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Paris universel et festif

juillet 10th, 2014

 

Paris 1900Le mois prochain, nous commémorerons le début de la Grande Guerre (même si on peut douter qu’en plein mois d’août cet événement mobilise les mémoires si ce n’est sous forme de suppléments d’été dans les journaux). Jusqu’au 17 août, le Petit Palais propose une grande exposition intitulée Paris 1900, la Ville spectacle. Paris avant le cataclysme. Même si l’Europe de la Belle Epoque était en proie à des tensions diplomatiques et avait mis en place un jeu d’alliances qui allait s’avérer fatal, l’Exposition universelle de Paris, à l’aube d’un nouveau siècle, laissait espérer des lendemains prospères et heureux.

Quatorze ans plus tard, l’Europe s’enflammait, Paris était menacé par les troupes prussiennes. Les ennemis d’aujourd’hui avaient construit hier un pavillon aux abords du Champ de Mars et s’étaient pressés rue de l’Avenir pour essayer le trottoir roulant (voir ici en image)… Le décalage fait bien réfléchir. Rien n’est jamais acquis pas même la paix et la prospérité et toutes les civilisations, d’une façon ou d’une autre, finiront par mourir, parfois au comble de leur technicité.

Le Petit Palais, avec le Grand Palais, est l’un des monuments construits pour l’Exposition universelle de 1900 qui a échappé ensuite à la destruction. C’était donc le lieu idéal pour évoquer cet événement et le contexte, rappeler que les pays d’Europe et même une partie du reste du monde s’étaient retrouvés à Paris pour s’exposer. La capitale accueillit alors 51 millions de visiteurs.

Le début du XXe siècle semblait notamment placé sous le signe des échanges facilités grâce au développement des transportsexposition-universelle-17 : la création du métropolitain, la construction de la gare  d’Orsay et de l’actuelle gare de Lyon. Echanges facilités aussi par le cinéma, le téléphone permettant d’abolir les kilomètres, de partager à grande échelle. Quant à la fée électricité, elle illumine la ville et ouvre bien des perspectives. Moyens techniques qui seront ensuite utilisés pour la guerre… En attendant, le Paris au XXe siècle imaginé par Jules Verne en 1863 devient réalité.

Les premières salles sont consacrées à l’Exposition universelle précisément avec des photos, des films, des dépliants, des objets, notamment des babioles que les visiteurs pouvaient acquérir en souvenir. La scénographie de l’exposition a été particulièrement soignée même s’il reste difficile de se représenter tous les pavillons qui modifiaient l’allure d’une partie de la capitale notamment entre le Champ de Mars rive gauche et les abords de la Concorde et des Champs Elysées, rive droite. Outre les pavillons, s’offraient aux visiteurs beaucoup d’attractions présentant les derniers progrès techniques de façon ludique.

Les salles suivantes nous plongent dans l’Art Nouveau avec des meubles, des vases, des décorations signés Gallé, Lalique, Mucha, Guimard mais aussi Sarah Bernhardt dont on peut voir quelques sculptures. Un art daté aujourd’hui mais qui m’a semblé hors du temps, loin de la technique, déconnecté de la réali20140701_135314té dirions-nous aujourd’hui. Il pouvait paraître moderne à l’époque, il n’a pas d’âge. Les formes courbes, graciles et voluptueuses, les motifs floraux, des femmes évanescentes et irréelles paraissent là pour nous faire oublier le temps et nous rendre un peu insouciants.

D’autres salles montrent des sculptures et des peintures d’une grande diversité de style, du néoclassique kitsch aux œuvres plus modernes. Gérôme voisine avec Cézanne, Monet avec Henri Gervex ou William Bouguereau. 20140701_140808

Même diversité, pour le meilleur et pour le pire, en sculpture avec des œuvres en marbre classique mais sans âme qui ne font pas le poids face à la petite salle consacrée à Rodin et présentant notamment une tête de Camille Claudel bouleversante et toute frémissante de vie. Rodin, grande gloire de 1900, avait présenté ses œuvres dans un pavillon à l’occasion de l’Exposition universelle.

Amour et Psyché de Rodin

Amour et Psyché de Rodin

J’ai repensé aux visites d’Alain-Fournier dans les salons de peinture qu’il commente dans ses lettres à Jacques Rivière. Ses descriptions montrent combien les productions sont de styles très différents entre des artistes académiques et d’autres qui voient déjà autrement ou qui exploitent autrement la couleur. Il en était déjà ainsi à l’époque romantique mais dans les années 1900 cette diversité paraît encore plus sensible parce que le monde de l’art est en plein bouleversement.

On trouve aussi un peu partout au cours de l’exposition des toiles de Jean Béraud qui est certainement le représentant par excellence de la vie parisienne à la Belle Epoque.

Bien sûr, il est impossible d’être exhaustif et cette exposition riche de plus de 600 objets et oeuvres, qui ne nécessite pas moins de trois heures de visite, est déjà riche. Mais je regrette que la musique et la littérature (sauf à travers le théâtre mais pour son côté spectacle) soient absentes. Quelques évocations des écrivains et des musiciens de la Belle Epoque avec des extraits de textes et d’œuvres auraient été les bienvenues pour accompagner les beaux-arts et les arts décoratifs bien représentés voire pour illustrer les œuvres plastiques tant les critiques d’art des écrivains sont nombreuses et souvent intéressantes. Les écrivains sont d’aussi bons témoins de leur temps qu’un film ou une photo.

Cleo_de_Merode_with_dance_dress-Reutlinger-1901L’exposition évoque également le Paris 1900 de la femme. La Parisienne chic avec escarpins et vêtements couture signés d’une Jeanne Paquin mais aussi la midinette, petite-fille de la grisette romantique, employée dans la mode, qui doit son nom au fait qu’elle déjeunait à l’extérieur, faisait la dinette à midi. J’ai beaucoup aimé voir quelques superbes robes de l’époque notamment une portée par Réjane mais aussi un tableau de Degas peu connu représentant des modistes. Les Parisiennes de 1900 sont aussi évoquées dans deux autres salles. L’une fait la part belle aux comédiennes et danseuses notamment Sarah Bernhardt et la gracieuse ballerine Cléo de Mérode. L’autre salle (dont un espace est réservé à un public averti) est consacrée au Paris léger et coquin, non moins déjà fameux, avec les cabarets comme Le Chat noir, les maisons closes dont certaines fort réputées, les photos de femmes qui posent nues pour alimenter le commerce érotique.

On sort de ce voyage dans le temps en songeant qu’il a été passionnant mais aussi un peu illusoire. Paris en 1900 n’était pas qu’un lieu de divertissement et d’amusement insouciant. Les femmes n’étaient pas que de petits êtres destinés à charmer les hommes ou à travailler gaiement à la toilette d’une classe aisée. Et pourtant, sans méconnaître les réalités sociales, les conflits latents, les difficultés matérielles, il est bien possible que cette Belle Epoque et cette prestigieuse Exposition universelle aient pu faire croire à beaucoup que le présent était agréable et l’avenir davantage encore. Le spectacle n’a-t-il pas été inventé, entre autres, pour distraire les esprits, les anesthésier ? Aujourd’hui encore les foules peuvent être bercées par la fête.

Jean Béraud: La Modiste sur les Champs-Elysées

Jean Béraud:
La Modiste sur les Champs-Elysées

Mais je m’en voudrais d’achever sur une note négative. L’exposition du Petit Palais mérite grandement la visite, elle réussit certainement à nous faire partager ou tout au moins à nous faire comprendre l’enthousiasme de nos aïeux. Elle nous plonge dans un univers soucieux d’élégance et de distraction, croyant au progrès. Un univers qui ne peut que faire rêver et nous laisser, après l’avoir quitté, de beaux souvenirs.

 

Paris 1900, la Ville spectacle

Jusqu’au 17 août 2014

Petit Palais

Musée des Beaux-arts de la Ville de Paris

Avenue Winston Churchill – 75008 Paris

Tel: 01 53 43 40 00

http://www.petitpalais.paris.fr/

Du mardi au dimanche de 10h à 18h

Nocturne le jeudi jusqu’à 20h

Fermé le lundi et les jours fériés

Douter et croire

juin 23rd, 2014

514821D0EQL._Le hasard de l’ordre alphabétique et d’un vagabondage dans une bibliothèque m’a fait tomber sur Le Gène du doute second roman de Nicos Panayotopoulos, paru en France en 2004.

Nicos Panayotopoulos, ingénieur grec devenu romancier et cinéaste a imaginé dans Le Gène du doute un monde où il serait possible par une simple prise de sang de savoir si l’on est porteur d’un gène révélant notre capacité à créer des œuvres d’art.

Le roman se déroule dans les années 2050, dans un pays sans véritable identité, situé dans un univers qui semble totalement mondialisé. On peut ranger le roman dans la catégorie science-fiction (ou parfois roman d’anticipation, tant certains détails décrits pourraient malheureusement bientôt appartenir à la réalité). Mais, il peut aussi apparaître comme une fable. L’auteur s’est en tout cas attaché à rendre crédible le monde et les écrivains imaginaires mis en scène, indiquant en note par exemple leur date de naissance et de mort et quelques informations sur leur carrière. Comme Sans voix, chroniqué précédemment, ce roman est d’ailleurs également une satire du monde littéraire (et ce qui est valable pour la littérature l’est aussi pour les autres disciplines artistiques). Je ne sais dans quel état est le milieu intellectuel grec mais ce que décrit Nicos Panayotopoulos peut s’appliquer à merveille, hélas, au fonctionnement général de l’édition et de la presse française (je dis général parce qu’il existe encore quelques bastions de résistance).158339-deux-parents-atteints-schizophrenie-risque

Le test permettant de mesurer les capacités créatives d’un individu a été élaboré par un médecin appelé Zimmermann, devenu généticien après avoir tenté d’être un artiste peintre. Le roman débute par une introduction rédigée par le médecin qui assiste un écrivain agonisant, James Wright. Puis ce médecin, le docteur Clause, se pose comme le dépositaire du récit autobiographique rédigé à l’hôpital et laissé par son patient et raconte le contexte d’écriture de ce dernier texte, notamment la découverte du test génétique. Un second récit, celui de Wright, s’imbrique donc dans le premier. James Wright raconte sa carrière, depuis son premier succès jusqu’à ses échecs, son exclusion du monde littéraire, par refus de se livrer au test, ses errances, ses difficultés à écrire, sa carrière de nègre. Le récit est entrecoupé de commentaires de Wright sur l’attitude de son médecin soulignant la prise de distance du malade, qui, au bord de sa tombe, a passé le test tout en refusant de connaître le résultat. Le roman s’achève par un appendice intitulé « l’éloge du doute » signé Nicos Panayotopoulos et retraçant la postérité du texte autobiographique de Wright et la destinée du docteur Clause.

Nicos Panayotopoulos

Nicos Panayotopoulos

Au moment de la découverte et de l’application du test Zimmermann, James Wright avait déjà publié deux livres ayant obtenu du succès et salués par la critique puis deux autres romans très mal reçus par les critiques et donc par le public. Wright est dans un état de doute à cause de ces deux échecs mais ces derniers ne le découragent pas d’écrire, car il croit à sa vocation si bien qu’il va refuser de se soumettre à ce test. Dès lors, il est exclu du milieu littéraire, les éditeurs, comme les autres décideurs dans les domaines artistiques, ne se fiant plus qu’au test Zimmermann pour choisir les candidats à la publication. Seuls sont momentanément épargnés les auteurs à grand succès appelé « les consacrés » parce qu’ils rapportent… Ceux dont le test est positif sont appelés les « démontrés », ceux dont le test est négatif les « invalidités ». Le test s’applique aussi aux enfants qui , porteurs de ce gène, sont appelés « bébés savants » et sont d’emblée conditionnés, dans l’optique de devenir des artistes. Quant aux artistes qui ne sont pas passés à la postérité, les familles tentent de faire effectuer un test à partir de leurs restes, mettant un peu le chahut dans les cimetières ! Le test propulse de façon posthume un ignoré ou un oublié sur le devant de la scène s’il s’avère être porteur du bon gène.

L’ironie du titre du roman (dont je ne sais s’il est la traduction du titre original) suffit à rappeler que la mise en évidence d’un gène de l’artiste entraînerait la fin du doute donc la fin de l’art, de la critique et de la subjectivité. En somme tout ce qui fait aussi la grandeur fragile de la création. Les bébés savants, obligés de créer, font écrire leurs œuvres par des invalidés ou des individus qui, comme James Wright, ont refusé de se soumettre au test. C’est le cas de Jimmy Nolan, un de ces démontrés, qui devient incapables de prendre la peine d’écrire, faute de douter. Dès lors, qu’est-ce qui sauve la créativité humaine, à la fin du livre ? Le mensonge, la farce que fait le médecin ayant assisté James Wright. Farce faite au public crédule qui préfère croire les affirmations d’une autorité quelconque (la liste des meilleures ventes ou un scientifique) plutôt que de se fier à sa sensibilité et à son goût. Wright, à juste titre, s’interroge sur ce qui fait l’existence d’un écrivain et songe que l’œuvre existe quand elle est lue. Au fond, un grand livre est un grand livre pour le lecteur qui le trouve grand.Mozart-by-Croce-1780-81

Ce roman, mené avec drôlerie et intelligence, nous rappelle la fascination de l’homme pour tout ce qui est impalpable, impossible à mesurer, à quantifier et auquel appartient le génie artistique. Les grands artistes méprisés de leur vivant ne sont-ils pas ceux que le public aime le plus quand leur génie est reconnu ? Ils deviennent des objets de culte, jusqu’au ridicule parfois. Toute oeuvre est jugée de façon subjective, par des critiques, par le public, à un moment donné, l’opinion pouvant varier au fil du temps même si on a parfois tendance à juger que le présent détient la vérité.

La plupart des grands écrivains notamment sont passés par des moments de doute, parfois même ils n’ont pas cessé de s’interroger sur la valeur de leur œuvre jusqu’à la mort en dépit de la reconnaissance, tel Albert Camus auquel Nicos Panayotopoulos fait allusion. Et quand bien même un artiste ne doute-t-il pas de sa capacité, il est hanté par le désir de perfection et se demande sans cesse s’il n’aurait pas pu faire encore mieux. L’artiste a besoin du doute qui le torture certes mais qui lui permet aussi de s’engager plus radicalement dans la création. En imaginant un monde où le gène de l’artiste pourrait être mis en évidence, Nicos Panayotopoulos montre que ce serait la fin de l’art, mais aussi des débats, des luttes et réflexions esthétiques dont les arts ont aussi besoin pour se nourrir. Le Gène du doute part des frustrations d’un scientifique dont le père ne croit pas à son talent de peintre pour se refermer sur de possibles frustrations littéraires d’un médecin. Dans ce monde imaginé par Nicos Panayotopoulos les œuvres sont des produits et le fait de pouvoir étiqueter les artistes (légitimes ou pas) selon leur ADN bouleverse le monde l’art et son économie. Les oeuvres font l’objet de publicité assurée par les anciens critiques. « Si vous évacuez le doute, vous n’avez plus à faire à de l’art, mais à de la propagande » rappelle avec justesse l’auteur. Nous n’en sommes pas toujours loin, hélas même sans test Zimmermann. Proclamer la valeur du doute c’est s’opposer à la communication qui envahit le monde de la culture, c’est s’opposer au triomphe de ce qui rapporte, c’est contrecarrer cette critique littéraire et artistique qui se transforme trop souvent en communiqué de presse et qui se plaît à commenter les meilleures ventes ou les records en salle de ventes pour flatter son lectorat, mouton de Panurge.

albert_camus3Sans le doute et la subjectivité assumée, on perd aussi dès lors toute la portée sensible et spirituelle de la création. L’art désigné génétiquement est voué à la disparition.

Le roman nous incite également à réfléchir aux dangers que peut représenter l’obsession de la preuve scientifique dans les domaines qui sont du ressort de la subjectivité, de la sensibilité, de l’humanité dans ce qu’elle a de plus imprévisible, donc étranger à ce qui est déterminable et quantifiable. La farce du docteur Clause, heureusement, rétablit l’imprévisible et se moque de ceux qui ont cru à la science et méprisé les sens de l’art. Certes, Le Gène du doute est une fiction mais les recherches qui ont été effectuées par exemple sur le crâne de Mozart montrent bien que certains croient à l’existence de preuves palpables, physiques du génie. L’homme, apprenti sorcier, voudrait percer ce secret appartenant à quelque chose qui le dépasse : l’inspiration, le génie. L’aléatoire. L’auteur a une formation scientifique, il est passé de l’ingénierie à la création, on peut donc supposer qu’il a aussi mis beaucoup de ses propres interrogations.

Avant de lire Le Gène du doute, j’avais découvert trois textes d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature en 2006. Dans ces textes, rassemblés sous le titre Mon père, il brosse un portrait très sensible de son père qui a écrit mais sans se revendiquer comme écrivain. Son œuvre non publiée tient dans une valise qu’il lègue à son fils cadet. « C’est peut-être là mon principal ressentiment contre mon père : de n’avoir pas autant que moi pris le métier d’écrivain au sérieux. En fait, je lui en voulais de n’avoir pas mené la vie qui est la mienne, d’avoir choisi de vivre dans la société, avec des amis, les gens qu’il aimait, sans s’exposer au moindre conflit. » Orhan Pamuk reproche à son père d’avoir préféré la vie sociale à la solitude de l’écriture tout en reconnaissant qu’une part mystérieuse de son père lui échappe, devinant que les séjours, presque les fuites, de son père à Paris n’étaient pas sans cacher une inquiétude existentielle. mon-pere-et-autres-textes

Au fond, si le père d’Orhan Pamuk, homme lettré, avait fait le test Zimmermann et s’il s’était avéré positif, il se serait « sans doute » lancé pour de bon à écrire. Au lieu de ça, il a rempli en cachette des carnets et a encouragé son fils à écrire, à réaliser l’œuvre qu’il n’a pas menée à bout. Au doute du père d’Orhan Pamuk, c’était ajouté le sentiment d’infériorité intellectuelle ressentie par le lettré turc face à la culture française, et plus largement, face au monde occidental, le « centre » du monde. Sentiment infériorité qu’Orhan Pamuk a réussi à dépasser comme il l’explique dans son discours. Problématique qui a été aussi celle de Camus et il serait certainement intéressant d’établir quelques parallèles entre ces deux prix Nobel.

Le doute de l’artiste est à la fois encourageant et décourageant suivant la force intérieure de sa vocation, la puissance de la nécessité d’écrire que l’écrivain ressent, suivant également que notre vie nous donne ou non la possibilité de suivre cette vocation dont on ignore au fond sur quoi elle est fondée (mais ce dernier aspect est un moindre obstacle ou un obstacle ponctuel, tout écrivain habité par la nécessité d’écrire se débrouillant pour le faire, même dans les pires conditions.) Une force qui a manqué au père d’Orhan Pamuk, l’homme aux jambes fragiles, image venant à la mémoire de l’écrivain lorsqu’il apprend sa mort.

Orhan Pamuk

Orhan Pamuk

Ce recueil propose aussi le discours de réception du prix Nobel de Pamuk et c’est à nouveau à son père qu’il pense, ce père qui sert de base à sa réflexion sur l’écrivain (turc) et sur l’écriture. Une réflexion qu’Orhan Pamuk ne conclut pas, dans laquelle il n’affirme rien, sinon qu’il a notamment poursuivi sa carrière d’écrivain parce que son père croyait en lui…

Ne vaut-il donc pas mieux croire que savoir ?

Il faut remarquer que plusieurs lauréats du prix Nobel de littérature non seulement se sont interrogés dans leur discours sur la signification de l’acte d’écrire, sur ce qui les poussait à écrire mais aussi sur leur propre légitimité à être ainsi nobélisés. Cette réflexion signe leur modestie et leur intelligence… Ils sont bien porteurs du gène du doute !

 

Le Gène du doute de Nicos Panayotopoulos, traduit du grec par Gilles Decorvet, Gallimard, 201 pages.

 

Mon père et autres textes d’Orhan Pamuk, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy et Gilles Authier, Gallimard, Folio 2 euros, 86 pages.

Burlesque monde littéraire

juin 6th, 2014

sans voixJe lis très peu de littérature étrangère contemporaine, non par désintérêt mais par manque de temps, parce qu’il n’est pas possible de tout lire et que je ne sais pas forcément vers quels auteurs me tourner. Du reste, je trouve généralement que la presse fait trop de places aux auteurs américains au détriment des écrivains européens notamment (mais c’est un autre débat que je n’ouvrirai pas ici). A l’occasion du prix Rive Gauche à Paris où je suis jurée et qui récompensera le 18 juin prochain un roman français et un roman étranger, j’ai lu Sans Voix d’Edward St Aubyn publié chez Christian Bourgois.

Cet auteur anglais né en 1960 a reçu le Femina étranger pour Le Goût de la mère en 2007. Avec ce livre, il a fait partie de la sélection finale du Booker Prize, le Goncourt britannique. On devine que Sans Voix doit beaucoup à cette expérience ! Il met en scène des jurés du prix Elysian, des écrivains avides d’obtenir la suprême récompense et quelques personnages gravitant autour d’eux : un éditeur, un agent et un homme politique présidant le prix. Ce roman est une vrai comédie satirique où tout le monde en prend pour son grade : les universitaires jargonnant, les écrivains qui s’autoproclament génies méconnus, la presse et le monde de l’édition qui préfère un bon produit commercial à un grand livre sans oublier un monde politique et économique utilisant un prix littéraire comme moyen de communication, Elysian étant une firme agrochimique.

Edward St-Aubyn, photo de Graeme Robertson pour the Guardian

Edward St Aubyn, photo de Graeme Robertson pour the Guardian

Je présume que St Aubyn fait allusion à des personnalités du monde littéraires britanniques ou à des anecdotes qui échappent aux lecteurs étrangers mais qu’importe. L’intrigue pourrait en effet se dérouler fort bien dans le microcosme littéraire parisien et les prix littéraires prestigieux sont tous les mêmes. Chaque court chapitre met en scène un des personnages principaux, un fragment de sa vie en lien avec le déroulé du prix Elysian. Il y a par exemple Katherine Burns qui porte fort bien son nom : quand les hommes s’approchent d’elle, ils se consument d’amour. A part ça, c’est une romancière pleine d’avenir. Sam, Didier et Alan, amants de Katherine, sont respectivement auteurs et éditeur. Quant à Sonny c’est un dignitaire indien qui est certain que son énorme livre est le seul digne d’être couronné par le prix. Sans oublier la Tantine de Sonny, auteur d’un livre de cuisine de son pays, dénuée de toute ambition littéraire. Vanessa, une brillante universitaire qui travaille sur le point virgule fait partie du jury. Elle est prise entre sa passion pour la chose intellectuelle et sa fille Poppy, anorexique. Elle ne trouve dans aucun essai de recette pour être une bonne mère. Quant à Penny, ancienne employée au ministère des Affaires étrangères, elle n’est pas au mieux avec sa fille et on la sent plus séduite par le pouvoir que lui confère sa position de juré que par la littérature. Sa soirée au Ritz, financée par le prix, et ses réflexions sur Proust, qu’elle n’a pas lu, peuvent apparaître caricaturale mais révèlent bien, entre autres, combien un roman aujourd’hui doit être un produit commercial réussi non une œuvre du génie humain. Tout en se délectant toute seule d’un cocktail, Penny comprend que Proust ait aimé le Ritz mais songe qu’il n’était pas « le genre d’auteur (susceptible de) figurer sur la liste finale » : « un snob intarissable, ayant une fortune beaucoup trop importante et des goûts sexuels très peu conformistes : tout ce que le comité fuyait ». Arguments avancés par ceux qui s’indignèrent du Goncourt 1919 couronnant A l’ombre des jeunes filles en fleurs qui certainement aujourd’hui aurait encore moins de chance d’être primé.ritz

Personne n’échappe au ridicule ou au pathétique. Mais Edward St Aubyn a su traiter un sujet finalement délicat (car il est si facile de tomber dans la banale caricature ou le cynisme) avec un humour intelligent, osant parfois grossir les traits mais sans manquer de pertinence. Il offre une comédie littéraire qui va bien au-delà de la simple intrigue mondaine. Ce livre en effet incite à deux grandes réflexions. La première touche à la création littéraire et les difficultés à affronter aussi la part de représentation sociale qu’implique la position d’écrivain. L’auteur met en scène chacun des écrivains en train de travailler, devant son ordinateur, méditant sur la façon dont sera reçu le livre, cherchant parfois l’inspiration par le biais d’un logiciel. Sam, certainement le plus authentique écrivain du livre, s’interroge sur son désir de mener son œuvre comme il l’entend et son incapacité à se protéger de « l’obsession malsaine » liée à la parution de son livre en lice pour le prix. Quant à ceux qui se piquent d’être des lecteurs avisés, ils sont souvent pris par le désir de briller. La façon dont le livre de cuisine de la Tantine indienne, une fois sélectionné pour le prix Elysian est analysé montre combien la critique, même se disant intellectuelle, cherche aussi à être dans la tendance. Jo, la journaliste jurée, « véritable geyser d’opinions » voit ainsi dans le livre de recettes « la plus audacieuse représentation métafictionnelle de notre époque » Et Malcolm, le président, imagine bien que le prestigieux éditeur Page and Turner, en envoyant le livre du cuisine n’a pu qu’envoyer un roman… même s’il ressemble à un livre de recettes !

img-blog-1Mais, l’autre aspect essentiel du livre est la solitude qui habite tous ces personnages qui s’agitent. Ce roman est une confrontation d’ego. Confrontation liée à la difficulté actuelle à communiquer avec les autres : le mot d’ordre est de s’épanouir et on croit que l’épanouissement passe non par les autres mais contre les autres. Katherine utilise les hommes pour jouir. Mais elle sent que ce qui est flatteur pour son ego a un goût amer pour son cœur. De même Vanessa et Penny, trop centrées sur elle-même, ne parviennent pas à entretenir des relations naturelles avec leur enfant. Quant à Malcolm, tout en songeant à sa carrière politique, il jalouse le séduisant Tobias, le comédien juré, neveu d’un membre du conseil d’administration d’Elysian mais bien sûr « lecteur passionné depuis l’enfance », comme on dit dans tous les interviews quand on ne veut pas passer que pour une figure médiatique ou artistique agréable à regarder.

Les personnages principaux s’auto-analysent en permanence oubliant souvent de vivre spontanément. Ils réfléchissent sur leur vie et leur personnalité au lieu d’être. Mais, cet egocentrisme ne les rend pas heureux et leur attitude est en partie involontaire, modelée par l’air du temps plus que par leur nature profonde. Leur maladresse à communiquer, à être aux autres et avec les autres, au-delà de la description humoristique, touche et interpelle.3643

Katherine et ses amants a permis à Edward St Aubyn de développer une sorte d’intrigue sentimentale très révélatrice de notre époque. L’amour ne doit être que synonyme de plaisirs sexuels et pour Katherine d’émancipation féminine. C’est elle qui refuse de s’engager, qui prend peur dès qu’elle entretient avec son amant une relation trop complice. La fin donne sans doute à penser cependant qu’elle a changé d’avis, grâce à Sam. Dans ce roman, ce sont les hommes qui souffrent d’amour. Mais, en tant que littéraires, ils s’interrogent aussi sur la façon dont la souffrance peut ou pas être un aliment pour l’œuvre. Pour Sam et Didier, deux des amants intermittents,  la peine de cœur sera ensuite un matériau, un prétexte à une « analyse magistral du désir » dit Didier même si dans l’instant, pense Sam, on ne peut « écrire sur la douleur brute sans en trahir l’essence ».

Ce qui m’a d’abord séduit et amusé dans Sans Voix c’est la satire du monde littéraire. Mais ce qui m’a donné envie de lire le roman jusqu’au bout et qui me semble devoir retenir l’intention ce sont bien les réflexions plus profondes qu’inspire aussi cette comédie. Réflexions sur les relations aux autres et la création littéraire à une époque où l’apparence, la réussite et la rapidité dévorent les âmes et font ressembler, si on n’y prend garde, les richesses de la vie et de la pensée à du sable nous filant entre les doigts.

 

Sans voix, d’Edward St Aubyn, traduit de l’anglais par Jacqueline Odin, éditions Christian Bourgois, 218 pages.

Apprendre avec passion

mai 30th, 2014

 

41Mh9YVDCqLJ’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog de Jean Cocteau notamment à l’occasion d’un séjour sur la côte d’Azur, l’une des régions préférées de l’écrivain (on ne saurait lui donner tort) et dans le cadre d’une confrontation avec Proust à travers le livre de Claude Arnaud sorti à l’automne 2013. Récemment, j’ai lu avec curiosité l’ouvrage de Maïa Brami Cocteau à Milly-la-Forêt.

C’est un livre personnel, plein d’impressions, de sensations, de couleurs. Sous-titré « lettre au poète », l’auteur s’adresse directement à l’artiste. Le livre a aussi l’allure d’un journal intime qui pourrait s’intituler : « Cocteau et moi ». Mais l’usage de la première personne du singulier ne rend pas le livre égocentrique et il n’est en rien truffé de petits détails autobiographiques ridicules. Nous, lecteurs, nous sommes plutôt incités à nous mettre à la place de Maïa Brami, afin d’entretenir une relation privilégiée et amicale avec Cocteau. Je crois d’ailleurs que Cocteau est le type de personnalité qui inspire ce type d’échanges. En effet, c’était quelqu’un à la fois plongé dans son monde mais aussi toujours curieux du monde des autres, curieux des autres artistes. J’imaginerais moins une lettre à Montherlant, Claudel ou Gide, ou tout au moins, elle ne pourrait prendre cette tournure presque affectueuse et complice.

Ce livre, publié dans la collection « De l’intérieur » chez Belin (éditeur étiqueté scolaire et vulgarisation scientifique, vous verrez à la fin que la précision a son sens) est une visite de la maison de Cocteau à Milly-la-Forêt dans l’Essonne. Une visite aussi de la vie, de l’œuvre et de l’univers du poète. Les évocations des goûts, des rituels, du décor, des aménagements voisinent avec celles de l’écriture de tel ou tel texte, la rencontre de telle ou telle personne. Bien sûr, rien d’exhaustif. On sent que Maïa Brami s’est laissée porter par sa subjectivité mais aussi la fraîcheur de son esprit face àCocteau. enfants_terribles 01

Maïa Brami commente certains textes qu’elle semble découvrir en même temps que nous, créant une belle impression de spontanéité, presque d’admiration parfois naïve émouvante. Par exemple pour Le Potomak « oeuvre charnière écrite juste avant la Première Guerre mondiale, déclaration artistique, mue », l’auteur écrit : «  Entre mes mains, le livre s’ouvre avec la rapidité de prestidigitateur dépliant un paquet de cartes à jouer. Il me fait signe d’en prendre une, que je choisis sans réfléchir. Au creux de ma paume, tracé à la craie sur un fond noir ardoise, un zéro prêt à tout avaler hypnotise de son œil unique, dangereux tourbillons qui me happe avant de s’échapper dans les airs, rond de fumée tout droit sorti de la bouche du Diable. »

L’auteur revient bien sûr sur cette image qui colle à la peau de Jean Cocteau, cette image de touche-à-tout mondain, trop léger pour être sincère. « En France, il est de bon ton d’associer au poète une existence de va-nu-pieds, l’image d’Épinal d’un être asocial, hanté par sa vision et qui ne saurait chercher reconnaissance ou confort matériel ; le succès étant le diable en personne. Que de clichés ! Que d’hypocrisie ! »

C’est peut-être moins d’ailleurs l’image confortable qui nuit à Cocteau que la diversité de ses moyens d’expression qui le font passer pour amateur alors qu’ils ne sont pour lui que des moyens variés pour faire une seule chose : de la Poésie. En effet, un poète comme Mallarmé, discret professeur d’anglais aimant se lover dans son chaud châle à carreaux, pourrait lui aussi paraître peu artiste par rapport à un Rimbaud ou un Verlaine. Mais Mallarmé a écrit assez peu et s’est borné à la littérature : cela suffit à le ranger dans les poètes légitimes. Alors que Cocteau dessinant, faisant du cinéma, du théâtre, de la poésie, du roman, admirant à tour de bras… Trop de choses pour un seul homme. Et pourtant, qu’on l’apprécie ou pas, il faut respecter la façon protéiforme dont il s’exprimait.

L’ouvrage de Maïa Brami s’accompagne d’un petit cahier de photos en noir et blanc de Frédéric Leguetteur représentant, notamment la maison à Milly-la-Forêt qui collent si bien avec l’esprit et le ton du livre que j’ai d’abord cru que c’était l’auteur qui les avait faites (je l’imaginais assez bien avec son appareil réflexe en bandoulière).

Maison-Jean-Cocteau-vue-des-jardins

Maison de Cocteau, Milly-la-Forêt, vue depuis le jardin

Cette visite menée avec sensibilité par Maïa Brami qui a un beau style imagé et entraînant plaira à ceux qui aiment l’auteur du Sang d’un poète et incitera certainement les autres à découvrir cette curieuse personnalité à la fois agaçante, séduisante et émouvante, personnalité qui s’est aussi exprimée dans cette maison aménagée comme un « refuge ».

Ce livre n’a rien d’un ouvrage savant. Mais, il m’a fait penser une nouvelle fois que les études universitaires et érudites mais aussi les manuels scolaires gagneraient à oser adopter non pas forcément la première personne du singulier mais tout au moins un ton enthousiaste et vivant. Les lecteurs, élèves, étudiants ou les honnêtes hommes, n’y verraient pas un manque de sérieux mais se laisseraient gagner par l’enchantement qui consiste à apprendre. Un enchantement trop souvent perdu au profit d’un jargon éloignant les lecteurs bénévoles et ressemblant à tout sauf au partage.

Lire-a-en-perdre-la-teteC’est une réflexion que je m’étais déjà faite en lisant Philippe Lejeune. Tout en s’imposant comme grand spécialiste des écrits intimes, il a toujours su parler avec passion de sa spécialité dans ses livres et transmettre ainsi son savoir de la manière la plus heureuse et efficace qui soit. De même, Olivier Bessard-Banquy dans une somme sur l’histoire de l’édition dont j’ai parlé ici. Deux exemples parmi d’autres, certes, mais qu’il faudrait rendre plus courants. Bien sûr, que les lecteurs de mauvaise foi qui s’égareraient sur ces lignes ne me fassent pas dire ce que je n’ai pas dit ! Je ne prône pas que les érudits bradent leur savoir, ne fassent pas preuve d’exigences intellectuelles (tant de pseudo spécialistes médiatiques s’en chargent déjà, malheureusement). Je ne dis pas que la pensée littéraire doit devenir distrayante et ludique (mot moderne terrible qui tend à vouloir transformer la vie, l’école, toute activité humaine surtout intellectuelle en une attraction de Disney). Je dis juste que l’enthousiasme et la passion non seulement ne nuisent pas au sérieux d’un ouvrage intellectuel mais même qu’ils sont des composants de sa réussite et de sa pérennité.

Et, l’ouvrage de Maïa Brami, à sa façon, en est l’illustration.

 

Maïa Brami, Cocteau à Milly-la-Forêt, colll. « De l’intérieur », éditions Belin.

Informations sur la maison de Milly-la-Forêt : http://maisoncocteau.net/

Entre violoncelle et piano

mai 13th, 2014

 

Avec le printemps revient l’époque des festivals de musique classique qui se déroulent dans des théâtres, jardins, lieux et demeures historiques. Deux beaux événements en Picardie et en Berry approchent.

emotionheaderRendez-vous d’abord à Beauvais du 20 au 25 mai. L’Association pour le rayonnement du Violoncelle fait la part belle aux cordes tout en conviant d’autres instruments pour un beau programme varié. Mozart, avec un Divertimento pour trio à cordes ouvrira le bal avec une avant-première gratuite, le 16 mai. Ensuite, le public pourra écouter aussi bien Bach, Beethoven que Chopin, Bizet, Saint-Saëns, Schoenberg, Britten et des compositeurs contemporains comme Xénakis, Pierre Charvet ou encore Olivier Calmel dont Suite et Liesse sera proposé en création mondiale. Le violoncelle se mariera aussi avec le piano, l’accordéon ou encore la trompette pour une soirée cabaret germanopratine avec des musiques de Vian, Ferré, Barbara, Brassens…

Le thème de la sixième édition de ce festival est Guerre et Paix, rappelant que la musique est également un art engagé. Le concert d’ouverture à la maladrerie Saint-Lazare célèbrera la paix à travers des textes d’Aragon, Conte et Neruda et des oeuvres de Satie, Casals, Cassado et Turina. Le 22 mai, un concert intitulé Revolts chantera notamment la liberté. Quant au duo Emmanuelle Bertrand, violoncelliste, et Pascal Amoyel, pianiste, il redonnera Les Notes de l’espoir que j’ai déjà évoqué ici, dans une version scolaire et une version complète afin de toucher tous les publics. Autour du festival et sur le thème de l’année, le 24 mai, David d’Hermy musicologue parlera de Musique et Totalitarisme. La Première Guerre mondiale n’est pas oubliée avec le 21 mai la diffusion du film Le Violoncelle des tranchées de Christian Leblé rendant hommage à Maurice Maréchal, violoncelliste virtuose et poilu et une rencontre autour de ce héros avec Emmanuelle Bertrand, directrice artistique du festival.

Emmanuelle Bertrand Crédit : Oise Tourisme

Emmanuelle Bertrand Crédit : Oise Tourisme

Des masterclasses publiques entrée libre et un atelier réunissant de jeunes élèves et des professeurs de conservatoires font également partie de cette programmation résolument ouverte à tous les publics et à tous les styles.

 

 

 

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Après les terres picardes, c’est la demeure de George Sand, à Nohant, dans l’Indre, qui servira de cadre à la musique du 7 juin au 23 juillet. La 47e édition du Festival Chopin de Nohant a pour thème l’Italie. L’occasion de rappeler que ce pays a inspiré la plupart des artistes européens notamment à l’époque romantique. Chopin sut ainsi mêler son univers musical polonais au bel canto de ses contemporains tels que Rossini, Donizetti et Bellini comme le rappellera le musicologue Jean-Jacques Eigeldinger lors d’une conférence. Quant à George Sand, outre son fameux séjour à Venise avec Musset, elle a bien connu l’Italie, pays qu’elle a mis en scène dans des romans et textes autobiographiques. Pour rappeler la dimension européenne de la musique romantique, des interprètes de différents pays seront présents cette année. Aldo Ciccolini sera l’un des invités prestigieux avec un récital mais aussi une masterclasse publique et une rencontre animée par Jean-Yves Clément. Citons aussi les récitals des Russes Nikolaï Lugansky, Ivo Pogorelich mais aussi de Jean-Bernard Pommier, Jean-Philippe Collard et le violoncelliste Gautier Capuçon, également présent à Beauvais, et Yves Henry, président du festival de Nohant, pour les interprètes français.

Chopin par Delacroix

Chopin par Delacroix

La nouvelle génération n’est pas oubliée. Trois jeunes pianistes deux français et un russe, en résidence, se produiront lors du concert de clôture. Quant à l’avant-première, le 5 juin, elle sera dédiée aux enfants, de quoi peut-être faire naître quelques vocations.

Des rencontres, masterclasses et des conférences sur Sand, Chopin, l’Italie et quelques figures romantiques telle que la cantatrice Pauline Viardot complètent ce festival européen.

 

Informations, programmation et réservation :

 

Festival de violoncelle de Beauvais du 20 au 25 mai http://www.festivalvioloncellebeauvais.fr/

 

Festival Chopin de Nohant du 7 juin au 23 juillet http://www.festivalnohant.com/fr/

Discret esthète

mai 4th, 2014

41KNc-mksWLJ’ai déjà écrit sur le site du magazine LArche tout le bien que je pensais de l’exposition sur la collection du baron Joseph Vitta proposée au Palais Lumière d’Evian jusqu’au 1er juin. Voici le lien : Un mécène méconnu

Dans cet article, j’évoque aussi la personnalité de ce baron d’origine juive et italienne. Beaucoup de zones d’ombre demeurent pourtant autour de Joseph Vitta, mort sans descendance. En dehors de ses correspondances avec certains artistes, le témoignage le plus vivant est celui de Madeleine Brun, une institutrice du Breuil dans l’Allier qui l’avait connu à partir de 1916. Un témoignage modeste mais précis, émouvant sur un homme naturellement bienveillant et généreux. Les travaux de William Saadé et de François Blanchetière, commissaires de l’exposition et de leurs collaborateurs, le riche catalogue réalisé à cette occasion (qui comprend aussi le texte de Madeleine Brun) est en tout cas un grand pas réalisé pour faire revivre la mémoire du baron Joseph Vitta.

A ceux qui ne pourront se rendre à Evian mais seront curieux d’en savoir plus sur ce collectionneur mais aussi une époque et des artistes parfois un peu oubliés injustement comme Chéret et Bracquemont, je ne saurai que leur recommander l’acquisition du beau catalogue dans lequel sont reproduites aussi des pièces de la collection du baron qui n’ont pu être présentées au palais Lumière.

 

« Joseph Vitta, passion de collection » jusqu’au 1er juin 2014

Palais Lumière d’Evian, Quai Albert Besson

www.ville-evian.fr  Réservations : 04 50 83 10 19

Visite guidée de La Sapinière les mercredis après-midi et vendredi matin.

Catalogue édité par le Palais Lumière/Somogy disponible en librairies, 36 euros, 271 pages.

 

Dessins littéraires

avril 23rd, 2014

cauCroquis de mémoire définit bien les textes de Jean Cau de ce volume : ce sont des souvenirs esquissés, sans souci de date ou de chronologie. Rien de sec, de précis ou de posé : Jean Cau ne cherche pas à s’asseoir dans la postérité comme dans un fauteuil. Il se souvient.

« Ministre des Finances, général de l’Armée du Salut, agent de liaison avec éditeurs, directeur de théâtre, collaborateurs des Temps modernes et Cerbère filtrant les quémandeurs de rendez-vous, j’étais, pêle-mêle et dans le désordre, tout cela. Le secrétaire de Sartre ! Jamais titre ne fut plus cocassement porté. Jamais « patron » semblable  ne naîtra sous le soleil. »  écrit Jean Cau dans le chapitre sur son patron.

En sa qualité de secrétaire de Sartre, Jean Cau a fréquenté ce Saint-Germain-des-Prés mythique aux yeux de beaucoup mais qu’il s’attache ici comme dans d’autres livres à démystifier. Pour lui, cela n’a même jamais existé.

Cau évoque le passé de façon vibrante et émue. Il établit des rapprochements d’une figure à une autre avec naturel pour former un ensemble de personnalités qui l’ont marqué par exemple son instituteur et son grand-père mais aussi des personnalités du monde littéraire, artistique et politique. Il décrit ainsi Gaston Gallimard seul dans son grand bureau de la rue Sébastien-Bottin, Queneau et sa femme, gentiment décrits comme un « bon gros phoque » et une « otarie » ou encore Genet, Vian, Giacometti, Mauriac, Montherlant, Mitterand, Pompidou, Orson Welles…

Cau se « défie des autobiographies » comme il l’explique.  S’il parle ici à la première personne ses croquis révèlent bien plutôt des mémoires que de l’autobiographie. L’auteur témoigne de son temps et se pose essentiellement  en observateur. Un témoin plus qu’un acteur contrairement à Chateaubriand par exemple. Témoin attentif et qui assume sa subjectivité. Il s’est libéré des contraintes du genre des mémoires en ne choisissant que l’esquisse. Il brosse des portraits à grands traits à partir d’un détail, une anecdote ou un contexte particulier. Mais comme les meilleurs dessins, ces portraits paraissent plus vrais et vivants que des tableaux travaillés. Cau raconte parfois des détails prosaïques notamment sur Sartre mais il ne le fait pas pour mettre en évidence des petits secrets, des petites manies, pour abaisser l’image des grands hommes dont il parle. Il les rend humains avec leurs faiblesses, leurs incertitudes, leur orgueil, une certaine forme de naïveté comme chez Malraux et même Sartre. Ils ont souvent un côté grand enfant toujours à côté de la réalité de tout le monde pour vivre dans une autre réalité qui n’a pas d’âge. Ses pages sur Sartre sont un mélange de fascination et de lucidité, de tendresse et d’ironie sur le « personnage » et la « personne » Sartre.

Dans ces textes, Jean Cau évoque ses années de jeune homme. Dès lors, c’est également sur sa jeunesse qu’il jette un regard forcément distancié et en même temps toujours ému.

venise-3L’auteur consacre également un chapitre à Venise où il s’est rendu régulièrement. Ville littéraire et artistique par excellence. Ses propos sur Venise symbolisent bien son livre entier : il tutoie la Sérénissime, en fait une personne accessible à condition de savoir lui parler : « elle vous promet de mourir avec vous et vous murmure que sa vie, comme la vôtre, n’est qu’un voyage ébloui dont la nuit et les flots effaceront bientôt, d’une main légère, les traces fiancées. »

Croquis de mémoire de Jean Cau fait partie de ces livres précieux à plus d’un titre. C’est d’abord un document sur le XXe siècle (en gros les années 1950-1970). Mais surtout ces Croquis offrent une réflexion plus large sur l’écriture, la littérature, la vie et la création (car elles ne s’opposent pas mais se mêlent intimement, le désir de beauté, d’élévation intellectuelle faisant office de liant).

Le court chapitre sur Giacometti est une magnifique leçon : le sculpteur déclare que Sartre est beau et qu’il serait parfait pour incarner Hamlet (très loin de l’image d’un Laurence Olivier auquel on assimile souvent le personnage de Shakespeare). Par sa déclaration Giacometti apprend ou rappelle qu’on « est toujours libre de décider de la beauté »news70_3

J’ai beaucoup aimé également le chapitre sur Jean Giono dans lequel l’auteur parle aussi de son grand-père «  le corps noué par le travail et la peau tannée par les froids, les pluies, les vents et les soleils. » Cette patience dont le grand-père (comme les gens de sa génération) fait preuve face à la vie et cette adoration pour le travail considéré comme une vertu apparaît à Jean Cau comme une valeur qui n’existe plus. Que dirait-il de l’aube du XXIe siècle où tout va de plus en plus vite au point que l’on ne supporte pas l’attente, où la vie doit ressembler à du très haut débit, où les RTT, le loisir, le ludique sont l’objet de tous nos désirs ?

L’un des plus beaux passages est consacré  à la langue française que Jean Cau désigne comme « sa femme » une femme qu’il partage avec de grands auteurs mais aussi avec des amants moins vénérables. Ce n’est pas un hasard si cet hymne poétique et très sensuel à la langue française est placé dans le chapitre consacré à Jünger que Jean Cau n’a rencontré qu’une fois. Opposition entre ce sud, qu’incarne le français, et le nord allemand que Jean Cau, à son regret, n’a pu vraiment approcher.

Avec ces Croquis de mémoire, Jean Cau a offert une belle nuit d’amour à cette femme aimée.

AVT2_Cau_86 « Ma langue, allons et que j’en crie l’aveu et en délivre le secret, c’est ma femme. Ma belle, ma garce, ma douce, ma cruelle, ma perverse, ma folle et ma très-sage. On s’aime. On se noue et se dénoue, on se roule dans le lit des pages blanches que nos étreintes souillent encre. (…)

J’ai des doutes sur la vertu de ma maîtresse. Je sais, mais ils sont morts, qu’elle a couché avec d’autres. Aucune jalousie puisque je m’enchante, au contraire, à lire le récit de leurs noces. Je sais aussi qu’elle me trompe avec des vivants, qu’elle n’est pas à moi, à moi seul, et va se glisser dans d’autres lits, se coucher sur d’autres pages et faire des enfants n’importe qui. Je la suis, je la guette. Voyeur de ses trahisons, je suis le plus malheureux des hommes quand l’autre saccage ce corps pour moi divin, lui arrache des cris en désordre, des soupirs idiots – et des larmes de honte. J’assiste, impuissant, à des viols abjects et, de dégoûts rabats les draps – et je ferme le livre. En revanche, lorsqu’elle me trompe en beauté, ma complaisance d’époux est prodigieuse ; j’applaudis à ses orgasmes et, de retour à la maison, je l’attends, solitaire, devant le lit ouvert et blanc. Elle reviendra, je le sais, puisque je l’aime. »

 

Jean Cau, Croquis de mémoire, édition La Table ronde, coll. La petite vermillon.

 

Jean de La Ville de Mirmont

avril 9th, 2014

Jean_de_la_Ville_de_MirmontAvant de proposer un prochain billet, voici un poème extrait de L’Horizon chimérique, recueil de poème de Jean de La Ville de Mirmont né le 2 décembre 1886 à Bordeaux et tué sur le front, dans l’Aisne, le 28 novembre 1914. Il ne publia de son vivant qu’un roman, à compte d’auteur : Les Dimanches de Jean Dézert, un chef-d’oeuvre discret que François Mauriac, qui avait connu Jean de La Ville de Mirmont, se chargea de faire connaître après sa mort.

Fauré mis en musique L’Horizon chimérique en 1921 et Julien Clerc le poème ci-dessous dans son album Si j’étais elle.

J’ai consacré un chapitre à Jean de La Ville de Mirmont dans mon Petit éloge de l’héroïsme, j’espère que cela contribuera aussi à le faire connaître.

Les œuvres complètes de cet écrivain mort comme Alain-Fournier à l’âge de 27 ans (poèmes, nouvelles, son roman, ses lettres) sont parues aux éditions Champ Vallon avec une longue et remarquable introduction de Michel Suffran

 

Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;
Le dernier de vous tous est parti sur la mer.
Le couchant emporta tant de voiles ouvertes
Que ce port et mon cœur sont à jamais déserts.

La mer vous a rendus à votre destinée,
Au-delà du rivage où s’arrêtent nos pas.
Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;
Il vous faut des lointains que je ne connais pas.

Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.
Le souffle qui vous grise emplit mon cœur d’effroi,
Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,
Car j’ai de grands départs inassouvis en moi.

Brassaï/Cartier-Bresson, deux regards

mars 17th, 2014

 

20140211_131925Brassaï et Cartier-Bresson font l’objet de deux expositions à Paris. Le premier jusqu’au 29 mars à l’Hôtel de Ville, le second à Beaubourg jusqu’au 9 juin. Précisons que l’exposition sur Brassaï présente des photos sur Paris, pour la grande majorité datant des années 1930. Celle sur Cartier-Bresson est une grande rétrospective exposant les tout premiers clichés de l’adolescent jusqu’à ceux pris à la fin de sa vie avec un grand nombre de tirages originaux. Moins parfaits que les retirages, ils ont l’avantage d’être plus authentiques, la qualité des produits et des papiers pour les tirages et l’usure marquant aussi une époque.

Brassaï est né en 1899 en Transylvanie, Cartier-Bresson en 1908 en Seine-et-Marne. L’un a été naturalisé français a appris à aimer enfant le Paris de Proust dont il n’était que le spectateur auprès d’un père professeur de lettres. Le second, conçu lors d’un voyage de ses parents en Sicile (il aimait apparemment donner cette précision), est issu d’une famille aisée. Ils ont en commun d’avoir fréquenté des peintres tout au long de leur vie et fait des études aux beaux-arts. Brassaï à Berlin et Cartier-Bresson dans l’atelier d’André Lhote. Ils sont tous les deux morts dans une région lumineuse où les ombres sont marquées. Brassaï à Beaulieu-sur-Mer en 1984 et Cartier-Bresson à Montjustin en 2004.20140215_145447

Henri Cartier-Bresson, l’un des fondateurs de la fameuse agence Magnum, est considéré comme le photographe du siècle. Il a élaboré la notion d’« instant décisif », a photographié à peu près tous les grands événements du XXe siècle et parcouru une bonne partie de la terre. Brassaï est aussi sans contestation un grand photographe qu’on peut placer aux côtés d’Adget, l’aîné, de Boubat, de Doisneau, de Kertész ou encore de Ronis et Capa, pour en citer quelques-uns.

Tous sont des photographes humanistes qui sont des témoins de ce grand siècle terrible que fut le XXe siècle. Aujourd’hui, beaucoup de photographes professionnels se tournent davantage vers la pure création artistique et se font plasticiens. Le photojournalisme, la photographie humaniste, si elle n’est pas tout à fait morte, est concurrencée par les photos prises avec un portable par le tout-venant. On cherche à photographier du sensationnel et tout le quotidien, le banal qui ne l’est jamais, se trouve oublié.

20140211_132035Quand on visite à peu de temps d’intervalle les deux expositions, on est frappé par la différence d’impression que dégagent ces deux œuvres. Pour prendre une référence littéraire, et en caricaturant un peu, disons que Cartier-Bresson est le tenant de l’art pour l’art et Brassaï est un romantique réaliste (les deux termes ne sont pas si antinomique mais cela réclamerait un trop long développement ici). Bien sûr, il y a des photos émouvantes de Cartier-Bresson mais c’est d’abord la technique, la précision esthétique et géométrique de l’œil qui frappe avant l’émotion. Au fond, mon émotion est née plutôt de l’ensemble des photos. On prend conscience combien le XXe siècle est le siècle de la masse : masse de morts aux guerres, masse de déportés, masse de réfugiés, masse de consommateurs faisant la queue devant les boutiques, masse aux funérailles de chefs politiques et religieux. C’est assez terrifiant même si les clichés de Cartier-Bresson, en nous montrant justement ces masses parfois presque inhumaines, rendent plus palpable l’humanité ainsi rassemblée dans un carré de papier argentique. Quelques photos montrent aussi des pauvres, en Amérique latine, des pauvres, seuls, qui dorment, essayant, à la faveur du sommeil de se créer un abri en se recroquevillant.

Tout au contraire, les photos de Brassaï même quand elles représentent des foules ne sont pas assimilables à une masse. Chaque être dans la foule (moins considérable) est un individu particulier. Du reste, Brassaï photographie plutôt des groupes, voire des couples. La technique de Brassaï est au service d’un message émotionnel. C’est même le cas lorsqu’il photographie un graffiti ou même les ombres d’une grille sur le sol parisien. On a l’impression d’imaginer la vie de ces pavés qui reçoivent des millions de pas, donc des millions de vies physiques et morales.

145f-visuel_brassaiLes instants que Cartier-Bresson photographie sont aussi de la vie mais sous un jour plus abstrait. Je ne m’étonne pas que Brassaï soit mort en achevant son livre sur Proust et que Cartier-Bresson dans les dernières années de sa longue vie se soit remis au dessin, son premier art. Brassaï est un littéraire, Cartier-Bresson un artiste plastique.

Les passants chez Cartier-Bresson sont des ombres ou ont l’air de regarder ailleurs quand Brassaï abolit la distance entre nous et son sujet. On est un peu de ces amoureux qui s’embrassent dans un bal musette.

Le hasard a voulu que j’aille voir Brassaï un samedi après-midi, au milieu d’une foule se pressant à cette exposition gratuite et populaire et Cartier-Bresson la veille de l’ouverture, pour la matinée réservée aux journalistes, dans une ambiance moins populaire, plus froide et que la blancheur des murs accentuait presque jusqu’au malaise.

"Derrière la gare saint-Lazare", 1932, Henri Cartier-Bresson

« Derrière la gare saint-Lazare », 1932, Henri Cartier-Bresson

Mais, j’ai l’air d’être un peu sévère avec Cartier-Bresson et m’en veux un peu. En vérité, j’admire aussi ses photos et on ne sort pas de la grande rétrospective à Beaubourg sans se sentir plus riche et plus intelligent, avec une vision plus grande de l’Histoire et de l’être humain. Le mariage de géométrie, de réflexion et de hasard dans beaucoup de clichés est magnifique.

Je pense par exemple à cette photo très célèbre « Derrière la gare Saint-Lazare » en 1932 montrant un homme qui, saisi dans un instant, semble ne pas toucher la terre (ou plutôt l’eau inondant le sol). Une perfection de composition et en même temps une réflexion sur la fugacité du temps humain et ce «  hasard objectif » auquel le photographe s’en remettait souvent.

Sans titre

Et pourtant devant tant de clichés uniques, parfaits, une impression d’absurdité, de froide désolation m’a envahie. Et en sortant, j’ai remarqué l’issue de secours.

En sortant de Brassaï, je m’étais réjouie de voir tant de visiteurs prenant plaisir à voir un Paris des années 1930 où la vie des modestes étaient loin d’être faciles et confortables (sans parler du pire qui était devant eux) mais qui imperceptiblement nous fait envie comme si à l’époque les gens avaient le temps de se parler, de s’aimer ou de se détester, d’accomplir tranquillement les gestes du quotidien.

 

Brassai «  Pour l’amour de Paris »  Hôtel de ville de Paris, jusqu’au 29 mars. Entrée gratuite.

Henri Cartier-Bresson, Centre Pompidou, jusqu’au 9 juin.

 

 

Jouer avec les livres

mars 12th, 2014

salon_livre_paris_2014-2Le salon du livre est un rendez-vous très attendu par des lecteurs, des auteurs et des professionnels. Régulièrement décrié, pour diverses raisons, il apparaît aussi souvent comme une grosse machine. Le cadre du parc des expositions porte de Versailles, où quelques semaines auparavant poules, cochons et vaches de nos provinces venaient se faire admirer, n’aide pas à rendre convivial cette manifestation. Dans le brouhaha, les livres qui s’empilent partout semblent à peine attrayants aux passants.

Toutes les initiatives pour animer et rendre plus sympathique ce rendez-vous littéraire sont donc les bienvenues. Outre les nombreuses rencontres et débats avec des écrivains, des professionnels, formes intéressantes mais classiques, il s’agit de faire vivre les livres, notamment la littérature non en essayant de faire du Salon un salon où l’on peut bouquiner tranquille mais un lieu d’échanges variés. Il est bon qu’il soit un lieu de divertissement, notamment pour mener les petits lecteurs à venir davantage à la lecture et aux auteurs.

photo WITT/SIPA

photo WITT/SIPA

Dans cet optique, le site Myboox, site d’actualité du livre et communauté de lecteur, propose sur son stand (K94)  des animations et surprises sortant des sentiers battus, animations assorties de cadeaux… comme tous les vrais jeux, il y a un enjeu ! Les vendredi, samedi et dimanche à 17h auront lieu des Speed Bookings : 1minute 30 pour convaincre quelqu’un de lire un livre que vous aimez (peut-être pourrai-je essayer de faire gagner à Jean de La Ville de Mirmont, auteur des Dimanches de Jean Dezert un lecteur… lui qui ne s’imaginait pas vraiment être lu). Une liseuse Kobo est à gagner… pour le meilleur avocat.

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Pour les connaisseurs, il est possible chaque jour à 11h de jouer au jeu Gallimard « C’est dans quoi déjà ? » Le titre à la Queneau cache des questions assez redoutables mais aussi quelques défis amusants. Si vous tombez sur la question : qui a écrit « Il faut toujours jouer loyalement quand on a des cartes gagnantes. » répondez Oscar Wilde !

Enfin, puisque toute lecture est une promenade, Myboox propose deux sorties dans un bus des années 1930 en compagnie d’autres lecteurs et de Karine Tuil, le 18 mars et Douglas Kennedy (et certainement une femme du 5e) le 23 mars. L’occasion de flâner dans Paris, dans un cadre rétro, plus intime aussi que les vastes allées du parc des expositions. Le bus  a d’ailleurs quelque chose de romanesque : on peut s’évader en lisant au fil des arrêts, on peut observer un ou une inconnu(e) qui nous séduit, on peut observer le paysage en imaginant mille histoires…. ou bavarder avec un écrivain…

En somme, le jeu et la littérature font très bon ménage.

 

logo-mybooxInfos :

http://www.myboox.fr/actualite/du-jeu-du-jeu-et-encore-du-jeu-sur-le-stand-myboox-m-29326.html

http://www.myboox.fr/actualite/une-petite-viree-en-bus-avec-vos-auteurs-preferes-ca-vous-dit-m-29322.html

Un homme et une femme

mars 9th, 2014

 

fcd9e2d9448fa42d7e90043f5392f1e8La Maladie de la Mort de Marguerite Duras n’est pas un texte pour le théâtre. C’est une sorte de monologue fiévreux d’un homme qui paye une femme pour passer des nuits avec elle dans une chambre d’hôtel située au bord de la mer. Il veut essayer ce qu’il n’est jamais parvenu à faire : aimer une femme. Aimer un corps de femme. Un monologue fiévreux, poétique, sensuel. Les quelques paroles de la femme ne forment pas un dialogue tant elles semblent presque venir de l’esprit de l’homme, comme on peut entretenir un dialogue avec soi-même, contre soi-même, entre ce qu’on est et ce qu’on voudrait être.

L’œuvre a été écrite en 1982. Duras était malade, malade dans son corps, malade dans son cœur aussi face à son compagnon Yann Andréa, beaucoup plus jeune et attiré par les hommes. Je ne connaissais pas le contexte d’écriture quand j’ai vu La Maladie de la Mort  mise en scène ici par Christelle Derré et représentée au théâtre de Belleville. Je ne connaissais même pas le texte, ayant fort peu lu Marguerite Duras. Pendant la représentation, j’ai parfois pensé à La Voix humaine de Cocteau. Dans les deux cas, ce sont des textes de souffrance, d’être malades de la vie, donc de la mort aussi. La vie abandonne cette femme quittée chez Cocteau. La vie abandonne cet homme anonyme qui erre dans une chambre d’hôtel avec le corps d’une femme qu’il veut soumettre et qui lui échappe, dont le désir lui échappe et qu’il ne peut combler. L’homme au bout du fil ou cette femme qui dort dans le lit sont l’autre inaccessible, inaccessible faute d’amour.

Marguerite Duras, 1982 - Vladimir Sichov

Marguerite Duras, 1982 – Vladimir Sichov

Le texte de Duras aurait pu être écrit par un homme, de même celui de Cocteau par une femme. J’ai été frappée de la façon masculine dont Duras peut parler du corps, de plaisir, du désir féminin perçus par un homme, ou plutôt entr’aperçus. Les hommes savent parler du corps féminin mais ils le chantent par le filtre de leur propre désir, sans savoir au fond ce que cache cette enveloppe charnelle dont ils rêvent. Heureusement d’ailleurs. Ce tâtonnement, ces interrogations au lieu de signer l’échec d’une complicité la renforce et alimente l’espèce de magie sans cesse renouvelée que représente la relation amoureuse. Le texte de Duras complexe et riche montre aussi bien l’envers que l’endroit de cette relation. Soit elle est vouée à l’échec, par incapacité à aimer et par là la condamnation à une solitude définitive qui a le goût de mort. Soit, la relation joue le jeu de ces mystères du désir et du plaisir que la femme met sous les yeux de l’homme aveugle.

La Maladie de la Mort est un texte riche qu’il n’est pas toujours simple de suivre d’un bout à l’autre quand on est un spectateur néophyte comme moi. Mais qu’importe, on est porté par la poésie sensuelle des mots et notre esprit est touché par des bribes de phrase, celles que chacun de nous a envie de retenir ou qui touchent.

Comme l’indique une note de Marguerite Duras, elle imaginait que son texte pouvait être représenté sur scène. Christelle Derré, qui a mis en scène l’œuvre, a choisi de mêler au texte, la danse, la musique et la création vidéo. L’ensemble pour un spectacle d’une heure peut sembler beaucoup. Or, tout fonctionne avec fluidité et sans lourdeur. On reste en permanence dans cette impression de poésie à la fois irréelle mais aussi en prise avec la chair et le poids du désir.

© Nikola Frank Vachon et PeeAsH

© Nikola Frank Vachon et PeeAsH

La femme, incarnée par Lydie O’Krongley, se meut, danse, vit avec grâce, une sorte d’évanescence mêlée à une profonde présence corporelle. D’abord vêtue d’une robe blanche, pure, presque fantomatique, puis nue et vers la fin se faisant une robe avec une longue traîne d’une toile sombre. Lydie O’Krongley offre une chorégraphie sensuelle, esthétique mais aussi tragique puisque cette beauté féminine, ces désirs, ces plaisirs féminins se perdent pour l’homme, qui, comme elle dit, est atteint de la « maladie de la mort ».

Bertrand Farge tourne autour d’elle, autour de ce large socle blanc, à la fois la chambre, le lit mais aussi ce pays inatteignable : l’amour. Bertrand Farge lit le texte suivant les notes de Duras : « Seule la femme dirait son rôle de mémoire. L’homme, jamais. L’homme lirait, soit arrêté, soit en marchand autour de la jeune femme. » Il lit en lui, ne peut sortir de lui-même, de son sexe. Bertrand Farge met dans ce jeu/lecture contemporaine l’intensité qu’il avait mise lorsqu’il avait joué une adaptation de La Confession d’un enfant du siècle dont j’avais parlé ici. La Confession, un autre monologue finalement. Le monologue d’un homme qui ne croit pas à l’amour tout en le désirant, incapable d’aimer une femme particulière pour ce qu’elle est.

© Nikola Frank Vachon et PeeAsH

© Nikola Frank Vachon et PeeAsH

La création vidéo, avec des images projetées, évoque le corps de la femme, ses circonvolutions, ses courbes mais aussi, je crois, celles du destin, de nos vies qui ne sont faites que de courbes qu’il nous faut suivre pour se sentir exister. Ce beau spectacle nous y invite.

 

La Maladie de la Mort de Marguerite Duras

Jusqu’au 28 mars à 21h15.

Mise en scène de Christelle Derré

Avec Bertrand Farge et Lydie O’Krongley

Musique : David Couturier

Création vidéo-multimédia : Martin Rossi

Chorégraphie : Odile Azagury

Théâtre de Belleville

94 rue du faubourg du Temple

75011 Paris

 

Voir le site.

Voir aussi la page sur Facebook proposant une série littéraire multimédia

 

Rendre la lumière

février 16th, 2014

 

Affiche-peintres-provençauxL’atelier Grognard, à Ruel-Malmaison, propose en une centaine d’œuvres un voyage pictural en Provence.

 

L’atelier Grognard, situé en face du château de la Malmaison, est une ancienne usine dans laquelle on fabriquait des plaques pour la gravure. Construite en 1880, cette fabrique appartient au patrimoine industriel et accueille régulièrement des expositions. Jusqu’au 17 mars, la Provence s’installe dans ses murs. Une impression de chaleur et de lumière se dégage d’emblée de la salle d’exposition à travers les toiles exposées.rueil

« La Méditerranée, un jardin incomparable » a écrit le Normand Maupassant. On entre dans ce jardin en découvrant les œuvres de ces artistes qui ont peint la Provence et les bords de la Méditerranée entre 1850 et 1920. Sept décennies qui présentent une magnifique diversité de styles, soulignant les évolutions depuis le réalisme assez académique qui n’est cependant pas sans charme jusqu’au fauvisme en passant par l’impressionnisme et le pointillisme. Mais le point commun de tous ces tableaux, pour la plupart des paysages, est la lumière et le traitement des bleus de la mer et du ciel (le plus magnifique pour les bleus est assurément Le Canal de Caront à Martigues du Marseillais Louis-Mathieu Verdilhan).

Jean-Baptiste Olive Entrée du Vieux Port, vue du Pharo Huile sur toile, 50 x 75,5 cm Collection Fondation Regards de Provence

Jean-Baptiste Olive
Entrée du Vieux Port, vue du Pharo
Huile sur toile, 50 x 75,5 cm
Collection Fondation Regards de Provence

Vincent Courdouan avec son idyllique et classique Corniche de Tamaris, Jean-Baptiste Olive avec ses vues de la cité phocéenne, le fauve René Seyssaud qui nous transporte dans la campagne provençale ou encore Signac et son cadet et ami Henri Person, très proches picturalement aussi, captant les touches de soleil sous les arbres à Saint-Tropez : tous ces peintres ont su saisir des instants, des détails palpables ou non de cet « incomparable jardin ». Une bonne partie des œuvres sont des paysages de bord de mer ou du moins, on sent la mer très proche. Les toiles qui nous emmènent dans les terres nous transportent dans un univers minéral plus aride, moins riant avec un ciel sec et presque figé. A l’opposé des mouvances des ports et paysages maritimes et ses clartés vivantes.

L’exposition présente des artistes provençaux nés dans ce cadre, au regard habitué depuis l’enfance par ces lumières, ces reliefs. Si Cézanne est absent, on trouve Adolphe Monticelli, Emile Loubon, grand représentant de l’école de Marseille ou encore Alfred Lombard. Deux ou trois générations d’artistes dont les approches et les techniques sont très différentes à partir d’une même matière.

René Seyssaud Le faucheur, 1944 Huile sur toile, 55 x 46 cm Collection Fondation Regards de Provence © Adagp, Paris 2013

René Seyssaud
Le faucheur, 1944
Huile sur toile, 55 x 46 cm
Collection Fondation Regards de Provence
© Adagp, Paris 2013

D’autres peintres présentés, originaires de pays moins ensoleillés, vinrent y travailler ponctuellement ou durablement comme le bourguignon Félix Ziem, André Lhote, Picabia, ou le Polonais Kisling. On devine, même si on ne les connaît pas, qu’ils viennent d’ailleurs et qu’ils traduisent par le pinceau non une habitude de vue mais un attrait, pour reprendre le titre de l’une des parties de l’exposition, « l’attrait du Midi ». Même si on ne peut parler de réelles confrontations, il est intéressant d’avoir mêlé peintres provençaux  et visiteurs. C’est aussi rendre justice à ces artistes du Midi oubliés et rappeler que la Provence n’est pas qu’un beau cadre  pour étrangers, qu’elle a aussi donné ses propres créateurs.

Cette exposition est ainsi d’abord l’occasion de découvrir plusieurs peintres de Provence peu connus hors de leur région offrant une œuvre à la fois personnelle et influencée par tel ou tel mouvement (le catalogue propose pour chacun une notice biographique). J’ai été notamment frappée par Auguste Chabaud, originaire de Nîmes. Certes, ses toiles sont peut-être parmi celles qui séduisent le moins l’œil si on est en quête d’esthétique flatteuse et d’un goût de douceur de vivre. Mais on s’arrête devant l’orange de ses citrouilles du « Marché en Provence », orange d’autant plus intense qu’il voisine avec le noir. Un orange qui ressemble à celui de Cézanne. Les noirs charbonneux que Chabaud utilise beaucoup (ce qui peut étonner pour un peintre du Midi) ne sont pas lumineux mais ils créent des ombres intenses, presque austères qui rappellent que la lumière existe par les ombres ou les pénombres qui l’exaltent.

 

Les Peintres du paysage provençal

Atelier Grognard

6 avenue du Château de Malmaison

92500 Rueil-Malmaison

01 41 39 06 96 / 01 47 14 11 63

Jusqu’au 17 mars 2014

Ouvert tous les jours de 13 h 30 à 19 h

Catalogue 19 euros.

Résister par la musique

février 11th, 2014

 

216439bb98259762a7fd14c77b3b9d83Le pianiste György Cziffra est mort il y a vingt ans cette année. Il avait 72 ans. La moitié de sa vie s’est passée en Hongrie et en Europe de l’Est sous le joug de l’Histoire. Il a dû plier l’échine mais n’a pas été abattu. Ce n’est finalement qu’en 1956 qu’il connut la liberté. Il s’installa peu après en France et sera naturalisé en 1968.

Le pianiste aux 50 doigts était un surnom donné à Cziffra célèbre pour sa virtuosité. Il donne aussi son titre au magnifique spectacle conçu et joué par le pianiste Pascal Amoyel, l’un de ses anciens élèves, qui lui rend ainsi un hommage personnel, à la fois musical et théâtral. D’abord, il évoque sa rencontre avec le maître, puis, presque imperceptiblement, il devient Cziffra… Cziffra qui nous raconte la première moitié de son destin, entrecoupant son récit de quelques extraits musicaux, reflets des états de son âme ou de l’atmosphère qui l’entoure. Quelques images projetées au fond, quelques variations de lumière participent à cette évocation ou souligne la portée d’un instant. Pascal Amoyel se sert aussi du piano comme d’un accessoire pour traduire l’Histoire. A un moment, le piano devient ainsi cette locomotive avec laquelle Cziffra a voulu s’évader (la locomotive, symboliquement, était la musique par laquelle il s’échappait mentalement même lorsqu’il était privé d’instrument).

Le spectacle s’achève par quelques morceaux, dans les conditions d’un concert. A nouveau et pour finir, Amoyel et Cziffra se confondent.georges-cziffra-1

Pascal Amoyel joue avec sobriété et sans pathos tout en arrivant à nous faire partager son empathie pour György.

Mais, au-delà, il rappelle que l’Histoire ce sont les grands faits mais aussi la somme de tous les destins individuels bouleversés par elle. Le spectacle rappelle que la musique peut sauver un individu. La musique a permis à Cziffra de faire une carrière internationale lorsque le gouvernement de son pays prit la mesure de ses dons exceptionnels, quand son pays comprit qu’il était l’un, peut-être le premier des héritiers de Liszt. Mais, la musique avait déjà sauvé Cziffra intimement, durant son enfance pauvre, durant la guerre et lorsqu’il connut les travaux forcés séparés des années de son épouse et de leur enfant. Il a eu le courage mental de sauver son âme et ses mains de ces épreuves terribles. Et même s’il en garda des séquelles physiques, il sut les dominer afin de pouvoir continuer à faire retentir des notes sur les touches de son instrument qui est comme un prolongement de lui-même.

Ce spectacle de Pascal Amoyel célèbre la grandeur humaine face à la cruauté dont sont aussi capables les hommes, il célèbre la force de l’art, le premier d’entre eux, peut-être, la musique qui nous échappe par son abstraction tout en nous touchant dès les premiers temps de notre existence lorsque notre conscience n’est même pas encore éveillée. La musique n’est-elle pas l’art à la fois le plus archaïque et le plus complexe ? Peut-être celui qui résiste le mieux à tous les drames et toutes les dictatures.

Pascal Amoyel, photo Francis Campagnoni

Pascal Amoyel, photo Francis Campagnoni

Ce n’est pas la première fois que Pascal Amoyel lie ainsi musique et Histoire, musique et humanisme. En effet, il a créé avec la violoncelliste Emmanuelle Bertrand, un spectacle intitulé Les Notes de l’Espoir, le Block 15 ou la musique en résistance. Cette pièce musicale est basée sur  l’histoire vraie d’Anita Lasker-Wallfisch et de Simon Laks, deux musiciens déportés à Auschwitz qui ont fait partie de l’orchestre créé dans les camps. Comme Cziffra, comme Władysław Szpilman, le Pianiste célébré par Polanski dans son film éponyme, Anita Lasker-Wallfisch et de Simon Laks ont puisé leur force dans la musique. Bien sûr, d’autres musiciens, d’autres artistes n’ont pu être sauvés, car les hommes sont aussi trop souvent sourds et leur folie meurtrière trop forte, car toute résistance a ses limites. Mais ces exemples, parmi d’autres, permettent de voir un peu de lumière dans un passé tragique et de nourrir quelque espoir dans l’avenir. Ce spectacle mis en scène par Jean Piat a été créé en 2007. Il est repris régulièrement. Les prochaines dates sont le 24 mai à Beauvais et le 8 juillet à Saint-Étienne avant d’autres dates en 2015 pour le 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz. (info sur http://tandemconcerts.over-blog.com)

 

Le pianiste aux 50 doigts, ou l’incroyable destinée de György Cziffra

Au théâtre Le Ranelagh, 5 rue des Vignes, 75016 Paris

Jusqu’au 27 avril 2014

Textes et musiques interprétés par Pascal Amoyel, piano. Mise en scène de Christian Fromont Création lumière d’Attilio Cossu.

http://www.pascal-amoyel.com/fr

 

Vie, voyages et livres par Sylvain Tesson

février 5th, 2014

s-abandonner-a-vivre-de-sylvain-tesson-971865239_MLJ’ai déjà parlé sur ce blog du livre de Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie et sur le site myboox de son dernier recueil de nouvelles S’abandonner à vivre. Je voulais cependant revenir en quelques lignes sur ce dernier livre dont le titre va comme un gant à l’auteur. Dans son Petit traité de l’immensité du monde, évoquant ses voyages autour de la planète, à pied, à vélo, à cheval, parfois, sacrilège ! avoue-t-il, en s’aidant d’un moyen de locomotion motorisé, Tesson expliquait bien sa philosophie du voyage. A ses yeux, le voyage est une façon sinon d’arrêter le temps, du moins de le vivre à un autre rythme, plus lent. Le voyage extérieur est aussi un voyage intérieur, explique-t-il également. En effet, en avançant, on pense, on se remémore des souvenirs, on se récite des poèmes, etc… Le voyage en solitaire est une rencontre, parfois une confrontation avec soi-même. Le voyage à deux est un risque à prendre. « Voyager c’est faire voir du pays à sa déception » fait-il dire au narrateur de sa nouvelle « Le Barrage » qui avec sa jeune épouse suit la tradition familiale du voyage de noces.

En parcourant le monde, Sylvain Tesson s’abandonne à sa façon à la vie, au hasard des rencontres, des découvertes, des imprévus agréables ou ennuyeux. Cet abandon est devenu un besoin chez lui. Il ressemble sur certains points au capitaine Iturri qui ne peut plus vivre qu’en errant sur les mers du monde entier, besoin souvent difficile à comprendre pour la femme aimée qui reste à terre (voir sur le roman de Mutis La Dernière Escale du tramp steamer).

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Procoudine-Gorsky , La Volga à sa source, printemps 1910 Musée Zadkine, Paris, oct 2012/juin 2013- copyrights Véronique Koehler/Musée Zadkine/ADAGP

Dans ses nouvelles, Tesson campe des personnages qui, comme nous tous, sont soumis au sort. Certains, cependant, s’acharnent à suivre leur passion, leur rêve. D’autres subissent la vie ou la redoutent, en somme ne vivent pas. Dans tous les cas, la chute brutale, parfois cruelle, parfois ironique, parfois plus philosophique, rappelle que nous sommes libres d’habiter notre existence à notre façon même si nous ne pouvons rien faire contre la fatalité. Tenter ou ne pas tenter le sort. A propos de ses personnages qui accepte cette part de hasard, il parle de « pofgisime », mot russe désignant « une résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient ». Ce n’est pas un hasard si ce mot est russe, les Slaves pratiquant le « pofgisime » plus naturellement que nous. J’avais déjà apprécié dans son premier recueil de nouvelles, Une vie à coucher dehors et Dans les forêts de Sibérie la façon dont Tesson mettait en scène les Russes avec une drôlerie absurde et juste. Les Slaves lui ont aussi inspiré ses meilleurs textes dans ce nouveau recueil. Il souligne la nature complexe et paradoxale de ces Slaves où se mêle sensibilité, folie, grossièreté le tout entouré d’une mélancolie fataliste.russie

L’auteur décrit notamment avec jubilation ces moments d’ivresse (qu’il connaît bien lui aussi) et qui symbolisent finalement ce qu’est notre existence : la conscience s’évade, lâche prise, offre une liberté inespérée cependant que le cerveau finit par être douloureux, fracassé par l’alcool, rappelant la dure réalité. Les héros fantoches des nouvelles sortent des sentiers battus, ne redoutent ni le ridicule, ni le danger pour aller au bout de leur idée ou de leur amour et tant pis s’ils tombent d’une gouttière ou se trompent dans la date de Noël. Ils veulent conquérir une part de pureté et s’opposent à d’autres personnages de nouvelles qui subissent la vie, passent à côté d’un moment de grâce (ou d’inspiration), renonçant aux rêves, au magique, à l’irrationnel, renonçant au naturel pour préférer une vie hâtive avec un smartphone comme greffé dans le corps.

On sent le plaisir d’écrire de Sylvain Tesson qui devient un plaisir de lecture. On est loin des phrases rachitiques qui sont tellement à la mode aujourd’hui et dont si peu d’écrivains sont capables de donner de la consistance. Tesson aime les phrases longues et sait marier lyrisme et passages plus secs et prosaïques. On devine bien quelles sont ses influences littéraires dont il ne se cache pas d’ailleurs.

Francis Scott Fitzgerald vers 1925

Francis Scott Fitzgerald vers 1925

Chaque nouvelle est précédée d’une citation qui illustre parfaitement le texte comme on le comprend souvent au moment de la chute. Une façon habile de lier parfaitement le début à la fin. Ces épigraphes rappellent également que si Sylvain Tesson revendique la liberté de gambader dans l’existence sans GPS ni code, il ne rejette pas pour autant l’une des plus belles parts de la civilisation : celle de la littérature et de la philosophie. Pendant ses six mois en Sibérie, il avait bien pris soin d’emporter des livres qu’il aime et assez variés pour s’adapter aux fluctuations de son humeur. Dans ce récit, comme dans ses nouvelles, il aime citer ou se référer à des écrivains et établir avec certains d’entre eux une filiation. Fitzgerald dans sa façon mélancolique de jouir de la vie et de la manquer fatalement inspire ainsi fortement deux nouvelles « L’Insomnie » et « La Promenade ». Elles sont écrites dans le ton de nouvelles de Fitzgerald, un auteur américain qui se sentait bien en Europe parce qu’il y trouvait les racines de sa nature si peu american way of life et pour qui la vie est une lente dégringolade vers le désenchantement ou l’échec.

Les livres de Tesson sont donc aussi des hommages rendus aux écrivains, aux penseurs qui nous font connaître d’autres formes de vie. C’est un écrivain voyageur cultivé qui, suivant ses maîtres, nous incite à garder notre intelligence toujours en éveil et à la faire voyager également entre les lignes des livres.

 

« S’abandonner à vivre », de Sylvain Tesson, éditions Gallimard, 221 pages, 17,9 euros

 

La  photo de La Volga à sa source a été prise par Sergueï Mikhaïlovitch Procoudine-Gorsky et fait partie des oeuvres présentées dans le cadre de la magnifique exposition du musée Zadkine, « Voyage dans l’ancienne Russie », jusqu’au 13 avril 2014.

Un amour errant

février 1st, 2014

41GVZ58TCZLAlvaro Mutis a dédié La Dernière Escale du tramp steamer (1989) à Gabriel Garcia Márquez. Dans sa dédicace, il parle du « fracas de la vie » qui l’a empêché de raconter à son ami cette histoire. Le fracas vient s’opposer au récit : celui de la longue agonie du tramp steamer et de l’amour mort qu’il a abrité. Le fracas s’oppose à la fragilité de l’embarcation discrète auquel le narrateur s’attache.

Ce tramp steamer, appelé Alcyon, est un personnage. C’est une âme flottant d’une mer à l’autre, transportant d’improbables marchandises dans un but aussi improbable tant il paraît hors du temps. Une image de la destinée humaine.

Dès les premières pages, l’auteur nappe son histoire de mélancolie et de mystère. On oublie l’histoire d’amour auquel il a fait allusion et qu’il nous a promis de nous raconter (elle viendra dans la seconde partie) pour partager son rêve esthétique : voir depuis le port d’Helsinki la silhouette de Saint-Pétersbourg à la faveur d’un temps clair.

« La transparence de l’air était absolue. Chaque grue des quais, chaque jonc de la rive, chaque embarcation qui traversait les eaux immobiles de la baie dans un silence irréel avait une présence si nette que j’eus l’impression que le monde venait d’être inauguré. »

Photo : Tim Bird

Photo : Tim Bird

C’est dans cette atmosphère qu’il rencontre pour la première fois l’Alcyon. D’emblée, il est fasciné et se sent complice de ce vieux cargo qui, au milieu de la mer glaciale, fait penser à un tableau de Friedrich. Une première image à la fois féerique et mélancolique. Une fraternité sans parole est née. En effet, ce narrateur, bien qu’à Helsinki pour son travail, apparaît comme un être solitaire et errant qui attend que le hasard mette sur son chemin un compagnon d’ivresse pour remplir une soirée. Ce compagnon est alors ce cargo. Le narrateur est aussi fasciné par ces marins qui parcourent les mers sur l’Alcyon, marins qu’il ne voit que de loin d’abord avant de rencontrer plus tard le capitaine.

Mutis sait traduire le sentiment particulier qui s’attache au voyage en mer : partir c’est laisser une part de soi à terre et en même temps faire s’épanouir une autre part de soi qui ne touche plus terre. Le narrateur, lui, n’est pas marin mais les côtoie de près : il est entre terre et mer.

Ces rencontres entre le narrateur et l’Alcyon sont toujours irréelles, mystérieuses, paraissant le fruit d’un hasard totalement improbable tant elles se produisent dans des pays très différents (on passe notamment de la Finlande à la Jamaïque). Cette irréalité est soulignée paradoxalement par les détails et le vocabulaire précis liés à la marine. Ils ancrent dans le réel le navire sans cesse au bord de la perdition

Getty Images

Alvaro Mutis. Getty Images

Le style superbe de Mutis renforce l’ampleur intime de cette histoire. De belles phrases longues, avec un vocabulaire précis, des références littéraires ou historiques qui frappent l’ensemble d’une sorte d’atemporalité. Parlant du cargo, il écrit par exemple : « Pour la énième fois, il se lançait dans son aventure amère avec la résignation d’un bœuf du Latium sorti des Géorgiques de Virgile. » Le narrateur sait aussi faire preuve d’une sorte d’humour à la fois sans illusion et pourtant encore charmé par la vie même et ses surprises.

Dans la seconde partie, la forme narrative de Mutis devient plus complexe et souligne encore l’irréalité qui encadre à la fois l’histoire d’amour entre Iturri, le capitaine de l’Alcyon, et sa propriétaire, la jeune Libanaise Warda Bashur, et le moment de la confidence du capitaine au narrateur. A ces deux niveaux de narration qui se mêle intimement s’ajoute le moment où le narrateur écrit son récit.

Quand il est question des instants d’amour entre le capitaine et Warda, Mutis passe habilement du « il » (le narrateur raconte) à un « je » et un « nous » comme si le narrateur vivait par procuration l’histoire sentimentale entre Iturri et Warda. D’ailleurs, Iturri explique que les rencontres entre le narrateur et l’Alcyon ont correspondu à des « moments décisifs et graves » entre le capitaine et Warda. Nouvelle manifestation de cette fraternité sans parole mais aussi de cette attirance pour le destin d’Iturri qui incite le narrateur à s’identifier au capitaine, à mêler leur deux « je ». Ces changements de narrateurs, de pronoms personnels troublent le lecteur qui, dès lors, se met lui aussi à épouser le point de vue d’Iturri et du narrateur, alternativement.arctic-air

Cette errance du cargo et de son capitaine, bien que vague et douloureuse apparaît aussi désirable d’abord puis héroïque à sa fin. Quant à cet amour qui vient clore une vie d’homme et ouvrir celle d’une femme, il suit les mouvements du tramp steamer : un amour à la fois évident et fragile, sans avenir et donc vécu intensément à chaque seconde. Cette liaison a fait se réunir deux êtres qui symbolisent aussi ce qui différencie souvent les hommes, aspirant aux mouvements, des femmes naturellement sédentaires : opposition entre un homme qui ne peut plus vivre qu’en errant et une femme qui sent qu’elle a besoin de prendre racine dans sa terre natale après avoir exploré une part du monde.

Ce magnifique et court roman d’Alvaro Mutis nous rappelle aussi que notre temps est compté et que nous sommes soumis à un destin, à des hasards, au poids de la réalité dont une part nous échappe certes mais dont nous maîtrisons une autre partie. Une vie est le résultat de cette alchimie secrète entre l’abandon au sort et la volonté de le modeler selon nos désirs.

La Dernière Escale du tramp steamer, d’Alvaro Mutis, traduit de l’espagnol par Chantal Mairot, éditions Grasset, coll. Les Cahiers rouges, 163 pages.

 

Cet après-midi on improvise

janvier 28th, 2014

20140121_175701Le salon Roger Blin, au théâtre de l’Odéon, est l’ancien petit foyer. Après avoir été salle de spectacle, notamment du temps de Jean-Louis Barrault à la fin des années 1960, ce salon sert depuis sa restauration, d’espace de rencontres et de lectures. Des spectacles de poche en fin d’après-midi offrant un riche programme autour de thèmes philosophiques, littéraires ou de grands textes. Intellectuels, écrivains et comédiens échangent et lisent comme dans un salon mais sur une estrade. Le public a ainsi l’impression d’entrer dans un salon privé et de surprendre une conversation, comme si les invités se donnaient en spectacle sans le savoir. Les miroirs latéraux, les tableaux et panneaux évoquant notamment le monde du théâtre renforcent cette impression.

« Pourquoi aimez-vous ? » fait partie des huit cycles proposés. Celui-ci a entamé en janvier sa cinquième saison en partenariat avec la collection Garnier-Flammarion qui publie d’excellentes éditions en poche de textes classiques. Quel est le principe de ces rencontres ? Daniel Loayza, conseiller littéraire à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, discute avec un auteur contemporain sur un livre du patrimoine littéraire qu’il aime particulièrement. Rien n’est préparé explique Daniel Loayza. Mais la littérature est un si vaste sujet de conversation qu’elle autorise toutes les improvisations… il s’y glissera bien toujours quelques pépites.Les-classiques-qui-ont-change-la-vie-des-ecrivains

Ces rencontres rappellent que tout écrivain est d’abord un lecteur. Il lit avant de se lancer dans son œuvre (parfois en se faisant la main avec divers exercices comme le pastiche cultivé par Proust, la critique littéraire ou encore la traduction, comme l’a fait Nerval avec le Faust de Goethe). Tout au long de sa vie, l’écrivain reste un inlassable lecteur  : soit il dévore un peu tout notamment les nouveautés, soit il revient à ses grandes figures tutélaires, soit il explore d’autres continents littéraires. Souvent quelques titres le hantent, d’autres ont été faussement oubliés parce que l’écrivain redoute son influence capiteuse. Il arrive aussi, passé un certain âge qu’on hésite à relire les écrivains qui ont accompagné notre jeunesse, qui ont habité notre salle de lycée ou notre chambre. Je me souviens que Simone de Beauvoir, dans l’un de ses volumes de mémoires, explique qu’elle hésite à relire Stendhal par crainte d’être déçue. Je la comprends : nos enthousiasmes juvéniles nous paraissent précieux car on sait qu’ils ne se renouvelleront pas et on a peur de les déflorer. En même temps, relire un livre découvert à 17 ans c’est peut-être avoir l’occasion de le lire autrement. Le jeu en vaut la chandelle.

L’écrivain qui participe à « Pourquoi aimez-vous ? » dévoile ainsi un peu le lecteur qui est en lui.

IMG_20140121_175911 Lors de la première rencontre de cette année, Jean-Marc Parisis est venu discuter avec Daniel Loayza de la Peau de chagrin de Balzac. Il s’est peut-être moins attaché à parler du roman lui-même qu’au rapport de Balzac avec son œuvre, réflexion développée dans la préface du roman écrite en 1831, et à ce qui fait le génie littéraire. Le génie, selon lui, c’est l’art du visionnaire : vision de l’extérieur au-delà des bornes du regard humain ordinaire et vision de l’intérieur, qui rend visible l’invisible. De ce point de vue, Balzac est un modèle : sa Comédie humaine a fini par devenir plus réelle que la réalité, ses créatures inventées semblent être d’âme et de chair. On pense à Rastignac aussi naturellement qu’à un ambitieux qui aurait vraiment vécu, on rêve d’avoir un médecin comme Bianchon et on voit des pères Goriot dans les maisons de retraite.

Le 11 février, Benjamin Constant sera à l’honneur pendant une heure avec son Adolphe choisi par Belinda Cannone, Delphine de Vigan parlera de Notre cœur de Maupassant le 11 mars, Claro de Tristram Shandy de Sterne le 8 avril, Maylis de Kerangal de A rebours de Huysmans le 13 mai. Tzvetan Todorov terminera l’année le 10 juin avec Les Ames mortes de Gogol.

« Les fantômes en littérature », « Repenser l’humanisme » ou encore « Lire le théâtre »… : tout le programme des huit cycles des « Dix-huit heures de l’Odéon » est consultable ici.

Théâtre de l’Odéon, place de l’Odéon, 75006

Entrée : 6 euros

 

 

 

Hugo surréaliste

janvier 14th, 2014

la-cime-du-reve_xlA la question, quel est le plus grand poète, on connaît la fameuse réponse de Gide : « Hugo, hélas ».

André Gide n’a d’ailleurs pas cherché à concurrencer «  le plus puissant assembleur d’images, manieur de sonorités et de rythmes, d’évocations et de symboles, le plus sûr maître de notre syntaxe et des formes de notre langue que la littérature française ait connu. » (Anthologie de la poésie française réalisée par Gide en 1949 et dans laquelle Hugo, bien sûr, est le plus représenté).

Plus largement, Victor Hugo est certainement le plus grand écrivain français. Le plus grand parce qu’il n’est pas seulement un écrivain. C’est un homme engagé politiquement et socialement, le premier intellectuel français, un photographe et un dessinateur, auréolé de son vivant par la gloire au point d’habiter dans une avenue qui portait déjà son nom et bien sûr d’avoir des obsèques nationales. C’est aussi l’écrivain qui a le plus de musées ou de maisons qui lui sont dédiés. Même Besançon maintenant a sa maison Hugo. Certes, l’écrivain est né dans cette ville, le 26 février 1802, dans une maison située maintenant sur la place Hugo. Mais ce lieu de naissance est lié aux engagements de son père, militaire. Victor a quitté Besançon à l’âge de six semaines. C’était d’ailleurs un bébé si fragile qu’il faillit ne pas survivre comme il le raconte dans « Ce siècle avait deux ans !… » extrait de Feuilles d’automne. Sans doute cette première lutte pour la vie lui a-t-elle donné plus de force qu’aux autres pour la suite. « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent » écrit-il dans Les Châtiments.

Bien que les meilleures pièces romantiques aient été écrites par Musset, c’est Hugo qui a fait triompher le drame romantique avec Hernani en 1829 et qui s’est posé en pape de ce mouvement. C’est aussi, malgré lui, qui en marque la fin avec l’échec des Burgraves en 1843. Rien de son temps ne saurait se faire complètement sans lui. Quand il publia Les Contemplations, en 1856, Le Figaro consacra un numéro entier à l’événement.LAR_BD_10131_B

En 2011, la maison Hugo de la place des Vosges, consacra une amusante exposition sur l’hugolâtrie du vivant de l’écrivain et par la suite. On découvrit ainsi la collection de Paul Beuve, employé de bureau. Celui-ci avait d’abord acheté chez un brocanteur une assiette décorée à l’effigie de l’auteur des Misérables. Première pièce d’une collection de plus de cinq cents objets que l’employé allait rassembler au fil des années avant d’en faire don en 1902 pour le centième anniversaire de la naissance du poète. Outre qu’elles témoignaient de la naissance massive du produit dérivé, ces pièces mettaient en évidence un culte populaire voué à un écrivain qui n’a pas son pareil. Hugo était le premier à faire naître une telle idolâtrie prenant des formes aussi bien intellectuelles qu’industrielles. Même Eugène Sue qui mobilise une foule de lecteurs de toutes les classes avec ses Mystères de Paris ne réussit pas à atteindre la popularité des Misérables. Même Proust, objet d’un culte, ne s’est pas retrouvé lui et ses personnages en cendriers, boîtes d’allumettes, étiquettes (ou en moindre proportion).

Victor Hugo a écrit poèmes, pièces de théâtre, romans, récits de voyage, lettres, dont une quantité astronomique à sa maîtresse officielle, Juliette Drouet avec laquelle il a entretenu une liaison de plus de cinquante et un ans (autre record), sans parler des autres femmes qui sont passées entre ses bras. Même sa vie familiale a donné naissance à des mythes entre Léopoldine morte par noyade, Adèle perturbée, l’un de ses fils se lançant dans la traduction de l’œuvre complète Shakespeare, puis son art d’être grand-père avec ses petits-enfants et sa descendance qui est loin d’être éteinte encore aujourd’hui.

Chateaubriand avait regardé ce petit jeune d’un peu haut : il considérait que la littérature s’arrêtait avec lui et ce n’était pas l’auteur d’Hernani qui allait le détrôner, croyait-il. Mais en mourant en 1848, Chateaubriand devait sans doute admettre qu’il n’était pas le dernier écrivain français. Hugo a aussi écrasé sous lui la plupart de ses contemporains. Vigny, qui avait été témoin à son mariage, se réfugia dans sa tour d’ivoire et Musset, qui avait eu comme camarade de classe le beau-frère du même Victor, préféra vite prendre ses distances avec le Cénacle. Il est peut-être le seul a avoir osé railler Hugo, ce qui contribua à le marginaliser.

Max Ernst, "L'origine de la pendule", 1925, Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg, photo M. Bertola

Max Ernst, « L’origine de la pendule », 1925, Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg, photo M. Bertola

En visitant la nouvelle exposition proposée par la Maison Hugo de la place des Vosges, La Cime du rêve, on se rend compte que l’écrivain a eu encore un autre coup de génie : il a été surréaliste avant les surréalistes. J’ai vu de loin certains dessins dont je me suis dit qu’ils étaient, par leur style, de Max Ernst… et ils étaient de Victor Hugo. Ce dernier, bien que romantique, fascina les surréalistes. L’exposition présente, entre autres, le thème astral de Victor Hugo signé André Breton qui déclara que celui-ci « est surréaliste quand il n’est pas bête. » Même si les surréalistes, et plus encore les dadaïstes, faisaient profession de rejeter leurs prédécesseurs, Breton, comme d’autres, dans son Manifeste du surréalisme, est bien obligé de reconnaître en Hugo un frère aîné.

A travers différemment thèmes ou techniques (les châteaux, la nature et ses éléments souvent effrayants, les animaux, les tâches, les pochoirs, les rébus et charades…) l’exposition montre que Victor Hugo est le précurseur de bon de surréalistes. Ses tâches à l’encre, ses jeux graphiques et de lettres, ses dessins à la plume et au pinceau, ses essais photographiques, en son temps, étaient d’une grande modernité. Les juxtaposer avec des œuvres d’un Max Ernst, d’un Picabia, d’un Magritte, d’un André Masson ou encore de Desnos, d’Óscar Dominguez et de Hans Bellemer, réalisées près de trois quarts de siècle plus tard, donnent le vertige. Hugo, à lui tout seul, a réalisé des œuvres si variées qu’on peut les relier à plusieurs artistes et non des moindres. Artistes qui ont subi directement ou pas son influence ou ont découvert chez cet aîné les origines de ce qui fondait leurs propres recherches artistiques.

Victor Hugo, Etude d'aigle pour un blason, 1855-56, plume, pinceau, lavis d’encres brune et bleue, empreinte de dentelle, pochoir, crédit : MVH/Roger Viollet

Victor Hugo, Etude d’aigle pour un blason, 1855-56, plume, pinceau, lavis d’encres brune et bleue, empreinte de dentelle, pochoir, crédit : MVH/Roger Viollet

L’exposition nous rappelle qu’Hugo use de techniques plastiques et de modes d’expression auxquelles ses contemporains ne songeaient pas ou fort peu ou bien après qu’il en ait plus ou moins lancé la mode. Il ne se contentait pas de parler aux âmes mortes, en faisant tourner les tables. Il a tutoyé aussi l’avenir, sans certainement toujours s’en rendre compte. Il a exploré des voies artistiques, il a exploré bien des mystères parce qu’il était un génie pour qui tout cela allait de soi même l’invisible. Un voyant suprême. Un esprit qui avait gardé une part de son âme et de son imagination d’enfant trouvant une signification dans une tache ou une empreinte.

Tout comme ses combats politiques et sociaux en avance également.

Tout comme certains de ses poèmes qui nous plongent dans un univers qui dépasse les bornes de notre monde et d’autres qui subliment des réalités humaines ou quotidiennes tel son célèbre et bouleversant « Demain dès l’aube… »

Tout comme son style qui fait voisiner le lyrisme et l’argot.

Mots, dessins, photographies, femmes, admirateurs, parlant aux révolutionnaires et aux écoliers : rien n’était jamais de trop avec Totor. Bien sûr, il a été attaqué, de son vivant puis de façon posthume, mais son armure est si solide qu’il ne peut déplorer que quelques menues égratignures.

Au fond, directement ou par hasard, le poids de Victor Hugo a continué à peser bien après sa mort.

Ecrasant mais magnifique.

 

La Cime du rêve, les surréalistes et Victor Hugo jusqu’au 16 février 2014

Maison de Victor Hugo

6 place des Vosges

75004 Paris

http://maisonsvictorhugo.paris.fr/

En marge de l’exposition, le musée révèle les dessins surréalistes inédits de Frédéric Mégret (1909-1975), dans le cadre de ses expositions format de poche.

 

Les beautés de l’ébauche

janvier 6th, 2014

 

 

« L’artiste ne gâte (…) pas le tableau en le finissant : seulement, en fermant la porte à l’interprétation, en renonçant au vague de l’esquisse, il se montre davantage dans sa personnalité, en dévoilant ainsi toute la portée, mais aussi les bornes de son talent, » écrit Eugène Delacroix le 20 avril 1853. Le grand peintre romantique a laissé beaucoup d’esquisses mais aussi des dessins préparatoires, des croquis qui sans pouvoir être comparés à ses grandes toiles achevées, mettent aussi en évidence son génie particulier. mvr_edition_esquisses_peintes_couv« Dans l’esquisse, il y a plus de vie que dans le tableau achevé » écrivait Diderot un siècle auparavant. Déclaration de préromantique. En effet, l’esquisse a quelque chose dans son essence de romantique et de moderne. L’esquisse c’est un élan. Bien sûr il faut se réjouir que bien des œuvres ne soient pas demeurées à cet état transitoire mais quand les esquisses ont été conservées, elles éclairent le tableau achevé. Elles permettent peut-être parfois de capter une part du mystère de la création artistique comme si on pouvait suivre une part du geste du peintre.

Jusqu’au 2 février 2014, le musée de la Vie romantique présente une centaine d’esquisses de peintres romantiques notamment Scheffer, à qui une partie de l’exposition est consacrée, mais aussi Delacroix, Léon Cogniet ou encore Jean Gigoux et Devéria.

Scheffer, dont les toiles peuvent paraître parfois figées, un peu trop classiques et impersonnelles, apparaît ici sous un autre jour, plus spontané et vivant. Comme l’examen de brouillons d’écrivains en dit long sur le texte définitif mais aussi sur l’auteur lui-même, l’esquisse a quelque chose du journal intime de l’artiste. On y sent aussi souvent davantage le mouvement, comme si on pouvait mieux s’imaginer les mouvements du pinceau (donc de la pensée et de l’inspiration). J’ai trouvé cela remarquable avec Paolo et Francesca et les deux esquisses de Saint Thomas d’Aquin prêchant la confiance dans la bonté divine pendant la tempête d’Ary Scheffer. Parmi les plus belles pièces présentées et qui malgré leur petit format ont une ampleur et une tension réelles.

Ary Scheffer (1795 - 1858) Paolo et Francesca, 1822-1824,  crédit : Dordrecht Museum

Ary Scheffer (1795 – 1858) Paolo et Francesca, 1822-1824, crédit : Dordrecht Museum

L’esquisse c’est l’œuvre composée, sous une forme ramassée et dans un format plus petit, avec généralement moins détails, parfois davantage, quand le peintre a finalement choisi d’épurer son œuvre. Une sorte de synthèse des dessins préparatoires. Une image de la création à un instant particulier, cet instant avant de basculer vers le travail définitif en grand sur la toile… ou pas.

La plupart des esquisses présentées ici sont des sujets historiques ou mythologiques, thèmes qui réclament souvent un travail sur la composition plus important que pour un portrait. Dans l’histoire de la peinture, certaines esquisses sont la seule trace de l’œuvre, car le tableau fini est non localisé ou a été détruit. D’autres esquisses sont restées en l’état : on peut ainsi librement rêver à la toile inexistante.

J’aime  particulièrement celles de Delacroix qui même dans ses toiles finies garde cet élan, cette spontanéité, cette impression de perpétuelle quête de l’expression artistique. Quête qu’il aborde aussi de nombreuses fois dans son passionnant journal dans lequel il s’interroge sur sa pratique artistique. Il faut aussi s’arrêter sur la flamboyante Rebecca enlevée par Bois Guilbert de Léon Cogniet ou Bacchantes et Satyres de Chassériau avec ces corps comme des ombres ou encore la Médée furieuse de Delacroix qui sert d’illustration à l’affiche de l’exposition.

Léon Cogniet, Esquisse pour Rebecca enlevée par Bois-Guilbert, vers 1828, crédit : Orléans, musée des beaux-arts/François Lauginie

Léon Cogniet, Esquisse pour Rebecca enlevée par Bois-Guilbert, vers 1828, crédit : Orléans, musée des beaux-arts/François Lauginie

Même si la « mode » des esquisses commence au milieu du XVIIIe siècle, elle atteint pleinement son statut d’œuvre à part entière que les amateurs apprécient et collectionnent dans les années 1830.

L’exposition rappelle aussi, à travers ses deux dernières parties, que l’esquisse était une sorte d’examen, lors de commande officielle ou pour entrer à l’école des beaux-arts. Ce ne sont pas forcément les œuvres les plus intéressantes : elles sont un parfum d’institutionnel et ne sont pas aussi personnelles que d’autres projets. Mais elles permettent de comprendre le mécanisme de la technique picturale. La technique d’une part, la magie de l’inspiration d’autre part : l’esquisse nous dévoile bien quelques secrets de la peinture.

 

Musée de la vie romantique

16 rue Chaptal 75009 Paris

Fermé le lundi

 

Esquisses peintes de l’époque romantique : Delacroix, Cogniet, Scheffer…

Jusqu’au 2 février 2014

Catalogue de l’exposition publié aux éditions Paris Musées, 192 pages, 30 euros.

 

L’ardent sanglot de Michel Bernanos

janvier 1st, 2014

La-Montagne-morte-de-la-vieLa Montagne morte de la vie de Michel Bernanos est l’avant-dernier livre que j’ai lu en 2013.

Ce roman nous plonge dans un univers hostile, désespérant où pourtant le cœur de l’âme humaine arrive encore à battre. J’imagine que ce livre reflète l’état d’esprit de son auteur. Fils aîné de Georges Bernanos, Michel, pour échapper au poids que faisait peser la figure paternelle sur ses frêles épaules de jeune écrivain, a publié quelques livres sous pseudonyme. Mais l’utilisation d’autres noms était un subterfuge qui ne pouvait le tromper. La Montagne morte de la vie est paru de façon posthume en 1967, trois ans après son suicide à l’âge de 41 ans. Son destin me fait penser à celui de Klaus Mann qui s’est tué à Cannes à 42 ans. Grand et délicat écrivain que je préfère à son père mais littéralement, littérairement écrasé par Thomas qui ne voulait pas d’enfant écrivain. Je ne sais quelle était exactement la position de Georges Bernanos, il semble qu’il ait voulu aider son fils mais peut-être maladroitement. L’aider à faire carrière ? N’est-ce pas un peu le tuer, le maintenir à l’état de fils. On ne réussit vraiment que seul.9782742773589

Il est difficile d’exister quand notre sensibilité et notre nature nous incitent à vouloir embrasser la même carrière, la même passion que l’un de nos parents. À part Grébillon fils plus connu que son père, les fils ou fille d’écrivains, d’artistes ont du mal à se faire un nom. Toujours comparés, ils n’ont peut-être pas donné le meilleur d’eux-mêmes, ont été arrêtés en plein élan ou sont méconnus par la destinée.

La fougueuse et poétique postface de Dominique de Roux dans l’édition que j’ai lue nous éclaire par petites touches sur cet écrivain qu’il a connu, du moins approché de près car Michel Bernanos « cherchait à échapper à l’homme » dit de Roux.

Mais revenons à La Montagne morte de la vie. Le titre est à la fois très beau et énigmatique. Il ne trouve d’explication qu’à la fin que je ne révélerai pas. Toute la première partie se déroule au milieu des océans. Le narrateur est un tout jeune homme, qui, sous l’effet de l’ivresse, signe un engagement d’un an sur un galion. Son réveil sur l’embarcation ressemble à une belle surprise, lui « couché de tout (s)on long sur la dure,(est) accueilli par le bleu du ciel profond. » L’émerveillement ne dure pas. Le narrateur manque bientôt d’être noyé par les marins qui s’amusent de cet innocent matelot qui ne sait pas nager comme les hommes avec l’albatros/poète chez Baudelaire. Toine, le cuisinier du galion, lui sauve la vie. Une relation filiale s’instaure entre le narrateur et Toine. Une relation sans conflit, à la fois naturelle, instinctive mais mesurée, le mousse vouvoie Toine.

5414460-galion-mayflowerQuand le galion s’immobilise, faute de vent, sous la chaleur, on a l’impression que l’océan devient un personnage écrasant (le destin ?). J’ai songé au Vieil Homme et la mer d’Hemingway quand le poisson cesse d’être un animal pour devenir l’Adversaire de l’homme. L’océan c’est la nature toute puissante et éternelle qui se joue des hommes, les tourmente en leur révélant aussi leur part d’ombre et d’animalité. Une nature proche de celle des romantiques quand ils ne trouvaient pas en elle un refuge contre les cruautés humaines. Les marins deviennent des sauvages, sauf le narrateur et Toine. Ils ne succombent pas à leurs instincts les plus primaires parce que leur fraternité humaine est la plus forte. Peut-être faut-il voir dans cette relation un reflet de l’idéal de l’auteur, aspirant à pareille relation avec son père ou avec un ami qu’il n’a pas eu.

La seconde partie nous plonge dans un univers de science-fiction, Toine et le narrateur abordent une terre étrange où la flore est toute prête à les dévorer, où le minéral est menaçant par son absurde dureté, où tout est rouge comme le sang qui ne coule nulle part. Sur cette terre, il y a une montagne. Et que cherche l’homme devant une montagne ? A la gravir avec espoir, curiosité ou simple envie de défier la nature.

Tout le long du livre, même dans l’angoisse, dans la brutalité on garde espoir, non pas en un happy end hollywoodien qui serait le comble du ridicule manichéen mais en une fin qui fera au moins triompher la vie (car même difficile, elle reste la vie, l’être en opposition au non-être). Puisque ce narrateur nous parle, il est vivant et même humain. Tout au moins son âme…

Michel Bernanos s’est suicidé le 27 juillet 1967 dans la forêt de Fontainebleau.

Michel Bernanos

Michel Bernanos

Une fin étrange au milieu de la nature comme Segalen dont on retrouva le corps dans une forêt du Finistère. Tous les deux avaient fait de longs voyages, l’un vers le Brésil, l’autre vers Tahiti et la Chine. Les longs voyages, qu’on les effectue véritablement ou qu’on en rêve, vous rendent étrangement mélancolique pour peu que votre nature soit prédisposée à ce genre de sentiment. Comme si l’éloignement nous révélait quelque chose que nous avons perdu en venant au monde, une sorte de pureté, d’innocence que le déracinement met en évidence et qui nous donne sans cesse envie de nous évader même si l’évasion devient errance. C’est ainsi que j’interprète aussi cette peur et ce désir de lointaines évasions qu’ont nourri Alain-Fournier et Jean de la Ville de Mirmont.

Seuls ceux qui liront le livre, de son épigraphe à sa dernière phrase, comprendront le titre de mon billet. Le principe n’a rien d’élitiste, il me semble simplement qu’il ne faut pas lever tous les mystères et que le but du critique est de faire lire ce qu’il a aimé comme ce qu’il n’a pas aimé pour que les lecteurs fassent vivre le livre en devenant à leur tour critiques.

Excellente perspective pour cette année 2014 que je souhaite à tous ceux qui passeront ici la plus riche et la plus belle possible.

La Montagne morte de la vie de Michel Bernanos, éditions La table ronde, coll. La Petite vermillon, 175 pages.

N’avoir sa place nulle part

décembre 28th, 2013

 

Sans titreJ’ai lu le livre Les Petits Blancs d’Aymeric Patricot en partie dans le métro, profitant de longs trajets que j’avais à effectuer. Une fois, station place d’Italie, station où se croisent « petits blancs » et immigrés de différentes origines, je suis tombée sur cette affiche. D’abord j’ai pensé que ces tags allaient bien avec Cocteau parce qu’ils symbolisaient une sorte de spontanéité qui plaisait à Cocteau. Hélas, ces tags n’avaient rien de créatif. Je suis restée devant cette affiche pour tout lire. Quelques passants se sont arrêtés pour regarder à leur tour, notamment une vieille dame en manteau de fourrure qui avait une mine un peu outrée par ce qu’elle devait considérer comme une dégradation. Certains se sont étonnés de me voir photographier l’affiche (d’autant que je n’avais pas l’allure d’un photographe reporter travaillant sur un sujet de société ni d’une touriste). Je me suis dit que cette affiche était une illustration possible de mon billet.

L’ouvrage Les Petits Blancs d’Aymeric Patricot a été commenté par plusieurs journalistes et chroniqueurs sans doute plus compétents que moi pour juger du livre du point de vue sociologique et politique. Je ne dirais pas que le monde actuel ne m’intéresse pas, au contraire, je l’observe. Mais j’ai du mal à ne le considérer que dans son immédiateté. Je le relis généralement à la lumière de l’Histoire voire dans une perspective intemporelle. Ce qui m’intéresse dans le présent c’est ce qui éternel ou qui a déjà existé. En lisant donc le livre d’Aymeric Patricot, j’ai songé que ces petits blancs de 2013 dont il rapporte avec intelligence et sensibilité les propos éprouvaient des sentiments ressentis par bien des hommes avant eux. Sauf que ces hommes d’hier n’avaient pas eu un écrivain pour les écouter et traduire le récit de leurs états d’âme. Que ressentent ces petits blancs dans les banlieues ou zones sinistrées telles certaines campagnes désertées et villes industrielles ? Un sentiment de vide, de non existence. Le malaise de l’homme qui ne se sent accepté nulle part et qui craint la même chose pour sa progéniture. Tous ces « petits Blancs », ces pauvres qu’on n’écoute guère sauf s’ils ont recours à la violence (hélas mauvaise conseillère), ces pauvres qui ne se sentent pas légitimes dans leur propre pays ne se plaignent pourtant pas tous, soit parce qu’ils sont résignés, soit parce qu’ils tentent de garder espoir.original

Aymeric Patricot a réussi à rassembler des témoignages très divers, d’hommes et de femmes, jeunes ou d’âge mûr. Beaucoup ont eu des parcours chaotique comme Clarisse battue par son mari et qui finit par rebondir en s’investissant dans l’humanitaire ou Thierry, professeur, qui garde un « optimisme bienveillant ». D’autres sont habités par la rancœur : ils rêvaient d’une vie tranquille, dans leur pays et ils s’y sentent exclus notamment pas les immigrés (car l’exclusion vient aussi de la situation économique, des choix politiques depuis des décennies, etc). Ils se rendent compte qu’ils ne peuvent être innocents et dormir paisibles, comme leurs parents. « L’époque n’est plus à la gentillesse », dit Laurent, fils de commerçants. Passant devant des HLM de sa ville, il voit des jeunes comme lui. Ils « fument et me regardent salement. Ils sont agressifs, mal élevés. Pourquoi me regardent-ils comme ça ? Je ne le mérite pas. Je n’ai jamais rien fait de mal, je travaille et je  ne vis pas mieux qu’eux. » De même Estelle, professeur, qui rêve de fuir cette France glauque et Sylvie chômeuse borderline. « Douce et belle, son physique gracile respire une certaine fragilité, traversée cependant par des éclairs de vigueur. Elle ne rêve que d’apaisement. » Ou Bertrand, gardien d’immeuble HLM qui ne comprend pas pourquoi ses locataires l’agressent verbalement parce qu’il est blanc. Tout son métier, fondé sur un certain sens de l’entraide, sa vie même est remise en question.

38056446_8410856On a dû demander plusieurs fois à l’auteur pourquoi il est parti à la rencontre de petits Blancs, version française du white trash américain. L’auteur s’intéresse à ce qui se passe aux Etats-Unis et aux cultures populaires urbaines comme le rap. Mais, je crois que le sujet a aussi permis à Aymeric Patricot de poursuivre une réflexion plus intime sur le sentiment de vide, sur la question de l’appartenance culturelle, morale, la question de l’identité et de l’être. Les Petits Blancs c’est pour moi le troisième livre d’une trilogie qui se compose de L’Autoportrait du professeur en territoire difficile (ed. Gallimard), récit/essai autobiographique (voir ici), et L’Homme qui frappait les femmes (ed. Léo Scheer), roman, ( voir ici). D’ailleurs, sous ses allures d’essai Les Petits blancs sont aussi remplis de fragments de romans ou de portraits dans lesquels on retrouve le ton du romancier.  J’ai eu l’impression d’un perpétuel aller et retour avec ses deux précédents livres. Ces trois textes, en apparence différents, reflètent une approche de la vie, de la société contemporaine mais aussi de la place que l’auteur s’assigne dans cette existence, dans cette société dans laquelle il ne se reconnaît pas tout à fait, dans laquelle il se sent en marge alors qu’il aspire secrètement à une sorte d’harmonie impossible. La seule harmonie, la seule réconciliation, il la trouve dans la littérature (l’écriture ainsi que la lecture des grands aînés ou des contemporains avec lesquels il a des affinités).

Page 90 et suivantes l’auteur fait d’ailleurs clairement référence à son Autoportrait. Lui, jeune homme de la bourgeoisie de province avoue sa proximité avec son sujet. Non qu’il mène la même vie que ces petits Blancs (il peut se considérer comme privilégié par rapport à eux) mais il partage leur malaise existentiel. Nos parents se sont élevés dans la société par rapport à leurs propres parents. Ils nous ont mis au monde dans les années 70 avec l’idée que notre vie serait aussi confortable et plus libre. Les crises diverses et variées qui s’enchaînent rendent notre présent et notre avenir moins aisé et malaisé. Espérons que nous soyons la seule génération sacrifiée et que nos enfants renoueront avec une sorte de prospérité et de calme.banlieue

Le monde d’aujourd’hui n’a peut-être jamais autant manqué d’harmonie. Cela peut sembler paradoxal dans un monde mondialisé, uniformisé. Parce qu’il faut avoir les mêmes envies, les mêmes désirs, les mêmes besoins que les Chinois, les Africains, les Américains, les Indiens, on perd, tous, notre individualité et on cristallise haine ou ressentiment lorsque ces envies commandées nous sont refusées. Ces petits Blancs comme tous les pauvres du monde ne sont pas tant démunis matériellement (même si certains dans le livre d’Aymeric Patricot ont connu la vraie précarité) que démunis moralement parce qu’on les prive de leurs repères, du socle culturel sur lequel se sont reposés naturellement leurs ancêtres. Tout est bouleversé, toutes les cultures se mêlent non pour aboutir à une admirable variété mais en s’entrechoquant  parce que la rancœur, la jalousie s’immiscent dans tous les cœurs. Parce que plus personne n’a de repère ni de spirituel pour accepter la vie qui nous est offerte. On nous rabâche à longueur de temps que l’autre doit être notre frère, qu’il faut de la solidarité. Le sacro-saint « vivre ensemble ». Or on trouve généralement que l’autre prend trop de place. Or la vraie solidarité est celle qui ne se commande pas, celle qui vient spontanément,  si naturellement qu’elle ne s’exhibe pas.

DDHC1789Plusieurs de petits Blancs dont Aymeric Patricot a recueilli le témoignage disent qu’ils ne sont pas racistes, qu’ils n’ont pas de haine. Il faut les croire. Ils n’ont rien au départ contre ceux qui ont une autre couleur de peau, d’autres origines mais ils ne veulent pas perdre leur place sur terre, ils ne veulent pas avoir honte d’exister. Ils veulent avoir leur chance. Ils veulent l’égalité. Depuis 1789, le Français réclame le droit à l’égalité (même si les différences de classe n’ont pas disparu, même si le lieu de naissance compte dans le destin, même si l’égalité réelle est une chimère). Cette inégalité avec les immigrés leur paraît plus grande, plus intolérable parce qu’elle les oppose à des hommes comme eux, c’est-à-dire des pauvres.  Les petits Blancs souffrent d’un sentiment d’injustice qu’ils osent à peine exprimer parce qu’ils se sentent aussi coupables d’être blancs. Le blanc, ancien colonialiste, cette « race » qui longtemps s’est posée comme supérieure. Les petits Blancs d’aujourd’hui payent pour leurs ancêtres de même que certains Noirs ont le sentiment de prendre une revanche par rapport à leurs ancêtres colonisés ou réduits à l’esclavage. La France, comme bien d’autres pays, notamment en Europe, ne se remet pas de son passé. Quand le passé cessera-t-il d’être présent ? Nul ne le sait. Le livre d’Aymeric Patricot a au moins la vertu d’exprimer avec nuance, ce malaise humain. Loin d’être une étude sociologique avec statistiques glaciales, cartes, calculs, cet essai est une succession de portraits d’hommes et de femmes rencontrés par l’auteur ponctué par des commentaires ou des synthèses. Il n’y a pas de jugement, juste des récits bruts qui laissent aux lecteurs le loisir d’essayer de comprendre Odile, Agnès, Thierry ou Christian et Sandy. L’auteur sans s’étendre a aussi donné la parole à quelques représentants des minorités comme Jody, d’origine sénégalaise. Au mieux, ils sont indifférents, au pire, ils éprouvent une sorte de racisme anti-blanc qui révèle aussi leur mal de vivre, frère de celui de ces petits Blancs.

172Bien sûr on peut dégager des constances, comme le fait Aymeric Patricot qui a mis en évidence quatre traits caractéristiques du white trash, et percevoir selon lui « l’émergence d’une culture white trash », « une culture de l’excès, du sarcasme et de l’autodestruction, une culture revendiquant une couleur de peau mais pour en hurler la malédiction ». Mais, ce que je retiens de ce livre, c’est la mise en valeur de la propre individualité de ceux qui ont témoigné pour lui. Les noyer dans des généralisations aurait été ne pas avoir compris leur malaise intime. L’auteur essaye ainsi non pas de théoriser mais d’expliquer ce qui meurtrit leur âme.

J’aime l’expression que l’auteur a utilisé deux fois : « gueules cassées de la misère ». Des êtres frappés de solitude et d’exclusion chez eux, en proie à une violence qu’ils n’ont jamais voulue. L’innocence perdue.

 

Les Petits Blancs, un voyage dans la France d’en bas, d’Aymeric Patricot, éditions Plein Jour.

 

Noël avec Alain-Fournier et Claudel

décembre 22nd, 2013

Alain-Fournier-Miracles-Livre-896258747_MLLe conte c’est l’extraordinaire souvent raconté avec une sorte de simplicité, comme si cet extraordinaire appartenait tout autant à la réalité que les faits les plus prosaïques. Le conte est la forme littéraire de Noël. Peut-être la seule période de l’année où un miracle nous semble comme allant de soi. Seule période où l’on s’autorise à espérer.

Alain-Fournier a écrit « Le Miracle de la fermière » et « Le Miracle des trois dames de village ». Ce sont des sortes de conte. Ils ne se passent pourtant pas à Noël. Il n’y a pas de miracle à proprement dit mais quelque chose se passe. Quelque chose d’impalpable, presque indicible mais qui fait qu’ensuite le monde n’est plus exactement le même.

Alain-Fournier aimait Noël. Il gardait des souvenirs émus des oranges offertes ce jour-là, de l’ambiance douce dans sa famille, de la messe. Mais, en grandissant tout cela a disparu. On cesse d’être enfant quand les fêtes perdent de leur magie, quand elles nous inspirent une certaine mélancolie, un goût de passé, quand elles nous pèsent. C’est bien ce qui s’est passé pour Fournier à partir du premier Noël qu’il a passé loin de sa famille, loin de sa région natale le  25 décembre 1901.1311534-Alain-Fournier

Cette perte s’est accompagnée d’un éloignement pour la foi. Alain-Fournier a cessé de croire en enfant et il n’a jamais trouvé une foi d’adulte. Étrangement, c’est l’année de sa naissance, en 1886, que Paul Claudel, écrivain qu’il admirait, a connu son illumination le 25 décembre, lors de la messe à Notre-Dame. Le texte de Claudel est émouvant. C’est une sorte de syndrome de Stendhal spirituel : le choc n’est pas esthétique mais religieux. On peut même dire que Claudel a commencé par le choc esthétique, littéraire avec Rimbaud pour ensuite la révélation religieuse. En voici un extrait.

Paul-Claudel« J’avais complètement oublié la religion et j’étais à son égard d’une ignorance de sauvage. La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres d’un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a eu dans la formation de ma pensée une part prépondérante, Arthur Rimbaud. La lecture des Illuminations, puis, quelques mois après, d’Une saison en enfer, fut pour moi un événement capital. Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste et me donnaient l’impression vivante et presque physique du surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le même. Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un plaisir médiocre, à la grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire, je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en robes blanches et les élèves du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les assistaient, étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat. J’étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur à droite du côté de la sacristie. Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. »parvis_notre_dame_de_paris_noel_2011_s

Alain-Fournier a peut-être été tellement en quête de cette grâce, à travers l’amour comme un absolu, ou à travers Dieu, qu’elle lui échappait… comme tout ce que l’on désire ardemment. Il ne faudrait pas désirer mais attendre avec confiance. Attitude qui n’est donnée qu’à ceux, qui justement, porte en eux cette foi, sans l’avoir voulu.

Noël, en dehors de la religion catholique, c’est aussi un esprit. Peut-être regarder l’autre avec plus d’attention et semer des souvenirs avec ses proches pour accompagner notre futur.  Des souvenirs que je souhaite très bons et doux à tous ceux qui suivent, de près ou de loin, ce blog.

 

La mélancolie du drugstore

décembre 16th, 2013

  AFP PHOTO BERTRAND GUAY

AFP PHOTO BERTRAND GUAY

Jean-Marc Roberts, romancier et éditeur, est mort le 25 mars 2013. Comme pour celle de Jérôme Lindon, le monde littéraire a été ému par la disparition de celui qui avait dirigé avec caractère les éditions Stock pendant des années. Il avait lancé sous la couverture bleu nuit quelques auteurs devenus médiatiques, soutenu des écrivains plus confidentiels mais en qui il croyait. Quelques semaines auparavant, il avait réussi un dernier coup éditorial avec Belle et Bête de Marcela Iacub. Ce coup avait gêné une partie du monde littéraire qui appréciait Roberts, le savait malade mais n’était pas enthousiasmée (euphémisme) par ce « roman ». A sa mort, plusieurs écrivains lui rendirent hommage dans la presse ou sous forme de livre.

Le dernier ouvrage de Roberts, dans lequel il parlait de son cancer, s’intitulait Deux vies valent mieux qu’une. En lisant La Mort de Jean-Marc Roberts de Jean-Marc Parisis, on comprend que le titre avait été bien choisi. Cet éditeur avait réussi à ne pas se contenter d’une seule existence.9782710370956

Au-delà des frontières germanopratines, Jean-Marc Roberts n’est guère connu (il ne faut pas imaginer que la vie littéraire passionne le public et ne vaut-il pas mieux se réjouir qu’elle ne soit pas ravalée au rang de l’actualité people, la littérature est déjà bien assez malmenée comme ça). Le risque donc, en écrivant sur Jean-Marc Roberts, est de ne s’adresser qu’à une poignée de lecteurs. Mais l’ouvrage Jean-Marc Parisis, en dépit de son titre, est à même d’intéresser et d’émouvoir hors de Paris. Avec sensibilité, par petites touches, il fait de Roberts un personnage romanesque si bien qu’il importe peu que le lecteur sache qui il était dans la réalité. « Ce qui était vrai, c’est qu’il était « insaisissable », glissant dans la fluidité mercurielle de ses doubles, déportant la fiction dans la vie et la vie dans la fiction. Jamais je n’ai rencontré un être qui incarne autant la notion de personnage, avec ce qu’elle suppose de présence absente, d’évasion des contours. » Qu’importe donc qui était vraiment Roberts, ces lignes sont finalement plus vraies parce qu’elles demeureront. N’est-ce pas le souvenir qu’on laisse aux vivants, même déformé, qui compte ? qui nous permet de ne pas être tout à fait mort ? Même les romans écrits par Roberts et que Parisis commentent semble être l’oeuvre d’un  personnage fictif qui serait écrivain.  Ce ne sont pas une, ni deux mais de nombreuses vies qu’a vécu Jean-Marc Roberts entre les feuilles de livres écrits ou publiés par ses soins.

Emile de Girardin

Emile de Girardin

En lisant Parisis, Roberts m’a fait penser à Emile de Girardin, journaliste, fondateur sous la monarchie de Juillet du quotidien la Presse et surtout de la presse moderne tout court. Après avoir créé le Voleur dans lequel il reprenait des articles parus ailleurs sans rien payer, il eut l’idée d’introduire de la publicité dans son quotidien, permettant d’en diminuer considérablement le prix et de toucher ainsi un plus large public. C’était un journaliste qui n’avait pas froid aux yeux et savait faire des affaires. Roberts me semble comme lui. « La pub, c’était son truc, écrit Parisis, comme les titres. Il fabriquait la réclame avec des slogans persos ou des extraits d’articles finement caviardés ». Roberts osait s’imposer, maîtrisant le système, l’air de rien. Le genre d’homme que la maladie arrête à peine. Elle lui a retiré la vie physique peu à peu mais pas la vie intellectuelle et affective comme le laisse entendre le portrait que Parisis brosse de lui lors de leurs derniers rendez-vous autour d’un verre de Bordeaux et d’une viande avec purée.

Parisis_Jean_MarcLes meilleurs passages du livre sont cependant ceux où il n’est pas question de Jean-Marc Roberts mais de littérature. Mon propos n’est pas blasphématoire : un bon éditeur n’est-il pas celui qui inspire ses auteurs en leur permettant de faire œuvre ? Ce tombeau est donc un prétexte pour parler de littérature, cette grande cape dans laquelle Parisis se drape pour être ailleurs, dans la vraie vie selon lui.

Parisis a en commun avec Roberts de n’avoir qu’un goût modéré pour l’époque et surtout les nouveautés techniques. Roberts avait tiré à boulets rouges contre les ventes de livre sur Internet, n’avait pas d’adresse mails, etc. « Tout était-il vraiment révolu ou rendait-il tout révolu en marquant sa différence, son anachronisme ? » s’interroge Parisis en décrivant un Saint-Germain-des-Prés en proie à Armani après avoir abrité des générations d’écrivains où seule la silhouette de Roberts paraît préserver le souvenir de ces temps glorieux.

Il faut pouvoir se permettre de tourner le dos ainsi au présent, pouvoir être en marge comme Roberts. C’est le fait des princes. Parisis n’agit pas autrement : il préfère le passé au présent et n’a pas foi en l’avenir. Il exprime sa nostalgie pour les années 70 et son « aristocratie intellectuelle » qui l’avaient vu écrivain en devenir et ardent lecteur. Mais je présume que du haut de ses dix-huit ans Parisis devait alors être nostalgique d’un temps qu’il n’avait pas connu. En bon romantique, il est né « trop tard dans un monde trop vieux » comme l’a dit Musset, trop médiocre et faux ajouterons-nous. Le jeune Jean-Marc Parisis devait déjà déplorer l’industrialisation de la littérature, les petites médiocrités rentables, bref, la mort de la vraie littérature. Elle agonise depuis tant de siècles que je la crois éternelle même s’il faut reconnaître qu’elle n’est pratiquée que part une minorité d’individus dont le nombre semble se réduire comme une peau de chagrin.

Photo Pierre Parente

Photo Pierre Parente

La Mort de Jean-Marc Roberts est une méditation nostalgique et rageuse sur la littérature d’hier et d’aujourd’hui (la première, la vraie et la seconde, souvent frelatée pour Parisis). Balzac, Debord, Gracq, Adorno hantent le livre. Le temps dans ce livre est sans cesse bouleversé, on balance du présent au passé, des livres du jour goûteux comme des plats d’un bouiboui aux livres fondateurs, d’un éditeur malade à un fringuant jeune homme auteur de Samedi, dimanche et fêtes, en 1972.

Parisis ne cache pas le mal qu’il pense des travers du moment comme « les nouveaux labels » qui serve étiqueter les livres un peu comme des poulets de supermarché mais il le fait avec une colère élégante, un élan de prince. Je le comprends, éprouvant bien souvent un malaise semblable au sien, même si je crois qu’il est aussi du devoir des écrivains d’embellir le présent de leurs mots, pour leurs contemporains ou les lecteurs de demain.

 

La Mort de Jean-Marc Roberts de Jean-Marc Parisis, 124 pages, éd. La Table ronde.

C(h)œur de femmes

décembre 10th, 2013

 

1451578_582842081770308_1940689481_nLes Essenti’Elles est un ensemble vocal composé de dix jeunes femmes sopranes et mezzo-sopranes dirigé par Sabine Revault d’Allonnes. L’ensemble donne régulièrement des concerts à Paris avec chaque fois un programme et une thématique différents. Je l’ai écouté en juin dernier au temple Pentemont dans le 7e arrondissement. Mais l’édifice était trop vaste, les voix se perdaient un peu, empêchant que s’instaure un lien intime entre l’auditoire et les artistes. En octobre, le concert se déroulait au temple du Luxembourg, rue Madame. Le lieu s’y prête cette fois à merveille. La chapelle offre une meilleure acoustique et ses murs blancs et vert d’eau créent une ambiance chaleureuse et lumineuse. On se croit en Allemagne et hors du temps.mondaufgang-am-meer-1822

Le 23 octobre, le programme était placé sous le signe de l’Allemagne romantique. Mais un romantisme plein d’allant, d’ardeur qu’il s’agisse de chants amoureux ou religieux (deux formes d’amour). J’ai beaucoup aimé les Canons op. 113 de Brahms. Canon, genre musical populaire, presque enfantin mais que Brahms a su exploiter pour en faire une œuvre lyrique à la noble et amusante. Plus grave, plus lent, j’avais beaucoup aimé également le 3e Motet ‘Domenica Il Post Pascha » de Mendelssohn, particulièrement l’alléluia qui rassemblait le chœur entier. Cela m’a rappelé cette parole de Marc écrite à l’entrée du temple : « N’aie pas peur, crois seulement ». Et cette réflexion d’Alain-Fournier qui enviait ceux qui sont touchés par un Pater. Touchés, sans avoir besoin de penser. La grâce qui nous est donnée sans qu’on sache pourquoi, don qui échappe à notre volonté. Un hasard ou pas ? Comment savoir.

Jorge Semprun

Jorge Semprun

De même, est-ce le hasard qui ce matin m’a fait tomber sur cette phrase de Jorge Semprun que je peux tout naturellement liée à mon billet : « Sans doute est-ce ce soir-là, en 1939, entre les deux guerres de mon adolescence, que j’ai pu, pour la première fois, il y en eut tant d’autres, depuis, et dans des circonstances tellement variées ! -, constater la sorte de bonheur, quasiment palpable, physique, que suscite dans le genre humain le fait de chanter en chœur. Parce que le cœur y est, probablement, qu’on y met du cœur. »

Non, ce n’est pas tout à fait un hasard, cet extrait est la phrase du jour de mon éphéméride et Jorge Semprun est né un 10 décembre.

Sans cette éphéméride, je n’aurais pas cité Semprun. Or, précisément, ce passage d’Adieu, vive clarté me semble traduire l’impression que j’ai ressentie en écoutant les Essenti’Elles le 23 octobre.

N’en doutons pas, l’impression sera la même pour leur concert du 18 décembre qui se déroulera aussi au temple du Luxembourg. Cette musique classique qui trop souvent effraie ceux qui ne la connaisse pas, à tort, cette musique que donne les Essenti’Elles est accessible à tous les cœurs.

 

Le programme  du 18 décembre sera consacré à la musique sacrée :

Mendelssohn, motet op39 n°1
Brahms, Psaume 13, op27
Rossini, La Fede, la Speranza, la Carità
Verdi, Laudi alla Vergine Maria
Fauré, Tantum Ergo
Poulenc, Ave verum
Britten, Ceremony of Carols

Les Essenti’Elles : Aurélie Loilier, Joanna Malewski, Borislava Mikova, Sabine Revault d’Allonnes, Alexandra Foursac, Estelle Kaïque, Jeanne de Lartigue, Aurélie Magnée et Sophie van de Woestyne
Avec le 18 décembre Magali Albertini au piano et Julien Marcou à la harpe

Temple du Luxembourg, 58 rue Madame, 75006 Paris, Métro Saint-Placide ou Rennes.

18 décembre, à 20h30. Entrée libre. Participation libre.

 

D’autres dates sont prévues : 26 janvier à Sainte-Jeanne de Chantal, le 8 février à Cernay-la-Ville et le 12 février à nouveau au temple du Luxembourg.

http://evessentielles.com/ et essentielles1@gmail.com

Un extrait du concert du 25 mai : Image de prévisualisation YouTube

(la Mort d’Ophélie, Berlioz)

D’une langue à l’autre

décembre 4th, 2013

 

la-joie-du-passeur-de-georges-arthur-goldschmidt-961935752_MLDans La Joie du passeur l’écrivain et traducteur Georges-Arthur Goldschmidt a rassemblé des textes dans lesquels il s’interroge sur différents aspects de la langue.

Né en Allemagne en 1928, Georges-Arthur Goldschmidt dut fuir le nazisme à l’âge de dix ans et trouva refuge en France où il s’installa définitivement. Georges-Arthur Goldschmidt est donc parfaitement bilingue comme Heine qui fait l’objet d’un texte. Cette situation l’a incité à réfléchir sur les rapports qu’ont entretenu quelques grands écrivains germanophones (mais pas forcément allemands comme Kafka) et leur langue maternelle.

On parle de traduction quand on passe d’une langue à une autre mais aussi lorsqu’il s’agit de mettre des mots sur quelque chose de presque indicible, par exemple traduire des sentiments.  Je ne sais pas si cet usage du verbe « traduire » est spécifique au français. Mais il me semble que cette remarque est un aspect de la traduction sur lequel insiste Georges-Arthur Goldschmidt.  En traduisant il faut aussi traduire ce qui n’est pas écrit, il faut se mettre à la place de l’auteur. Georges-Arthur Goldschmidt a une longue expérience de traducteur (notamment les ouvrages de Peter Handke) et revendique pour le passeur liberté et intimité avec l’auteur à traduire. « Le timbre de la langue, son action, son rythme, sa respiration, les dimanches de l’enfance, le frémissement des êtres, les voix dans le jardin, tout cela qu’il y entend et qu’il y voit, le traducteur doit le prendre dans une hauteur différente, dans un registre autre, viser un autre point de l’espace, passer par d’autres paysages, car si les langues arrivent  bel et bien à la même clairière dans la forêt, elles n’empruntent pas les mêmes sentiers. Le regard des langues n’est pas le même et c’est pourtant les mêmes choses qu’elles voient.» (p. 170)

imagesLe cas de Heinrich Heine est particulièrement intéressant : c’est un écrivain placé entre deux frontières. Mais comme le souligne Georges-Arthur Goldschmidt  l’Allemagne est dans son cœur par la langue : celle de tous les jours, celle de la littérature, celle qui est liée à son enfance, celle par laquelle sa mère lui a parlé. En analysant le cas de Heine, l’auteur parle aussi de lui. L’une des épreuves du déracinement est justement de ne plus pouvoir parler et entendre en permanence sa langue maternelle. Notre langue maternelle nous construit, nous fait être d’une façon particulière. « Tout est dû au hasard biographique qui aurait pu, tout aussi bien, me faire naître dans une autre langue : j’aurais été, différemment, exactement le même. » (p 167)

Certes Heine a aussi quelque chose de français : son style et son esprit piquant le rapprochent d’écrivains français ce qui explique qu’il se soit si bien intégré à la vie littéraire et artistique parisienne (sa correspondance avec sa camarade George Sand est un bon exemple). Sur certains points, Heine incarne le bilinguisme idéal mais cette double culture peut aussi s’avérer troublante. Il était parfois difficile pour Heine de se situer. Le fait qu’il soit juif complique encore sa situation, ses origines le rendent porteur d’une troisième identité. C’est d’ailleurs bien son judaïsme qui lui vaut d’être si clairvoyant et prophétique concernant l’attitude de l’Allemagne face aux Juifs. Il a deviné qu’un jour les Juifs seraient condamnés à l’exil dans ce qu’ils considèrent pourtant comme leur pays.

Georges-Arthur Goldschmidt  consacre aussi un texte à Karl Philip Moritz et son roman d’inspiration autobiographique Anton Reiser. L’analyse de ce livre est l’occasion pour l’auteur de réfléchir à la portée du langage. Que se passe-t-il lorsque nos propos au lieu de nous permettre de communiquer avec l’autre ne sont pas crus ? C’est bien le problème d’Anton Reiser : il cherche à s’imposer, à vivre son identité par rapport aux autres mais ces derniers le reçoivent mal. L’humiliation ressentie par le héros est une façon d’être quand même par rapport aux autres, une humiliation qui passe aussi par le langage. Il faut exister pour soi naturellement et indépendamment de notre discours, donc de notre rapport aux autres et au moi que nous nous formulons, différent de notre moi intime.Moritz-Karl-Philipp-Anton-Reiser-Livre-896645928_ML

Le langage est un élément de notre identité, souvent aussi de notre caractère. Ce qui me semble préjudiciable en imposant une langue (par exemple l’hégémonie de l’anglais) c’est la perte des identités des interlocuteurs. Certes, dans une réunion, les choses sont plus simples, a priori, quand tout le monde parle la même langue (même langue, un peu une illusion, car pouvons-nous parler la même langue que l’autre ?) Mais avec une langue commune on appauvrit les échanges car celui qui parle l’anglais dont ce n’est pas la langue maternelle est obligé d’adapter sa pensée à cette langue étrangère, même s’il la parle couramment. Imposer une langue unique me paraît nuire à l’épanouissement de notre discours personnel.

La place de la langue dans l’être est un aspect auquel on songe aussi face à un écrivain qui a changé de langue d’écriture (par exemple Nabokov ou Kundera). Leur perception de la vie et leur mode de raisonnement se trouvent modifier et leurs œuvres s’en ressentent. Il y a un avant et un après l’abandon de la langue maternelle. Passionnante et troublante aventure.

nabokov

Les langues sont à la base même du travail du traducteur, langues qui se « dérobe(nt) » l’une à l’autre explique l’auteur. La tâche du traducteur est malgré tout de construire une passerelle entre deux identités qui n’est pas forcément évidente car le langage ne dit pas tout. Il exprime la surface de la conscience, le dessus de l’iceberg.  « Le langage (…) ne peut peindre l’âme et ce qu’il nous donne ce ne sont que des fragments décousus » écrit Kleist. Autant certains écrivains parviennent à dompter le langage pour le rendre plus signifiant, lui permettre  d’effleurer aussi l’indicible, d’autres écrivains sont tourmentés par les limites du langage. À lire Georges-Arthur Goldschmidt je me demande si cette problématique n’est pas plus grande chez les Allemands que chez les Français plus cartésiens et dotés d’une langue moins mouvante.

Georges-Arthur Goldschmidt s’interroge également sur le langage du nazisme à travers Jünger et Heidegger et revient sur la traduction de Freud. Selon lui, le psychanalyste est traduit en français de façon trop compliquée alors qu’à l’origine le style de Freud est simple. Belle façon de rappeler que l’intelligence n’est pas dans des énoncés complexes, un vocabulaire d’érudit ronflant mais souvent dans une sorte de pureté du discours qui oblige justement à une parfaite clarté dans le raisonnement.grayscale_sigmund_freud_psychoanalysis_desktop_4048x3057_hd-wallpaper-8977001-300x226

Ces textes qui retrace le parcours  de Georges-Arthur Goldschmidt proposent donc aussi quelques éléments de réflexion essentiels. Le dernier texte résume sa vision de la traduction pour laquelle il revendique liberté. L’auteur cite ainsi à la fin un extrait d’une lettre de Peter Handke qui a traduit de certains de ses ouvrages : « Oui, c’est bien cela : sur ta ville (ton livre), je dois bâtir une autre ville qui naturellement doit être aussi la tienne. Parfois, quand devant un passage, je suis dans l’embarras, je m’interroge : quelle est l’image intérieure à la base, donc que je connais moi aussi ? Et alors ça marche » Le secret de la traduction idéale ?

 

Georges-Arthur Goldschmidt, La Joie du passeur, CNRS éditions

 

Un échange avec Vladimir Jankélévitch

novembre 22nd, 2013

 

image001Pendant un peu plus d’une heure, un spectacle nous fait découvrir ce grand philosophe, musicologue et pianiste du XXe siècle.

 

On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien. » V. Jankélévitch

 

J’ai lu des textes de Vladimir Jankélévitch sur la musique cet été. Textes d’écrivain musicologue magnifique d’intelligence mais aussi d’une sorte de poésie que Jankélévitch faisait passer dans ses mots en parlant des notes et des compositeurs. Le nom de Vladimir Jankélévitch m’est aussi familier parce qu’il est né à Bourges (en 1903, d’une famille d’origine russe, son père fut le premier traducteur de Freud) et qu’il reste lié dans mon esprit à la Maison de la Culture, à Malraux, à Vilar, à des esprits désireux de rendre accessibles la culture, l’art, la pensée à tous… à partir du moment où on pousse la porte. Un effort si grandement récompensé.

La mère du comédien Bruno Abraham-Kremer a assisté à des cours de Jankélévitch à la Sorbonne et en parla à son fils. Bien des décennies plus tard, le comédien rend hommage à ce souvenir personnel et au philosophe engagé pour l’humanité.

Bruno Abraham-Kremer nous lit avec beaucoup de vie et d’enthousiasme des morceaux choisis de sa correspondance avec Louis Beauduc, son camarade d’étude, son ami pendant soixante ans. Ces extraits permettent de retracer les grands moments de la vie de Jankélévitch mais aussi ses idées essentielles, les convictions qui l’ont porté toute sa vie. Le comédien nous lit comme s’il nous invitait à réagir à ses propos, dans une démarche philosophique. Parfois, il commente brièvement les propos, notamment pour souligner combien les paroles de Jankélévitch s’adressent toujours à nous, près de trente ans après sa mort.Jankelevitch-Vladimir-Une-Vie-En-Toutes-Lettres-Livre-896662500_ML

Humour, énergie, mais aussi conscience morale, courage habitent ces lettres amicales et tendres dans lesquelles Vladimir aime aussi interpeller Louis (dont une partie des lettres ont été détruites lorsque les Allemands ont pillé l’appartement du philosophe, à Paris.

Il y a des passages bouleversants comme la Deuxième Guerre mondiale durant laquelle Jankélévitch a dû fuir : pas assez français et trop juif. Il résista quand même. Ce n’est que quelques années avant sa mort en 1985 que Jankélévitch obtint ce pardon qu’il réclamait de la part de l’Allemagne, un pardon venu d’un jeune Allemand qui n’était coupable de rien mais prenait ses responsabilités pour offrir au philosophe cette réponse humaine à l’inhumain nazisme. Il a des passages tendres (comme la naissance de la fille de Jankélévitch, appelée Sophie, bien sûr) ou qui font un peu rire jaune comme la frilosité des éditeurs à publier les essais du philosophe qui ne sont certes pas des livres de vulgarisation politiquement correct et très marketing.

800px-Plaque_Vladimir_Jankélévitch,_1A_quai_aux_Fleurs,_Paris_4Ce spectacle tous les lycéens de terminale devraient aller le voir tant il donne envie de penser, de réfléchir à ce qui nous construit : notre responsabilité morale mais aussi l’esthétique qui rend l’existence plus supportable.

La vie est une géniale improvisation ! : un titre qui interpelle et qui, au bout du compte, nous invite à être acteur de cette improvisation… et à aller au 1 quai aux fleurs, à Paris adresser un salut fraternel au philosophe qui vécut dans l’immeuble. Et si je devais retenir une phrase de ce spectacle ce serait la parole de Jankélévitch : « Hélas, en avant ».image_35_1_la_vie_est_une_geniale_improvisation

 

 

 

La vie est une géniale improvisation !

Avec Bruno Abraham-Kremer
Adaptation Bruno Abraham Kremer et Corine Juresco

D’après Une vie en toutes lettres, correspondance entre Vladimir Jankélévitch
et Louis Beauduc. Editions Liana Levi

Théâtre des Mathurins, 21h30. Jusqu’au 4 janvier 2014

http://www.theatredesmathurins.com/spectacle.php?id=35

A écouter aussi le comédien parlant de son spectacle sur France Culture.

 

« On dit par exemple que ce qu’il y a de plus mystérieux, ce n’est pas la nuit profonde, c’est le grand jour à midi, le moment où toutes les choses sont étalées dans leur évidence, où se dénude le fait même de l’existence des choses. Le fait qu’elles sont là est plus mystérieux que la nuit, qui éveille des pensées de secret. Un secret se découvre, mais un mystère se révèle et il est impossible de le découvrir. » (Penser la mort ?)

 

 

Balade nocturne avec Chopin et Musset

novembre 5th, 2013

 

delacroix-chopinLe 14 novembre prochain, les notes de Frédéric Chopin et les mots d’Alfred de Musset retentiront salle Gaveau.

 

Entre autres distinctions internationales, Hélène Tysman a reçu un prix lors du très prestigieux 16e Concours International Chopin de Varsovie en 2010. Cette année-là elle enregistrait son premier disque dans lequel elle interprétait les 24 Préludes et la Sonate n° 2. Quelques années auparavant, elle avait eu le 1er Prix au Concours Européen Chopin de Darmstadt. Dans sa jeune carrière, le compositeur franco-polonais tient donc déjà beaucoup de place. Après un petit détour par l’univers de la musique de chambre de Schumann, non moins romantique, Hélène Tysman revient aujourd’hui à son premier amour avec un album comprenant notamment les Ballades.

Ces quatre compositions sont parmi mes préférées (adolescente, je rêvais de travailler la première Ballade que ma sœur m’avait jouée : j’ai acheté la partition sans me lancer et aujourd’hui sans doute est-ce trop tard).

Les Préludes et les Nocturnes sont plus souvent au programme des concerts et en disque. Pourtant, les Ballades ne sont pas moins belles et relèvent de la même inspiration et de ce mélange d’exaltation et de douceur mélancolique, Chopin passant de l’une à l’autre naturellement avec une grâce dont il a le secret. Saluons donc le choix d’Hélène Tysman qui nous offre une interprétation légère, caressante, féminine. Elle sait donner du son à chaque note de Chopin sans forcer et même les passages plus rapides et forte gardent une véritable délicatesse sous ses doigts.

Hélène Tysman, photo d'Alain Cornu

Hélène Tysman, photo d’Alain Cornu

En guise de mise en oreille de son troisième disque, Hélène Tysman jouera les Ballades salle Gaveau le 14 novembre. Si la salle était de la taille du salon de l’Arsenal (chez Nodier) ou de l’appartement de Victor Hugo, place des Vosges, on pourrait se croire revenus dans les années 1830 puisque le piano sera accompagné de la littérature. En effet, jamais plus qu’à l’époque romantique, les artistes ont entretenu un tel degré d’intimité et d’amitié. Jamais littérature, musique, beaux-arts n’ont été aussi proches et mêlés. Mais la salle Gaveau, par sa taille, aura l’avantage de permettre à plus d’happy few d’assister à cette soirée et je ne doute pas que l’ambiance aura quand même quelque chose de l’intimité d’un cénacle grâce aux œuvres interprétées.

C’est Musset qui accompagnera les Ballades de Chopin.

madail10Musset ne jouait pas de piano mais il aimait écouter sa sœur Hermine et il se lia d’amitié avec Liszt (sans parler de son amour désespéré pour Pauline Viardot et de son admiration pour la Malibran à qui il rendit hommage poétiquement). Aujourd’hui, Musset est souvent convoqué avec Chopin pour des spectacles. Mais de même qu’on privilégie souvent alors les Nocturnes, on choisit souvent de lire les Nuits ou quelques autres poèmes de Musset. Or, ce soir, Francis Huster, qui accompagnera Hélène Tysman, s’il a retenu La Nuit de décembre, la plus belle de toutes, la plus dramatique, nous fera aussi entendre le Musset dramaturge. N’est-ce pas par son théâtre si méconnu de son vivant que Musset illumine son siècle tout entier ? Un théâtre familier et adoré par Francis Huster qui a incarné Perdican, Octave et Lorenzo, la grande trinité mussetiste ! Des extraits d’On ne badine pas avec l’amour, de Lorenzaccio et des Caprices de Marianne entoureront ainsi les Ballades auxquels s’ajouteront La Nuit de décembre et un passage de La Confession d’un enfant du siècle.

Francis Huster photo Hugues Anhes

Francis Huster photo Hugues Anhes

Je ne sais pas si George Sand entrera un jour au Panthéon. Je pense que sa place est chez elle, à Nohant et non dans ce monument glacial et triste. Rendre hommage à de grandes femmes de lettres c’est les lire non les faire reposer dans le même caveau que des hommes illustres.

Mais cette « Nuit chez Musset » salle Gaveau n’existerait pas telle qu’elle sans George Sand. Chopin composa trois des quatre Ballades en Berry auprès de l’auteur d’Indiana qui prenait soin de lui. Quant à Lorenzaccio, On ne Badine pas avec l’amour et La Confession d’un enfant du siècle ils ont été écrits grâce à la liaison que Musset entretenait avec Sand.

Musset, mélancolique et ardent, Chopin, cristallin, ont vu leur génie soutenu par la même femme. Le duo que Francis Huster et Hélène Tysman vont former en cette nuit de novembre sera donc habitée à la fois par la grâce de l’art et celle de l’amour.

 

delacroix-sandInformations :

Une nuit chez Musset, 14 novembre 2013 à 20h30

Salle Gaveau

45, rue la Boétie 75008 Paris

Réservations : 01 49 53 05 07 ou http://www.sallegaveau.com/la-saison/795/huster-tysman

 

Le disque d’Hélène Tysman Chopin, Vol. 2 Ballades (label Oehms classics, distribution Abeille musique) : Ballades n°1 à n°4 – Polonaise-Fantaisie, op.61 – Barcarolle, op.60 – Nocturne, op.9 n°3 – 4 Mazurkas op. 24

http://helene-tysman.com/

 

 

Autopsie d’un cœur aimant

novembre 2nd, 2013

Tout-cela-n-a-rien-a-voir-avec-moi-de-Monica-Sabolo_visuel_galerie2Autant le dire tout de suite : je n’ai lu jusqu’à présent à peu près aucun roman de la rentrée littéraire. Non par désintérêt mais par manque de temps, parce que personne à dire vrai n’attend mon avis et parce que je considère qu’un livre n’étant pas un pot de yaourt, on peut bien le lire plusieurs mois voire plusieurs années après sa parution. J’ai cependant lu, sur les conseils d’une amie, le roman de Monica Sabolo, Tout cela n’a rien à voir avec moi. L’auteur est rédactrice en chef des pages culture de Grazia et signe ici son troisième roman publiés comme les précédents chez J.-C. Lattès (voilà pour les informations recueillies sur Internet que je livre pour avoir l’air de faire une chronique classique bien qu’elles ne me paraissent pas d’une grande utilité, je m’en suis bien passée pour lire l’ouvrage de Monica Sabolo).

La plupart des amours sont inégales. Il y a toujours un qui aime plus que l’autre. Il est d’ailleurs fréquent que l’équation s’inverse. Celui qui aimait moins voit sa passion grandir avec le temps pendant que l’autre se déprend. La littérature est riche de pareilles amours : Adolphe de Benjamin Constant, La Femme abandonnée de Balzac, La Confession d’un enfant du siècle de Musset. Dans les trois cas (et dans le roman de Monica Sabolo) la femme est un peu plus âgées que son compagnon. Mais, même à âge égal, l’histoire aurait fonctionné.

Il arrive aussi que les amours soient à peu près à sens unique.  Comme le dit l’Infante dans Le Cid « Ma plus douce espérance est de perdre l’espoir». Eprise de Rodrigue sans être payée de retour, cet émouvant personnage secondaire rappelle en quelques mots que le sentiment amoureux se nourrit d’espoir, même de façon déraisonnable, même lorsque la cruelle réalité devrait nous détourner de la moindre illusion.

Le problème de MS, héroïne du roman de Monica Sabolo, comme de tous les « êtres aimants » face à l’être aimé est de parvenir à cesser d’espérer être aimé avec la même intensité, cesser d’espérer au moins connaître un moment de bonheur harmonieux. Il suffit qu’un infime sentiment amoureux continue à nous habiter pour espérer. Le cœur humain est assez machiavélique pour élaborer des scénarios ou des raisonnements destinés à piéger même l’être le plus censé, une fois tombé dans le piège. C’est bien cet espoir terrible, impossible à tuer, qui explique tous les efforts de MS pour convaincre XX de la viabilité de leur histoire et justifie tous les manèges auxquels elle se livre pour tenter de parvenir à ses fins.

coeurIl ne faudrait pas trop aimer ou du moins être capable de garder une certaine distance, une certaine indépendance par rapport à ses sentiments. Bonne résolution qu’il n’est possible de tenir que lorsque l’on a le cœur libre. On se promet chaque fois de ne pas retomber dans le piège et on saute à pieds joints dedans croyant que ce sera différent. Aimer sincèrement c’est étouffer son amour-propre, son orgueil presque sa dignité pour accéder à l’autre. MS, avec pudeur mais sans pruderie, avoue ses souffrances d’amour-propre même lorsqu’elle cherche à faire croire à XX qu’elle ne souffre pas (une tactique parmi d’autres pour être aimé : feindre l’indifférence). L’un des passages les plus drôlement pathétiques est la lettre adressée à Monsieur Diakgite. MS a trouvé le prospectus porte d’Orléans. « Pas de problème sans solution ». Quand on est désespéré, on est si fragile que même les promesses d’un vaudou vous apparaissent comme une possible bouée de sauvetage (j’utilise cette image à cause du Titanic, voir plus bas).

Mais l’indifférent, dans l’histoire, c’est XX : le beau collègue à qui on ne peut même pas reprocher d’avoir promis quoique ce soit. XX l’inaccessible qui se cache derrière un écran d’ordinateur, de portable ou de télévision. A propos de son mystère et de son caractère incessible, Monica Sabolo écrit avec justesse : « Outre l’hystérie sentimentale, le désœuvrement et l’imprudence, c’est souvent son goût pour les langues étrangères qui accablent l’être aimant. Il n’est pas question ici de l’attrait, certes indéniable mais superficiel, pour l’individu brésili9782290054277en ou britannique (essentiellement natif de Manchester). Non, il s’agit d’une inclination pour l’Ailleurs, ce concept flou embrassant une multitude de notions métaphysiques (l’Absolu, la Poésie, l’Extase, la Liberté), et dont l’être aimé est apparemment le représentant sur cette terre. Ce dernier semble en effet porteur d’une énigme : le moindre de ses mots, de ses gestes, voire sa simple présence au monde, relève d’un secret prodigieux. L’être aimant, qui pressent tout cela comme on pressent l’ombre de la Grâce, vit dans la douloureuse impatience de percer ce secret, qui, bien entendu, ne lui sera jamais révélé. »

Le roman de Monica Sabolo est beau et original. Très différent de L’Entendement d’amour de Sophie Khan dont j’ai parlé récemment même si tous les deux, avec subtilité, parlent avec une bouleversante sincérité du désir d’amour, d’une quête de la perfection amoureuse, d’une quête de bonheur.

Monica Sabolo. Photo JC Lattès

Monica Sabolo. Photo JC Lattès

Monica Sabolo aborde plus précisément le thème du chagrin sur lequel Sophie Calle, entre autres, s’est penchée en convoquant une centaine de voix féminines. Je pense à Sophie Calle car le roman  de Monica Sabolo a quelque chose de la performance d’un plasticien allié à l’écriture. En effet, au milieu du texte, elle place des photos qui illustrent les propos ou révèlent ce que les mots ne disent pas. Les photos de briquets, livres (notamment ceux offerts à MS par ses amis pour la consoler), mégots, verres sur une terrasse, serviette en papier, scooter de l’être aimé sont soient des vestiges d’instants « amoureux », soient des reflets des obsessions ou des hasards (qui ne le sont pas) que l’amour met sur notre chemin. D’autres photos encore sont des tentatives de dialogues avec l’être aimé comme des appels qui ne trouvent pas de réponse.

Le ton de Monica Sabolo n’est pas dénué d’humour mais on rit jaune (pour peu qu’on ait connu une fois les affres de la passion). Le lecteur se presse de rire pour repousser bien loin ses propres mauvais souvenirs, pour ne pas se sentir trop en empathie avec MS. Car au fond, ce roman est le récit d’un désastre banal et émouvant que peut symboliser le Titanic, dont parle l’auteur en plaçant la photo du paquebot. Métaphore pour dire le naufrage que constitue cette histoire d’amour.

MS se demande comment elle en est arrivée là. Pour trouver une réponse qui pourrait la consoler, elle revient sur son passé. Avant XX. Avec photos de famille à l’appui, l’auteur revient sur le récit des origines de Monica qui, bien sûr permettent en grande partie d’expliquer sa maladresse à l’égard des hommes : son père fort séduisant Italien a quitté sa mère sans aucune préoccupation pour sa progéniture. Sa mère s’est remariée avec un homme qui lui a servi de père de substitution hélas les choses se sont gâtées lorsque Monica est arrivée à l’adolescence.

FragmentsOutre les photos, le roman est composé aussi d’échanges  de SMS ou de mails entre MS et XX. Ce sont les éléments « objectifs » pour comprendre le déroulé de cette histoire d’amour qui avorte avant même d’exister un peu. Le langage est assez rapide mais soigné (rien à voir avec le langage SMS des moins de 15 ans). Quant à « la narration », la partie autopsie, elle est écrite dans un style classique et élaboré. On songe par moments aux moralistes du XVII e siècle (sans illusion sur la nature humaine) et  à l’une des analyses les plus brillantes de ce sentiment, Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes.

Mais les déclarations, les réflexions sur l’amour sont vues ici par une femme (« l’être aimant »). Beaucoup d’écrivains hommes ont décrit les tortures d’un être aimant homme face à une femme. Beaucoup moins de femmes ont exploré les tourments d’un être aimant femme face au dépit amoureux. Beaucoup d’auteurs femmes aujourd’hui mettent en scène le couple avec une certaine neutralité teintée de désenchantement, ou alors elles décrivent des femmes aimées qui se vengent de siècles de domination masculine.

Or, les femmes d’aujourd’hui ne dominent pas plus qu’hier et des MS, des infantes, il y en a beaucoup. Monica Sabato elle, à sa façon moderne et intemporelle, nous parle du chagrin d’une femme aimante. Car, remarquons-le, une femme qui aime met dans ses tourments plus de gentillesse, de générosité qu’un homme qui aime. Ce dernier s’abandonne à la passion peut-être avec davantage de folie mais avec plus de brutalité et moins de bonté. Peut-être est-ce aussi cela qui m’a touchée chez MS, l’attention qu’elle a sur XX. Certes, c’est pour le conquérir mais c’est une conquête généreuse, tournée vers l’autre.

J’ai pensé aussi en lisant Monica Sabolo à ce livre merveilleux qui s’intitule Vingt-quatre heures d’une femme sensible de Constance de Salm écrit au début du XIXe siècle. L’auteur, qui avait suscité l’admiration de Stendhal, racontait sous forme de monologue épistolaire une femme écrivant à l’aimé dont elle se croit abandonnée. Mais, il y a peu de textes de femmes mettant en scène et analysant avec tant de lucidité et d’élan leurs souffrances. Je ne sais pas pourquoi.9782752907660

J’ai aimé aussi particulièrement ce passage très juste sur cette façon qu’a l’être aimant de se dissoudre dans l’être aimé en espérant justement être payé de retour. C’est d’ailleurs bien là qu’est le drame de l’être aimant qui ne parvient à être lui-même parce que l’amour l’a rendu prisonnier de son sentiment, prisonnier de l’autre, son adorable tortionnaire.

On trouve aussi, entres autres (je laisse quelques surprises aux lecteurs bénévoles qui me liront) un courrier à Mr Diakgiet, le vaudou, à un opérateur téléphonique et à Facebook. Des lettres dignes d’une amoureuse perdue qui cache ses larmes derrière des formules de politesse. Certains aspects sont très typiques de notre décennie (par exemple demander au service « relations avec les usagers » si on peut savoir qui consulte notre profil Facebook et à quelles fréquences, rêve de tous les cœurs désolés en 2013). Mais dans le fond, les comportements et les pensées décrits par Monica Sabolo sont intemporels et c’est bien ce qui fait tout l’intérêt de ce roman. Les âmes blessées s’y retrouveront et les triomphants, peut-être, comprendront mieux ceux qu’ils blessent (et qui sait si un jour, ils ne se retrouveront pas de l’autre côté de la barrière).

Le ton faussement scientifique et distancié que Monica Sabolo arrive à tenir d’un bout à l’autre sans lasser rend ce chagrin d’amour encore plus saisissant et permet à chacun de se retrouver dans cette autopsie d’un cœur aimant.

« Tout cela n’a rien à voir avec moi » et beaucoup avec tous.

 

Tout cela n’a rien à voir avec moi de Monica Sabolo, éditions J.-C. Lattès, 153 pages.

Voyage en proustalie

octobre 31st, 2013

 

9782710370611FSLa vie est un jeune homme vêtu de noir

 

Cet automne 2013 est très proustien avec le centenaire de la parution de Du côté de chez Swann. On peut peut-être railler un peu cette proustomanie éditoriale. Mais par rapport à des personnalités qui font réellement le buzz (par exemple Nabilla), soyons réalistes, cette proustomanie reste très confidentielle. Ce n’est pas Charlus et Swann qui font vendre du Coca Cola ou des corn flakes. Du reste, il ne me semble jamais excessif de mettre en valeur un écrivain de génie. Il appelle toujours à ne pas se laisser gouverner par l’actualité abrutissante, redonne sa place à l’individu broyé par le général et la technique. L’écrivain humaniste auquel on ne donne plus la parole (ou si peu) aujourd’hui, nous dit que ce qui fait l’existence ce sont les relations humaines. Sans relations humaines un homme n’est tout simplement pas un homme. Mais ce que Proust a dit peut-être mieux que personne c’est que la destinée de l’homme est d’être seul avec lui-même. A la fois passionnante compagnie et en même temps tragédie car cette solitude intérieure rend l’autre, les autres toujours un peu inaccessibles en dépit de l’amour que l’on peut leur porter, en dépit de nos élans généreux ou de sympathie. Proust était capable d’une grande empathie mais il avait conscience d’être singulier par cette empathie qui finalement l’isolait plus encore que le commun des mortels. Ce fut aussi le cas de Stefan Zweig que cette empathie rendit dépressif. Mais même si l’on est toujours seul avec soi-même, que là est notre destiné, puisque la mort sera une nouvelle et définitive solitude, comme l’explique Proust cette solitude se construit également avec et par rapport aux autres, voués à la même finitude que nous.1397134-gf

 

Proust de A à Z

 

Michel Erman, professeur à l’université de Bourgogne, est un excellent guide proustien. Il nous a déjà promené dans l’univers des Verdurin, des Guermantes au Bois ou encore à l’hôtel de passe de Jupien dans son Bottin des lieux proustiens. Il nous a présenté Françoise, Odette et autres Charlus, Cottard et jeunes filles de Balbec dans son Bottin proustien. Ces deux livres n’étaient pas seulement des référencements stricts mais aussi de courtes analyses sur les personnages et lieux recensés. Son ouvrage Les 100 mots de Proust nous permet de découvrir d’autres facettes de l’auteur d’A la recherche du temps perdu : l’art et l’âme de Marcel Proust avec toutes leurs complexités, ses amis  et ses personnages finalement tout aussi réels. Il est ici question de l’écrivain et de son univers, de l’homme et de l’œuvre, de Swann, d’Odette, d’Albertine mais aussi de Céleste Albaret, du prix Goncourt, du Ritz, des paperoles, comme des réminiscences de la madeleine, du baiser du soir, de l’homosexualité, de l’affaire Dreyfus.

Difficile de parler de La Recherche sans parler de Proust, aussi bien de son « moi profond » que de son « moi social » qui lui a permis pendant des années de se livrer à des observations d’entomologiste. Plusieurs de ses contemporains ont insisté d’ailleurs sur son regard attentif et perçant. Rien n’échappait à son œil et à ses oreilles.

 

Stendhal, dessiné par Musset

Stendhal, dessiné par Musset

Vanité

Dans ses livres, Michel Erman insiste sur l’aspect social chez l’écrivain. Il souligne la place importante faite au snobisme et à la vanité dans les descriptions des personnages et les scènes de mondanité. Proust n’est pas loin de rejoindre Stendhal pour qui le Français était gouverné par la vanité (même en amour). Proust et Stendhal, sans être dupes de ces jeux sociaux, ont tous les deux été atteints de la « ducomanie » et ont rêvé d’être admis dans les salons du Faubourg saint-Germain. Si Proust est parvenu à ses fins même s’il a dû essuyer le mépris de quelques comtesses, Stendhal, trop libéral n’a jamais pu y entrer… Il s’est contenté d’en rêver dans Armance en mettant en scène ce fameux Faubourg. Quelques critiques, à tort ou à raison, dirent que la peinture de la noblesse par Stendhal était fausse, que les gens ne s’exprimaient pas comme il les faisait parler. Ce n’est pas un reproche que l’on ferait à Proust qui ne laissait aucun détail au hasard. Même une plume sur un chapeau devait être au bon endroit. Plus riche et réel que la réalité tout en étant intemporel comme le sont les grandes œuvres littéraires.

Mais je m’égare dans ce parallèle avec Stendhal auquel on songe plus rarement que celui avec Balzac (non moins ducomaniaque mais plus heureux avec les duchesses, toute proportion gardée, grâce, entre autres, à ses opinions légitimistes).

Michel Erman, dans ses 100 mots de Proust, comme dans sa biographie de l’écrivain, s’attache à être pédagogique mais sans jargon. C’est un ouvrage accessible et motivant même pour ceux qui sont effrayés par La Recherche. Du reste, il faut remarquer que la plupart des spécialistes de Proust ont le ton, la manière de nous rendre Proust familier, séduisant, drôle, passionnant comme si l’écrivain et son œuvre étaient source d’une sorte d’euphorie littéraire communicative. C’est une réflexion que je me suis faite en écoutant la série sur France Inter Un été avec Proust où divers spécialistes sont venus évoquer l’écrivain et son œuvre chaque soir, à l’heure du baiser.

 

Des mots choisis

Boulevard des Capucines par Jean Beraud

Boulevard des Capucines par Jean Béraud

Les explications de Michel Erman sont sérieuses et vivantes. Il analyse avec une rigueur de philosophe (parfois de moraliste) les comportements des personnages proustiens. Dans ses livres, on sent bien qu’il éprouve sympathie et admiration pour Proust mais sans excès. Ni glacial avec son objet ni dans une adoration aveugle. En mettant en avant dans Les 100 mots les analyses psychologiques ou les réflexions auxquelles Proust se livre, Michel Erman montre que l’auteur du Temps retrouvé a tout expliqué, tout expérimenté ou senti. Rien de l’homme ne lui a échappé. On devine que certains thèmes développés attirent plus particulièrement Michel Erman comme la jalousie, la cruauté ou encore l’ambiguïté sexuelle qui font l’objet d’entrées dans ses 100 mots et de passages dans sa biographie. On retrouve, traité sous un autre angle, des lieux proustiens. Dans le bottin, Michel Erman décrivait les différentes chambres de La Recherche. Dans Les 100 mots, il parle de la chambre de façon générale comme l’un des lieux essentiels chez Proust : « tantôt un lieu clos et protecteur, tantôt un espace ouvert en contact avec le monde ». Les hasards de l’ordre alphabétique placent chambre à côté de Champs-Élysées également un espace important dans la vie et l’œuvre : c’est là que l’écrivain connut sa première crise d’asthme, là que le narrateur voit Gilberte (ou ne la voit pas quand elle manque à la promenade mais pense à elle).

D’autres entrées permettent de découvrir l’homme Proust comme «  duel » qui rappelle que l’auteur « a toujours eu le goût du défi en même temps qu’une haute idée de son honneur ». Proust ainsi se battit une fois avec Jean Lorrain et contrairement à l’image que l’on pourrait se faire du petit Marcel c’était un homme courageux. Il aspirait à un héroïsme (notamment lors de la guerre) que sa faiblesse physique et son hypocondrie ont contrecarré comme le raconte Michel Erman dans sa biographie, rappelant que plusieurs de ses amis furent tués au front. L’auteur relie l’histoire, le début du XXe siècle à l’univers proustien à la fois en marge mais aussi reflets, voire gros plans, de la réalité. On passe des mots de la Belle Époque à ceux de Proust plus particulièrement. Par exemple les bains de mer sont à la fois typiques par leur développement au début du XXe siècle et prennent une couleur singulière chez Proust en devenant très romanesques.

 

 

Demoiselles_telephoneLe téléphone

Proust a parlé par exemple des demoiselles du téléphone, objet d’une entrée dans Les 100 mots. L’appel téléphonique passe alors par une opératrice. Jeunes femmes célibataires dont on n’entendait que la voix. Chez Proust la voix seule sans corps est à la fois objet de fantasme mais aussi révèle quelque chose de la fragilité de l’existence. La vie de l’autre que l’on entend seulement paraît insaisissable, presque irréelle, si lointaine. Avec le téléphone quelque chose nous échappe de façon assez tragique et Proust, avec la scène dans laquelle il décrit la communication du narrateur avec sa grand-mère, est certainement l’un des premiers (et le mieux) à dévoiler la face abstraite de cette invention. Cocteau, avec sa bouleversante Voix humaine, en fera aussi un objet tragique. Aujourd’hui le téléphone est devenu si ordinaire, il n’est plus nécessaire de passer par une opératrice. Mais à bien y réfléchir ce moyen de communication  pourtant, et surtout à certains instants, garde une part de tragique. La miraculeuse abolition de l’espace, puisqu’on peut parler à quelqu’un qui n’est pas présent, nous rappelle aussi la difficulté d’être avec l’autre et symbolise sa disparition possible. Le fil n’existe même plus, renforçant peut-être l’impression de malaise qui s’attache à l’utilisation du téléphone.

 

Raconter la vie de Proust

Proust par Jacques-Emile Blanche

Proust par Jacques-Emile Blanche

Se lancer dans une biographie de Proust est un peu une provocation : ne va-t-on pas tomber dans la méthode de Sainte-Beuve ? (que Proust condamne sans avoir lu attentivement : le critique n’est pas aussi médiocre qu’il le pensait mais il est toujours bon de tirer à boulets rouges sur ses aînés).

Ecrire une biographie c’est passer de l’homme à l’œuvre ou plutôt de parvenir à relier l’un à l’autre naturellement, en essayant de reproduire le fil de l’existence de l’écrivain. C’est à mon sens ainsi que doit être construite une biographie en utilisant les documents autobiographiques et les témoignages des contemporains. Michel Erman se sert à bon escient des souvenirs des uns et des autres, des articles de presse et de la correspondance de Proust (nous donnant ainsi envie de découvrir cette part de l’œuvre que l’on pourrait qualifier d’hôtel particulier par rapport à la cathédrale que constitue La Recherche). En citant des lettres, Michel Erman parvient souvent à mettre en évidence les méandres du moi social de Proust mais aussi les intermittences de son cœur. Les lettres nous offrent aussi des instantanés de l’écrivain face à un ami intime, une connaissance, un membre de sa famille, un événement, etc…

Cette biographie est assez courte et se lit  facilement. L’auteur ne s’appesantit pas sur mille et un détails, il a plutôt déterminé des moments particuliers pour éclairer la vie de l’écrivain mais aussi expliquer comment s’élabore l’œuvre de façon souterraine.

 

De Marcel à Proust

Céleste Albaret

Céleste Albaret

En lisant Michel Erman on prend bien conscience que Proust est comme un papillon qui serait longtemps resté à l’état de chrysalide. Il y a presque quelque chose de magique, de mystérieux dans ce passage entre le petit Marcel, le Proust chic peint par Jacques-Emile Blanche et l’écrivain qui vit presque nuit et jour dans son lit avec comme seul contact Céleste Albaret, «  la vestale ».  Dans les dernières années de sa vie, ses lien avec le présent, la vie réelle se limite presque plus qu’à la correspondance et au téléphone pour parler à des amis et à quelques rares visiteurs comme Jacques Rivière, son éditeur chez Gallimard.  Bien sûr Proust a commencé à écrire très tôt (Michel Erman revient notamment assez longuement sur son travail sur Ruskin) mais pendant des années, il ne parvient pas à faire carrière. Il est rejeté de partout, personne ne veut lui offrir une chronique, un petit carré de papier journal. Parfois, il place quelques textes qui ne sont pas lus ou lus de façon déformée à travers la personnalité de l’auteur (au fond, c’était peut-être bien cette déformation qui fâche Proust lequel a trouvé en Sainte-Beuve un critique-symbole de son malaise et de son mécontentement). Et on dirait que subitement, celui dont personne ne croyait qu’il avait du génie, celui qu’on traitait de haut, se met à écrire, écrire,  écrire après les pastiches et un tour d’essai avec Jean Santeuil. L’œuvre était déjà née intérieurement avant de parvenir à se matérialiser comme La Chartreuse de Parme dictée en un temps record, fruit de la maturité de Stendhal.

 

Placards de Du côté de chez Swann

Placards de Du côté de chez Swann

Proust fait carrière

La sympathie que le biographe éprouve pour Proust ne l’empêche pas de souligner les parts  plus sombres, calculatrices ou agaçantes de l’écrivain. Il montre comment en se livrant à des stratégies complexes Proust arrive en quelque sorte à tromper son monde et parvient à ses fins. Il raconte très bien aussi comment il s’attache à faire la promotion de ses textes d’une façon d’abord laborieuse puis beaucoup plus pertinente et astucieuse. Michel Erman nous fait comprendre que Proust, une fois devenu grand écrivain, prend de l’aplomb, ose s’imposer notamment auprès de Gallimard, des directeurs de journaux et revues avec lesquels il avait été si maladroit (par exemple avec Calmette, patron du Figaro).

L’œuvre transforme l’homme qui ne vit plus que pour elle. Michel Erman décrit en détail sa naissance, on a l’impression de voir les feuillets manuscrits s’accumuler sur la table en bambou appelée « la chaloupe ».

Plus La Recherche avance, plus Proust existe dans ce monde où tant de fois, il s’est senti rejeté car trop différent, trop sensible, trop étrange. Sa cathédrale le porte et sa seule crainte est de ne pas avoir le temps nécessaire pour l’achever.

 

Cathédrale de Rouen par Monet

Cathédrale de Rouen par Monet

Deux rythmes pour deux vies

J’ai remarqué que le rythme change au fil des pages de cette biographie. Au début le temps semble passer lentement. Michel Erman décrit en détail certains moments de l’enfance, de l’adolescence, les premières expériences amoureuses et sexuelles de Marcel, le contexte historique notamment l’affaire Dreyfus, les personnalités du monde politique, littéraire et artistique à la mode que l’écrivain dilettante tente plus ou moins d’approcher. Puis, presque imperceptiblement, dans les derniers chapitres le rythme s’accélère comme si le souffle allait manquer par rapport à cette vie qui auparavant se traînait, presque un peu vide, du moins en superficie. On a ainsi l’impression d’assister à une métamorphose à la fois progressive et subite. La mort de Jeanne Proust, sa mère, est sans doute pour beaucoup dans ce basculement. Mais j’imagine qu’il y a peut-être un jour où Proust a eu le sentiment d’avoir trouvé la clé. Pendant des mois, Alain-Fournier travailla au Grand Meaulnes sans parvenir à trouver la façon dont il devait traiter son sujet, incertain même de l’intrigue, du style (mélange de rêve et de réalité). Et puis, un beau jour il découvrit ce qu’il appela son « chemin de Damas ». J’imagine également que Proust dans sa chambre tapissée de liège du boulevard Haussmann un jour a été certain d’avoir trouvé son chemin de Damas, d’avoir posé la première pierre de sa cathédrale. Le mystère de la création artistique qui reste mystère pour nous. Heureusement d’ailleurs, c’est aussi ce qui fait la beauté des chefs-d’oeuvre.9782070754922fs

Bien sûr on peut tout ignorer de la vie de Proust et lire La Recherche. Mais à travers sa biographie  Michel Erman nous invite à lire ou relire l’œuvre un peu différemment. Cette figure complexe et finalement bouleversante qu’est Marcel rend la lecture de La Recherche encore plus passionnante en nous donnant l’impression d’être un familier de l’auteur. Un happy few.

 

Les 100 mots de Proust, Puf, coll. Que sais-je ?

Bottin proustien, Bottin des lieux proustiens et Marcel Proust, biographie, éditions La table ronde, coll. La Petite Vermillon.

 

À l’occasion du centenaire de Du côté de chez Swann,

Le Divan célèbre Marcel Proust et À la Recherche du temps perdu lors d’une rencontre exceptionnelle avec Pierre Alechinsky, Michel Erman , Nicolas Grimaldi  et Jean-Yves Tadié

Mardi 12 novembre à 19h. Débat et dédicaces

Librairie Le Divan  203 rue de la Convention (XVe)

www.librairie-ledivan.com

Une rencontre avec Michel Erman aura aussi lieu à la Belle Hortense 31 rue Vieille du Temple (IVe) le 14 novembre à 20h.

La comédienne Diane de Segonzac lit La Recherche en 14 séances au théâtre du Nord Ouest :

http://www.billetreduc.com/102982/evt.htm

 

Un hymne à l’amour

octobre 27th, 2013

 

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L’entendement d’amour de Sophie Khan est un roman exigeant qui rappelle que ce genre littéraire est aussi la liberté incarnée. J’aime ces écrivains qui savent ainsi profiter de cette liberté, une sorte de folie littéraire peut-être mais qui est la meilleure réponse au marketing et au formatage outrancier qui se répand dans le monde littéraire comme une peste, depuis près de deux siècles.

Le roman de Sophie Khan est un livre de métamorphoses où la prose et le vers semblent entretenir un constant dialogue créatif et amoureux.

L’ouvrage est construit comme une fresque, non pas la fresque romanesque mais la fresque renaissance avec ses couches successives. Chaque couche correspond à un élément, un narrateur, un fil de l’histoire.

Le thème de l’amour et de la création sont donc étroitement liés et leur point commun, me semble-t-il, est l’ardeur qu’il faut mettre pour leur donner de l’épaisseur, en dévoiler aussi les mystères et les beautés.

Petits mots sous un prunier de Pascaline Boura

Petits mots sous un prunier de Pascaline Boura

Le lien littérature et art plastique, sensuel, sensoriel est aussi justifié par la couverture, ici ce n’est pas une image de couverture mais une façon d’accompagner, voire de faire résonner de création littéraire. La couverture est la reproduction d’une œuvre de Pascaline Boura. Intitulée « Petite lettre » réalisée avec papiers de soie et pastels secs elle évoque les reliures anciennes. Le temps du beau travail soigné. Mais aussi le temps qui passe sur le papier, donc aussi sur l’humanité. Sophie Khan a découvert les œuvres de Pascaline Boura par hasard alors que son texte était achevé et tout naturellement elle a voulu que l’une d’elles serve de couverture. Comme un écho au lien entre Dante et Giotto ?

Le roman tourne en effet autour du personnage de Dante : il incarne à la fois le poète et l’amour, il incarne la recherche de la beauté, point commun à tous les arts. Une quête platonicienne.

Mais c’est une quête difficile comme le raconte Sophie Khan car ni la raison, ni Dieu ne sont des aides. Une quête qui remet toujours tout en question et pleine d’embûches : on « claudique » mais toujours en s’élevant. Dans le tourment qui s’exprime au fil des pages, l’angoisse amoureuse et existentielle est toujours accompagnée d’une ardeur à être malgré tout, pleinement.

La fragilité du verbe devient une force.

Isabelle Adjani dans "Adèle H" de François Truffaut

Isabelle Adjani dans « Adèle H » de François Truffaut

Dante n’est pas seul, bien sûr dans L’Entendement d’amour. Il y a Béatrice, la muse, « une très belle allégorie », mais un peu froide, presque trop irréelle. Il y a aussi Antonia, la fille du poète, qui vit dans un couvent sous le nom de Beatrix. Un prénom « envahissant ». Cette Antonia/Beatrix est émouvante par son évanescence, sa relation avec son père d’où découle une grande part de son destin, la fraîcheur de son rêve amoureux. J’aime le rapprochement que l’auteur fait avec Adèle Hugo. Sophie Khan rappelle cet instant dans le film de Truffaut quand Adèle H à qui on demande le nom « trace du bout de son index en sueur les lettres de son patronyme sur une surface réfléchissante… » Deux jeunes filles fascinantes, parce qu’elles sont étouffées sous la figure paternelle, adorée. Aucun amour n’est facile. Deux jeunes filles fascinantes qui permettent comme l’écrit l’auteur à « l’imagination » de « caracole(r) ».

Ce roman est aussi habité par Giotto, presque un Dante de la fresque.  C’est à lui qu’on doit le portrait le plus vivant  de Dante où perce douceur mais aussi mélancolie… loin de la rigueur froide du portrait réalisé par Botticelli bien après la mort du Dante. Dans l’un il y la vie même dans ce qu’elle a d’inachevé, d’imparfait, dans l’autre la froideur de l’éternité tel le Panthéon.

Dante par Giotto

Dante par Giotto

Deux autres femmes entourent le poète : Marguerite Porete, une mystique rencontrée à Paris et Francesca da Rimini. On suit des instants de vie de ces personnages mais aussi et surtout des instants de conscience, d’âme imaginés par Sophie Khan et dont on devine qu’ils sont aussi des reflets de ce qui gouverne intimement l’auteur.

Marguerite Porete fut condamnée à être brûlée vive. Trop en avance sur son temps, trop ardente avec son livre Le Miroir des âmes simples. « Lisez-la, enivrez-vous avec elle ! Et vous comprendrez alors que l’Amour n’est soumis à autre chose qu’à lui-même. Ni à la morale. Ni à la religion. Ni à Dieu même. Aimez-la : faites-vous femme comme elle ! Et si vous l’êtes, prouvez-le ! » Blasphème au XIVe siècle, évidence bien des siècles plus tard mais une évidence qui réclame une force héroïque à être, à être sincère avec ses passions.

Renaissance est un mot auquel j’ai pensé plusieurs fois en lisant L’Entendement d’amour même si cette renaissance parfois prend des allures du supplice de Sisyphe mais sans jamais du désespoir.

À une époque où tant de romans évoquent les noirceurs du monde, du couple, à une époque où la création est tellement formatée, où la phrase même est en manque de lyrisme L’entendement d’amour, dont le titre sonne comme un roman courtois, nous transporte ailleurs, interroge des créateurs d’hier mais aussi plus près de nous. Nous ne sommes pas dans le passé mais dans un autre présent, infiniment plus désirable, où l’homme est au centre de tout comme ce dessin de Léonard de Vinci, L’homme de Vitruve. Renaissance.

L’Entendement d’amour de Sophie Khan, édition la Rumeur libre, 240 pages

http://www.larumeurlibre.fr/

Contact Pascaline Boura : auchevetdelart@orange.fr

Sophie Khan sera l’invitée de Seyhmus Dagtekin dans le cadre des soirées Poètes en résonances, le 29 novembre, 8 rue Camille Flammarion, à 20h

http://www.seyhmusdagtekin.fr/index.html

 

 

 

Une soirée salle Cortot

octobre 10th, 2013

David Saliamonas

David Saliamonas

 

La musique se suffit-elle à elle-même ou bien son interprétation peut-elle (doit-elle même ?) s’accompagner de mots ?

C’est une question à laquelle j’ai réfléchi plus d’une fois en lisant des textes de compositeurs et d’écrivains sur la musique (notamment en travaillant sur un Goût de la musique pour le Mercure de France). C’est une question que je me pose aussi à chaque fois que j’assiste à un concert parce que justement un torrent de mots me vient alors à l’esprit (sauf si le concert me déplaît ou m’ennuie mais c’est rare).

Certains pensent qu’expliquer la musique, lui ajouter des mots c’est sinon la trahir du moins l’encombrer. Sans doute Chopin le plus pur des compositeurs dans le sens où il ne vivait que pour son aurait aurait-il dit qu’elle se suffisait à elle-même. Son ami Liszt pensait autrement, lui qui était fasciné par les autres artistes, notamment les écrivains. Dans l’un de ses articles réunis sous le titre Lettres d’un bachelier ès musique Liszt recommande même que le compositeur donne en « quelques lignes une esquisse psychique de son œuvre ». L’interprète peut également livrer sa propre vision de l’œuvre dont il se fait le passeur entre le compositeur et le public. Difficile de trancher entre ces deux écoles. J’aurais tendance à penser en tout cas que les mots ne nuisent pas à la musique au pire on les oublie, au mieux ils accompagnent notre écoute. Je présume que David Saliamonas serait d’accord avec Liszt. À l’occasion de son concert le 9 octobre salle Cortot, il a pris soin de présenter successivement les œuvres qu’il allait interpréter tout d’abord les Préludes opus 28 de Chopin, puis la Partita n° 2 en ut mineur de Bach puis les seize Valses opus 39 de Brahms et enfin la Paraphrase de concert sur Rigoletto de Liszt.delacroix-chopin

Certes il y a sans doute des mélomanes qui aiment le côté un peu cérémonieux du récital où le musicien se tenant très droit vient jouer son morceau, salue le public sans un mot et s’en va. Il y a encore des concertistes qui agissent ainsi. Mais il me semble que le public aujourd’hui a besoin de créer un lien plus personnel avec l’interprète. On sentait que la salle Cortot appréciait cette introduction non dénuée d’humour offerte par David Saliamonas. Même ceux qui connaissaient très bien par exemple les Préludes de Chopin pouvaient y trouver de l’intérêt car le pianiste ne s’est pas lancé dans un long historique ou une analyse musicologique : il a plutôt révélé ce que lui inspirait ces morceaux. Dès lors il n’était plus possible d’écouter exactement de la même façon les préludes parce que le pianiste les avait liés à tel ou tel sentiment, ressenti, certes personnel mais qui s’attachait à notre écoute. David Saliamonas est un pianiste très expressif : il nous a offert des croquis d’âme notamment à travers ces Préludes de Chopin qui ont tous une tonalité sentimentale particulière : enthousiasme, colère, tristesse et même ennui. Le pianiste s’est justement demandé si on pouvait exprimer l’ennui par le piano, l’ennui romantique métaphysique que Musset, notamment, a su si bien définir.

Alfred Cortot

Alfred Cortot

Je souriais également en écoutant David Saliamonas : Chopin ne s’intéressait guère à la littérature et le concert avait lieu salle Cortot… Cortot qui a établi une édition des œuvres de Chopin dans laquelle il livre de nombreux conseils pour travailler mais aussi donne des interprétations fort bien écrites et souvent poétiques mais qui n’auraient pas vraiment enchanté Chopin. Il aurait sans doute trouvé Cortot trop bavard. Mais l’artiste est-il toujours le mieux placé pour parler de ses compositions au public ? Peut-être pas. Au fond une œuvre d’art est faite pour être offerte aux autres (à quoi bon créer si c’est pour en garder le fruit ?)  David Saliamonas a créé pendant une quarantaine de minutes les Préludes de Chopin à sa façon et nous les a livrés avec beaucoup de générosité, de personnalité. Il les a joués à la fois au sens pianistique mais presque aussi au sens dramatique, théâtral.

R01 J_S_ BachL’entracte a été suivi de la Partita de Bach, un Bach préromantique. C’est d’ailleurs une tendance actuelle de jouer Bach avec sans doute davantage d’expressivité qu’on ne le faisait à l’époque et encore assez récemment. Une interprétation plus romantique de Bach en tirant parti de la musicalité du piano a l’avantage de mettre en valeur l’humanité qui passe dans Bach. Ce n’est pas un compositeur froid même derrière sa belle architecture comme l’a rappelé justement David Saliamonas. Simplement il me semble que le public du temps de Bach, ce public qui aimait également les vers de Racine (et les vers classiques de Voltaire) ne percevait pas l’expression des sentiments, l’expression des mouvements de l’âme de la même manière que nous. On gardait une certaine distance qui n’est pas forcément de la froideur mais une façon d’être correspondant à l’image que les classiques avaient de l’Homme. Depuis le romantisme est passé par là. Liszt, encore lui,  a été l’un des premiers à jouer Bach en concert (à l’époque, on ne jouait que des contemporains). Je suppose qu’il le jouait également d’une façon assez romantique non pas seulement pour plaire à son public mais parce que c’est ainsi qu’il ressentait ce que Bach avait cherché à traduire avec des notes. Le romantisme est passé par là et notre appréhension esthétique qu’il s’agisse de beaux-arts, de musique, de littérature ne peut plus être la même. On méprise trop souvent l’époque romantique résumée, à tort, à une vague sentimentale un peu mièvre. On ne prend pas conscience du bouleversement que le romantisme a provoqué dans notre approche esthétique et dont nous ressentons encore les influences.Johannes_Brahms_1853

David Saliamonas a fait suivre Bach de Brahms. J’étais ravie d’écouter ces seize Valses. Je me suis souvenue en avoir travaillé quelques-unes. Certaines phrases m’ont rappelé aussi les danses hongroises que j’avais jouées avec ma sœur.  Il y avait aussi des réminiscences schumaniennes. Mais ce n’est pas diminuer Brahms que d’y retrouver l’influence de Robert Schuman car Brahms a su créer son propre univers musical. Comme l’a bien expliqué David Saliamonas  ces Valses sont également riches de sentiments bien que différents des Préludes de Chopin. Il y a par moments des mouvements plus lents, parfois langoureux ou câlins ou doucement mélancoliques. D’autres valses sont entraînantes, franchement joyeuses. Toutes portent une fraîcheur qui rendait l’écoute délicieuse.

Le concert s’est achevé par un morceau de bravoure avec la Paraphrase de concert sur Rigoletto.  Les transcriptions de Liszt représentent la moitié de son oeuvre intégrale. Aujourd’hui ces compositions, souvent d’une très grande virtuosité, sont peu jouées. La demande du public n’est plus la même. Liszt a réalisé ces transcriptions pour faire entendre des airs d’opéra, des symphonies et autres œuvres orchestrales que le public aimait mais ne pouvait entendre facilement. Il était plus simple de proposer ces œuvres pour piano seul. Liszt est assurément le compositeur qui a su le mieux faire de son instrument de prédilection un orchestre tout entier. L’opposé de Chopin qui a presque fait de l’orchestre accompagnant le piano dans ses concertos un faire-valoir dont on pourrait presque se passer. S’il a adapté bon nombre d’œuvres populaires pour mettre en valeur sa virtuosité et soutenir sa carrière, Liszt a aussi réalisé certaines transcriptions pour faire découvrir des musiciens un peu oubliés, dénigrés ou mal connus. Sa transcription de la Symphonie fantastique est une œuvre d’amitié magnifique : il avait conscience du génie de Berlioz et a voulu l’aider. Existe-t-il encore aujourd’hui une telle fraternité artistique ?

liszt_ico_eDans la salle, en cette soirée d’octobre encore douce, il y avait un bébé de quelques mois. Il a dormi d’un sommeil d’ange et peut-être ses rêves ont-ils été peuplés d’arpèges cantabile et d’accords appasionato. J’aime à penser, comme les romantiques, que la musique a un pouvoir magique sur nous, inspirant joie, mélancolie, tendresse ou passion, sentiments ou sensations qui s’invitent en nous le temps de quelques notes résonnant à nos oreilles. Mais si la note est éphémère, elle se prolonge comme un très long point d’orgue dans notre mémoire.

Avec ou sans mot, la musique nous procure un intense sentiment de vivre.

 

Le site du pianiste propose quelques extraits notamment un nocturne de Chopin, le compositeur qui aimait l’ineffable…  http://davidsaliamonas.com/

 

 

 

 

Un centenaire contre un cinquantenaire

octobre 5th, 2013

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Jean Cocteau est né en 1889, Marcel Proust en 1871. Ce décalage de près de vingt ans aurait pu les éloigner l’un de l’autre ou du moins les empêcher de nouer une relation intime. En fait, ils sont à la fois frères et opposés comme le montre Claude Arnaud.

Son livre, Proust contre Cocteau, est une succession de lignes parallèles et perpendiculaires qui s’enchaîne très bien. L’auteur suit l’ordre chronologique pour retracer ces deux destins en soulignant les moments où ils se croisent, s’entrechoquent pour terminer sur leur postérité.

La démarche de Claude Arnaud est intéressante et pourrait d’ailleurs s’appliquer à quelques autres duos littéraires ou artistiques. Je pense par exemple à Hugo/Vigny, Picasso/Braque, Zola/les Goncourt, Debussy/Ravel. Quand le premier écrase le second, volontairement ou pas. Mais au-delà de cette rivalité plus ou moins franche, au-delà de la petite histoire, des anecdotes, cette double étude est l’occasion d’éclairer deux vies et deux œuvres. La démarche de Claude Arnaud rappelle également que les écrivains, même les plus misanthropes ou les plus solitaires, vivent toujours avec les autres (ou contre les autres, ce qui revient à les inclure quand même). Les rapports entre écrivains et artistes sont toujours complexes, passionnants et pleins de non-dits. C’est d’autant plus le cas avec Cocteau et Proust, deux personnalités riches et difficilement saisissables.

Ils sont tous les deux issus de la bourgeoisie cultivée et entretiennent une relation privilégiée, voire exclusive, avec leur mère. Jeanne Proust a cependant davantage le sens des réalités qu’Eugénie Cocteau. L’auteur montre aussi qu’ils ont en commun certains traits de caractère mais dont ils vont faire un usage différent. Proust se sert de son hypersensibilité, Cocteau de sa fantaisie. L’un cherche l’exactitude pour faire œuvre, l’autre affabule. Proust explore les replis de l’âme quand Cocteau préfère un monde fantasmagorique. Cocteau est pressé et s’évade avec l’opium pour construire son univers protéiforme, Proust, lent, s’évade en creusant les fondations de sa cathédrale avant de l’élever. Mais les deux hommes s’attirent, notamment parce qu’ils partagent la même orientation sexuelle.images

Le parallélisme ne s’arrête pas là. Les deux écrivains fréquentent les mêmes salons. Cocteau est un reflet de Proust à 20 ans… à la différence que Cocteau, précoce et flamboyant, est déjà reconnu comme écrivain alors qu’on parle encore de Proust comme du petit Marcel, littérateur mondain à ses heures. Anna de Noailles, qui fait alors l’opinion, encense le cadet qui se permet même de la traiter avec désinvolture, au détriment de l’aîné qui n’a pas encore publié Du Côté de chez Swann. Même s’ils ont dix-huit ans de différence, l’avance de Cocteau en fait un parfait contemporain du retardataire Proust.

Claude Arnaud souligne que leur amitié, qui aurait pu être plus intime encore, repose sur un constant aller et retour entre fascination et rivalité. Au début l’aîné envie le cadet, « envie (son) intelligence cursive » qui donne naissance à des textes brefs, certes, mais brillants. Le cadet, convié à entendre des morceaux de la future Recherche, est sidéré par ces phrases lentes, longues qui se déploient sur les fameuses paperolles.

Brouillon  de Sodome et Gomorrhe

Brouillon de Sodome et Gomorrhe

Jean sera cependant l’un des rares à soutenir les débuts laborieux de la Recherche en 1913 après avoir été l’un des témoins privilégiés de l’œuvre qu’il trouvait distrayante, ce qui froissa Marcel. La différence de style et de manière de vivre la vie et la littérature empêche Cocteau d’entrer dans le monument proustien qu’il perçoit comme un immense labyrinthe filandreux. Et réciproquement Proust de comprendre l’œuvre rapide et moderne de son cadet… Claude Arnaud montre bien ensuite toute la complexité du soutien de Cocteau qui, peu à peu, s’aperçoit, que le petit Marcel le dépasse. Il s’en agace. Au fond, Proust a misé sur le temps avec une certaine humilité. Il a commencé par le pastiche et les textes légers pour prendre le temps de mûrir l’œuvre qu’il sent peut-être en lui. Il a choisi d’imiter sciemment ses maîtres pour mieux ensuite s’en détacher. Cocteau, lui, connaît les malheurs des écrivains précoces trop vite adulés (malheur qu’aurait certainement connu Radiguet s’il avait vécu, malheur qu’a connu Musset à 18 ans avec son premier recueil de vers mais dont un échec au théâtre, la mélancolie et la pudeur a sauvé deux ans plus tard, malheur auquel Rimbaud a échappé en tournant le dos à la poésie). A cette précocité s’ajoute chez Cocteau cette attirance pour les univers artistiques des autres et son côté touche-à-tout de talent. Une véritable éponge qui se cherche dans tous les sens avec une fantaisie qu’on peut prendre par erreur pour de la superficialité.

L’auteur de La Difficulté d’être a bien conscience du malentendu qu’il entretient avec ses contemporains. Claude Arnaud cite ce passage du Potomack qui résume tout le drame mais aussi l’originalité de Cocteau. « Il était une fois un caméléon. Son maître, pour lui tenir chaud, le déposa sur un plaid écossais bariolé. Le caméléon mourut de fatigue. »

Cocteau un an après la mort de Proust

Cocteau un an après la mort de Proust

L’auteur évoque leur vie parallèle mais aussi leur mue respective qui les font passer du mondain esthète au créateur. Mais il souligne bien que Cocteau aime la vie, le monde qui l’entoure, dans un rapport direct et enrichissant, sans complexe quand Proust, une fois entré définitivement en littérature, remplace vivre par le verbe écrire et décrit le monde en s’en séparant pour le réinventer pour l’éternité. Au bout du compte, l’un et l’autre reflètent leur époque mais d’une façon presque opposée.

Bien qu’intitulé Proust contre Cocteau, Claude Arnaud a écrit ce livre pour Cocteau. Il prend la défense de l’écrivain. Une sorte de suite à sa biographie parue en 2003 et dans laquelle il avait voulu  réhabiliter Cocteau, trop souvent dédaigné. Cela dit, depuis quelques années ce dernier, sans être vraiment à la mode (ce qui ne serait pas lui souhaiter car les modes passent), a été remis à l’honneur à travers des expositions, l’ouverture de son grand musée à Menton et d’autres manifestations ayant permis de de lui redonner la position qu’il doit occuper dans le paysage littéraire et artistique.

poster_61806J’aime la façon dont Claude Arnaud parle de son travail de biographe, la façon dont il explique comment il a vécu quatre ans avec cet écrivain, comment il a entretenu un dialogue vivant avec Cocteau en le suivant grâce notamment à des documents autobiographiques. Sans tomber dans l’idolâtrie ou la surinterprétation, le biographe se doit de faire passer les sentiments que son travail et ses lectures lui inspirent, se doit de nourrir une certaine empathie pour son personnage.

Le grand écrivain est celui qui s’imprègne de son temps pleinement tout en étant capable de s’en détacher. Mais ce ne sont jamais nos contemporains qui nous lisent le mieux, à quelques exceptions près. Si Jacques Rivière comprend mieux Proust que Cocteau c’est bien parce qu’il ne connaît pas vraiment Proust ne le découvrant qu’une fois auteur Du Côté de chez Swann. Parce qu’également Rivière n’appartient pas à son monde et n’est pas homosexuel. Cocteau, lui, est trop proche de Proust pour pouvoir le lire de façon détachée et la parution de La Recherche finit par les séparer parce qu’elle inverse leur rôle, reléguant Cocteau du côté des poids légers et donnant naissance à des malentendus. Cocteau nourrit de la rancœur pour Proust qu’il soupçonne de ne pas prendre au sérieux. Et lorsqu’il veut écrire pour la NRF il pense que Proust ne fait pas d’efforts pour l’aider. Etre ou ne pas être de la NRF avait d’ailleurs été déjà sujet de discorde entre Jacques Rivière et Alain-Fournier dont l’amitié était pourtant bien plus forte que celle entre Proust et Cocteau. L’une des difficultés avec la NRF d’alors tenait à la relation complexe que Rivière entretenait avec Gide. L’un et l’autre s’appréciaient tout en ne voulant pas forcément défendre les mêmes poulains… Du reste, Rivière n’aimait guère Cocteau et Proust n’avait guère de marge de manœuvre. L’homosexualité de Cocteau jouait aussi en sa défaveur. Rivière était gêné par les « invertis » et c’est bien cette gêne qui lui fit mal lire Sodome et Gomorrhe, seule fois où la finesse de sa lecture fut faussée par ses jugements moraux.

Jacques Rivière

Jacques Rivière

Certaines des anecdotes racontées par Claude Arnaud appartiennent certes à la petite histoire mais elles sont surtout révélatrices des comportements humains qui sont à la base de toute littérature. Du reste, ces histoires d’édition et d’amitié ont toujours peu ou prou de l’influence sur les écrivains. La Recherche aurait-elle été la même sans le soutien de lecteurs comme Rivière et la reconnaissance conquise peu à peu par Proust ? Si Cocteau ne s’était pas vu repoussé par la NRF n’aurait-il pas continué sur une voie plutôt qu’une autre ? Aujourd’hui comme le rappelle Claude Arnaud même si Proust reste une cathédrale face aux chapelles de Cocteau, ils sont l’un et l’autre en pléiade, presque main dans la main…

N’est-ce pas aussi de petites histoires qui ont nourri l’œuvre proustienne ? Par exemple les relations entre la comtesse de Chevigné et Proust que Claude Arnaud décrit avec humour. La comtesse, qui inspira le personnage de la fameuse duchesse de Guermantes, se prenait « les pieds dans les phrases » de Proust qu’elle supportait à peine.

La comtesse Laure de Chevigné

La comtesse Laure de Chevigné

Il l’exaspéra notamment lorsqu’il voulut avoir des précisions sur les chapeaux qu’elle portait vingt ans auparavant. Proust n’obtenant pas de réponse de la comtesse alla interroger ses domestiques ce qui mit en fureur la Chevigné comme elle le confia à Cocteau.

L’un des plus beaux passages du livre est celui dans lequel l’auteur évoque l’amour de Cocteau pour Radiguet et alors qu’il est de plus en plus brouillé avec Proust poursuivant inlassablement sa grande œuvre. « L’un enfermé dans son livre et l’autre dans son amour, les deux hommes s’éloignent encore. Pris dans un système de miroirs trompeurs, ils ne sont plus que défiance réciproque, comme si leur trop grande lucidité avait eu raison de ces zones d’ombres sans lesquelles aucune relation ne peut se maintenir. Les dérobades de Proust paraissent autant de trahison à Cocteau ; les manquements de ce dernier confirment Proust dans sa dépréciation globale de toute existence autre que littéraire ».d4998128r

Claude Arnaud montre que Cocteau se met à ressembler à Proust à la mort de Radiguet osant se confronter à cette hypersensibilité qu’il partage avec l’auteur d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs. « La souffrance lui inspire une même conception réparatrice de la création, sinon une forme personnalisée de mystique. »

Pour défendre Cocteau, Claude Arnaud se montre parfois sévère avec Proust et avec l’œuvre. Osant par moments égratigner la statue Proust, Claude Arnaud explique pourquoi il tient l’auteur pour un « tueur ». Je ne partage pas son avis même si j’entends bien ses arguments qu’il expose avec style et enthousiasme. Proust, l’homme et l’œuvre,  sont à mes yeux profondément consolateurs. Ils nous aident à accepter notre destin de mortel et nos malheurs et à mieux jouir de nos petites et grandes joies. C’est Cocteau qui, pour Claude Arnaud, a ce pouvoir que possèdent aussi bien d’autres écrivains, chacun ayant leurs lecteurs particuliers et intimes. La littérature est d’abord affaire de subjectivité et de ressentis.Jc1

À la fin, Claude Arnaud propose également une intéressante réflexion sur le « je » utilisé par Proust et le relie à la manière dont s’exprime aussi le « je » de Cocteau. Il revient sur la fameuse querelle opposant les lecteurs de Proust appliquant ou pas la méthode de Sainte-Beuve. Or Proust lui-même a alimenté cette ambiguïté de sorte que le terme de Claude Arnaud de « narraProust » apparaît comme le plus juste. Un entre-deux qui n’a rien de tiède. N’est-ce pas grisant d’employer le « je » qui peut être tantôt soi, tantôt un autre soi, imaginaire mais qui parfois nous révèle beaucoup plus que ce que nous sommes en réalité ? Le « je » invariablement utilisé permet aussi de se protéger, d’unifier, de ne pas avoir à choisir entre ce que l’on est et ce que l’on n’est pas mais qu’on voudrait peut-être être.

A la fois un « être de papier » et un « être réel » : une bonne définition de l’écrivain.

Claude Arnaud s’attache, en utilisant Proust, à souligner le génie de Cocteau, certes maigre et tendu, par rapport à l’ampleur de l’œuvre proustienne. « Il n’est pas l’homme du grand roman social ou de la somme définie, quoi qu’il en soit. Les mystères lui semblent bien plus stimulants que les explications, les intuitions, plus fécondes que les théories. » Cocteau est l’homme d’une œuvre protéiforme où la littérature se marie avec le dessin la musique de cinéma c’est ce qui en fait un créateur unique, « génie polymorphe comme on n’en verra pas avant longtemps » écrit avec justesse Claude Arnaud. Et si effectivement littérairement Cocteau, mort il y a 50 ans, n’est pas aussi génial que Proust, il a apporté une singularité admirable dans le paysage artistique français.

Certes je préfère la compagnie de Proust mais il y a toujours quelque chose chez Cocteau qui m’ensorcelle et me touche comme je l’ai écrit il y a un an. ici

01Je comprends également ce qu’il peut y avoir d’à la fois exaltant et parfois un peu désespérant de vouloir faire comprendre aux autres l’œuvre d’un écrivain mal jugé ou mal lu. J’aime ainsi la façon dont Claude Arnaud rédige la défense et illustration de Jean Cocteau en offrant une lecture aussi personnelle qu’argumentée. Il nous appelle à lire ou relire Cocteau qui dit-il n’a pas « démérité de l’admiration initiale de Proust » et conclut en disant que celui-ci a besoin de nous alors que Proust pourrait presque s’en  passer. Je ne partage pas sa vision d’un Proust toxique, tuant celui qui le lit. Au contraire il me semble que Proust aide à vivre mais Cocteau nous aide à rêver. Ne sont-ils pas nécessaires l’un et l’autre dans nos vies brèves qu’il faut s’attacher à rendre riches pour leur donner une petite part d’éternité ?

Proust contre Cocteau, de Claude Arnaud, éditions Grasset, 204 pages.

Vivre les belles lettres à Paris

octobre 1st, 2013

 

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La littérature est une activité solitaire et sociale.

Certes, l’écrivain est seul pour travailler et la lecture est un dialogue silencieux entre un lecteur et des mots. Mais, depuis ses origines, la littérature est aussi un lien profond entre les hommes. Elle a commencé par être lue à haute voix. Pratique qui s’est poursuivie pendant des siècles afin de pouvoir faire découvrir des textes à un public qui ne savait pas lire. Par exemple les veillées au coin du feu. Mais ces lectures à haute voix réunissaient parfois aussi des lecteurs qui n’avaient qu’un exemplaire d’un ouvrage. Je songe ainsi à cette scène satirique croquée par un Henri Monnier dans lequel il raconte une soirée de lecture dans la loge d’une concierge…classiques-au-coin-du-feu

Outre ces séances de lecture, la littérature fait aussi l’objet de discussions depuis des siècles dans des salons où des auteurs lisent leur nouveau texte, où les hôtes discutent des dernières rumeurs, des dernières querelles ou des théories du jour.

On pourrait croire qu’aujourd’hui tout cela a disparu : chacun est plongé dans son livre voire a troqué le volume papier pour un écran et plus rien ne s’échange.

Le Guide des amateurs de littérature à Paris de Sophie Herber nous prouve en plusieurs dizaines d’idées et de bonnes adresses que la littérature, au contraire, vit et s’épanouit plus que jamais dans la capitale, hantée par tant d’écrivains dont certains en firent même une muse, par exemple Balzac, Hugo ou Aragon…

guide-des-amateurs-d-5228594968bcfOn découvre ainsi dans ce guide que la littérature se décline de mille et une façons, depuis les classiques salons et les cafés littéraires dans lesquels un auteur discute avec des lecteurs et les lectures théâtralisées jusqu’à des « expérimentations littéraires » ludiques. L’auteur évoque bal littéraire où danses et lectures alternent ou de vrais matches de boxe où les coups se donnent avec des mots choisis.  Institution comme la SGL, la Maison de la poésie, les musées, bibliothèques municipales et instituts culturels étrangers sont aussi bien cités que les librairies indépendantes et petits lieux secrets comme le club des poètes et des appartements de particulier.

Enfin, on peut également participer à des cercles de lecture à l’heure du thé ou du dîner pour faire part de ses derniers coups de cœur, s’inscrire à des ateliers d’écriture ou assister à des soirées slam ouvertes. Et pour ceux qui veulent marier marche et lettres, l’auteur nous livre aussi quelques jolies idées de balades sur les traces des héros ou des écrivains.girls-club1

Sophie Herber s’est ainsi promenée dans tous les arrondissements de Paris pour nous signaler autant de bonnes initiatives destinées à faire vivre la littérature, souvent gratuites ou pour un prix modique (à commencer par ce livre). Et pour ceux qui préfèrent rester chez eux, l’auteur propose une sélection de sites Internet permettant de participer à des salons virtuels ou de faire partager sa bibliothèque.

A une époque où, non sans raison, l’édition et la librairie connaissent de graves crises financières et identitaires, ce guide prouve que le goût pour la littérature reste vivace en s’exprimant sous des formes adaptées à nos modes de vie.

Guide des amateurs de littérature à Paris, de Sophie Herber, éditions Parigramme, 101 pages, 6 euros

L’âge d’or des croisières

août 31st, 2013

 

affiche_legendes_mersEvian est bien loin de la mer. Et pourtant, son beau palais Lumière, ancien établissement thermal devenu lieu d’expositions, nous plonge dans une ambiance Belle Epoque raffinée. Un lieu finalement idéal pour cette exposition temporaire Légendes des mers, l’art de vivre à bord des paquebots présentée jusqu’au 22 septembre. Et puis, l’évasion ne commence-t-elle pas avec l’imagination ? Au bord du lac Léman, on peut partir aisément pour des horizons plus lointains. Chimériques peut-être…992862_10201356434978561_452822981_n

L’exposition Légendes des mers est réalisée en partenariat avec l’association French Lines. Celle-ci, fondée en 1995 a pour but de préserver le patrimoine des compagnies maritimes françaises. Objets, meubles, archives, documents iconographiques : une collection unique au monde et exceptionnelle qui nous raconte 150 ans d’histoire de croisière dans ses moindres détails matériels et humains.

Toute une époque et tout un art de vivre.

Tout un univers, celle de la marine, celle des touristes fortunés ou modestes désireux d’évasion exotique ou de nouveaux départs. Les paquebots ont permis de rendre accessibles des terres lointaines pour les Européens.

Curieusement, cet âge d’or des paquebots est symbolisé par le Titanic, cet insubmersible qui n’a même pas achevé son premier voyage. L’exposition du palais Lumière évoque d’ailleurs le Titanic avec notamment un document exceptionnel : le manuscrit d’Helen Churchill Candee, une survivante de la tragédie qui raconta cette dramatique nuit du 14-15 avril 1912. Ce témoignage a servi de base au film de James Cameron. Cinq jours après ce naufrage, Le France, autre paquebot célèbre, partait effectuer sa première traversée.

2013-06-14 14.59.23L’exposition se divise en trois parties. La première traite de l’historique des grandes compagnies avec de superbes maquettes notamment le premier paquebot, le Washington, qui relia en 1864 Le Havre/New York. Le bateau appartenait à la Compagnie Générale maritime fondée par les frères Pereire. Des voyageurs, appartenant à différentes classes de la société, suivaient ainsi le trajet qu’effectuait alors le courrier.

La seconde partie présente de nombreuses affiches révélatrices de cet univers d’exotisme que les compagnies proposaient et qui correspond aussi à une expansion des terres colonisées et à un rapprochement entre le Vieux et le Nouveau Continent, entre l’Orient et l’Occident.2013-06-14 14.57.59

La troisième partie de l’exposition est la plus riche et la plus passionnante : elle nous raconte la vie à bord de ces monstres des mers avec des objets, des meubles, la reconstitution d’un pont et d’une cabine.

Outre ces objets qui rendent concret ce mode d’existence, j’ai particulièrement apprécié les dessins d’Edouard Collin. Ils représentent avec un luxe de détails des instants de vie à bord de l’un des paquebots baptisé le Liberté. C’est vivant, précis, évocateur dans sa simplicité graphique.

Edouard Collin_Service sur le pont-promenade de la 1re classe du paquebot Liberté (Cie Gle Transatlantique), vers 1950_Dessin © Collection French Line

Edouard Collin_Service sur le pont-promenade de la 1re classe du paquebot Liberté (Cie Gle Transatlantique), vers 1950_Dessin © Collection French Line

Je suis aussi restée longtemps devant les coupes longitudinales des paquebots qui présentent tous les étages, tous les quartiers. Mille existences, mille histoires s’offrent à notre imagination devant ce monde en miniature qui doit permettre de vivre pendant plusieurs jours, offrir toutes les commodités et tous les amusements aux riches, servis par tout un petit personnel pendant que tout l’équipage les conduit à bon port.

On découvre que dans ces paquebots existaient un four à pâtisserie, un fleuriste, une chambre froide pour les viandes de mouton et de bœuf, une cave pour le vin et les bières, une chapelle, un chenil, un coiffeur, des magasins, une imprimerie, une poste, une pharmacie, etc. Le passager de première classe jouit d’une cabine spacieuse, de jardin d’hiver, de salle de jeux, de salons confortables, de piscines… Quand il se met à table, il peut consulter un menu raffiné et joliment illustré. Des plats gastronomiques servis dans de la vaisselle fine, appartenant à la compagnie.

coupe du Sphinx, collection French Lines

coupe du Sphinx, collection French Lines

Lalique, Pacon, Rulhmann, Christofle, Daum… autant de noms de décorateurs et de manufactures prestigieux qui ont fait de la vie quotidienne un art sur ces paquebots comme sur terre. Même les animaux domestiques des premières classes sont traités avec soin… L’exposition présente ainsi un menu concocté pour les chiens qui profitent aussi de niches chauffées et d’employés à leur service…

Byron Company_Hall et grande descente de la 1re classe à bord du paquebot France (Cie Gle Transatlantique), vers 1912_Photographie © Collection French Lines

Byron Company_Hall et grande descente de la 1re classe à bord du paquebot France (Cie Gle Transatlantique), vers 1912_Photographie © Collection French Lines

Mais le personnel aussi doit vivre et j’ai rêvé devant ces chambres dévolues aux maîtres d’hôtel mais aussi ces couchettes où dorment les émigrants qui espèrent qu’ailleurs la vie est plus belle que dans le pays qu’ils ont quitté.

La beauté du voyage voisine avec les inégalités qui sont le lot de toute société. Tout paraît plus flagrant dans un espace réduit appelé Champollion, Normandie, France, ou encore Aramis et Titanic…

A partir du 12 octobre, Le Palais Lumière d’Évian nous offrira un autre voyage assez proche sur bien des points en présentant l’un des fonds exceptionnel du musée départemental de l’Oise de Beauvais : la collection d’Art nouveau avec ses peintres, architectes et décorateurs.

 

2013-06-14 14.55.31Légendes des mers

L’art de vivre à bord des paquebots

Jusqu’au 22 septembre. Ouvert tous les jours.

Palais Lumière, quai Albert-Besson 74500 Evian

http://lesamisdupalaislumiere.fr

 

 

Le Japon et l’Argentine à Giverny

août 25th, 2013

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Monet a écrit qu’il aimait être rapproché des vieux peintres japonais. En 1994, Hiramatsu Reiji, né en 1941, découvre Monet et ses Nymphéas. Il va effectuer sept séjours en France, notamment en Normandie et va réaliser des œuvres directement inspirés de Monet et de Giverny. Le musée des Impressionnismes de Giverny expose une trentaine de ses œuvres jusqu’au 31 octobre.

Hiramatsu a voulu apprendre le japonisme de Monet et a peint avec dit-il une « liberté et un sentiment ludique ». Il a également réussi à établir un lien entre l’Occident et l’Orient, comme l’avait fait Monet en son temps. Le résultat est de toute beauté. Hiramatsu a peint selon la technique du nihonga. On utilise des pigments de couleur d’origine minérale, végétale et animale et des feuilles de métal. Un dessin à l’encre de Chine est réalisé au préalable puis on applique les couleurs avec différents pinceaux. L’exposition explique la technique en montrant couleurs et pinceaux. Le résultat est différent des peintures à l’huile de l’impressionniste et en même temps, les deux œuvres sont très proches.

Comme Monet, Hiramatsu s’apprécie vu de loin, en tout cas dans un premier temps, ensuite, on peut se rapprocher pour les détails, notamment ces grenouilles, oiseaux, libellules ou papillons qu’il glisse dans ses peintures. Des présences animales, poétiques, typiquement japonaises comme on en voit dans les estampes. Les œuvres d’Hiramatsu évoquent aussi les motifs des tissus de kimono ou des papiers pour origami. Les coloris variés sont illuminés par la feuille d’or. On rêve de voir les œuvres à la lumière du jour, ce doit être encore plus sublime.

HIRAMATSU_Reflets de nuages- dorés sur l’étang, © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

HIRAMATSU_Reflets de nuages- dorés sur l’étang, © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

L’esthétique japonaise et les nymphéas de Monet se mêlent ainsi avec une grâce indéfinissable. Le pont japonais construit et peint par Monet à Giverny s’invite à nous symboliquement tant notre esprit passe facilement des œuvres d’ Hiramatsu à celles de Monet. Du Japon à la France. Du XIXe au XXe siècle.

On voit aussi chez Hiramatsu les saisons défiler comme chez Monet. L’hiver est un dégradé de blancs et teintes crème, ensemble lumineux qu’un oiseau marron traverse avec délicatesse. L’automne marie jaunes et nuances de marron.

Quartet de couleurs - Nymphéas, 2011 - Nihobga, paravent à six panneaux - © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

Quartet de couleurs – Nymphéas, 2011 – Nihobga, paravent à six panneaux – © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

L’un des paravents m’a fait penser à une voie lactée faite de petites fleurs colorées et de nymphéas aux coloris imaginaires, mais qui font directement penser à ceux de Monet.

Un tableau et un paravent m’ont éblouie particulièrement, ce sont des parterres de coquelicots stylisés, resplendissants. Les fleurs ont des allures de clochettes rouge intense.

Les titres des peintures et paravents offrent un nouveau pont… reliant peinture et musique. Fantaisie, quartet, symphonie s’invitent dans les titres poétiques des œuvres avec abeilles, fin d’automne, printemps nuages….

HIRAMATSU, Motifs de nymphéas – Divertissement, © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

HIRAMATSU, Motifs de nymphéas – Divertissement, © Hiramatsu Reiji /Musée des impressionnismes à Giverny

Etrangement, il n’y a aucune présence humaine, quelques présences animales discrètes et pourtant ces œuvres touchent et font du bien à l’âme. En cette époque où la Syrie, le Liban, l’Egypte, entre autres, sont en proie à des violences dont on ne mesure pas encore le désastre et dont la fin semble sans cesse repoussée, les œuvres d’Hiramatsu me semblaient porteuses de paix, de respect parce que la pure beauté de la nature réinterprétée est si humaine. Bien sûr ces paravents sublimes ne protégeraient pas des balles réellement, mais dans mon imagination ils incitaient à faire cesser le feu, au moins le temps de la contemplation. Idéalisme certes, mais au fond, mon âme, pour quelques instants, a trouvé le repos. Les estampes collectionnées par Monet et présentées aussi dans l’exposition nous font refaire le voyage dans le sens inverse nous invitant à voir ce qui a nourri le peintre impressionniste dans les œuvres d’Hokusai ou Hiroshige qu’il a admirées.

Monet n’a certainement jamais dansé le tango. Et pourtant, le concert auquel j’ai assisté ensuite ne dénotait pas avec l’état d’esprit qui m’habitait pendant la visite de l’exposition. Le concert avait lieu dans l’auditorium du musée des impressionnismes, dans la cadre du festival Musique de chambre à Giverny. Ce festival permet à de jeunes talents de différents pays de jouer avec des interprètes plus expérimentés. J’en ai parlé précédemment dans le billet Musique chez les Impressionnistes.

Marcelo Nisinman

Marcelo Nisinman

Marcelo Nisinman bandéoniste et compositeur argentin, a interprété ses œuvres, mais aussi des morceaux de Piazzolla avec violons, piano, contrebasse, alto, flûte, violoncelle, clarinette. De la musique de chambre argentine. On retrouvait les lignes musicales du tango déclinées sous une forme parfois contemporaine, des rythmes marqués, souvent une mélancolie langoureuse, sensuelle. Marcelo Nisinman épousait son instrument, il était concentré sur sa musique, mais en nous l’offrant aussi toute vivante et palpitante, sortant de lui. J’ai remarqué la même attitude chez les autres interprètes, à la fois expressifs, concentrés mais sans ignorer les spectateurs. J’ai aussi été touchée par la connivence régnant entre les musiciens qui pourtant ne sont pas habitués à jouer ensemble. Ils avaient manifestement du plaisir à jouer ensemble, s’entraînant les uns les autres. Russe, française, hollandaise, serbe, américaine : plusieurs nationalités réunies. Ces musiciens communiquaient entre eux avec une fraternité artistique émouvante. Ils interprétaient de la musique bien loin de leurs origines. J’y pensais en voyant les Russes Maria Belooussova au piano et Nikita Boriso-Glebsky au violon : ils interprétaient le tango avec une pointe d’âme russe magnifique, proche peut-être de cette tendresse que Debussy trouvait chez Moussorgski. Le concert de deux heures s’est achevé avec une Milonga de Thierry Pelicant, l’un des compositeurs contemporains habitués du festival. Une œuvre enlevée, aux accents argentins aussi qui a pris des allures de feu d’artifice musical offert par un septuor international qui existait le temps d’un concert. Une belle énergie, un feu sacré qui a enthousiasmé l’auditorium plein.

Michel Strauss, violoncelliste et fondateur et directeur du festival et Maria Belououssova, pianiste

Michel Strauss, violoncelliste et fondateur et directeur du festival et Maria Belououssova, pianiste

Ce festival fête ses dix ans cette année. Il se poursuit jusqu’au 1er septembre et proposera notamment des voyages musicaux aux Etats-Unis, avec notamment Gershwin, en Scandinavie avec Sibelius et Grieg et en France, à l’époque romantique. A voir et à écouter.

Informations :

www.musiqueagiverny.fr

Réservation : 09 72 23 33 52

Office de Tourisme des Portes de l’Eure

80 rue Claude Monet – 27620 Giverny – 02 32 64 45 01

De 10 à 17 euros le concert ou différents pass de 20 à 90 euros. Concerts à 15h30 et 20h

Exposition Hiramatsu Reiji au musée des Impressionnistes, jusqu’au 31 octobre, 99 rue Claude Monet, 27260 Giverny. Ouvert tous les jours de 10h à 18h

www.museedesimpressionnismesgiverny.com

 

 

Seulement « un peu » de lecture

août 14th, 2013

 

Livre-plage

Je reçois cet après-midi la newsletter de Vélib. Je lis la rubrique culture d’abord distraitement puis plus attentivement, le titre : « Cet été, on se remet à la lecture ! » m’a quand même interpellée. Un flot de réflexions s’abat peu à peu dans mon esprit pourtant fatigué après avoir travaillé sur le thème de la gestion de la qualité de l’air dans les espaces clos.

Je passe sur les fautes d’orthographe, impropriétés et maladresses de style… Vélib n’a certainement pas les moyens de payer un correcteur pour son blog. Enfin, en passant féerique ne prend pas d’accent sur le second e, et anglophone prend un s dans ouvrages anglophones, etc..

 

Je lis d’abord le chapô et le cite (sans avoir effectué les corrections nécessaires)

« Profitez des vacances pour rêver et faire travailler votre imagination en vous remettant à la lecture ! Exit les magazines qui expliquent comment se fringuer cet l’été, bonjour les livres et les grands classiques que vous n’avez (jamais) touché depuis des années et qui font du bien à la tête. Maintenant qu’on a du temps, on se pose dans un parc et on plonge dans un bouquin ! »

Je suis un peu désespérée à l’idée que la lecture soit présentée comme une activité estivale lorsqu’on a du temps et qu’il soit nécessaire d’inciter les usagers du Vélib à lire.

Je passe sur la façon de présenter la lecture (faire travailler son imagination et rêver). Il y aurait beaucoup à dire.

Primo Levi

Primo Levi

Ensuite, liste de librairies parisiennes : rien à dire.

Puis liste des 10 grands classiques à lire absolument cet été. Grande curiosité de ma part… même si je m’attends au pire.

Dans le genre érotique, l’auteur du texte recommande 50 shades of grey…. Peut-on qualifier cela de classique (sans parler du lire absolument) ?  Le bouquin voisine avec Le Vieil Homme et la mer (dans la rubrique court, seule qualité de l’ouvrage d’Hemingway ?) On trouve aussi dans les recommandations :  Si c’est un homme  dans le genre « un récit autobiographique dramatique »… dramatique me semble un mot un peu faible pour faire allusion à Auschwitz et l’expérience de Primo Levi…

Pour « un peu de tragédie » on nous propose La Peste

Quelle différence l’auteur du billet fait-il entre dramatique et tragique ? Je suppose que ce ne sont que des mots vagues qui datent de ses années de lycée… Etant donné l’extrait de La Peste choisi, l’auteur aurait dû ranger cela dans la catégorie « un peu de sang » ou « un peu de maladie ».

2341lesliaisonsdangereuses1Dans la rubrique « Un peu d’amour »… Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Pauvres de nous, l’amour n’est-il donc que stratégies militaires, trahisons, exploitation de la naïveté de jeunes gens ? Il existe pourtant bien des romans d’amour dignes du qualificatif de classique…

Dans le registre « Réflexion sur la société moderne », l’auteur cite  La vérité sur l’Affaire Harry Quebert de Joël Dicker. Je ne sais ce que deviendra ce jeune auteur helvétique mais placer son livre dans les classiques me semble discutable (voir plus haut sur 50 nuances de grey). Sur ce roman, l’auteur du billet ne cite pas un extrait mais donne un synopsis. Est-ce parce qu’il n’a pas trouvé le moindre paragraphe digne d’être cité, lui qui manifestement fait preuve d’une grande sensibilité littéraire ? En qualifiant ce roman de réflexion sur la société moderne, c’est donner une image bien peu reluisante de notre temps et presque sous-entendre que notre temps n’est que cela… Or, l’intrigue aurait pu avoir lieu à une autre époque (si je m’en tiens au synopsis, n’ayant pas lu l’ouvrage en question).

Pour un peu de poésie, on a L’Ecume des jours de Boris Vian. Soit… j’imagine que citer un recueil de poésies aurait été trop élitiste. Et me voilà qui soupçonne l’auteur de n’avoir vu que l’adaptation récente du roman avec Amélie Poulain et de ne pas connaître le moindre titre de recueil de poésie… (Paroles de Prévert n’aurait fait peur à personne…) Mais je suis certainement injuste.

Pour lire le billet intégralement :

http://blog.velib.paris.fr/blog/2013/08/08/cet-ete-on-se-remet-a-la-lecture/

 

 

 

 

Musique chez les Impressionnistes

août 4th, 2013

 

musique de chambre a giverny afficheLe pays de Claude Monet accueille la dixième édition de Musique de Chambre à Giverny, du 22 août au 1er septembre prochain.

 

 

Claude Monet a fait chanter les couleurs, non comme des symphonies triomphales mais des préludes et des barcarolles laissant à chaque teinte l’occasion de dévoiler ses mille et une nuances. C’est à Giverny, en Normandie, dans cet immense jardin toujours fleuri, cette maison et ses environs qu’il a peint parmi ses plus belles toiles. La maison, le jardin, le bassin des nymphéas et le musée des Impressionnistes qui rassemble des toiles de ses amis peintres attirent des dizaines de milliers de visiteurs chaque année. Pourtant, les lieux n’ont rien d’un site touristique artificiel et outrancièrement commercial. Les lieux ont la paix de l’authenticité. Je ne sais si ce sont les fleurs qui offrent une impression de repos même lorsqu’une foule de visiteurs parcourent les allées. Ou bien peut-être est-ce le caractère contemplatif ou serein attaché à la plupart des toiles impressionnistes –  comme si chaque instant de la vie humaine ou naturelle était porteur pour eux d’une secrète et presque indicible beauté – qui nous envahit…. Giverny reste une magnifique promenade en toute saison.

 Le musée des impressionnismes de Giverny afp.com/Robert Francois


Le musée des impressionnismes de Giverny
afp.com/Robert Francois

 

Du 22 août au 1er septembre, l’univers impressionniste met en vedette l’art musical pour la dixième année consécutive à l’occasion d’un festival de musique de chambre. Le programme des onze concerts nous emmène aussi bien pour une promenade viennoise avec Mozart et Schubert qu’en Russie avec Arenski, Prokofiev et Tchaïkovski sans oublier le Nouveau Continent avec Bernstein et Gershwin, l’Argentine de Piazzolla, la Scandinavie de Grieg et Sibelius et bien sûr la France de Ravel et Chabrier… Entre autres.

Ce festival a plusieurs spécificités.

L’une d’elles a été inspirée par le festival de Marlboro aux Etats-Unis. Après la Seconde Guerre mondiale, Rudolf Serkin, Marcel Moïse et Pablo Casals réunissaient chaque été de jeunes musiciens pour faire de la musique de chambre. Le festival de Giverny, fondé par le violoncelliste Michel Strauss, accueille ainsi en résidence dix-sept jeunes talents venus du monde entier qui se produisent en concert avec cinq de leurs aînés. L’occasion de belles rencontres inédites…

En outre, chaque année un compositeur contemporain est également invité tout spécialement. En 2013, il s’agit de Bruno Mantovani, un jeune musicien français, aux origines italiennes et espagnoles par ses parents. On pourra entendre quatre de ses compositions. D’autres artistes contemporains seront aussi présents avec Philippe Hersant proposant une œuvre pour violoncelle et piano, Stéphane Mège qui a arrangé L’amour des trois oranges et Thierry Pelicant qui a transcrit Porgy and Bess pour sextuor et contrebasse.

BAT_40x60cm_hiramastu_OK bdA Giverny, les distances et le temps s’évanouissent pour laisser place à la Musique, tout simplement.

Les concerts ont lieu dans l’auditorium du musée des Impressionnismes, ouvert en 1992  ou bien dans trois églises romanes situées à proximité. Encore le temps qui s’efface…

Enfin, le musée accueille jusqu’au 31 octobre une exposition du peintre japonais, Hiramatsu Reiji, né en 1941 et qui rend hommage aux nymphéas de Monet. Encore les distances qui s’effacent pour souligner les relations innées que les arts et les artistes entretiennent les uns avec les autres.

 

Informations :

www.musiqueagiverny.fr

Réservation : 09 72 23 33 52

Office de Tourisme des Portes de l’Eure

80 rue Claude Monet – 27620 Giverny – 02 32 64 45 01

De 10 à 17 euros le concert ou différents pass de 20 à 90 euros. Concerts à 15h30 et 20h

Exposition Hiramatsu Reiji et collection permanente :

www.museedesimpressionnismesgiverny.com

 

Musset joue au merle

juin 23rd, 2013

 

 Merleblanc2Stéphanie Tesson joue L’Histoire d’un Merle blanc au théâtre de Poche jusqu’au 26 juillet.

Quel plaisir d’entendre du Musset ! J’avais l’impression que les mots caressaient mes oreilles, toutes sensibles à cette musique de l’esprit. Et dans l’intime théâtre de Poche, chaque spectateur croit que le spectacle n’est donné que pour lui.

L’Histoire d’un Merle blanc a été écrite en 1842. Musset n’a que 32 ans mais il est déjà fatigué et l’inspiration se dérobe peu à peu à lui. Ce conte, qui paraît d’abord dans La Revue des Deux Mondes, est une commande passée par Hetzel pour un ouvrage collectif intitulé Les Scènes de la vie publique et privée des animaux. L’ouvrage est enrichi de gravures de Grandville et rassemble plusieurs auteurs : P.-J. Stahl, pseudonyme d’Hetzel rédige plusieurs récits, George Sand y raconte le voyage d’un moineau, Balzac se penche notamment sur les peines de cœur d’une chatte anglaise, Nodier imagine un renard pris au piège. Le but est de traiter des mœurs contemporaines en mettant en scène des animaux très, parfois trop humains. Mais à la différence de La Fontaine les auteurs pour la plupart ne tirent pas de morale de leur histoire. Ils décrivent en naturaliste spirituel. garde

Musset n’aurait pas écrit cette histoire de merle blanc si elle ne lui avait pas été commandée. Mais elle lui a donné l’occasion d’exprimer de façon animalière et métaphorique ce qu’il ressent.

Le merle blanc est rejeté par son père qui ne supporte pas son plumage candide et encore moins son chant. Le merlichon quitte le jardin familial en quête d’identité. Il va croiser plusieurs autres oiseaux, croyant parfois qu’il appartient à telle ou telle espèce. En réalité c’est « un merle exceptionnel », ce qui est à la fois « glorieux » et « pénible » comme l’écrit Musset. Après une sorte de voyage initiatique qui mène le petit merle blanc du quartier du Marais jusqu’au Bourget en passant par la forêt de Mortefontaine, l’oiseau accepte sa particularité et se décide à prendre la plume. Il devient un merle écrivain célèbre dans le monde entier,  racontant en 48 chants son étrange destinée. Un jour, il pensera avoir rencontré son alter ego féminin mais comme Musset, amant exigeant, le merle sera déçu par sa merlette blanche.

Stéphanie Tesson a créé ce spectacle mis en scène par Anne Bourgeois il y a plusieurs années. On sent qu’elle l’a beaucoup joué, que les mots de Musset lui sont devenus naturels. Elle ne récite pas le conte, elle le joue pleinement. C’est une comédienne très expressive.

Photo Sébastien Laugier

Photo Sébastien Laugier

Elle nous fait vraiment croire que nous avons affaire à un merle. Dans ses quelques mètres carrés de scène et avec un tabouret, elle nous fait voir les décors : le petit jardin, la forêt, les airs. Elle nous fait croire aux autres oiseaux qu’elle incarne tour à tour avec drôlerie et justesse comme le pigeon ramier, la pie marquise, la tourterelle douce et alanguie, ou encore les grives bien grivoises, la gélinotte ronchonne sans s’oublier le perroquet cacatoès assez hugolien.

Stéphanie Tesson épouse l’esprit fantaisiste de Musset fait d’ironie, de poésie gracieuse et de mélancolie. Avec Musset, on passe toujours du rire mordant à la douce tristesse, presque imperceptiblement. Toujours Coelio et Octave cohabitent en lui sans que l’un domine l’autre, sans que l’un étouffe l’autre. En écoutant Stéphanie Tesson je songeais que c’était peut-être ce mariage subtil qui faisait tout le génie particulier de Musset. Ce mélange des genres shakespearien qui est parfois un peu écrasant par sa puissance sous la plume de l’auteur d’Hamlet, les autres auteurs romantiques n’ont pas réussi à le reproduire aussi bien que Musset. Parce que ce mélange fait partie de la nature même de Fantasio et il marie les genres avec une telle délicatesse que tout n’est qu’harmonie, sans heurt, sans artifice.

En voyant Stéphanie Tesson jouer le texte de Musset, j’ai repensé à l’adaptation pour le théâtre de La Confession d’un enfant du siècle que j’ai vue il y a quelques mois (http://actualitte.com/blog/arianecharton/2013/02/lhistoire-dun-enfant-malade/). Je m’étais alors rendu compte à quel point il y avait une force dramatique dans La Confession et me suis fait la même réflexion avec L’Histoire d’un Merle blanc. Musset dans ses récits garde un esprit de dramaturge.

922595Bien sûr, c’est lui le merle blanc. Le rejet dont il est victime ne lui vient pas de sa famille, si tendre avec lui, mais du monde littéraire qui ne le comprend pas, qui ne le lit pas. Alors que Musset aujourd’hui nous semble être l’image type de l’écrivain romantique précoce et adulé, il était de son vivant en marge. Le succès des Contes d’Espagne et d’Italie en 1830 en fait un petit génie, salué par la critique romantique et conspué par les classiques. Mais ce moment de grâce ne dure pas. L’échec de sa première pièce, La Nuit vénitienne, le traumatise. Il décide d’écrire des pièces qui ne sont pas destinées à être montées et qui seront rassemblées sous le titre Un spectacle dans un fauteuil. Certes écrire sans penser à la scène a donné à Musset une liberté qu’aucun autre dramaturge ne s’est autorisé, il a osé être pleinement lui-même dans toute sa fantaisie shakespearienne. Mais faute d’être créées, ses pièces n’existent pas vraiment. A l’époque comme aujourd’hui d’ailleurs une pièce de théâtre n’a réellement d’existence littéraire qu’une fois montée. Quant à La Confession d’un enfant du siècle, roman de sa liaison avec George Sand, elle passa inaperçue. Il faut dire que Musset, à la différence d’un Hugo ou d’un Dumas, répugne à faire sa publicité. Il ne se plie pas aux règles littéraires ni du point de vue économique ni du point de vue social.

Mais son merle blanc n’est pas un pauvre martyr sur l’autel de l’édition et de la société. Musset sait ici faire preuve d’autodérision comme dans les Lettres de Dupuis et Cotonet consacrées au romantisme, comme dans ses lettres à Caroline Jaubert. Le merle, c’est un écrivain qui ne se sent pas compris, c’est aussi un écrivain orgueilleux de son talent, un écrivain qui n’est pas dupe de la popularité sachant que le succès est volatile. C’est l’écrivain qui a besoin à la fois du monde et aime s’en protéger. Le merle blanc est comme Musset, il a envie d’être dans le monde mais il le redoute parce qu’il est différent des autres. A la fin, il préfère s’en retirer et choisit la solitude. C’est en quelque sorte le choix que Musset était en train de faire en cette année 1842 n’ayant peu à peu plus pour compagne que l’alcool.

photo Sébastien Laugier

photo Sébastien Laugier

Musset se moque de quelques figures assez reconnaissables. Le perroquet qui fait preuve d’opportunisme politique et domine le paysage littéraire est un coup de bec adressé à Hugo.  Quant à la merlette bas-bleu qui barbouille des rames de papier c’est bien sûr George Sand. C’est la première et seule fois où Musset se moquera ainsi de son ancienne maîtresse. Il y a aussi ces grives trop accueillantes qui sont ces prostituées que Musset fréquente, cette colombe qui le jette à terre symbolise ces femmes que Musset a essayé de séduire en vain comme Pauline Garcia et la princesse Belgiojoso et qui ne l’ont pas compris. Quant aux maîtresses douces mais finalement décevantes elles sont représentées par cette tourterelle qui s’endort en écoutant son chant. Enfin chant, c’est beaucoup dire. L’un des moments les plus émouvants dans ce spectacle c’est justement lorsque le merle blanc essaye de chanter, de siffler. D’abord devant son père qui est outré, puis devant la pie marquise effarouchée et la tourterelle ennuyée et enfin devant le perroquet qui ne l’écoute pas. Stéphanie Tesson joue ce moment avec beaucoup de sensibilité et d’intensité. Comme c’est à la fois ridicule et pathétique ce chant balbutiant, qui peine tant à sortir du gosier du merle pour s’écraser devant l’indifférence ou l’incompréhension. Le grotesque, thème romantique, ici s’exprime sous la forme d’un sifflement.

front_cover_largeL’Histoire d’un merle blanc n’est pas un texte de plumitif et Stéphanie Tesson sert ce conte avec une vivacité qui aurait enchanté Musset.

On sort de ce spectacle avec le désir de le prolonger en relisant le texte, comme nous le conseille la comédienne. Pendant la lecture, dans notre esprit se mêleront les magnifiques dessins de Grandville et la silhouette blanche et (é)mouvante de Stéphanie Tesson.

 

Le recueil collectif avec ses gravures a été numérisé par la BNF :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86002022/f31.image

Le texte de Musset avec les dessins de Grandville est en vente au théâtre.

 

Histoire d’un Merle Blanc d’Alfred de Musset
Mise en scène d’Anne Bourgeois
Avec Stéphanie Tesson
Jusqu’au 26 juillet 2013
Du mardi au samedi à 19h30
Relâches les 6 et 10 juillet

Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse

 

Je Rends Heureux en quelques mots

juin 5th, 2013

937728721_LRécemment, un livre m’a rappelé ma jeunesse : Un jeune mort d’autrefois, tombeau de Jean-René Huguenin de Jérôme Michel. En fait, j’avais déjà pensé à Huguenin il y a quelques mois lorsque j’avais écrit sur les hussards. Huguenin n’est pas un hussard mais il fait partie de la même famille littéraire.

J’ai découvert Huguenin il y a un peu plus de dix ans. Un peu par hasard, je crois. J’avais à peu près l’âge auquel il est mort…  ce qui est toujours troublant. On se sent comme un survivant. Je ne lui suivais pas sur tout, bien sûr, certaines de ses obsessions, de ses interrogations m’étaient un peu étrangères, notamment ce qui tournait autour des femmes sur lesquelles il pose un regard à la fois dur, parfois misogyne mais aussi séduit. Mais j’étais fascinée par ce jeune homme, séduite par ce visage angélique et son intelligence puissante. J’aimais aussi son caractère solitaire, son intransigeance avec ce monde littéraire qui préférait les combines à l’écriture. Je ne m’étonne pas que les rapports avec les ambitieux Philippe Sollers et Jean-Edern Hallier aient été tendus.

Jérôme Michel a découvert Huguenin adolescent. Il écrit sur lui avec la distance que lui donne la maturité tout en gardant l’élan enthousiaste de ses 16 ans. Je crois que si je devais écrire sur lui, je serais dans la même disposition d’esprit. Quand je lisais Huguenin, je ne pensais pas à demain. J’étais dans l’instant, dans l’expérience, dans une sorte de douce irresponsabilité des choses même si je jetais parfois un regard grave sur les choses. Je devais sentir la vie me brûler par moi-même. On pourra lire tout ce qu’on veut, rien ne remplace nos propres expériences. Je ne dis pas que la lecture soit inutile, au con41EK8R7W71L._traire mais elle ne tient pas lieu d’expérience. La lecture du Journal d’Huguenin par exemple m’a accompagnée et m’a aussi permis de me sentir moins seule mais elle ne remplaçait pas ma vie.

C’est cet enrichissement des lectures de jeunesse que Jérôme Michel nous fait partager. On sent bien à le lire qu’il est pris entre ses souvenirs intimes personnels d’adolescent et son souci de donner un livre sinon objectif, du moins qui puisse servir de « référence ». Mais son ouvrage n’est pas une biographie. Le mot de tombeau est bien choisi : il dit bien qu’il s’agit d’abord d’un livre d’hommage à Huguenin qui en se tuant nous a fait le cadeau de sa jeunesse éternelle.

Huguenin était un idéaliste en quête de transcendance. Que serait-il devenu ? Aurait-il fait des compromis ? Ou bien aurait-il choisi de rester seul sur un rocher en Bretagne, campant sur ses positions absolues ?  Il serait devenu père puisque sa fiancée était enceinte. Peut-être cette paternité aurait-elle changé quelque chose… peut-être pas. Bien sûr, on ne peut l’imaginer vieux, comme Radiguet, Alain-Fournier… Ce sont des points d’interrogation qui nous inspirent de regrets même si leur destin donne un sens à leur œuvre.

41RW8W1RBGL._Son unique roman, La Côte sauvage, a les beaux défauts de la jeunesse… on aimerait que tous les premiers romans soient aussi réussis. La musique de son style est troublante. Il y a dans ce livre beaucoup de choses qui ne sont pas dites comme dans les romans de Nimier. L’indicible d’Huguenin est grave, celui de Nimier désinvolte.

 

Un jeune mort d’autrefois, tombeau de Jean-René Huguenin de Jérôme Michel, éditions Pierre-Guillaume de Roux.

Fitzgerald, l’heureux et le damné

mai 20th, 2013

FITZGERALDAvant de lire la biographie de Liliane Kerjan, je connaissais assez peu la vie de Fitzgerald. J’avais quelques images de lui à travers la description d’Hemingway dans Paris est une fête, à travers des photos avec Zelda. J’imaginais plutôt son existence à partir de ce que j’avais lu de lui, devinant que derrière bon nombre de ses personnages et pas seulement le scénariste Pat Hobby Fitzgerald parlait de lui. J’ai lu la plupart de ses livres il y a déjà plusieurs années. Je me rappelle surtout de la forte impression que m’ont fait Tendre est la nuit, La Fêlure, Les Heureux et les damnés et Le Dernier Nabab. Je ne crois pas avoir lu L’Envers du paradis.

Lilian Kerjan aime Fitzgerald. Je ne dis pas que sa biographie soit un panégyrique, mais elle cherche à faire comprendre la beauté et la grandeur de cet écrivain. Elle fait d’ailleurs de longues citations de ses nouvelles, romans, textes plus ou moins autobiographiques, lettres… Elle ne cache pas qu’il s’est parfois laissé aller à des facilités, à des mondanités, mais elle nous rappelle toujours que derrière le masque vit l’écrivain, observateur à la fois lucide et désabusé.

A demi mondain et à demi solitaire, à moitié dans le monde extérieur et dans son monde intérieur.product_9782070380916_195x320

En apparence, il ressemble à sa mère extravagante, séduisante, aimant l’argent. En choisissant Zelda, il épouse une femme qui a bien des points communs avec elle. Au fil des années, cependant, Fitzgerald ressemble de plus en plus à son père : un intellectuel peu doué pour les affaires et qui oublia ses échecs dans l’alcool. Au fond Fitzgerald n’a pas été très habile non plus pour mener ses affaires littéraires, du moins, il avait du mal à s’adapter à la demande pour le grand public.

Liliane Kerjan, chiffres à l’appui, montre qu’en dehors de son premier roman L’Envers du paradis, les ventes, le succès de Fitzgerald restent bien relatifs. On croit qu’il incarne à merveille l’Amérique des Années Folles. Son couple avec Zelda oui, mais pas l’écrivain. Il sera ainsi refoulé par Broadway et par Hollywood qu’il a pourtant cherché à conquérir. S’il n’est pas un paria, c’est un écrivain incapable de s’adapter au monde du spectacle américain populaire. Ses personnages ne sont pas assez positifs, pas assez gagnants. Trop de fêlures. Sa seule pièce de théâtre, s’intitule Le Légume. Peut-on trouver titre plus loin des paillettes de Broadway ? J’ai lu il y a longtemps Le Légume j’ai oublié… je crois que ce n’était pas très bon.fitzgerald-LOC

Il a publié son premier texte dans le journal de son école. C’est grâce aux magazines et revues qu’il commencera sa carrière et fera fortune, parvenant à se faire payer ses nouvelles à très bon prix. Comment lui reprocher de céder à la facilité semble dire sa biographe : il a vingt ans, il est charmant, éloquent, doté d’un beau style et il vit au milieu d’une jeunesse dorée qui dépense sans compter.

Il veut s’engager au moment où les Etats-Unis entrent en guerre. En 1917, il intègre ainsi un régiment d’infanterie comme sous-lieutenant non par héroïsme pur, mais pour des considérations purement sociales explique Liliane Kerjan. Il veut se construire un personnage héroïque pour la société. Il ratera la guerre car lorsque sa compagnie peut enfin s’embarquer vers l’Europe l’armistice est déclaré. Pendant sa préparation militaire, il a rencontré Zelda à Montgomery. Il est séduit par cette jolie jeune femme qui d’abord le repousse tout au moins ne le traite pas avec plus d’égards que ses autres soupirants. Lorsqu’il achève son premier roman Zelda rompt leurs relations car son livre est refusé, comme plusieurs de ses textes, nous rappelle Liliane Kerjan. Zelda est soucieuse de marcher au bras d’un homme qui réussit. Fitzgerald se réfugie alors à la fois dans l’alcool et dans l’écriture. Il rejoint sa ville natale de Saint-Paul et pendant deux mois écrit sans relâche L’Envers du paradis qui sera accepté.

815RacXs7pL._SL1500_Le succès de ce premier roman lui ouvre les portes de magazines et de revues. Il apparaît comme « le porte-parole de son temps, le produit d’une atmosphère volatile, bref, l’archétype de ce que New York attendait. (…)  Il reste un jeune prince affamé attentif à la nouveauté littéraire… » (p. 75).

Sa biographe montre bien cependant que derrière le Scott mondain se cache un grand lecteur aimant suivre les autres écrivains, admiratif, conscient de ses limites. Ce ne sont pas ses échecs à Broadway ou à Hollywood qui ont rendu Fitzgerald assez modeste, mais la littérature. Il aime le succès, gagner et dépense de l’argent follement, mais il sait que la vraie vie c’est la littérature, celle à laquelle il ne peut pas se consacrer suffisamment, son rêve étant souvent gâché par Zelda.

Liliane Kerjan est plutôt sévère avec l’épouse de Fitzgerald. Cette dernière a pourtant récemment été l’objet d’un regain d’intérêt de la part de plusieurs auteurs. L’auteur signale d’ailleurs les livres qui ont été consacrés à Zelda comme Alabama Song de Gilles Leroy. Pour elle, Zelda fut surtout une femme trop légère et trop dépensière, qui ne comprenait pas l’écrivain, qui l’a poussé à brader son talent pour vivre dans le luxe et les fêtes perpétuelles. Zelda est toujours restée une petite fille gâtée qui croyait que la vie est un amusement afin d’oublier ses troubles psychiques. Zelda n’est pas coupable de tout : au fond c’est d’abord une malade, une femme qui, d’une autre façon que Fitzgerald, n’est pas adapté à la réalité.2698749_custom-33786d0c0912adcd51c3ac89eb3e34237c3b8587-s6-c10

J’ai aimé ce passage de la biographie où l’auteur évoque la vieille amie de Fitzgerald appelée  « vulnérabilité » et cite des propos d’Antoine Blondin, certainement l’un des écrivains les plus aptes à comprendre Fitzgerald. Si Blondin n’est pas un dandy comme Scott, qu’il n’avait pas cette beauté et cette aisance mondaine, Blondin et Fitzgerald partageaient la même fragilité, la même extrême sensibilité, la même fêlure. Blondin écrit ainsi « Le regard fardé de cils de Rudolph Valentino, la chevelure partagée d’Henri Garat ; un menton glabre, allongé en péninsule qu’on retrouve chez certains trois-quarts aile irlandais, la silhouette déliée comme un fleuret de Jean Giraudoux composent une figure qui appelle tous les trésors de la terre, mais tient à distance. La mélancolie gloutonne où baigne le sourire ne trompe pas : ce beau carnassier est vulnérable. Peut-être même est-il déjà blessé » (p. 97, extrait d’une préface de Gatsby le magnifique).

J’ai été frappée du nombre d’années que Fitzgerald compte avoir perdu. Cet homme qui dépensait plus qu’il ne gagnait tenait toujours scrupuleusement un livre de comptes. Mais il chiffrait également les années… Agé d’à peine de 25 ans, il avait déjà l’impression d’avoir perdu du temps, d’être déjà vieux. Il devait deviner qu’il ne vivrait pas longtemps. Pas seulement à cause de la tuberculose dont les premiers effets se manifestent dès son plus jeune âge, non pas tant à cause de l’alcool qu’il consomme pourtant à l’excès. Non simplement Fitzgerald ne peut pas se voir vieillir.roger-broders-le-soleil-toute-l-annee-sur-la-cote-d-azur-n-332447-0

Même s’il y menait une vie de fête et de luxe, je crois, à lire Liliane Kerjan, que c’est tout de même lors de ses séjours à Paris et sur la Côte d’Azur que Fitzgerald s’est senti le mieux. La beauté des lieux, la richesse intellectuelle de Paris, être dans l’un des pays qui avait servi de berceau à tant de grands écrivains le réconfortaient. C’est d’ailleurs sur la Côte d’Azur qu’il écrira l’essentiel de la première version de Gatsby. La biographe cite l’une de ses déclarations un journaliste : « la France possède les deux seules choses à quoi l’on aspire quand on prend de l’âge, l’intelligence et les bonnes manières. Le meilleur de l’Amérique se retrouve à Paris. » (p. 137)

A chaque fois que Zelda, Scott et leur fille vont en France, ils ont l’espoir de faire des économies le change du dollar leur étant favorable. Mais surtout Fitzgerald a le sentiment qu’il se trouvera dans un contexte plus favorable à l’écriture, à la concrétisation de son rêve littéraire. Peut-on dire qu’il y a réussi ou qu’il a échoué ? Son succès depuis des décennies après sa mort tend à prouver que s’il n’a pas donné peut-être tout ce qu’il pouvait donner, il a laissé une œuvre digne de sa postérité. D’ailleurs, face à des existences mouvementées comme celle de Fitzgerald on se demande toujours si une vie plus calme n’aurait pas nui à son inspiration, l’empêchant d’exercer son regard à la fois lucide et désenchanté. Peut-être avait-il besoin de ces excès pour écrire. Certains ont besoin de se détruire pour exister. Ils font en quelque sorte le sacrifice du repos au profit de l’œuvre. Même si Fitzgerald rêvait de pouvoir consacrer du temps à un long roman ambitieux dans la solitude d’un bureau il avait besoin également de mouvement, de bruit, d’un entourage mondain qui le rassurait sur lui-même et sur son charme. Il se nourrit des autres, il a besoin des autres mêmes si ces derniers parfois blessent sa sensibilité ou le détournent de pensées plus profondes.

Être ou ne pas être dans le monde tel est la question que Fitzgerald comme un certain nombre d’autres écrivains se sont souvent posés.

 HemingwayLorsqu’il s’aperçoit qu’Hemingway, menant une autre vie, obtient davantage succès, il se demande s’il n’a pas fait fausse route. Liliane Kerjan évoque plusieurs fois l’amitié qui a lié les deux hommes, montrant comment elle a évolué, comment les rôles se sont inversés.

La biographe revient aussi sur la réception des œuvres de Fitzgerald de son vivant. Cet aspect est toujours intéressant (et il est regrettable qu’il soit souvent trop vite traité dans les biographies d’écrivains) car il permet de comprendre comment l’écrivain est perçu et comment il perçoit sa carrière, sa position dans le monde littéraire. Gatsby, devenu son roman emblématique et pour lequel il avait tant travaillé, ne rencontra ainsi qu’un succès d’estime. Il croyait faire fortune en terme de dollars et de reconnaissance. Il eut la reconnaissance de la critique, de quelques autres écrivains, mais, comme souvent, les ventes ne suivirent pas. Fitzgerald est trop vulnérable, trop fou, trop désenchanté, trop grave et insouciant pour cette Amérique qui aime la réussite et les certitudes.

Quant à Fitzgerald, il ne se reconnaît pas dans ce pays où l’on préfère la distraction facile du cinéma à la littérature qu’il aime. Serait-il né ailleurs, il aurait éprouvé le même malaise, pour d’autres raisons.

Fitzgerald, nature complexe et paradoxale, balançant entre dissipation et artifice et sérieux et sincérité, est habitée par une mélancolie qu’il tente parfois de griser sans jamais parvenir à s’en défaire.

 

Fitzgerald, le désenchanté, de Liliane Kerjan, éditions Albin Michel

 

 

 

 

 

 

 

Des Vies qui méritent d’être connues

mai 15th, 2013

 

forêtUne forêt cachée. C’est un beau titre qui évoque tout un monde à la fois ouvert et dissimulé, une richesse insoupçonnée, certainement la plus belle des richesses. Le livre d’Éric Dussert est une gourmandise. Le genre d’ouvrage qu’on aime avoir dans sa bibliothèque et ouvrir sans y penser quand on ne sait pas trop quoi lire. Car cette forêt cachée d’emblée nous transporte dans un monde littéraire fantaisiste, suranné, mineur et en même temps passionnant. Cette Forêt cachée nous fait découvrir des vies. J’aime lire les notices biographiques de quelques pages, ou même de quelques paragraphes : elles se limitent à l’essentiel tout en nous ouvrant des perspectives. Je songe ainsi aux notices rédigées par Ralph Schor sur les écrivains qu’il a étudiés dans son livre Ecrire en exil (éd CNRS) et dont j’ai parlé dernièrement. Une bonne notice nous fait imaginer ce qui n’est pas écrit. Parfois même les seules dates de naissance et de mort et un nom suffisent à m’émouvoir par exemple par la brièveté de l’existence, à m’ouvrir des perspectives. Ces portraits d’Eric Dussert sont comme des vies à la fois réelles et imaginaires.

C’est en lisant l’un de ces courts textes dans un album consacré aux dessins d’écrivains du XIXe siècle que j’ai eu envie d’en savoir plus sur Roger de Beauvoir. Résultat : près de deux ans à remuer les vieux livres, les vieux journaux, les manuscrits à la bibliothèque de l’Institut, à la Bibliothèque historique de Paris et à l’Arsenal pour en savoir plus sur ce Beauvoir de son vrai nom Eugène Roger.

Roger de Beauvoir

Roger de Beauvoir

C’est dire si les 156 portraits signés par Eric Dussert ont flatté mon goût pour la notice mais aussi mon attirance pour les écrivains mineurs, les dédaignés. L’autre jour, je lisais des lettres de René Bichet à Alain-Fournier et à André Lhote. Je trouvais parfois ses propos attachants, sensibles, intelligents. J’aurais eu envie de passer du temps avec lui. Ce pauvre jeune homme né en Sologne est mort à 25 ans d’une overdose de morphine lors d’une soirée d’anciens étudiants qui a mal tourné. Lui qui ne s’était jamais drogué. Bichet, qui publia des poèmes dans la toute jeune NRF, était d’origine modeste et avait fini premier à l’agrégation de lettres. Ce jeune homme sans grand charme physique était écartelé entre son désir de réussite universitaire et ses aspirations plus littéraires. Alain-Fournier devait plus d’une fois lui reprocher de ne pas se donner entièrement à la littérature. Peut-être cette vie si vite brisée ajoute-t-elle quelque chose à cette figure bien oubliée que l’on ne peut croiser que lorsque l’on se penche sur l’auteur du Grand Meaulnes. Bichet fait partie de ces êtres qui existent encore un peu grâce à d’autres noms plus célèbres.

J’ai donc gambadé dans la forêt d’Eric Dussert, plutôt en suivant un chemin balisé : pages après pages. On peut lire un portrait ou un autre, par hasard en se fiant à l’inspiration du moment ou en se laissant prendre au charme des noms. Certains sont attirants par leur banalité comme Louis Dumur, Marc Michel ou encore André Martel et Hector France. D’autres sont plus insolites ou splendides, vrais ou inventés comme William Chambers Morrow, Mecislas Golberg, Gabriel de Lautrec, Raymond de Rienzi ou encore Olivier Diraison-Seylor. On peut donc lire au hasard ou bien dans l’ordre et à ce moment-là on prend conscience que le livre suit une certaine progression et pas seulement d’ordre chronologique. Au fil de ses portraits l’auteur établit une sorte de fraternité littéraire d’oubliés. L’auteur rebondit de l’un à l’autre, établissant rapprochements ou oppositions. On sent le temps qui passe, une évolution dans la façon dont on a d’être mineur.

Gabriel de Lautrec

Gabriel de Lautrec

Eric Dussert soigne ses incipit : d’emblée il pique notre curiosité, nous transporte dans une époque, un lieu, nous fait deviner un destin et en toute subjectivité nous offre son regard sur le passé et le présent. Par exemple l’incipit de Gaston de Pawlowski qui « n’est pas n’importe qui. Ténor de la presse parisienne, c’est le type de l’esprit hardi et plaisant, si remarquable au début du siècle dernier où Alphonse Allais, Alfred Jarry ou Willy cassaient des carreaux, le type d’esprit qui disparut par la suite remplacée par les oiseaux noirs, les penseurs du malaise et les apôtres de la dépression ». Ou encore Valentine de Saint-Pont, «  arrière petite-nièce de Lamartine, éminente avant-gardiste, modèle et amie de Rodin, qui souhaita libérer la femme par l’érotisme, elle fut la seule femme futuriste »

Certains des oubliés choisis par l’auteur ne le sont pas tout à fait  comme Alphonse Karr, André Delveau (connu des amateurs de vocabulaire érotique), Rémy de Gourmont, Francis de Miomandre, Henri Béraud ou encore le grand Pascal Pia… enfin, toute proportion gardée par rapport à François de Curel, Alcanter de Brahm ou Flor O’Squarr qui disent peut-être quelque chose à une poignée de rats de bibliothèque.

Je passerai sur Roger de Beauvoir… Mais j’étais contente de retrouver quelques noms qui me sont familiers grâce à lui comme Vapereau, l’auteur du Who’s Who du XIXe siècle. A l’époque romantique c’était une preuve de succès d’être dans le Vapereau. Il en allait de sa réputation ! C’est ainsi que Roger de Beauvoir avoua s’être rajeuni de deux ans pour le Vapereau puisqu’il n’est pas né en 1809 mais en 1807. Sa coquetterie ne m’étonne pas de lui et sans doute s’amuserait-il de voir que même le catalogue de la BNF a suivi le Vapereau. Je ne connaissais rien de la vie de ce Gustave Vapereau qui s’éteignit à 87 ans. Éric Dussert a comblé une partie de mes lacunes.

f10.highres J’étais contente aussi de retrouver Philarète Chasles, Joseph Méry à la figure simiesque ou encore la jolie comtesse Dash. Ses Mémoires des autres sont un formidable témoignage sur ses contemporains. Disons pudiquement qu’elle a été une collaboratrice de Dumas et une amie parfois un brin maîtresse de Roger de Beauvoir. Beauvoir et elle soupaient parfois avec Barbey d’Aurevilly. Le Connétable parle de la comtesse avec une tendre misogynie pour lui c’est une « bonne créature » mais un vrai bas-bleu. Parfaite pour dévorer un buisson d’écrevisses dans un cabinet particulier de la Maison Dorée.

Quand je parlais de gourmandise au début de ce billet je pensais également au style d’Eric Dussert. Ses portraits sont très bien écrits, avec un esprit tout à fait dans le style du meilleur du XIXe siècle. On peut assurer sans se tromper qu’Éric Dussert a d’excellentes lectures et que ses fréquentations sont tout à fait louables toutes mineures qu’elles soient parfois. Cela ne signifie pas qu’il imite un style suranné non, il écrit simplement en français avec un vocabulaire riche, précis, une phrase à la fois légère et pertinente. Il sait dire en peu de mots une opinion, une réflexion. On sent qu’il est parfois fasciné par ses oubliés, parfois moqueur, attendri ou admiratif. J’adore par exemple la notice sur Eugène Mouton… Peut-être quelqu’un en lisant cet ouvrage aura-t-il envie de s’attacher à l’un de ces dédaignés par la postérité et se lancera dans des recherches un peu folles pour le ressusciter. L’époque romantique, par exemple, a donné naissance à quantité de littérateurs qui sans être des génies avaient leur charme. Je pense ainsi à Taxile Delord auteur entre autre d’une Physiologie de la Parisienne, l’intéressant et honnête critique Gustave Planche ou encore Charles Lassailly… Son roman le plus célèbre s’intitule Les roueries de Trialph notre contemporain avant son suicide. Une sorte de Nerval sans le génie poétique certes mais  doté d’une sorte de naïveté admirable. La comtesse Dash disait de lui : « la femme la plus niaise lui aurait fait voir des étoiles en plein midi. »

Gustave Planche

Gustave Planche

Je me demande si les trois auteurs vivants qui font partie de cette forêt sont contents de leur voisinage…

Enfin, ces oubliés rappellent, si besoin est, la grandeur et l’humilité de toute existence. Elles peuvent être remplies et pourtant se dissiper comme des cendres au fil des décennies. Bien sûr tout le monde ne peut pas être Balzac, Proust ou Apollinaire mais il suffit que l’un de ces oubliés réjouisse encore un lecteur, sache lui parler, secrètement, intimement pour être simplement remercié d’avoir écrit.

 

Une forêt cachée, 156 portraits d’écrivains oubliés, d’Eric Dussert, édition la Table ronde.