mai 20th, 2013
Avant de lire la biographie de Liliane Kerjan, je connaissais assez peu la vie de Fitzgerald. J’avais quelques images de lui à travers la description d’Hemingway dans Paris est une fête, à travers des photos avec Zelda. J’imaginais plutôt son existence à partir de ce que j’avais lu de lui, devinant que derrière bon nombre de ses personnages et pas seulement le scénariste Pat Hobby Fitzgerald parlait de lui. J’ai lu la plupart de ses livres il y a déjà plusieurs années. Je me rappelle surtout de la forte impression que m’ont fait Tendre est la nuit, La Fêlure, Les Heureux et les damnés et Le Dernier Nabab. Je ne crois pas avoir lu L’Envers du paradis.
Lilian Kerjan aime Fitzgerald. Je ne dis pas que sa biographie soit un panégyrique, mais elle cherche à faire comprendre la beauté et la grandeur de cet écrivain. Elle fait d’ailleurs de longues citations de ses nouvelles, romans, textes plus ou moins autobiographiques, lettres… Elle ne cache pas qu’il s’est parfois laissé aller à des facilités, à des mondanités, mais elle nous rappelle toujours que derrière le masque vit l’écrivain, observateur à la fois lucide et désabusé.
A demi mondain et à demi solitaire, à moitié dans le monde extérieur et dans son monde intérieur.
En apparence, il ressemble à sa mère extravagante, séduisante, aimant l’argent. En choisissant Zelda, il épouse une femme qui a bien des points communs avec elle. Au fil des années, cependant, Fitzgerald ressemble de plus en plus à son père : un intellectuel peu doué pour les affaires et qui oublia ses échecs dans l’alcool. Au fond Fitzgerald n’a pas été très habile non plus pour mener ses affaires littéraires, du moins, il avait du mal à s’adapter à la demande pour le grand public.
Liliane Kerjan, chiffres à l’appui, montre qu’en dehors de son premier roman L’Envers du paradis, les ventes, le succès de Fitzgerald restent bien relatifs. On croit qu’il incarne à merveille l’Amérique des Années Folles. Son couple avec Zelda oui, mais pas l’écrivain. Il sera ainsi refoulé par Broadway et par Hollywood qu’il a pourtant cherché à conquérir. S’il n’est pas un paria, c’est un écrivain incapable de s’adapter au monde du spectacle américain populaire. Ses personnages ne sont pas assez positifs, pas assez gagnants. Trop de fêlures. Sa seule pièce de théâtre, s’intitule Le Légume. Peut-on trouver titre plus loin des paillettes de Broadway ? J’ai lu il y a longtemps Le Légume j’ai oublié… je crois que ce n’était pas très bon.
Il a publié son premier texte dans le journal de son école. C’est grâce aux magazines et revues qu’il commencera sa carrière et fera fortune, parvenant à se faire payer ses nouvelles à très bon prix. Comment lui reprocher de céder à la facilité semble dire sa biographe : il a vingt ans, il est charmant, éloquent, doté d’un beau style et il vit au milieu d’une jeunesse dorée qui dépense sans compter.
Il veut s’engager au moment où les Etats-Unis entrent en guerre. En 1917, il intègre ainsi un régiment d’infanterie comme sous-lieutenant non par héroïsme pur, mais pour des considérations purement sociales explique Liliane Kerjan. Il veut se construire un personnage héroïque pour la société. Il ratera la guerre car lorsque sa compagnie peut enfin s’embarquer vers l’Europe l’armistice est déclaré. Pendant sa préparation militaire, il a rencontré Zelda à Montgomery. Il est séduit par cette jolie jeune femme qui d’abord le repousse tout au moins ne le traite pas avec plus d’égards que ses autres soupirants. Lorsqu’il achève son premier roman Zelda rompt leurs relations car son livre est refusé, comme plusieurs de ses textes, nous rappelle Liliane Kerjan. Zelda est soucieuse de marcher au bras d’un homme qui réussit. Fitzgerald se réfugie alors à la fois dans l’alcool et dans l’écriture. Il rejoint sa ville natale de Saint-Paul et pendant deux mois écrit sans relâche L’Envers du paradis qui sera accepté.
Le succès de ce premier roman lui ouvre les portes de magazines et de revues. Il apparaît comme « le porte-parole de son temps, le produit d’une atmosphère volatile, bref, l’archétype de ce que New York attendait. (…) Il reste un jeune prince affamé attentif à la nouveauté littéraire… » (p. 75).
Sa biographe montre bien cependant que derrière le Scott mondain se cache un grand lecteur aimant suivre les autres écrivains, admiratif, conscient de ses limites. Ce ne sont pas ses échecs à Broadway ou à Hollywood qui ont rendu Fitzgerald assez modeste, mais la littérature. Il aime le succès, gagner et dépense de l’argent follement, mais il sait que la vraie vie c’est la littérature, celle à laquelle il ne peut pas se consacrer suffisamment, son rêve étant souvent gâché par Zelda.
Liliane Kerjan est plutôt sévère avec l’épouse de Fitzgerald. Cette dernière a pourtant récemment été l’objet d’un regain d’intérêt de la part de plusieurs auteurs. L’auteur signale d’ailleurs les livres qui ont été consacrés à Zelda comme Alabama Song de Gilles Leroy. Pour elle, Zelda fut surtout une femme trop légère et trop dépensière, qui ne comprenait pas l’écrivain, qui l’a poussé à brader son talent pour vivre dans le luxe et les fêtes perpétuelles. Zelda est toujours restée une petite fille gâtée qui croyait que la vie est un amusement afin d’oublier ses troubles psychiques. Zelda n’est pas coupable de tout : au fond c’est d’abord une malade, une femme qui, d’une autre façon que Fitzgerald, n’est pas adapté à la réalité.
J’ai aimé ce passage de la biographie où l’auteur évoque la vieille amie de Fitzgerald appelée « vulnérabilité » et cite des propos d’Antoine Blondin, certainement l’un des écrivains les plus aptes à comprendre Fitzgerald. Si Blondin n’est pas un dandy comme Scott, qu’il n’avait pas cette beauté et cette aisance mondaine, Blondin et Fitzgerald partageaient la même fragilité, la même extrême sensibilité, la même fêlure. Blondin écrit ainsi « Le regard fardé de cils de Rudolph Valentino, la chevelure partagée d’Henri Garat ; un menton glabre, allongé en péninsule qu’on retrouve chez certains trois-quarts aile irlandais, la silhouette déliée comme un fleuret de Jean Giraudoux composent une figure qui appelle tous les trésors de la terre, mais tient à distance. La mélancolie gloutonne où baigne le sourire ne trompe pas : ce beau carnassier est vulnérable. Peut-être même est-il déjà blessé » (p. 97, extrait d’une préface de Gatsby le magnifique).
J’ai été frappée du nombre d’années que Fitzgerald compte avoir perdu. Cet homme qui dépensait plus qu’il ne gagnait tenait toujours scrupuleusement un livre de comptes. Mais il chiffrait également les années… Agé d’à peine de 25 ans, il avait déjà l’impression d’avoir perdu du temps, d’être déjà vieux. Il devait deviner qu’il ne vivrait pas longtemps. Pas seulement à cause de la tuberculose dont les premiers effets se manifestent dès son plus jeune âge, non pas tant à cause de l’alcool qu’il consomme pourtant à l’excès. Non simplement Fitzgerald ne peut pas se voir vieillir.
Même s’il y menait une vie de fête et de luxe, je crois, à lire Liliane Kerjan, que c’est tout de même lors de ses séjours à Paris et sur la Côte d’Azur que Fitzgerald s’est senti le mieux. La beauté des lieux, la richesse intellectuelle de Paris, être dans l’un des pays qui avait servi de berceau à tant de grands écrivains le réconfortaient. C’est d’ailleurs sur la Côte d’Azur qu’il écrira l’essentiel de la première version de Gatsby. La biographe cite l’une de ses déclarations un journaliste : « la France possède les deux seules choses à quoi l’on aspire quand on prend de l’âge, l’intelligence et les bonnes manières. Le meilleur de l’Amérique se retrouve à Paris. » (p. 137)
A chaque fois que Zelda, Scott et leur fille vont en France, ils ont l’espoir de faire des économies le change du dollar leur étant favorable. Mais surtout Fitzgerald a le sentiment qu’il se trouvera dans un contexte plus favorable à l’écriture, à la concrétisation de son rêve littéraire. Peut-on dire qu’il y a réussi ou qu’il a échoué ? Son succès depuis des décennies après sa mort tend à prouver que s’il n’a pas donné peut-être tout ce qu’il pouvait donner, il a laissé une œuvre digne de sa postérité. D’ailleurs, face à des existences mouvementées comme celle de Fitzgerald on se demande toujours si une vie plus calme n’aurait pas nui à son inspiration, l’empêchant d’exercer son regard à la fois lucide et désenchanté. Peut-être avait-il besoin de ces excès pour écrire. Certains ont besoin de se détruire pour exister. Ils font en quelque sorte le sacrifice du repos au profit de l’œuvre. Même si Fitzgerald rêvait de pouvoir consacrer du temps à un long roman ambitieux dans la solitude d’un bureau il avait besoin également de mouvement, de bruit, d’un entourage mondain qui le rassurait sur lui-même et sur son charme. Il se nourrit des autres, il a besoin des autres mêmes si ces derniers parfois blessent sa sensibilité ou le détournent de pensées plus profondes.
Être ou ne pas être dans le monde tel est la question que Fitzgerald comme un certain nombre d’autres écrivains se sont souvent posés.
Lorsqu’il s’aperçoit qu’Hemingway, menant une autre vie, obtient davantage succès, il se demande s’il n’a pas fait fausse route. Liliane Kerjan évoque plusieurs fois l’amitié qui a lié les deux hommes, montrant comment elle a évolué, comment les rôles se sont inversés.
La biographe revient aussi sur la réception des œuvres de Fitzgerald de son vivant. Cet aspect est toujours intéressant (et il est regrettable qu’il soit souvent trop vite traité dans les biographies d’écrivains) car il permet de comprendre comment l’écrivain est perçu et comment il perçoit sa carrière, sa position dans le monde littéraire. Gatsby, devenu son roman emblématique et pour lequel il avait tant travaillé, ne rencontra ainsi qu’un succès d’estime. Il croyait faire fortune en terme de dollars et de reconnaissance. Il eut la reconnaissance de la critique, de quelques autres écrivains, mais, comme souvent, les ventes ne suivirent pas. Fitzgerald est trop vulnérable, trop fou, trop désenchanté, trop grave et insouciant pour cette Amérique qui aime la réussite et les certitudes.
Quant à Fitzgerald, il ne se reconnaît pas dans ce pays où l’on préfère la distraction facile du cinéma à la littérature qu’il aime. Serait-il né ailleurs, il aurait éprouvé le même malaise, pour d’autres raisons.
Fitzgerald, nature complexe et paradoxale, balançant entre dissipation et artifice et sérieux et sincérité, est habitée par une mélancolie qu’il tente parfois de griser sans jamais parvenir à s’en défaire.
Fitzgerald, le désenchanté, de Liliane Kerjan, éditions Albin Michel
Tags: Antoine Blondin, Fitzgerald, Gatsby le magnifique, Gilles Leroy, Hemingway, l'Envers du Paradis, La Fêlure, le Dernier Nabab, les Heureux et les damnés, Liliane Kerjan, Paris est une fête, Pat Hobby, Tendre est la nuit, Zelda Fitzgerald
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mai 15th, 2013
Une forêt cachée. C’est un beau titre qui évoque tout un monde à la fois ouvert et dissimulé, une richesse insoupçonnée, certainement la plus belle des richesses. Le livre d’Éric Dussert est une gourmandise. Le genre d’ouvrage qu’on aime avoir dans sa bibliothèque et ouvrir sans y penser quand on ne sait pas trop quoi lire. Car cette forêt cachée d’emblée nous transporte dans un monde littéraire fantaisiste, suranné, mineur et en même temps passionnant. Cette Forêt cachée nous fait découvrir des vies. J’aime lire les notices biographiques de quelques pages, ou même de quelques paragraphes : elles se limitent à l’essentiel tout en nous ouvrant des perspectives. Je songe ainsi aux notices rédigées par Ralph Schor sur les écrivains qu’il a étudiés dans son livre Ecrire en exil (éd CNRS) et dont j’ai parlé dernièrement. Une bonne notice nous fait imaginer ce qui n’est pas écrit. Parfois même les seules dates de naissance et de mort et un nom suffisent à m’émouvoir par exemple par la brièveté de l’existence, à m’ouvrir des perspectives. Ces portraits d’Eric Dussert sont comme des vies à la fois réelles et imaginaires.
C’est en lisant l’un de ces courts textes dans un album consacré aux dessins d’écrivains du XIXe siècle que j’ai eu envie d’en savoir plus sur Roger de Beauvoir. Résultat : près de deux ans à remuer les vieux livres, les vieux journaux, les manuscrits à la bibliothèque de l’Institut, à la Bibliothèque historique de Paris et à l’Arsenal pour en savoir plus sur ce Beauvoir de son vrai nom Eugène Roger.

Roger de Beauvoir
C’est dire si les 156 portraits signés par Eric Dussert ont flatté mon goût pour la notice mais aussi mon attirance pour les écrivains mineurs, les dédaignés. L’autre jour, je lisais des lettres de René Bichet à Alain-Fournier et à André Lhote. Je trouvais parfois ses propos attachants, sensibles, intelligents. J’aurais eu envie de passer du temps avec lui. Ce pauvre jeune homme né en Sologne est mort à 25 ans d’une overdose de morphine lors d’une soirée d’anciens étudiants qui a mal tourné. Lui qui ne s’était jamais drogué. Bichet, qui publia des poèmes dans la toute jeune NRF, était d’origine modeste et avait fini premier à l’agrégation de lettres. Ce jeune homme sans grand charme physique était écartelé entre son désir de réussite universitaire et ses aspirations plus littéraires. Alain-Fournier devait plus d’une fois lui reprocher de ne pas se donner entièrement à la littérature. Peut-être cette vie si vite brisée ajoute-t-elle quelque chose à cette figure bien oubliée que l’on ne peut croiser que lorsque l’on se penche sur l’auteur du Grand Meaulnes. Bichet fait partie de ces êtres qui existent encore un peu grâce à d’autres noms plus célèbres.
J’ai donc gambadé dans la forêt d’Eric Dussert, plutôt en suivant un chemin balisé : pages après pages. On peut lire un portrait ou un autre, par hasard en se fiant à l’inspiration du moment ou en se laissant prendre au charme des noms. Certains sont attirants par leur banalité comme Louis Dumur, Marc Michel ou encore André Martel et Hector France. D’autres sont plus insolites ou splendides, vrais ou inventés comme William Chambers Morrow, Mecislas Golberg, Gabriel de Lautrec, Raymond de Rienzi ou encore Olivier Diraison-Seylor. On peut donc lire au hasard ou bien dans l’ordre et à ce moment-là on prend conscience que le livre suit une certaine progression et pas seulement d’ordre chronologique. Au fil de ses portraits l’auteur établit une sorte de fraternité littéraire d’oubliés. L’auteur rebondit de l’un à l’autre, établissant rapprochements ou oppositions. On sent le temps qui passe, une évolution dans la façon dont on a d’être mineur.

Gabriel de Lautrec
Eric Dussert soigne ses incipit : d’emblée il pique notre curiosité, nous transporte dans une époque, un lieu, nous fait deviner un destin et en toute subjectivité nous offre son regard sur le passé et le présent. Par exemple l’incipit de Gaston de Pawlowski qui « n’est pas n’importe qui. Ténor de la presse parisienne, c’est le type de l’esprit hardi et plaisant, si remarquable au début du siècle dernier où Alphonse Allais, Alfred Jarry ou Willy cassaient des carreaux, le type d’esprit qui disparut par la suite remplacée par les oiseaux noirs, les penseurs du malaise et les apôtres de la dépression ». Ou encore Valentine de Saint-Pont, « arrière petite-nièce de Lamartine, éminente avant-gardiste, modèle et amie de Rodin, qui souhaita libérer la femme par l’érotisme, elle fut la seule femme futuriste »
Certains des oubliés choisis par l’auteur ne le sont pas tout à fait comme Alphonse Karr, André Delveau (connu des amateurs de vocabulaire érotique), Rémy de Gourmont, Francis de Miomandre, Henri Béraud ou encore le grand Pascal Pia… enfin, toute proportion gardée par rapport à François de Curel, Alcanter de Brahm ou Flor O’Squarr qui disent peut-être quelque chose à une poignée de rats de bibliothèque.
Je passerai sur Roger de Beauvoir… Mais j’étais contente de retrouver quelques noms qui me sont familiers grâce à lui comme Vapereau, l’auteur du Who’s Who du XIXe siècle. A l’époque romantique c’était une preuve de succès d’être dans le Vapereau. Il en allait de sa réputation ! C’est ainsi que Roger de Beauvoir avoua s’être rajeuni de deux ans pour le Vapereau puisqu’il n’est pas né en 1809 mais en 1807. Sa coquetterie ne m’étonne pas de lui et sans doute s’amuserait-il de voir que même le catalogue de la BNF a suivi le Vapereau. Je ne connaissais rien de la vie de ce Gustave Vapereau qui s’éteignit à 87 ans. Éric Dussert a comblé une partie de mes lacunes.
J’étais contente aussi de retrouver Philarète Chasles, Joseph Méry à la figure simiesque ou encore la jolie comtesse Dash. Ses Mémoires des autres sont un formidable témoignage sur ses contemporains. Disons pudiquement qu’elle a été une collaboratrice de Dumas et une amie parfois un brin maîtresse de Roger de Beauvoir. Beauvoir et elle soupaient parfois avec Barbey d’Aurevilly. Le Connétable parle de la comtesse avec une tendre misogynie pour lui c’est une « bonne créature » mais un vrai bas-bleu. Parfaite pour dévorer un buisson d’écrevisses dans un cabinet particulier de la Maison Dorée.
Quand je parlais de gourmandise au début de ce billet je pensais également au style d’Eric Dussert. Ses portraits sont très bien écrits, avec un esprit tout à fait dans le style du meilleur du XIXe siècle. On peut assurer sans se tromper qu’Éric Dussert a d’excellentes lectures et que ses fréquentations sont tout à fait louables toutes mineures qu’elles soient parfois. Cela ne signifie pas qu’il imite un style suranné non, il écrit simplement en français avec un vocabulaire riche, précis, une phrase à la fois légère et pertinente. Il sait dire en peu de mots une opinion, une réflexion. On sent qu’il est parfois fasciné par ses oubliés, parfois moqueur, attendri ou admiratif. J’adore par exemple la notice sur Eugène Mouton… Peut-être quelqu’un en lisant cet ouvrage aura-t-il envie de s’attacher à l’un de ces dédaignés par la postérité et se lancera dans des recherches un peu folles pour le ressusciter. L’époque romantique, par exemple, a donné naissance à quantité de littérateurs qui sans être des génies avaient leur charme. Je pense ainsi à Taxile Delord auteur entre autre d’une Physiologie de la Parisienne, l’intéressant et honnête critique Gustave Planche ou encore Charles Lassailly… Son roman le plus célèbre s’intitule Les roueries de Trialph notre contemporain avant son suicide. Une sorte de Nerval sans le génie poétique certes mais doté d’une sorte de naïveté admirable. La comtesse Dash disait de lui : « la femme la plus niaise lui aurait fait voir des étoiles en plein midi. »

Gustave Planche
Je me demande si les trois auteurs vivants qui font partie de cette forêt sont contents de leur voisinage…
Enfin, ces oubliés rappellent, si besoin est, la grandeur et l’humilité de toute existence. Elles peuvent être remplies et pourtant se dissiper comme des cendres au fil des décennies. Bien sûr tout le monde ne peut pas être Balzac, Proust ou Apollinaire mais il suffit que l’un de ces oubliés réjouisse encore un lecteur, sache lui parler, secrètement, intimement pour être simplement remercié d’avoir écrit.
Une forêt cachée, 156 portraits d’écrivains oubliés, d’Eric Dussert, édition la Table ronde.
Tags: Alain Fournier, Alcanter de Brahm, Alexandre Dumas, Alfred Jarry, Alphonse Allais, Alphonse Karr, André Delveau, André Lhote, André Martel, Apollinaire, Balzac, Barbey d'Aurevilly, Charles Lassailly, Eugène Mouton, Flor O’Squarr, Francis de Miomandre, François de Curel, Gabriel de Lautrec, Gaston de Pawlowski, Gustave Planche, Gustave Vapereau, Hector France, Henri Béraud, Joseph Méry, la comtesse Dash, Lamartine, le Grand Meaulnes, Louis Dumur, Marc Michel, Mecislas Golberg, Nerval, Olivier Diraison-Seylor, Pascal Pia, Philarète Chasles, Proust, Raymond de Rienzi, Rémy de Gourmont, Réné Bichet, Roger de Beauvoir, Texile Delord, Valentine de Saint-Pont, William Chambers Morrow, Willy
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mai 6th, 2013
La folie de Nietzsche, pendant les dix dernières années de sa vie, fait partie de la mythologie qui entoure le philosophe. Le mot folie en lui-même ne signifie rien précisément, si ce n’est une autre façon de percevoir la réalité. Lorsqu’il est interné à Bâle, au début de l’année 1889, Nietzsche a déjà derrière lui des années de dépression. Il est extrêmement fragile. Peu lu et encore moins reconnu par ses pairs, il devine cependant que son œuvre sera mal comprise, récupérée. Il avait tristement raison.
La pièce de Francis Marfoglia et Bruno Roche présentée au théâtre du Nord-Ouest met en scène le philosophe au début de son internement. Il a une garde-malade, Ariane, et reçoit la visite de Mr. Paul un autre malade, ancien pasteur qui a abandonné son sacerdoce et sa famille pour vivre de façon nietzschéenne. Mais l’ancien disciple se révolte face à la folie de son maître, preuve éclatante et trop tardive, selon lui, que cette philosophie l’a plongé dans l’erreur.
« À quoi servent les livres quand ils n’aident pas à vivre ? » C’est l’une des premières phrases prononcées par Ariane. Question à la fois naïve et profonde mais qui révèle bien le personnage. Il ne porte pas ce prénom par hasard car Ariane bien sûr renvoie à Dionysos auquel Nietzsche s’identifiait dans des moments de crise. Mais il me semble surtout qu’Ariane ici, c’est celle qui tient le fil de la vie de Nietzsche, sa vie physique bien sûre, mais aussi sa vie mentale, morale. Elle se préoccupe de l’esprit de Nietzsche. Cette femme gaiement pieuse accepte le philosophe comme une brebis égarée, accepte d’écouter ses justifications pour expliquer la mort de Dieu. Elle ne comprend pas tout mais qu’importe, elle est à l’écoute.
Les auteurs, en choisissant de raconter le moment où le philosophe commence à quitter la vie, ont voulu aussi rappeler que la philosophie est un perpétuel questionnement, que toute pensée philosophique est une remise en question et que la suivre aveuglément peut conduire au pire.
Cette pièce est riche et exigeante avec de longs échanges, des débats d’idée entre les personnages mais il ne s’agit pas d’une mise en scène artificielle de l’essentiel de la pensée de Nietzsche. (Que ceux qui attendent un « Nietzsche pour les nuls », passent leur chemin). Les échanges sont entourés d’une sorte de poésie que le jeu des comédiens met en valeur. Il y a des rires, des larmes, des fureurs, des assoupissements. La vie même avec son rythme quotidien à la fois rassurant et déprimant.
Bertrand Monbaylet, qui incarne Nietzsche, passe avec subtilité de ces instants de « folie » vraie (ou feinte) et de léthargie, à des moments de colère, de satisfaction légère presque enfantine comme lorsqu’il imite le chant des oiseaux, de désespoir quand il prend conscience, avec une lucidité terrifiante, qu’une part de lui-même lui échappe.
Il me semble aussi que cette pièce nous rappelle que nous aspirons généralement dans la vie à deux choses contradictoires : la consolation et la liberté. Ariane est une âme simple, pieuse qui est capable de compassion. Elle a choisi la consolation, sans se poser de question. Mr Paul, joué avec émotion et énergie par Pierre Hentz, incarne l’homme finalement incapable de penser par lui-même. Il peut prêter serment puis rompre ses serments en suivant la pensée de quelqu’un d’autre. A un moment, Mr Paul accuse Nietzsche et lui dit qu’à cause de lui il se noie. Et le philosophe de lui répondre qu’il ne se noie pas, qu’il flotte et qu’il lui suffirait de bouger les bras et les jambes pour nager. Nager, donc penser par lui-même. Comme Mr. Paul beaucoup de gens ne bougent pas les bras et les jambes.

Stig Dagerman
La foi apporte une consolation mais tout le monde n’est pas appelé à croire. Je songe à ce bref texte superbe et désespéré du grand Suédois Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (chez Acte Sud).
« Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier. »
otre besoin de consolation est impossible à rassasier

Nietzsche et sa soeur Elisabeth
La liberté réclame du courage, celui de renoncer à une consolation facile comme celle qu’offre Dieu, mais aussi de renoncer à une forme de bonheur passif mais réconfortant.
Lorsqu’il était interné Nietzsche aimait chanter et jouer du piano. Certains témoins disent qu’il était capable d’improviser de superbes mélodies. Cette pièce est aussi une pièce sur la grandeur, la force de la musique considérée comme un abandon supérieur, abandon au rythme, à la mélodie mais qui n’est pas d’ordre de la consolation mais de la création, de l’émotion esthétique. Ce qui sauve Nietzsche ici c’est la musique. Les extraits musicaux pendant le spectacle viennent avec justesse et équilibre. Parfois, la musique, celle de Chopin, de Beethoven… , paraît être un personnage invisible mais qui agit et dialogue avec les acteurs. Si la musique avait autant de place dans sa vie, sa pensée c’est peut-être aussi parce c’est l’art qui se passe le mieux de Dieu. Du fait qu’elle est impalpable, elle semble aussi être supérieure, presque divine elle-même. Quant à Marie Véronique Raban, qui signe aussi cette mise en scène juste et poétique, elle campe une Ariane vivante, affairée comme une petite souris, maternelle surtout.
Et si c’était elle qui avait raison : percevoir le monde et les hommes avec un regard maternel ?
Nietzsche
De Francis Marfoglia et Bruno Roche
Avec : Pierre Hentz (Mr Paul) – Bertrand Monbaylet (Nietzsche)– Marie Véronique Raban (Ariane)
Mise en scène : Marie Véronique Raban
Théâtre du Nord Ouest
13 rue du Faubourg Montmartre
75009 Paris
Représentations les 8, 15,22 et 29 mai puis 5, 9, 15 et 19 juin à 20h45
Tags: Bertrand Monbaylet, Bruno Roche, Francis Marfoglia, Marie-Véronique Raban, Nietzsche, Pierre Hentz, Stig Dagerman, Théâtre du Nord-Ouest
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avril 30th, 2013
A la mémoire de ma tante Jeanne
Vaste thème que l’exil. Un sentiment de désespoir s’attache au mot même cependant qu’il nous évoque de nombreuses grandes œuvres écrites dans ce contexte. Textes sur l’exil ou sur la terre quittée et à laquelle l’écrivain était forcément attaché. Même si le pays de notre langue maternelle nous a fait subir épreuves, souffrances, tortures, même s’il nous a obligé à le fuir, même s’il aurait pu nous tuer parce que nous existons, ce pays demeure celui qui a accompagné notre formation intellectuelle, celui qui par la langue, nous a permis de nous construire un univers mental dès l’enfance, celui qui nous a influencé par des décennies, des siècles de culture, d’art, de pensée.
Le pays de notre langue maternelle a une âme qui se retrouve en chacun de nous.
Même si ici Ralph Schor, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Nice, s’est limité aux écrivains étrangers en France pendant la période 1919-1939, la diversité des situations est grande entre exilés. Ceux venus des Etats-Unis ont l’impression de regagner leurs origines intellectuelles quand ceux venus d’Europe de l’Est, par exemple, ont le sentiment de s’être coupés de leurs racines. L’auteur a pris soin de différencier l’exil du voyage même long. On voyage par choix, on s’exile par obligation, obligation matérielle ou spirituelle. En effet, tous les exils ne sont pas politiques ou liés au racisme ou à l’antisémitisme. L’auteur donne ainsi l’exemple de la « génération perdue », des Américains comme Fitzgerald et Hemingway qui vinrent en France parce qu’ils ne se sentaient pas reconnus, parce qu’ils ne se retrouvaient pas dans l’état d’esprit de leurs concitoyens préoccupés d’abord de faire fortune.
Ralph Schor se livre à une sociologie des écrivains en exil. Il nous indique des pourcentages, des chiffres, des statistiques. Cela peut sembler froids, ça l’est mais derrière l’exil chiffré, classé, se cache des esprits et des corps déracinés, se cache la littérature qui naît de cette situation matérielle particulière. Les chiffres trouvent ainsi leur expression sous forme de littérature.

Walter Benjamin
L’exil donne lieu à des comportements qui dans un autre contexte ne se seraient pas produits (entraide, repli, prise de conscience de ses racines). Outre les textes de témoignages purs, la fuite donne naissance à des livres qui n’auraient pas été écrits sans cette expérience. Aussi pénible soit-il, allant parfois jusqu’à pousser au suicide comme pour Walter Benjamin ou Sandor Marai, l’exil est aussi source d’enrichissement, d’inspiration et révélateur de soi et des autres. « Chez les exilés se mettent en mouvement toutes les dynamiques qui constituent les identités individuelles et collectives, » note l’auteur. (p. 16)
L’exil nous contraint à penser autrement notre place sur terre, nous contraint à une vie différente, parfois dans un environnement linguistique très éloigné de notre monde familier. L’exilé puise des forces pour se stabiliser là où il le peut. Ralph Schor montre ainsi que l’exil développe certains genres comme le roman historique. « Les écrivains privés de leurs repères et de leurs grilles d’analyse par le chaos ambiant, cherchaient dans le passé des situations semblables à la leur et des personnages ayant vécu les mêmes expériences. (…) L’histoire donnait (…) un sens à ce qui semblait incohérent et, par son enseignement, devenait actuelle. » (p. 189)
La France fut une terre accueillante, notamment la capitale. Tout se passe, tout se crée à Paris, comme au XIXe siècle. La Côte d’Azur également a réuni un nombre très important d’exilés pour différentes raisons, en premier lieu la clémence de son climat. En dépit du déchirement, les exilés trouvent à Paris un lieu privilégié avec une intégration globalement plus facile que dans d’autres pays. Mais tout n’est pas rose notamment pour les exilés pauvres ou isolés. Certains pointent bien les bons et mauvais côtés de la France comme Henry Miller à la fois enthousiasmé par Paris tout en souffrant de son existence précaire.

Henry Miller
Ce sont surtout les Américains qui sont sensibles à cet environnement plus intellectuel que dans leur pays. « A Paris, on n’a pas besoin d’un stimulant artificiel pour créer. L’atmosphère est saturée de création », écrit Henry Miller qui va jusqu’à avouer que son séjour en France a changé son style, sa façon de penser. Même si cette influence est plus ou moins grande, la langue française ainsi que le cosmopolitisme ambiant ne peut qu’élargir la vision des écrivains, même ceux déjà âgés ou soucieux de préserver leurs racines de sources étrangères. Les jeunes écrivains, voire ceux qui arrivent en France durant leur enfance, sont la plupart du temps plus aptes à faire du français leur seconde langue ou leur langue d’écriture. L’auteur donne ainsi l’exemple de Zoé Oldenbourg qui, à 14 ans, écrit son journal intime en russe mais confie penser d’abord en français. Les différents exemples fournis par l’auteur peuvent parfois se contredire ou s’opposer. En réalité, ils soulignent encore et toujours la diversité des façons de vivre l’exil. Si Ralph Schor établit certaines généralités, il s’attache surtout à nous faire découvrir une multitude de destins individuels qui parfois se croisent.

Zoé Oldenbourg
Chaque écrivain vit son exil extérieur (et intérieur) différemment.
L’auteur décrit également comment les écrivains d’un même pays se retrouvent entre eux, recréant une communauté parfois très développée avec des lieux de réunion, des publications de journaux, etc. L’auteur évoque ainsi la communauté russe très importante qui rendit même la Russie à la mode dans la capitale. L’exilé apporte aussi sa particularité au pays qui le reçoit. Certains quartiers de Paris étaient des constellations internationales. Ce panorama nous fait donc découvrir également une partie de l’histoire de France qui, comme la plupart des autres pays, s’est aussi construite avec des étrangers, certains venus volontairement, d’autres par obligation.
Mais les bons côtés, les avantages de la vie parisienne que l’auteur aborde ne gomment pas l’épreuve morale que constitue l’exil sans parler du déclassement social et des rigueurs de la vie matérielle pour les réfugiés les plus pauvres. Ralph Schor montre bien que la précarité est parfois grande en donnant quelques témoignages très significatifs et bouleversants. Il y a par exemple les lettres de Marina Tsvetaeva qui prise dans de tels bouleversements finit par ne plus rien ressentir.

Marina Tsvetaeva
A notre époque où l’on voyage en quatrième vitesse, où l’on communique instantanément par-delà les continents avec Internet, où se déplacer est une habitude si naturelle qu’on regarde comme un extraterrestre les casaniers, est-ce que nous pouvons comprendre l’exil vécu il y a près d’un siècle ? L’exil existe-t-il encore vraiment ? Oui. On pourra inventer n’importe quel moyen de communication ou de déplacement rapide, être obligé de quitter son pays, c’est perdre quelque chose de soi. L’exil au XXIe siècle a juste changé de visage.
La période étudiée (1919-1939) est la plus riche, hélas, en terme d’exil du fait des situations économiques, politiques et des dictatures en Europe. Face à une matière abondante l’auteur aborde la question non par ordre chronologique ou par nationalités mais de façon thématique analysant la vie quotidienne, les rapports avec les autres réfugiés, l’apprentissage du français ou pas, l’écriture dans la langue maternelle ou son abandon, les crises identitaires.
Ralph Schor souligne les points communs de tous les exilés et les particularités d’un écrivain ou d’une communauté. L’ouvrage est riche d’extraits, de citations, d’anecdotes révélatrices puisées dans des témoignages (journaux intimes, lettres, souvenirs, romans autobiographiques…) C’est l’aspect de cet ouvrage qui m’a le plus intéressé. Raph Schor fait de nombreuses références à des livres peu lus et à certains auteurs peu connus ou oubliés mais qui ont su dire, raconter leur exil soit au jour le jour, soit rétrospectivement. L’auteur nous donne envie de lire ces témoignages in extenso, de nous passionner pour ces destins parfois étonnants, pathétiques, héroïques.
L’auteur brosse également le portrait de ceux qui aidèrent ou entourèrent les exilés comme Sylvia Beach, Nancy Cunar, Natalie Barney. Beaucoup de femmes souvent fortunées qui tenaient un salon, une librairie, animaient un lieu de rencontre et de réconfort. De belles personnalités parfois trop passées sous le silence. Il y a certaines œuvres, certains textes qui doivent leur existence à ces mécènes, à ces soutiens discrets mais essentiels pour un artiste. Ces mécènes ont en quelque sorte fait œuvre également même si celle-ci est impalpable.

Natalie Barney
L’auteur revient également sur le développement intellectuel et l’influence de la France et les conditions de publication. En effet, un écrivain non seulement écrit en exil (c’est parfois sa planche de salut) mais il a besoin aussi de publier. Souvent, il est interdit de publication dans son pays natal. Il se retrouve ainsi à faire paraître ses textes en traduction lors même que la version originale est toujours inédite. Etrange vertige. L’auteur traite aussi des journaux et revues fondés par les réfugiés. Autant de tentatives pour récréer son environnement familier. On a beau être cosmopolite comme pouvait l’être Zweig, par exemple, notre pays natal est un point d’ancrage essentiel. Zweig est mort, entre autres, d’être trop loin de son pays, de son continent d’origine.
Les petites notices biographiques des 311 personnalités étudiées qui complètent le livre sont aussi passionnantes : on a l’impression d’une longue liste de destins qui tous ont leur grandeur, leur misère, leurs joies et leurs malheurs. Autant de vies, de parcours qui piquent la curiosité.
L’exil c’est une aventure humaine qui trouve un écho même chez ceux qui n’ont pas connu cette situation. Plus largement donc, ce livre nous invite à reconsidérer notre place dans notre pays, à nous faire saisir également la chance que nous avons de ne pas être contraints à la fuite. Enfin, il nous fait prendre conscience que ce qui constitue un individu, c’est ce qu’il transporte avec lui où qu’il soit et qu’il doit protéger, cultiver même lorsqu’il est déraciné.
L’exil est une lutte dont Ralph Schor nous fait comprendre la grandeur et même la beauté tragique. Les écrivains, les témoins ici convoqués parlent également pour ceux qui n’ont pas eu les moyens, les capacités de s’exprimer.
L’exil est une lutte et tout en cheminant vers l’Autriche qui a accueilli mais aussi rejeté tant d’écrivains, je pense à ma grand-tante qui, jusqu’à son dernier souffle, s’est sentie française alors qu’elle n’a jamais vécu en France. Je songe à ce qu’elle a fait pour entretenir le lien avec la France et la langue française en dépit des dictatures et des murs. Aujourd’hui qu’elle n’est plus là, d’autres murs se sont élevés, peut-être les plus difficiles à détruire, ceux de l’indifférence et du repli sur soi.
Ecrire en exil, les écrivains étrangers en France, 1919-1939 de Ralph Schor, CNRS éditions, 346 pages.
Tags: côte d'Azur, Fitzgerald, Hemingway, Henry Miller, Marina Tsvetaeva, Nancy Cunar, Natalie Barney, Ralph Schor; Sandor Marai, Sylvia Beach, Walter Benjamin, Zoé Oldenbourg, Zweig
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avril 18th, 2013
Paul Verlaine, né aux premiers jours du printemps 1840, est un enfant du miracle devenu poète maudit. Sa mère fit trois fausses couches avant de lui donner naissance. Trois fœtus : image morbide en bocal, comme trois fantômes collant aux semelles du pauvre Lélian.
Verlaine a évoqué son enfance avec des parents aimants dans Confession. Enfant unique, désiré et qui survit mais qui rapidement est comme frappé d’étrangeté par son aspect physique. Des yeux légèrement bridés, un large front, une allure de faune que la barbe accentuera. Autant le visage de Rimbaud est charmant, juvénile, sans rien qui arrête le regard, autant Verlaine interpelle et nous inspire une grimace teintée de pitié.
Verlaine se pose avec une intensité dramatique une question qui effleure chacun de nous dans un moment de peine, quand nous nous sentons abandonnés, orphelins de quelque chose d’indéfinissable et de pourtant essentiel.
« Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu’est-ce que je fais en ce monde ?
Ô vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard ! »
Ce sont les derniers vers de sa Chanson de Gaspard Hauser.
Paul est attiré par sa cousine, Elisa, orpheline adoptée par ses parents avant sa naissance. Elisa est comme une sœur, une petite mère et elle croit en lui. Elle mourra en couches. Pour Verlaine, la naissance est meurtrière.
La disparition d’Elisa plonge Verlaine dans le désespoir. Il commence à noyer son chagrin dans l’alcool. La fée verte lui devient familière. Il va rencontrer Mathilde Mauté. Elle le trouve laid mais touchant. Verlaine obtient sa main, Mathilde lui donnera un fils, Georges. Il devient violent avec sa mère et son épouse : deux images maternelles auprès desquelles il cherche un réconfort et qu’il s’attache à détruire comme si une voix en lui lui disait qu’il ne mérite pas cette tendresse.
Paul était déjà maudit : poésie et absinthe sont ses fidèles compagnes depuis la fin de l’adolescence. Sa rencontre avec Arthur Rimbaud, qui pourrait être son petit frère, va briser le fragile équilibre de son existence.
Écartèlement pourrait résumer la vie de Verlaine : c’est à la fois le supplice que lui afflige le destin et l’état de son âme tiraillée entre l’aspiration à la sainteté, la pureté cristalline et bouleversante de son vers et le péché, le vice, la débauche, la violence.
![Portrait photographique de Verlaine à 20 ans.Crédit ; Musée des lettres et manuscrits, Paris [Vers 1868]. crédit : Musée des lettres et manuscrits](http://actualitte.com/blog/arianecharton/files/2013/04/Portrait-photographique-de-Verlaine-à-20-ans.-189x300.jpg)
Portrait photographique de Verlaine à 20 ans.
[Vers 1868]. crédit : Musée des lettres et manuscrits
Rimbaud lui aspire un amour dévorant, révèle sa bisexualité qu’il n’assume pas tout en s’en délectant. Le poète saturnien a un double visage, une double personnalité. Si l’amour entre Rimbaud et Verlaine est sauvage, brutal, condamnable aux yeux de la société d’alors, s’il aurait pu aboutir à un assassinat et/ou un suicide, cette relation à la fois charnelle et spirituelle est poétiquement un chef d’œuvre. Cette rencontre a inspiré aux deux poètes des vers qu’ils n’auraient pas écrits sans l’autre. Ils se sont mutuellement inspirés, exaltés.
L’exposition présentée au Musée des Lettres et Manuscrits, Verlaine emprisonné, met en valeur 555 jours dans la vie de Verlaine. Ces jours de prison en Belgique après la tentative d’homicide de Verlaine sur Rimbaud le 10 juillet 1873. Pendant son incarcération, Verlaine écrit parmi ses plus beaux poèmes. Il voulait les rassembler dans un recueil intitulé Cellulairement. Il renoncera et les poèmes seront dispersés et publiés dans différents recueils. Dans Cellulairement, publié dans sa version originale en 1992, on trouve le fameux « Art poétique », « Au lecteur », poème liminaire qui n’a rien à envier à l’interpellation baudelairienne, il y a aussi cette « Chanson de Gaspard Hauser » que je trouve bouleversante dans sa simplicité, dans son intensité à résumer une vie frappée d’emblée par le malheur, un malheur que Verlaine peut transcender par l’art.
C’est ce qui sauve le poète, la grâce de l’alexandrin.
L’exposition présente le manuscrit de Cellulairement classé trésor national en 2004. L’Etat français l’a acheté 299 200 euros. Petite somme, presque ridicule, par rapport à celle que certains hommes sont capables de dépenser pour un type en short trottinant sur une pelouse et tapant dans un ballon rond. Petite somme par rapport à ce que l’Etat français est capable de dépenser pour des actes médiatiques destinés à endormir la conscience des gens.
Au contraire, Verlaine nous interpelle avec déchirement et tendresse même dans ses moments de violence verbale. J’ai toujours préféré Verlaine et Rimbaud, je lui trouve plus de sincérité. Quand je le lis, il me semble entendre son cœur meurtri battre, il me semble que chaque vers vient du plus profond de ses entrailles.
![Paul Verlaine, dessin autographe libre à l'encre. Autoportrait signé « PV », [Vers 1890]. © Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris](http://actualitte.com/blog/arianecharton/files/2013/04/1301293-300x133.jpg)
Paul Verlaine,
dessin autographe libre à l’encre.
Autoportrait signé « PV », [Vers 1890].
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris
L’exposition qui se tient jusqu’au 5 mai permet d’admirer le manuscrit mais aussi différents éléments liés à l’incarcération de Verlaine et à sa personnalité, notamment un autoportrait de Verlaine qui annonce le cubisme, un portrait signé Cazals montrant un Paul Verlaine souriant (peut-être apaisé ?), la porte de sa cellule.
Pour prolonger et même enrichir cette visite, je ne saurais que conseiller l’album publié dans le cadre de l’exposition, intitulé aussi Verlaine emprisonné. Cet ouvrage a été écrit par Jean-Pierre Guéno, commissaire de l’exposition. La partie texte est assez courte accompagnant des doubles pages déclinant thèmes et images dans un ordre chronologique : depuis les origines de Verlaine jusqu’à l’écriture des différents poèmes de Cellulairement. On trouve ainsi les aînés maudits de Verlaine, les fausses couches de sa mère, Mathilde, la rencontre avec Rimbaud et les différents épisodes de leur liaison, l’absinthe, la mélancolie, la prison, etc… Des textes courts qui sont une invitation à faire de Verlaine un frère. Jean-Pierre Guéno a pris le parti de tutoyer le poète. Quelle belle idée ! « C’est le reflet de cette fraternité des âmes que Paul Verlaine parvient à développer avec chacun de ses lecteurs » écrit-il. Jean-Pierre Guéno parle très bien du poète, osant être lyrique, familier, direct. Il ferait aimer ce pauvre Lélian même au plus rétif.
Je crois que c’est ainsi qu’il faudrait faire découvrir la littérature aux jeunes : leur permettre d’entretenir une certaine complicité avec les écrivains, leur faire comprendre que les écrivains leur parlent et peuvent enrichir leur esprit, leur vision du monde, affiner leur sensibilité… Jean-Pierre Guéno y réussit.
L’album présente également des poèmes de Verlaine, des textes de contemporains qui éclairent œuvres et vie de Verlaine. Saluons aussi une riche iconographie avec de nombreuses photos mais aussi des dessins et manuscrits, parfois illustrés.
J’aime énormément les dessins d’écrivains : maladroits ou habiles qu’importe… je trouve intéressant de voir les écrivains mettant sous forme d’une image ce qu’ils pensent généralement en mots. On y retrouve leurs obsessions, ce qui reflète leur état d’esprit général ou à un moment donné.
![« Au lecteur », manuscrit autographe Cellulairement, [1873].© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris](http://actualitte.com/blog/arianecharton/files/2013/04/Cellulairement-Au-lecteur-200x300.jpg)
« Au lecteur », manuscrit autographe Cellulairement, [1873].© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris
Dans cet album, on trouve des autoportraits et dessins de Verlaine superbes mais aussi des dessins signés de Félix Régamey, Bonnard, Rimbaud. On trouve également des tableaux qui évoquent à la fois le cadre de vie de Verlaine (notamment le monde de l’ivrognerie et des cafés) mais aussi la société bourgeoise de la fin du Second Empire et de la Troisième République. Ce livre est en images et en poèmes le parcours d’une vie chaotique, pathétique mais touchée par la littérature dans son expression la plus pure.
C’est aussi le reflet d’une époque faite de révolution avortée, de défaite, du triomphe d’une bourgeoisie qui, presque paradoxalement, a donné naissance à une constellation de poètes en proie à un tourment existentiel qui ne se règle pas avec une bonne rente et un bon mariage. Jean-Pierre Guéno retrace le parcours d’un poète placé d’emblée sous le signe de la disgrâce et qui trouve peut-être un certainement apaisement dans une prison. L’enfermement en effet protège Verlaine notamment l’empêche de boire et lui permet de reprendre un dialogue avec son âme que les soubresauts de sa vie dehors perturbaient.
Ces 555 jours de prison s’apparentent à une retraite monacale grâce à laquelle le poète accède non pas à un bonheur impossible mais du moins à une certaine sagesse, une réconciliation avec lui-même et avec le monde.
Verlaine emprisonné
coédition Gallimard / Musée des Lettres et Manuscrits
de Jean-Pierre Guéno
29 €, 220 pages, environ 200 illustrations
Cellulairement suivi de Mes prisons
Poésie, Gallimard
Édité par Pierre Brunel, édition accompagné du fac-similé
du manuscrit original
Exposition Verlaine emprisonné
Jusqu’au 5 mai 2013
Musée des Lettres et Manuscrits
222, boulevard Saint-Germain
75007 Paris
Tous les jours sauf le lundi
www.museedeslettres.fr
Tags: Art poétique, Baudelaire, Bonnard, Cazals, Cellulairement, Chanson de Gaspard Hauser, Félix Régamey, Jean-Pierre Guéno, musée des lettres et manuscrits, Rimbaud, Verlaine
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avril 13th, 2013
En lisant Jude l’obscur de Thomas Hardy (1840-1928), j’ai eu l’impression de redevenir la lectrice que j’étais à 20 ans. Jude est long, (475 pages en poche). C’est très dense : non pas par le nombre de protagonistes, car tout se passe autour de quatre personnages et surtout de Jude et Suze, un couple lié par un amour à la fois sublime et dramatique, évident et impossible et leur conjoint respectif (Arabella et Richard) qui incarnent l’étranger, le prosaïque, la réalité, la société.
Jude dit à propos de Suze que c’était un être éthéré. Mais lui aussi c’est avant tout une âme avant d’être un homme de chair. Certes, Hardy laisse deviner ses pulsions, ses désirs physiques d’abord pour Arabella puis pour Suze mais c’est sous-entendu avec une infinie subtilité. Jude est comme un saint qui parfois redeviendrait un homme et se débat entre l’humain et le divin. « Il aurait beau jeûner et prier dans l’intervalle, l’humain était plus puissant en lui que le divin » écrit Hardy lorsqu’il décrit Jude cédant à son désir de voir Suze.
Jude l’obscur est exactement le type de roman que la plupart des éditeurs refuseraient aujourd’hui ou qui, dans le paysage littéraire, apparaîtrait comme un ovni. Certains diraient que c’est un chef-d’œuvre quand d’autres tordraient le nez en pointant les longueurs. Pour le lecteur de 2013, il y a des longueurs, des complications, presque des incohérences, d’ordre psychologique et spirituel. Jude et Suze se débattent avec eux-mêmes et avec l’autre sur des idées aussi surannées que la transcendance, le sens du devoir, le pouvoir et le danger de la Connaissance, la valeur du mariage, le péché.
Jude est un être qui n’a pas été désiré par ses parents, dont sa tante qui l‘a recueilli ne sait pas quoi faire. Le jeune garçon, presque par hasard, se prend de passion pour le Savoir, en particulier la théologie. Il étudie le latin, le grec, les Écritures saintes en autodidacte. Son rêve : entrer à l’université. Il devient ouvrier, sculptant pour des églises en restauration afin de gagner sa vie tout en continuant à étudier le soir. Un jour, il comprend que les portes de l’université ne s’ouvriront jamais à lui. Ce cœur pur, presque naïf, va s’accrocher à ses rêves de sublime et toute sa vie va l’obliger à rester à terre. Sa seule envolée vers le sublime c’est l’amour compliqué qui le lie à sa cousine Suze. La jeune femme n’est pas moins tourmentée que Jude. Ils se comprennent et ne se comprennent pas. Ils craignent le destin. Ils sont rejetés par le monde. Le bonheur leur est refusé. Parfois, on dirait Adam et Eve chassés du paradis.
La plupart des lecteurs aujourd’hui trouveraient donc des longueurs dans ce roman. Pourquoi ? je songe que c’est avant tout parce que notre notion du temps (temps de lecture, temps de vie) s’est accélérée. L’intrigue semble piétiner, Jude ne semble pas aller assez vite dans ses pensées, ses actes. Mais, à l’époque de Thomas Hardy il vivait à un rythme normal. C’est notre monde de l’immédiateté, de l’informatique, du zapping qui nous fait penser cela. Notre mécanisme de pensée s’est accéléré. Nous ne pouvons plus construire, concevoir un personnage comme Jude à moins de vivre en ermite.
Peut-être suis-je tentée de regretter cette époque où nous prenions le temps de laisser notre âme se déployer à loisir. Jude prend le temps de s’investir dans les choses, il prend le temps de penser sa vie, ses ambitions, de se livrer à l’étude, de se chercher. Les jours passent mais Hardy entretient le flou temporel. On ne sait pas trop combien de mois, d’années s’écoulent parfois. On suit Jude à 10-12 ans puis à 19 ans. Ensuite, lorsqu’il s’installe avec Suze et recueille l’enfant qu’il a eu avec Arabella et qui semble avoir 8-10 ans, Hardy opère une nouvelle ellipse temporelle mais sans donner aucune indication. Le seul repère : Suze et Jude ont des enfants. Indication temporelle qui sous-entend aussi que Jude et Suze, couple fusionnel et déchiré, se sont unis physiquement. Mais la chair est presque tabou. Suze est fine, presque transparente, Hardy la décrit à peine quand Arabella est une femme bien en chair, elle a un corps sur lequel l’auteur insiste comme quelque chose d’essentiel, appartenant à son essence.
Le temps de l’âme compte avant tout dans ce roman. Les rendez-vous avec Suze arrivent vite, ils sont longuement décrits par Hardy qui, à côté, occulte des jours, voire des semaines, sans même avoir recours à une indication temporelle. Jude n’a plus d’âge parce qu’il est d’emblée hors du monde des hommes. Hardy peut s’appesantir sur quelques minutes importantes, décrire un paysage à un instant donné et passer sous silence de nombreux détails d’ordre matériel. Aujourd’hui, on n’oserait plus construire un roman de cette façon. Cela ne correspond plus à nos rythmes quotidiens et à notre univers. Certes, le roman est libre, il n’est pas tenu de se plier à la façon de vivre de ses lecteurs contemporains mais je crois qu’à l’exception de quelques écrivains vivant en retrait, il est difficile de penser le temps comme au XIXe siècle par exemple.
Nous n’avons plus le temps de nous ennuyer, il ne le faut pas d’ailleurs. Et pourtant, l’ennui, le plus grand des maux, comme le disait les romantiques, c’est à la fois une expérience terrible et pourtant nécessaire pour penser le temps. Notre vie passe vite, une existence humaine ne dure qu’une fraction de seconde. L’ennui, c’est avoir le sentiment que nous ne sommes pas capables d’occuper cette fraction de seconde, qu’elle passera, tragiquement, sans rien en faire. L’ennui fait peser sur nous le poids de l’existence tout en nous rappelant qu’il faut se presser de vivre, de profiter de ce bien qu’est la vie et qui ne nous est offert qu’une fois. Le temps passé ne reviendra plus dit Lamartine. Une évidence qu’on tente d’oublier pour alléger notre esprit, pour nous laisser emporter dans l’agitation du monde, de nos activités. Et lorsque le pantin que nous sommes s’arrête un instant, que l’ennui vient s’inviter en nous, toute cette vie, toute cette énergie employée à tout vent va sembler n’être que du sable qui file entre nos doigts.
Jude prend le temps de réfléchir. Aujourd’hui, il serait sollicité en permanence. Notre esprit n’a plus le temps d’être en jachère. On pense rentabilité, on s’attache à faire plusieurs choses à la fois sans laisser notre âme respirer en profondeur. Lorsqu’on en prend conscience, un sentiment de vertige nous envahit parfois.
Hardy ne pouvait avoir la même idée de vitesse que nous. La vitesse de penser, va avec celle de la parole mais aussi la vitesse de déplacement, la vitesse de communication. Tous les rythmes auxquels nous sommes soumis influent sur notre lecture et l’écriture des écrivains. Peut-être Modiano est-il un des derniers écrivains français à être lent.
Je disais donc qu’en lisant Jude j’avais l’impression de redevenir la lectrice que j’étais à 20 ans et qui avait soif de grandeur. Je lisais beaucoup d’auteurs qui donnaient à leur livre une dimension spirituelle et universelle, des auteurs qui avaient un souffle lyrique et humaniste que ce soit sous une forme réaliste ou pas.
Les longueurs, je ne le dis pas par snobisme, finissent par être ce que je préfère par exemple chez Balzac. Ce ne sont plus pour moi des longueurs. Barthes disait, je crois, que chaque fois qu’il relisait Guerre et Paix il ne sautait pas les mêmes passages. Ce qui lui était apparu une fois comme une longueur, des lignes peu indispensables, deviennent importantes à un autre moment parce que son état d’esprit a changé, parce que le but de la lecture est différent.
Mais à notre époque soucieuse de rentabilité, la longueur est de la mauvaise herbe. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de longueurs qui le soient vraiment, qui soient des défauts mais si l’auteur a jugé bon d’écrire telle description, de s’arrêter sur tel ou tel détail, n’est-ce pas parce que cela est nécessaire à l’équilibre interne du livre même si cela ne saute pas aux yeux du lecteur ? Les longueurs des romans du XIXe siècle ne s’expliquent pas parce que les auteurs étaient payés à la ligne. Cela ne concernait que quelques feuilletonistes mais en aucun cas un Victor Hugo par exemple. Or, on trouvera aujourd’hui des longueurs dans les Misérables, Notre-Dame de Paris…
Les longueurs, c’est prendre son temps, gambader dans une histoire, laisser à l’imagination de l’écrivain et du lecteur se déployer librement. Par exemple, rien n’obligeait Balzac à faire des pages sur le mobilier d’un boudoir ou le système des bons sur le Trésor. Il ajoute ces descriptions après avoir livré à l’imprimeur le premier jet de son roman. Il amplifie parce que son esprit, son imagination s’épanouissent plus il prend possession de son histoire. S’il décrit aussi longuement du mobilier ou des tractations financières, c’est d’abord par passion pour les meubles, c’est parce qu’il rêve d’être riche et d’être un homme d’affaires malin.

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Je m’intéresse de plus en plus dans un roman à ce qui ne sert pas l’intrigue. C’est pourquoi, entre autres, Marc Lévy ne m’intéresse pas. Outre l’absence abyssale de style, il n’écrit rien qui ne soit pas utile pour faire comprendre à son lecteur ce qu’il veut lui raconter. Il a même tendance à le répéter deux fois, de façon à ce que son lecteur le suive bien. On ne fait pas l’école buissonnière avec Marc Lévy. C’est aussi agréable que de regarder un film à côté de quelqu’un qui vous raconte ce qui se passe sur l’écran.
La beauté de l’existence est pourtant aussi dans l’inaction et l’inutile or le roman doit être un reflet de la vie.
Tags: Balzac, Barthes, Guerre et Paix, Jude l'obscur, Lamartine, les Misérables, Marc Lévy, Modiano, Notre-Dame de Paris, Thomas Hardy, Victor Hugo
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avril 3rd, 2013
Certaines affaires de plagiat peuvent aboutir à une réflexion approfondie et particulière comme la notion de plagiat moral qui a opposé Camille Laurens à Marie Darrieussecq. Sans aller jusqu’au plagiat, il y a également les nombreux larcins ici ou là que seuls des spécialistes peuvent deviner. Par exemple en travaillant sur Alain-Fournier je m’aperçois que de nombreux biographes ont pillé Isabelle Rivière, les lettres de Fournier et de Rivière en omettant les guillemets pour faire croire que c’est de leur cru. Ce procédé est malhonnête vis-à-vis du lecteur et m’apparaît comme une solution de facilité pour ces biographes. Pourquoi ne pas mettre les guillemets et la note de référence ? Certes, cela prend du temps, certes, ce n’est pas écrire, mais citer, mais c’est être honnête aussi… Ce n’est pas d’ailleurs parce que l’on s’appuie sur des citations référencées que l’on ne peut pas ajouter des commentaires. Etre un biographe intelligent qui évite le vol ou la paraphrase. Je passe sur les biographes dilettantes et médiatiques qui pillent ceux qui les ont précédés avec plus de sérieux…
Beaucoup de plagiats appartiennent maintenant à la petite histoire de la vie littéraire ou universitaire. Depuis des siècles, le monde littéraire est pavé d’accusations de vol, parfois fondées, d’autres fantaisistes. Au-delà de l’anecdote, certaines affaires sont révélatrices d’un état d’esprit, d’un contexte social ou économique, sans parler de querelles plus intellectuelles.
Du Plagiat d’
Hélène Maurel-Indart est assurément l’ouvrage le plus complet sur le sujet depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui. Hélène Maurel-Indart s’appuie sur de nombreux exemples et surtout élargit la perspective sur d’autres questions littéraires. Bref, elle ne pointe pas du doigt des plagiaires sans autre forme de procès, mais réfléchit aux motivations, aux buts et aux résultats. La technique du collage, le pastiche, la parodie, les questions d’intertextualité sont ainsi étudiés. L’ouvrage est érudit, mais toujours clair et découpé en de nombreuses sous-parties permettant une lecture pratique.
Quant aux lecteurs qui voudraient aborder le sujet d’une façon plus rapide et ludique dans un premier temps, je ne saurais que leur conseiller Petite enquête sur le plagiaire sans scrupule. Portraits-robots des différents types de plagiaires (dans la fiction et la réalité), mobiles, complices, méthodes : Hélène Maurel-Indart revêt les habits d’un commissaire qui parfois se fait juge d’instruction. Elle nous fait partager aussi discrètement ses émotions face à tel ou tel cas qui la scandalise ou la touche. J’aime cette façon de faire vivre l’érudition.
Dans la somme que constitue Du Plagiat l’auteur n’est pas là pour faire une liste de voleurs et volés, de petites affaires ayant agité le monde littéraire, mais bien de parler de littérature. Pourquoi Hélène Maurel-Indart s’est-elle vouée à l’étude du plagiat dans toutes ses déclinaisons ? Parce qu’étudiante elle était passionnée par l’idée d’originalité en littérature. Pour mieux appréhender cette vaste question, elle a voulu l’aborder par ce qui apparaît comme son contraire.
« Par moments, j’arrêtais ma main, je feignais d’hésiter pour me sentir, front sourcilleux, regards hallucinés, un écrivain. J’adorais le plagiat, d’ailleurs, par snobisme et je le poussais délibérément à l’extrême.
« Je déversai toutes les lectures, les bonnes et les mauvaises, pêle-mêle, dans ces fourre-tout. Les récits en souffrirent ; ce fut un gain, pourtant : il fallut inventer des raccords, et, du coup, je devins un peu moins plagiaire ».
Cet extrait des Mots de Sartre peut rassurer de nombreux débutants : même les plus grands se sont livrés au « plagiat ». Encore que le terme me semble impropre car le vrai plagiat est un vol conscient et rendu public par la publication. Dans le cas de Sartre, on peut parler d’exercice d’imitation avec des emprunts de phrases qui reviennent plus ou moins consciemment. Je me rappelle avoir étudié un poème de Mallarmé, Apparition qui est composé de réminiscences d’Hugo. Au début, Mallarmé était assez désespéré parce qu’il se rendait compte qu’il faisait spontanément du Hugo au lieu de faire du Mallarmé. Il n’était pas encore Mallarmé. Certains écrivains précoces, comme Rimbaud, paraissent ne pas être passés par cette phase d’imitation. Or, même Rimbaud a aussi imité même si sa période a été plus courte que chez d’autres. Lorsque Rimbaud rejette avec violence Musset par exemple, c’est pour cacher que les thèmes de Musset l’ont marqué à 14 ans et que Musset a participé à sa construction. Pourquoi avoir honte de ses influences ?
Dans Du Plagiat, Hélène Maurel-Indart montre bien que « le plagiat » existe depuis l’Antiquité. Nous naissons tous avec un héritage. Un homme ne part jamais de rien. Heureusement… comme il serait angoissant de n’avoir pas de racine. Certes, quand on a la prétention de créer (écrire, peintre, composer…) il faut savoir se détacher de ses modèles. Un effort certes parfois difficile, mais qui nous enrichit en nous obligeant à nous imposer par rapport à nos prédécesseurs, nos admirations.
En lisant les premiers textes d’Alain-Fournier on s’aperçoit que c’est plein de réminiscences de Francis Jammes, de Jules Laforgue, de Maeterlinck. Il en a parfois tellement conscience que l’un de ses textes est dédié à Jammes en signe de reconnaissance. Avec Rivière, il soulève plusieurs fois la question de l’originalité. Il a 17-18 ans, il a soif de donner une œuvre originale, il est certain d’en être capable, mais s’interroge aussi sur la façon dont il doit « gérer » ses influences. Il est passionnant de suivre son parcours et de comprendre comment à partir des auteurs qu’il admire, dans lesquels il se reconnaît, il construit son univers et son style. Soyons honnête, ses poèmes en prose ne sont pas ce qu’il a fait de mieux et ses lettres à Rivière, exemptes de cette pression que constitue la création, sont tellement plus belles. Mais il est intéressant de dénicher les premières traces du Grande Meaulnes et des grandes obsessions de Fournier dans ces textes de débutants.
Je me souviens, étudiante (et cela m’arrive encore aujourd’hui) avoir retrouvé dans les textes d’écrivains que j’admirais des pensées que j’avais eu avant de les lire sous leur plume. C’est à la fois désespérant et réconfortant : on a le sentiment d’entretenir une intimité exceptionnelle avec l’écrivain qu’on aime dans cette communion d’idées tout en se disant : à quoi bon, tout est déjà écrit et j’arrive trop tard.
Il faut peut-être atteindre cette maturité qui consiste à se dire : nous ne serons jamais originaux, mais nous pouvons être uniques dans la façon dont nous marions nos influences littéraires avec nos sentiments personnels, notre âme et ses subtilités, notre vie.
C’est bien ce que fait Fournier, me semble-t-il. En travaillant sur ma biographie, je me mets à lire les livres qui l’ont formé. Ne pouvant tout lire (autrement, je ne tiendrai pas les délais et mon éditeur maudira ce qu’il pourra qualifier d’excès de zèle), ne pouvant donc tout lire, je me laisse guider en choisissant les textes dont Fournier parle le mieux. Parle le mieux, selon moi. Je reconnais la subjectivité de mon choix et j’ai conscience que même si je m’efforce d’être la plus objective en écrivant cette biographie, je me forme une idée personnelle de Fournier. Il m’a donc convaincue de lire Thomas Hardy. C’est un auteur important pour lui, il en dit beaucoup de bien, partage son enthousiasme avec Rivière et pourtant ce n’est pas l’écrivain qui est le plus cité dans sa correspondance avec Rivière. Jammes, Laforgue, Claudel, par exemple, sont décortiqués par les deux amis dans des lettres fleuves qui les passionnaient plus à rédiger que leurs devoirs de khâgneux. Peut-être sont-ils plus diserts parce qu’il s’agit d’écrivains français dont ils sont plus proches.

Thomas Hardy
Et pourtant, Fournier m’a donné envie de lire Hardy. J’ai lu ainsi Jude l’obscur. Parfois, j’ai souri en lisant certains passages de Jude qui m’ont fait penser à Fournier. Très certainement, sans peut-être s’en rendre compte, il a repris telle ou telle image à son compte par exemple, lorsque Jude parle de sa cousine Suze dont il est amoureux en disant c’est « l’amie la plus douce, la plus désintéressée qu’il eût jamais connue, une créature vivant par l’esprit, si éthérée qu’on pouvait voir son âme trembler à travers sa chair. » Fournier écrit à propos d’Yvonne de Quiévrecourt « devant elle, on ne pensait pas à son corps ».
Dans les histoires de plagiat ou d’influence, ce qui compte c’est l’antériorité, comme l’explique Hélène Maurel-Indart. Or, chez Fournier, comme chez beaucoup d’écrivains précoces, c’est-à-dire qui se construisent un univers mental précis très jeune sans forcément encore écrire vraiment, on s’aperçoit qu’ils vont parfois vers des auteurs susceptibles de nourrir leur imaginaire déjà existant. Quand on suit la lecture d’Hardy par Fournier, on songe qu’il va vers un écrivain qui a développé des idées qui sont déjà les siennes aussi. Il a besoin d’aînés qui soient son reflet. Bien sûr, l’étude est délicate, la frontière est subtile entre ce qui est déjà dans la tête de Fournier ou de tout autre jeune écrivain et ce qu’il prend d’original chez un aîné. Mais c’est une étude passionnante car on entre de plain-pied dans le mécanisme si ce n’est de la création artistique du moins dans la construction de l’univers mental d’un écrivain. A lire Jude, je vois bien ce que Fournier a pris après notamment pour écrire le Grand Meaulnes, mais je devine aussi ce qui était déjà chez Fournier et qu’il a retrouvé chez Hardy.
Ces deux écrivains avaient des points de communs naturellement.
Mon texte se poursuivait par des réflexions sur Jude, mais ce sera pour mon prochain billet car j’ai déjà été assez longue et veux laisser à mes lecteurs bénévoles la liberté de réfléchir à la question de l’imitation et de l’originalité.
Du Plagiat d’Hélène Maurel-Indart (Folio) et Petite enquête sur le plagiaire sans scrupules (éditions Léo Scheer)
Voir aussi : http://www.myboox.fr/actualite/helene-maurel-indart-voleurs-de-textes-ac-20657.html
Ainsi que le site de l’auteur : http://leplagiat.net/
Tags: Alain Fournier, Camille Laurens, Francis Jammes, Hélène Maurel-Indart, Hugo, Isabelle Rivière, Jacques Rivière, Jude l'obscur, Jules Laforgue, le Grand Meaulnes, les Mots, Mallarmé, Marie Darrieussecq, Musset, Paul Claudel, Rimbaud, Sartre, Thomas Hardy, Yvonne de Quiévrecourt Maeterlinck
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mars 27th, 2013

Photo Denis Gabardo
Au XIXe siècle, lorsqu’un roman avait du succès l’auteur ne s’asseyait pas devant une table pour dédicacer son livre à des dizaines de lecteurs faisant patiemment la queue. Lorsqu’un roman avait du succès on l’adaptait pour le théâtre. C’était l’équivalent d’une adaptation au cinéma aujourd’hui. La forme du théâtre permettait de s’adresser également à une partie de la population qui n’aurait pas lu le roman par manque de moyens intellectuels ou financiers. C’est ainsi que les spectateurs ont pu voir des adaptations des Trois mousquetaires, du Père Goriot ou encore de la Chartreuse de Parme ou du Chevalier de Saint-Georges de Roger de Beauvoir (succès oublié de l’année 1840). Ajoutons que si le romancier ne participait pas à cette adaptation, il ne touchait aucun droit d’auteur.
En voyant Hyde l’ombre et la lumière adapté librement du roman de Stevenson, j’ai imaginé que j’assistais à un spectacle comme au XIXe siècle. Enfin, presque car à l’époque les effets spéciaux, les lumières et la musique étaient réalisés avec des moyens plus artisanaux qu’aujourd’hui. Mais le public y croyait comme aujourd’hui nous pouvons y croire. Bien sûr, nous sommes loin des effets spéciaux obtenus par le cinéma, effets spéciaux qui parfois sont d’ailleurs le seul argument pour pousser le public à aller voir un film. Je suis contre les effets spéciaux très élaborés : ils ne stimulent pas notre imagination et font de nous des spectateurs passifs. Au contraire en assistant à Hyde, on est obligé de participer, de se prendre au jeu.
Hyde n’est pas une pièce de théâtre c’est un spectacle même si les deux auteurs, Isabelle Florel et Serge Kadoche, ont cherché à donner un rythme dramatique. On sent très bien qu’initialement il s’agissait d’un roman jusqu’à quelques longueurs au début du spectacle avant l’apparition de Hyde et lors des sorties nocturnes de Hyde (la confrontation seule avec la prostituée Alice aurait suffi). Quelques coupures qui réduiraient d’un quart d’heures le spectacle et renforceraient, je crois, la tension. Cela dit, la mise en scène de Serge Kadoche, les jeux d’ombre et de lumière, le décor nous plongent bien dans l’époque victorienne et son atmosphère particulière et permettent aux spectateurs d’imaginer les différentes séquences comme dans un roman. Les comédiens font le reste : on reconnaît de bons acteurs à ce qu’ils n’ont besoin de rien pour nous faire croire à tout. Christophe Poulain notamment joue fort bien la transformation physique de Jekyll en Hyde. On croit vraiment qu’il change de visage et donc d’âme.
L’œuvre de Stevenson a été adaptée au théâtre en 1888, trois ans après sa parution à Londres. C’est à cette date que se sont produits les premiers crimes de Jack l’Eventreur. Jamais on a su qui était Jack l’Eventreur. Ici Jack et Hyde ne font qu’un. La folie du premier aurait-elle inspiré le second ? Pourquoi pas.
Quand le spectacle commence, on voit le docteur Jekyll dans son laboratoire. Lumière de pénombre, méditation sur le savoir, ambition médicale : Jekyll fait penser à Faust. Ce n’est que bien plus tard qu’il comprendra qu’il est « prisonnier de son ignorance ». Certain qu’une part de notre être nous échappe, comprenant que l’individu peut être gouverné par des pulsions Jekyll veut élaborer un remède agissant sur l’âme. Son confrère, le docteur Lanyon, s’insurge d’une telle ambition. L’âme appartient à Dieu, les hommes ne doivent pas y toucher. Jekyll a raison en disant qu’il est en avance sur son temps : il annonce la psychiatrie et la psychanalyse, deux moyens d’agir sur notre psychisme.

Photo Denis Gabardo
Hyde nous rappelle que nous sommes tous habités par des démons, il y a toujours en nous deux personnalités, deux faces même si l’éducation, la foi, tous les autres barrages de la société nous empêchent de céder à notre face pulsionnelle. Malgré tout, même si la majorité d’entre nous est capable heureusement étouffer notre folie intérieure, nous ne sommes pas toujours ce que nous croyons que nous sommes. Qui n’a pas été traversé un jour par des idées folles, meurtrières, cruelles ? Et lorsque l’on cherche à savoir qui se cache en nous, comme le fait Jekyll, la découverte peut faire peur.
Le docteur Jekyll lorsqu’il se rend compte que Hyde, sa face noire, prend le pas sur le médecin passionné mais humaniste qu’il est, il croit d’abord que tout n’est que l’effet de la chimie du breuvage qu’il a élaboré. Mais entre folie et conscience, il se demande si la force seule de sa raison, la force de Jekyll, ne pourrait pas parvenir à étouffer, à tuer le Hyde qui est en lui. Ce passage où Jekyll s’entretient avec Hyde est remarquablement bien joué par Christophe Poulain qui semble changer de visage d’une réplique à l’autre. Nous sommes alors au cœur de la question soulevée par le roman. Quel est le pouvoir de notre volonté sur nos instincts, nos pulsions ? Rabelais disait « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : En perdant le pouvoir sur lui-même, en donnant naissance à Hyde, Jekyll a effectivement ruiné son âme.
Mais il est intéressant de constater qu’entre le docteur Jekyll et l’affreux Hyde, une autre personnalité est apparue ponctuellement : celle d’Henry toujours médecin mais aussi époux de Mary, Henry qui réapprend le plaisir de vivre : aller se promener au bras de sa femme, partager un dîner avec elle, danser. Le plaisir de vivre avant de succomber au principe de plaisir.

Photo Denis Gabardo
Richard Lanyon (joué par Jacques Faugeron) est l’incarnation du bourgeois victorien. Le comédien se tient bien droit comme un reflet de son assurance. Il a des certitudes sur la médecine, la religion et sur son pouvoir. Il aime certainement Mary Jekyll mais une fois qu’elle s’est donnée à lui, il s’en détache. Lâche, soucieux de sa réputation quand Mary lui demande de l’aider à avorter après avoir cédé à ses avances, il invoque sa réputation, ses principes éthiques. Il pense le général au détriment de l’individuel. Il abandonne Mary à son sort sans même se désoler qu’elle puisse songer à se débarrasser du fruit de leur amour. Il ne veut pas avoir charge d’âme. Au fond, n’est-il pas aussi criminel que Hyde ?
Mary et le fidèle domestique Baker qui a connu Jekyll enfant et le soigne comme une mère (personnage joué délicatement par Hiep Tran Nghia) ne sont pas sans une part sombre également. Mary trompe son mari et Baker ment à l’inspecteur venu enquêter sur son maître. Mais, au bout du compte ce sont les deux âmes les plus douces et les plus solides, malgré l’apparente fragilité de Mary. Ce sont deux âmes du foyer comme des anges gardiens impuissants au milieu de la fureur des hommes. La fureur de Hyde bien sûr mais aussi la fureur de la société que ce soit par ses principes moraux que par l’injustice sociale dont le quartier pauvre de Whitechapel est le symbole.

Photo Denis Gabardo
Dans la pièce, Hyde devient donc Jack l’Eventreur : il s’en prend à des prostituées alcooliques. Ce sont de pauvres femmes que peu de monde va pleurer mais cela n’empêche pas la foule de Withechapel de se révolter contre cet assassin qui n’a pas de visage. Une révolte qui dit la peur. Et comme la foule a besoin de désigner un responsable on choisit l’étranger, ici un fourreur juif. J’ai bien aimé le passage où Mary, joliment incarnée par Véronique Lechat avec une retenue cachant un fond de passion, raconte l’émeute qui se produit à Whitechapel. Elle était à l’abri dans une voiture, revenant d’un après-midi consacré aux bonnes œuvres. La façon dont elle se fâche contre son ex-amant, son discours « socialiste » est touchant : elle veut trouver un sens, une utilité à ces pauvres gens. C’est un écho au face à face entre Hyde et Annie la prostituée qu’il va assassiner. Il lui demande : à quoi sers-tu ? Et cette pauvre Alice n’a pas de réponse. On perd facilement son âme lorsqu’on ne trouve aucun sens à sa vie. Brigitte Faure incarne bien cette pauvre femme perdue à la vulgarité tragique.
L’inspecteur Abberline (joué par Philippe Agaël) même n’est pas exempt de sa face noire. Il répète deux fois : on va traiter la police d’incompétente. Au fond, son problème ce n’est pas que des prostituées alcooliques dans un quartier pauvre soient tuées. Ce qui l’inquiète ce sont les conséquences sur l’image de la police et la crainte que ces crimes pourraient aussi toucher de braves gens qui se croient plus légitimes face à l’existence.
Oui, j’imagine que le théâtre XIXe siècle ressemblait à Hyde, l’ombre et la lumière : faire peur au public, le faire pleurer, le faire rire même avec un excès de jeu. Le théâtre a besoin d’un peu d’excès pour mieux nous divertir et nous faire comprendre l’essentiel.
Hyde l’ombre et la lumière
D’Isabelle Florel et Serge Kadoche
mise en scène de Serge Kadoche
Avec : Christophe Poulain, Véronique Lechat,
Jacques Faugeron, Philippe Agaël, Brigitte Faure,
Hiep Tran Nghia, Hélène Chrysochoos
Jusqu’au 2 mai à 20h30
Théâtre de Ménilmontant
15, rue du Retrait
75020 Paris
http://www.menilmontant.info/
http://www.hyde-lombre-et-la-lumiere.com/#/accueil
Tags: Brigitte Faure, Chartreuse de Parme, Christophe Poulain, docteur Jekyll, Faust, Hélène Chrysochoos, Hiep Tran Nghia, Hyde, Isabelle Florel, Jacques Faugeron, les Trois Mousquetaires, Père Goriot, Philippe Agaël, Roger de Beauvoir, Serge Kadoche, Stevenson, Véronique Lechat
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mars 19th, 2013

Mahler
Les Juifs viennois à la Belle Époque de Jacques Le Rider : l’intitulé peut donner l’impression que cette étude est très pointue, sur une période et un espace précis. Or, le sujet permet aussi de comprendre dans quel contexte a vécu et travaillé de grands esprits européens mais aussi certaines des origines profondes du nazisme. L’auteur, grand spécialiste de la culture germaniste de la fin du XIXe siècle, signe un ouvrage érudit mais accessible car écrit avec clarté.
Le livre comprend deux parties qui pourraient presque se lire indépendamment. La première partie analyse un sujet complexe : l’évolution de la politique viennoise à l’égard des Juifs, mais aussi l’attitude des Juifs assimilés face à ceux de l’Est ayant fui les pogroms. Dans la seconde partie, l’auteur réfléchit à la question juive sur le plan intellectuel et artistique en traitant de neuf personnalités de la modernité viennoise.
Les Juifs à Vienne ont connu un véritable âge d’or à l’époque où le pouvoir était détenu par les libéraux et l’empire encore solide. Ainsi en 1867 et jusque dans les années 1880 les Juifs jouirent-ils d’une pleine égalité avec les Autrichiens d’autres confessions. La moitié de l’élite viennoise est alors d’origine juive. Le fossé est plus grand entre les Juifs assimilés et ceux venus de l’Est qu’entre les premiers et les Autrichiens chrétiens.
Trente ans plus tard en 1897 la mairie de Vienne tombe aux mains des nationalistes avec l’installation de Karl Lueger à sa tête. Au fil des décennies, les libéraux ont perdu beaucoup de puissance au profit des nationalistes qui manifestent un antisémitisme virulent. Bien sûr, la mairie n’est pas le gouvernement de François Joseph. Mahler peut ainsi être nommé chef d’orchestre de l’opéra de Vienne en 1897, poste qui lui aurait été refusé si Lueger avait été maître la décision et ce, en dépit de la conversion au catholicisme de Mahler. Mais la conquête de la capitale est une victoire pour les nationalistes et va faire le lit de l’antisémitisme le plus radical. Cette période marque aussi une séparation de plus en plus grande entre les Juifs assimilés et les juifs de l’Est au sein desquels certains veulent s’assimiler quand d’autres veulent préserver leur culture et leur culte.
Les Juifs assimilés ne sont pas pratiquants et bien souvent ce sont les mesures raciales contre eux qui leur rappelleront leurs origines en les excluant de cette élite à laquelle naguère ils appartenaient presque naturellement.
Dans la première partie Jacques Le Rider analyse la montée du nationalisme mais traite aussi des grandes figures politiques juives. La plus célèbre est bien sûr Théodore Herzl. L’auteur brosse un portrait nuancé de ce pionnier du sionisme en soulignant la complexité de son attitude. Complexité qui reflète bien la difficulté pour ces Juifs assimilés d’être juif.
Comme pour les autres personnalités, l’auteur revient sur les origines familiales d’Herzl. Il est issu d’une famille de commerçants installés à Budapest. Le personnage le plus important est sa mère « pétrie de culture classique, mais fidèle aussi aux traditions juives ». En arrivant à Vienne en 1878, Herzl se sent marginalisé parce que venu de Budapest et parce que juif. Il choisit de se tourner vers le nationalisme, et voit dans l’unité allemande de Bismarck un modèle. L’auteur exploite le journal intime tenu par Herzl pour nous faire comprendre son parcours politique mais aussi littéraire. Sa vraie prise de conscience a lieu à Paris à la fin d’année 1891 lorsqu’il devient correspondant pour le prestigieux quotidien viennois Neue Freie Presse. Habitué à l’antisémitisme en Autriche et en Allemagne il comprend que ce racisme est répandu ailleurs. Il est l’un des témoins privilégiés de l’affaire Dreyfus. Herzl élabore peu à peu son projet sioniste tout en se rendant compte que ses plus grands opposants sont les Juifs assimilés (Zweig, par exemple, se montrera très critique à l’égard du sionisme).

Hertzl
Herzl rappelle que même éloigné d’une pratique religieuse le Juif doit s’interroger à la fois sur son identité mais aussi sur sa survie dans un monde qu’il croit pourtant être le sien, cette vieille Europe. Mais en soulignant l’importance de ses ambitions littéraires, Jacques Le Rider montre également que le programme sioniste d’Herzl puise dans son « imaginaire personnel comme s’il concevait un roman ou un opéra ». L’auteur le relit donc à juste titre aux autres créateurs de la modernité viennoise. Cette façon de percevoir Herzl est bien la preuve, me semble-t-il, que la question de l’identité juive est d’abord une question intime. J’y reviendrai à la fin de mon billet.
Jacques Le Rider évoque un autre pionnier du sionisme : Nathan Birnbaum. De quatre ans le cadet d’Herzl, il va tenir un discours différent. Bien que né à Vienne, sa famille est plus fidèle à la tradition juive que celle d’Herzl. Nathan Birnbaum fait partie des fondateurs de l’association d’étudiants juifs Kadimah. Il est attaché à la culture des juifs de l’Est qu’il juge plus vivante et plus précieuse que ce cosmopolitisme culturel des Juifs viennois considéré comme décadent. Birnbaum en appelle ainsi à une sorte de nationalité juive avec comme langue le yiddish. Il pense que la meilleure réponse à l’antisémitisme est d’affirmer la nationalité juive dans cette Europe multiculturelle et multinationale. Le rabbin Joseph Samuel Bloch, originaire d’un milieu modeste de Galicie, souhaite comme Birnbaum que s’affirme la nationalité juive mais en dehors d’un état proprement dit. Joseph Samuel Bloch imagine la possibilité de créer une nation juive dans cet empire austro-hongrois dont il assistera comme les autres au démantèlement après 1918. Outre la difficulté de fédérer un peuple aussi éclaté, les idées des sionistes semblent souvent bien idéalistes tant la force de l’antisémitisme est trop grande déjà en Europe centrale, comme ailleurs.
Jacques Le Rider revient aussi sur le paysage journalistique de ces années de la fin du XIXe siècle. La Neue Freie Presse domine la presse viennoise : libéral, le quotidien ne fait jamais le choix pour ou contre les Juifs. Il y a la fameuse Torche (Die Fackel) de Karl Kraus, journal qui porte bien son nom et qu’il écrit lui-même. Kraus s’en prend aussi bien à la presse nationaliste, libérale que juive. Pour lui, toute la presse est décadente. Lui aussi converti, sans oublier ses origines juives, il prend comme symbole de son opposition Heinrich Heine. Il hait celui qui lui ressemble peut-être trop : Heine, juif assimilé, à l’esprit mordant et indépendant.
Dans la seconde partie, pour chacune des figures, Jacques Le Rider évoque leurs origines et leurs choix de vie par rapport au judaïsme puis comment le judaïsme se rappelle à eux, souvent brutalement. Mahler par exemple se fait baptiser à 27 ans, débute à Vienne à la tête de l’orchestre de l’opéra avec Lohengrin mais il n’est pas épargné par les attaques antisémites. Il voue un culte à Wagner et croit d’abord que la musique permet une assimilation complète à la culture allemande, ou plutôt que la musique est étrangère à ces considérations. Un grand nombre de musiciens au conservatoire de Vienne sont alors juifs. Mais même si la musique est universelle, les institutions qui la font exister ont des opinions politiques… Le nazisme utilisera la musique comme les autres arts pour sa propagande et exclura les musiciens juifs mêmes très doués.
Au moment où Mahler devient chef d’orchestre de l’opéra de Vienne, il est confronté à l’antisémitisme non seulement en tant qu’homme mais aussi comme compositeur. Jacques Le Rider analyse la part spirituelle dans son inspiration artistique, symbole d’un syncrétisme religieux. Le judaïsme qui nourrit la musique de Mahler est aussi la marque de sa liberté.

Freud
Schönberg, lui, se convertit au protestantisme. Mais, à l’occasion d’un incident, en 1921, il prend conscience pleinement de ses origines. Il veut séjourner à Mattsee, près de Salzbourg. Or, les Juifs ne sont pas autorisés à passer des vacances dans ce village. Schönberg, sa famille et quelques élèves quittent les lieux. Peu à peu le judaïsme influence profondément et directement son œuvre. En 1934, à Paris, Schönberg se reconvertit au judaïsme et s’engage plus que jamais dans des projets musicaux où les thèmes juifs sont essentiels (par exemple son opéra inachevé Moïse et Aaron). Mais selon Jacques Le Rider la place du judaïsme de Schönberg aurait été importante dès le début de sa carrière avant même la prise de conscience de l’antisémitisme. Selon l’auteur, la conversion au protestantisme n’est pas une façon de s’assimiler à la culture viennoise mais un rejet de cette culture qu’il trouve décadente notamment en matière de critique musicale. Soucieux de modernité, il veut justement s’opposer à cette culture autrichienne dans laquelle il est né. Jacques Le Rider établit une relation intéressante entre Schönberg et Kraus, l’un et l’autre se voulant en rupture avec un système : le premier avec la presse, le second la musique. A leurs yeux, la culture viennoise est en crise et ils ont soif de renouvellement. Pour Schönberg, cela passe par un nouveau langage musical. Choisir le protestantisme au lieu du catholicisme est un acte de rupture. Le retour au judaïsme, une fois sa langue musicale élaborée, est une nouvelle rupture encore plus radicale et engagée.
La question de la place des Juifs est liée d’abord à la défaite du libéralisme qui avait sinon éteint, du moins atténué l’antisémitisme. L’émergence de la modernité considérée par ses opposants comme une décadence témoigne aussi de la crise identitaire, politique et culturelle que connaît la monarchie austro-hongroise qui a fait son temps en dépit de la popularité de François Joseph.
A la supposée décadence culturelle s’ajoute une crise financière dont les nationalistes rendent coupables les capitalistes juifs, offrant ainsi un nouvel aliment à l’antisémitisme toujours latent.
Plusieurs éléments sont frappants dans ce passionnant ouvrage. Toutes les figures traitées se rappellent leur judaïsme (qu’ils ont parfois renié) dans un moment de crise, une crise personnelle ou historique. J’en ai donné quelques exemples. Cette prise de conscience a des conséquences sur leurs œuvres comme le démontre Jacques Le Rider. Ce livre montre donc bien par des exemples judicieux que le judaïsme n’est pas seulement une religion mais une sorte d’ADN spirituel et intellectuel qui influence ceux qui sont issus de ce peuple. Chacun vit sa judéité différemment suivant la génération, le milieu dont il est issu, le choix de carrière artistique (ou scientifique comme Freud). Mais certaines attitudes se rejoignent comme Schönberg suivant celle de Freud : la marginalisation forcée du Juif est productive car elle lui donne une liberté, par rapport à la société, aux institutions culturelles et scientifiques.
Il me semble justement que toutes les figures choisies par Jacques Le Rider ont comme point commun l’attachement profond à leur liberté. Vouloir être partout chez soi, être le fruit d’une culture, avoir une langue maternelle, tout en gardant une indépendance : c’est le vœu de Zweig. Il se sent à la fois Autrichien et citoyen du monde et il le peut parce qu’il est Juif.

Zweig
Zweig est certainement celui qui a fait avec le plus de force l’éloge de l’assimilation des Juifs viennois y voyant comme l’accomplissement d’un progrès humain. Zweig dans Le Monde d’hier fait un récit de cette Belle Epoque avec un idéalisme que l’on peut critiquer ou juger excessif. Il faut dire cependant que ces souvenirs sont rédigés au moment où triomphe le nazisme. Le présent rend ainsi le passé plus beau et fait oublier certains aspects plus sombres de cette période. Du reste, cet éloge ne va pas sans ambiguïté de la part de Zweig. Lui aussi aime à retrouver ses origines juives, donc à se différencier d’Autrichiens catholiques. Quand il fait de Jérémie son porte-parole ou brosse le portrait du bouquiniste Mandel, il revendique aussi son identité juive en y imprimant ses idées, ses valeurs.
Toutes ces personnalités viennoises ont vu leur destin bouleversé par leur judéité, plusieurs auraient pu en mourir mais leur condition leur apporte également une réelle indépendance et une âme particulière, une façon de vivre leur origine, de puiser dedans pour se construire et s’exprimer. Ils en sont riches, même si c’est aux prix de sacrifices et d’embûches. Cela fait aussi leur force.
Je trouve cette confidence de Freud dans une lettre à Enrico Morselli, psychanalyste italien, pleine de justesse et de beauté : « Je ne sais pas si vous avez raison de voir dans la psychanalyse un produit direct de l’esprit juif, mais si tel était le cas, je ne m’en sentirais nullement honteux. Quoiqu’étranger depuis bien longtemps la religion de mes ancêtres, je n’ai jamais perdu le sentiment d’appartenance et de solidarité avec mon peuple… »

Schnitzler
J’aime aussi ce passage d’Une jeunesse de viennoise de Schnitzler. On y sent l’affection de l’écrivain pour sa grand-mère qui le relie au judaïsme. Il évoque un culte qui en dehors de la pratique religieuse et la croyance joue son rôle social de lien.
« Une fois par an, au crépuscule du jour de Yom Kippour, on guettait avec une fervente nostalgie l’apparition de l’étoile du soir, dont le premier scintillement à l’horizon annonçait la fin de la pénitence du jeûne. Alors, au milieu de la pièce, se dressait la table richement chargée de pâtisseries délicieuses, préparées selon les rites (…) dont pouvaient se régaler même ceux qui n’avaient pas jeûné pendant vingt-quatre heures. (…) Je crois d’ailleurs que la personne la plus pieuse, la seule peut-être de toute la compagnie qui fût réellement pieuse, était ma bonne grand-mère. »
Les pionniers du sionisme passent par une réflexion intime avant d’élaborer un programme. Quant aux neuf figures traitées par Jacques Le Rider, elles se posent la question de l’identité juive mais veulent que leur réflexion reste personnelle. C’est à cette conclusion qu’aboutit notamment Beer-Hofmann soucieux de souligner la portée esthétique de son identité. Quant à Schnitzler, dans la Vienne au crépuscule, il montre que selon lui aucune position pour les Juifs ne peut être idéale. Il perçoit combien l’avenir est sombre pour ceux qui, comme lui, se sentent à la fois Autrichien, écrivain de langue allemande et Juif. Un sentiment proche de celui de Zweig qui y ajoute une dimension cosmopolite.
Une trinité heureuse, malgré tout. Ultime conclusion à laquelle on aboutit une fois le livre refermé.
Les Juifs viennois à la Belle Epoque, de Jacques Le Rider, éditions Albin Michel, 354 pages, 24 euros
Tags: Affaire Dreyfus, Beer Hofmann, Erico Morselli, François Joseph, Freud, Heine, Herzl, Jacques Le Rider, Joseph Samuel Bloch, Karl Kraus, Karl Lueger, Le Monde d'hier, Lohengrin, Mahler, Mattsee, Nathan Birnbaum, Neue Freie Presse, Paris, Salzbourg, Schnitzler, Schönberg, sionisme, Une jeunesse viennoise, Vienne, Vienne au crépuscule, Wagner, Zweig
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mars 10th, 2013
Le nouveau roman d’Aymeric Patricot aurait dû s’appeler L’Insoutenable, titre de la postface du livre (L‘Homme qui frappait les femmes fait parodie de Truffaut, mais peu importe). L’insoutenable ici c’est la violence. Mais il s’agit moins de la violence que le narrateur exerce sur les femmes que celle qu’il exerce sur lui-même. Et c’est cette violence contre lui-même qui m’a « touchée », qui pour moi est le vrai sujet du roman et en fait sa belle fragilité.
Aymeric Patricot a sans doute eu peur, en écrivant à la première personne, que le lecteur prenne son roman pour un autoportrait ou, tout au moins, qu’on puisse le soupçonner d’être trop fasciné par la violence. L’autofiction est tellement à la mode que l’on finit par la voir partout. La postface a pour but de lever toute ambiguïté.
Je me sens obligée de préciser à mon tour que si je ne vois aucune réalité dans la violence qu’exerce le narrateur cela ne signifie pas du tout que j’excuse les hommes (ou les femmes d’ailleurs) violents. Mes propos ne concernent que l’impression que m’a donné la lecture de ce livre. Je peux tout à fait admettre que d’autres lecteurs soient mal à l’aise en lisant ce déferlement de violence.
Pour moi la violence dans ce roman n’existe donc pas : je n’en fais pas le reproche à l’auteur, ce n’est pas une faiblesse dans les descriptions ou la construction. L’auteur me fait simplement voir plus loin que les coups assénés à une fille de passage dans les toilettes d’un bar ou contre son épouse. A la lecture du roman, ces femmes frappées par le narrateur me semblaient ne pas exister. À aucun moment, je n’ai été gênée ou prise de malaise. Sentiment presque opposé à celui que j’ai ressenti en lisant (sans parvenir à le finir) American Psycho qui est, à mes yeux un roman intolérable fait de sadisme et de crimes gratuits.
Le narrateur d’Aymeric Patricot est un être passif : il a commencé à battre des femmes un peu par hasard, au collège, en s’en prenant à une petite peste qui l’avait giflé. Et même si ensuite il chasse pour céder à sa pulsion, il cherche des femmes de hasard, il laisse donc toujours la vie le porter. Le mépris qu’il a pour lui-même et tel que dit-il c’est avec « le plus grand des regrets» qu’il se défendrait si quelqu’un voulait le « réduire au silence ». Il a des doutes sur « la légitimité de (s)a personne. »

Géricault, Jeune Grec en costume moderne assis sur un rocher
Pour moi les femmes ici ne sont pas battues en vrai, comme si tout restait à l’état de fantasme. D’ailleurs, si le narrateur éprouve un certain plaisir à frapper, il ne voit pas non plus les traces de ses coups. Son fantasme, le seul dont il se dit être capable, le fait souffrir car même s’il finit par assouvir une pulsion lorsqu’il frappe une femme il n’en tire qu’une jouissance médiocre, une jouissance qui est comme un miroir dans lequel se reflète son visage d’être fade, « insignifiant » pour reprendre un terme dont le narrateur use lui-même pour se qualifier. Ce narrateur a conscience qu’il est un salaud de taper sur les femmes, a conscience qu’il est hypocrite (et encore le mot est faible) en faisant carrière comme président d’une association de défenses des femmes. « Ma vie toute entière semble tenir dans ce pied de nez à la morale » : tel est le seul héroïsme dirais-je dont le narrateur puisse se vanter.

Delacroix, La mort de Sardanapale
La force troublante du roman est la capacité de l’auteur à nous faire voir son récit par les yeux de son narrateur. Le style classique, musical, maîtrisé d’Aymeric Patricot (qui n’est pas sans me faire penser à celui de Philippe Vilain), participe à la force du livre, participe à créer une intimité entre le lecteur et le narrateur. Nous avons tous au fond de nous de « misérables petits tas de secrets », de misérables petites médiocrités et nous nous révoltons contre cette insignifiance, contre notre statut de grain de sable dans l’immensité du monde. Nous avons en nous une violence qui est comme une affirmation de nous-mêmes. Notre éducation, notre sagesse, notre capacité à trouver d’autres moyens de nous affirmer, heureusement, nous permettent la plupart du temps de canaliser cette violence, cette révolte. Le narrateur d’Aymeric Patricot, lui, pauvre de lui, n’a trouvé que les coups pour se donner le sentiment de vivre, d’être. En même temps au moment où il exerce une force sur l’autre, sur une femme (car il a peur des hommes), le narrateur sent le mépris de lui-même monter en lui comme une nausée, ce qui ne fait que redoubler son ardeur à frapper. Ensuite, il oublie. Il faut peut-être le regard de son fils de 4 ans (mais un homme quand même) pour qu’il prenne momentanément conscience de son acte. Lorsqu’il a peur d’être dénoncé ou peur d’être châtié par ses victimes, il éprouve aussi le sentiment d’exister. Vers la fin du livre, il se terre chez lui. Cette déchéance, cette peur d’être puni est une sorte de libération. Le narrateur voit dans sa chute une façon d’expier. Un thème que l’on retrouve souvent chez les Russes, notamment Dostoïevski. La souffrance, la peur, les privations qui accompagnent l’expiation lui procurent même une sorte de jouissance. Le narrateur, à la fin, est apaisé, capable de s’accommoder de sa personne jusqu’à ce que sa mort le délivre de lui-même
La violence du narrateur est un prétexte comme un autre pour décrire le mal-être d’un homme qui peut être chacun de nous. La clé du mal-être se trouve à la fin du roman : l’homme ne peut s’aimer s’il n’a pas été aimé enfant, il faut lui montrer l’exemple.
Dans ce roman, ce sont les femmes qui triomphent, au bout du compte. D’ailleurs, la partie est facile à gagner tant ce narrateur se méprise, se hait. J’étais en sympathie avec le désespoir de ce dernier qui est même trop lâche pour se suicider, qui ne croit à rien ni en un dieu ni en l’homme, qui ne voit dans les rapports sociaux que fausseté. Je ne sais pas si l’auteur a songé à l’Etranger d’Albert Camus. Il me semble en tout cas que ce n’est pas un hasard si la clé du roman se révèle au moment où il apprend que sa mère est morte. Il l’apprend par des cousins, comme un événement qui ne devrait pas vraiment le concerner. Il ne savait même pas qu’elle était malade. Comme l’acte de Meursault tuant un Arabe sur la plage, les coups donnés par le narrateur ne sont que des révélateurs d’une réalité plus violente : il ne trouve pas de sens à sa vie, elle est vaine. Aymeric Patricot décrit avec beauté cette absurdité. « Je trouvais parfois la vie d’une tristesse insondable, d’une épouvantable matière noire, et tout m’y apparaissait à la fois répétitif et tragique. J’avais la désagréable impression que mes gestes se reproduiraient à l’identique, et pour toujours, avec une dose supplémentaire de lassitude à chaque fois. Je ne voyais pas de solution. Sans cette chose qu’était la brutalité, je percevais mon existence comme une forme terriblement vide, et j’étais angoissé chaque fois que j’imaginais ce que j’aurais été sans elle. Paradoxalement, c’était cette vacuité qui me déprimait. »
La violence ici c’est le destin de Sisyphe.
La postface, comme un bref essai, élargit la question de la violence ou plutôt se déporte sur une autre question : la difficulté de vivre. Cette difficulté qui s’apparente à une violence que nous éprouvons intérieurement.Vivre est bel et bien un métier, un difficile métier. Notre façon de le rendre plus doux, c’est d’accepter la vie. Mais cette douceur ne peut venir que de nous-mêmes, pas de l’extérieur. L’auteur évoque différents aspects de ce sentiment d’insoutenable existentiel, je lui conseillerai d’en exploiter certaines. D’oser le faire. Il en est capable.
A la fin de sa postface, Aymeric Patricot dit rêver de passer à « une littérature parfaitement apaisée (…) décrivant un monde unifié, beau, séduisant, aimable, point d’aboutissement d’efforts millénaires ». Je rêve de bonheur mais en littérature, je le crois difficilement exprimable sur la durée sans être ennuyeux ou bon pour la ménagère de moins de 50 ans des écrans publicitaires. Tout juste peut-on décrire les effleurements du bonheur, toujours fugitifs car toujours menacés. Je pense à José Cabanis (hélas trop oublié) et à Alain-Fournier, dans certains passages de ses lettres à Jacques Rivière. Dans les deux cas, ces caresses du bonheur qu’ils décrivent sont liées à la nature. Peut-être est-elle le cadre le plus rassurant pour notre repos, plus rassurant peut-être qu’un bel édifice ?

José Cabanis
Mais, penser que nous pourrions aujourd’hui aboutir à une littérature apaisée, c’est croire que l’humanité progresse. Je ne le crois pas. L’homme d’aujourd’hui est le même que le voisin d’Homère. Mais tant que la Terre existera, il se trouvera des hommes pour écrire sur l’humanité, dans ses grandeurs, ses petitesses, ses malheurs et ses joies.
L’Homme qui frappait les femmes est un chant désespéré, humain et intemporel dont nous avons grand besoin dans notre société matérialiste où tout va vite, où l’on peut se donner l’illusion d’exister en tweetant, où l’on n’accepte si peu son anonymat, où il faut du plaisir, du bien-être à tout prix. Un chant dans une époque qui pèse « sur les individus d’une manière particulière » comme l’écrit l’auteur dans sa postface. « (I)l y a des compromis, des pressions, des souffrances provoquant, même de manière ponctuelle ou localisée, cette sensation d’Insoutenable. » Et quand nos angoisses existentielles se rappellent à nous, étourdis que nous sommes par cette société multimédias, elles le font peut-être avec d’autant plus de violence, justement.
L’Homme qui frappait les femmes, d’Aymeric Patricot, éditions Léo Scheer
L’auteur a un blog : http://www.aymericpatricot.com/dotclear/
Tags: Alain Fournier, Albert Camus, American Psycho, Aymeric Patricot, Jacques Rivière, José Cabanis, L'Etranger, Philippe Vilain, Truffaut
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février 24th, 2013

Photo Didier Goudal
La Confession d’un enfant du siècle est un roman d’inspiration autobiographique écrit par Musset après sa rupture définitive avec Georges Sand. Ce projet de roman le poète y a songé dès leur première rupture, après leur voyage à Venise où Sand est restée. Musset, lui, est rentré à Paris et se met à réfléchir avant de s’exalter à nouveau et de replonger avec Sand dans la passion.
Musset a repris dans son roman quelques détails de leur liaison mais le caractère autobiographique est davantage lié à l’expérience des sentiments et à une certaine maturité acquise durant ces mois de passion.
La Confession d’un enfant du siècle est passée inaperçue à sa publication en 1836. La postérité n’a pas été très tendre avec ce texte. Aujourd’hui Musset est davantage connu pour ses pièces et un certain nombre de ses poèmes que pour ce roman (et ses nouvelles comme Le Fils du Titien, Emeline, Frédéric et Bernerette).
Les spectacles inspirés de la liaison entre George Sand et Musset sont légion, parfois avec quelques passages piqués dans La Confession même si on préfère utiliser sa correspondance avec la romancière, plus accessible.
La première partie du roman déroute et rebute même la plupart des lecteurs d’aujourd’hui. Cette bouleversante méditation sur le mal du siècle est souvent mal comprise, jugée trop abstraite, trop lyrique. Un éditeur aujourd’hui réclamerait à Musset de la supprimer ou de la placer en postface afin que les lecteurs ne se sentent pas obligés de lire le passage avant que débute l’histoire à proprement dite. L’auteur de l’adaptation, Frédéric Vossier, tout en réduisant le passage, a ouvert aussi le spectacle par cette reflexion sur le mal du siècle. Je lui donne raison. En effet, c’est rappeler que cette aventure intime qui va se vivre sous nos yeux est aussi celle d’une jeunesse (et plus ou moins de toutes les jeunesses, époque d’initiation et d’illusions amoureuses). Le roman, écrit à la première personne, n’a rien de dramatique dans sa forme. Il comporte des descriptions, des analyses psychologiques et des dialogues. Frédéric Vossier en a fait un monologue intense et fiévreux.
Bertrand Farge, qui interprète cette Confession, est un familier de Musset. Je me rappelle l’avoir vu en 2010 dans Le Chandelier au Lucernaire, déjà dans une bonne et dynamique mise en scène de Marie-Claude Morland. En assistant à cette Confession, j’ai pensé un autre spectacle Le Journal d’un fou de Gogol qui est repris en ce moment par Syrus Shahidi au théâtre du Gymnase. Le texte de Gogol est une pente droite : le personnage s’enfonce dans la folie. Ici, le texte est une succession de courbes : Octave nous livre une confession qui reflète bien le caractère fluctuant de Musset, passant de l’exaltation tendre à la jalousie furieuse, de la bonté à la cruauté.
Dans son jeu, Bertrand Farge parvient très bien à alterner moments de confidences douces ou mélancoliques avec des moments plus violents voire irrationnels. Les passages d’une humeur à une autre n’ont rien d’artificiel. En effet, dans la petite salle du théâtre du Marais, le comédien peut faire passer ces mouvements d’âme et entretenir une véritable connivence avec le public. Exactement comme Musset qui a toujours eu besoin d’avoir un ami pour son cœur tourmenté. Une confession d’ailleurs n’est confession que lorsqu’elle s’adresse directement à quelqu’un.
Le décor également reflète la diversité de ce texte. Sur la petite scène, une partie évoque un intérieur XIXe siècle avec un fauteuil, une table et des verres à pied, une autre partie du décor, poétique, est faite d’arbres aux silhouettes évoquant la douceur d’un tête-à-tête amoureux. Cela permet également de symboliser ces moments où Octave et Brigitte sont à la campagne.

Photo Didier Goudal
La Confession d’un enfant du siècle n’est pas l’œuvre de Musset que je préfère. Musset n’est pas un romancier né et on sent, sur la longueur, qu’il n’est pas très à l’aise avec la prose. Mais je dois dire que ce spectacle, en choisissant les bons passages du roman sans désarticuler l’ensemble, sans rendre la progression ni trop rapide ni artificielle, m’a permis de comprendre toute la force dramatique contenue dans ce texte. Une intensité qui est peut-être noyée à la lecture, noyée peut-être aussi à cause de quelques longueurs. La liberté de jeu de Bertrand Farge et son naturel auraient certainement plu à Musset. Le spectacle plaira également aux spectateurs d’aujourd’hui en leur offrant un texte à la fois romantique et intemporel, redonnant pleinement sa place aux sentiments humains exprimés sans peur ni calcul. Un monologue vivant, théâtral et généreux.
La Confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset
Adaptation : Frédéric Vossier
Mise en scène : Marie-Claude Morland
Interprétation : Bertrand Farge
http://confessionenfantdusiecle.hautetfort.com/
Théâtre du Marais
37 rue Volta 75003 Paris
www.theatredumarais.fr
Jusqu’au 31 mars
A 21h du jeudi au samedi et à 17h le dimanche.
Tags: Bertrand Farge, Confession d'un enfant du siècle, Emeline, Frédéric et Bernerette, Frédéric Vossier, George Sand, Gogol, Journal d'un fou, Le Chandelier, le Fils du Titien, Lucernaire, Marie-Claude Morland, Musset, Syrus Shahidi, théâre du Marais
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février 13th, 2013
Dans une lettre à Jacques Rivière, Henri Fournier dit que Meaulnes est « un homme dont l’enfance a été trop belle » (4 avril 1910). Quand l’enfance n’a été que du bonheur, quand on a pu se prendre pour un jeune dieu, comme Meaulnes revenant après ses trois jours d’escapade, à l’âge adulte, on ne peut que faire le deuil de ce paradis perdu.
Etre adulte pour Meaulnes, c’est comprendre qu’il faut renoncer au bonheur.
En quittant Yvonne de Galais, la femme qu’il aime, qu’il a pu épouser, il se dérobe au bonheur qui s’offre à eux. Sa réaction peut paraître totalement incompréhensible, psyc
hologiquement incohérente. Mais Meaulnes comme le dit Fournier traîne la mélancolie du bonheur de l’enfance perdue. L’amour avec Yvonne est une joie mais il sait qu’elle sera une joie d’adulte, donc moins pure. Il sait aussi que cette joie ne durera pas. Meaulnes fuit donc le bonheur adulte, ose se montrer cruel avec la femme adorée par fragilité et par orgueil.
Il me semble que l’on peut établir un rapprochement avec la princesse de Clèves. La princesse a longtemps rêvé de l’amour avant de le rencontrer, en la personne du duc de Nemours. Mme de Lafayette montre bien comment son amour cristallise. La princesse est d’abord portée par ce sentiment inconnu et qu’elle garde pur. Une fois veuve, elle pourrait épouser Nemours. Au lieu de cela, elle se soustrait aussi au poids du bonheur, à l’accomplissement d’un sentiment réciproque et se cloître.
Pour fuir, les femmes se retirent du monde, les hommes courent le monde.
Comme Meaulnes, la princesse de Clèves est une mélancolique qui ne s’offre pas au bonheur parce qu’elle devine que le vivre c’est déjà en entrevoir la fin. Parce que le vivre réellement, c’est l’abîmer. La princesse craint de finir par ne plus être aimée de Nemours si elle se donne à lui. Meaulnes craint de ne plus aimer Yvonne s’il reste avec elle après l’avoir faite sienne. Ce sont deux anges cruels. Ils n’appartiennent pas à notre monde humain.
Meaulnes et la princesse de Clèves agissent aussi par orgueil, un orgueil qui peut dépasser l’entendement mais qui leur suffit à eux. Ils préfèrent préserver la haute idée qu’ils se font d’eux-mêmes mais aussi de leur histoire d’amour, du bonheur plutôt que d’essayer de les vivre imparfaitement.
On trouve bien d’autres personnages dans la littérature qui fuient ainsi la félicité.
Je n’ai pas oublié ainsi ce roman de Gide lu au lycée, La Porte étroite. Alissa renonce à son bonheur avec Jérôme alors qu’ils pourraient se marier. Elle s’enlaidit, se dérobe, pour finir par se laisser mourir. Jérôme, le narrateur, ne trouve rien qui justifie son attitude (car le drame dans ces bonheurs refoulés, ce n’est pas tant le renoncement du héros qui justement se pose en héros, c’est que le second protagoniste s’accroche au désir d’être heureux et se voit ainsi sacrifié, parfois sans comprendre pourquoi) :
« – Que peut préférer l’âme au bonheur ? m’écriai-je impétueusement.
[Alissa] murmura : – La sainteté… »
Alissa rejoint ainsi la princesse de Clèves. Quant à Meaulnes, il remplace la sainteté par l’aventure.
On peut les opposer à ces personnages qui, conscients que le bonheur ne durera peut-être pas, osent cependant le vivre. Peut-être avec l’illusion qu’il pourra durer, si on y met toute son âme. Peut-être en songeant qu’il vaut mieux vivre un bonheur mortel et furtif plutôt que de se frustrer de toute joie sur terre sous prétexte que sa perte fera souffrir.
C’est bien ce que font Musset et ses personnages qui lui ressemblent comme des frères, Perdican et Octave. Musset, à chaque histoire d’amour, rêve à la perfection. Il en rêve surtout avant l’accomplissement. Il n’y a qu’à lire ses lettres à Sand avant qu’ils deviennent amants ou au tout début de leur liaison. Lire aussi ses poèmes à Mme Jaubert, à Aimée d’Alton, quand il cherche à les séduire, vers pleins d’une joie encore enthousiaste.
Perdican se fait aussi son porte-parole dans sa fameuse tirade dans On ne badine pas avec l’amour. Pour lui, il vaut mieux vivre son amour, même si on souffre, plutôt que d’y renoncer par crainte de voir son amour-propre meurtri, son idéal abîmé. Il se retrouve face à une Camille qui, pour des raisons proches de celle de Mme de Clèves, préfère ne pas céder au bonheur amoureux avec son cousin, puisqu’il risque de prendre fin, puisqu’il se peut qu’un jour il cesse de l’aimer. Camille place son orgueil, son héroïsme plus haut que tout. Le couvent dès lors, proche de la sainteté, a l’avantage de la rendre héroïque facilement.
Le bonheur appartient-il à notre monde ou bien n’est-il qu’un idéal inaccessible et auquel il vaut donc mieux renoncer ? La sainteté peut remplacer le bonheur terrestre mais elle n’est pas donnée à tous et bien orgueilleux est celui qui se croit appelé à elle.
Si nous ne sommes pas touchés par la grâce, il nous reste à profiter et à affronter le bonheur, pour le meilleur et pour le pire, avec humilité et courage, avec légèreté et gravité.
Tags: Aimée d'Alton, Alain Fournier, Alissa, duc de Nemours, Gide, Grand Meaulnes, Jacques Rivière, la Porte étroite, Mme de Lafayette, Mme Jaubert, Musset, On ne badine pas avec l'amour, Perdican, Princesse de Clèves, Yvonne de Galais
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février 3rd, 2013

crédit : GILLES-BASSIGNAC-JDD-SIPA
La réalité est seulement ce que l’on veut en faire et il faudrait rassembler toutes les réalités possibles qui sortent de nos esprits pour en donner une image exhaustive.
Philippe Vilain, dès son premier livre, montre bien que la réalité est ce que nous imaginons et il aime à aller plus loin : ses narrateurs inventent ainsi une autre réalité, qu’ils savent fictive, mais qui, à force, parvient à avoir aussi une existence propre
Reflet de lui-même, de ses interrogations, de ses obsessions : le narrateur, dans les romans de Philippe Vilain, est toujours le même homme même s’il change de nom, de situation professionnelle. Sa vie amoureuse varie aussi, comme si le narrateur jouait successivement les différents rôles de la Ronde de Schnitzler, mais en restant lui-même. On sait gré à Philippe Vilain de ne pas s’efforcer de donner une réalité sociale et professionnelle à son personnage, ici comptable chez Generali. Le monde de l’entreprise il le fantasme vaguement, considérant qu’il n’est qu’un décor pour la vraie vie, celle de l’âme. Lorsqu’il évoque la manie comptable de Pierre Grimaldi, c’est plus une déformation littéraire inspirée par les écrivains égotistes tentant de rationaliser leur vie sentimentale comme Constant et Stendhal. C’est un comptable rêveur.
L’intrigue de La Femme infidèle se résume en quelques mots : un homme, Pierre Grimaldi, découvre que sa femme le trompe en découvrant un sms sur son portable qu’elle a oublié. Il décide de ne rien dire mais il serait faux de penser qu’il ne fait rien. Il espionne sa femme et ses réactions, lui tend quelques petits pièges, se lançant dans des analyses, des théories qui s’enchaînent au fil des points virgules. Les meilleurs passages du roman sont les longs paragraphes de monologues intérieurs de Grimaldi, mêlant supputations et doutes sur l’autre et soi, réflexions subtiles sur les sentiments et les actes, la vie et ses complexités morales, petites maximes sur l’amour. Le plus intéressant chez Philippe Vilain est toujours ce qui sort de l’action stricto sensu. De ce roman, il aurait même pu n’en faire qu’un long monologue.
Le narrateur de Vilain vieillit doucement au fil de ses romans, occasion d’explorer de nouvelles formes de tourments amoureux. Il peut déjà dire, comme Stendhal, que l’amour est la grande affaire de sa vie mais à la différence de Stendhal, les narrateurs de Philippe Vilain usent de l’amour pour se sentir vivre sans croire sérieusement à l’Amour et à sa durée. Le sentiment amoureux est davantage le prétexte à une aventure intérieure et une découverte, découverte sur soi. Au début de chaque histoire, la femme aimée n’est pas son genre ou inaccessible (trop belle, trop brillante comme dans l’Eté à Dresde ou Paris l’après-midi, trop fade ou trop vulgaire comme dans Faux père et Pas son genre). Tout commence par un malentendu et un fantasme, comme souvent dans la vie. Ici, Pierre Grimaldi a déjà rêvé sa future femme sans la connaître et la cristallisation est née d’une méprise.
Le narrateur chez Philippe Vilain s’examine, à la fois sans concession avec lui-même tout en justifiant ses manquements, ses défauts. Il puise une sorte d’énergie dans l’inaction, le mutisme. Indécision à la Benjamin Constant qui le rend, au bout du compte, beaucoup plus puissant, car c’est l’autre, la femme qui est obligée de se mettre en péril, de décider et donc de perdre. Les femmes aimées dans ses romans, ce sont depuis L’Ete à Dresde, la même femme qu’elle soit fiancée, petite amie, maîtresse ou épouse. Ce sont des personnages désirés, objet de fascination mais qui n’ont jamais une existence réelle même si l’auteur prend soin de décrire la couleur des yeux, des cheveux, les gestes, de détailler les tenues en indiquant marque de vêtements, maquillage, etc. C’est une image de la femme, toujours la même, obsédante. Le narrateur a beau dire qu’il connaît les femmes (pas un roman de Philippe Vilain sans un passage de rêverie à la manière de l’Homme qui aimait les femmes), cette connaissance est subjective, distancée par la fascination. On a toujours l’impression que le narrateur et les femmes sont séparés par une paroi de verre, une séparation à la fois dramatique et excitante. La paroi de verre permet aussi de voir et je crois qu’il n’y a pas non plus un roman de Philippe Vilain sans qu’à un moment donné au moins le narrateur ne se pose en voyeur (et dominateur, car le voyeur détient un pouvoir sur son objet).
Lorsqu’il découvre que sa femme le trompe, Pierre Grimaldi a le sentiment d’en être dépossédé. Mais j’ai été frappée qu’à l’exception de deux fois où les deux noms de famille sont accolés, Pierre Grimaldi appelle sa femme par son nom de jeune fille, Morgan Lorenz (le genre de prénom et nom qui font un peu pseudo et qui déréalise davantage encore cette infidèle) comme s’il ne la possédait pas, comme s’il ne lui avait pas vraiment donné son nom. La possession physique que Grimaldi évoque est illusoire, elle est à la portée de tous et tout aussi illusoire le plaisir qu’il lui procure, il en a conscience lorsqu’il se rend compte qu’il simule aussi. Dans Paris l’après-midi, le narrateur (cette fois l’amant) croyait également posséder Flore. Il évoquait leur complicité physique tout en devinant que celle-ci ne suffisait pas. La plupart du temps, Pierre Grimaldi appelle son épouse non par son prénom mais en disant « ma femme ». Par moment, cette appellation a des allures d’obsession, comme s’il voulait insister sur leur lien dont il perçoit cependant qu’il est fragile puisque cela n’empêche pas sa femme d’être aussi la femme d’une autre. Bien sûr, user du mot épouse aurait un côté un peu bcbg qui sonnerait faux et pourtant le mot « femme » comme synonyme alimente une sorte d’ambiguïté, car Morgan Lorenz, par son infidélité, n’est plus la femme de Pierre Grimaldi mais la femme qui vit à côté de lui.
Comme l’écrit Philippe Vilain, « la fidélité n’est pas la garantie d’aimer ». Il ne vient pas à Grimaldi l’idée de tromper sa femme pour se venger. Au début, il s’accroche même à leur couple, à leur souvenir. Il est fidèle lui et pourtant il cesse d’aimer.
Je n’ai pas lu ce roman comme le récit d’un homme trompé mais d’un homme qui se déprend.
Il n’est finalement pas tant trompé par sa femme que par sa vie, leur vie conjugale. Il la croyait heureuse alors qu’elle n’était que fade. Si Grimaldi a quelques réactions de jalousie, il est moins jaloux de l’amant que de sa femme qui a une autre existence dont il ignore tout. D’ailleurs, quand elle passe aux aveux, elle reconnaît que cet adultère est inexplicable, comme une aventure irrationnelle. Une échappée contre le quotidien.
L’infidélité a rappelé à Pierre Grimaldi que la vie est ailleurs que dans ce mariage stable.
L’infidélité lui rappelle également sa vraie nature. La complaisance avec laquelle il se laisse obnubiler par cette tromperie est une manière de s’échapper, d’être finalement aussi infidèle, plus cruellement et définitivement d’ailleurs. Grimaldi trompe sa femme avec ses rêveries, avec la mer, avec Naples… Cette femme qui lui semblait la compagne idéale, digne de confiance, digne d’être aimée, finalement lui devient de plus en plus étrangère et à la fin, encombrante. Comme dans les autres romans de Vilain, le narrateur se libère, cesse d’aimer celle qui l’a torturé parce la souffrance et la jalousie épuisent l’amour même le plus passionnel, après, de façon illusoire, l’avoir fait plus grand. « Je n’oublierai jamais le jour où j’appris que ma femme me trompait ». Cette phrase ouvre et ferme le roman. La première fois, on entre dans le drame intime d’un homme. La seconde, c’est une libération. Lorsqu’à Naples, Pierre Grimaldi sent qu’il ne peut renouer avec son passé, son premier voyage en Italie avec sa femme, il prend alors conscience pleinement qu’un ailleurs l’appelle. Une autre réalité qui se découvre à lui parce qu’il a changé.
Charles Bovary et Alexis Karénine sont des maris trompés, des personnages secondaires dont on sait peu de chose (surtout de Charles Bovary, car Tolstoï consacre beaucoup de pages à Karénine dont la cruauté peut certes se comprendre mais apparaît excessive contre la pauvre Anna). On pourrait aussi citer Swann mais Proust en fait un être si riche qu’il ne saurait se réduire à son rôle d’homme trahi par Odette. Il y a une autre figure d’homme trompé étonnante, celle décrite avec pertinence et intensité par Zweig dans La Peur. Peur d’une femme infidèle qui se croit découverte, peur face à un mari à la fois pervers et grand prince. Maupassant a aussi traité le personnage, sous différents angles… mais revenons en 2013.

Pierre Renoir dans le rôle de Charles Bovary dans l’adaptation du roman par Jean Renoir
Le narrateur de Philippe Vilain veut défendre ici ces Bovary et Karénine, « frères d’infortune », « des héros de l’inaction, rigoristes et moraux, dont l’absence de réaction me paraissait moins une faiblesse sentimentale qu’une force de caractère… » Malgré tout, même si Pierre Grimaldi est trompé, sa souffrance me semble moins grande que celle de l’amant de Paris l’après-midi qui lui aussi craignait, pensait être trompé par sa maîtresse. Moins grande et folle que celle du narrateur de l’Etreinte qui jalouse le nouveau compagnon de la femme qu’il a pourtant quittée. Ces deux hommes auraient moins de raison d’être jaloux et pourtant, ce sentiment les envahit de manière plus obsessionnelle et aiguë que chez Grimaldi.
Penser à l’infidélité de sa femme est pour Pierre Grimaldi une occupation de chaque instant, une passion qui le fait (enfin) exister. Il se délecte de son humiliation, de son espionnage, de ses petites perversités contre sa femme. Chez Philippe Vilain, on alimente ses souffrances amoureuses, car souffrir c’est exister alors que le bonheur devient vite un ennui, synonyme d’habitude. Quoi de plus terrible que l’ennui se demandaient déjà les romantiques ? Si Grimaldi se fait un film, se raconte une autre histoire dans l’histoire, une histoire faite de doutes, de supputations, d’héroïsme de mari trompé, c’est, sans en avoir conscience, pour cesser de s’ennuyer et donc cesser de sentir qu’il n’habite pas sa vie.
Sa solitude à la fin, solitude choisie, est plus intense que la compagnie de sa femme qu’il a rejetée impitoyablement.
Le roman en s’achevant est comme une fenêtre s’ouvrant sur la baie de Naples. Un retour vers les origines italiennes du narrateur, le début d’une autre existence à la fois rêvée et réelle.
La Femme infidèle, de Philippe Vilain, éditions Grasset
Tags: Alexis Karénine, Benjamin Constant, Charles Bovary, Faux père, L'Etreinte, La Femme infidèle, La Peur, La Ronde, Maupassant, Naples, Paris l'après-midi, Pas son genre, Philippe Vilain, Pierre Grimaldi, Schnitzler, Stendhal, Zweig
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janvier 20th, 2013
La vengeance est un sentiment, un désir d’agir puis parfois un acte dont nous sommes tous capables, dès le plus jeune âge. Qui, dans une cour de récréation, une salle de classe, par exemple, n’a pas ressenti si cruellement une offense qu’il a voulu reconquérir sa dignité ? Il y a certes des caractères vindicatifs, mais même les êtres les plus pacifiques, les plus indulgents sont cependant capables sinon de se venger, du moins d’être habités par une envie de vengeance. Il s’agit certainement de la passion la plus tenace tant qu’elle n’est pas assouvie et paraît toujours laisser son empreinte dans notre âme. Les plus grandes histoires de vengeance se déroulent sur des années, parfois au point d’envahir une vie entière. « La vengeance est un plat qui se mange froid » dit avec justesse le proverbe.
Après avoir consacré un essai à la cruauté, Michel Erman se penche sur la vengeance. Le mot d’éloge dans le titre de son ouvrage ne signifie pas que l’auteur fait son apologie. Il ne la condamne pas non plus systématiquement et se livre plutôt à une analyse essentiellement philosophique de cet acte en nourrissant sa démonstration d’exemples littéraires et de faits divers ou historiques.
La souffrance, l’humiliation sont toujours à l’origine de la vengeance. A la différence d’autres passions dont on est parfois en partie l’acteur dès la naissance, le désir de nous venger vient d’une agression d’autrui. Comme l’explique bien Michel Erman tout le long de son essai, la vengeance est un rapport à l’autre, qu’il s’agisse d’ailleurs d’une vengeance collective ou privée.
La justice, les sociétés démocratiques contemporaines condamnent la vengeance que chacun pourrait exercer sur un agresseur. Mais la justice est une entité indifférente, certes, elle peut reconnaître la souffrance de l’offensé en punissant l’offenseur, mais elle agit d’abord pour elle, c’est-à-dire pour garantir un équilibre et la paix sociale et ne parvient pas à réparer le préjudice. Bien souvent laisser la justice décider ce n’est pas se faire justice et la victime reste sur sa faim. Elle ne se sent pas reconnue pleinement.
Si tout le monde se faisait justice, ce serait le chaos, cependant le désir de vengeance est juste : il est une façon d’imposer notre être humilié, mais aussi notre liberté, notre puissance de révolte et d’action. Dès lors, même les vengeurs qui s’exécutent dans la violence extrême ne sont pas des salauds, ils sont égarés, ils souffrent, ils ne sont pas touchés peut-être par cette grâce qui leur permettrait de pardonner ou celle qui leur permettrait de rendre leur combat vindicatif non comme une destruction de l’autre, mais une construction plus grande de soi.

Jeanne Moreau dans La Mariée était en noir de Truffaut
La vengeance est une passion et par là même, elle prend des formes variées et s’appuie sur des réactions, des sentiments et des pensées irrationnels. La vengeance apparaît comme un acte sinon beau, du moins non condamnable, justifiable quand elle semble remplacer la justice qui ne peut agir ou refuse de le faire. Ainsi cet épisode dans le Comte de Monte-Cristo qui se déroule en 1815 : Bertuccio, qui deviendra le majordome de Dantès, vient voir le procureur du Roi pour réclamer justice car son frère a été assassiné lâchement alors qu’il demandait l’hospitalité. Villefort, le procureur, refuse de chercher le criminel, arguant que la victime était un bonapartiste, donc faisait partie des usurpateurs et qu’il n’a été tué que par de (justes) représailles de la part des royalistes. Bertuccio, en Corse qui se respecte, jure de se venger lui-même, non pas des assassins de son frère, mais du procureur. Il blessera gravement Villefort qui est également l’un des acteurs du malheur de Dantès. Dans cet épisode, Bertuccio apparaît comme le personnage positif et digne de compassion malgré son dessein criminel.
Michel Erman revient plusieurs fois sur le cas de Julie Kohler, l’héroïne de La Mariée était en noir, film de Truffaut inspiré du roman de William Irish. Le jour de son mariage, des hommes en essayant un fusil de chasse tuent son mari sur le parvis de l’église. Julie va assassiner ces hommes les uns après les autres en recourant à différents stratagèmes. C’est un personnage purement tragique : sa vengeance ne lui rendra pas son mari, ne lui rendra pas le bonheur, tout juste ces meurtres les uns après les autres participent-ils à son travail de deuil. Michel Erman rapproche Julie de Médée, l’un des personnages les plus emblématiques de cette passion.

Médée et Jason de Charles van Loo
La vengeance s’oppose à la morale, à la raison. S’il arrive que la vengeance aveugle, il n’est pas rare que des vengeurs aient conscience que leur acte vindicatif ne réparera rien, ou si peu. Il ne comble pas la perte qui est au cœur de tout acte de vengeance, acte qui est d’abord un projet avant d’être exécuté. C’est une passion douloureuse, qui obsède, qui, rappelle Michel Erman, nous renvoie au passé : « La durée va de pair avec le refus d’oublier l’offense. En rendant le mal pour le mal, la vengeance signe un contrat de fidélité avec un passé qui ne passe pas. » (p. 42). Julie Kohler et Edmond Dantès vivent ainsi dans un temps parallèle. Qu’importe les années passées, la passion vindicative se nourrit d’un futur qui permettra l’assouvissement.
Se venger, c’est aussi s’imposer, se réimposer comme un être à la fois libre et digne de respect. C’est exister, faire exister sa colère, son chagrin, son ressentiment, son honneur, tous ces éléments dont ceux qui veulent raisonner le vengeur vont tenter d’atténuer l’importance. Se venger, c’est défendre son moi intime, c’est se relever d’un tort, d’une humiliation. Il me semble que c’est bien cet aspect qui nous fait accepter la vengeance, la tenir sinon pour juste, du moins admissible car humaine. En outre, celui qui se venge a d’abord été un offensé, il n’a pas dégainé en premier. A l’absence de scrupule de l’un répond l’absence de scrupule de l’autre. La loi du talion.
Si donc le principe peut être compréhensible, ce sont généralement les actes, l’assouvissement qui peuvent être critiqués, voire condamnés, d’autant plus condamnés que, comme on l’a vu, l’acte ne répare pas forcément le préjudice. Médée et Julie Kohler vont rester seules et malheureuses et Edmond Dantès cherche finalement à se racheter, conscient qu’il aurait dû laisser à Dieu le soin de lui faire justice.
La vengeance est parfois un impossible dialogue, soit que l’offensé reste sur sa position, ne laisse pas à l’autre la possibilité de s’expliquer, de s’excuser. Soit que l’offenseur refuse de reconnaître ses torts : dès lors il est impossible à l’offensé de pardonner puisque son offense est niée, dès lors il ne lui reste que la vengeance pour reconquérir son honneur, son être.
Le terme d’éloge dans le titre de l’ouvrage de Michel Erman trouve sa justification à la fin. En effet, l’auteur explique qu’un certain type de vengeance réalisée, « vengeance de fidélité à soi » ou bien le pardon permettent de rester dans un rapport humain. L’offenseur, même si on prend le pas sur lui, reste l’autre. « L’offenseur qui demande pardon risque une parole de compassion et de confiance, tandis que l’offensé qui se venge commet un acte d’agression et de défiance. Cependant, dans les deux cas, il y a un geste de reconnaissance grâce à l’établissement d’une relation à autrui équivalent à une recherche de proximité à travers un lien social retrouvé. » (p. 118). Ainsi, la vengeance en gardant une fidélité à soi peut-elle être violente, mais elle n’est pas négation de l’autre, elle n’est pas destruction de cette altérité, destruction qui dans le cas de Médée ou de Julie Kohler aboutit au désespoir et à la solitude des offensées.
Pour rester dans un rapport humain avec l’offenseur et faire de la vengeance un acte seulement symbolique, il faudrait suivre la sagesse de Montesquieu : « Nous sommes assez vengés quand celui qui nous a offensés est persuadé du pouvoir que nous avons de la vengeance ; le refus que nous faisons de nous en servir, fait voir autant de grandeur d’âme que de mépris pour notre ennemi. »
La vengeance est souvent une affaire privée qui implique des émotions intimes, irrationnelles. « La vengeance est inséparable de ces affects qui, par leur puissance, modifient le rapport que la conscience entretient avec le monde », note Michel Erman (p.81) Dans ces cas, elle me semble alors être pleinement passion (subie et fatale).
Michel Erman donne comme exemples deux femmes blessées dans leur cœur.
D’abord Hélène, jouée admirablement par Maria Casarès dans Les Dames du Bois de Boulogne de Bresson, librement inspiré d’un extrait de Jacques le fataliste. Hélène, rejetée par Jean, son amant, va essayer de se venger de lui. L’humiliation née de son amour blessé est le sentiment qui la gouverne.
Le second personnage féminin analysé par l’auteur est la fameuse cousine Bette de Balzac qui, jalouse de sa jolie cousine qui a fait un beau mariage, cherche à nuire à cette dernière. Lorsque j’ai lu ce roman de Balzac, je me souviens avoir tout de même été prise de pitié pour Lisbeth. Certes, elle trahit la confiance de sa famille, elle souhaite le malheur de ceux qui sont bons pour elle, mais Balzac sait nous rendre ce personnage humain, malgré tout. Elle est égarée, elle est cruelle d’abord parce qu’elle ne s’aime pas. De fait, tous ses rapports avec les autres deviennent humiliation.
On est aussi pris de pitié face à Hélène, dans le film de Bresson. Ici, le jeu bouleversant de Casarès, qui déjà dans Les Enfants du paradis jouait le rôle d’une femme jalouse et délaissée, tient sans doute pour beaucoup à la sympathie qu’on éprouve tout de même pour elle. Cette pitié est certainement possible aussi parce que les projets vindicatifs n’aboutissent pas.

Senso de Visconti
Je pense aussi au film de Visconti, Senso. Dans ce film, Livia va se venger de son amant, le lieutenant Mahler, pour lequel elle a quitté son mari. Elle part le rejoindre et le trouve avec une prostituée. Elle comprend qu’il a aussi utilisé l’argent destiné aux patriotes italiens et qu’elle lui avait confié. Le lieutenant ne nie pas sa responsabilité, mais montre aussi à Livia qu’elle s’est aveuglée sur les sentiments qu’il éprouvait pour elle. Livia part dénoncer le lieutenant comme déserteur. Il est vite arrêté et exécuté. Ici, la vengeance s’exerce rapidement, dans un moment d’égarement et Livia à la fin est, je crois, aussi désespérée d’avoir été ainsi trahie que d’avoir causé la mort de son amant. Livia, par ailleurs ardente patriote italienne, est avant tout une victime de sa passion amoureuse qui la pousse à cet acte vindicatif tragique. Comment ne pas la trouver bouleversante et finalement sympathique, même s’il y a mort d’homme ?
Je me demande si la vengeance liée à l’amour ou au rejet n’est pas plus une attitude féminine. Un homme peut se venger d’une femme qui l’a trahie si elle s’avère moralement indigne, une coquette. Une femme se venge plus facilement d’un homme qui l’abandonne, lors même que cet homme agit sans rien avoir à se reprocher moralement (il est simplement lassé et n’aime plus). L’orgueil d’une femme amoureuse conduit plus facilement à la vengeance alors qu’un homme soit cherchera à reconquérir la femme aimée qui lui échappe, soit en prendra acte et passera à autre chose. C’est le cas de Swann par exemple, d’abord, très amoureux, il s’accroche à Odette au prix de bon nombre d’humiliations puis renonce à se venger d’Odette qui l’a tant trompé, alors qu’il en aurait la possibilité.
« Mais alors qu’autrefois, il avait fait le serment, si jamais il cessait d’aimer celle qu’il ne devinait pas devoir être un jour sa femme, de lui manifester implacablement son indifférence, enfin sincère, pour venger son orgueil longtemps humilié, ces représailles qu’il pouvait exercer maintenant sans risques (car que pouvait lui faire d’être pris au mot et privé de ces tête-à-tête avec Odette qui lui étaient jadis si nécessaires), ces représailles il n’y tenait plus; avec l’amour avait disparu le désir de montrer qu’il n’avait plus d’amour. Et lui qui, quand il souffrait par Odette eût tant désiré de lui laisser voir un jour qu’il était épris d’une autre, maintenant qu’il l’aurait pu, il prenait mille précautions pour que sa femme ne soupçonnât pas ce nouvel amour. » (A l’ombre des jeunes filles en fleur)
La vengeance même assouvie donne naissance à un vide car comme toute passion, elle se nourrit de son objet et l’assouvissement fait disparaître ce dernier.
Le pardon est peut-être la meilleure délivrance. Michel Erman explique ainsi que l’on peut aussi imposer sa puissance dans le pardon comme dans le désir de la vengeance. Le désir et non l’acte. Le désir n’est pas assouvissement et pardonner après avoir désiré se venger, c’est une façon d’être reconnu comme offensé, une façon d’être et de dépasser l’offenseur non en lui rendant la monnaie de sa pièce, ce qui est se rabaisser à son niveau, mais le dépasser par un sens de l’honneur plus grand. C’est le sens des propos de Montesquieu cités plus haut.
L’expression positive de la vengeance me semble être la revanche, telle qu’on l’emploie couramment. C’est reprendre l’avantage sur un autre, mais sans lui nuire et sans se nuire par des sentiments douloureux que font naître toute vindicte. La revanche, c’est dépasser son émotion destructrice et, sans oublier le mépris, agir de façon plus constructive. Rappeler à celui qui nous a offensé, qui nous a méprisé non seulement notre existence, mais s’imposer, démontrer que nous ne méritions pas le mépris qu’il nous affligé. Se battre non contre l’offenseur, mais pour soi, s’élever au niveau de l’autre et lui montrer même qu’on peut le dépasser.
La revanche me parait plus douce, plus noble, elle naît des mêmes émotions que la vengeance, étant désignée comme un synonyme mais choisit un autre chemin. C’est la voie qu’aurait pu choisir Hélène des Dames du Bois de Boulogne ou la cousine Bette : parvenir à être plus heureuses que l’homme qui la dédaigne ou la cousine à qui tout sourit.
Défi plus grand peut-être que la vengeance, mais qui mobilise une part de notre être, de notre cœur, de notre intelligence plus positive.
Eloge de la vengeance de Michel Erman, Puf
Michel Erman sera l’invité des Rendez-vous littéraires le 29 janvier à 19h15 à l’Entrepôt (14e)
http://www.lentrepot.fr/-Litteratu re-.html
Le prochain Ciné Philo de l’Entrepôt, animé par Daniel Ramirez sera aussi consacré à la vengeance avec la diffusion de Lady Vengeance de Park Chan-Wook, suivie d’une discussion, le dimanche 27 janvier à 14h15 http://www.lentrepot.fr/Lady-Vengeance.html
Tags: Balzac, Dames du bois de boulogne, Daniel Ramirez, Edmond Dantès, Jeanne Moreau, Julie Kohler, la Cousine Bette, La mariée était en noir, Le Conte de Monte Cristo, Maria Casarès, Médée, Michel Erman, Montesquieu, Park Chan-Wook, Robert Bresson, Senso, Visconti, William Irish
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janvier 13th, 2013

Berthe Morisot, Jeune fille devant un miroir
Pourquoi n’y-a-t-il pas de jeunes hommes en littérature ?
Cette question qui donne le titre à mon billet m’a été inspirée par le point de départ de ce texte qui sera consacré aux jeunes filles en littérature.
Quand sont-elles apparues dans la littérature française ? Après réflexion, je crois que c’est Musset qui le premier a fait entrer ce thème, cette figure juvénile. Certes dans les siècles précédents on trouve des jeunes filles dans les romans et pièces de théâtre : La princesse de Clèves, Chimène, Aricie dans Phèdre, sans compter les jeunes filles chez Molière, chez Marivaux. Mais soit elles sont au cœur d’un drame, d’une tragédie qui les obligent à une gravité, à une maturité qui les font adultes et dès lors leur font perdre l’espèce de charme qui s’attache à la figure de la jeune fille telle qu’elle apparaît ensuite chez Musset. Soit, chez Molière ou chez Marivaux, elles sont simplement esquissées voire un peu caricaturées, elles ne sont pas importantes en tant que telles.
Il faudrait étudier la place des petites cousines ou des voisines dans la vie et l’œuvre de certains écrivains. Souvent, elles sont à l’origine de leurs premiers émois, de leurs premiers souvenirs et ne sont jamais oubliées. Ce sont ainsi Louise et Zoé Le Douairin, petites voisines du marquis Musset-Cognet chez qui Musset passa ses vacances en 1826 à l’âge de 16 ans. Louise et Zoé lui inspirèrent les personnages principaux d’A quoi rêvent les jeunes filles. Cette courte pièce en vers sera publiée en 1832. On peut penser qu’il est naturel qu’un jeune poète d’à peine 22 ans soit inspiré par les jeunes filles. Or justement dès l’adolescence Musset, comme Rimbaud, Baudelaire, comme probablement Lautréamont, ne sont précisément déjà plus des jeunes hommes.
Face à ces jeunes filles en fleurs, Musset fantasme sur leur charme, leur pureté, leur naturel : tous ces trésors de la vie qu’il ne possède plus, à supposer qu’il les ai possédés un jour.
Par la suite, la figure de la jeune fille se retrouve dans de nombreuses poésies de Musset comme Ninon ou ses poèmes inspirés par Aimée d’Alton, le moinillon blanc. En effet, même s’il a fait d’Aimée sa maîtresse, on peut dire qu’il ne l’a jamais pervertie, qu’il ne l’a jamais rendue vraiment femme. On peut également citer ce long poème « Une soirée perdue » dans lequel Musset, déjà vieillissant bien que n’étant âgé que d’une trentaine d’années, suit une jeune fille après avoir était charmé par son cou blanc, lors d’une représentation du Misanthrope à la Comédie-Française. Quelques années avant de mourir, Musset retrouvera d’autres jeunes filles lors d’un séjour au Havre. Deux jeunes filles d’une famille anglaise comme un écho aux voisines de ses vacances d’adolescent. Musset plongeant dans la débauche a toujours été fasciné par les jeunes filles qui le renvoyaient à un idéal à la fois inaccessible et pourtant sous ses yeux, un idéal qu’il aurait pu saisir pour s’en emparer mais qui aurait justement perdu de sa grâce en le saisissant. Musset regarde les « petits nez roses » avec un émerveillement et il lui semble à la fin de sa vie que des deux jeunes filles anglaises, comme les petites filles qu’il voit au jardin des Tuileries sont des anges qui le protègent.
Il y a chez Musset une volonté de gommer tout ce qui est ordre du désir, de la sexualité face à ces jeunes filles. Il ne veut pas les déflorer.
On trouve également quelques jeunes filles chez Balzac même si sa préférence va à la femme malheureuse et mariée ou à la maîtresse dévoreuse. De même chez Stendhal, la jeune fille ne le reste pas longtemps, car elle se donne à la passion : Mathilde, Clélia. Les jeunes filles sont trop fades pour eux.
De Musset on arrive facilement à Alain-Fournier et à Proust. La silhouette des jeunes filles n’a changé qu’en apparence, suivant la mode vestimentaire mais leur charme poétique, l’attraction qu’elles exercent reste les mêmes. Ces jeunes filles ont des corps souples que les vêtements laissent deviner. Ce qui est deviné est toujours plus attirant que ce qui s’offre sous nos yeux trop brutalement. Chez Alain-Fournier, elle est blonde, blonde comme Mélisande, personnage qui passionne l’écrivain parce qu’il retrouve chez Debussy (plus encore que dans le drame initial de Maeterlinck) l’expression de son propre rêve féminin.
La jeune fille est aussi appelée fillette, petite fille. Elles sont à la fois accessibles pour ces écrivains et en même temps entourées d’un parfum de mystère, comme s’ils pouvaient les voir, leur parler, les toucher mais sans atteindre ce qui fait leur charme, leur essence qui sont du domaine de l’impalpable. Du reste, l’écrivain préfère souvent les observer de loin, à la fois intimidé et pris d’une peur de briser le charme de la nature en les approchant de trop près. C’est le narrateur dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs qui à Balbec s’extasie sur « cet ensemble merveilleux » de jeunes filles. Il imagine la beauté de leur corps : leurs jambes, leur hanche, tout ce qu’il ne peut que deviner. Pour lui, ce sont des statues mouvantes, magnifiques. Mais bien que dotées d’une enveloppe charnelle qui s’offre au regard, elles n’ont pas encore assez d’individualité pour qu’il soit question de sensualité, de sexualité. Ainsi Albertine, dans le groupe de jeunes filles, est-elle encore une jeune fille. On reste dans l’éthéré, le rêve, l’idéal, l’inaccompli qui certes a quelque chose de frustrant mais qui préserve la beauté.
Souvent ces jeunes filles décrites se caractérisent par un élément de leur corps qui retient l’attention de l’écrivain, du narrateur qui condense en un point toute la fascination qu’elles exercent. Ce peut être le long cou blanc de la jeune fille dans le poème de Musset « Une soirée perdue », ou bien les yeux noirs brillants de Gilberte lorsque le narrateur la rencontre pour la première fois, ou chez Alain-Fournier les cheveux blonds et la taille fine d’Yvonne de Quiévrecourt, l’Yvonne de Galais du Grand Meaulnes. Outre Yvonne, Alain-Fournier évoque bien souvent dans ses lettres à Jacques Rivière ces petites-filles qu’il a fréquentées enfant et adolescent, ces cousines de Nancay qui éveillèrent son goût pour la petite fille, la petite fille de la campagne. Il aimait leur tenir la main, respirer le parfum de leur linge… comme un petit parfum de perfection. Dans une lettre à Jacques Rivière, Fournier cite une phrase de Francis Jammes qui résume bien ses pensées et celles de ces écrivains fascinés par ces figures juvéniles : « j’aime les jeunes filles, seules, elles ne m’ont jamais ennuyé. » Et Alain-Fournier de poursuivre « C’est qu’il n’y a qu’elles pour être aussi spontanées, aussi fraîchement naturelles. Les as-tu jamais derrière une cloison entendues causer et sourire ? (…) La petite fille est la chose de la nature la plus intéressante. Je songe à toutes les possibilités, à tout ce qu’on pourrait faire de la femme qui est en germe là et qu’on va gâter, étouffer.
Je n’ai peut-être jamais été moi-même que dans mes conversations avec ces merveilleuses petites choses, spontanées et parlantes. »
Gilberte au début de La Recherche a cette pureté enfantine, cette évanescence qui en fait une sorte d’être idéal dont le narrateur est amoureux. Albertine perd rapidement son image de jeune fille pour être cette femme qui tourmente le narrateur, qui fait naître en lui des doutes. Albertine en proie à la perversion.
Chez Alain-Fournier, la jeune fille qui est en toute femme meurt lorsqu’elle devient mère. À ses yeux Yvonne de Quivrecourt est perdue définitivement pour lui non pas lorsqu’il apprend qu’elle est mariée (car elle pourrait ne pas consommer son union) mais lorsqu’il apprend qu’elle a un enfant. Dans le Grand Meaulnes Yvonne de Galais meurt après avoir mis au monde sa fille. De même Mélisande dans le drame de Maeterlinck et l’opéra de Debussy meurt après avoir mis au monde son enfant.
La jeune fille, la fillette doit donner naissance à des textes, faire œuvre mais le désir, le fantasme ne doit venir que de l’écrivain. La jeune fille doit rester chaste, vierge. Rien ne doit l’avoir pervertie ni un homme (ou une femme), ni la société.
Je reviens à la question qui donne le titre à mon billet. En effet il n’existe pas à ma connaissance d’équivalent de ces jeunes filles en version masculine. Certes, on trouve un grand nombre de jeunes hommes dans la littérature française, mais d’une part ils sont essentiellement décrits par des hommes. Dès lors, ces écrivains brossent souvent une sorte d’autoportrait ou du moins puisent dans leur expérience personnelle. C’est le cas d’Adolphe avec Benjamin Constant, d’Octave avec la Confession d’un enfant du siècle. Félix de Vandenesse, chez Balzac, est un jeune homme qui pourrait se rapprocher le plus des jeunes filles au tout début du Lys dans la vallée mais cela ne dure pas, une fois que son amour pour Mme de Morsauf devient désir.
Peut-être ces jeunes hommes ne sont-ils justement pas aussi purs, évanescents, naturels parce qu’ils sont acteurs et non pas regardés, observés, admirés. Mais même s’ils sont l’objet de fantasme, d’amour de la part d’une jeune fille, ils n’inspirent pas une rêverie, un lyrisme équivalent. La jeune fille ou la femme s’éprend d’un jeune homme en particulier : elle ne rêve pas sur les jeunes hommes, elle individualise immédiatement.
De la même façon, les femmes de lettres lorsqu’elles décrivent un jeune homme le mette souvent en relation avec leur propre histoire s’il s’agit d’un texte autobiographique ou avec une femme éprise du jeune homme en question. Certes, on pourrait citer quelques personnages de paysans un peu naïfs chez George Sand mais ils n’ont pas la grâce des jeunes filles citées précédemment et souvent ils ont déjà trop vécu. C’est le cas du laboureur dans la Mare au diable qui certes est doté d’une sorte d’innocence sentimentale mais qui n’a pas cette grâce juvénile qu’on peut trouver chez la fillette.

Jeunes fille se coiffant, Renoir
Les femmes de lettres ne s’intéressent pas à l’homme mais à un homme.
Peut-être une femme est-elle plus poétique, peut-être est-elle faite davantage pour être l’objet d’une poésie qu’être poète elle-même ? Aujourd’hui, les hommes occupent une large place dans la littérature féminine mais encore une fois il s’agit souvent d’un homme en particulier qui n’est pas forcément jeune sans compter ces nombreux livres où les femmes ne sont pas tout contre les hommes, pour les protéger ou être protégées mais contre eux.
Oui, j’ai beau chercher je ne trouve aucun écrivain homme ou femme offrant un équivalent. La sexualité latente, une sorte de violence s’impose d’emblée chez les jeunes hommes à partir du moment où ils sont sortis de l’enfance. Ce sont plus ou moins ces ragazzi décrits par Pasolini, beaux mais dont la beauté naturelle à quelque chose de sauvage, ces jeunes hommes séduisants et mâles que l’on croise dans les rues de Naples.
Ou bien ce sont des jeunes hommes appartenant la bourgeoisie, à la haute société comme chez Mauriac, chez Balzac ou encore chez Gide, Montherlant. Mais bien que de manière plus civilisée, ils expriment aussi une sorte de violence. Ils perdent leur pureté même lorsqu’ils éprouvent éventuellement des sentiments chastes. Dans le cas des écrivains cités précédemment, ces jeunes hommes, plus ou moins, reflètent ce que vivent leur auteur : Musset et sa vie de débauchée, Alain-Fournier tout en rêvant encore à Yvonne s’empêtrant dans des histoires d’amour passionnelles et consommées, Proust tourmenté par ses désirs.
Peut-être peut-on aussi expliquer l’absence d’une figure idéalisée et pure du jeune homme car la société n’attendait rien de ces petites filles sinon qu’elles se marient et deviennent mère alors que le jeune homme quel que soit son milieu social doit faire quelque chose de sa vie. Devant être dans la société, il se pervertit plus vite.
Bien sûr la jeune fille du XIXe siècle et de l’aube du XXe siècle a disparu. Elle a disparu avec la Première Guerre mondiale. Jamais par la suite on ne retrouve de semblables jeunes filles. Parce que le naturel, l’innocence ne sont plus possibles après la boucherie de la Grande Guerre, prélude à une seconde boucherie encore plus terrible. Quand Modiano écrit ce magnifique livre Dora Bruder, il décrit une jeune fille, une jeune fille morte depuis bien longtemps mais qui pourtant fait naître en lui une vraie fascination. Il fantasme sur l’objet de son enquête mais elle n’est pas une jeune fille en fleurs : elle ne le peut plus parce qu’elle est persécutée, parce qu’on ne la laisse pas librement se mouvoir dans sa jolie robe au bord d’une plage…
La jeune fille a dû apprendre à se débrouiller dans la vie, a dû travailler, prendre la place des hommes partis au front ou prisonniers. Certes, cela s’accompagne d’un mouvement de libération des femmes mais peut-être dans l’histoire la femme a-t-elle perdu ce qui la rendait absolument belle, innocemment belle à l’aube de sa vie d’adulte.
Les jeunes filles ne sont plus une sorte d’intermédiaire entre la terre, le prosaïque et l’idéal. Les jeunes filles ne sont plus des anges et l’idéal a peut-être disparu à jamais.
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décembre 27th, 2012
Depuis le XIXe et surtout au XXe siècle, on cherche à définir ce qu’est la littérature. Terme qui peut donner lieu à une multitude de définitions et de théories. « Ce mot est un de ces termes vagues si fréquents dans toutes les langues (…) dont l’acceptation précise n’est déterminée en aucune langue que par les objets auxquels on les applique. » écrit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Si la littérature peut se définir par ce à quoi à la relie, encore faut-il déterminer les objets. Professeur de littérature française à Oxford, Ann Jefferson se propose dans Le Défi biographique d’approcher la littérature par la biographie.
L’auteur revient sur la notion de biographie à travers un corpus de textes français depuis le fin du XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, des textes d’ordre biographique consacrés pour la grande majorité à des écrivains. Elle décrit les différentes formes, approches et évolutions avec comme but de lier la biographie à la notion de littéraire au point de faire de la biographie un moyen de définir la littérature, non à partir d’un seul modèle de biographie mais différentes manières d’aborder la vie et donc la création littéraire. L’auteur part de la notion de génie et de l’idée de progrès de la littérature développée dans l’Encyclopédie et par Mme de Staël et termine par Barthes, Jacques Roubaud, Roger Laporte où la vie est devenue une « vie d’écriture », une vocation, une existence faite de rituels, de sacrifices, d’effort.
L’approche d’Ann Jefferson permet aussi de redorer le blason ou de mettre à l’honneur (selon le point de vue de départ) un genre protéiforme qui fait débat.
En lisant cet essai, j’ai ainsi songé aux nombreuses analogies que l’on peut établir entre la biographie et le roman. Ce sont des genres rassemblant des textes aux formes et aux qualités variées. Genres « populaires » qui ont prêté à de nombreuses attaques, certaines biographies comme certains romans n’entrant que dans la catégorie du divertissement et non la littérature alors que d’autres textes, pourtant du même genre, appartiennent à la littérature, sont œuvres d’art et d’esprit.
La biographie romancée où ces deux genres se marient et qui apparaît après 1920 est aujourd’hui le style de biographie qui se vend le mieux. Meilleure vente mais la plus décriée car ne servant ni l’érudition ni la littérature. Bon nombre de biographies romancées malheureusement ont un fond de malhonnêteté intellectuelle avec l’absence de guillemets dans les citations, des approximations voire des erreurs servant le romanesque au détriment de la vérité, etc. Il y a aussi des biographies qui ne sont pas romancées mais qui s’accordent le droit d’imaginer des scènes. C’est le cas de celles d’André Maurois qui, au bout du compte, valent pour les documents intimes alors inédits qui sont souvent cités et pour les analyses littéraires ou psychologiques de l’auteur mais qui sont peu fiables pour des détails.
Même lorsque la biographie est érudite, il n’est pas rare qu’elle soit condamnée ou du moins un peu écartée du pur littéraire : soit parce qu’elle s’attache trop à l’anecdotique, aux détails de vie, soit parce qu’elle est une solution de facilité pour un lectorat peu courageux. Ann Jefferson rappelle ainsi le point de vue du critique André Chaumeix dans la Revue des Deux Mondes en 1927. Celui-ci regrette qu’ « on aime mieux le récit de la vie d’un poète que la lecture des poèmes. » (p 247) Il n’est pas rare d’entendre des gens prétendre connaître un écrivain parce qu’ils ont lu une biographie. Mais on peut peut-être également dire qu’une biographie réussie c’est celle qui incite le lecteur à lire les œuvres de l’écrivain. Comme une passerelle.
Outre ces aspects modernes, la biographie (comme le roman) est peut-être si souvent discutée parce qu’elle est difficile à définir. De quoi s’agit-il ? du récit d’une vie. Voilà qui offre un éventail de traitements très large. Moins grand certes que pour le roman mais tout de même assez pour prêter à des confusions, des interrogations. Longtemps, la vie, la biographie a été exclue de la littérature pure passant plutôt pour un sous-genre assimilé au commentaire et non à la création. Pourtant, quand on prend La Vie de Rancé et La Vie de Rossini respectivement de Chateaubriand et Stendhal, ce sont moins des vies de Rancé et de Rossini que des éléments d’une œuvre littéraire et où la part d’autobiographie est aussi très importante (spirituelle pour Chateaubriand et esthétique pour Stendhal). Dans ces deux exemples, parmi d’autres, nous sommes bien en littérature mais notre vision est celle du lecteur du XXIe siècle. Ce qui pouvait apparaître aux yeux des contemporains de Chateaubriand et Stendhal comme des vies, des textes assez érudits nous apparaissent aujourd’hui comme des œuvres de création. Les façons d’aborder la biographie évoluent donc également au fil des siècles (de même que le roman, certains romans pour en finir avec mon rapprochement).
Comme l’explique Ann Jefferson, la biographie connaît une sorte d’âge d’or au XIXe siècle et surtout au milieu du XIXe siècle avec différentes formes apparaissant conjointement. L’auteur évoque La Biographie universelle ancienne et moderne de Michaud en 52 volumes, modèle d’érudition et tentative d’exhaustivité. Elle fait aussi allusion au Vapereau qui rassemblait des notices de contemporains. L’ancêtre du Who’s who. Etre ou ne pas être dans le Vapereau permettait d’évaluer son niveau de célébrité et flattait les vanités. Ann Jefferson évoque aussi la biographie subjective et écrite souvent au vitriol comme la développe Eugène Mirecourt. Son succès tient au fait qu’il reprend des rumeurs parfois en feignant de ne se faire que le porte-parole innocent. Mirecourt n’a rien d’un génie mais il ne manque pas d’esprit pour tourner de petits portraits de ses contemporains qui lui valurent succès mais aussi attaque pour diffamation. Tous ces Contemporains sont courts, rédigés sur le même modèle et peu coûteux, il s’adresse à un public populaire. Même si Mirecourt évoque les œuvres, l’inspiration des artistes, ces portraits sont avant tout un rassemblement de petits tas de secrets et ragots. C’est ce genre de textes qui pullulent dans les journaux au XIXe siècle que Barbey d’Aurevilly notamment dénonce. Cet ensemble de biographies prête à confusion, réclame une hiérarchisation que l’auteur n’établit pas assez clairement. Contemporains de Michaud, Vapereau et Mirecourt, on trouve Gautier, Sainte-Beuve, Barbey d’Aurevilly.
Nous ne sommes pourtant pas sur le même terrain.
Ann Jefferson analyse les deux types de condamnations dont la biographie fait l’objet à la même époque. Elle revient d’abord sur la position de Victor Cousin qui compare biographie et histoire pour souligner les insuffisances de la première. Pour Cousin la biographie d’un grand homme en se penchant sur son existence individuelle ne prend pas en compte la grandeur des événements, l’esprit d’une époque dont le grand homme doit justement être le reflet. La biographie n’est pas assez dans l’Histoire. L’argument de Victor Cousin a été repris par bon nombre d’historiens qui justement se méfient des singularités, des spécificités des grands hommes et préfère donner à l’histoire une vue plus large, au mépris de ce qu’ils considèrent comme de l’anecdotique. En revanche, je crois que ce sont justement les éléments anecdotiques qui intéressent les écrivains quand ils se penchent sur l’Histoire.
Ann Jefferson reprend également les arguments de Barbey d’Aurevilly qui visent à défendre la notion même de littérature contre la biographie telle qu’elle est développée en son temps. Le Connétable condamne d’abord la biographie car il voit en elle un déclin culturel dans une époque plus occupée de son image que de produire des œuvres, dans une époque qui n’a plus de hiérarchie. Pour Barbey, ce phénomène signe une perte des valeurs morales de l’Ancien Régime auquel il est attaché. Mais, même des écrivains libéraux perçoivent les dangers d’une démocratisation du littéraire qui aboutit justement à des publications à la Mirecourt au détriment d’œuvres plus intellectuelles mais qui se vendent moins. Paradoxalement le Connétable, pour vivre, a passé une bonne partie de son existence à écrire pour les journaux le plus souvent sans signer, ces journaux qui marquent le début du règne de l’opinion.

Eugène de Mirecourt
Barbey voit aussi dans les portraits de contemporains des moyens de faire de la publicité et de l’argent. On flatte le contemporain et on manque de recul pour le juger avec pertinence. Enfin, Barbey s’en prend à cette culture du petit détail de la vie domestique exploité par les biographes pour expliquer le grand homme. A ces yeux, cela porte atteinte à la grandeur des personnalités traitées. Dans ses propres portraits Barbey préfère s’attacher à la personnalité, à l’aspect moral et créatif de l’écrivain. Conscient que la démocratisation de l’art, de la littérature entraîne un nivellement vers le bas, dénonçant cette manière de rabaisser le grand homme pour le mettre au niveau de son portier, le Connétable souhaite la même chose que Flaubert : « l’œuvre de la critique moderne est de remettre l’art sur son piédestal ». Hélas, vœux pieux que bien peu ont entendu ou ont pu réaliser.
Mais en pratiquant lui-même le portrait Barbey d’Aurevilly montre que la biographie peut également appartenir à la littérature et éclairer la notion de littérature. Même si comme le rappelle Ann Jefferson le Connétable s’en prend aux pratiques de Sainte-Beuve qui à ses yeux a remplacé la littérature par le journalisme, on peut dire que les portraits de Sainte-Beuve comme ceux de Barbey d’Aurevilly, de Mallarmé sont justement des oeuvres littéraires dans lesquelles ces écrivains se servent d’éléments de la vie pour analyser l’oeuvre bien sûr, en percer les mystères. Ils le font en écrivain qu’ils sont eux-mêmes.
C’est certainement Mallarmé avec ses Médaillons, auxquels l’auteur consacre quelques pages, qui souligne le mieux que la vie réelle n’a d’importance que si elle sert la littérature, sert à l’expliquer. « Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique, dont gît le sens au mystère du cœur », écrit-il à propos de Villiers de l’Isle Adam ( p. 131).
Même si je reconnais la valeur de biographies monumentales, détaillée, réalisée par des érudits qui ont consacré souvent des années d’études pour aboutir à des livres de référence, je crois que seuls des écrivains sont capables de sentir la vie d’un autre écrivain et de mettre en évidence ce qui dans la vie relève de l’art.
Bien que décrié, Sainte-Beuve apparaît cependant comme l’écrivain qui a apporté une nouvelle vision de la littérature. Pour lui, l’œuvre d’art n’est pas une entité jugée seulement par rapport à des critères esthétiques précis (comme on peut le faire à l’âge classique par exemple). Pour Sainte-Beuve, l’œuvre a d’abord à voir avec l’homme qui la crée. Il s’attache à placer l’individu au cœur même de l’œuvre. Dès lors, mettre en valeur les spécificités d’un écrivain compte plus que des critères ou des règles universelles. Il n’y a pas une idée de littérature mais des idées, des expressions, qui varie en fonction de chaque écrivain, chaque monde, chaque style. La littérature est une somme de talents particuliers, d’individus singuliers, ce qui rend toute généralisation impossible. La biographie en soulignant justement les particularités de chaque écrivain peut mettre en valeur ce qui relève de la littérature propre de chacun mais elle ne peut tirer de chaque vie une théorie qui s’appliquerait à tous.
Bien sûr, Ann Jefferson fait référence aux Lundis et autres textes critiques publiés par Sainte-Beuve mais analyse aussi cette œuvre de jeunesse appelée Vie et poésies et pensées de Joseph Delorme et bien trop souvent oubliée ou jugée à tort comme un simple essai de création littéraire abandonnée pour ne se consacrer qu’à la critique (comme s’il avait renoncé à la littérature, comme si la critique n’était plus exactement de la littérature parce qu’elle n’est pas création, ce qui me semble injuste). L’auteur démontre avec pertinence que Sainte-Beuve avec Joseph Delorme jetait déjà les bases de sa vision critique en se posant comme un éditeur des œuvres de Joseph Delorme. Éditeur et analyste de lui-même.
La critique est nécessaire à la vie littéraire bien que souvent vilipendée parce que la critique a parfois trop de liens étroits avec la publicité et la rentabilité mais aussi parce qu’elle apparaît parfois comme moins nobles que la création littéraire pure. Sainte-Beuve a bien raison de rappeler que le poète a besoin de la réception d’un lecteur. Le premier lecteur est le critique sans lequel le poète se perdrait en autocontemplation. Mais il faut également accorder au critique le droit d’être un lecteur libre. Il m’a toujours semblé regrettable à propos de Sainte-Beuve de comptabiliser ses erreurs de jugement après coup sans prendre en compte que le critique est d’abord un lecteur subjectif même si cette subjectivité nous semble a posteriori partisane, injuste, aveugle.
Mais dans son essai, Ann Jefferson ne se limite pas à l’analyse de textes biographiques côté critique. À ses yeux la biographie peut aussi se déployer dans une œuvre littéraire, précisément une œuvre poétique. Dans ces pages qui sont les plus originales et les plus personnelles de son essai, elle voit ainsi dans les Contemplations et Les Fleurs du Mal, deux œuvres qu’elle analyse en détail, des vies de poète. Il ne s’agit pas d’autobiographie poétique : même si les deux poètes partent parfois de données personnelles, leur œuvre dépasse leur existence pour refléter la vie du poète avec un grand P et ce qui fait l’essentiel de la vie du poète, la poésie. Pour Ann Jefferson la vie du poète révèle ce qu’est la poésie. Chez Hugo il s’agit « d’étendre les limites de la poésie aussi loin que le permet l’esprit humain. (p. 161) Hugo, en géant, veut tout embrasser : la mort, Dieu, la nature, le cosmos… Le génie incarné à qui rien ne peut échapper. Au contraire Baudelaire, fait, selon Ann Jefferson, la biographie du Poète vers l’intériorité, les aspects les plus intimes de l’art. Pour elle, les Fleurs du mal sont « le foyer ultime des aspirations spirituelles de son héros-poète ». (p 186).
Ces brillantes pages d’analyse ont aussi la vertu d’agrandir encore le spectre de la biographie en la faisant entrer dans la plus noble création littéraire : la poésie. Cette façon de lire Les Contemplations et Les Fleurs du Mal ne manque pas de pertinence même si la définition de la poésie par la biographie lyrique du poète n’est qu’une définition parmi d’autres. Ajoutons aussi que la biographie peut se révéler littérature pure seule, comme le prouve bon nombre d’œuvres parues au fil des siècles, écrite sciemment ou pas comme des œuvres littéraires et non comme des commentaires ou analyses de vie.
Dans la suite de son essai, Ann Jefferson a choisi des textes qui s’apparentent à la biographie littéraire comme Les Illuminés de Nerval, Les Vies imaginaires de Schowb, Les Vies minuscules de Pierre Michon, textes où l’aspect fictionnel a toute son importance aussi. L’auteur traite aussi de l’autobiographie avec notamment Si le grain ne meurt de Gide, les Mots de Sartre ou L’Age d’homme de Leiris. Dans ces derniers cas, les écrivains se font interprètent de leur vie, de leur individualité sous forme notamment d’analyses psychologiques, d’exploration de leur enfance, de leurs origines. Mais ils interrogent également la littérature à laquelle ils ont choisi de consacrer leur existence et se posent en exemple, permettant d’en tirer aussi des généralités sur les mystères de la création littéraire mais aussi la vocation de l’écriture. C’est ce choix de vie singulier que Sartre interroge à propos de Mallarmé, de Baudelaire et de Genet. Il démontre que chez les deux derniers, la vocation a pour origine « la mauvaise foi ». Selon lui, Baudelaire par exemple aurait d’abord choisi d’être poète en signe de refus de la réalité et aurait dès lors régit sa vie selon ce but. Chez Sartre, la biographie (donc sa vision des écrivains dont il traite et sa vision de lui-même) est soumise à ses propres théories littéraires. Le récit de la vie d’un écrivain doit tourner autour de son engagement total à la littérature (son essence) et il dénonce tout ce qui est de l’ordre de l’apparence. L’exemple de Sartre démontre que c’est sa notion de littéraire qui définit ses approches biographiques et non l’inverse.
Dans ce passionnant essai en forme également de panorama chronologique de la biographie française, Ann Jefferson nous permet de suivre les évolutions de notre vision de la biographie qui suit à la fois son chemin en tant que genre à part entière mais aussi les évolutions de la notion de littérature à laquelle elle est intimement liée. Une notion qui est plurielle et que les œuvres futures contribueront à enrichir encore et encore.
Le défi biographique, la littérature en question d’Ann Jefferson, traduit de l’anglais par Cécile Dudouyt, Puf, coll. Les Littéraires.
A lire aussi :
Le compte-rendu sur l’édition anglaise par Alexandre Gefen : http://www.fabula.org/actualites/a-jefferson-biography-and-the-question-of-literature-in-france_17117.php
Sur l’édition française par François-Ronan Dubois : http://lectures.revues.org/9846
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décembre 11th, 2012
Comme son opposé, les pleurs, le rire paraît comme une réaction humaine et nécessaire à notre développement et à notre équilibre psychique. Mais comme l’explique Véronique Sternberg dans la longue introduction de son excellente anthologie commentée Le Comique, le rire, qui, a priori, semble si naturel, est un phénomène complexe. Complexe parce que subjectif et réclamant une relation étroite entre un sujet riant et un objet. Comme le dit Baudelaire, « c’est dans le rieur (…) que gît le comique ». Ce rieur grâce à qui une situation est comique doit également observer une certaine distance avec son objet, connaître « une anesthésie momentanée du coeur » pour reprendre la formule de Bergson.
Alors que le tragique en appelle à l’émotion, à la compassion, le rire doit garder une sorte d’irréalité, doit paraître inconséquent et léger, autrement, on sort du comique et la réalité qui devait faire rire en devient sérieuse, voire cruelle. Cela dit, la frontière entre le comique et le tragique, le rire et les larmes et parfois bien étroite, par exemple dans l’humour noir ou quand on rit jaune. Un rien nous fait passer du rire aux larmes.
Si les pièces de Shakespeare nous semblent à ce point universelles, c’est entre autres par l’alternance de rire, de grotesque, de cruauté, d’angoisse, de légèreté et de gravité. Elles reflètent la vie même. C’est également ce que tentent les romantiques avec le drame qu’Hugo a fort bien théorisé dans sa préface de Cromwell. Il écrit ainsi : « dans le drame, tel qu’on peut, sinon l’exécuter, du moins le concevoir, tout s’enchaîne et se déduit ainsi que dans la réalité. Le corps y joue son rôle comme l’âme ; et les hommes et les événements, mis en jeu par ce double agent, passe tour à tour bouffons et terribles, quelquefois terribles et bouffons tout ensemble. (…) Les hommes de génie si grands qu’ils soient, ont toujours en eux la bête qui parodie leur intelligence. »
Musset est parvenu à sa façon à écrire de vrais drames romantiques en ajoutant cette grâce poétique qui manque à Hugo. On sent trop chez Hugo le calcul pour faire un drame alors qu’il y a chez Musset une sorte de spontanéité qui ressemble à la vie.
Véronique Sternberg donne dans son introduction et dans les textes qu’elle a choisis plusieurs pistes pour appréhender le comique. Peut-être est-ce aussi en l’opposant au tragique que l’on peut définir certaines grandes règles qui, s’en parvenir à aboutir à une théorie, permettent tout de même de bien cerner ce qui est à la fois mode d’expression et trait de l’humanité. L’auteur rappelle ainsi que le corps est très présent dans le comique. Aristote lie le comique à la laideur parce qu’une grimace ou un rire déforme le visage. Bergson lui considère que le principe du rire vient d’un manque de souplesse, d’une raideur du corps qui, par son ridicule, nous fait oublier l’âme, la vie intellectuelle et morale du sujet.

Les fourberies de Scapin
Dans une attitude comique, le corps est très présent ce soit par une grimace, des gestes, une maladresse alors qu’un acteur de tragédie par exemple doit faire oublier son corps, être droit et debout, éviter d’être trop présent physiquement, la moindre maladresse le rendant risible ou ridicule.
Certaines situations peuvent faire rire tous les humains, notamment le comique lié au corps. Mais beaucoup de formes de comique sont liées à un usage des mots dans une langue particulière, à une culture ou à des connaissances nécessaires pour rire. Je ne suis pas certaine ainsi qu’un Chinois puisse vraiment rire à une pièce de Labiche ou de Molière même traduite le mieux possible dans sa langue. De même, face à des films étrangers par exemple il n’est pas rare d’être décontenancé par les rires des comédiens dans une situation dont on ne parvient pas à comprendre le sens profondément comique. Au contraire, les expressions de la compassion, de l’angoisse, de la douleur apparaissent comme plus facilement universelles. De même, je songe à Kafka qui, d’après les témoignages de ses proches, riait de ses œuvres et faisait rire son entourage avec ses histoires alors qu’en lisant par exemple Le Procès on est pris avant tout par un sentiment d’angoisse qui ne nous lâche pas.
Cette subjectivité du comique le rend à la fois très riche et en même temps très difficile à cerner et souvent dénoncé par des esprits qui pointent ses défauts de vraisemblance, son manque de beauté, voire son indécence ou son côté pervers en flattant les vices et les bassesses de l’humanité. Rousseau, Louis Sébastien Mercier, Riccoboni condamnent ainsi le théâtre comique : « ils voient dans le rire que suscite la comédie, écrit Véronique Sternberg, une expression de l’orgueil qui ruine toutes ses prétentions éthiques. » En riant de l’attitude ridicule de l’autre on considère naturellement que nous ne sommes pas comme lui. Ainsi la moquerie flatte-t-elle notre orgueil, notre amour-propre au détriment d’autrui.

Bergson
Dénoncer ou louer le rire : on en revient toujours à la complexité et à la diversité du phénomène, aux différents niveaux et contextes. Le sourire et la joie douce apparaissent comme des attitudes légitimes, nécessaires, évoquant le sourire innocent de l’enfant, reflétant aussi la bienveillance divine. Tout au contraire, lorsque le rire devient plus excessif, quand il prend comme base une situation jugée obscène ou immorale, le rire apparaît comme répréhensible, laid ou tout au moins susceptible de pervertir. Dans ce sens, l’utilisation de tel ou tel mot pour dire le comique, le rire indique d’emblée de quel côté on le place. Le mot d’hilarité par exemple avait dans un usage ancien le sens de joie, contentement serein. Aujourd’hui il est plutôt synonyme d’explosion de rire, brusque et approchant facilement les rives de la vulgarité.

Rabelais
D’autres écrivains ou philosophes ont fait aussi l’éloge du rire, en premier lieu Rabelais avec son fameux « le rire est le propre de l’homme » et qu’aborde bien sûr Véronique Sternberg.
Elle achève son ouvrage sur la dimension métaphysique du rire. Elle cite notamment un texte d’Octavio Paz très poétique et qui offre une nouvelle approche du rire. Une approche peut-être moins européenne, en tout cas que je n’imaginerais pas naissant dans le pays de Descartes, même si les propos de Paz ont aussi un caractère universel. Dans ce texte, extrait de Rire et Pénitence, le poète observe une petite tête qui rit, statuette en argile appartenant à la civilisation totonaque, posée sur une étagère, près du Dictionnaire étymologique de la langue castillane. La vision de Paz est imprégnée de sa culture mexicaine : il rattache le rire au divin en imaginant que la petite tête sourit au soleil, entretient un dialogue avec lui. Un dialogue qui échappe à l’homme. Ce rire est lié au mystère de la vie.
Pour Octavio Paz, « le rire secoue l’univers, il le met hors de lui, révèle ses entrailles. (…) Le rire est une suspension, et parfois, une perte de jugement. (…) Le rire renvoie l’univers à son indifférence et à son étrangeté originelle. » Paz, bien que suivant une autre voie puisqu’il lie le rire au rite festif et sacrificiel, rejoint d’autres auteurs qui ont souligné que le rire est en marge du réel, de la vraisemblance. Il n’est pas dans le normal mais l’anomalie, l’inattendu, l’exceptionnel. Paz n’est pas loin aussi de Ionesco qui fait rire par l’absurde, c’est-à-dire en s’appuyant sur du réel ordinaire mais en le rendent incohérent, étrange.
Pour Paz, le rire c’est une façon de nous rappeler que le monde n’est pas naturellement humain mais divin. En secouant l’univers, le rire divin le renouvelle mais en passant pour l’homme par une perte du sens même de ce monde.
Le Comique G.F Flammarion (collection Corpus), de Véronique Sternberg.
Retrouvez l’auteur dans le cadre des Rendez-vous littéraires, le 18 décembre à 19h15, à l’Entrepôt, 7 rue Francis de Pressensé, 75014 Paris.
Tags: Aristote, Bergson, Hugo, Ionesco, Kafka, Labiche, Louis Sébastien Mercier, Musset, Octavio Paz, préface de Cromwell, Rabelais, Riccoboni, Rousseau, Shakespeare, Véronique Sternberg
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novembre 30th, 2012

Gavarni, Balochard, © Maison de Balzac / Roger-Viollet
Certes le titre de ce billet peut surprendre mais même si ce n’est qu’un symbole parmi d’autres que l’on peut appliquer au romantisme, ce n’est pas un hasard si le carnaval connaît un âge d’or à Paris aux grandes heures du romantisme, entre deux révolutions, celle de 1830 et celle de 1848.
Le carnaval, c’est un bouleversement rituel dont les origines remontent à l’Antiquité. Un bouleversement des valeurs, certes ponctuel mais qui révèle des mutations plus profondes. Au XIXe siècle, il me semble refléter la perte de valeurs dont les romantiques souffrent. Valeurs politiques : le désenchantement après la fin de l’épopée napoléonienne idéalisée par ces enfants nés aux heures des grandes batailles remplacée par des monarques vieillissants ou trop bourgeois. Valeurs de la littérature qui entre dans l’ère industrielle, qui perd son aura : pour beaucoup l’écrivain, le poète est un albatros.
Mais le carnaval est aussi l’occasion de bousculer d’autres valeurs, comme le désirent les romantiques. S’opposer aux bourgeois qui aiment la stabilité et qui, peut-être fuiront le carnaval, faire un pied de nez à la bourse, temple moderne. Pendant le carnaval les rôles s’ils ne s’inversent complètement donnent à chaque individu une liberté d’être pleinement en étant un autre, grâce au déguisement. Nouer une petite intrigue impossible dans la vie réelle. Revêtir un costume d’homme pour les femmes qui étaient alors autorisées par la préfecture à porter le pantalon. En un mot, s’imaginer une autre vie. Les hiérarchies, le quotidien sont perturbés quelques jours, quelques semaines. Les ouvriers et grisettes n’hésitaient pas à économiser pour célébrer dignement cette période durant laquelle ils pouvaient se prendre pour des princes. Quant aux plus aisés, ils peuvent explorer un autre univers, faire ce qu’ils n’osent pas le reste de l’année, hors du foyer conjugal. Presque tout est permis même si la police veille.

Gavarni, © Maison de Balzac / Roger-Viollet
Le carnaval nous rappelle aussi que le romantisme, loin d’être cette période fleur bleue et surannée, lieu commun exaspérant, le romantisme est échevelé. On aime s’amuser par une sorte d’épicurisme désenchanté. On s’amuse pour oublier la pesanteur de la vie. Un temps l’albatros vole dans les airs, se moque du bourgeois et trop grisé, ne songe pas qu’il retombera à terre. Le réveil arrivera bien assez tôt pour ces Fantasio. Le carnaval c’est aussi faire la fête dans un vrai esprit de camaraderie, camaraderie si importante chez les romantiques. Le meilleur exemple étant la Bohême du Doyenné, célébrée par Nerval et qui organisa d’ailleurs un grand bal masqué le 28 novembre1835 (jour d’anniversaire de Roger de Beauvoir, l’un des familiers de cette bohème).
L’exposition le Carnaval à Paris a pleinement sa place chez Balzac : en effet le romancier fait partie comme Théophile Gautier de ceux qui ont décrit le mieux les us et coutumes de cette fête, l’ambiance à Paris notamment les temps forts comme la descente de la Courtille avec les fêtards costumés mais épuisés, défilant à l’aube du mercredi des Cendres ainsi que les bals de l’Opéra alors situé rue Le Peletier, le bal Musard, les bals donnés par les grands théâtres ou encore à l’Opéra-comique. C’est par un bal de l’Opéra, le dernier de la saison, que s’ouvrent Splendeurs et misères des courtisanes. On saisit parfaitement grâce à Balzac l’atmosphère et le principe même de ces fameux bals dont il est si souvent question à l’époque.

Benjamin Roubaud, © Maison de Balzac / Roger-Viollet
L’exposition présente de nombreuses lithographies et gravures accompagnées de petits panneaux reprenant des extraits de romans, physiologies, articles de presse consacrés aux différents aspects du carnaval. Gavarni est le plus présent, c’est le grand témoin de l’époque. Ses dessins sont de petites saynètes ou des portraits pleins de délicatesse dans les détails, avec un humour léger. Mais dans les traits ou quelques répliques, pointe parfois un peu de mélancolie. Grâce à Gavarni, on découvre les types de costume, les grandes figures du carnaval comme le Titi, jeune ouvrier qui imite les élégants ou le Balochard, ouvrier tapageur. Les légendes ou petits dialogues ajoutés aux dessins nous révèlent l’esprit qui règne alors. La plupart des dessins ont été publiés dans le Charivari et la Caricature.
On trouve également quelques œuvres de Daumier, dont le trait est peut-être moins fin mais plus mordant.

Gavarni, Une conquête, © Maison de Balzac / Roger-Viollet
Le carnaval décernait aussi son prix Goncourt. En effet, comme l’explique Gautier dans la Presse du 14 février 1847, on donnait chaque année au bœuf gras le nom d’un succès littéraire récent (ou d’un événement politique). En 1845 le bœuf gras s’appela Le père Goriot. La gloire de Balzac était complète. Le bœuf était tué à la fin de la journée, après un défilé joyeux que représente notamment Honoré Daumier dans la Caricature du 17 février 1839 et la Caricature du 26 février 1843.
La danse est aussi un élément important comme le rappellent plusieurs dessins. Il y avait la polka, le cancan, la cachucha, le galop.
Figures, danses, rituels : en se promenant dans cette exposition on découvre aussi tout un vocabulaire oublié et qui n’est pas sans charme. Les définitions sont extraites du Larousse du XIXe siècle. Le visiteur d’aujourd’hui retiendra peut-être un ou deux de ces mots qu’il s’amusera à replacer dans la conversation.
Je terminerai en laissant justement la parole à un Vilain Masque, auteur de Physiologie de l’opéra, du carnaval, du Cancan et de ma Cachucha paru en 1842 :
« Voilà le carnaval ! -époque de plaisir, de vie, de mouvement, de fatigue, d’ivresse, d’intrigue, de liaisons, de ruptures, de désastres conjugaux, de triomphes amoureux, de serment, de trahison, de coquetterie, de supercherie, de filouterie et de préfecture de police !
Ohé, les badouillards, les chicards, les flambards, les braillards, les balochards ! ohé ! ohé ! »
Et pour garder un souvenir ou revoir de près et en détail ces lithographies et dessins drôles et raffinés, relire ces textes d’époque, Paris musées propose dans la collection Petites capitales un livre signé Yves Gagneux, conservateur de la Maison de Balzac, Le Carnaval à Paris (12 euros).
Le Carnaval à Paris
Jusqu’au 17 février
Maison de Balzac
47 rue Raynouard
75016 Paris
Exposition gratuite ouverte tous les jours sauf le lundi.
http://www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/le-carnaval-a-paris-exposition-a-la-maison-de-balzac-du-15-novembre-2012-au-17-fevrier-2013/rub_6837_actu_118238_port_15616
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octobre 24th, 2012

Sainte-Beuve
En 1839, Sainte-Beuve parlait de « détresse » et de « désastre » à propos de la littérature de son temps (« De la littérature industrielle », article publié p. 199 sqs dans Pour la critique, folio essais). Même si à ses yeux la situation empirait, Sainte-Beuve reconnaissait cependant que depuis Gutenberg la littérature est liée à l’industrie.
L’influence de l’économie sur la vie des lettres n’a fait qu’augmenter depuis Sainte-Beuve. Au fil des décennies, le milieu de l’édition et des lettres évolue, selon les modes, les événements historiques, les crises économiques et sociologiques et les acteurs du milieu. Force est de constater cependant que depuis un peu plus de trente ans, le monde des lettres, au sens très large, connaît des changements de plus en plus rapides et se trouve en proie à des contradictions qui le rende encore plus fragile. 
C’est cette période, depuis 1975, avec la naissance d’Apostrophe et la mort de Gaston Gallimard qu’Olivier Bessard-Banquy a étudié à la loupe. Il nous offre ainsi en détail un vaste panorama du milieu éditorial, une vraie sociologie de la vie littéraire et intellectuelle française avec ses modes, ses crises, ses vices et ses vertus ainsi que ses figures que l’auteur, pour la plupart, a rencontré et interrogé pour son ouvrage.
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La multiplications des petites maisons d’édition, la montée en puissance du poche, les nouvelles collections, l’émergence de nouveaux lieux de vente du livre, l’augmentation des enjeux financiers, obligations du best-seller pour compenser la baisse des ventes littéraires, les rivalités entre maisons surtout à l’heure des prix ou des rachats d’auteurs, les problèmes de diffusion, de prêts en bibliothèque, etc : l’auteur revient sur tous ces aspects de façon chronologique et thématique.
Olivier Bessard-Banquy aborde aussi bien l’histoire de la Bicyclette bleue, les carrières d’un Claude Durand, d’un Jean-Marc Roberts ou encore d’un Jérôme Lindon (auquel l’auteur rend hommage), le déclin des livres de sciences humaines dans les années 1980, l’arrivée des livres à 10 francs, l’échec de Crystal, l’ebook de l’année 2000, la naissance de Viviane Hamy, du Dilettante ou encore de Verticale et de Quai Voltaire, les transformations de maisons comme Calmann-Lévy, Stock ou encore le Seuil dont le rachat par La Martinière a fait tant de vagues ou encore l’aventure éditoriale et médiatiques de Houellebecq depuis l’Extension du domaine de la lutte jusqu’à la Tentation d’une île. L’auteur nous raconte ou nous rappelle ces grandes et petites histoires qui ont fait trembler Saint-Germain-des-Près, qui ont donné lieu à des articles, des tribunes, des interviews, des polémiques qui, sur le moment, prenaient des allures de révolution ou de drame. Loin d’être un catalogue chronologique d’anecdotes, la suite de ces récits et analyses fait bien comprendre l’évolution et les problématiques du milieu littéraire. Ce panorama de trente ans invite également à s’interroger sur l’avenir des lettres avec Internet et le numérique dont les rôles deviendront sinon déterminants du moins de plus en plus importants.
Certes, on peut trouver triste que l’argent soit si étroitement lié à la littérature qui reste avant tout une création artistique et intellectuelle. On peut trouver regrettable ces « jeux de chaises musicales » qui font ressembler le monde éditorial à une cour versaillaise où petits et grands s’affrontent sans relâche et sans scrupule.
Mais Olivier Bessard-Banquy montre aussi l’extrême diversité de l’édition française et que quelques acteurs ont encore foi en leur métier. Certains livres n’auraient pas vu le jour sans tel éditeur ou telle collection peut-être même certains écrivains, comme Pierre Michon, n’auraient-ils jamais été publiés ou plus tardivement sans cette capacité du monde de l’édition française à accepter aussi ce qui n’est pas à la mode.
Certes, l’auteur rappelle comment Hans d’Islande par exemple, a été refusé par toutes les maisons d’édition après avoir été envoyé sous forme manuscrite par quelques petits malins. Certes, il n’a pas tort de dire que très probablement certains chefs-d’œuvre ne verront jamais le jour parce que le manuscrit a échappé à tout le monde. Cette diversité n’est pas sans poser des problèmes, de même que le phénomène de rentrée littéraire, par exemple, qui a l’avantage de faire parler des livres dans les médias mais à propos de quelques titres au détriment de textes peut-être meilleurs mais moins vendeurs. Face à tant de complexités et de paradoxes, Olivier Bessard-Banquy reste toujours nuancé, sachant montrer avantages et inconvénients des différentes évolutions.
L’ouvrage est découpé en chapitres chacun divisé en sous-parties avec des titres, ce qui facilite une éventuelle recherche thématique. Les chapitres sont ponctués par des intermezzi qui permettent de revenir sur un thème révélateur ou sur un nom comme les aventures de Gallimard depuis la NRF jusqu’à aujourd’hui, où l’on voit que la « reine Victoria » a aussi connu ses drames même si son avenir n’a jamais été menacé (et son meilleur gage de longévité n’est-il pas justement la Littérature dont on annonce pourtant la fin depuis tant de décennies et aujourd’hui, plus que jamais ?)
La littérature, tout comme les autres formes de créations artistiques, n’a jamais pu se tenir loin de l’argent et de l’économie. Certes, quand elle ne concernait qu’une élite qui la produisait, la lisait et la subventionnait, les enjeux financiers étaient de moindre importance. Le XIXe siècle a vu naître la « démocratisation littéraire ». Sainte-Beuve, qui emploie ce terme, comme d’autres de ses contemporains dénoncent cet état qui aboutit à ce que les éditeurs cherchent d’abord à flatter les goûts de la masse et à ce que tout le monde veuille écrire (voir ce passage drôle mais non moins pertinent d’Alphonse Karr dans Sous les tilleuls : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80713w/f191.image.r=sous%20les%20tilleuls.langFR). Au lieu de dénoncer cet état de fait contre lequel on ne peut lutter, le mieux est certainement de savoir s’y adapter sans céder à la mélancolie (même si ce n’est pas facile tous les jours).

Balzac (http://carraud.com/index.php)
Fasciné par les jeux du monde littéraire et journalistique dont il était un acteur à la fois génial et maladroit, Balzac a décrit sous forme romanesque et de physiologie la littérature de son temps. À le lire, tout comme à lire Sainte-Beuve ou Gustave Planche, on songe, que rien ne change vraiment. La somme d’Olivier Bessard-Banquy a quelque chose de balzacien. Son ouvrage est remarquable par la quantité d’informations données : chiffres, statistiques, articles et livres spécialisés, le tout référencé par des notes en bas de page (ce qui apporte un réel confort de lecture). Ce livre est un indispensable pour qui s’intéresse à l’économie littéraire mais il peut aussi se lire d’un bout à l’autre comme une sorte de roman. Le passage le plus romanesque est sans doute l’intermezzo consacré à l’étrange notaire Gérard Voitey qui voulait fonder une maison d’édition et contacte Daniel Rondeau, donnant naissance au Quai Voltaire. On se passionne pour ces personnalités qui vont et viennent dans cette comédie humaine germanopratine comme la fameuse Françoise Verny.
Dans cet ouvrage, très bien écrit, comme sur le ton de la conversation, Olivier Bessard-Banquy apporte des explications claires et référencées, usant d’images pour rendre concret certains aspects ardus ou complexes de cette industrie. Mais il s’autorise aussi des propos plus subjectifs, qui n’ôtent en rien le sérieux de son travail, et nous rappellent que les lettres sont d’abord une histoire humaine.

Photo Gérard Aimé
Sa conclusion est avant tout un appel à la préservation de la littérature par ses acteurs : auteurs, éditeurs, libraires mais aussi lecteurs, clé de voûte de cette économie, même s’ils ignorent les arcanes du milieu dont la culture du mystère participe aussi à son prestige…
L’industrie des lettres, d’Olivier Bessard-Banquy, (préface de Pierre Jourde) Pocket, 540 pages
Tags: Alphonse Karr, Balzac, Claude Durand, Daniel Rondeau, Françoise Verny, Gaston Gallimard, Gérard Voitey, Gustave Planche, Gutenberg, Houellebecq; Pierre Michon, Jean-Marc Roberts, Jérôme Lindon, Olivier Bessard-Banquy, Pierre Jourde, Sainte-Beuve, Viviane Hamy
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octobre 16th, 2012
On ne saurait être exhaustif sur un thème aussi vaste que la lecture. Dans son excellent livre Le Lecteur, Nathalie Piégay-Gros aborde cependant les problématiques et les approches principales concernant la lecture (littéraire) et le lecteur dans une longue introduction ponctuée de citations illustrant ses propos, puis en s’appuyant sur une anthologie commentée. Le vade-mecum offre aussi des explications claires sur les notions abordées dans l’ouvrage. Nathalie Piégay-Gros a choisi quelques grands textes théoriques (Blanchot, Jauss, Eco…) mais a retenu surtout des extraits littéraires signés Balzac, Rousseau, Flaubert, Valéry, Pérec, Gracq, Baudelaire, Montaigne… On comprend ainsi que la lecture et le lecteur ne sont pas seulement une prolongation naturelle de la publication d’un livre mais aussi des acteurs de la littérature, participant au contenu même d’essais, romans, poèmes.
Un livre existe grâce à l’auteur et vit grâce aux lecteurs. Je me suis fait plusieurs fois la réflexion en faisant sortir des bibliothèques des textes de Roger de Beauvoir qui pour certains n’avaient pas dû bouger de leur rayonnage depuis des dizaines d’années, si ce n’est lors d’un déménagement. Je me souviens aussi de ces vieux numéros de la Revue des Deux Mondes à la bibliothèque d’étude de Bourges. Certains exemplaires des années 1830 étaient en très mauvais état. La bibliothécaire, sans doute étonnée de me voir passer mes vacances d’été dans cette salle d’étude, me les communiquait quand même pour ne pas me décevoir. Je dépliais les pages avec précaution, parfois le papier s’effritait, les reliures tombaient en lambeaux. J’y cherchais ce qui m’intéressait puis rendais les volumes qui partaient directement à la réparation… Il me semblait que Roger de Beauvoir et tous ces auteurs oubliés de textes auxquels je trouvais tant de charme se réveillaient et se tenaient derrière mon dos.
Je me plongeais dans un autre temps à tel point que le présent après des heures de bibliothèque m’apparaissait avec une étrangeté un peu désagréable. Quant à l’avenir, j’avais la bêtise de ne point y songer. Je vivais pleinement ce temps de la lecture, « une temporalité singulière, séparée du cours du temps ordinaire » (p.13) et sans doute puis-je dire que j’excellais alors dans cet « art de lire » (p.14) décrit par Nathalie Piégay-Gros. J’aime le rapprochement qu’elle établit entre la lecture et le fait de jouer une partition musicale. « elle donne vie et corps à un texte qui, sans cela, est lettre morte. » (p. 15). Si l’interprétation musicale réclame une maîtrise technique et un travail répétitif pour parvenir à lire les notes, l’interprète comme le lecteur fait vivre avec subjectivité un texte. Une interprétation qui varie aussi au fil des années, des siècles, comme le rappelle l’auteur en prenant comme exemple la réception de Bérénice : « certaines des questions qu’elle soulevait lors de sa parution cessent d’êtres posées ; d’autres, auparavant inaperçues, surgissent. » (p.20) Etudier la réception d’un texte, explorer l’histoire des critiques et des lectures successives permet d’avoir une autre approche d’un texte mais aussi de son auteur, notamment lorsqu’on le confronte à la réaction de ses contemporains.
Avec mes romantiques, j’étais seule sans l’être, expérimentant ce que Proust décrit : « la lecture, au rebours de la conversation, consist[e] pour chacun de nous à recevoir communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l’esprit sur lui-même ». ( Extrait de la préface Sésame et les lys de Ruskin, p. 29, cité en partie par Nathalie Piégay-Gros. Le texte intégral est téléchargeable ici : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k962762.r=s%C3%A9same+et+les+lys.langFR)
L’admiration est un sentiment dont on ne loue pas assez les mérites. Elle naît de notre intelligence et la développe sans jamais blesser. Chaque fois que je lis Proust je trouve une raison de l’admirer, j’y puise une source de bonheur réel même lorsqu’il décrit des sentiments ou des moments douloureux, mélancoliques ou peu glorieux pour la nature humaine, parce qu’outre le génie il ajoute à son regard de la douceur (mot qu’il emploie fréquemment) et une compréhension infinie.
Dans sa longue préface au Sésame et les lys de Ruskin qu’il a traduit, il livre une réflexion approfondie sur la lecture qui annonce déjà les théories modernes, notamment en montrant que le lecteur doit réagir face au texte, le faire vivre, l’interpréter.
Bien sûr, Proust revient à l’enfance. Même si on peut connaître le goût de la lecture à l’âge adulte seulement, il est rare que des enfants grands lecteurs abandonnent ensuite les livres. D’ailleurs même les lecteurs moyens se rappellent souvent en priorité leur lecture d’enfance ou d’adolescence. Ces lectures fondamentales, formatrices, même si par la suite, on saisit leurs insuffisances, nous marquent et se sont souvent accompagnées d’une évasion de notre imaginaire qui supportait alors mal les perturbations extérieures, le réel. « Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances, qu’on allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile. » (p.9)
Proust, dans sa préface, explique aussi que la lecture est source de déception et de mélancolie pour les êtres sensibles qui se sont attachés aux personnages. Il décrit le charme qui se brise quand le livre est fermé, que les personnages effectivement disparaissent. Qui n’a pas essayé une fois de lire plus lentement la fin d’un ouvrage pour repousser cet instant fatal où la dernière phrase tombera comme le rideau devant un théâtre de marionnettes, ce moment où ces héros si vivants dans notre esprit redeviendront des pantins affalés, aux fils emmêles qui ne se réveilleront que lorsqu’un autre lecteur les convoquera, les animera en ouvrant le livre. Proust est mort avant d’avoir, en tant qu’auteur, dû lui aussi abandonner ses personnages (mais l’aurait-il pu ?)
La lecture apparaît ainsi comme un apprentissage de la vie à travers la petite mort de ces personnages de fiction qui grâce à l’auteur et aux lecteurs ont flirté avec le réel et ont appartenu à notre existence.
Plus encore Proust démontre les limites spirituelles de la lecture, du moins ce qu’il ne faut pas en attendre, par là, il explique que l’action intellectuelle du lecteur est essentielle, au-delà même du livre. Pour lui, l’auteur éveille l’esprit mais ne le gouverne pas. Il ne faut pas croire que l’auteur peut penser à notre place. Il parle ici des bons livres, ceux qui nous grandissent et nous aident à nous diriger. Pour Proust, la lecture fait apprendre qu’il faut sonder les « régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de l’esprit. » (p. 36) La lecture est un exercice intellectuel par lequel on peut parvenir à atteindre notre vérité intime. Se contenter d’une vérité qui serait dans les livres sans réfléchir, c’est subir un discours. Solution de facilité. Proust avec drôlerie imagine un esprit fatigué qui irait chercher la vérité dans un vieil in-folio conservé jalousement dans un couvent en Hollande (p. 39). Cette quête réclamerait du temps, de la diplomatie mais aucunement un effort intellectuel.
Cette paresse (souvent naturelle) condamnée par Proust peut même s’avérer dangereuse.

Friedrich Heinrich Füger, Marie-Madeleine.
Dans son ouvrage, Nathalie Piégay-Gros aborde aussi les dangers de la lecture mais seulement sous un angle moral et individuel. Elle parle de ces livres (essentiellement des romans) condamnés parce qu’ils pouvaient faire tourner la tête des lecteurs (enfin, surtout des lectrices, comme Mme Bovary, malheureuse d’avoir lu trop de bluettes) ou détourner du droit chemin. Nathalie Piégay-Gros évoque aussi les excès de lecture qui mène à la folie comme chez Louis Lambert (en s’appuyant sur un extrait du roman de Balzac). Si les siècles précédents condamnaient certains textes au nom de la morale, le XXe siècle a fait aussi l’expérience du pouvoir de la lecture quand il est lié à une dictature. Les régimes totalitaires ont justement gouverné en empêchant ou en détournant les peuples de penser, de critiquer, les obligeant à croire à une vérité écrite dans un livre qui est devenu un programme de vie. Du danger individuel on est passé au danger collectif.

La Lecture, Esztergom, Hongrie, 1915 par André Kertész
Concluons par une note plus optimiste et joyeuse. Nathalie Piégay-Gros achève son introduction et son anthologie en traitant du plaisir de la lecture et de la sagesse du lecteur. De même, Proust termine en parlant d’amitié. « La lecture est une amitié. Mais du moins c’est une amitié sincère, et le fait qu’elle s’adresse à un mort, à un absent, lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C’est de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des autres. […] Avec les livres, pas d’amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée avec eux, c’est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu’à regret. Et quand nous les avons quittés, aucune de ces pensées qui gâtent l’amitié : Qu’ont-ils pensé de nous ? – N’avons-nous pas manqué de tact ? – Avons-nous plu ? – et la peur d’être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l’amitié expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu’est la lecture. Pas de déférence non plus ; nous ne rions de ce que dit Molière que dans la mesure exacte où nous le trouvons drôle : quand il nous ennuie nous n’avons pas peur d’avoir l’air ennuyé, et quand nous avons décidément assez d’être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement que s’il n’avait ni génie ni célébrité. » (p.46-47)
Une amitié qui aboutit à la liberté du lecteur. Point de départ du plaisir et de l’enrichissement de cette pratique, de cet art que tout homme devrait avoir le droit de posséder afin d’avoir aussi la chance de pouvoir entretenir un dialogue avec lui-même.
Nathalie Piégay-Gros, Le Lecteur, Paris, Garnier-Flammarion, coll. Corpus Lettres
Je signale aussi cet article plus complet sur « Le Lecteur » : http://www.fabula.org/revue/cr/332.php
Tags: Balzac, Baudelaire, Bérénice, Gracq, Hans Robert Jauss, Maurice Blanchot, Mme Bovary, Molière, Montaigne, Nathalie Piégay-Gros, Pérec, Proust, Roger de Beauvoir, Rousseau, Ruskin, Umberto Eco, Valéry
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octobre 7th, 2012
« Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », écrit La Bruyère au début de ses Caractères. L’auteur vit au XVIIe siècle, en même temps que Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Bossuet ou encore Pascal et Molière. À nos yeux, ce siècle loin d’être une fin pour la littérature nous apparaît comme l’une des périodes les plus glorieuses pour la littérature, la pensée et la langue françaises.
On peut imaginer que nos arrières-petits enfants, s’ils lisent un jour Jean-Marie Domenach, Richard Millet ou encore Renaud Camus songeront que ces propos sur le déclin de la littérature étaient des plaintes ou des craintes peu justifiées. Le déclin ou la fin est un fantasme qui a toujours donné lieu à quantité de publications et comme le résume Dominique Viart au début de Fins de la littérature ? « il y a bien longtemps que la fin a commencé ». Mais à chaque période, ses menaces. Dominique Viart analyse ainsi les menaces actuelles (qui pour la partie commerciale et éducative ne datent pas d’hier), ses menaces qui alimentent les cris d’alarme. Il y a quelque temps, je me moquais des diatribes de Yann Moix contre le livre numérique. Lui faisant crédit d’une certaine intelligence, je trouvais ses arguments non recevables (et sur certains points de mauvais goût) et me demandais s’il était sincère ou s’il ne se posait pas en défenseur du passé pour justement poser. 
Bien sûr que je suis attachée au livre papier (ma liseuse dort paisiblement contre le volume des lettres de Balzac à sa famille et je la réveille rarement faute de penser à elle) mais il me semble que le livre numérique n’est pas la fin de la littérature et de la lecture même si certainement cette pratique aura une influence sur le cerveau humain et dès lors la production intellectuelle à venir. Elle sera autre, pourquoi penser qu’elle sera forcément nulle ou plus faible ? Du reste, rien ne nous empêche de continuer à se délecter de textes écrits il y a des siècles.
La mélancolie habite tout écrivain et tout lecteur (de littérature). Comment admirer voire prendre modèle sur un génie d’hier sans regretter de n’avoir pas été son contemporain, sans idéaliser l’époque passée. Bien que trouvant aussi des raisons d’aimer vivre en 2012, je ne peux m’empêcher chaque jour, en passant devant les bâtiments de la Garde républicaine et la bibliothèque de l’Arsenal, parfois en respirant bien fort pour sentir le crottin de cheval, je ne peux m’empêcher d’imaginer la fine silhouette de Nodier derrière une fenêtre, celle de Musset sortant avec sa grande cape noire ou la blonde Delphine Gay, le regard bleu illuminé par l’amour qui la lie à Vigny. Une simple chronologie des publications en France des années 1830 émerveille déjà par sa richesse, même si on aime peu Hugo, Musset, Vigny, Balzac ou encore Nerval, Mérimée et George Sand. Alexandre Gefen dresse la longue généalogie des « déclinologues » qui a l’avantage de nous réconforter : « la décadence des lettres est aussi ancienne que le premier écrivain », écrit-il. Il cite aussi les propos d’Augustin Chaho en exergue de sa communication : « La grande littérature est morte : c’est là un fait qui n’a pas besoin d’être prouvé » Propos paru en 1834, de la part d’un jeune homme de 23 ans… Désiré Nisard, lorsqu’il tire à boulets rouges contre la « littérature facile » s’en prend certes à une partie de la littérature de consommation (des textes courts et faciles à lire) mais aussi à des textes qui devaient connaître une postérité plus grande que les siens. De même Gustave Planche même si ses attaques contre les romantiques ne font pas de lui un réel ennemi. Nisard, quand il publie son pamphlet, est un jeune homme mais qui ne parvient pas se détacher de ses maîtres, de ses modèles, les classiques. Déclarer la mort de la littérature n’est donc pas seulement le fait d’écrivains ou d’intellectuels vieillissants comme ceux qui condamnant les Contes d’Espagne et d’Italie incite le jeune poète de vingt ans à faire ses excuses au grand Voltaire dont les vers faisaient encore sa gloire. Au contraire, jeune, on craint facilement d’être né au mauvais moment, on craint un avenir qui ne saurait être aussi merveilleux que le passé qu’on admire. 
La réponse à un déclin supposé peut venir de l’action et de la liberté de créer avec l’ambition d’égaler voire de dépasser ses modèles, de créer une nouvelle forme qui saura aussi s’imposer. C’est Hugo déclarant vouloir être « Chateaubriand ou rien » et Musset, Schiller ou rien. La mélancolie qui connaît alors une heure faste au point d’être une sorte de « volupté » comme le dit Senancour ne naît pas tant alors par rapport à la littérature et à la pensée que par rapport à l’Histoire. Privés d’action et d’héroïsme, les romantiques prennent la plume avec une ambition et une force créatrice que je trouve admirable et jouissive.
Alexandre Gefen revient aussi sur les raisons pour lesquelles la littérature paraît prête à finir. Ce qu’on pointe comme des symptômes d’une fin de la littérature reflète au bout du compte ce qu’est la littérature ou ce qui peut la nourrir. On remarque que ceux qui clament le déclin se font toujours une idée précise de la littérature comme une statue en marbre immuable alors qu’elle est comme de l’argile malléable. « Notre idée de la littérature est le produit de nos influences et de nos tropismes […] Les critères eux-mêmes varient selon les époques, les goûts, les consensus dominants. » note Jean-Pierre Martin. Engagement politique ou pas, thèmes considérés comme nobles et d’autres pas. Et pourtant, on peut trouver aussi admirables Camus que Larbaud et songer qu’Adolphe, roman d’inspiration autobiographie de Benjamin Constant, tentative de guérison d’une vie sentimentale agitée, s’avère supérieur à ses autres publications à la portée finalement moins universelle.

Paul de Kock
Le risque cependant est d’accepter tout et n’importe quoi sous le nom de littérature (notamment quand il est question de roman, genre littéraire fourre-tout). Risque de plus en plus grand depuis que l’imprimerie s’est améliorée, que la production matérielle de livres est moins chère, que la presse s’est développée et que l’alphabétisation progresse. Olivier Bessard-Banquy écrit ainsi : « les frontières s’effacent entre une littérature digne de ce nom, publiée par des maisons de prestige, défendue par des critiques de renom, et une sous-littérature, encensée de la même manière par des journalistes entendant satisfaire les exigences de plus en plus grand public des lecteurs chaque jour plus occasionnels. »
On s’interroge sur la fin de la littérature et à chaque rentrée littérature, on assiste à un déluge de chef-d’œuvre, de livres poignants, fulgurants, etc.
Daniel Martin, à ce sujet, évoque les grandeurs mais aussi et surtout les misères du critique actuel, travail précaire, soumis aux pressions des rédacteurs en chef, de la publicité et des modes. On pourrait dire ainsi qu’un journal (quotidien, hebdo ou mensuel) dans ses pages livres ferait presque preuve d’héroïsme en s’abstenant de consacrer un papier à l’Amélie Nothomb annuel. Un article qui occupe de la place pour rien car Nothomb se vend très bien sans les médias, bien installée en pile au supermarché ou au pied des escalators, et je doute que la majorité de ses lecteurs fidèles lisent la presse la concernant. Au mieux, il la regarde au Grand Journal de Canal +. Presse qui ne contient nulle critique réelle car rares sont les journalistes émettant un avis tranché sur Nothomb : il ne faut pas froisser le client.
Quand j’avais travaillé sur les articles de presse consacrés aux prix Goncourt, fouillant dans la presse depuis 1903 jusqu’à 2002, j’avais pris conscience que la critique au fil du temps connaissait une crise avec un appauvrissement du style, du contenu et une réduction de la place dramatique. Lisant les analyses brillantes de Paul Souday dans le Temps, je songeais qu’aujourd’hui, il lui faudrait parler d’A l’ombre des jeunes filles en fleur en 2500 signes. Parler de Proust sur un timbre-poste. 
Les blogs et sites pourraient sauver la critique. Olivier Bessard-Banquy rappelle que certains blogs ont, aujourd’hui, plus d’influence que la presse écrire. Mais un petit tour d’horizon prouve que la plupart des « critiques » traitent de livres médiatiques et que le contenu est dans l’ensemble assez pauvre. Les billets d’ailleurs sont aussi courts que dans la presse écrite ou dans une chronique radio parce que personne ne veut lire un article long ni sur écran ni sur papier.
La multiplication des loisirs et des sources d’information aboutissent à un zapping auquel il est difficile de résister même lorsqu’on aime la retraite d’un cabinet de travail. Certes, cela participe à la baisse de la lecture savante (alors que la production et la consommation livresques augmentent) mais de même qu’il y a peu de grands écrivains qui restent à chaque siècle, il y a et il y aura toujours peu de vrais lecteurs. Si toute la population française avait été scolarisée du temps de Rabelais ou de La Rochefoucauld, je doute fort qu’ils auraient été des best-sellers. En revanche, il y aurait eu des Paul de Kock ou des Marc Lévy.
Il arrive que de grands livres parlent à un large public, par exemple Les Misérables (lecture peut-être trop difficile aujourd’hui pour une tranche sociale équivalente mais passons). C’est une grâce. Elle s’est produite et se reproduira. En attendant, on peut toujours se plonger dans cette Fins de la littérature ? aux contributions variées dont je ne donne ici qu’un aperçu et continuer à faire vivre la littérature en la lisant.
Fins de la littérature ? sous la direction de Dominique Viart et Laurent Demanze, éditions Armand Colin.
Tags: Adolphe, Alexandre Gefen, Amélie Nothomb, Augustin Chaho, Balzac, Benjamin Constant, bibliothèque de l'Arsenal, Bossuet, Camus, Chateaubriand, Contes d'Espagne et d'Italie, Corneile, Daniel Martin, Delphine Gay, Désiré Nisard, Dominique Viart, George Sand, Gustave Planche, Hugo, Jean-Marie Domenach, Jean-Pierre Martin, La Bruyère, La Rochefoucauld, Larbaud, Laurent Demanze, les Misérables, Marc Lévy, Mérimée, Mme de Sévigné, Molière, Musset, Nodier, Olivier Bessard-Banquy, Pascal, Paul de Kock, Paul Souday, Proust, Rabelais, Racine, Renaud Camus, Richard Millet, Schiller, Senancour, Vigny, Voltaire, Yann Moix
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septembre 18th, 2012
Environ quatre-vingt dix aquarelles représentant des vues d’intérieurs sont présentées au Musée de la Vie romantique.

Attribué à C. M. Fredro (Pologne, actif dans les années 1830)
Une pièce du palais Reuss, à Dresde, 1835 © Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution, photo Matt Flynn
Il s’agit d’une collection appartenant au Cooper Hewitt Museum de New York à la suite d’un don du collectionneur Eugene V. Thaw.
On trouve dans les siècles précédents des tableaux dans lesquels sont peints des intérieurs bourgeois ou des palais mais il s’agit d’un décor pour présenter une scène de genre comme chez Fragonard ou Greuze, par exemple. Ces œuvres, souvent de petites tailles, étaient appréciées mais n’avaient pas la noblesse des peintures religieuses ou l’importance des portraits destinés à immortaliser le modèle.
Le genre de la « vue d’intérieur » apparaît au XIXe siècle : toujours en petit format, généralement à l’aquarelle, des pièces d’habitation deviennent le sujet unique d’une œuvre. Salon, boudoir, bibliothèque, jardin d’hiver, cabinet de travail, chambre : une classe aisée, bourgeoise ou aristocratique, veut garder un souvenir de son intérieur et le mettre en évidence. Objets, œuvre d’art, livres sont à la fois collectionnés et exposés. Le but est social mais aussi sentimental. La reine Victoria séjourna ainsi plusieurs fois au château d’Eu en Normandie, invitée par Louis-Philippe. Elle collectionnait ou faisait peindre des vues des lieux où elle passait. En 1855, elle confie dans une lettre avoir feuilleté l’album du château d’Eu avec mélancolie alors que Marie-Amélie, veuve de Louis-Philippe, va lui rendre visite.

James Roberts (Angleterre, vers 1800-1867)
Le Cabinet de travail du roi Louis-Philippe à Neuilly, 1845 © Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution, photo Matt Flynn
Dans ces aquarelles, des personnages sont parfois présents mais ils ne viennent que mettre en valeur la pièce. Une jeune femme jouant du piano ou de l’orgue, un homme assis à un bureau, en train de lire ou d’écrire. Des activités intellectuelles ou artistiques qui appartiennent à la vie quotidienne, intime et familiale des femmes comme des hommes.

Edouard Petrovitch Hau (Estonie, actif en Russie, 1807-1887) Petit Cabinet de l’impératrice Alexandra Feodorovna, 1830-1835
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution, photo Matt Flynn
À la Renaissance et jusqu’au XVIIe siècle, il y avait le cabinet de curiosité, reflet d’une passion pour les sciences, l’exotique, l’étrange. Au contraire, les intérieurs du XIXe siècle tels qu’ils sont peints, nous plongent dans un univers familier, personnel, protecteur. Ils reflètent l’âme, les goûts des occupants des lieux. Au XVII ou au XVIIIe siècle, on présente un roi, un prince ou un puissant dans des pauses imposantes. Louis-Philippe et sa famille sont peints dans leur quotidien. J’ai ainsi beaucoup aimé l’aquarelle représentant Louis-Philippe dans son cabinet de travail au château de Neuilly. Une pièce petite, protégée, assez simple et le roi, assis à son bureau. C’est à proximité de ce château que Ferdinand, son fils, devait trouver la mort, dans un accident de calèche, le 13 juillet 1842. Le château a été pillé et détruit lors de la révolution de 1848. Il subsiste une chapelle, élevée en hommage à Ferdinand, près du château et située aujourd’hui au milieu des immeubles en béton, à deux pas du périphérique et de la porte Maillot. Comme on est loin alors de l’atmosphère paisible, recueillie et délicate dont sont imprégnées toutes les aquarelles exposées dans cette exposition.
Bois, pierre, papiers peints variés, tissus : les détails sont rendus avec souvent beaucoup de précisions et de délicatesse par ces peintres peu connus. J’avais espéré voir quelques aquarelles d’Eugène Lamy, peintre magnifique de la période romantique française et que j’aime tant, mais elles ne font certainement pas partie des collections Eugène V. Thaw.

anonyme, Autriche
Intérieur avec alcôve tendue de rideaux, vers 1853
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian Institution, photo Matt Flynn
On pourrait penser que voir des pièces, sans personnage ou presque est ennuyeux. Au contraire chaque intérieur semble nous raconter une histoire, celle des objets et des habitants. Ces aquarelles sont pleines de charme et pour certaines émouvantes. Cette mode picturale a son équivalent dans certains romans. Les écrivains comme Balzac décrivent en détail une pièce, s’arrêtent à des détails significatifs révélant le caractère des personnages.
La plupart des oeuvres présentent des intérieurs anglais et allemands. Ils témoignent notamment des styles victoriens et Biedermeier mais aussi néo-gothique, à la mode dans toute l’Europe même si chaque pays, chaque culture apporte aussi ses petites spécificités.
Les vues d’intérieurs sont en vogue en même temps que se développe la peinture de paysage. Ces deux modes ne s’opposent pas au contraire. Dans les deux cas, il s’agit de peintures intimes : soit du cadre de vie, soit, d’une nature qui reflète l’âme du peintre ou du personnage représenté. De la même façon, les intérieurs ou la nature décrits dans la littérature romantique entourent et dévoilent les hommes qui y évoluent.
Les amateurs d’art décoratif auront le plaisir de reconnaître les styles de meubles et apprécier tentures et objets.

Julius Eduard Wilhem Helfft (Allemagne, 1818 -1894)
Le Salon de musique de Fanny Hensel, 1849
© Cooper-Hewitt, National Design Museum, Smithsonian institution, photo Matt Flynn
Les autres pourront admirer ces jolies pièces d’habitation et pourquoi pas imaginer qu’une porte va s’ouvrir et laisser entrer une Marie d’Orléans, une Fanny Mendelssohn-Hensel allant à son piano ou encore une Anna Karenine guettant Vronski, un Octave, enfant du siècle ou encore, Edouard et Charlotte, héros des Affinités électives, les balzaciens Henri de Marsay, Foedora, vicomtesse de Beauséant ou Clémence et Jules Desmarets…
Intérieurs romantiques
Aquarelles 1820-1890
Donation Eugène V. Thaw
Jusqu’au 13 janvier
Musée de la vie romantique
16 rue Chaptal
75009 Paris.
De 10h à 18h. Fermé lundi et jours fériés
http://www.paris.fr/loisirs/musees-expos/musee-de-la-vie-romantique/interieurs-romantiques-aquarelles-1820-1890/rub_5851_actu_117547_port_24533
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août 30th, 2012

Marc Lévy, © Alastair Miller
Durant cet été j’ai entendu Marc Lévy interviewé sur Europe 1. Certains de ses propos m’avaient fait sourire et j’avais même été sur le point de consacrer un billet à cette intervention radiophonique, petit festival de lieux communs et de propos assez ridicules dont celui que j’ai encore en mémoire : Marc Lévy expliquant qu’il n’écrit jamais dans les cafés parce qu’il trouve cela impudique. Je me suis donc demandé si lorsqu’il écrit (?), il se livre à cette activité intellectuelle dans le plus simple appareil ? Ou en prenant des poses lascives ? Ou en se livrant à un vice particulier ? Enfin, cela ne nous regarde pas.
Dans mon billet sur Blondin j’avais fait une petite allusion aux ridicules de la rentrée littéraire. Mais j’avoue qu’avant la mise en ligne j’avais réduit cette partie là de mon propos afin de rester tout de même centrée sur le recueil de nouvelles de Blondin qui me semblait plus intéressant.
Et voilà que je tombe sur un lien de Baptiste Ligier m’indiquant un article signé aujourd’hui par Claire Devarrieux dans Libération. En fait il ne s’agit pas réellement d’un article mais d’un tchat avec des internautes questionnant la critique littéraire sur la rentrée. Ce principe n’est pas sans intérêt, il permet à des internautes, des anonymes de poser des questions et au fond de participer un petit peu à l’actualité. Cela dit, je ne suis pas sûre que l’avenir de la presse écrite soit dans ce journalisme participatif. Il me semble qu’il vaut mieux laisser la place à des analyses ou des critiques justifiées. On est loin tout de même des analyses brillantes d’un Paul Souday, au début du XXe siècle, dans le Temps ou même plus récemment d’un Pascal Pia, Renaud Matignon, Bernard Frank livrant de vraies chroniques littéraires. Ces derniers n’auraient certainement pas jugé bien pertinent de répondre à des questions d’internautes. Dans le cas présent la plupart des questions retenues ne brillent pas par leur pertinence ou leur originalité.
Mais le plus drôle dans l’histoire ce ne sont pas les questions des internautes mais les réponses de Claires Devarrieux.
Elle m’a offert quelques minutes de divertissement pour ma journée. Il paraît qu’il est très bon de rire tous les jours, malheureusement ce n’est pas toujours facile de trouver de quoi rire…
La première chose qui m’a amusée c’est lorsqu’elle parle du roman phare de la rentrée. Elle se livre à un éloge en quelques mots du roman de Christine Angot, usant de ces adjectifs excessifs et finalement sans grand effet du fait de la banalité de leur usage. Je cite : « Il me semble, cependant, que Christine Angot domine de très haut cette rentrée, avec un texte court, dense, inclassable, et stupéfiant, Une semaine de vacances. »

Christine Angot (Photo Sipa)
Je ne me prononcerai pas sur ce roman de Christine Angot que je n’ai pas ouvert mais si j’en juge par les précédents livres que j’ai lus en entier ou partiellement il me semble que le seul point positif des livres de Christine Angot c’est justement qu’ils sont courts. Du coup, on perd assez peu de temps de son existence quand on les ouvre.
Ensuite un internaute demande à Claire Devarrieux, grande critique littéraire de Libération : « Comment découvre-t-on un jeune auteur, et de plus talentueux ? » Elle répond : « La seule manière de découvrir un auteur, c’est d’ouvrir son livre ! »
Il me semble qu’il est difficile en effet de découvrir un livre sans l’ouvrir. Peut-être avait-elle répondu plus longuement à cette question mais en ce cas avoir réduit sa réponse à cette seule phrase la fait vraiment passer pour une idiote. Peut-être aussi n’a-t-elle répondu à cette question que par cette phrase parce qu’au fond elle la trouvait bateau et sans intérêt. Alors à quoi bon faire un effort. Du reste, Claire Devarrieux n’est pas connue comme une grande défricheuse de talents nouveaux…
Autre question : « Pourquoi autant de romans sur les mutations de la société ? » Et notre Claire Devarrieux de nous répondre : « Les écrivains sont par définition les témoins et les symptômes de la société. »
Par définition ? Il me semble que c’est un petit peu réducteur… Qu’ils soient des symptômes, c’est très discutable et n’est pas réellement un compliment. En effet, cela signifierait que les écrivains sont la manifestation des maladies dont souffre une société. Certes, c’est valable pour des Angot qui illustrent l’égocentrisme hystérique, l’égoïsme courant dans notre société capitaliste sans idéal et sans grandes pensées. Mais il y a des écrivains dont le souffle porte plus loin que celui d’une fumée de cigarette. Qu’ils soient souvent des témoins oui, mais justement les grands écrivains sont ceux qui parviennent à rester en marge de cette société pour mieux pouvoir l’examiner.
Interrogée sur le roman d’Aurélien Bélanger que la rédaction de Libération a mis en avant comme tout le monde, Claire Devarrieux ne s’étend pas. Sans doute pour ne pas faire doublon mais emploie tout de même l’un des adjectifs utilisés déjà pour Christine Angot « surprenant ». Au fond Claire Devarrieux doit garder un petit côté naïf, une âme d’enfant puisqu’elle arrive à être surprise par tant de livres chaque année. En bilan de cette année elle ajoute : « excellent cru, varié, généreux ». Comme c’est beau. L’avantage c’est que ces adjectifs pourront lui servir encore l’année prochaine et encore l’année prochaine et encore l’année prochaine…
Sur le pronostic pour le Goncourt, elle cite Olivier Adam grand favori depuis la fin juin et Patrick Deville. Elle n’aurait pas cité ce dernier si deux jours auparavant il n’avait pas été couronné par le prix du roman Fnac.
Hanna lui demande : « La sempiternelle compétition pour les prix se profile déjà entre Gallimard et Grasset (Bellanger/Binet). Est-ce qu’une petite maison d’édition (comme Galaade avec S. Taussig) aura un jour sa chance ? » La plupart des critiques littéraires lorsqu’on les interroge sur les compétitions entre maisons répètent que ce qui compte ce sont tout de même les textes et non les éditeurs, histoire de ne pas discréditer la notion de prix et leur métier car, force est de constater que les pages et émissions littéraires sont d’abord consacrées aux romans bien placés pour la course aux prix. Le prix Goncourt, par exemple, devait être remis à un jeune auteur prometteur, si l’on se réfère au testament d’Edmond de Goncourt. On en est loin. Le roman d’Olivier Adam, qui ne débute pas, était favori, alors que presque personne ne l’avait encore lu…
Claire Devarrieux effectivement confirme que cette compétition est avant tout une question d’éditeurs : « Gallimard ayant eu le Goncourt l’année dernière pour le premier roman d’Alexis Jenni, le nom de Bellanger ne circule pas tellement, du moins à ma connaissance ». Bref en admettant que le roman d’Aurélien Bellanger soit vraiment un très bon livre (je ne l’ai pas lu) de toute façon il n’aura pas le Goncourt parce que précédemment son éditeur l’a eu. Comme on est loin de la littérature !

Barbey d’Aurevilly
Ce matin je m’apprêtais à réfléchir à mon billet sur le Dictionnaire du romantisme sous la direction d’Alain Vaillant (édition du CNRS). Ce sera pour bientôt. Mais je ne peux m’empêcher, presque de regretter, que toute cette comédie de la rentrée littéraire des prix etc. n’ait pas existé en 1830 car comme la plume, l’esprit d’un Stendhal, d’un Balzac, d’un Musset, d’un Barbey d’Aurevilly ou d’un Théophile Gautier aurait pu s’en donner à cœur joie !
Tags: Alain Vaillant, Aurélien Bellanger, Balzac, Barbey d'Aurevilly, Bernard Frank, Blondin, Christine Angot, Claire Devarrieux, Edmond de Goncourt, Europe 1, Libération, Marc Lévy, Musset, Olivier Adam, Pascal Pia, Patrick Deville, Prix du roman Fnac, Prix Goncourt, Renaud Matignon, Stendhal
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août 20th, 2012
Il faudra que je revienne voir le jardin du palais Carnolès lorsque les agrumes auront mûri. En effet, je n’ai vu ni citron, ni orange, ni mandarine ou pamplemousses sur les arbres de ce jardin réputé.

jardin du palais Carnolès
Il y avait aussi, parmi tant d’autres espèces d’arbres, le Kumquat Marami et le Bigardier commun. Les cigales chantaient sans relâche pendant que je me promenais dans ce jardin qui n’a rien d’apprêté. A cent lieues de la parfaite, trop parfaite géométrie d’un jardin à la française. Il y a quelque chose de simple, un peu joliment négligé dans la disposition de ces arbres. Ça et là, des sculptures et des bustes. À l’entrée, de petites têtes de personnalités comme Cocteau, Noureev (des araignées ont tissé d’épaisses toiles sous son menton) puis des sculptures contemporaines ou abstraites et d’autres de styles classiques. Quelques-unes abstraites en métal noir, un nu bleu, les autres en pierre. Je suppose que la disposition a été pensée, mais j’en ignore la signification et je me demande si c’est bien important. La proximité de certaines sculptures avait parfois quelque chose d’étonnant, de gracieux ou de grave. 
Un « Couple allongé » en pierre, dans un style sobre (je n’ai pas noté le nom du sculpteur) se tenait à l’ombre d’un pamplemoussier. La « Jeunesse au féminin » s’épanouissait à côté d’un oranger. Le voisinage entre les œuvres de la nature et celles des hommes était harmonieux sans qu’on puisse dire que l’un était plus important que l’autre, ils se mettaient en valeur mutuellement.
Cette pensée m’a semblé douce, presque réconfortante, comme un lien supplémentaire, pacifique et auquel on songe peu entre les créations de la nature et celles des hommes (qu’il s’agisse de beaux-arts comme ici, de littérature ou de musique par exemple).
Nice est une ville déjà italienne, riante, bruyante, entre le populaire et le chic. Menton, plus petite bien qu’étendue en longueur et en hauteur, incarne la douceur de vivre. Je peux comprendre que des personnes atteintes d’une maladie incurable aient pu décider de finir leurs jours à Menton (le vieux cimetière, dans les hauteurs, est rempli d’étrangers dont quelques célébrités, notamment « l’inventeur » du rugby, William Webb Ellis).
Le jaune du fameux citron mentonais résume cette impression : une petite ville ensoleillée où l’on peut se permettre de négliger les nécessités du quotidien pour se laisser vivre à regarder les façades ocre des vieilles maisons et les clochers simples et joyeux sous le fond bleu intense du ciel ou le coucher du soleil se reflétant sur la mer chaude et infinie. Même lorsque le soleil dessine des ombres franches, on ne ressent pas une angoisse à la Chirico, ni l’abrutissement de ce soleil du Sud qui peut rendre fou et désespérer. Les ombres des oliviers, des palmiers ou des autres arbres sur lesquels je ne peux mettre un nom, les petites rues étroites mais pas aussi sombres que dans le vieux Nice, adoucissent la violence des paysages méditerranéens pour ne nous laisser que sa douceur et sa bienveillance. 
Jean Cocteau fait partie des figures artistiques les plus célèbres de la côte d’Azur, parmi les nombreux artistes qui ont vécu dans la région pour des raisons de santé et/ou pour créer.
La côte d’Azur est comme une très jolie femme qui se laisse contempler et sert de modèle avec une paresse teintée d’une légère indifférence.
De son vivant, Cocteau avait créé son propre petit musée à Menton dans le Bastion. Depuis les meurtrières, on voit la mer mais pas le rivage. Cela donne une idée d’infini à laquelle Cocteau n’a sans doute pas été indifférent. Dans ce petit espace, des dessins de la série des Innamorati. Les amoureux. J’ai plutôt aimé les dessins au crayon mais assez peu ceux en couleurs. Je trouve que Cocteau ne sait pas traiter la couleur. Dans mon esprit, il est un dessin au crayon.
Quand j’ai su que ce premier musée, dont Cocteau a orné la façade, présentait une série d’amoureux, j’ai espéré voir le dessin qu’il a réalisé représentant Sand et Musset à Venise sur une gondole (quoique pour les représenter en état amoureux, ils auraient mieux valu les imaginer dans l’appartement de Sand quais Malaquais même si esthétiquement cela aurait été moins gracieux que les lignes d’une gondole).
Ces amants n’étaient pas là, ni à l’autre musée (où j’ai bien regardé, avec à nouveau un léger espoir).

Séverin Wunderman
Cocteau, comme le rappelle la chronologie détaillée à l’entrée du nouveau musée, est partout dans sa moitié de siècle (1889-1963). C’est un artiste protéiforme qui fréquente peintres, sculpteurs, acteurs, couturiers, musiciens, écrivains, cinéastes. Il n’est pas un domaine artistique auquel il soit resté complètement étranger, je pense qu’il est un cas unique ou presque. C’est peut-être ce qui le rend antipathique ou inspire un peu de mépris de la part de beaucoup, de son vivant et aujourd’hui. Trop touche-à-tout, trop mondain et trop dans la mise en scène de lui-même pour être un grand (comme s’il n’existait qu’une façon d’être un grand artiste).
Des œuvres exposées et des thèmes déclinés je retiens un homme qui a beaucoup souffert : souffert réellement par la perte d’êtres chers et hanté par des angoisses métaphysiques. Il écrit ainsi « La vie est la première partie de la mort » dans sa série de dessins Jean l’oiseleur, réalisés après la mort prématurée de Radiguet, deuil qui l’affecta beaucoup.

Planche de Jean l’oiseleur, Cocteau
Cocteau, un artiste à la fois dans le monde et ailleurs c’est-à-dire dans un univers fantasmagorique, irréel, intemporel.

Esplanade du musée Cocteau
L’entrée du musée est blanche, éblouissante. Le soleil frappe fort. Le musée est un bâtiment rectangulaire en verre entouré de piliers larges aux formes ondulées (ces courbes douces qu’affectionnait Matisse). L’ensemble est blanc et noir avec des nuances de gris. Les salles d’exposition sont toutes blanches (sols, plafonds, murs, sièges). Un peu froid diront certains, jouant à l’excès avec le graphisme. Peut-être mais cette froideur est justement atténuée par le va-et-vient des passants dehors, la couleur de la vie qui se déroule derrière les vitres légèrement fumées.
On entre (sans frapper comme indiqué sur la porte d’entrée en verre) et on est happé par un air frais, conditionné. L’inverse d’Orphée descendant aux enfers ? Dans le musée, on n’entend absolument pas le bruit de la rue mais une bande-son qui crée une ambiance à la fois un peu surréaliste tout en nous projetant dans le passé avec des extraits de musique de films et de dialogues de Cocteau ou de ses contemporains.
Je ne sais pas exactement quoi penser de Cocteau, j’ai lu très peu de ses livres. J’ai vu ses films où je trouve des scènes magnifiques et émouvantes et d’autres fausses, prétentieuses et agaçantes.
La Voix humaine me semble l’une des plus belles œuvres qui dit la détresse d’une femme abandonnée par l’homme aimé et qui se raccroche désespérément à une présence à l’autre bout du téléphone. Mais étrangement, Cocteau s’est toujours trouvé sur mon chemin : il est toujours là lorsque je cherche un dessin ou une citation pour exprimer quelque chose indirectement.
Jean Cocteau s’est invité dans ma vie personnelle sans que je l’appelle mais je ne puis penser à lui ou lire son nom sans me remémorer d’autres souvenirs auxquels il est pourtant étranger. 
En sortant, j’ai acheté en carte postale la planche 4 de la série de Jean l’oiseleur, cette époque où il sombrait dans l’opium pour oublier.
Est-ce de sa faute ou est-ce celle des autres ? Il fait partie de ces artistes dont on sait pourtant qu’ils ont eu des moments difficiles dans leur existence mais qu’on ne plaint pas. À la différence d’un Van Gogh ou d’un Modigliani dont les souffrances et le dénuement participent à leur légende. On peut pourtant être malheureux comme les pierres dans un bel hôtel de la Riviera. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », écrit justement Lamartine dans L’Isolement. Certes, on est délivré de l’angoisse matérielle de trouver de quoi manger et avoir le nécessaire pour créer mais dans les tourments d’un Van Gogh ou d’un Modigliani ces nécessités matérielles entraient finalement peu. S’ils avaient vécu dans l’opulence, ils n’auraient pas été moins tourmentés par l’existence. Ils étaient nés ainsi. D’autres, aussi pauvres, abordent la vie avec une sérénité innée.
Cocteau était un angoissé en nœud papillon.
Informations :
Jardin du palais Carnolès, Menton
http://www.jardins-menton.fr/Jardin-du-Palais-Carnoles
Musée Jean Cocteau
collection Séverin Wunderman
2 quai de Monléon 06500 Menton
http://museecocteaumenton.fr/
Tags: Chirico, Cocteau, côte d'Azur, George Sand, Innamorati, Jean l'oiseleur, La Voix humaine, Lamartine, Matisse, Menton, Modigliani, Musset, Nice, Noureev, palais Carnolès, Radiguet, Rudy Riccioti, Séverin Wunderman, Van Gogh, William Webb Ellis
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août 8th, 2012
L’alcool et les écrivains (plus généralement les artistes), vaste sujet. Si nous sommes prêts à nous désoler ou à condamner la consommation excessive d’alcool chez n’importe qui, celle-ci fait souvent entrer bon nombre d’écrivains dans la légende. L’alcool fait partie de la panoplie de l’artiste. Une sorte de noblesse s’attache aux auteurs qui avaient besoin d’alcool pour vivre et écrire. Ils sont désespérés, ils ont besoin de brûler leur vie, mais au bout du compte quelle grandeur ! Si cela s’accompagne d’une vie chaotique, miséreuse, l’auteur en question accède facilement au rang de génie. Il devient une légende avant même parfois que vin ou alcool fort l’aient rongé complètement et envoyé dans la tombe directement ou pas. Au contraire, l’écrivain qui fait profession de sobriété est souvent perçu comme l’ennuyeux de service, le laborieux, le type qui ne sait pas ce qu’est l’existence. Et un écrivain qui ne boit jamais ? Impossible ou bien il s’agit d’un ancien alcoolique qui a arrêté non par crainte pour sa vie, mais par désenchantement pour cette petite fée à 10°, 20° ou davantage. La petite fée qui, finalement, n’est pas parvenue à lui faire oublier son mal de vivre voire l’a augmenté. Dans son essai, Se noyer dans l’alcool (PUF), Alexandre Lacroix convoque quelques grands auteurs alcooliques ou ayant traité du sujet et en tire des réflexions plus philosophiques ou psychanalytiques que littéraires pour conclure que l’ivresse est l’ennemie de tous les hommes, même des artistes. Constat sombre, mais pertinent.
Relisant dans le même temps un peu de Blondin, je me suis demandée comment cet écrivain qui se servait de bouteilles comme de béquilles pouvait écrire avec tant de limpidité, d’esprit et de légèreté. Non que je pense que les écrivains qui boivent à l’excès perdent forcément leur style et leur intelligence (quoique… l’idée que le génie frappe à la porte à l’heure de l’ivresse est un mythe aussi). Non, mais les textes de Blondin coulent comme de l’eau de source… Les phrases parfois longues sont parfaitement fluides. Les traits d’esprit, les jeux de mots et les moments de poésie habitent ses textes naturellement. On ne sent ni le travail ni l’ivresse qui a tendance sinon à embrouiller le cerveau du moins à le porter à des pensées désespérées. C’est d’autant plus étonnant que Blondin, qu’on accusait de paresse parce qu’il publiait peu (reproche qu’on adressait aussi à Musset par exemple, comme si un écrivain était un ouvrier qui doit débiter de la page quotidiennement), c’est donc d’autant plus étonnant que Blondin écrivait avec beaucoup de difficulté. Il ne cachait pas que l’écriture était une torture, certes délicieuse, mais une torture surtout. À la fin de sa vie, alors qu’il n’écrivait pratiquement plus depuis des années, il considérait que son œuvre était bien mince.
Une vraie modestie que devrait suivre tant d’auteurs aujourd’hui qui au bout d’un livre ou deux publiés se posent en Ecrivain, prétention alimentée par les journalistes qui ne sont pas avares de superlatifs pour qualifier n’importe quel roman.
La rentrée littéraire va sans doute être encore pleine de textes « poignants », « bouleversants », « formidables », « de chef-d’œuvre d’émotion » forcément « incontournables », portés par une « sensibilité fulgurante », « une vraie maîtrise de style » avec des phrases courtes, acérées, mordantes (le champ lexical du critique littéraire des années 2000 est guerrier, violent, extatique). Tout bon roman doit être un coup de poing. Le lecteur ne doit pas en sortir indemne !!
Hugo, Balzac ou Proust avec leurs phrases longues, leurs digressions, leur lyrisme recevraient des lettres de refus ou, publiés, seraient qualifiés de précieux et difficiles.
Loin de moi l’idée de mépriser mes contemporains, mais il me semble qu’un peu de modestie, de distance et d’analyse ne seraient pas en trop, même si c’est moins vendeur… D’ailleurs, je pense que la plupart des lecteurs de ces articles dithyrambiques (je n’ose dire de critique littéraire), ne sont pas dupes. Du moins, je l’espère.
Revenons à Antoine Blondin et son style si coulant qu’il offre dans Quat’saisons, un recueil de nouvelles (1975, Goncourt de la Nouvelle). Il y a douze nouvelles comme les douze mois de l’année, l’hiver comportant quatre textes. La question des saisons n’a pas beaucoup d’importance si ce n’est dans quelques-unes qui se passent à Noël, pendant les grandes vacances ou les prix littéraires d’automne. « Pauvre homme » ou « Trio en chambre » auraient bien pu appartenir à une autre saison.
Ces nouvelles sont un bon échantillon de Blondin avant de se plonger dans ses meilleurs romans, bijoux d’humour et d’esprit dans un style aussi raffiné, L’Humeur vagabonde ou L’Europe buissonnière. Né en 1922, il est mort une première fois en 1962 à la disparition de son ami Roger Nimier et une seconde en 1991. Son texte le plus connu Un singe en hiver (rendu encore plus populaire par le film de Verneuil avec le duo Gabin-Belmondo) est une histoire entre deux alcooliques, un vieux qui essaye d’être sobre et le jeune qui n’y songe pas encore.
Même si je me demande comment Blondin faisait pour écrire en consommant autant d’alcool (pour oublier et par esprit de camaraderie car l’alcool est un lien social), je crois qu’il faut savoir mettre cet aspect de sa vie de côté pour apprécier sa prose, tout simplement.
« Petite Musique de Nuit » aurait pu être écrit par Marcel Aymé. Un modeste employé de bureau enchante ses voisins avec sa machine à écrire. « Posteriores Terrae » est un court pastiche des romans de Mauriac. Dans le recueil, j’ai moins aimé « Les Compagnons de la dernière heure » et « La Globule », l’intrigue me semble plus lâche et l’écriture est plus faible.

Photo Larousse
Parmi mes préférées, « La Plume du Paon » et « Midi à Quatorze heures » qui mettent en scène des écrivains et le monde littéraire. Blondin n’a pas son pareil pour pointer avec malice et pertinence les ridicules du monde germanopratin. Il le fait non pas avec aigreur, ni désir de polémique ou de scandale, mais avec une subtilité et un fond de gentillesse. Ce n’est pas niais ou fade, ce que pourrait laisser penser le mot gentillesse. Ici, la gentillesse est synonyme d’humanité. Cet écrivain Merguez, mis en scène dans les deux nouvelles, est ridicule et prétentieux (on peut chercher à deviner quelles personnalités l’ont inspiré), mais il est surtout très humain, il vit sous nos yeux. Quant à Abel Perrin qui décide d’aller se faire « masser » en face du restaurant où les femmes du prix Minerva décident d’une partie de son avenir en lui donnant ou pas son prix, il est une sorte d’autoportrait de Blondin avec une bonne dose d’auto-dérision. Quant à l’opposition entre les filles qui massent (toutes dévouées aux hommes moyennant finance et qu’Abel Perrin peut choisir sur catalogue) et les dames de lettres toutes puissantes et soucieuses de défendre la cause des femmes, cette opposition peut paraître provocante, mais l’esprit déployé par Blondin ôte toute vulgarité aux propos. C’est parfaitement drôle et nous invite à penser au monde littéraire, aux rapports hommes femmes d’une façon plus légère, plus humaine, mais tout aussi intelligente (voire davantage) que les imprécations de ces « écrivaines » en conflit avec la moitié mâle de l’humanité au nom des droits et de l’égalité bafoués pendant des millénaires. 
J’ai beaucoup aimé aussi « Pauvre homme ». La nouvelle la moins humoristique même si elle ne manque pas d’esprit. Blondin décrit un moment de la vie d’un couple d’amants, quand l’homme accompagne sa maîtresse à la campagne pour qu’elle avorte. Le ton est plus sombre, plus mélancolique, comme une fin d’été qui sonne la fin du bonheur, de l’insouciance et peut-être la mort si jamais Jeanne ne survit pas à l’intervention. L’amant impuissant, anxieux, porté par la culpabilité vit ces quelques heures d’angoisse à parler abeille et faux bourdon avec le mari de la fermière chargée de l’avortement. Fermière : forte femme, accompagnée de sa marmaille et qui régente tout avec bonne humeur malgré la misère. Une ambiance de colonie de vacances. Ce décalage n’a rien d’artificiel. Blondin sait à merveille mêler humour et tragédie, petitesse de l’humanité et grandeur, égoïsme et générosité. Peut-être comme une soirée entre alcooliques où parfois le ton monte, où chacun se montre sous son mauvais jour pour, un quart d’heure plus tard, se prendre dans les bras et s’entraider dans la détresse qui rime toujours avec ivresse.
Deux extraits pour bien finir ce billet :
« La veille, son éditeur lui avait donné de l’argent pour aller chez le coiffeur. À ce signe infaillible, un écrivain, sous toutes les altitudes reconnaîtra qu’un prix littéraire ne va pas tomber loin. Les condamnés à mort sont également sensibles à ce genre de présage. Sans qu’aucune parole eût été prononcée, Abel Perrin avait compris que son premier roman, enfin publié, conservait une chance de lui valoir le « Minerva » fabuleuse récompense décernée dans quelques heures par une dizaine de dames sorties tout armées du cerveau de Jupiter. » incipit de Midi à Quatorze heures.
« Je n’eus pas la force de manger, au désespoir de la patronne qui avait mitonné une mouclade de table d’hôtes (Jeanne aurait aimé) et montai dans l’unique chambre mansardée, tendue de cretonne fraîche (Jeanne aurait aimé). La fenêtre ouvrait sur la campagne. On devinait dans le contre-jour d’un couchant radieux de longs tapis d’herbage cloués par des saules bougons, puis, enchâssé dans des talus jaunis, le miroitement des marais sous un ciel bouleversé de volutes où la mer, cette fois, était inscrite. (Là, Jeanne aurait vraiment aimé.)
Mais le partage était désormais interdit entre nous, pour quelques heures, ou pour toujours. Elle était dans d’autres mains, avant de retourner dans celle de son mari, qui croirait qu’elle avait choisi. Enfin, quoi ! Nous avions été deux. Jeanne et moi, tous les deux ensemble pour toutes choses. Et du bonheur s’était produit. Du bonheur pour elle ? Le savais-je ? Il aurait fallu s’appliquer davantage à se voir avec les yeux des autres. Comment pensait-elle à moi en ce moment même où j’offrais au soir mon personnage irresponsable, mon absence d’emploi dans la tragédie, quand toute la part active lui était maintenant réservée ?… Mon être tendait vers Jeanne. » Pauvre homme
Tags: Alexandre Lacroix, Antoine Blondin, Balzac, Belmondo, Gabin, Goncourt de la nouvelle, Henri Verneuil, Hugo, l'Europe buissonnière, L'Humeur vagabonde, Marcel Aymé, Mauriac, Musset, Proust, Quat'saisons, Roger Nimier, Un singe en hiver
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juillet 2nd, 2012
À l’époque romantique, les artistes entretenaient les uns avec les autres des liens étroits. Il y avait des correspondances permanentes entre les arts. C’est Delacroix, dont le journal est une belle œuvre littéraire, qui illustre des chefs-d’œuvre comme le Faust de Goethe et se lie d’amitié avec des musiciens et des écrivains. C’est Berlioz qui écrit également de manière tout à fait remarquable. Liszt ou Schumann dont certaines compositions sont des lectures musicales d’œuvres variées comme La Divine comédie, les contes d’Hoffmann, etc.
Ce sont aussi ces écrivains excellents dessinateurs qui parfois ont même songé à embrasser une carrière de peintre tel Théophile Gautier et même brièvement Musset. Des écrivains qui s’avèrent être de subtiles critiques d’art. Citons également l’œuvre de Victor Hugo dessinateur et photographe. Évoquons également le goût pour la musique de George Sand, Musset, Balzac et bien sûr de Stendhal, amoureux passionné de l’opéra et des beaux-arts italiens. Sans oublier Ingres qui aime jouer du violon…

George Sand et Chopin par Delacroix (tableau reconstitué)
Certes à d’autres époques, avant ou après, il s’est trouvé des écrivains, des peintres, des musiciens très proches d’autres artistes et amateurs éclairés. Mais l’époque romantique semble être le moment où ces liens ont été les plus étroits, d’autant plus étroits qu’ils s’accompagnaient souvent d’une grande amitié entre ces artistes.
Théophile Gautier et Baudelaire, considérés comme de grands critiques d’art, n’avaient pourtant pas les moyens actuels des spécialistes. Si Théophile Gautier a tout de même voyagé et a pu voir un certain nombre de toiles en vrai ce n’est pas le cas de Baudelaire qui n’a jamais été en Italie et a peu voyagé… La plupart du temps ces critiques traitent de peintures dont ils n’ont vu que des reproductions sous forme de gravure ou qu’ils n’ont vues qu’une fois et dont ils parlent de mémoire.

Attribué à Carlo Grubacs (vers 1840 – 1870), Venise, vue de la place Saint-Marc.
Cette manière d’approcher les tableaux n’est pas sans inconvénient même si cela n’a pas empêché ces critiques de livrer des analyses d’une grande pertinence. Balzac écrit ainsi justement : « je n’ai pas reçu de Venise l’impression que j’en attendais. [...] La faute en est à ces misérables gravures anglaises qui foisonnent dans les keepsakes, à ces tableaux de la légion des exécrables peintres de genre, lesquels m’ont si souvent montré le palais ducal, la Piazza, la Piazetta, sous tant de jours vrais ou faux, avec tant de postures, sous tant d’aspects débauchés, avec tant de licencieuses fantaisies de lumière que je n’avais rien à prêter au vrai et que mon imagination était comme une coquette qui a tant fatigué l’amour sous toutes ses formes intellectuelles que, quand elle arrive à l’amour véritable, à celui qui s’adresse à la tête, au cœur et au sens, elle n’est saisie nulle par ce saint amour » Cette citation est extraite du livre Le Musée imaginaire de Balzac par Yves Gagneux, directeur de la Maison Balzac à Paris (p.12)

Balzac, dessin de Daumier
Balzac n’est pas un grand critique d’art. Il juge même parfois la valeur en fonction de la cote de l’artiste ou du tableau. Il arrive que le cadre coûte plus cher que la peinture qu’il achète. Il peut s’enthousiasmer d’une croûte. Souvent il se contente d’un vocabulaire simple sans se livrer à des analyses sur la technique picturale. Les fautes de goût qu’il commet par ses tenues (par exemple cette fameuse canne turquoise avec des pierres dont il était si fier et qu’on retrouve dans des caricatures), se reflètent aussi dans ses acquisitions notamment lorsqu’il aménage la maison dans laquelle il envisage de vivre avec Mme Hanska, bientôt son épouse. Il y a quelque chose d’assez attendrissant dans cette manière un peu frénétique de vouloir accumuler des œuvres d’art sans choisir un style, chercher une harmonie. Balzac qui a décrit des intérieurs fastueux et surchargés comme le fameux boudoir de Foedora dans La Peau de chagrin, Balzac rêvait de vivre dans de pareils intérieurs. Une folie douce, un peu naïve qui correspond bien à une partie de sa personnalité.
En revanche, la complexité de sa pensée esthétique se révèle dans l’utilisation qu’il fait des œuvres d’art et de la figure du créateur dans la Comédie humaine. En effet, il s’intéresse moins aux qualités techniques des peintres (il n’y connaît pas grand-chose et fait même partie de ces rares romantiques qui dessinent mal) qu’au contenu de la peinture. Le contenu romanesque qu’il imagine. Balzac aurait pu construire une nouvelle voire un roman entier à partir de l’observation d’un tableau.
L’auteur du Chef-d’oeuvre inconnu est l’un des écrivains de son temps qui a le plus voyagé, qui a eu la possibilité comme le rappelle Yves Gagneux de découvrir de nombreuses collections privées en Italie. Mais il n’en fait pas l’usage qu’en auraient fait d’autres de ses contemporains. Devant la peinture, il reste un pur romancier.

Raphaël, La Fornarina, 1518
Dans la Comédie humaine, livre maintes réflexions sur la place de l’artiste dans une société de consommation soumise à la dictature du succès. Balzac sera l’un de ceux qui défendront le plus ardemment le droit d’auteur mais aussi le respect dû à l’artiste. Plusieurs de ses œuvres font la part belle à ses artistes maudits, trop purs dans un monde où l’art devient une marchandise qu’il s’agisse de livres, de tableaux, de sculptures ou de musique.
Balzac est un artiste même si son étiquette de peintre de la société semble en faire un romancier bien prosaïque et réaliste. C’est mal le lire, c’est oublier ou ne pas saisir la folie, l’originalité de son style et la puissance de sa vision sur la grandeur et la misère humaines.
L’autre argument qui parfois le dessert pour obtenir ce qualificatif d’artiste ce sont ses négligences de style (en opposition à Flaubert qui peaufine ses phrases jusqu’à l’épuisement), l’idée aussi qu’il produit trop pour être artiste (paradoxe car Musset s’énervait quand on lui reprochait de ne pas publier assez, donc de ne pas travailler, alors que ce sont deux choses différentes… enfin le public n’est jamais content).
De son vivant déjà les critiques s’en prenaient au style de Balzac, faisait la liste de ses maladresses, de ses fautes grammaticales, de ses néologismes (généralement volontaires). C’est, sans forcément les ignorer, ne pas comprendre que ces maladresses sont sa façon, et qu’une certaine grâce s’y attache. Certes il y a des longueurs, des phrases qui courent parfois sans, semble-t-il, un but précis de sorte que le lecteur se sent perdu. Mais comme il est beau de se perdre sur les routes sinueuses de Balzac. C’est tellement mieux que les allées aseptisées d’une galerie commerciale que sont les phrases d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso. Peut-être est-il difficile parfois de suivre la pensée buissonnière de Balzac mais après tout même si on saute des passages, il est impossible de ne pas tomber sur de beaux morceaux. Moins travaillées peut-être que les pages d’un Chateaubriand, moins percutantes que celle d’un Hugo mais qui savent transporter aussi. Et lorsque Balzac parle d’art, lorsqu’il nous brosse les sentiments d’un personnage, ses créatures s’invitent dans notre imaginaire avec une puissance telle qu’on pense encore à elles le livre refermé.
Le remarquable travail d’Yves Gagneux nous permet de découvrir ou de redécouvrir l’univers balzacien à travers les peintures et les peintres que Balzac évoque dans ses romans mais aussi dans sa correspondance. L’auteur a choisi cent extraits de Balzac dans lesquels se trouvent des allusions à une peinture ou à un artiste. En regard du ou des paragraphes cités, replacés dans le contexte de l’ouvrage, se trouve la reproduction du tableau avec éventuellement une petite indication sur l’œuvre ou sur le peintre en rapport avec Balzac ou la période romantique.

La révolte du Caire de Girodet
Le Musée imaginaire de Balzac est un beau livre mais aussi une plongée dans l’univers balzacien. On se promène avec joie dans cette sorte de galerie d’art et de littérature. C’est le genre d’ouvrage qu’il faut avoir sous la main pour en lire quelques pages, selon son envie du moment. Cela permet aussi de prendre conscience de l’étendue des connaissances de Balzac comme de la plupart de ses contemporains. En effet, on y trouve bien sûr des artistes de son époque qu’il s’agisse de Delacroix, Gavarni, Monnier, Girodet, Ingres (dont les toiles sont si souvent utilisées en couverture des romans de Balzac alors que ces deux artistes n’ont jamais été intimes) mais aussi de nombreux peintres italiens en premier lieu Raphaël, mais aussi le Titien, Vinci, des peintres hollandais comme Rembrandt, Rubens, mais encore Murillo, Poussin ou encore David.
Un exemple : « Ainsi, la chevelure noire, les beaux yeux durs, la rigidité des lignes du visage, la sécheresse calabraise du teint qui faisaient de la cousine Bette une figure du Giotto, et desquels une vraie Parisienne eût tiré parti, sa mise étrange surtout, lui donnaient une si bizarre apparence, que parfois elle ressemblait aux singes habillés en femme, promenés par les petits Savoyards. » Avec quelle adresse, Balzac nous fait passer de la beauté à la laideur, de la grâce au ridicule.
« Son visage, assez semblable au type qui a fourni le jeune Turc mourant à Girodet dans son tableau de la « Révolte du Caire », était un de ces visages mélancoliques dont les femmes sont presque toujours les dupes. » (Les Marana)

Mais la façon dont Balzac a de citer ou d’utiliser des tableaux pour servir ses propos n’est pas particulière à lui. En effet revenant à ce lien justement étroit entre les beaux-arts et la littérature, la plupart des écrivains romantiques utilisent des tableaux pour décrire leurs personnages, une action, un caractère. Je ne sais pas si tous les lecteurs parvenaient à visualiser l’œuvre dont ils parlaient. Le magnifique livre d’Yves Gagneux, justement, nous offre la possibilité de voir ceux évoqués par Balzac.
En fait, j’ai été frappée par ces citations de peinture en littérature en découvrant Roger de Beauvoir. Cet écrivain romantique dandy était aussi un grand esthète au goût certainement plus sûr que Balzac, au trait de crayon raffiné. Il s’est intéressé à certaines vies d’artiste (comme l’histoire du peintre, Massacio, dans la nouvelle éponyme dans Les Soirées du Lido).

Roger de Beauvoir
Ses œuvres sont truffées de rapprochement avec la peinture.
Deux exemples :
« Lea Zapone était Vénitienne, et Vénitienne de la tête aux pieds, depuis son cou, aussi pâle que celui du cygne de Léda, jusqu’à la suave noblesse de ses formes, digne des Venises personnifiées de Véronèse. » (Lea Marini, in Les Soirées du Lido)
Le peuple « effeuilla pour [Bonaparte] ses roses, ses femmes et sa joie, allant droit au-devant de ceux qui lui promettaient la liberté, – insouciant qu’il était, comme un groupe de pâtres qui descend la grotte de Pausilippe au son de tous les fifres de la Madone de l’Arc. » (La Bague du marquis, in Les Soirées du Lido). Le Retour du pèlerinage de la Madone de l’Arc est un tableau de Léopold Robert, peintre mélancolique qui s’est suicidé à Venise en 1835 et qui faisait partie des artistes qui fascinèrent les romantiques français pour son style mais aussi à cause de son destin.

Le pèlerinage de la Madone de l’Arc de Léopold Robert
Roger Beauvoir comme Balzac, comme d’autres écrivains ne citent pas forcément le nom du peintre quand le tableau leur semble suffisamment connu en tout cas par une partie de leur lectorat.
Parfois ces références picturales ont quelque chose d’un petit peu artificiel surtout lorsqu’elles s’incorporent à une description déjà longue. Mais elles ont surtout l’avantage d’établir une correspondance secrète entre deux arts. Il y a des rivalités, il y a des oppositions esthétiques entre les artistes certes mais même si ces oppositions ont parfois donné naissance à des œuvres je préférerai toujours ce qui lie les artistes entre eux à ce qui les oppose. Car au fond chacun à leur façon, ils nous ouvrent la porte vers un monde plus élevé et plus pur.
Le Musée imaginaire de Balzac comporte aussi une longue introduction consacrée à Balzac et à l’art. On trouve également plusieurs pages de ses écrits sur l’art et l’artiste. Yves Gagneux a eu l’idée de placer les extraits par ordre chronologique afin de nous faire comprendre l’évolution de la réflexion balzacienne sur la création artistique et sur la place de l’artiste dans la société. On y trouve pêle-mêle (car chez Balzac il y a toujours quelque chose du grand bazar sa pensée allant si vite, étant si puissante qu’il a du mal à tout ranger comme peuvent le faire les écrivains plus rationnels). On y trouve donc pêle-mêle dans ses écrits sur l’art des descriptions du processus artistique chez les peintres avec notamment sa nouvelle la plus célèbre sur le sujet Le Chef-d’oeuvre inconnu mais aussi les rapports de la femme avec l’artiste, des propos sur la mission de l’art qui pour lui n’est pas « de copier la nature mais de l’exprimer », des descriptions du monde artistique, des descriptions d’extase, de folie artistique comme lorsque Gambara se met à improviser une cavatine pour le comte (in Gambara).

Balzac par Devéria
Balzac assimilé à la bourgeoise monarchie de Juillet est un créateur avant tout.
Enfin ce livre comprend également une galerie de portraits de Balzac certains par ses contemporains comme Devéria, David d’Angers ou par des artistes postérieurs comme Picasso et Derain.
Je terminerai par un extrait d’une lettre de Balzac à son amie Zulma Carraud du 20 février 1833 et que l’auteur cite dans les écrits sur l’art de Balzac :
« Je vous assure que je vis dans une atmosphère de pensée, d’idées, de plans, de travaux, de conception, qui se croisent, bouillent, pétillent dans ma tête à me rendre fou ! Néanmoins, rien ne me maigrit, et je suis le plus vrai « pourtraict de moine qui oncques ait été vu depuis l’extrême heure des couvents. » Quant à l’âme, je suis profondément triste. Mais travaux seuls me soutiennent dans la vie. »
Le Musée imaginaire de Balzac par Yves Gagneux, Beaux-arts éditions, 287 pages, 34 euros
La maison de Balzac à Paris est fermée jusqu’en septembre 2012 :
http://www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/p6837
Voir aussi sur ce livre la critique de Lauren Malka : http://www.myboox.fr/actualite/yves-gagneux-reconstitue-le-musee-imaginaire-de-balzac–15917.html
Tags: Balzac, Baudelaire, Berlioz, Chateaubriand, Chopin, Daumier, David, David d'Angers, Delacroix, Derain, Devéria, Divine comédie, Faust, Gavarni, George Sand, Giotto, Girodet, Goethe, Guillaume Musso, Hoffmann, Hugo, Ingres, Léopold Robert, Liszt, Marc Lévy, Monnier, Murillo, Musset, Poussin, Raphaël, Rembrand, Roger de Beauvoir, Rubens, Schumann, Stendhal, Théophile Gautier, Titien, Vinci, Yves Gagneux, Zulma Carraud
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juin 12th, 2012
Je suis sortie de la représentation de On ne badine pas avec l’amour à la Comédie-Française avec un sentiment mitigé. Je ne peux m’empêcher de penser que ce théâtre, cette institution a maltraité Musset, d’abord en l’ignorant puis en jouant certaines de ses pièces avec des coupures et des adaptations pour éviter la censure et contourner ce qui apparaissait comme des difficultés de mise en scène, les changements de décor. Ce sont les rapports ambigus entre le plus grand dramaturge français du XIXe siècle et cette vieille maison de Molière.
J’ai d’abord été un peu surprise par le décor : sombre, un peu misérable, je dois dire, et des costumes qui vaguement évoquent les années 50. La musique également si elle allait justement avec le décor et les costumes ne me semblait pas très en harmonie avec l’esprit de Musset. Mais après tout j’admets avoir des conceptions parfois peut-être trop « classiques » et au fil de la pièce cet aspect m’a moins gênée. Je ne dirais pas que la mise en scène m’a enchantée non plus. Je trouve que parfois elle est confuse avec des scènes entre drame et comique qui se juxtaposent mal au lieu d’alterner avec légèreté. L’utilisation du rideau transparent gris Isabelle me semble plus artificielle et peu esthétique que moderne et pertinente. Quant aux nombreux silences entre Perdican et Camille ils sont pesants sans rien signifier (on se demande plutôt si les comédiens n’ont pas un trou…). Enfin, la grande confrontation entre Camille et Perdican se fait en partie sans que les comédiens soient face à face (Perdican est dans la salle et Camille sur scène). Cela met en évidence leur éloignement, leur différence de conception de la vie certes mais cela rend la scène moins intense. Bref, les idées de mise en scène ne m’ont pas vraiment séduite même si je comprends qu’elles correspondent bien à la vision de la pièce d’Yves Beaunesne tel qui s’en explique dans le programme. Il voit dans cette pièce une confrontation de classe sociale entre les paysans incarnés par Rosette et l’aristocratie avec Perdican, Camille et le baron. Une opposition aussi de générations entre les jeunes gens et le baron, maître Blazius, maître Bridaine et Dame Pluche. Personnages grotesques, comiques, mais qui derrière leurs ridicules révèlent aussi des traits du caractère humain : le grotesque shakespearien tel que Musset a su le maîtriser à la perfection.
Ces personnages comiques et vieux étaient très bien joués par Roland Bertin, Pierre Vial, Christian Blanc et Danièle Lebrun. J’ai trouvé Rosette (jouée par Françoise Gillard) pleine de charme, évanescente avec quelque chose de naïf, de simple et de tendre me rappelant un peu l’Ondine de Giraudoux vue au Nord-Ouest et incarnée par Clémentine Stépanoff. Quant à Camille (Marion Malenfant) le personnage féminin principal dans la pièce je me suis surprise à avoir le cœur serré en entendant ses répliques. Comme Marianne dans les Caprices Camille est un personnage sans doute difficile à jouer car elle est jeune, jolie et en même temps inspire plutôt de l’antipathie par son orgueil, sa froideur apparente qui cache le feu qui habite naturellement une jeune fille de 18 ans. Camille, comme Marianne, a peur d’aimer par crainte de ne plus être aimée et de souffrir. Je me rappelais très bien ses répliques ayant appris la pièce par coeur lorsque j’étais étudiante mais ce soir les paroles de Camille ont eu en moi une résonance particulière que j’aurais peine à définir ou à avouer.
Passé mon malaise lié à la mise en scène et au décor je pense que j’aurais été assez convaincue par ce On ne badine pas avec l’amour mais hélas ! comme pour Fantasio où j’avais tout aimé sauf l’actrice qui jouait Fantasio j’ai plutôt aimé la pièce sauf le comédien qui jouait Perdican, Loïc Corbery. Il m’a semblé jouer de façon trop brouillonne, trop saccadée, n’articulant pas assez, parlant trop vite et disant du Musset avec une intonation populaire et moderne qui rendait presque chaque phrase prosaïque. Il ôtait toute la profondeur poétique et spirituelle de son rôle. Les phrases simples comme les répliques plus littéraires perdaient leur charme. Même la fameuse tirade qui commence par « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches… » était mal dite. Bref il a gâté mon plaisir et en le voyant, j’étais mélancolique de la voix ardente de Gérard Philipe que j’avais entendue sur cassette quand j’apprenais le rôle par cœur.
La salle était pleine et enthousiaste et la pièce a été très applaudie… tout le monde n’a donc pas eu mes réserves.
En rentrant j’ai repris Aurélien. Quelques jours auparavant, subitement, j’ai été prise d’envie de rouvrir ce roman d’Aragon. En le lisant, hier et bien que je ne me permettrais pas de penser à la place de Musset, je me suis dit qu’il aurait aimé certains passages. Hier soir, émerveillée, j’ai relu justement ce moment où Aurélien revoit Bérénice lors d’une soirée au Lulli’s.
On se souvient de la première phrase d’Aurélien qui fait partie des incipit célèbres : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Dans ce passage, cent pages plus loin, Aurélien danse avec Bérénice et Aragon écrit : « Elle ferma les yeux. Alors, se penchant sur elle, il la vit pour la première fois. Il régnait sur son visage un sourire de sommeil, vague, irréel, suivant une image intérieure. Ce qu’il y avait de heurté de disparate en elle, s’était fondu, harmonisée. Portée par la mélodie, abandonné à son danseur, elle avait enfin son vrai visage, sa bouche enfantine, et l’air, comment dire ? d’une douleur heureuse. Aurélien se répéta qui n’avait encore jamais vu cette femme qui venait d’apparaître. »
Un coup de foudre à retardement.
La simplicité de cet instant, le moment où un homme regarde enfin la femme qu’il va follement aimer, qu’il aime déjà d’ailleurs sans en avoir conscience… Il m’a semblé que si Musset n’a pas exactement décrit un pareil moment, il avait dû ressentir la même chose une fois dans sa vie. Dans mon esprit en tout cas une fraternité s’est établie hier entre Aragon et Musset. Il y a sans doute quelques longueurs dans Aurélien (756 pages en Folio) mais tant de moments de grâce également. J’ai toujours été frappée du fait que la plupart des grandes scènes d’amour en littérature sont souvent décrites avec une certaine économie de mots avec parfois une ou deux répliques, une phrase courte qui pourtant dit tout.
Le visage de Bérénice, vu par Aurélien m’a aussi fait penser à ces portraits de Modigliani, notamment ceux de Jeanne vus récemment à la Pinacothèque. L’incarnation de la beauté énigmatique et douloureuse.
Une grâce qui manquait finalement au On ne badine pas avec l’amour du Théâtre Français.
Tags: Aragon, Aurélien, Christian Blanc, Clémentine Stépanoff, Danièle Lebrun, Fantasio, Françoise Gillard, Gérard Philipe, Giraudoux, Loïc Corbery, Marion Malenfant, Modigliani, Musset, On ne badine pas avec l'amour, Ondine, Pierre Vial, Roland Bertin
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mai 28th, 2012
Depuis que je suis petite je visite des maisons et musées hommage à des écrivains, artistes et personnalités. L’un de mes souvenirs d’enfance les plus lointains est ainsi l’escalier menant au grenier de la maison de Beethoven à Bonn que j’ai gravi en tenant la main de ma mère. Je ne garde en mémoire que le sentiment d’avoir été impressionnée par cette visite effectuée à l’âge de 4 ou 5 ans.
Je ne me suis jamais lassée de ces pèlerinages. Certes j’ai conscience que certains lieux ont été complètement réaménagés et qu’en dehors des documents et objets présentés, parfois du cadre encore existant, tout a perdu de son authenticité. C’est frappant à Auvers-sur-Oise dans la chambre de Van Gogh que j’ai vue un été : elle était envahie par tant de touristes japonais qu’on avait l’impression que l’âme du peintre était une attraction de foire. Je le regrette tout en songeant que dans la masse de touristes, il pouvait se trouver quelques-uns pour qui cette visite représentait sincèrement quelque chose et ce bien que l’ambiance soit loin de nous laisser le loisir de méditer ou de se recueillir.

auberge Ravoux, Auvers-sur-Oise, photo www.van-gogh.fr
D’autres lieux, liés souvent à des personnalités moins célèbres et populaires, apparaissent comme plus vrais parce que plus paisibles. Il arrive d’ailleurs que ces demeures ne soient ouvertes que ponctuellement ou sur rendez-vous… Avec un peu d’imagination, on peut presque penser que l’écrivain ou l’artiste va entrer chez lui et bousculer un peu les objets bien agencés sur son bureau ou dans son atelier. A cet instant, un gardien ou une gardienne entre, l’air un peu ennuyé ou fatigué, s’assoit sur la chaise qui lui est réservée pour vaguement vous surveiller en attendant que vous quittiez la pièce.
Malgré tout, je ne me suis jamais lassée de ces pèlerinages et il y a de nombreuses maisons ou lieux habités par des écrivains ou des artistes que j’aime et que je rêve encore de visiter avec l’espoir d’appréhender l’existence de l’homme qui a vécu là.
En attendant, je me suis plongée dans la lecture du livre d’Hélène Rochette, Maisons d’écrivains et d’artistes Paris et ses alentours (Parigramme). L’auteur propose quarante-neuf visites. Hugo, Balzac, Delacroix par exemple à Paris, la Vallée-aux-loups chère à Chateaubriand, Milly-la-forêt, chez Cocteau, Proust à Illiers-Combray, Renoir à Chatou, Monet à Giverny ou encore Dumas à Port-Marly dans son château de Monte-Cristo parfait décor pour ses romans mais vite revendu pour cause de dettes. On entre aussi dans l’univers de personnalités moins célèbres comme Michelet à Vascoeuil, Barbusse à Aumon-en-Halatte, Caillebotte à Yerres, Maeterlinck à Médan, voisinant avec Zola. Si Hélène Rochette nous promène dans des lieux connus, où se pressent déjà beaucoup de touristes, elle a su également choisir bon nombre de maisons et musées plus confidentiels qu’elle nous fait découvrir.

Maison de Chateaubriand, Vallée-aux-loups
Il s’agit ici moins d’un guide que de promenades dans le monde de chaque personnalité. L’auteur consacre quatre à dix pages par lieu, non selon un plan systématique mais en s’adaptant à l’importance de la maison dans la vie de l’artiste et à son style. Si Mauriac, par exemple, est lié intimement au Bordelais, on découvre que la demeure de sa femme, à Vémars, dans le Val d’Oise, fut également un lieu important non pas dans son œuvre mais dans son existence. Un cadre dans lequel il a pu aussi écrire et se sentir bien. Dans le cas de Satie à Honfleur, on est en présence d’une maison d’enfance qu’il n’a plus habitée ensuite. Le musée qui lui est consacré n’est pas un lieu de vie mais un espace dans lequel on peut s’imprégner pleinement de l’univers particulier et excentrique du compositeur des Gymnopédies avec notamment son incroyable collection de parapluies. Le Moulin de Villeneuve est, pour le couple Louis Aragon Elsa Triolet, une demeure dans laquelle ils ont écrit leur histoire commune. Chez Pierre Marc-Orlan à Saint-Cyr-sur-Morin, on voit ses pipes, ses bérets à pompon, la tombe de son perroquet Dagobert et à travers eux l’esprit de l’écrivain et de son époque, proche de nous. 
Hélène Rochette traite essentiellement d’artistes du XIXe et XXe siècle. Les souvenirs sont plus nombreux et plus accessibles. Pour les personnalités plus lointaines, Corneille, Rousseau et les frères Le Nain à Bourguignon-sous-Montbavin, il est moins facile d’imaginer leur présence, tant leur quotidien était différent du nôtre. Ces visites si elles touchent peut-être moins sont cependant l’occasion d’un voyage historique intéressant.
Hélène Rochette mêle très bien informations biographiques, anecdotes et descriptions pour nous faire entrer non seulement dans ces maisons mais aussi dans l’existence de ceux qui l’ont habitée. Des citations et des photos complètent à merveille ces promenades. Un bon avant-goût avant de les effectuer pour de vrai.

Château de Monte-Cristo, salon. Photo d'André Larané
Hélène Rochette nous donne aussi envie de mieux connaître les artistes dont elle parle : cette porte ouverte sur leur existence réelle rend passionnant leur univers et leur œuvre qui se dévoilent en filigrane. Qu’ils soient touchants comme Millet à Barbizon menant une vie plus que rustique, originaux comme Rosa Bonheur à Thomery ou romanesques comme Maurice Leblanc à Etretat, dans le clos d’Arsène Lupin, tous ces lieux, considérablement réaménagés ou pas, demeurent des lieux de mémoire. L’imagination même sous l’œil du gardien ou de la caméra de surveillance peut s’envoler en contemplant un objet, un manuscrit, un meuble…
Maisons d’écrivains et d’artistes Paris et ses alentours, d’Hélène Rochette, éditions Parigramme, 279 pages, 22 euros
A lire aussi : http://livresdemalice.blogspot.fr/2008/08/escapade-flaubert-maupassant-leblanc.html et http://livresdemalice.blogspot.fr/2009/12/marcel-proust-sur-la-lecture.html
Tags: Auvers-sur-Oise, Barbizon, Barbusse, Beethoven, Caillebotte, Chateaubriand, Chatou, clos Arsène Lupin, Cocteau, Corneille, Delacroix, Dumas, Etretat, Flaubert, Giverny, Hélène Rochette, Hugo, Illiers-Combray, les frères Le Nain, Maeterlinck, Mauriac, Maurice Leblanc, Michelet, Millet, Milly-la-forêt, Monet, Monte-Cristo, Pierre Mac-Orlan, Proust, Renoir, Rosa Bonheur, Rousseau, Satie, vallée aux loups, Van Gogh, Zola
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mai 7th, 2012

Jean Giraudoux, vers 1927
Ondine de Jean Giraudoux a été créé le 4 mai 1939, il y a 73 ans au théâtre de l’Athénée, par Louis Jouvet.
Giraudoux (1882-1944), influencé et passionné par la littérature allemande, travailla à cette pièce pendant de nombreuses années, s’inspirant d’Undine de Frédéric de la Motte-Fouqué, écrivain allemand romantique. L’intrigue de cette pièce féerique se situe dans une région au bord du Rhin dans une ambiance médiévale. Elle fut montée par Louis Jouvet alors que l’Allemagne nazie se préparait à envahir la France et à ravager l’Europe par sa barbarie. Il y a un fossé entre ce texte littéraire subtil et poétique et la situation politique. Et pourtant, Giraudoux a aussi l’art de reprendre des textes mythologiques, des légendes pour leur donner une résonance actuelle, une symbolique intemporelle (La Guerre de Troie n’aura pas lieu).
Ondine est une pièce shakespearienne : pas moins de 46 rôles si on la joue intégralement, un mélange de lyrisme, de comique et de dramatique, des scènes de groupes et des duos plus intimes. Des répliques un peu prosaïques voisinent avec des tirades ou des répliques lyriques.

Fanny Ellsler dans le ballet Ondine de J. Perrot
Une ondine est un génie des eaux dans la mythologie germanique. C’est un joli prénom, rare, simple et mélodieux.
Ondine, ici, aime un homme et aspire à être une femme pour être vraiment son épouse. Elle a quitté son monde aquatique pour celui des hommes fait de misères et de grandeurs, de trahisons, de lâchetés mais aussi de passion. Le roi des Ondins lui a proposé un pacte : si Hans, l’Homme, le chevalier, la trahit, il mourra et Ondine l’oubliera à jamais. Ondine va tout faire pour sauver son amour mais peine perdue.
Avec cette pièce, Giraudoux nous invite à nous interroger sur l’un des sentiments humains les plus complexes. Pourquoi l’amour est-il fragile et en même temps capable de nous donner force et énergie ? Peut-on y croire ? Pourquoi l’entourage, le monde peut-il le mettre en péril (ici la cour du roi et la rivale d’Ondine, Bertha) ?
À la fin de la pièce, j’ai songé que les plus grandes passions sont peut-être les plus vulnérables. Le pacte du roi des Ondins c’est symboliquement tout ce qui menace l’amour, à commencer par la faiblesse de ceux qui l’éprouvent. Constat pessimiste, peut-être mais qui ne doit pas faire oublier qu’il y a aussi de la grandeur à aimer, de la grandeur à accepter les souffrances parce qu’il vaut sans doute mieux être sincère avec son cœur plutôt que de le protéger avec une sorte de mesquinerie et de lâcheté.
Ondine déclare ainsi : « que je sois malheureuse ne prouve pas que je ne sois pas heureuse ».
En devenant une femme amoureuse, Ondine apprend la souffrance mais gagne une âme dont ces petites déesses aquatiques sont dénuées.
Ondine est une ondine qui veut devenir femme. Clémentine Stépanoff est une femme qui devient une ondine. Elle joue avec tant de grâce, mélange de naïveté, de légèreté et d’assurance, qu’elle semble être vraiment un être un peu évanescent provenant d’une paisible rivière. Hans, le chevalier, joué par Jeff Esperansa, n’est pas moins crédible. Il a la force, la brutalité de l’homme, ses accès de colère irréfléchis, mais aussi le caractère enfantin et attendrissant qui demeure chez l’adulte. Il parvient à manifester ses sentiments, il ose se laisser éblouir par l’amour tout en tremblant de ne plus être qu’un géant aux pieds d’argile devant sa petite Ondine, frêle mais plus forte par son immortalité et sa simplicité.
Diane de Segonzac, par sa mise en scène sobre, légère, sans temps mort, nous laisse entendre ce beau texte, qui en cette période agitée et violente, a le don d’apaiser l’esprit avec intelligence et sensibilité. Bien sûr on ne peut rester indifférent au présent ou au futur proche, on ne peut pas être indifférent à ce qui fait notre quotidien. Mais comme il est bon et salutaire de pouvoir pendant deux heures s’en détacher pour revenir à des pensées plus essentielles, pour réfléchir à ce qui profondément nous anime. Pour laisser notre esprit se libérer du contingent, du matériel, de tout ce qui le divertit dans le mauvais sens du terme.
L’univers enchanté que Diane de Segonzac a réussi à créer avec très peu de moyens donne à la pièce un côté théâtre de marionnettes. En insistant sur le côté féerique, irréel, elle nous rend le texte paradoxalement plus saisissant, réaliste. L’illusion théâtrale débarrasse notre esprit de repères matériels pour nous permettre de nous concentrer sur les sentiments et les idées exprimés, sur les comportements. Le chant a capella (par Estelle Kaïque) qui accompagne les apparitions des êtres aquatiques participe discrètement aussi à cet envoûtement.
J’ai songé aussi à Pelléas et Mélisande de Maeterlinck et à l’Annonce faite à Marie de Claudel. Mais le drame de Maeterlinck (pardon Thomas !) n’a pas la richesse de contenu de la pièce de Giraudoux, elle est enfermée dans un symbolisme qui a beaucoup vieilli et qui, par moment, est un peu ridicule même si certains passages ne sont pas dénués de poésie. Cette poésie qui a su toucher Debussy lorsqu’il a composé son opéra. Quant à la pièce de Claudel, sorte de mystère moyennageux, elle vire trop souvent à la pièce à thèse religieuse, elle ne sait pas avoir la fantaisie et le comique que s’autorise Giraudoux.
J’ai particulièrement aimé la scène de rencontre entre Hans et Ondine : c’est la beauté des premiers temps de l’amour, ici, symboliquement avant même le premier baiser échangé, lorsqu’on sait que notre cœur a trouvé un autre cœur qui nous comprend sans lui avoir encore parlé. Bonheur mais déjà souffrance pour une ondine qui devine les codes humains en croyant, avec candeur, pouvoir les changer. Ondine, dans cette scène 9 de l’acte I dit, presque successivement : « Depuis que je t’aime, ma solitude commence à deux pas de toi » et « les bras des hommes leur servent surtout à se dégager. »
J’ai beaucoup apprécié également le tête-à-tête entre la reine Iseult (Estelle Kaïque) et Ondine. Iseult est la seule humaine avec laquelle Ondine peut se confier. Le dialogue entre une reine qui, devine-t-on a aimé et compris que le bonheur est de courte durée dans la passion, et une ondine, consciente de la fragilité des cœurs humains mais déterminée à sauver Hans menacé par le pacte.
J’ai aussi aimé, toute différente, la scène du procès d’Ondine et de l’amour avec deux juges (Fred Tremege et Jean Marzouk) de comédie, drôles et confrontés à un cas qui les dépasse.
Le roi des Ondins (Valentin Terrer) intervient pour déjouer le stratagème d’Ondine qui a voulu faire croire à son infidélité pour cacher celle de Hans. Le merveilleux du monde aquatique s’invite dans le monde des hommes : rien ne nous semble anormal, c’est la magie des vrais contes.
J’aime le théâtre du Nord-Ouest : c’est comme un théâtre de bois, presque nu, où seuls les textes comptent, où les comédiens sont si prêts des spectateurs que la frontière est là, sans être là. Une exigence, une authenticité qui demeurent quand elles ont parfois disparu de scènes plus médiatiques, aux moyens financiers plus considérables mais qui en perdent leur âme.
Ce spectacle se joue encore ce printemps et en septembre ainsi que bien d’autres pièces de Giraudoux dans le cadre de cette intégrale. Avouons qu’il faut le courage du directeur Jean-Luc Jeener, pour proposer tout Giraud
oux : écrivain un peu trop oublié, qui par ses références littéraires, son humour civilisé, est a mille lieues de la plupart des succès populaires d’aujourd’hui.
Et pourtant, (rêvons un peu) j’encourage même les spectateurs de TF1 et de M6, les lecteurs de Marc Lévy ou Guillaume Musso ou les amateurs de grosses pièces au comique facile d’oser venir écouter et voir cette Ondine. Passé le moment de surprise, la crainte de ne pas accrocher, il me semble impossible de ne pas se laisser emporter naturellement par ce spectacle comme une ondine nageant gracieusement au fil de l’eau…
Ondine, de Jean Giraudoux, mise en scène de Diane de Segonzac
Théâtre du Nord-Ouest
13 rue du faubourg Montmartre, 75009 Paris
http://theatredunordouest.com/
Plusieurs dates en mai, juin et septembre
Vendredi 18 mai à 20h45 Samedi 19 mai à 14h30 Mardi 22 mai à 20h45
Samedi 2 juin à 14h30 Mardi 5 juin à 20h45 Samedi 9 juin à 20h45 Lundi 11 juin à 20h45
Lundi 18 juin à 20h45 Vendredi 22 juin à 20h45 Samedi 23 juin à 14h30
Mardi 4 septembre à 20h45 Samedi 8 septembre à 14h30 Vendredi 14 septembre à 20h45 Mardi 18 septembre à 20h45
Mardi 25 septembre à 20h45 Jeudi 27 septembre à 20h45 Vendredi 28 septembre à 20h45
A voir aussi dans le même théâtre, d’autres pièces de Giraudoux mais aussi, notamment, Knock de Jules Romain, A l’ombre d’Oscar Wilde de Lou Ferreira (pièce sur les écrivains français qui défendirent Wilde accusé d’immoralité, http://cercle-esthetique-et-philosophique-wildien.com), Caligula de Camus…
Tags: Camus, Claudel, Clémentine Stépanoff, Debussy, Diane de Segonzac, Estelle Kaïque, Fred Tremege, Frédéric de la Motte-Piqué, Jean Giraudoux, Jean- Marzouk, Jean-Luc Jeener, Jeff Esperansa, Knock, L'annonce faite à Marie, la Guerre de Troie n'aura pas lieu, Lou Ferreira, Louis Jouvet, Maeterlinck, Ondine, Pelléas et Mélisande, Théâtre du Nord-Ouest, Valentin Terrer, Wilde
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avril 26th, 2012

Jean Pezous (1815-1885). "Le mime Charles Debureau (1829-1873) en costume de Pierrot". Huile sur toile. Paris, musée Carnavalet.
Si Paris, au XIXe siècle, était surnommé la ville des théâtres c’était autant pour le nombre de ses salles, l’étendue du répertoire, la variété des styles que pour ses acteurs parfois connus dans l’Europe entière. Talma adoré de Napoléon, Mademoiselle George, Mademoiselle Duchesnois et Déjazet, figures fameuses sous l’Empire et la Restauration. Mademoiselle Mars, Marie Dorval, Rachel, incarnant les héroïnes de Dumas, Hugo, Vigny et Musset, le romantique Frédérick Lemaître qui joue Kean de Dumas et incarne Robert Macaire dans l’Auberge des Adrets, Bocage jeune premier « beau comme Apollon » dit Heine incarnation vivante d’Antony, le héros de Dumas dans la pièce éponyme. De quoi enflammer la plus timide des bourgeoises ou le plus blasé des séducteurs, faire rêver de Londres à Saint-Pétersbourg… Tous les grands artistes allaient à Paris pour être connus dans l’Europe entière. Un grand nombre de pièces françaises étaient traduites.

Théâtre des variétés
Le théâtre était une distraction pour toutes les classes : ouvriers, bourgeois, aristocrates. Seul le genre de scène et de spectacle changeait. Marcel Carné, dans les Enfants du Paradis a réussi à faire revivre ce boulevard du Crime où vaudevilles, mélodrames et spectacles variés étaient présentés dans un grand nombre de petites salles. Sous la monarchie de Juillet, on créait à Paris environ 200 pièces par an. Une nouveauté qui ne marchait pas était immédiatement remplacée, Musset en fit la triste expérience en 1831 avec sa Nuit vénitienne sifflée à l’Odéon et retirée de l’affiche impitoyablement. En revanche, si une pièce marchait, elle était reprise très souvent. Marie Dorval est capable de jouer au pied levé plusieurs rôles. L’une des pièces qu’elle interprétera le plus souvent, à Paris comme en province est un mélodrame intitulé Trente ans, ou la vie d’un joueur de Ducange.

Les Enfants du Paradis (Arletty et Jean-Louis Barrault)
L’exposition au musée de la Vie romantique présente des collections du musée Carnavalet pour évoquer le théâtre et le ballet au XIXe siècle avec tableaux, gravures et dessins essentiellement. Une large place est accordée à l’époque romantique. On croise les vedettes de l’époque comme Rachel, le mime Debureau (incarné par Jean-Louis Barrault, dans le film de Carné, la danseuse Fanny Elssler…) On pénètre dans les grands théâtres et on découvre un peu les coulisses de ce monde avec des dessins de costumes et de décors (notamment ceux du fameux décorateur Ciceri). Le soin accordé à ces études scénographiques et ces dessins, la délicatesse des détails me font penser combien lorsque l’homme n’utilisait que l’adresse de sa main, il était aussi capable de grandes et belles choses que l’informatique et d’autres moyens techniques font souvent oublier.

Marie Dorval
Cette exposition est également l’occasion de découvrir de petites pièces qui certes ne sont pas des chefs-d’œuvre mais qui plaisaient à l’époque. Le théâtre qui depuis la Grèce antique est à même de réunir des gens de conditions et de goûts différents n’est-il pas l’un des meilleurs révélateurs d’une époque ? Il vaut bien des études sociologiques.
Ce qui m’a le plus touché ? De petites chaussures portées par Rachel et présentées avec quelques bijoux. Rachel n’est pas la comédienne que je préfère, ce n’est pas une femme de passion mais une femme de pouvoir qui joue pour reprendre une revanche sur le destin qui l’a fait naître miséreuse. Je suis bien plus émue par Marie Dorval, une vraie romantique et une vraie amoureuse. Mais en voyant ces chaussures, j’avais l’impression que la tragédienne était un peu vivante. J’ai songé à ce texte formidable de Musset, Un souper chez mademoiselle Rachel, compte rendu en dialogue que l’écrivain adressa par lettre à Mme Jaubert de sa soirée chez la comédienne le 29 mai 1839 après une représentation de Tancrède de Voltaire (autre pièce bien oubliée mais que la mode de la tragédie classique à la fin de la monarchie de Juillet avait remis au goût du jour).
Après cette promenade dans un monde du spectacle bien loin du nôtre, l’idéal n’est-il pas de s’arrêter dans le petit salon de thé du musée installé au milieu du petit jardin en compagnie d’une femme ou d’un homme charmant ?
Musée de la vie romantique
Théâtres romantiques à Paris
16 rue Chaptal
75009 Paris
Jusqu’au 15 juillet. Tous les jours sauf lundi et jours fériés. Catalogue : 30 euros
A lire aussi : Lettres pour lire au lit, correspondance amoureuse entre Marie Dorval et Vigny, Mercure de France, coll. Le Temps retrouvé.
Tags: Alexandre Dumas, Anthony, Arletty, Carné, Ciceri, Debureau, Enfants du paradis, Fanny Elssler, Frédérick Lemaître, Hugo, Jean-Louis Barrault, Kean, Marie Dorval, musée Carnavalet, Musée de la vie romantique, Musset, Rachel, Vigny
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mars 26th, 2012
On se laisse facilement distraire chaque jour par le contingent et l’anecdotique qui certes, sur le moment, ont leur importance puisqu’ils appartiennent à notre quotidien, mais qui, en prenant trop de place, agissent comme un filtre entre nous et notre âme profonde.
Il ne faudrait pas privilégier un petit événement ponctuel au détriment d’un acte ou d’un moment essentiel. C’est ce à quoi je pensais l’autre jour lorsqu’une personne qui m’est très chère m’a dit qu’elle n’avait plus beaucoup d’années à vivre. Brutalement elle disait ce qui était enfoui dans mon esprit, une pensée que plus d’une fois j’ai voulu écarter parce qu’elle me semble irréelle, trop douloureuse pour être vraie, mais aussi parce cette pensée pouvait m’empêcher de me livrer librement à une activité agréable sur le moment, mais sans réelle importance.
Le quotidien nous éloigne de l’essentiel je veux dire ici de ce qui fait l’essence de notre âme.
Sylvain Tesson a trouvé un moyen de revenir à son essentiel, de se concentrer sur lui-même : il est parti de février à juillet 2010 vivre dans une cabane en Sibérie au bord du lac Baïkal dont la superficie avoisine les 31 000 m2. Ses plus proches voisins sont à plusieurs jours de marche.
« La cabane, royaume de simplification. Sous le couvert des pins, la vie se réduit à des gestes vitaux. Le temps arraché aux corvées quotidiennes est occupé au repos, à la contemplation et aux menues jouissances. L’éventail de choses à accomplir est réduit. Lire, tirer de l’eau, couper le bois, écrire et verser le thé deviennent des liturgies. En ville, chaque acte se déroule au détriment de mille autres. La forêt resserre ce que la ville disperse. »
Durant ces six mois, ses fréquentations humaines se limiteront à la visite de quelques amis à la fin de son séjour, lorsque la température est agréable, et de gardiens de la réserve naturelle et inspecteurs, ces Sergueï, Volodia ou encore Youra qui eux sont habitués au -30°C hivernaux. En lisant les scènes que Sylvain Tesson raconte avec ses « voisins » éloignés de quelques dizaines de kilomètres, j’imaginais qu’elles pourraient être filmées à merveille par Pavel Longuine, (La Noce, Un nouveau Russe). La vodka coule à flot, comme de l’eau minérale. Les scènes où Sylvain Tesson est seul, dans sa cabane ou lors de ses randonnées, seraient filmées par Andreï Zviaguintsev, dont le premier film Le Retour était une splendeur.
Il faut être seul pour se connaître, pour découvrir ce qui nous anime véritablement, intimement. Au contact des autres en effet, nous n’agissons pas toujours en accord avec nous-mêmes, nous sommes en représentation, une représentation qui peut nous enfermer.
Vouloir se connaître peut apparaître comme un exercice égocentrique ou égotiste. Poussé à son extrême certainement, mais je crois également que mieux se connaître c’est aussi mieux vivre et par conséquent mieux vivre avec les autres et pour les autres.
Quand, au début du livre, Sylvain Tesson parle de sa solitude et de son choix de quitter quelques mois la France, la société de consommation, j’ai d’abord trouvé un peu de pose dans ses propos, comme si évoquant cette solitude et cette vie rigoureuse et ascétique, il s’en délectait avec snobisme. Mais rapidement, il se décivilise : il laisse la nature qui est en lui parler, lui révéler sa force, ses faiblesses, ses enthousiasmes et ses angoisses. Le lac Baïkal, les ours, les pins, la lune, les rayons de soleil, les oiseaux deviennent ses compagnons sans oublier les pensées qui le rattachent aux êtres qu’il aime. Pour moi, il n’est donc jamais exactement seul, il est plus justement le seul représentant de la race humaine.
La fréquentation de la nature développe en l’homme une certaine délicatesse et sensibilité. Comme Sylvain Tesson le souligne on devient plus attentif aux détails, à la variation des couleurs et de l’atmosphère, au fil des heures. La contemplation aboutit à la méditation, à la capacité de prendre le temps de vivre en s’enchantant d’un spectacle simple. Dès le début de ma lecture, j’ai songé que Sylvain Tesson rendait hommage en quelque sorte à cette délicatesse de l’homme de la nature (mais qui n’a pas forcément le moyen intellectuel de l’exprimer avec justesse). J’ai noté cette belle réflexion : « la vie en cabane est un papier de verre. Elle décape l’âme, met l’être à nu, ensauvage l’esprit et embroussaille le corps, mais elle déploie au fond du cœur des papilles aussi sensibles que les spores. L’ermite gagne en douceur ce qu’il perd en civilité. »

Mésange boréale
J’ai beaucoup aimé ces passages où Sylvain Tesson évoque ses rapports avec une mésange, « mon ange », écrit-il. Cela m’a fait penser au plaisir que j’ai de voir des oiseaux dans l’arbre sous mes fenêtres, les regarder s’affairer et m’imaginer que je pourrais établir des liens avec eux, m’imaginer qu’ils me reconnaissent et viennent me voir. J’ai bien du mal à admettre l’idée que l’oiseau n’a qu’une toute petite cervelle et qu’il est loin de partager mes pensées amicales.
On trouve dans ce livre les deux faces de la nature développée déjà par les écrivains romantiques.
Il y a la nature qui nous écrase, soumise au temps cyclique, éternelle : la nature qui se régénère toujours alors que dès notre naissance nous commençons à mourir. L’homme m’apparaît alors comme une mouche dans un pot de confiture, se débattant avec ses angoisses métaphysiques, ses violences réfléchies, ses sentiments complexes et l’irrémédiable travail du temps sur son corps et son esprit.
Et puis il y a la nature consolatrice : elle nous réconforte par sa solidité, son calme, sa logique (chez les romantiques, elle abrite aussi les amants de la société cancanière). Elle nous console lorsque l’homme arrive à avoir le sentiment de faire partie de cette nature, d’être en communion avec elle. Sylvain Tesson parvient souvent à cette harmonie au cours de ses contemplations.

Lac Baïkal, © Fabrice Tulane
« Je ne me fatigue pas de détailler mon paysage. Mes yeux reconnaissent chaque repli et les fouillent pourtant, tous les matins, avec avidité, comme s’ils les découvraient. Mon regard cherche trois choses : repérer de nouvelles nuances dans ce tableau mille fois observé, approfondir l’idée que ma mémoire s’en faisait et confirmer que le choix était bon de s’installer ici. L’immobilisme me contraint à cet exercice d’observation virginale. [...]
On ne se lasse pas de la splendeur, vieux principe sédentaire. De quoi se plaindre d’ailleurs ? Les choses sont moins figées qu’elles n’y paraissent. La lumière nuance la beauté, la métamorphose. Celle-ci se cultive et jour après jour se renouvelle. ».
L’auteur décrit fréquemment en quelques mots les coloris, le temps qu’il fait, l’impression qui se dégage du paysage. Il utilise des mots à la fois précis et lyriques sans jamais se répéter. La nature n’est jamais la même : quel artiste dont la palette est inépuisable.
Grâce à Sylvain Tesson je sais que sur les bords du lac Baïkal, à la naissance du printemps, poussent des azalées, des rhododendrons, des anémones… moi qui croyais que ces fleurs ne pouvaient pousser que grâce aux soins patients d’un jardinier. À la place de l’auteur, j’aurais cueilli quelques fleurs pour la cabane. Cueillir des fleurs sauvages qui ont poussé sans la main humaine me semble un luxe, après avoir été un plaisir lorsque j’étais enfant.
Sylvain Tesson a emporté une soixantaine de livres : la bibliothèque d’un honnête homme au sens du XVIIIe siècle. Il donne la liste, où figure notamment Kierkegaard et son Traité du désespoir, D.H Lawrence avec L’amant de Lady Charteley, La chute et Noces de Camus, Les Rêveries d’un promeneur solitaire de Rousseau, les Carnets de Montherlant, Les Stoïciens en Pléiade, Segalen, Shakespeare, Chrétien de Troyes, Mishima, Lao Tseu, Casanova, Nietzsche, Cendrars, Hemingway, Goethe, Chateaubriand, Daniel Defoe, Schopenhauer.

L'amant de Lady Chatterley, film de Pascale Ferran
Je suppose qu’il a bien réfléchi en faisant son choix, il était obligé de s’imaginer ce qu’il aurait envie de lire, ce qu’il aurait besoin de lire avant même de se retrouver dans sa cabane. Rien de plus terrible que de se tromper et de se retrouver avec des livres qu’on n’a pas envie d’ouvrir, qui ne viennent pas à point nommé.
Sylvain Tesson est un lettré : dès lors, ses descriptions, sa vision de la nature reflètent sa culture. Par exemple il lui arrive d’aller patiner en écoutant Maria Callas ou Beethoven (quelle chance ! cette image m’a fait rêver car la musique est si belle quand elle remplit le vide immense d’une plaine ou d’une montagne).
Il établit aussi des rapprochements entre ses lectures sérieuses, ses goûts d’homme cultivé et la nature toute simple qui l’entoure.
« J’aime entrer dans le bois. Derrière l’orée, les sons s’atténuent. Lorsque je pénètre sous la voûte d’une cathédrale gothique, en France en Belgique, j’éprouve le même engourdissement. Une douceur dans l’être qui alourdit les paupières et diffuse sa tiédeur derrière l’os frontal. Quelque chose réagit en moi au rayonnement de la pierre calcaire comme au rayonnement des résineux. À présent je préfère les futaies aux nefs de pierre. »

Cathédrale de Bourges
Il peut y avoir une opposition entre nature et civilisation comme on l’apprend en terminale en classe de philosophie, mais il me semble aussi que la civilisation dans son expression artistique et intellectuelle nous permet d’avoir une approche non pas scientifique, mais humaine, humaniste de la nature. De l’anthropocentrisme certes, mais après tout n’est-ce pas l’homme qui a le plus d’influence sur la planète ? La Terre certes pourrait se passer de l’homme, sur certains points elle ne s’en porterait que mieux, mais alors la Terre ne serait pas aussi riche et aussi unique dans le système solaire.
« Il faudrait dresser une psychophysiologique des écosystèmes en attribuant à chacun d’eux un sentiment. Il y aurait la mélancolie des forêts, la joie des torrents de montagnes, l’hésitation des marécages, la haute sévérité des cimes, la légèreté aristocratique des clapots… Nouvelle discipline : l’anthropocentrisme du paysage. »

Boulevard des Italiens
J’ai songé alors aux annotations de Barbey d’Aurevilly décrivant quotidiennement dans ses Memoranda le boulevard des Italiens à qui il prête des états d’âme (un miroir de sa propre humeur en fait). Anthropocentrisme de la ville.
Dans sa cabane sibérienne, Sylvain Tesson renoue avec une vie quotidienne d’homme assez primitif. Il coupe du bois pour se chauffer, pêche des ombles. Seuls le Tabasco, les cigares Partagas, le thé et la vodka, produits manufacturés, sont, en quelque sorte, des sacrifices à la modernité !
J’ai été frappée par le fait que dès le début il établit des rituels sécurisants (sans rituel, on devient sauvage et désordonné). J’ai remarqué aussi que l’une des premières choses qu’il fait est de se construire une sorte de petit autel. Comme les hommes primitifs, à partir du moment où ils enterrent leurs morts, l’homme du XXIe siècle, le consommateur entouré de progrès scientifiques et de produits de haute technologie, ne peut toutefois se passer d’une vie spirituelle avec des dieux, un dieu…
Il est cependant tragique que ce désir de spiritualité commun à tous les hommes aboutisse parfois à du fanatisme ou à une tyrannie. Mais c’est le cas depuis des siècles et ne changera sans doute pas, hélas.
La vie spirituelle peut aussi être liée à un être si cher qu’il semble être un intermédiaire entre une divinité et nous. Aimer, c’est aussi voir en l’autre un être divin parce qu’il est capable de transporter notre âme, de nous transformer, de nous élever vers un sentiment noble (cela ne signifie pas que nous sommes dans une adoration aveugle de l’autre, mais juste d’admettre que grâce au sentiment amoureux notre énergie vitale et notre intelligence sont exaltées).

Icône Russe. L’Archange Michel. 14e siècle. Galerie Tretyakov, Moscou, Russie.
« Avant de dormir, j’allume un cierge devant la photo de ma petite chérie et je fume en regardant la flamme danser sur la photo. De quoi se plaignent les amants éloignés ? Pour se consoler, il suffit de croire à l’incarnation de l’être dans l’icône. »
Ces six mois en Sibérie c’est aussi l’histoire d’une rupture : Sylvain Tesson a laissé derrière lui une femme qu’il aime, à qui manifestement il avait proposé de l’accompagner dans cette aventure. Quelquefois il évoque discrètement son absence. Le manque qu’il éprouve semble plus grand que la solitude qui est la sienne dans sa cabane.
« L’ennui ne me fait aucune peur. Il y a morsure plus douloureuse : le chagrin de ne pas partager avec un être aimé la beauté des moments vécus. »
« Penser à ce qu’aurait pu être cette journée si mon être chéri, la seule personne sur terre qui me manque même quand elle est près de moi, avait dénié être là. Ne pas penser aux raisons qui l’ont poussé à ne pas venir. Se saouler doucement à cause de l’impossibilité de ne pas y penser. »
Avec le temps, l’arrivée du printemps, la mélancolie gagne l’auteur et l’incite à faire le bilan de sa vie, action salutaire, mais aussi perturbante, d’autant plus que personne n’est là pour lui répondre.
« Que suis-je ? Un pleutre, affolé par le monde, reclus dans une cabane, au fond des bois. Un couard qui s’alcoolise pour ne pas risquer d’assister au spectacle de son temps ni de croiser sa conscience faisant les cent pas sur la grève. »

Forêt de Sibérie, près de Novosibirsk. © Beggs CC by
Le 16 juin, un peu plus d’un mois avant son retour en France l’être aimé le quitte en quelques lignes lapidaires laissées sur un téléphone.
« J’ai envie de moucher ma peine dans cette forêt qui ne sait rien du chagrin ».
Le 16 juin la vie rattrape l’auteur : l’amour nous fait intensément ressentir la vie que ce soit sous forme de bonheur ou de souffrance. Vaut-il mieux ne pas sentir la vie ou bien la sentir, mais douloureuse quand le chagrin s’installe en nous telle une marmotte pour un long hiver ?
« Le bonheur dure une seconde. Lorsqu’on se réveille, à l’aube, il y a un moment agréable, juste avant que la conscience se souvienne et que le cœur se serre. »
En lisant Sylvain Tesson, je l’enviais parfois. Certes, même si je rêve d’aller en Russie, je ne bivouaquerais pas seule en Sibérie (mes chances de survie seraient d’ailleurs assez réduites), mais j’aimerais aller dans cet ermitage dont je rêve depuis des années et que je ne connaîtrais sans doute jamais : une maison dans une clairière où je pourrais me rendre librement avec la conscience tranquille et le cœur apaisé. Il y aurait un grand salon avec une bibliothèque en bois bien garnie, des fauteuils crapaud dans lesquels on s’enfonce, du parquet en chêne patiné, une cheminée.
J’enviais Sylvain Tesson de pouvoir gagner cette liberté intérieure, de pouvoir affronter ses angoisses, d’aller jusqu’au bout, d’être capable quelques mois de détachement et certainement d’en sortir grandi.
Je n’approfondirais pas la question ici, mais je crois que les femmes sont moins capables de supporter la solitude, qu’elles sont rares à y aspirer et qu’elles s’ennuient moins. Une femme comme George Sand apprécie des randonnées seule dans sa campagne berrichonne, mais cette campagne c’est sa maison. Il lui arrive d’aller se promener seule lors de ses voyages, mais elle reste attachée au reste de son existence par ses enfants et les pages qu’elle doit fournir à son éditeur.
La tentation de la solitude complète est certainement davantage un trait masculin même s’il existe quelques grandes aventurières.
Je ne peux tout citer et tout dire ici de ce livre qui m’a fait réfléchir et m’a émue. Je termine par cette dernière citation :

© Pascale Ducasse
« Il pleut, il fait froid et les ramures des cèdres ruissellent vernissées. La beauté ne sauvera jamais le monde, tout juste offrira-t-elle de beaux décors pour l’entre-tuerie des hommes. »
Question subsidiaire : pourquoi Sylvain Tesson parle-t-il de « l’affreux marquis de Custine », en citant quelques mots extraits de son séjour en Russie en 1839 ? Je regrette qu’il ne justifie pas cet adjectif qui me paraît si mal convenir à cet homme tendre, auteur lui aussi de récits de voyage, riches en réflexions, en contemplation et en humanité.
« Dans les forêts de Sibérie », de Sylvain Tesson, éditions Gallimard, 267 pages
Tags: Andreï Zviaguintsev, Astolphe de Custine, Barbey d'Aurevilly, boulevard des Italiens, George Sand, l'amant de Lady Chatterley, Lac Baïkal, Pavel Longuine, Sibérie, Sylvain Tesson
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mars 15th, 2012

Marguerite Yourcenar
En lisant dernièrement Ces femmes qui écrivent, suite de douze portraits de femmes de lettres françaises, j’ai été touchée par le combat de certaines d’entre elles notamment entre le Moyen Âge et la fin du XIXe siècle. Époque où le combat des femmes pour plus de liberté, d’indépendance et de droits notamment de droits civiques me semble tout à fait légitime. Les luttes plus récentes des féministes en France me paraissent parfois caricaturales et stériles. Ce n’est pas en écrasant les hommes que les femmes sortiront grandies et plus fortes et j’aime mieux penser à ce qui lie les hommes et femmes que ce qui les oppose même si j’ai bien conscience que ce qui nous oppose compte souvent davantage dans nos rapports quotidiens. En tout cas, ce n’est pas en ayant l’air de prendre une revanche sur des siècles d’oppression masculine que les femmes d’aujourd’hui et de demain pourront s’épanouir.
Dans cet ouvrage d’Élisabeth Seys j’ai beaucoup apprécié le portrait de Marguerite Yourcenar qui considère que la création artistique doit être asexuée. Telle était ma conviction profonde lorsque j’étais une jeune fille qui écrivait d’improbables romans asexués tout en suivant des études de lettres.
Curieusement une œuvre signée d’un homme est considérée comme une œuvre mais s’il s’agit d’une œuvre créée par une femme c’est une œuvre de femme. Cette distinction m’a toujours paru dommage parce qu’il me semble dès lors que l’œuvre d’une femme est d’emblée appréhendée à travers le prisme de son identité sexuelle. Il vaudrait mieux qu’une œuvre de femme soit jugée comme une œuvre d’homme. Vœu pieux certainement. Je reconnais cependant que l’identité féminine s’exprime dans une œuvre d’art ou un livre et qu’il faut parfois en prendre en compte pour apprécier ou mieux comprendre l’œuvre proprement dite.

Artemisia Gentileschi Cléopâtre c. 1635 Huile sur toile 117 x 175,5 cm Rome, collection particulière © Collection particulière
C’est ce à quoi je songeais en me retrouvant devant les tableaux d’Artemisia au musée Maillol. Il s’agit d’une femme peintre italienne, fille d’artiste née en 1593. Tout comme les sculptures de Camille Claudel, j’ai bien eu conscience que ma réaction face aux peintures d’Artemisia était conditionnée par son sexe. Je ne regardais pas les femmes qu’elle avait peintes de la même manière que si elles étaient nées sous le pinceau d’un homme. Je sentais dans ses Cléopâtre, Judith, Marie-Madeleine une sorte de fraternité féminine. Fraternité mais aussi combat car toutes ces femmes ont quelque chose de virile. Il y a dans le style d’Artemisia une puissance masculine au service d’un combat féminin, combat pour s’affirmer en tant que femme.
La vie d’Artemisia éclaire la sensation que j’ai éprouvée devant ses tableaux. Elle a commencé très jeune la peinture dans l’atelier de son père Orazio Gentileschi.
Elle a fait preuve dès son plus jeune âge de beaucoup de précocité et de gravité. Elle a mis sa technique parfaite au service d’un style fort évoquant celui de Caravage (né en 1571).

Judith et Holopherne, Le Caravage, 1599

Artemisia Gentileschi Judith et Holopherne c. 1612 Huile sur toile 159 x 126 cm Naples, Museo Nazionale di Capodimonte © Fototeca Soprintendenza per il PSAE e per il Polo museale della città di Napoli
La jeune femme a été violée par Agostino Tassi, un ami et collaborateur de son père. Après ce viol elle a dû affronter un procès intenté par son père puis elle s’est mariée avec Pierantonio Stiattesi en 1612. Elle aura plus tard des amants et obtiendra un grand succès, invitée par tous les puissants comme les Médicis, le duc d’Alcalà, vice-roi de Naples ou encore les papes Paul V et Grégoire XV. En somme Artemisia a réussi à s’imposer « malgré son sexe » tout en restant certainement marquée par ce viol qui lui avait rappelé la faiblesse de son sexe. De là mon impression que sa peinture a parfois la forme d’une vengeance artistique. Elle a plusieurs fois décliné le thème de Judith et Holopherne (et avec quelle intensité), mais aussi de Cléopâtre, Samson et Dalila, Lucrèce : des figures féminines portées par une certaine violence. Violence mais aussi force et courage car ces femmes sont héroïques et sont peintes dans des états d’extase à la fois douloureux et puissants. La maîtrise des clairs-obscurs caravagesques ne fait que renforcer cette puissance sensuelle et morale.

Artemisia Gentileschi Judith et la servante avec la tête d’Holopherne 1617-18 Huile sur toile 114 x 93,5 cm Florence, Galleria Palatina © Studio Fotografico Perotti, Milano/Su concessione del Ministero per i Beni e le Attività Culturali
Les corps de femme peints par Artemisia semblent frémissants vivants, habités par les passions. Il y a toute l’ardeur des Italiennes passionnées. Je ne sais pas si Stendhal a vu des tableaux d’Artemisia et s’il en a parlé, je n’ai pas à ma disposition ses livres qui m’auraient renseigné sur ce point mais j’imagine que devant une de ces Judith ou Marie-Madeleine, il aurait fait le rapprochement avec ces Italiennes qu’il aimait pour leur ardeur, leur capacité à se donner toute entière à leur passion. Je me suis arrêtée aussi devant l’autoportrait d’Artemisia Gentileschi, autoportrait dans lequel elle se représente en train de peindre… le portrait d’un homme.
J’ai apprécié aussi cette Vierge allaitant, peut-être le seul où la douceur féminine exprimée naturellement domine.

Artemisia Gentileschi Vierge allaitant 1616-18 Huile sur toile 118 x 86 cm Collection particulière © Mathieu Ferrier, Paris
Étrangement Artemisia qui, dans le milieu artistique italien, a été très puissante, à la tête d’un atelier, admirée et réclamée, disparaît en 1654. À partir de cette date, on ne sait plus rien d’elle et tout juste les spécialistes supposent qu’elle a succombé à la peste en 1656. De même, on sait que de nombreux tableaux ont été peints par elle sans qu’on puisse exactement les identifier. Bien sûr de pareils mystères entourent des peintres hommes comme le Caravage mais il me semble que les mystères d’Artemisia, redécouverte au début du XXe siècle, révèlent aussi les difficultés intimes qu’elle a pu rencontrer en tant qu’artiste et en tant que femme.
La superbe exposition au musée Maillol est en tout cas l’occasion de voir des tableaux saisissants par la précision des traits, la minutie des détails et la maîtrise de la lumière.
Artemisia, pouvoir, gloire et passions d’une femme peintre
Musée Maillol, jusqu’au 15 juillet
61 rue de Grenelle
75007 Paris
http://www.museemaillol.com/
Ces femmes qui écrivent, d’Elisabeth Seys, éditions Ellipses
Tags: Artemisia Gentileschi, Elisabeth Seys, Médicis, musée Maillol, Stendhal, Yourcenar
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février 26th, 2012

David d'Angers
Angers, où je ne suis jamais allée encore, me fait penser à quelque chose de doux et de riant, à quelques vers de Ronsard, mais aussi au romantisme. Je pense ainsi à David d’Angers bien sûr mais également à Victor Pavie un modeste littérateur de la même époque, ami d’Hugo et de Sainte-Beuve et qui laissa des livres de souvenirs et à la sœur de Musset qui y vécut après son mariage avec Timoléon Lardin.
Le département des Monnaies de la Bibliothèque nationale propose une exposition intitulée David d’Angers les visages du romantique. Le romantisme étant peu à la mode non seulement je n’ai pas eu à faire la queue pour entrer mais je dois dire que j’avais la salle pour moi toute seule. J’ai ainsi passé quelques quarts d’heure dans les années 1830. Cette fois encore un moment de réconfort. Comme si je retrouvais un monde que malheureusement je ne connais que par des livres, des œuvres d’art et mon imagination mais qui a tout de même le pouvoir de me faire oublier un moment la réalité.
Pierre-Jean David dit David d’Angers (1788-1857) est essentiellement connu pour ses fameux médaillons. Avoir son médaillon signé David d’Angers signifiait que vous étiez entré sinon dans l’éternité du moins que vous faisiez partie des personnalités importantes de la Restauration, de la Monarchie de juillet. Les médaillons présentés sont placés par thème : les littérateurs ensemble, les musiciens, les architectes et peintres, les hommes politiques, les scientifiques, etc. Je me suis amusée avoir qui avait été mis à côté de qui. On voit ainsi Henri Beyle dit Stendhal faire face à Alexandre Dumas (je ne me souvenais pas du tout avoir vu ce médaillon de Dumas jeune avec ses abondants cheveux crépus). Victor Hugo était à côté du médaillon d’Adèle. Musset se trouvait entre George Sand et Lamartine désigné comme poète et homme politique quand Hortense Allart (l’une des plus jolies parmi les femmes représentées, soit dit avec objectivité) se trouvait entre Chateaubriand l’un de ses amants et Lady Morgan une femme de lettres irlandaise qui est essentiellement célèbre pour toutes les anecdotes qu’elle a racontées notamment sur la vie à Paris.

Hortense Allart
J’ai beaucoup aimé aussi ce médaillon d’une certaine Joséphine de Forget daté de 1847 et dont le titre de gloire et d’être une muse. J’ai trouvé cela joli être restée célèbre parce qu’on a été muse. Je songe aujourd’hui que ce terme est sans doute un peu désuet et elles sont bien rares ces femmes qui sont les muses d’un homme ou d’une époque. Cette Joséphine, entre autre, a eu une liaison avec Delacroix entre 1834 et 1850 avant de devenir son amie intime, sa « consuelo », comme il disait.
Lorsque l’on voit de près ces médaillons, on est surtout frappé par la vie qui se dégage de la plupart. Certains semblent prêts à se mouvoir. Le profil ainsi de Rossini donne l’impression que le musicien italien va parler et rire. En représentant Musset, âgé alors de 21 ans, David d’Angers lui a donné un cou assez puissant et athlétique et il semble que la jeunesse coule dans ces veines de bronze.
À côté George Sand de profil semble un peu endormie. J’ai beaucoup aimé également le médaillon de Géricault que je ne connaissais pas. L’expression est grave et cette fois le peintre semble déjà d’âge mûr. Géricault est mort à l’âge de 33 ans en 1824. David d’Angers réalisa son médaillon en 1830. Au contraire donc de Musset qui posa celui-ci fut réalisé de mémoire et en vieillissant le peintre David d’Angers voulait peut-être le faire entrer pleinement dans l’éternité.
Ces médaillons étaient de petits formats et pouvait être reproduits assez facilement. Pourquoi David Angers réalisa-t-il ainsi près de 500 médaillons représentant peu ou prou toutes les personnalités célèbres de son temps ? Par foi. Une foi dans une religion humaine, humaniste. Pour lui les saints de cette religion ce sont « les grands hommes dont le génie a fait avancer l’esprit humain ». Dès lors réaliser ces médaillons qui seront facilement diffusables c’est pour David d’Angers éduquer les foules et rendre hommage aux grands hommes. Cet artiste confère à l’art la même mission qu’un Hugo pour la poésie. Le poète comme un mage, un intermédiaire entre les hommes et Dieu et un modèle. Après le traumatisme de la Révolution française, la période héroïque de Napoléon, le capitalisme, l’industrialisation devenaient les grands maîtres de l’Europe et même déjà du monde entier. Mais à cette époque encore il se trouvait des hommes et des femmes qui avaient la foi. Ils s’engageaient dans des causes, ils s’engageaient pour l’art, ils étaient prêts à mourir sur une barricade, lors d’un duel pour défendre leurs idées et la création. Ils s’engageaient parce qu’ils croyaient que même si le matérialisme devenait de plus en plus important ce monde pouvait encore s’améliorer. Ils pensaient que demain donnerait le jour à un monde plus juste, spirituel, où l’homme avec un grand H dans son acception la plus noble aurait toute sa place.
Il se trouvait des êtres plus sceptiques qui redoutaient que le matérialisme, l’égoïsme, l’hypocrisie le profit triomphent. Pourtant même ces sceptiques au fond en continuant à se battre avec une plume, une épée, des mots, un pinceau gardaient encore une certaine part d’idéalisme.
Et je songeais tristement qu’aujourd’hui sans doute David d’Angers serait bien déçu. Qui représenterait-il en médaillon ? Certes il trouverait des personnalités qui le mériteraient mais d’un point de vue politique ? C’était un homme très engagé politiquement qui fut représentant du peuple pour le département du Maine-et-Loire en 1848 puis s’exila à l’arrivée de Napoléon III. Aujourd’hui il serait sans doute bien déçu de voir qu’aucun des orateurs politiques n’a cette bosse du génie qu’il attribuait aux personnalités qu’il admirait.
En effet, ces médaillons par certains détails physiques sont assez réalistes si on les compare à des gravures, des tableaux voir des photos mais David d’Angers y ajoute de l’art c’est-à-dire une part à la fois de rêverie mais aussi d’idéalisme et de subjectivité. Ainsi par exemple si le médaillon de Musset est relativement loin des autres portraits qu’on connaît du poète, David d’Angers a sans doute saisi la vivacité qui habitait alors le jeune homme à qui tout souriait (le médaillon est réalisé en 1830 juste après le succès des Contes d’Espagne et d’Italie). Assurément s’il avait été exécuté trois ou quatre ans plus tard on aurait perçu dans les traits de Musset les douleurs de l’amour, les douleurs du deuil, les déceptions et la solitude qui creusent le visage. L’un des médaillons d’Hugo, non daté, représente un écrivain triomphant, jeune, les cheveux au vent. Celui de Vigny a quelque chose de l’austérité de l’auteur de la Mort du loup. 
Enfin les médaillons de David d’Angers sont aussi révélateurs d’une science certes aujourd’hui bien décriée mais qui montrait combien l’humain était au centre des préoccupations. En effet David d’Angers se passionne et étudie la phrénologie et les théories du docteur Gall. Cette science nouvelle alors attribue des aptitudes intellectuelles et des caractères selon les protubérances crâniennes d’un individu. Une espèce de cartographie phrénologique avait été ainsi réalisée. Une trentaine d’espaces dans le crâne sont ainsi établis. J’ai beaucoup aimé cet espace situé un peu au-dessus des yeux appelé la merveillosité. David d’Angers attribue aux historiens une protubérance au niveau d’un espace appelé l’éventualité, cet espace du crâne montrerait la capacité des historiens à se souvenir mieux que les autres des événements. La merveillosité révèle cette aptitude à capter, à traduire le beau. On trouve aussi la causticité, la secrétivité, etc. Certes, les théories de cette science surtout appliquée aux beaux-arts peuvent sembler un peu ridicule aujourd’hui. Malgré tout cela annonce d’autres recherches comme celle du docteur Broca qui établit l’ère du langage dans le cerveau et permet d’expliquer certains troubles. Observez ainsi un crâne et ses caractéristiques physiques c’était aussi deviner que l’âme et le génie cachent bien des mystères et tenter de les mettre à jour par une observation physique. Ces mystères demeurent mais par leur existence, ils nous rappellent que chaque homme est un vrai monde intérieur.
David d’Angers, les visages du romantisme
Département des Monnaies, médailles et antiques de la BN
5 rue Vivienne, 75002 Paris
Jusqu’au 25 mars
Entrée gratuite.
Catalogue par Inès Villela-Petit et Thierry Laugee, édition Gourcuff Gradenigo, http://librairie.actualitte.com/livres/david-d-angers-les-visages-du-romantisme-9782353401130.html
Tags: Alexandre Dumas, Chateaubriand, David d'Angers, Delacroix, département des Monnaies, Géricault, Hortense Allart, Hugo, Joséphine de Forget, Lady Morgan, Musset, Rossini, Sainte-Beuve, Sand, Stendhal, Victor Pavie, Vigny
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février 8th, 2012
« Tous les garçons s’appellent Patrick » : ce court-métrage de Jean-Luc Godard avec Jean-Claude Brialy est cité plusieurs fois dans ce Cahier de l’Herne consacré à Modiano. Non parce que le personnage du film ressemble à l’écrivain mais parce qu’il flotte dans ce recueil un air de Nouvelle Vague qui pour ma génération a de quoi faire rêver : une France sans crise, où la liberté a un goût agréable d’insouciance, sans violence, sans angoisse, où travail et vie amoureuse semblent faciles.
Modiano, fils d’une comédienne, a aimé les cinéastes des années 1960 et s’en est nourri pour écrire comme il l’explique dans le long entretien avec Antoine de Gaudemar publié dans cet ouvrage collectif.
Les personnages de Modiano sont libérés des contingences matérielles : ils ont le loisir d’entretenir une vie mystérieuse, d’errer ou de fuguer, de se lancer dans des quêtes pour comprendre le passé et se comprendre eux-même (l’un n’allant pas sans l’autre chez Modiano). L’Occupation est un thème récurrent avec ses aspects tragiques. Mais l’Occupation a quelque chose aussi d’une fête mystérieuse et rêvée dans Paris, son exploration s’apparente souvent à une quête initiatique. Je pense à Nerval et à Alain Fournier. Loin de moi l’idée de diminuer les horreurs de cette période. Cependant chez Modiano ces années noires ne sont plus tant l’Histoire mais des histoires dans l’univers si particulier de l’écrivain. Ce monde n’est pas aussi vaste que celui de Balzac ou de Proust mais il sait s’articuler entre la réalité et la fiction. Son Paris, par exemple, est un Paris nostalgique qui paraît toujours d’hier, mais un hier présent dont on peut retrouver la trace.
Il faut avoir lu au moins quelques romans de Modiano pour bien comprendre les textes des contributeurs.

D.R
Certains comportent des analyses nourries de jargon universitaire et de références peu accessibles au grand public mais dans l’ensemble, ces textes sont avant tout des textes enthousiastes et personnels où chaque contributeur évoque son Modiano.
Ce que l’écrivain écrit à propos de Gracq semble s’adresser à ce que certains contributeurs en tout cas doivent ressentir en le lisant : « Nous avons chacun des raisons égoïstes de relire un écrivain : c’est qu’il exprime ce que nous éprouvons confusément. »
Quelle belle phrase pleine de justesse ! Comme on est heureux lorsque le hasard de la vie nous permet de lire un texte qui répond à nos sentiments. On est réconforté à l’idée qu’un écrivain, un autre homme, avant nous, a su, mieux que nous le ferions, exprimer ce que nous ressentons. On se sent moins seul en trouvant chez cet écrivain une sorte de frère. On se console un peu grâce à ces lignes imprimées lorsque nos sentiments sont douloureux. On remercie Dieu ou le destin de nous avoir permis de retrouver ou de tomber sur le livre ami, confident réconfortant et tendre. On peut entretenir une sorte de dialogue secret avec ce texte qui résonne dans notre cœur avec tant de profondeur.
Le Cahier de l’Herne propose aussi des photos personnelles de l’écrivain et plusieurs textes de lui qui méritent vraiment la lecture. Il y a donc ces pages sur Julien Gracq et aussi celles sur Joseph Roth très belles. Modiano retrace le parcours de cet écrivain austro-hongrois, ami de Zweig et qui noya son mal de vivre et ses souffrances dans l’alcool. Il a vécu les dernières années de sa vie rue de Tournon, près du Luxembourg. Une plaque rappelle son passage, sa vie qui était comme une sorte d’exil perpétuel comme si appartenant pourtant au monde des hommes il n’était pas à sa place.
On trouvera aussi une nouvelle inédite intitulée « Le Temps » avec comme personnage central un homme mystérieux qui ne vient jamais au rendez-vous fixé au narrateur. Une bonne façon d’entrer dans le monde de l’auteur de « La Place de l’étoile ».
Un cahier photos et des documents sont aussi consacrés à « Dora Bruder ». Un des plus beaux livres de Modiano pour moi. L’écrivain étant tombé sur un avis de recherche concernant Dora Bruder, il découvre qu’elle a été déportée et retrace sa vie grâce à des indices et son imagination. Cette jeune fille de 15 ans a une identité grâce à Modiano et à travers elle, peut-être, tous ces innocents disparus.
J’ai été aussi bouleversée par ce passage d’un journal intime de Modiano, écrit à 16 ans alors qu’il était pensionnaire au collège Saint-Joseph de Thônes, en Haute-Savoie. Il évoque un camarade appelé Lévy.
« Il avait un numéro tracé sur l’épaule, souvenir du camp de concentration où il avait accompagné ses parents, parce qu’ils étaient juifs. [...]
Il bégayait, autre conséquence des mauvais traitements qu’il avait subis.
Un soir, il vient dans notre chambre, un livre de la Pléiade à la main. Il était si enthousiasmé à sa lecture qu’il avait ressenti le besoin de faire part de son enthousiasme à d’autres. [...] Il fallait qu’il l’exprimât à haute voix. Lévy nous expliquait donc, en bégayant, que le livre était «formidable», et il était très touchant d’entendre ces phrases maladroites, ces mots qu’il avait de la peine à prononcer, et dont il se servait pour déverser le trop-plein de son enthousiasme, de son coeur. Puis il nous quitta pour reprendre sa lecture. À peine avait-il fermé la porte que mes camarades imitèrent son bégayement et se mirent à rire. Je ne pouvais pas participer à leur gaieté et il me semblait que leurs éclats de rire sonnaient étrangement faux. J’étais ému par l’apparition que venait de faire Lévy et je pensais au petit numéro qu’il porterait toujours à l’épaule. Je leur dis qu’il ne fallait pas se moquer de lui. Je n’avais pas fini de parler, que la porte s’ouvrit. Je restai pétrifié en voyant Lévy qui me regardait droit dans les yeux. « Merci, Modiano » me dit-il lentement ; et il referma la porte. [...]

Collège Saint-Joseph de Thônes
C’était un terrible reproche de Lévy adressé à ce monde qui l’avait blessé dans sa chair et surtout dans son âme puisqu’il lui faisait subir la pitié des autres. Et je l’imagine, rentrant dans sa chambre, le livre de la Pléiade à la main, après s’être laissé entraîner par son enthousiasme, mais pour ne rencontrer finalement chez les autres que de la pitié. »
Cet extrait m’a fait songer que dès l’enfance, la vie en société est d’abord une confrontation douloureuse entre nous et les autres. Si on ne peut vivre seul car on deviendrait ou resterait un sauvage, si la vie peut nous permettre de rencontrer quelques êtres avec lesquels nous pourrons connaître une profonde intimité, amicale ou amoureuse, la société des autres est souvent source de souffrance. Le moindre défaut ou originalité inspire moquerie ou pitié : une façon de nous repousser du monde des autres, de la normalité. Je comprends que des enfants ou des adolescents fragiles puissent en venir au suicide (je songe à un fait divers récent). Lévy a voulu partager son âme. J’imagine qu’il était peut-être tombé sur l’un de ces textes qui exprimaient confusément ses sentiments, son Julien Gracq à lui. Il ose se livrer, bégaye encore plus sous le coup d’une émotion, croyant qu’on le comprendra, qu’il ne sera pas seul avec son livre et s’attire moquerie et pitié… Qui n’a pas connu cet instant au cours de sa scolarité ? Par ce récit d’adolescent, Modiano était déjà un grand écrivain parce qu’il savait se placer à coté des autres. Un écrivain est toujours à côté et non au milieu de la vie pour mieux l’observer et l’analyser.
Je donnerais cher pour savoir ce qu’est devenu ce Lévy qui me semble comme un frère. J’espère de tout cœur qu’il est heureux.
Cahier de l’Herne Modiano, 279 pages, 39 euros, www.lherne.com
Tags: Antoine de gaudemar, Brialy, Cahier de l'Herne, Godard, Joseph Roth, Julien Gracq, Modiano, Nouvelle vague
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février 3rd, 2012
Quand j’étais petite il y avait une émission qui s’appelait « L’île aux enfants ». J’en garde un souvenir assez vague. Je me rappelle cependant le personnage de Casimir, une sorte de dinosaure orange. En lisant l’article de Yann Moix sur le blog de La Règle du jeu : http://laregledujeu.org/moix/2012/02/02/649/apologie-de-le-todafe/ j’ai pensé à Casimir ou plus précisément au gloubi-boulga. Il s’agissait de la nourriture préférée de Casimir. « Un gâteau réputé immangeable et dont seul le Casimir est friand » écrit Wikipédia (j’ai vérifié l’orthographe du plat de Casimir sur Internet).
La prose de Moix me fait penser au gloubi-boulga dont Moix semble se délecter car quand on sent en le lisant que les mots qu’il déverse lui procurent une immense satisfaction. On dirait aussi qu’il essaye de faire du Charles Peguy (essaye…) : « Fluide, le net ? Rien n’est plus encombrant. Rien n’est plus massif. Rien n’est plus mastoc. Rien n’est plus roc. Rien n’est plus amoncellement. Rien n’est plus gros monument. Rien de plus granitique que le Web. »
Son gloubi-boulga me semble immangeable, il y a dans son article des phrases qui m’ont arrêtée et auxquelles je ne comprends rien même en les replaçant dans leur contexte du genre : « L’accessibilité aux réservoirs galactiques de la connaissance humaine interdit tout accès à la simplicité de la parole. » ou « D’un instant à l’autre, le texte se transforme en autre chose que lui-même, il s’évade de son propos, il échappe à son contexte pour aller courir ailleurs, il s’arrache à sa pensée pour penser autre chose qui ne pensera d’ailleurs pas : un dessin, une photo, une illustration, un film, une « explication ». »
Enfin avec cette bise venue de Sibérie et bien qu’appréciant plutôt ce froid sec et ensoleillé, il se peut que mon cerveau souffre de quelques déficiences.
Cela dit il y a des phrases de Moix que j’ai comprises. À la première lecture, elles m’ont fait sourire (pour d’autres raisons que celles de Guillaume Musso l’autre jour), pour ensuite me sembler bien lamentables.
« Les œuvres, comme les êtres vivants (mais une œuvre est un être vivant) doivent avoir un destin, c’est-à-dire une naissance, une vie et une mort. Leur itinéraire doit avoir un début, un milieu et une fin. […] Ce qui compte, c’est la diffusion de la parole. Cette parole est plus forte que la plupart des ouvrages, qui par ailleurs ne la diffusent pas. Un livre contenant une parole, transmettant une parole, autrement dit un livre qui pense, parviendra toujours à se faire connaître, à persévérer dans l’éternité, à se frayer un passage dans le temps, à se hisser jusqu’à la postérité, qui transmettra à la postérité suivante, et ainsi de suite. »
Je me suis dit que Moix sans évoquer le destin ou le non destin de ses livres rêvait à sa postérité. Et je l’imaginais écrivant son article avec une plume d’oie comme Léautaud (avant qu’une secrétaire le tape au propre) songeant que sa parole à lui, ses chefs-d’œuvre triompheraient du temps. Il lui suffit de dire que certains textes triomphent pour déposer les siens sur l’autel de l’éternité.
Il est beau de songer à l’éternité, mais c’est une facilité aussi : affronter le quotidien est peut-être moins noble, mais plus difficile. Avant de se demander si on sera lu dans deux siècles, il faut tâcher déjà de réussir chaque jour à vivre et à accomplir quelque chose pour ceux qui nous entourent.
« L’e-lecteur fait face à une tour de ciment remplie de livres qu’il ne lira que fantasmagoriquement, qu’hypothétiquement, que virtuellement » Dans son article, Moix s’en prend au livre numérique il semble dire que quelqu’un qui lit sur une tablette ne lit pas. Il est possible qu’une lecture sur écran ne marque pas autant le cerveau encore qu’il me semble que c’est surtout une question d’habitude. À son âge, Moix est assez peu habitué à lire sur écran. Moi-même un peu plus jeune que lui je préfère la lecture sur papier, j’ai l’impression de mieux lire, mais je n’irais pas prétendre qu’il est impossible de lire sérieusement sur un écran.
En fait, là où les arguments de Yann Moix contre les livres numériques et les lecteurs de texte en format numérique m’étonnent c’est lorsqu’il regrette que le numérique permette un stockage presque infini : « On ne mesure pas une civilisation à sa capacité de stockage. Mais, bien au contraire, à sa capacité de pouvoir se soulager de son propre sang, à sa capacité de pouvoir s’alléger de ses propres stocks, de ses milliards de milliards de références. Une société qui va bien n’est pas une société dans laquelle tout est gardé, sauvegardé, accumulé, stocké, répertorié, emmagasiné. Il s’agit, pour avancer, de se délester du poids des documents, des monuments, des volumes. »
Cet argument me semble complètement stupide. Depuis la naissance de l’écriture les hommes rassemblent des textes, cherchent à les conserver à tout prix. Les plus grandes civilisations ont justement essayé de stocker (ou plutôt de préserver car stocker, c’est un vilain mot bon pour de la marchandise). Il est impossible de tout conserver. Des pans entiers du passé de l’humanité ont disparu par la main de l’homme, des accidents ou des catastrophes naturelles. Des civilisations entières ont presque disparu. J’admire toujours ces archéologues ou ces historiens qui après des années et des années de labeur parviennent parfois à redécouvrir un fragment d’histoire qui nous éclaire sur toute l’humanité. Quelle richesse.
Si on décide de ne pas tout stocker, qui fera le choix ? D’ailleurs, l’idée que grâce au numérique, à Internet tout restera est un leurre. Il est bien évident que certains documents sous certains formats seront un jour illisibles. Il est bien évident que les aléas de l’Histoire entraîneront à nouveau des destructions de documents. Il est bien évident que les hommes détruiront encore des documents et que dans trois siècles il ne restera pas grand-chose de l’année 2012. Alors dénoncer un moyen qui permette peut-être d’en sauver plus qu’hier me semble bête et même choquant.
Comme je trouve choquante cette image d’une liseuse dans les flammes ouvrant l’article de Moix et son titre « apologie de l’e-todafé » de très mauvais goût. C’est brûler un appareil qui manifestement déplaît à Moix, mais c’est aussi brûler le contenu et comment ne pas penser à tous ces livres que les nazis ont brûlés ? Comment ne pas penser à l’institut d’Egypte détruit au Caire l’an dernier ? Je pense aussi à la destruction d’archives lors de la Commune à Paris, je songe à toutes ces catastrophes naturelles ou à ces fureurs humaines qui ont fait disparaître la vie, l’âme, l’esprit de tant d’hommes qui sont nés et qui sont morts avant nous.
Je songe aussi à la joie que j’ai eue souvent en lisant les journaux de l’époque romantique, de petites gazettes qui certes n’ intéressent peut-être que quelques spécialistes, mais qui me permettent de me replonger dans cette époque passionnante. Un temps je fuis le présent avec toutes ces violences et ces tourments, pour essayer de vivre un peu ce passé qui m’enchante.
Peut-être est-ce de ma part un excès de nostalgie, mais c’est aussi de la passion et un respect pour ces hommes et ces femmes qui ont vécu. Je me suis délectée de la lecture du « Vert vert », un journal plein de petits échos sur les coulisses et le théâtre de l’époque romantique ou du Monde dramatique, journal fondé par Nerval grâce à un héritage. Je me rappelle aussi l’émotion que j’ai eue en découvrant un numéro spécial du Figaro en 1844 consacré à la publication des « Contemplations ». Le journal apparaissait sur mon écran, via Gallica. N’était-ce pas magique ? Je trouve que la numérisation de tous ces documents par la Bibliothèque nationale notamment est une chance formidable. C’est également un confort pour beaucoup de chercheurs ou d’amateurs qui n’ont pas forcément la possibilité de se rendre à la Bibliothèque nationale. Les propos de Moix me font penser à ceux de Jean-Marc Roberts cet été qui s’insurgeait contre la vente de livres sur Internet et qui voulait sauver les librairies réelles. Certes quand on habite Saint-Germain-des-Prés on a effectivement assez peu de difficulté à trouver un livre encore que lorsqu’on cherche un livre ancien on est parfois bien content de pouvoir l’acheter par Internet à un libraire installé à des centaines de kilomètres. Il est regrettable que des librairies disparaissent, mais ce n’est pas à cause d’amazon et autres, mais parce que les livres se vendent moins. On se plaint que les gens ne lisent plus : effectivement les gens lisent de moins en moins parce que d’autres distractions plus simples s’offrent à eux. En même temps, on ne peut pas dénoncer les moyens modernes de combattre cette disparition de la lecture. Le numérique, Internet donnent la possibilité à des gens qui habitent loin de grandes villes ou qui ont peu de place chez eux d’avoir un moyen d’accès à la culture, à la littérature. Les gens cultivés ne vivent pas tous entre le 6e et le 7e arrondissement de Paris.
Certes la quantité d’informations sur le net rend difficile le tri. Sur la toile, il y a tout et n’importe quoi. Mais si au lieu de se plaindre de l’abondance, des « intellectuels » comme Moix s’efforçaient de mettre en valeur la qualité, essayaient d’instruire ceux qui n’ont pas autant de savoir mais ont l’envie d’apprendre ? S’ils essayaient d’ajouter de la conscience, de la raison à cette masse d’informations (comme disait Rabelais « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », internet sans conscience et réflexion n’est que ruine de l’âme). Pourquoi nos intellectuels ne pourraient-ils justement pas être des guides ? Enfin, Moix préfère jouer au vieux bougon en se prenant pour un humaniste et polémiquer pour faire parler de lui. C’est la règle du jeu du cirque médiatique !
C’est ridicule. Ses arguments me semblent bien manquer d’humanité.
Le seul danger du numérique c’est effectivement pour les écrivains comme pour les autres artistes de voir leurs droits d’auteur bafoués. Leur combat c’est aussi une plus juste rémunération sous ce format.
Pour conclure, je m’étonne que Moix publie sa prose sur Internet, je m’étonne qu’il ne s’oppose pas à la commercialisation de ses textes en format numérique… Il faut dire que Moix y perdrait financièrement… Quand le virtuel triomphe, gardons les pieds sur terre, n’est-ce pas.
Tags: Charles Peguy, Guillaume Musso, la Règle du jeu, Léautaud, les Contemplations, Monde dramatique, Nerval, Rabelais, vert vert, Yann Moix
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janvier 19th, 2012
Je m’apprêtais ce matin à corriger un article sur le solanum. Ma foi, une bien jolie plante avec des fleurs gracieuses et aériennes dans les tons de bleu, mauve ou blanc. Le hasard d’un petit tour sur Internet m’a fait tomber sur une interview de Guillaume Musso sur le Figaro.fr : www.lefigaro.fr/livres/2012/01/18/03005-20120118ARTFIG00583-guillaume-musso-je-n-ai-ni-recette-ni-methode.php
Cet auteur de best-sellers est interviewé parce qu’il est le plus gros vendeur français de livres cette année. Il bat Marc Lévy de 66 000 exemplaires environ.
Voici la liste des ventes donnée par Le Figaro :
Guillaume Musso, 1.567.500 exemplaires
Marc Levy, 1.509.000 exemplaires
Katherine Pancol, 1.213.000 exemplaires
David Foenkinos, 967.000 exemplaires
Fred Vargas, 790.500 exemplaires
Tatiana de Rosnay, 674.000 exemplaires
Delphine de Vigan, 519.500 exemplaires
Françoise Bourdin, 470.000 exemplaires
Amélie Nothomb, 429.500 exemplaires
Maxime Chattam, 421.500 exemplaires
L’intitulé de la vidéo m’a fait penser à ce livre que j’ai lu récemment publié chez Flammarion Une histoire de best-sellers de Frédéric Rouvillois. Le livre m’avait plutôt déçue car il n’apportait aucune véritable analyse sur le best-seller étant davantage un catalogue de tous les types de grosses ventes avec des anecdotes et des chiffres de vente. Mais l’auteur judicieusement expliquait qu’il était impossible de dire comment on pouvait faire un best-seller. Les auteurs ayant essayé de livrer des recettes n’ayant jamais fait vraiment recette… D’ailleurs si un auteur détenait le secret il écrirait des best-sellers plutôt que des livres sur les secrets de fabrication.
Donc bien sûr pour la unième fois (car on lui pose à chaque fois la question, comme on la pose à Lévy (Marc pas BH), Chattam et cie). Guillaume Musso a expliqué qu’il n’avait ni recette ni méthode. La plupart des auteurs de best-sellers répondent exactement les mêmes choses aux questions que tous les journalistes leur posent. J’ai remarqué également qu’un auteur de best-sellers ne dit jamais du mal des autres auteurs de best-sellers ainsi Guillaume Musso a-t-il dit que parmi ses lectures favorites figuraient Maxime Chattam et Fred Vargas. Chez les best-sellers, pas de polémiques, pas d’attaques, pas de soupçons de plagiat moral comme chez les femmes de lettres de Saint-Germain-des-Près. L’auteur de best-sellers doit être un auteur gentil : il est habillé classique, il a les cheveux bien coupés, souvent une petite barbe de quelques jours pour la touche bohème. Le gendre idéal qui aime faire plaisir à la ménagère, qui pense à ses lecteurs et se garde de tout sentiment de jalousie, de prétention à l’égard du monde littéraire.
Guillaume Musso est un grand sentimental comme dit Dominique Guiou chargé de l’interview.
J’ai bien ri lorsque Musso a déclaré : « j’écris le livre que j’aimerais écrire »… Serait-ce un petit lapsus révélateur ?
Ensuite il a expliqué qu’il prenait un an à un an et demi pour écrire ses livres mais que souvent c’était des histoires qui avaient mûri dans son esprit pendant des années. Cette fois j’ai souri en songeant à Stendhal qui a écrit ou plutôt dicté La Chartreuse de Parme en une soixantaine de jours après l’avoir mûri pendant plusieurs décennies. Guillaume Musso a ainsi expliqué que son dernier livre L’Appel de l’ange était lié à une histoire qui lui était arrivée (car il arrive toujours beaucoup choses aux écrivains) : un jour il a échangé son portable dans un aéroport.
Il a ensuite eu l’idée de faire un roman mêlant suspense et comédie romantique. Le mot romantique m’a un peu fait grincer des dents tout en me faisant à nouveau sourire. Je me suis représenté Victor Hugo ou Alfred de Musset en habits du XIXe siècle perdus dans la foule de Roissy tâtant leur poche en se demandant où se trouve ce petit boîtier magique grâce auquel ils peuvent parler à leur maîtresse…
Ensuite Dominique Guiou lui a dit : mais un écrivain c’est d’abord un lecteur ! Musso a expliqué (ou plutôt répété) que bien sûr il avait toujours aimé lire parce que sa mère était bibliothécaire (comme si tous les enfants dont les parents exerçaient un métier autour du livre étaient censés aimer lire). Bref, depuis 13-14 ans il est « accro à la lecture ». Je ne sais pas mais je me suis dit qu’un vrai lecteur ne dit pas qu’il est accro à la lecture. C’est une tournure qui fait faux. Il a dit beaucoup de bien des auteurs de policiers français (toujours cette politique de non-agression entre auteurs de best-sellers). Citant Grangé, « un maître » dans le domaine Chattam et Thilliez.
Il a poursuivi en disant qu’il lisait aussi « des romans entre guillemets plus littéraires ». Là on voyait bien qu’il ramait un petit peu : il était un peu hésitant comme un élève qu’on interroge à l’oral et qui a révisé au dernier moment. On avait l’impression que le nom de David Grossman était enfoui au fin fond de son cerveau et qu’il peinait à sortir. Je suis peut-être un peu injuste, après tout peut-être son hésitation était-elle liée à l’émotion que provoque la littérature, entre guillemets !!
Ensuite très curieusement il a dit qu’il avait relu récemment Annie Ernaux sortie en collection Omnibus (en fait c’est en Quarto mais ce n’est pas pour mettre sa parole en doute). Il a précisé l’avoir découverte en faisant des études de sociologie. Je ne sais pas si c’est vraiment très flatteur pour Ernaux…
Dominique Guiou a conclu en lui disant : bref vous est un grand lecteur n’hésitant pas à lire David Grossman qui fait près de 1000 pages. N’exagérons pas tout de même l’exploit de Guillaume Musso le roman La femme fuyant l’annonce ne faisant que 666 pages.
Je me moque ce n’est pas très gentil car ensuite Musso nous a expliqué que son roman préféré était très long Le Prince des marées de Pat Conroy (j’ai dû chercher
sur Amazon des informations sur l’auteur et le livre de 1069 pages que je ne connais pas du tout). Donc Musso a précisé que les livres qui l’avaient le plus marqué étaient toujours des romans longs (il est vrai que chez les accros de lecture l’épaisseur est un argument utilisé pour prouver leur passion et prouver la qualité d’un auteur qui a eu le courage de tartiner des centaines et des centaines de pages. C’est peut-être oublier un peu vite que la brièveté est parfois plus difficile).
Guillaume Musso a conclu par son choc littéraire à 18 ans : Belle du seigneur autre roman très long (que Cohen a mûri des décennies). Il a expliqué avec un sourire un brin coquin que ce roman lui avait appris beaucoup de choses sur les femmes…. Ariane, son modèle de femme ???
Finalement ces 7 minutes de vidéo m’ont divertie. Divertir ses lecteurs n’est-ce pas le but de Guillaume Musso ? Sans doute le divertissement qu’il m’a procuré par ses paroles d’une qualité littéraire et intellectuelle extraordinaires n’est-il pas celui auquel il songe mais après tout seul compte le résultat, non ?
Sur ce, je retourne cultiver mon jardin.
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janvier 16th, 2012
Cette rentrée littéraire de janvier est l’occasion d’évoquer la librairie à l’époque d’Hugo et Balzac. Si certains écrivains savaient discuter avec les libraires-éditeurs et parvenaient à s’imposer comme Hugo et Dumas, d’autres, comme Musset et Nerval, en souffrirent, sans vouloir affronter un système qui leur semblait trop éloigné de l’art.
Dans Illusions perdues, le jeune Lucien de Rubempré surprend la conversation de deux libraires-commissionnaires (les diffuseurs de l’époque) : « Ce qu’il avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour les bonnetiers, une marchandise à vendre cher, à acheter bon marché. »
Les progrès de l’imprimerie profitèrent à l’édition : en 1829, parurent en France 6416 ouvrages soit 17 livres par jour. On multipliait les titres en espérant que l’un d’entre eux marcherait et résorberait le déficit. Les faillites d’éditeur étaient très nombreuses, c’est dernier renaissant souvent peu après avec de nouveaux capitaux.
Le prix d’un livre était élevé : 7,5 francs pour un in-octavo (environ 23 euros). Or la plupart des romans étaient vendus sous forme de deux volumes in-octavo voire sous forme de trois in-12 à 3 francs chaque tome. Seuls les gens les plus aisés pouvaient s’offrir un roman entier. On se passait donc les ouvrages même dans la bonne société. Emile Girardin, patron du quotidien La Presse, fit une étude commerciale de la librairie et estima qu’un roman vendu à 1000 exemplaires comptait 40 000 lecteurs réels. L’apparition du roman publié en feuilleton dans les journaux va bouleverser ces habitudes car en achetant le journal dont le prix avait diminué de moitié grâce à la publicité, on pouvait lire aussi un roman.
Dans les années 1830, le système éditorial ressemble assez au nôtre. Toute l’édition moderne était déjà là : multiplier les publications, suivre les goûts du grand public au détriment de la qualité littéraire parfois. La mode, la rentabilité financière sont déjà des maîtres mots à l’époque romantique. Les ruines ne sont pas rares à cause des insuccès.

George Sand
Antoinette Dupin, début 1833, se plaignait de Ladvocat (plainte qui révèle le système de l’édition en générale). George Sand lui répondit . « Si vous ne lui étiez pas recommandée, il ne pouvait pas prendre votre manuscrit les yeux fermés. Il ne pouvait pas le lire non plus. Vous savez bien qu’il n’est pas un éditeur un peu en vogue qui ne reçoive trois manuscrits par jour. Sa vie ne suffirait pas à les lire, et puis lui, négociant, en livres, il n’est pas tenu de s’y connaître. Il n’est jamais juge lui-même de la bonté d’un ouvrage. Il faut qu’il lui soit recommandé par un juge compétent auquel il ait confiance, ou bien que le livre se recommande lui-même par une signature bien connue qui soit une valeur commerciale. Cela est cruel et brutal pour les commerçants. J’ai souffert peut-être autant que vous des mépris ou des méfiances de ces messieurs. Nous avons été mis à la porte mon manuscrit et moi, l’un portant l’autre, par l’éditeur de Mayeux et des contes de Perrault. Plus tard j’ai reçu des offres des plus gros bonnets. C’est l’histoire de tous les auteurs et Mr Ladvocat a fait son métier avec vous comme avec les autres. Il a subi les nécessités de son métier et vous les déboires du vôtre. Vous faites un beau livre. C’est être assez vengée. […] les premiers essais d’un auteur n’ont jamais de valeur réelle pour l’éditeur, et trois lignes d’impertinences signées de Balzac ou de J. Janin sont des billets de banque. Que voulez-vous, c’est la faute du public encore plus que celle des marchands. »

Le Cocu de P. de Kock, dessin d'André Tranck.
Les publicités pour les livres s’étalent sur les dernières pages des quotidiens. On voit aussi des réclames sous forme d’affiches collées un peu partout, invention de Ladvocat. Gautier raconte ainsi plaisamment le scandale que produisit l’affiche pour le roman de Paul de Kock intitulé Le Cocu : « Ce fut un scandale merveilleux ; une affiche colossale se prélassait effrontément à tous les coins de la rue et derrière les carreaux de tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi la gent liseuse. […] Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à prononcer l’épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin étaient révoltées ; la rougeur montait au front des clercs d’huissiers. Il fallait bien pourtant se tenir au courant et demander le maudit roman. Alors (admirez l’escobarderie !) fut trouvée cette honnête périphrase : « Avez-vous le dernier de M de Kock ? »
Tags: Dumas, Emile de Girardin, Gautier, Hugo, Illusions perdues, Jules Janin, Ladvocat, Lucien de Rubempré, Musset, Nerval, Paul de Kock, Sand
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décembre 21st, 2011
Les éditions Cécile Defaut ont créé une collection intitulée « le livre la vie » dirigée par Isabelle Grell. Le principe de cette collection est de demander à un auteur contemporain de choisir un livre et d’évoquer sous forme de journal sa relation avec cet ouvrage pendant un an. La collection reprend l’idée d’un projet de Roland Barthes qu’il ne put concrétiser : «prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an. »
Philippe vilain dans son livre intitulé Dit-il a choisi L’Été 80 de Marguerite Duras.
De Marguerite Duras je n’ai lu que L’Amant et Le Ravissement Lol V. Stein sans en garder d’ailleurs un souvenir bien précis. Mais qu’importe, on peut lire les livres de cette collection sans forcément connaître l’ouvrage choisi. L’intérêt du texte de Philippe Vilain, et sans doute de la collection elle-même, est plutôt de voir dans le texte sélectionné un miroir dans lequel l’écrivain se reflète. En effet, bien souvent les livres qui nous accompagnent au fil des jours et des années sont souvent ceux qui font le mieux écho à notre propre vie réelle ou imaginaire.
Dans Dit-il c’est le cas puisque l’auteur raconte comment il s’est identifié au garçon de L’Été 80 allant même jusqu’à se rendre au rendez-vous que la monitrice du texte de Marguerite Duras fixe à l’enfant dix-huit ans plus tard. Un rendez-vous à Trouville, rue de Londres. La Normandie, cette ville : un écho familier dans l’esprit du Normand Philippe Vilain.
L’Été 80 n’a rien de romanesque puisqu’il s’agit de chroniques, il ne se passe rien de bien important et pourtant Philippe Vilain y voit une dimension romanesque semblable à celle qui est la sienne dans ses livres où le roman flirte avec l’auto-fiction. Ce n’est pas du romanesque à l’Alexandre Dumas mais du romanesque intérieur, Philippe Vilain nourrissant davantage ses livres de ses rêves, de ses déceptions, de ses désirs plus que d’actions réelles. Tous ces héros sont relativement passifs, se laissent porter par la vague du récit, de la vie mais dans cette inaction, il y a quelque chose d’inflexible parfois même de dur, de la même façon que le héros de Benjamin Constant dans Adolphe (un livre de chevet de Philippe Vilain) en ne prenant pas de décision fait tout de même plier Elléonore à sa volonté. Ne pas agir est souvent une forme de lâcheté soit pour ne pas souffrir et faire souffrir, soit pour ne pas s’exposer à l’obligation de décider et d’en porter la responsabilité.
« Je l’ai dit, mon enfance s’est déroulée en dehors des livres, du côté de ce qu’on appelle communément « la vie », près de la Seine. Je passais le plus clair de mon temps à pêcher et à jouer au football. La lecture m’a longtemps posé un problème. Avant l’âge de 18 ans, je ne lisais pas. »
Venu à la littérature de façon personnelle et anarchique comme il le dit, Philippe Vilain a aujourd’hui les moyens de rendre romanesque son enfance : non pas romanesque au sens de péripéties mais de façon à nous rendre intéressants, passionnants même, ses souvenirs.
Ce qui m’a le plus intéressé dans Dit-il est de retrouver des passages dans le style de ses premiers livres notamment La Dernière Année consacré à son père. Ici, l’auteur évoque ses grands-parents André et Yvette Buisson (dédicataires du livre) et ses vacances dans leur maison à Conches-en-Ouche, dans l’Eure. Il rend littéraire sa jeunesse qui a priori n’a rien d’extraordinaire. L’auteur décrit la maison de ses grands-parents, les chambres avec des détails sur les papiers peints, le sol, les bruits que le narrateur serait-on tenté d’écrire en clin d’œil à Proust, entend. Dans cette partie, datée de mars 2010, Philippe Vilain évoque également la cité ouvrière où il habitait avec ses parents, ses parties de pêche avec son père, etc.
« Du romanesque de l’inaction » voilà en effet qui résume bien en partie l’entreprise littéraire de Philippe Vilain, du « romanesque intérieur » qui s’il n’est peut-être pas né à l’époque romantique, a connu alors ses plus beaux jours avec des romans où l’aventure est celle du cœur et des états d’âme du héros, où la vie intérieure est l’action même du roman. Je songe par exemple à Obermann de Senancour et à Dominique de Fromentin.
Le livre de Marguerite Duras est aussi un prétexte pour Philippe Vilain d’analyser son rapport à la lecture mais aussi à l’écriture. Il en profite pour critiquer l’écriture parlée qui fait florès aujourd’hui dans bon nombre de romans où dit-il « l’oralité gagne du terrain sur l’écrit ». Je suis bien d’accord avec lui lorsqu’il écrit : « Pourquoi, en littérature, parle-t-on toujours « d’invention » de « modernité » pour caractériser une langue qui s’éloigne le plus de la maîtrise, de la clarté, du sensé ? Pourquoi tant d’indulgence envers l’oralité, ce prêt-à-écrire réclamant si peu d’exigence ? Le parlé est le médiocre moyen de ceux qui souhaitent écrire à peu de frais, sans en passer par l’apprentissage exigeant de la narration et de l’analyse… » Ce propos m’a fait penser à ces nombreuses critiques dans des journaux prestigieux dans lequel on fait l’éloge d’un livre en disant que les phrases sont courtes, de ces romans sans style et sans profondeur où la présence de deux compléments dans une phrase tient de l’exception. Cette sacro-sainte modernité où à force « d’épurer », de simplifier pour coller au réel, il n’y a plus rien, et où l’on relègue malheureusement au placard des antiquités des auteurs au style plus ample qui ne sont d’ailleurs pas forcément plus difficiles à lire. De ces écrivains qui ont un véritable souffle. Je songe par exemple aux écrivains romantiques. Il est évident que si aujourd’hui Victor Hugo, Chateaubriand ou Balzac proposaient leurs romans on le leur renverrait avec une lettre type.
Certes à chaque période ses modes mais il me semble toujours dommage de dénigrer un style sous prétexte qu’il n’est pas à la mode. De ce point de vue là, Philippe Vilain n’est effectivement pas à la pointe de la tendance surtout si on le compare à d’autres auteurs « d’auto-fiction ». Du reste, ranger des écrivains par catégorie me semble toujours assez peu pertinent car chaque écrivain véritable est unique.
Bien sûr ceux qui liront Dit-il n’auront pas forcément lu tous les livres de Philippe Vilain. Peut-être dès lors seront-ils un peu perdus lorsque l’auteur théorise son entreprise littéraire. Il est intéressant de suivre son parcours, de suivre la façon dont il analyse son œuvre mais la théorie qu’il élabore sur ses propres textes ne peut sans doute être comprise que de quelques lecteurs et finit parfois par paraître un peu répétitive. Il vaut mieux écrire plutôt que de se demander pourquoi on écrit, au risque de tourner en rond en tentant de répondre à une question qui sans doute est sans réponse.
Il existe d’excellents théoriciens et critiques, qui ont droit au titre d’écrivain, mais ce ne sont pas des créateurs (c’est ce qui différencie le créateur Camus et l’intellectuel Sartre). Il me semble très difficile d’être l’un et l’autre avec le même talent. Philippe Vilain a choisi son camp en racontant qu’il est gêné lorsqu’on lui demande « pourquoi écrire » tant cette activité lui semble naturelle. Je ne le cache pas, je préfère de loin le Philippe Vilain décrivant sa vie réelle ou romanesque, le réel n’étant pas toujours le moins romanesque comme il le dit. Que Philippe Vilain laisse aux théoriciens le soin de théoriser. Qu’il se débarrasse de ce qu’il appelle son « démon de la critique » pour ne s’accorder de réfléchir à la littérature que lorsque cela sert ses aventures intérieures, non comme une analyse extérieure impossible.
Le livre s’achève par une superbe évocation de Trouville et d’une certaine Pauline : on a l’impression de lire les lignes de son prochain roman, tant mieux !
« Dit-il » de Philippe Vilain, éditions Cécile Defaut http://editionsceciledefaut.wordpress.com/
Tags: Adolphe, Balzac, Barthes, Benjamin Constant, Camus, Cécile Defaut, Chateaubriand, Dominique, Eté 80, Fromentin, Hugo, Marguerite Duras, Obermann, Philippe Vilain, Sartre, Senancour, Trouville
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décembre 13th, 2011
Plus qu’un dictionnaire à proprement parler ce Dictionnaire intime de la Bible signé Salomon Malka est une promenade personnelle à partir de la Bible découpée en petits chapitres classés par ordre alphabétique.
Dans son introduction, Salomon Malka, journaliste, écrivain, directeur de la radio RCJ, nous rappelle que ce qui nous construit ce sont souvent des textes lus ou écoutés : c’est ainsi que je comprends l’attachement de certaines personnes pour un livre même chez ceux qui justement ne lisent presque jamais. C’est aussi ce qui me fait penser que les êtres humains qui n’ont pas la chance d’apprendre à lire n’ont pas la chance un jour de pouvoir construire un dialogue intime avec un livre quel qu’il soit.
Hasard de la vie, il y a quelques jours j’ai vu Le Capitaine Achab de Philippe Ramos, film inspiré du roman Moby Dick d’Herman Melville. Le capitaine se livre à un combat contre une baleine non comme le vieil homme de la mer d’Hemingway et son gros poisson pour gagner de quoi vivre mais par orgueil. Cet homme redoutable garde comme une relique la Bible de sa mère avec laquelle il a appris à lire. Il la garde en la cachant comme la part la plus intime de sa personne. Même si le pasteur qui l’a recueilli se trompe en croyant déceler en lui un véritable sentiment religieux, il est certain que cette Bible a toute son importance dans l’esprit du capitaine. Je n’ai pas lu le roman de Melville mais je suppose que cet aspect est bien plus développé qu’on ne peut le faire dans un film.
Achab est protestant, Salomon Malka est de confession juive. Il revendique d’ailleurs sa religion comme une part de lui-même et fait une lecture de la Bible guidée par sa foi. Il évoque aussi les rituels liés à la pratique de sa religion, il souligne l’importance qu’elle a dans son existence, les liens qu’elle lui permet de tisser avec sa famille ou avec ses amis (il évoque notamment la figure de son père). Mais, au-delà de sa lecture juive, il sait aussi interroger sa foi avec intelligence afin de montrer que la croyance, c’est être capable de discuter les interprétations sans asséner une vérité unique.
Ce qui m’a frappé dans son Dictionnaire c’est son attachement à nouer une véritable relation entre les juifs et les chrétiens. Il rappelle deux fois à ce sujet une déclaration de Jean-Paul II. Si ce grand pape était avant tout le chef de l’Église catholique, il a fait beaucoup également pour le rapprochement entre les religions. Il a déclaré ainsi que « juifs et chrétiens doivent être une bénédiction les uns pour les autres ».
La culture judéo-chrétienne quoi qu’on en dise est le vrai ciment de l’Europe. Dès lors, les textes fondateurs tiennent une place essentielle jusque dans notre vie quotidienne. Pas une journée sans qu’une référence à l’Ancien ou au Nouveau Testament vienne à nous ne serait-ce qu’au détour d’une publicité, d’un fait divers ou d’une déclaration publique (avec plus ou moins de bon goût je le reconnais).
Le hasard de la publication me fait lire cet ouvrage au mois de décembre. Ce mois de fêtes me semble aussi le mois idéal pour réfléchir à ce que nous sommes, s’autoriser une pause spirituelle, penser à ceux que nous aimons, s’interroger sur ce qui mène notre existence et sur son but. Une réflexion à laquelle ce livre nous invite également. Il est bien sûr essentiellement question de l’Ancien Testament alors que nous approchons de la commémoration de la naissance du Christ : mais qu’importe tout est dit dans l’entrée amitié. Amitié qui signifie écoute, discussion dans la paix et non dans l’affrontement. Le monde est gouverné par les violences, les guerres physiques ou psychologiques. Et pourtant à quoi aboutissent ces violences ? À la paix, après beaucoup de souffrances ou bien à l’oubli car avec le temps, on finit par oublier les raisons de la querelle et l’on cesse le combat devenu absurde.
Si Salomon Malka nous fait part de ses propres réflexions, raconte des éléments de sa vie, il nous invite à réfléchir sur des thèmes comme l’attente, l’amour, la bonté…

Esther devant Assuerus de Giovanni Andrea SIRANI, 1630
Plusieurs entrées traitent de figures bibliques comme Jonas, Esther, Job, Paul, Samson… que l’auteur analyse avec sagesse et subjectivité. Ces chapitres m’ont particulièrement plu : ce sont à la fois des résumés d’épisodes bibliques mais aussi une réflexion plus large sur ce que symbolisent les actes ou les destinées de ces figures. Bien sûr la littérature n’est jamais loin puisque Salomon Malka évoque des écrivains qui se sont référés directement à certains épisodes comme Esther avec Racine, Boaz avec Victor Hugo, Samson avec Vigny. Il est remarquable que ces écrivains s’approprient ces passages pour servir leurs discours. Appropriations respectueuses mais personnelles. N’est-ce pas une des meilleures lectures et utilisations des textes saints ?
Salomon Malka consacre également des entrées à des personnalités comme Rachi un grand exégète de la Bible qui vécut au Xe siècle. Cet érudit champenois dont l’auteur parle avec tendresse et enthousiasme est d’ailleurs le fil conducteur du dictionnaire puisqu’il est cité maintes fois. Salomon Malka parle aussi d’exégètes ou philosophes comme Franz Rosenzweig, Adin Steinsaltz et Benny Lévy. Il rend hommage à ce dernier et évoque sa mort brutale dans l’entrée Retour, qui voisine avec l’entrée Résurrection comme un message d’espoir. Hasard de la langue française mais certains hasards ne sont-ils pas significatifs ?
L’auteur se sert aussi de mots bibliques lors de brèves réflexions sur le monde contemporain: Noé et la téléréalité, Houellebecq dans l’entrée Babel. Fêlure est l’occasion d’un portrait d’Ariel Sharon, Ecriture d’un portrait d’Erri De Luca, auteur italien et grand lecteur des Écritures saintes.
Un glossaire permet de trouver des explications sur de nombreux termes appartenant aux rites juifs ou à l’Ancien Testament. Un glossaire bienvenu auquel on peut se référer en lisant l’ouvrage ou à lire indépendamment. Des pages biographiques sont également consacrées à des figures bibliques et à des personnalités traitées par Salomon Malka.
Enfin, le cahier d’images présente des œuvres d’art racontant des scènes bibliques : une autre façon, belle et subjective, de les redécouvrir et de les lire. Les images : c’est par ce biais et la voix du prêtre que pendant des siècles des hommes et des femmes illettrés ont vécu leur foi.
L’image s’impose à nous, matérialise ce que nous imaginons mais aussi nous permet de nous livrer à une contemplation apaisante. N’est-ce pas salutaire ?
Dictionnaire intime de la Bible, de Salomon Malka, éditions Armand Colin
Tags: Adin Steinsaltz, Benny Lévy, Erri De Luca, Franz Rosenzweig, Herman Melville, Hugo, Philippe Ramos, Rachi, Racine, Vigny
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novembre 24th, 2011
Que faire du temps qui nous est imparti sur terre et dont on ignore la durée ? Faut-il l’occuper le plus agréablement possible mais sans s’attacher, sans prendre le risque de souffrir, sachant que tout finira par mourir ? Ou bien faut-il essayer de vivre pleinement en créant, en pensant, en aimant, même s’il peut en résulter aussi des douleurs qui pourraient paraître inutiles aux yeux de ceux qui ne font qu’occuper leur vie ?
C’est cette question, entre autres, que pose la pièce Le Bruit de la vie de Georges Dupuis. L’auteur met en scène Alfred de Musset et Desgenais qu’il incarne lui-même. Desgenais, c’est à la fois l’ami libertin dans la Confession d’un enfant du siècle, c’est aussi Alfred Tattet, ami de Musset, fils d’agent de change fortuné et amateur de débauche de toutes les sortes. C’est aussi Octave dans les Caprices de Marianne et même Lorenzaccio dans sa face visible, l’idéaliste marchant avec son masque de débauché. Mais c’est aussi et surtout Alfred de Musset lui-même comme le laisse entendre les premiers mots de la pièce inspirés de la merveilleuse Nuit de décembre, long poème dans lequel l’auteur évoque son double, ce jeune homme vêtu de noir qui le suit toute sa vie et qui s’appelle la solitude. C’est le Musset indécis sur le chemin qu’il doit suivre et qui s’enivre pour ne pas penser.
Le Bruit de la vie évoque quelques années dans la vie de Musset depuis le moment où adolescent il proclame qu’il veut être Shakespeare, Schiller ou rien jusqu’au moment où il perd son père, victime du choléra, juste avant de rencontrer George Sand. Cette mort et cet amour vont bouleverser sa vie, comme ils bouleversent celle d’Octave dans la Confession. Ils bouleversent mais aussi donnent naissance à des chefs-d’œuvre en à peine de quatre ans. En à peine quatre ans Musset écrit Un Spectacle dans un fauteuil, Fantasio, les Caprices de Marianne, On ne badine pas avec l’amour, Lorenzaccio et La Confession d’un enfant du siècle.
Mais pour parvenir à écrire en si peu de temps ces textes éblouissants, Musset est passé par différentes expériences ou les idéau
x et les rêves de bonheur d’un adolescent ont été battus en brèche par les trahisons sentimentales, les soirées mondaines et les débauches jusqu’à l’aube.
Dans un joli décor évoquant le cadre de vie d’un jeune poète du XIXe siècle admirateur de Bonaparte, Musset et Desgenais s’affrontent et pactisent tout à la fois. S’ils s’accordent lorsqu’ils croisent le fer, Musset ayant bien besoin de quelques leçons d’escrime, si Musset se laisse habillé en dandy, il est en position de force lorsqu’il prend la plume.
Leur dialogue s’inspire de lettres de Musset tandis qu’une voix off ponctue les scènes par des extraits de La Confession d’un enfant du siècle. Le début de la vie d’Octave dans La Confession ressemble un peu à celle de Musset, la création littéraire en moins. En effet, ce qui a sauvé Musset ce qui l’a empêché de ne faire qu’occuper sa vie, c’est l’amour et la littérature, l’un se nourrissant de l’autre et vice versa.
Les courts passages de La Confessions sont accompagnés d’extraits de pièces pour piano de Chopin. On est en plein romantisme, non ce romantisme mièvre qu’on sert à toutes les sauces entre rose fanée et comédie sentimentale américaine, mais le vrai romantisme. Celui qui fait que la musique de Chopin, les mots de Musset, la peinture de Delacroix ou de Géricault parlent à l’âme encore aujourd’hui et nous invitent à réfléchir sur ce que nous sommes profondément, loin des bruits superficiels de la vie encore plus abrutissants aujourd’hui qu’en 1830.

Théodore Géricault, autoportait
J’ai été émue aussi d’écouter les premières mesures de cette petite valse posthume de Chopin interprétée sur un vieux piano. (http://www.youtube.com/watch?v=xMn83QhrKas&feature=related)
Je me revoyais à 10 ou 11 ans jouant ce morceau sur le splendide quart de queue Bösendorfer de mon professeur. Petite fille sage, ignorant combien Musset tiendrait une place importante dans sa vie, ignorant l’existence de cette salle du théâtre du Nord Ouest à laquelle on accède en passant sur la scène et que j’ai déjà remplie de tant de souvenirs depuis la première fois où j’y suis entrée, fière d’inviter mon père à une représentation d’Horace de Corneille.
Dans la pièce Desgenais reste à peu près égal à lui-même se flattant de ses conquêtes d’une nuit, esquissant un glissando sur le piano, sirotant une coupe de champagne, maniant avec l’adresse l’épée. Georges Dupuis joue parfaitement son rôle avec un mélange de flegme britannique à la Brummell et de raillerie et cynisme de libertin français. Musset tout au long de la pièce évolue passant du jeune homme frondeur et influençable, se grisant des mondanités et des débauches dans lequel l’entraîne son ami un peu méphistophélique au rôle de poète. Au fil des scènes il s’impose, comprenant que la vraie vie, c’est le recueillement, l’amour et la souffrance sincères, la poésie. Il est très bien incarné par un Bertrand Monbaylet à la fois fort et fragile, à la fois fatigué et en révolte.
Toute sa vie Alfred de Musset a alterné entre ces deux attitudes, ces deux visages, le Desgenais qui était en lui ne mourant jamais. Mais dans ce combat intérieur contre son démon, il est sorti vainqueur. Si à un âge où l’on a encore de l’avenir, il était déjà un jeune homme de beaucoup de passé comme le dit Heine, si sa vie a été une longue déchéance, son œuvre elle reste jeune, vivante et retentit avec une grande justesse dans cette pièce.
Certains pourraient penser qu’un spectacle conçu à partir d’extraits de correspondance risque d’être artificiel et ennuyeux. Ils se trompent. Le texte de Georges Dupuis est un vrai dialogue et la mise en scène dynamique de Marie Véronique Raban rend cet échange très vivant avec une alternance de scènes passionnées et actives et de moment plus mélancoliques jusqu’au moment où Musset souffle les bougies… La première jeunesse du poète s’achève après ce parcours initiatique place à la jeunesse créatrice, aux grandes œuvres, au grand chagrin et au grand amour.
Ce qui ne connaissent que très peu Musset ne pourront manquer de se laisser emporter par ces paroles à la fois poétiques et saisissantes, ceux pour qui l’écrivain est familier se plairont, comme moi, à retrouver d’où sont extraits les citations de Musset.
Le Bruit de la vie de Georges Dupuis, d’après Alfred de Musset
Mise en scène de Marie Véronique Raban
Avec Georges Dupuis et Bertrand Monbaylet
Le 26 novembre à 17 h, le 28, 30 novembre, 3 et 10 décembre à 20h45
Théâtre du Nord Ouest
13 rue du Faubourg Montmartre
http://www.billetreduc.com/liste.htm?ar=bruit+de+la+vie&type=3
http://theatredunordouest.com/
Tags: Alfred de Musset, Alfred Tattet, Bertrand Monbaylet, Chopin, Delacroix, George Sand, Georges Dupuis, Géricault, la Confession d'un enfant du siècle, Marie-Véronique Raban, Théâtre du Nord-Ouest
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