il sera totalement indépendant de vous, qu’il n’aura peut-être pas conscience des sacrifices faits pour lui, qu’il jugera votre comportement quel qu’il soit et qu’il n’aura aucunement à vous rendre compte de la façon dont il deviendra à son tour un adulte.

L’expression artistique est peut-être, a priori, l’activité qui semble la plus indépendante de nos origines. Combien d’artistes sont nés de parents dénués de tout talent ? La grande majorité. Et pourtant, il est difficile de comprendre leur cheminement artistique en faisant abstraction de leur origine et de leur enfance. En somme, un artiste est peut-être celui qui est le plus « étranger » à ses parents et en même temps, dans le cas de la littérature, il reste lié à ces derniers bien plus qu’un enfant devenu plombier, ingénieur, commerçant ou toute autre profession  » normale « .

En effet, écrire est à la fois un acte d’adulte, une démarche intellectuelle et artistique et plus ou moins un métier tout en étant un lien fort entretenu même involontairement avec ses parents. Les parents d’écrivains, hostiles ou enthousiastes – jamais indifférents – interfèrent toujours, tant qu’ils vivent et parfois au-delà, sur l’œuvre ou l’état d’esprit de leurs enfants auteurs. Alors qu’un peintre ou un musicien, par exemple, a beaucoup plus de facilité à prendre son indépendance.

Tout le mérite de cette Histoire des parents d’écrivains, d’Anne Boquel et Etienne Kern (Flammarion) est d’évoquer un certain nombre d’écrivains français du XIXe e XXe siècle en nous parlant de leurs parents. Certains sont assez célèbres comme Sido, la mère Colette, ou encore les mères de Jules Renard, d’Hervé Bazin, de Proust ou de Balzac, créancière et secrétaire de son fils. D’autres ne sont pas entrés dans la postérité, comme les pères de Théophile Gautier et de Jules Verne. On revisite des liens qui appartiennent à la légende littéraire, on en découvre qui sont restés plus confidentiels alors qu’ils ont beaucoup compté dans la vie de l’auteur, malgré tout. J’ai été frappée que la plupart du temps c’est avec son père ou avec sa mère que l’écrivain entretient un rapport particulier, comme si l’un des deux se sentait plus concerné (en dehors des cas de veuvage).

On pourrait croire que ces histoires ne sont qu’anecdotiques alors que ces liens variés sont de vrais romans passionnants, parfois attendrissants, parfois cruels. La littérature, même pour des gens non littéraires, provoque toujours des réactions vives en famille. Etre lus par ses parents est sans doute la plus grande épreuve pour un écrivain. Ne pas être lus également. Rien n’est indifférent. L’auteur attend non pas une critique littéraire objective (même si certains parents se permettent de corriger ou conseiller leur enfant, Anne Boquel et Etienne Kern nous donnent quelques exemples qui ne manquent pas de faire sourire). L’auteur, en donnant son livre à lire à ses parents sait qu’il sera lu comme un enfant qui a grandi mais qui reste un enfant. Même un écrivain qui prétend haïr ses parents ou se moquer de leur opinion songe quand même à eux en tenant sa plume. Que va penser Papa ? Que va penser Maman ? J’ai aimé découvrir ces couples qui sans se douter ont conçu un écrivain. « Une chose très difficile », s’exclame la maman de Jean Cocteau à la fois fière, inquiète et totalement envahissante.

Certains n’inspirent pas la sympathie comme les parents d’André Breton mais au fond, ils sont assez rares. Au fond, je leur trouve presque toujours des circonstances atténuantes. Il est difficile de comprendre ses enfants. C’est un autre, un être humain à part entière et en même temps tellement de soi, que les parents s’imaginent avoir des facilités pour comprendre leur enfant, au nom d’un certain instinct. Quand ils s’aperçoivent qu’ils se trompent, comment ne pourraient-ils pas souffrir ? La claque est d’autant plus vive face à une œuvre littéraire qu’ils la prennent au sérieux ou pas. A cela s’ajoute les inquiétudes matérielles, les déceptions de ne pas voir le fils prendre la suite… heureusement souvent qu’un autre enfant est là pour prendre la relève comme les frères aînés de Flaubert et Proust qui deviennent médecins à la suite du père.

Anne Boquel et Etienne Kern nous font partager ces angoisses qui pourraient paraître mesquines, matérialistes ou égoïstes alors qu’elles sont souvent légitimes. Au fond, quel parent ne souhaite pas le meilleur pour son enfant ? Et précisément publier des livres n’est pas toujours la voie royale rêvée surtout lorsque le succès se fait attendre ou que le scandale s’en mêle. Ces questions prennent tout leurs sens à partir de la fin XVIIIe siècle avec la naissance de la famille moderne, où les liens parents/enfants sont plus étroits et où l’augmentation de l’espérance de vie permet à de plus en plus d’enfants de grandir sans être orphelins.

Les auteurs nous offrent dans leur Histoire un beau panorama des liens et des réactions parentales. Et même si la plupart de leurs lecteurs ne sont pas des écrivains,Anne Boquel et Etienne Kern posent à mon avis plus largement la question des rapports que nous entretenons, implicitement ou pas, avec nos parents lorsque nous faisons quelque chose d’artistique ou du moins qui révèle une part de nous-mêmes. La rapidité de notre vie moderne, ces moyens de communication perfectionnés qui nous font oublier les conversations réelles ne pourront jamais empêcher que les rapports humains sont d’abord des dialogues difficiles mais passionnants d’âme à âme… comme nous le rappelle la littérature.

Etienne Kern est le prochain invité des mercredis littéraires (voir rubrique événement)

Pays de rêves

février 11th, 2011

En me prêtant à quelques recherches littéraires,  je suis tombée sur une lettre d’Henri Fournier à Jacques Rivière qui m’a émue. Est-ce parce qu’il parle d’une région que je connais particulièrement ? est-ce parce qu’il parle de Nancay où j’ai moi-même des souvenirs d’enfance ? Non. Je crois surtout que c’est la façon dont il parle de ce qu’il appelle « le pays de mes rêves ».

Les gens qui prétendent n’avoir aucune attache particulière pour un lieu mentent ou ne se connaissent pas. Nous avons tout un pays de rêve, un pays fait de souvenirs, souvent des souvenirs d’enfance, des racines, des moments de bonheur, des habitudes. Le terrier de notre âme.

Ce lieu est un repère. Il est chargé d’émotions qu’on aime faire partager aux êtres qui vous sont chers, qu’on souhaite transmettre à sa descendance. En y réfléchissant, il y a assez peu d’écrivains pour lesquelles aucun lieu ne semble avoir particulièrement compté, même s’ils en parlent peu. Même ceux qui ont connu une enfance, une jeunesse chaotique, ont trouvé par la suite un coin de terre où s’installer.

Il arrive que l’on puisse habiter ce « pays » toute sa vie. Parfois ce pays disparaît, c’est une maison vendue ou détruite, un bouleversement dans notre vie qui fait que nous sommes éloignés à jamais de ce lieu. Alors, il nous reste des photos, des souvenirs, parfois un objet, un détail comme une branche d’aucuba plantée dans un pot et qui semble sans importance aux autres.

Voilà ce qu’écrit Henri Fournier à son ami Jacques Rivière à la date du 13 août 1906.

Henri Fournier ignore qu’il ne lui reste que quelques années à vivre durant lesquelles il écrira le Grand Meaulnes, hommage à la Sologne de ses vacances.

« Un chapitre sur la façon dont vous reviennent ici tous mes souvenirs de vacances passées dont je suis privé – tous mes souvenirs de campagne, privée de campagne comme je le suis. Ici, je ne sais plus bien si c’est la campagne de tel ou tel pays que je regrette ou le passé qui s’y est passé. Cela fait un sentiment très doux et très profond qu’on pourrait appeler « la nostalgie du passé ». Ainsi la Chapelle Angillon où depuis dix-huit ans je passe des vacances m’apparaît comme le pays de mes rêves, le pays dont je suis banni – mais je vois la maison de mes grands-parents comme elle était du temps de mon grand-père : hauteur de placard, grincement de porte, petit mur avec dépôt de fleurs, voix de paysans, toute cette vie si particulière qu’il faudrait des pages pour l’évoquer un peu. Et même il faut bien le dire, excusé que je suis par mes privations ici devant le jambon et les confitures des Anglais – je pense doucement, doucement au parfum du pain on apportait à midi, au parfum de fromage de campagne à quatre heures, à la « Cerise » de ma grand-mère, à toutes les saines odeurs des placards, les armoires et du jardin.

Un autre pays qui est celui de mes rêves, où je passe toujours, depuis dix-huit ans, quinze jours au moment des vacances : c’est Nancay. En ce moment, je ne désire rien d’autre que d’aller passer mes huit derniers jours de vacances à Nancay. Ça et y être enterré. Je l’avais connu jusqu’ici que le bonheur muet d’y vivre. Il me remonte maintenant toute la poésie, immense, je n’exagère rien, de ma vie, de la vie là-bas. »

Henri Fournier est attaché au petit village de Nancay qui se situe aux portes de la Sologne. Il y a passé de nombreuses vacances, il pense y retourner encore de nombreuses fois, y venir souvent avec sa famille plus tard, avec une femme aimée, des enfants. Il est tellement attaché à ce village il veut y être enterré c’est là que sont ses racines. Le destin en décidera autrement puisqu’il a été abattu au début de la Première Guerre mondiale et que son corps n’a jamais été retrouvé ou du moins identifié avec certitude.

Cette phrase « ça et y être enterré » m’a arrêtée. Elle m’a fait penser à ces soldats américains enterrés au cimetière du mont Valérien,  devant lequel je suis passée il y a quelques mois. J’y suis passée en bus, l’esprit bien loin des combats de la Deuxième Guerre mondiale.

Et pourtant en voyant toutes ces croix blanches bien alignées sous un lourd soleil de juin, j’étais au bord de larmes en songeant que les guerres provoquaient une injustice dont on parle rarement : celle de ne pouvoir être enterré sur sa terre natale ou sur une terre où l’on a été heureux, où l’on s’est construit.

Je me suis fait la même réflexion avec Stefan Zweig qui est enterré au Brésil où il s’est suicidé et non pas à Vienne où il est né. Cette ville pourtant a tant compté pour lui. Européen convaincu l’Autriche était son port d’attache. Certes, que Zweig soit enterré au Brésil est moins grave que les camps de concentration. C’est tout de même une conséquence dramatique bien qu’intime du nazisme. Tout comme Alain Fournier victime de la Grande Guerre.

Heureusement pour nous, ces écrivains nous ont laissé des textes, afin de nous faire partager la magie de ces lieux qui leur étaient chers et sans lesquels leur oeuvre n’aurait pas été la même.